: édition ELTeC Gouraud, Julie (-) 39366

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I -- La foire de la Saint-Martin.

C'est le onze novembre, jour de la Saint-Martin, qu'a lieu à Angers la plus grande foire de l'année. Seigneurs et paysans arrivent de toutes parts, les uns pour vendre, les autres pour acheter. Pendant huit jours que dure la foire, les rues sont encombrées par la foule. Lorsque le temps est beau, c'est une sorte de fête populaire, à laquelle prennent part les plus pauvres gens.

On voit des boutiques de toute espèce : épiceries, modes, jouets, porcelaines, nouveautés de Paris, etc., etc. Si les familles riches attendent cette époque de l'année pour faire des provisions, il n'est pas un petit ménage qui n'en fasse aussi : la foire de la Saint-Martin représente à elle seule la richesse de l'Anjou.

Quelle que soit l'importance des affaires, les plaisirs ne sont pas négligés : quinze jours à l'avance, des baraques ont été construites sur la place des Halles. La grosse caisse et la trompette résonnent du matin au soir. Polichinelle est infatigable, il a de l'esprit à toute heure ; mais un rival invincible a campé près de lui : c'est l'homme au casque d'or, au manteau rouge parsemé d'étoiles, le charlatan : il ne cache pas son nom, il est monté sur un char attelé de beaux chevaux blancs. Cet homme est célèbre dans toute la contrée ; à son apparition la foule accourt. Il distribue des crayons et des sucres d'orge à quiconque en demande ; il vend des spécifiques merveilleux, arrache les dents sans douleur et les remplace à l'instant même.

Cette année-là, 1828, il y avait à la foire d'Angers bien d'autres merveilles encore. L'homme qui avale des épées, celui qui danse sur des œufs étaient totalement éclipsés par des personnages tels qu'on n'en avait jamais vu : un perroquet de New-York qui tirait le canon, un singe qui faisait la barbe à son maître, et une chatte blanche qui évidait un écheveau de fil. Ce serait une grande erreur de croire que les enfants étaient seuls à admirer le perroquet, le singe et la chatte. Les gens les plus graves allaient leur rendre visite et ne s'en cachaient pas.

Toutefois le marché n'était pas moins animé : les paysans ne sont pas aussi badauds que les messieurs, et pendant que les gens de la ville s'amusaient, eux faisaient leurs affaires.

Les charrettes arrivaient de toutes parts : c'était à qui passerait le premier ; on disputait, on riait, on s'appelait : « Eh ! Pierre ! Eh ! Gotte ! » La fermière assise sur son cheval peste contre les piétons qui l'empêchent d'avancer. Un gros porc noir s'échappe et va se jeter dans les jambes d'une dame ; elle se trouve mal ; on la porte chez le pharmacien ; la foule entoure la boutique. L'attention est aussitôt détournée par un événement plus grave : le porc, poursuivi par son maître, culbute une grande manne d'œufs. Ce sont alors des cris, des disputes, des rires à fendre la tête.

Le commissaire arrive ; une heure se passe en explications, et l'on finit par régler le différend.

Il y a des amis qui ne se rencontrent que ce jour-là ; on donne beaucoup de temps à la conversation. Chacun raconte les nouvelles de son village avec des commentaires plus ou moins bienveillants.

Le fermier Mathurin n'avait pas paru à Angers l'année précédente ; sa présence excita la curiosité générale. Mathurin s'était marié, il était allé à Paris. Aussitôt on l'entoure, et, après avoir pris le café avec lui, plusieurs de ses amis lui proposent de venir aux baraques voir les merveilles annoncées.

Mathurin refuse, il avait tout vu à Paris.

« Est-il fier ! et qu'avez-vous donc vu à Paris ? demanda une jeune paysanne.

MATHURIN.

Vous ne le croiriez pas, Jeannette.

JEANNETTE

Essayez toujours.

MATHURIN.

J'ai vu un homme qui fait tout ce qu'il veut.

JEANNETTE

Fait-il la pluie et le beau temps ? Tout le reste m'est égal.

MATHURIN.

Eh bien ! j'ai été dans une grande salle où nous étions peut-être trois cents. Ce monsieur, car c'est un monsieur, m'a dit de prendre quelque chose dans ma main, quand il aurait le dos tourné, et qu'un petit garçon me dirait ce que c'est.

Ah ! bien, que je pense, nous verrons ! j'avais justement un clou de charrue dans ma poche. Je le mets dans ma main bien fermée... et l'enfant a deviné !

J'en étais saisi !

Il prend un chapeau. Moi, qui me méfiais, je le touche, je le retourne, je tape dessus. Bah ! il en fait sortir des roses tant qu'on en veut. Et les dames acceptent ces bouquets. Je n'y aurais pas touché pour un quartaut de vin blanc !

JEANNETTE

Est-ce tout ?

MATHURIN.

J'ai gardé le plus fort pour la fin. Il me demande ma cravate ; justement j'en avais une blanche. Il la met dans l'encre, il en fait une boule, la passe dans l'autre main et me la rend blanche.

JEANNETTE

J'aimerais bien que cet homme-là vienne faire la lessive chez nous.

MATHURIN.

Mais écoutez donc ! On met devant lui une tige d'oranger dans un petit pot : les feuilles poussent, l'oranger grandit, et puis il vient des fleurs, puis de petites oranges, et puis une grosse orange ; il la cueille, l'ouvre, et en offre à plusieurs dames.

JEANNETTE

En avez-vous mangé ?

MATHURIN.

Non, ça m'agace les dents. Mais, Jeannette, écoutez bien : ce monsieur avait à la main une grosse bouteille ; il donnait un petit verre de la liqueur qu'on lui demandait. Bah ! que je me dis, il n'aura pas du bon garus de notre pharmacien ; je lui en demande, il m'en donne, et du bon. Cette bouteille a fourni trois cents petits verres de tout ce qu'on lui a demandé.

JEANNETTE

On s'est moqué de vous à Paris, Mathurin ; et vous voulez vous venger sur nous ; mais nous ne sommes pas si faciles à attraper. Allons, venez voir la poule qui a des dents, et l'homme qui passe son épée au travers du corps d'un cheval, sans lui toucher la peau.

On disait des folies, on dépensait son argent.

Cependant une nouvelle importante circulait à la foire : la ferme de la Guiberdière, de la commune de Trélazé, à une lieue de la ville, était vacante par la mort de Jacquine Goujon qui l'avait gardée, quoique veuve, pendant quatre ans. Cette brave femme laissait trois enfants : François, l'aîné, avait quinze ans, Renotte en avait treize, et Martin huit.

La Guiberdière appartenait au baron de Saint-Cyr, propriétaire du beau château de la Volière, situé à deux lieues de là sur la rive droite de la Loire.

Plusieurs paysans s'étaient présentés chez maître Hébert, notaire à Angers, quoique la ferme ne fût point encore affichée, et ils n'avaient obtenu aucun renseignement. « Il y a du mystère là-dessous, disaient les plus fins ; on sait bien que le froment ne pousse pas s'il n'est semé, et qu'on ne fait pas de beurre sans crème. »

II -- La Guiberdière.

Mme de Saint-Cyr à qui appartenait cette jolie propriété y avait passé son enfance. Elle avait eu pour nourrice la mère Bolève qu'elle aimait tendrement ; Jacquine était donc sa sœur de lait, et avait pris la direction de la ferme lorsqu'elle eut épousé Goujon, un brave travailleur, et qu'elle eut perdu son père.

Chaque année la baronne quittait son château et venait habiter la Guiberdière pendant quelques semaines.

Jacquine étant devenue veuve, ses maîtres lui laissèrent la ferme ; c'était une femme active, d'un rare bon sens, pleine de respect pour sa vieille mère ; elle avait élevé ses enfants dans la crainte et l'amour de Dieu.

La vigueur de François et l'activité de Renotte lui donnaient confiance dans l'avenir. Martin était bien un enfant terrible, mais il avait huit ans : que ne pardonnait-elle pas à ce Benjamin ?

Jamais la fermière n'avait été en retard d'un jour avec ses maîtres.

La Toussaint étant venue, elle partait pour le château et Mme de Saint-Cyr, voyant sortir de sa poche un sac d'argent, lui disait en souriant : « Tu es trop exacte, ma pauvre Jacquine ; tu fais honte à nos gros fermiers qui ont toujours des raisons pour nous faire attendre. Ne te gênes-tu pas pour m'apporter ces mille francs d'un coup ? »

Pour toute réponse, Jacquine souriait, et, après avoir déjeuné avec M. et Mme de Saint-Cyr, elle s'en retournait fière et heureuse d'avoir réglé ses comptes avec sa sœur.

La mort de Jacquine fut un grand malheur pour ses enfants encore si jeunes. La grand-mère Bolève, âgée de soixante-six ans, restait l'unique soutien des orphelins ; car, en pareille circonstance, il ne faut pas compter les parents éloignés et hors du pays.

La grand-mère espérait que les maîtres ne les abandonneraient pas ; ils étaient parrain et marraine de Renotte, et même la petite avait reçu au baptême le nom de Renée que portait Mme de Saint-Cyr, et dont on avait fait Renotte ; ils lui témoignaient un tendre intérêt. « Mais, la mort ! pensait la pauvre femme, ça vous retourne tout ! »

Les enfants aiment leur mère ; ils pleurent, si elle vient à mourir ; à chaque instant du jour, ils sentent combien cette mère leur manque. Ils comprennent tout seuls que personne ne peut égaler la patience et la bonté des mamans. C'est bien autre chose, mes enfants, lorsque la mère qui est morte assurait par son travail le pain quotidien !

« Hélas ! disait la grand-mère, encore quelques années, et vous étiez d'âge à vous tirer d'affaire ! Jacquine se serait reposée, et moi, j'aurais pris tranquillement ma place au cimetière ! Quel embarras je vais être pour vous, mes pauvres petits !

RENOTTE.

Grand-mère, ne dites pas cela ; sans vous nous serions mille fois plus à plaindre. Moi, d'abord, je suivrai tous vos conseils, et je deviendrai une bonne fermière. François nous protégera et il travaillera ferme.

FRANÇOIS.

Tu as raison, Renotte ; je ne serai pas embarrassé pour gagner votre vie et la mienne ; mais, nous séparer ! s'en aller l'un à droite, l'autre à gauche, ça crève le cœur ! Nous étions si heureux ! Espérons pourtant ; notre mère nous le dit du haut du ciel. M'est avis que Mme de Saint-Cyr prendra grand-mère au château, que Martin sera placé dans une ferme, et que toi...

RENOTTE.

Moi !

FRANÇOIS.

Eh bien ! Mlle Élisabeth t'aime, tu es adroite à tout ; tu seras sa petite femme de chambre ; elle qui ne peut passer huit jours sans te voir, quand elle est par ici. »

Renotte rougit jusqu'au front ; ses yeux, si doux d'ordinaire, semblaient menacer François. Elle gardait le silence. François, ébahi d'avoir produit un pareil effet, en disant une chose toute simple, selon lui, ne savait plus quelle contenance tenir.

RENOTTE.

Y penses-tu, mon frère ? moi, ne plus bêcher, ne plus sarcler le jardin, ne plus soigner nos vaches et nos couvées ! Non, non ; si je ne soigne plus nos bêtes, je soignerai celles des autres : ça me consolera. Il y a des filles de quinze ans qui ne sont pas plus habiles que moi, avec mes treize ans de l'autre jour.

« Enfants, dit la grand-mère qui écoutait Renotte avec admiration, abandonnons-nous à la Providence ; toutes vos diries ne signifient rien. Faisons la prière comme de coutume, comme si elle était encore au milieu de nous. »

La grand-mère s'agenouilla, son maintien était ferme et sa voix aussi. Elle portait alternativement ses regards sur le crucifix et sur les orphelins.

III -- Ce que le lecteur aurait conseillé de faire.

On s'entretenait au château de la Volière de la mort de Jacquine. M. de Saint-Cyr se déclarait le protecteur de Renotte et de ses frères. Il voulait imposer au nouveau fermier de garder à son service les deux garçons ; et. quant à la fille et à la grand-mère, Mlle Ysabeau saurait bien en tirer parti. Assurément ce projet était bon, et M. de Saint-Cyr ne pouvait pas douter que sa femme ne l'accueillît avec empressement : sa surprise fut donc très grande en le voyant repousser.

MADAME DE SAINT-CYR.

Mon ami, j'ai un autre plan, et j'espère que tu l'approuveras. La ferme de la Guiberdière a peu d'importance en comparaison de nos autres biens. Je l'ai toujours vue aux mains de cette famille. C'est là que ma mère a trouvé ma nourrice ; j'ai pour ce coin de terre un attachement que tu respectes. Eh bien ! laisse-moi l'administration de la Guiberdière, je t'en rendrai bon compte.

M. DE SAINT-CYR.

Volontiers, ma chère ; amuse-toi. Nous pouvons sacrifier quelques milliers de francs à tes plaisirs champêtres. Seulement, j'entends que tu sois aussi exacte que Jacquine l'était. Je ne te ferai pas grâce d'un canard.

Habiteras-tu la ferme ?

MADAME DE SAINT-CYR.

Trêve de plaisanteries, cher Louis ; mon projet est sérieux. Écoute-moi. Je veux laisser les Goujon et la mère Bolève à la ferme. François est fort et courageux ; Renotte aura bien vite gagné ses quinze ans. Elle s'annonce aussi capable que sa mère ; je me ferais un scrupule de prendre cette enfant chez nous. Il y a déjà trop de paysannes qui délaissent les travaux des champs pour aller à la ville. Ces braves gens se tireront d'affaire. Je te conjure d'approuver mes projets : ils plaisent à mon cœur.

M. DE SAINT-CYR.

L'entreprise me paraît périlleuse : n'importe, je t'en laisse la responsabilité. Seulement, ma chère Renée, si dans un an la ferme est en souffrance, nous n'attendrons pas davantage pour la remettre en d'autres mains.

MADAME DE SAINT-CYR.

C'est convenu.

Le jour même, Mme de Saint-Cyr se rendit seule à la Guiberdière, au grand regret de sa fille Élisabeth qui avait beaucoup d'amitié pour Renotte.

Vous connaissez déjà, mes chers enfants, le plaisir de faire des heureux. Je suis sûre que vous aimez les orphelins de la Guiberdière et que vous bénissez Mme de Saint-Cyr, qui n'aurait pas mieux agi si elle vous eût consultés. Cette excellente femme n'avait jamais trouvé la route si longue ! Quelle joie allait éprouver la vieille mère et ses enfants ! « Ils réussiront, se disait-elle, ce sera d'un bon exemple dans le pays. Après tout, si je me trompe, nous serons toujours à temps de suivre le plan de mon mari. »

Mme de Saint-Cyr ne voyait rien ; elle était absorbée dans ses pensées, faisant projets sur projets pour assurer le succès de son entreprise.

Le bruit de la voiture attira l'attention des paysans qui travaillaient dehors. Les femmes accoururent pour voir les beaux chevaux gris-pommelé de Mme la baronne.

« Triste journée pour les Goujon », disaient les bonnes gens.

Mme de Saint-Cyr descendit à sa maisonnette et se rendit aussitôt à la ferme. Renotte, la tête couverte d'un fichu noir, était montée dans un noyer qu'elle gaulait tant bien que mal, et Martin ramassait les noix.

Le deux enfants jetèrent un cri de surprise en voyant la dame du château ; quoiqu'ils s'attendissent à une nouvelle grave, ils éprouvèrent un mouvement de joie qui émut Mme de Saint-Cyr.

La grand-mère pâlit en les voyant entrer : la vieillesse n'a plus d'espérance.

Mme de Saint-Cyr parla avec attendrissement de la mort de sa bonne Jacquine ; et, quand on eut dit tout ce qui se dit en semblable circonstance, il se fit un silence que personne n'osait rompre. La baronne regardait sa filleule de la tête aux pieds, puis sa vieille nourrice et Martin. Elle loua l'ordre et l'arrangement de la maison et dit enfin : « Où est François ? J'ai à vous entretenir d'une affaire, et il est indispensable que l'aîné de la famille assiste à notre conversation. »

François travaillait dehors, Martin courut le chercher.

MADAME DE SAINT-CYR.

Mes enfants, c'est aujourd'hui que vous allez comprendre tout ce que vous devez à vos parents ; c'est aujourd'hui que vous allez recueillir leur héritage : vous êtes bien jeunes, et pourtant vous m'inspirez une grande confiance ; le respect que vous avez toujours eu pour votre mère, l'ardeur que vous apportez au travail, nous déterminent, mon mari et moi, à vous laisser la ferme.

-- Grand Dieu ! s'écrièrent-ils tous ensemble, sans pouvoir ajouter un mot de plus.

MADAME DE SAINT-CYR.

Je vous crois capables de continuer les travaux que vous avez commencés sous la conduite de votre mère. François prendra des journaliers, Renotte s'occupera de l'intérieur et de l'étable ; Martin sera soumis à son frère et à sa sœur, et, s'il le veut, il leur rendra beaucoup de services.

À huit ans, un garçon peut déjà avoir sa tâche de chaque jour : garder les vaches et les dindons, cueillir de l'herbe pour les lapins, ramasser les fruits et ne pas les manger.

LA GRAND-MÈRE.

Ah ! ma fille ! je ne sais si je survivrai à un pareil coup de bonheur ! La respiration me manque.

Effectivement, la bonne vieille, affaissée sur son fauteuil, était défaillante. Mme de Saint-Cyr lui prit les mains ; les enfants, agenouillés devant elle, l'appelaient des plus doux noms. Un torrent de larmes vint soulager son cœur oppressé et la rappela à elle-même.

MADAME DE SAINT-CYR.

Et toi, ma Renotte, tu seras une bonne et gentille fermière.

RENOTTE.

Ma marraine, je suis dans un rêve comme en pleine nuit noire. J'ai bien lu des histoires déjà, mais je n'en connais pas d'aussi jolies. Êtes-vous bonne ! Seigneur ! si c'est vrai que je suis éveillée ! Je ne saurai ça au juste que demain... ma petite taille n'y fera rien. J'en vaudrai bien une autre... il me vient déjà des idées, ma marraine.

MADAME DE SAINT-CYR.

N'en aie qu'une à la fois, mon enfant ; consulte ta grand-mère ; grandis, et un jour tu seras digne de ma pauvre Jacquine.

RENOTTE.

Ma marraine, m'est avis qu'il n'est pas nécessaire d'être bien haute pour avoir des idées ; vous ne l'êtes quasiment pas plus que moi, et...

MADAME DE SAINT-CYR.

C'est égal, crois-moi : grandis encore.

Après avoir dit des paroles d'encouragement à tous, après avoir embrassé la mine fraîche de Renotte, la bonne Mme de Saint-Cyr retourna radieuse chez elle.

Les nouveaux fermiers de la Guiberdière furent bientôt connus au château. Élisabeth pensait que son amitié pour Renotte y était pour quelque chose, et Mlle Ysabeau, qui avait été consultée, se félicitait d'avoir contribué à faire des heureux.

Faisons connaissance avec ce nouveau personnage :

Il y avait quarante-huit ans que Mlle Ysabeau était entrée dans la famille comme ouvrière. Les qualités de la jeune fille n'échappèrent pas à la mère de Mme de Saint-Cyr qui la prit à titre de femme de chambre quelques années plus tard.

Cette nouvelle condition développa rapidement l'intelligence et les vertus d'Ysabeau. Son zèle et son dévouement dépassèrent tout ce que les maîtres peuvent attendre des meilleurs serviteurs : elle était à la fois femme de chambre, bonne d'enfant et garde-malade. De tous les présents que Mme de Saint-Cyr reçut de sa mère en se mariant, son Ysabeau était le plus précieux quoiqu'il tint fort peu de place. Quand elle entrait dans un intérieur de diligence, les voyageurs lui souriaient : c'était un petit paquet si facile à placer ! le regard de la jeune fille était doux et ferme, on devinait aisément de quoi elle serait capable un jour.

À l'époque où nous trouvons Mlle Ysabeau à la Volière, elle est femme de charge. Elle a soixante-huit ans, veille à tout, transmet les ordres de sa maîtresse, et s'assure de la manière dont ils sont exécutés. La position est délicate : mais Ysabeau a de l'esprit et sait s'en servir. Les enfants aiment et respectent cette fidèle servante ; son nom retentit sans cesse dans le château : on a besoin d'elle partout et à toute heure.

Par ses soins, le fruitier se remplit ; des bataillons de pots de confitures témoignent de sa science ; les noix, les châtaignes et jusqu'aux pièces de toile, font partie de son empire. Elle passe l'hiver au château, maintient le bon ordre et reçoit les comptes des fermiers. Lorsque les maraudeurs circulent dans le pays, Ysabeau laisse les volets entrouverts dans plusieurs pièces, des veilleuses y brûlent toute la nuit ; car elle se rappelle qu'un misérable assassin avait dit lui-même en pleine cour d'assises : « Ce que nous redoutons le plus dans nos entreprises, ce sont les petits chiens et la lumière. »

L'excellente personne est tellement identifiée avec la famille qu'elle dit : « Notre château, nos enfants, nos fermiers. »

IV -- Manette.

Le reste de la journée fut une fête. Nos bons enfants se livrèrent à la joie que leur causait un événement si inattendu ; ils embrassaient leur grand-mère, disaient que c'était elle qui était la cause de tant de bonheur. Oh ! comme ils allaient la soigner ! Aussi, elle suivrait le bon exemple d'une femme de Trélazé, qui avait vécu cent trois ans, et dont la présence avait été une bénédiction jusqu'au dernier jour.

François, Renotte et même Martin parlaient de leurs projets et de leurs espérances tous les trois à la fois. Un pareil caquetage ne s'était pas fait entendre à la Guiberdière depuis la mort de Jacquine.

Cependant la réflexion succéda à l'enthousiasme : François envisagea dans tous les détails les travaux de la ferme, et ne se dissimula pas que l'entreprise était grande. Toutefois il se sentait de force, aidé par des journaliers, à cultiver les terres ; mais, confier l'intérieur de la ferme à Renotte, si courageuse qu'elle fût, lui paraissait une imprudence et même un écueil : ajouter une servante, serait une augmentation de frais qu'il fallait éviter, surtout la première année.

La grand-mère était de l'avis de François ; elle regardait tristement ses jambes enflées et soupirait.

RENOTTE.

Je suis plus forte que vous ne le croyez ; cependant je conviens qu'il me serait impossible de remplacer ma mère complètement. D'ailleurs, quand j'irai de côté et d'autre, il faudra bien quelqu'un à la maison. Voici ce que je propose : nous n'avons pas le moyen de prendre une servante tout entière, prenons-en la moitié d'une.

FRANÇOIS.

Voyons, Renotte, as-tu perdu l'esprit ?

RENOTTE.

Non, mon frère ; deux filles de mon âge valent bien une servante de vingt ans, je t'en réponds. Prenons Manette, l'aînée de Constant le carrier. Il a six enfants, et il ne sera pas fâché qu'on lui enlève Manette. Elle nous sera utile et se contentera de peu.

FRANÇOIS.

Je le crois bien ! Elle a l'air gauche et presque idiot.

RENOTTE.

Quand elle mangera de bonne soupe, l'esprit lui viendra. Je m'en charge.

FRANÇOIS.

Maîtresse Renotte, faites comme vous l'entendez.

LA GRAND-MÈRE.

Cette Renotte est toute sa mère ! Tu as raison, ma fille ; à nous trois, nous nous en tirerons ; et puis, commencer par une charité, ça porte bonheur.

Les nouvelles volent en tous pays avec la même rapidité. Je crois vraiment qu'elles entrent par le trou de la serrure, ou descendent par la cheminée. Les Goujon n'avaient pas encore dit un mot de leurs affaires et déjà tout le village les connaissait. Les sentiments n'étaient pas unanimes : ici, on approuvait la confiance de Mme de Saint-Cyr, on louait sa bonté ; là, on levait les épaules : « De beaux fermiers ! Et la conscription ! Et ceci, et cela ! N'aurait-il pas mieux valu donner la Guiberdière au gros Nicolas qui vous aurait gardé les enfants ? La ferme ne lui aurait pas plus pesé qu'un sac de noix, à lui ! Cette jeunesse va s'exténuer ; enfin, qui vivra verra ! »

Quelle que fût la diversité des opinions, tous les voisins allèrent visiter les nouveaux fermiers et chacun apporta ses conseils.

Sans tarder davantage, la mère Bolève prit son bâton et, s'appuyant de l'autre main sur l'épaule de sa petite-fille, elle arriva chez Constant. Cette visite était un véritable événement pour une famille vivant à l'écart, près d'une ardoisière où travaillait le père. Il y a des personnes dont la présence est toujours d'un heureux présage. La grand-mère était si respectable et Renotte si gentille, qu'en les voyant entrer, un rayon de joie passa sur tous les visages.

Grande fut la surprise de Constant et de sa femme ! Quoique pauvres, ils n'avaient jamais songé à se séparer de leur fille aînée qui faisait à elle seule l'office de servante. Le soin de ses petits frères et sœurs lui était confié ; tout ce que sa mère ne pouvait faire, Manette s'en chargeait ; si, par hasard, le père et la mère s'en allaient au village, la sœur aînée gardait la maison. Jusqu'ici, tous les jours de la vie de Manette avaient été les mêmes, jamais une joie d'enfant n'en avait interrompu la monotonie. Elle aimait tendrement ses parents qui sentirent en ce moment combien elle allait leur manquer. Toutefois, la proposition parut si belle aux bonnes gens, qu'ils n'hésitèrent pas à confier Manette à la mère Bolève et à Renotte.

Les ouvriers qui travaillent dans les ardoisières sont généralement pauvres ; la plupart de ces hommes vont d'une ardoisière à l'autre. Constant s'était fixé en Anjou, parce qu'il y avait trouvé à travailler depuis longtemps. L'Anjou compte douze carrières principales qui occupent environ deux mille ouvriers.

Quelquefois on est obligé d'abandonner les ardoisières, parce qu'elles se remplissent d'eau et deviennent un écueil pour le voyageur. Elles sont l'occasion d'accidents fréquents, même en plein jour.

Mais revenons à notre petite Manette : plus grande qu'on ne l'est d'ordinaire à douze ans, elle était d'une maigreur excessive, gauche et d'une timidité qu'augmentait encore la misère. Cependant, lorsqu'elle osait lever les yeux, un regard doux et bon donnait à sa physionomie une expression qui faisait oublier le reste. Manette se rendit sans tarder à la Guiberdière.

Combien de petites filles seraient contentes de commander à une autre, d'avoir de l'autorité dans la maison, de se donner de l'importance !

Renotte éprouva un sentiment tout contraire ; elle avait déjà tant de mal avec Martin ! Si Manette n'était pas obéissante, si elle ne travaillait pas, il faudrait la renvoyer à ses parents, et ils en auraient du chagrin !

La pauvre enfant avait mis son meilleur déshabillé, qui n'était guère beau. Elle n'avait ni bas, ni sabots. Renotte en eut compassion ; elle commença par lui donner un jupon de droguet qu'avait porté Jacquine : « Il est un peu court, c'est ce qu'il faut pour travailler. Prends ces bas et ces sabots. Ma mère te les verrait porter avec plaisir. » Manette obéit bien vite, et son nouveau costume lui donnait déjà plus d'assurance.

À la ville, on ne se doute pas de tout ce qu'une petite fille de treize ans est capable de faire. Renotte n'était pas embarrassée pour traire les vaches ; elle connaissait le caractère de chacune et leur tenait un discours en conséquence. Sans doute, elle donnait de bons conseils à sa servante ; mais la meilleure de toutes les leçons était l'exemple.

Je crois bien que la petite taille de Renotte rassurait la pauvre Manette, et malgré le travail souvent pénible auquel s'occupaient les deux enfants, il y avait de temps à autre des éclats de rire.

Le surlendemain de l'arrivée de Manette, Renotte, voulant donner une nouvelle importance à sa servante, lui dit de mettre la soupe sur la table. Celle-ci, dans son empressement à obéir, se heurta contre l'armoire et laissa tomber la soupière au beau milieu de la chambre.

La pauvre petite resta pétrifiée. Je ne sais même pas si elle entendit les cris que chacun poussa. Renotte n'était pas moins confuse. « Allons, dit-elle doucement, malheur est bon à quelque chose : nous entamerons le pot de lard. » De grosses larmes coulaient sur les joues de Manette ; elle tenait son balai sans oser faire disparaître la soupe aux choux dont l'odeur était pour elle un parfum délicieux, lorsque l'espiègle Martin arriva avec son chien Dragon et l'invita à nettoyer la place ; ce qui fut fait plus vite et bien mieux que ne l'eût fait la servante, ébahie de sa maladresse.

Si la première parole de Renotte eût été un reproche, tous les convives auraient pris le même ton, tant est grande la puissance de l'exemple !

Le repas étant achevé, François et Martin retournèrent à la grange, et Manette se hâta d'aller à l'étable.

« Ma fille, dit avec douceur la mère Bolève, je crains que nous ne puissions pas garder cette enfant ; elle est d'une gaucherie.

RENOTTE.

Oh ! mère, il ne faut pas la renvoyer si vite. D'ailleurs, c'est ma faute : j'aurais dû mettre la soupe sur la table moi-même.

LA GRAND-MÈRE.

Je ne veux pas te contrarier ; mais tu as vu que le père et la mère Constant ne se sont pas fait prier pour nous donner leur fille, et l'aînée encore !

RENOTTE.

Oui ; je crois qu'ils n'ont pas été fâchés de la voir partir ; il m'a semblé qu'ils l'aiment moins que les autres, et cela m'a donné envie de lui faire du bien, de la rendre heureuse.

LA GRAND-MÈRE.

Je crois entendre ta mère, Renotte ; tu as raison, aimons cette pauvre enfant. Il y a beaucoup de jolies petites filles qui ne sont bonnes à rien ; Manette nous sera peut-être très utile plus tard. »

Quinze jours étaient à peine écoulés, et déjà Manette semblait devoir justifier les espérances de sa petite maîtresse. D'abord le creux de ses joues était moins profond ; elle faisait très bien le service de l'étable, obéissait, allait et venait, enfin se débrouillait, selon l'expression de Renotte. Quand la mère Bolève avait épluché d'une main tremblante les pommes de terre, Manette accrochait la marmite à la crémaillère, et taillait la soupe ; une partie du ménage se faisait par ses soins. Notre fermière n'avait plus la peine de monter sur une chaise pour atteindre les provisions. Il suffisait à la servante de se tenir sur la pointe des pieds pour les prendre.

Au dehors les travaux marchaient régulièrement ; François était bien secondé par ses journaliers ; Martin seul était difficile à conduire ; s'il gardait les dindons, il s'amusait à les faire courir et leur mettait au cou des collerettes de papier blanc. C'est à peine si les pauvres bêtes mangeaient. Les canards n'échappaient aux malices du petit garçon qu'en prenant le large sur l'étang.

V -- Le marché.

Cependant une question très grave était agitée chaque jour : il fallait aller vendre les légumes et le beurre, et à qui confierait-on cette grande affaire ? Si François s'absentait, non seulement sa journée serait perdue, mais on pouvait craindre que les journaliers ne fissent que la moitié de leur besogne. Renotte pouvait bien sans doute aller au marché une fois par hasard. Elle avait accompagné sa mère. Elle connaissait les pratiques et ne manquait pas de prudence, de plus, elle savait compter. L'été de la Saint-Martin ne pouvait toutefois faire oublier la rigueur de l'hiver ; la neige et la glace viendraient en leur temps.

La mère Bolève avait des craintes d'une autre nature : le froid ne l'effrayait pas plus que la chaleur pour une fille courageuse comme sa Renotte ; mais la laisser courir les chemins n'était-ce pas une grande imprudence ?

RENOTTE.

N'est-ce que cela, mère ? Je ferai la route avec notre voisine Gotton. Je vais la prévenir, et, dès demain cinq heures, nous partirons ensemble. J'ai déjà prévenu Trottin qui en a dressé les oreilles de plaisir. La bonne bête ! Il lui tarde de prendre sa charge. Tout est prêt : j'ai des œufs pour M. le greffier, une paire de dindons pour le gros chef de la Boule-d'Or, et des pruneaux pour la pharmacienne. Allons, allons ; faut pas se laisser abattre !

Le lendemain, bien avant l'heure du lever, toute la famille fut réveillée en sursaut par le chant d'un coq que maîtresse Renotte avait caché sous son lit. La fermière n'avait pas eu confiance en François pour l'éveiller : aller au marché, montée sur Trottin, était une si grande affaire !

On rit beaucoup de l'expédient. Toutefois, il fut convenu que désormais le coq chanterait chez lui.

Manette aida sa maîtresse à charger Trottin. Renotte était proprement vêtue. Un capot couvrait sa tête, sans rien cacher de sa mine fraîche. Le mannequin était rempli de légumes et la selle de l'âne était garnie de dindons, de canards, d'un lapin et d'oisillons que Martin avait pris la veille.

À l'heure dite, la jeune fille était devant la porte de Gotton. La paysanne fit compliment à sa petite voisine de son exactitude, tout en jetant, à la dérobée un coup d'œil sur les richesses dont Trottin était porteur.

Notre fermière éprouvait un serrement de cœur d'arriver seule au marché. Cette route qu'elle avait faite tant de fois à côté de sa mère, lui semblait bien longue ! Tout ce qui avait passé sous ses yeux, depuis des années, lui paraissait nouveau ! Heureusement que Trottin ne se laissait pas impressionner par les circonstances ; il avançait d'un pas ferme et régulier.

Il n'y a, dit-on, ni femme ni petite fille capables de faire une lieue sans parler. D'ailleurs, Gotton se croyait obligée, en conscience, de donner des conseils à Renotte : « Ah ! çà, mignonne, informe-toi bien du prix du beurre ; tâche de bien engeôler ton monde ; n'aie pas honte de surfaire un peu. Les gens sont si peu raisonnables ! Il faudrait leur donner tout pour rien ! Vante ta marchandise ; je ne serai pas à côté de toi ; tu peux donc dire qu'il n'y en a pas de pareille.

RENOTTE.

On sait bien, Gotton, que tous les marchands vantent leur marchandise.

GOTTON.

Es-tu bonne ! Ça ne fait rien ; il en reste toujours quelque chose. L'essentiel, vois-tu c'est de parler ; si tes dindons sont maigres, dis que ce sont les meilleurs.

RENOTTE.

Mais, si une autre fois ils sont gras, Gotton ?

GOTTON.

Tu diras le contraire. Par exemple, je ne leur dirai pas que les noix sont creuses c't'année ; c'est à eux de le savoir, et, si j'en ouvre une, celle-là sera pleine.

RENOTTE.

Je ferai comme faisait ma mère, Gotton.

GOTTON.

Tu as raison dans un sens ; mais Jacquine était comme on dit, Saint-Jean-Bouche-d'Or, et ça ne vaut rien pour le commerce. »

À l'approche de la barrière, la conversation cessa. Les charrettes, les chevaux et les ânes se disputaient le passage, et, si Trottin n'eût pas été d'humeur tant soit peu belliqueuse, Renotte serait passée après tout le monde.

Notre gentille enfant se rendit droit au marché, elle se mit à la place qu'occupait sa mère dont les anciennes pratiques l'accueillirent avec intérêt. Suivant le conseil de Gotton, elle s'informa du prix des denrées, ne chercha pas à gagner davantage, mais ne consentit à aucune diminution.

Cette méthode vraie et simple d'agir n'attire pas tout le monde ; aussi notre pauvre Renotte resta longtemps accroupie près de sa marchandise, pendant que Trottin, les épaules légères, déjeunait tranquillement à la porte du boucher, se disant peut-être que, grâce à son humble condition, il ne courait point risque d'être accroché un jour en compagnie des tendres agneaux.

Les fidèles pratiques de Jacquine vinrent enfin ; elles marchandèrent à outrance et comprirent bientôt que la jeune paysanne était fidèle aux honnêtes traditions de sa famille.

L'air était piquant ; Renotte avait de belles couleurs que relevait encore le fichu noir qui encadrait son visage ; ses doigts étaient engourdis non pas toutefois au point de l'empêcher de compter son argent et de le mettre dans un bon sac de toile neuve.

Il y avait de beaux rosiers dans le potager de la Guiberdière, et Renotte s'était dit qu'un bouquet de roses, le dernier de la saison peut-être, aurait son prix, et qu'elle s'achèterait une bonne paire de mitaines, sans prendre de l'argent du sac.

Dix personnes avaient touché et admiré le bouquet sans même en demander le prix, lorsqu'une demoiselle, accompagnée d'une vieille servante, s'arrêta : « Combien vos roses, ma petite ?

RENOTTE.

Quinze sous, mademoiselle.

-- Oh ! que c'est cher ? sont-elles cueillies de ce matin ?

RENOTTE.

D'hier soir, mademoiselle ; mais elles ont passé la nuit au frais.

-- Dix sous alors ?

RENOTTE.

Le bouquet est gros, mademoiselle ; voyez !

-- Je n'en veux pas : des roses cueillies de la veille seraient fanées ce soir. »

La domestique leva les épaules et dit bas à Renotte : « Pourquoi lui avez-vous dit la vérité ? » Renotte remit tristement les roses dans le mannequin vide. « Mon Dieu ! pensait-elle, s'il faut mentir pour réussir, je ne ferai jamais fortune : c'est singulier ça ! cette demoiselle avait l'air si gentil ! »

Renotte regardait ses mains rouges : l'heure s'avançait ; il fallait partir. Gotton ne venait pas comme c'était convenu. La fermière remercia le boucher d'avoir supporté Trottin à sa porte, remit la bride à celui-ci et se dirigea vers une rue où se trouvait une mercière de sa connaissance ; elle voulait acheter des boutons pour mettre à la veste du dimanche de Martin.

MADAME MOULINET.

Et bien ! ma pauvre fille, te voilà seule ! moi qui aimais tant ta mère ! que veux-tu ? la vie est comme le baromètre ; ça monte et ça descend ; mais, du beau fixe, il n'y en a pas dans ce bas monde. Ça viendra plus tard ! faut encore remercier le bon Dieu de ce qui vous arrive, mes enfants. Mener une ferme à votre âge ! C'est à croire qu'on rêve. Après tout, si j'étais une baronne, j'aimerais joliment à faire de ces tours-là aux braves gens. Et, dire qu'il y a des maîtres qui partageraient une noix avec leurs fermiers !

Tu as tout vendu, il me semble ?

RENOTTE.

Oui, madame Moulinet ; sauf un beau bouquet de roses, parce que j'ai dit la vérité.

MADAME MOULINET.

Explique-toi.

RENOTTE.

Une demoiselle m'a demandé si je l'avais cueilli ce matin, j'ai répondu non, mais hier au soir ; et là-dessus, elle s'est en allée en méprisant mes fleurs. Sa vieille bonne a levé les épaules et a blâmé ma franchise. Voyez, madame Moulinet, si ces roses ne sont pas fraîches comme l'aurore.

MADAME MOULINET.

Je le prends ton bouquet ; combien en veux-tu ?

RENOTTE.

Quinze sous, juste de quoi avoir une paire de mitaines, car je n'ai pas chaud.

MADAME MOULINET.

Je vas te donner une paire de mitaines, ma fille, et les boutons par-dessus le marché, je n'en serai ni plus ni moins riche. Oh ! le beau bouquet ! Les fleurs ! ça me rappelle ma jeunesse, la campagne, les oiseaux et le jardin de ma pauvre mère. Es-tu contente ? On ne le dirait pas à ta mine.

RENOTTE.

Tenez, je vais vous dire, madame Moulinet ; j'ai le cœur serré de voir qu'il faudrait tromper son monde pour réussir, et je ne le ferai jamais.

MADAME MOULINET.

Ne t'inquiète pas, mon enfant ; la vérité triomphe toujours. On finira par te connaître et l'on viendra droit à toi. C'était le principe de Moulinet ; je l'ai suivi, et, maintenant que je suis veuve, les affaires marchent comme si le pauvre cher homme était là. Je suis connue dans toute la ville d'Angers pour ne tromper personne, pas plus un enfant qu'un vieillard, et je ne craindrai pas de paraître devant le bon Dieu avec mon aune et mes balances. Maintenant donne-moi cette monnaie qui crève ta poche et prends ces écus.

Renotte remercia la marchande, laquelle lui souhaita un bon voyage, donna une tape sur la croupe de Trottin et rentra dans sa boutique recevoir les chalands.

Cette conversation n'eut pas seulement l'heureux effet de consoler Renotte, elle permit à Gotton de terminer ses affaires, et à peine Trottin avait-il pris son allure, que les deux voisines se rencontrèrent.

Nous sommes trop impatients de revoir la Guiberdière, pour perdre notre temps à écouter les nouvelles dont Gotton était fournie.

Il est aisé de croire que l'arrivée de la jeune fermière fut un véritable évènement. Sauter à terre, appeler Manette et lui confier le soin de Trottin, fut l'affaire d'un instant.

La grand-mère sourit en voyant entrer Renotte dont la mine réjouie était à elle seule un bon compte-rendu de la vente. La jeune fille se mit à genoux devant son aïeule et lui raconta comment elle s'était tirée d'affaire et, pour conclusion, elle lui remit quatre écus de six francs ; elle n'eut garde d'oublier l'histoire du bouquet de roses et des mitaines.

La soirée fut gaie ce jour-là ; Renotte recommença le récit de son voyage pour François ; et, tout en babillant, elle accomplissait ses devoirs de ménagère ; le cotillon retroussé, elle fit l'omelette sur un beau feu de sarments qui éclairait mieux la chambre que la petite chandelle de résine, placée sous le manteau de la cheminée.

« Ils sont heureux ! pensait la vieille mère ; comme les larmes sèchent vite, quand on est jeune ! »

VI -- Le mois de décembre.

Les enfants se figurent que tout est plaisir à la campagne parce qu'ils l'habitent pendant la belle saison, et que, si par hasard ils y passent l'hiver, c'est dans un château à l'abri du froid. Le givre qui pend aux arbres, la neige et les vitres couvertes de beaux dessins, tout les amuse et les enchante. Il n'en est pas ainsi pour les petits paysans : Renotte et ses frères n'attendaient pas qu'il fît jour pour se lever. Dès cinq heures, la chandelle brûlait. La jeune fille éveillait tout le monde, et chacun allait à sa besogne.

Pendant que Manette s'occupait à l'étable, à la porcherie et au poulailler, sa maîtresse faisait le ménage, soignait sa grand-mère, réchauffait la soupe.

Renotte trottait partout avec ses sabots ; elle bravait la pluie et la neige pour aller arracher les mauvaises herbes qui poussent en toute saison ; elle lavait à l'étang en compagnie des canards. François visitait ses greniers, s'assurait que tout était en ordre, taillait ses pommiers, couvrait ses ruches et travaillait de temps en temps au potager.

L'Anjou est une des plus riches provinces de la France. Le chanvre y croît mieux que partout ailleurs. L'été on voit des champs de fuseaux verts et touffus où se fait plus d'une partie de cache-cache. Toutes les femmes filent, et cette industrie est d'un bon revenu pour la fermière laborieuse. Maîtresse Renotte maniait le fuseau aussi bien que tout le reste. Quand elle avait raccommodé ses frères, selon son expression, elle prenait sa quenouille ornée d'un beau ruban bleu que lui avait donné Mlle Élisabeth.

La servante doit aussi filer le soir. Hélas ! Manette était si gauche à ce travail, que Renotte perdait son temps à la reprendre, mais la bonne volonté et la patience triomphent des plus grands obstacles ! Si Manette n'avait pas de grâce en tournant son fuseau, elle n'en devint pas moins une bonne fileuse. La pauvre fille eut la joie d'entendre Renotte lui dire un jour : « Manette, tu as déjà filé tes quatre livres de chanvre ! »

Les paysans ont aussi leurs soirées en hiver. Ils se réunissent pour la veillée : les hommes raccommodent leurs instruments de travail ; on parle de ses affaires ; on chante. À l'approche de Noël, tout le monde s'en mêle, vieux et jeunes. Si le chant de la jeune fille réjouit le cœur, la voix tremblante de l'aïeule n'est pas dénuée de charme ; aussi, se fit-il un grand silence, lorsque la mère Bolève, arrêtant son rouet, chanta ce vieux Noël d'Anjou :

Fidèles pastoureaux, venez avec moi

Baiser les pieds de notre petit roi ;

Venez, pasteurs, voir cet enfant aimable,

Que nos péchés ont mis dans une étable.

* *

Ses petits yeux mouillés qui répandent des pleurs,

Pleurent nos maux, et non pas ses douleurs ;

Sa charité surpasse ses souffrances,

Et sa bonté le réduit à l'enfance.

* *

Ses deux petites mains, où l'on voit seulement

L'activité d'un faible mouvement,

Ont donné l'être à la machine ronde,

Et ont tiré du néant ce grand monde.

* *

Ses petits pieds tout nus, captifs en des drapeaux,

Ont arrêté l'inconstance des eaux

Et ont trouvé sous une glace humide

La fermeté d'un plancher bien solide.

* *

Anges, le souffrez-vous, descendez promptement,

Quittez le ciel, quittez le firmament,

Rendez-vous-y dans cette grotte sombre,

Vous y verrez un beau soleil à l'ombre.

* *

Toutefois, beaux esprits, ne nous l'emportez pas,

Notre salut dépend de son trépas ;

Laissez-le-nous ce Sauveur débonnaire,

Qui doit passer de la Crèche au Calvaire.

La fête de Noël, vous le savez, se célèbre en tous pays avec une grande solennité ; c'est le temps des réjouissances. Chaque peuple a son genre de fête : en Anjou, la veille de Noël, les petits garçons courent dans la ville et dans la campagne en chantant des noëls ; ils ont une sonnette qu'ils font entendre à chaque porte pour annoncer leur arrivée. On leur ouvre, et la maîtresse du logis leur donne de petits sous.

Renotte se crut une reine, lorsqu'elle ouvrit son armoire et en tira son sac, comme elle l'avait vu faire à sa mère.

Le temps passait. Il y avait des contrariétés, des déceptions ; c'était comme chez tout le monde.

Cependant Manette faisait des progrès remarquables ; sa gaucherie naturelle ne l'empêchait pas de s'acquitter parfaitement de la besogne, qui lui était confiée ; aussi, la pauvre fille était-elle contente ! son bonheur eût été complet, si Martin n'avait pas été là pour la tourmenter ; quoiqu'il allât passer quelques heures à l'école, il trouvait encore le moyen de taquiner Manette : si elle montait au grenier à fourrage, le petit vaurien retirait l'échelle et la laissait appeler pendant une demi-heure. Quand le temps était passable, la servante conduisait les dindons aux champs ; alors Martin dispersait le troupeau et laissait la pauvre fille courir pour les rassembler.

Le passage de Martin à la basse-cour jetait l'effroi dans l'âme de la vachère ; il n'est sorte de malices que le petit garçon n'inventât ; un jour, il décrochait la marmite, la mettait au beau milieu de la chambre et courait dire à Manette que la soupe brûlait ; une autrefois, il cachait sa quenouille ou mêlait son fil.

À tout cela, Manette soupirait et ne se plaignait jamais.

Martin ayant remarqué certaine poule normande qui suivait la servante et accourait à sa voix, même lorsqu'elle ne lui jetait pas de grain, imagina de couper les ailes à la poule et de la porter sur le toit où elle mourait de froid et de faim. Il profita du moment où tout le monde était occupé, pour faire ce beau coup.

Martin grimpa aisément sur le toit, et il en serait descendu avec la même facilité, si l'arrivée inattendue de François ne l'eût effrayé ; dans son empressement à descendre, il glissa et vint tomber aux pieds de son frère en poussant des cris.

François, sans lui demander d'explication, le porta sur son lit et courut chercher le médecin. La grand-mère, Renotte et les voisines arrivèrent. Martin interrompait les cris que lui causait la douleur pour dire : « La poule ! la poule ! » Mais personne ne comprenait. Ce fut Manette qui, au retour de l'étang, aperçut sa normande en proie au plus vif désespoir.

« Que veut-il dire avec la poule ? demandait la mère Bolève.

RENOTTE.

Je parie qu'il a voulu jouer quelque mauvais tour à Manette et que le bon Dieu l'a puni !

MARTIN.

Tout juste ! ma sœur ; mais je suis corrigé. Descendez la poule ; elle est sur le toit, et je lui ai coupé les ailes pour voir ce que ça ferait. »

Cependant le médecin étant arrivé, déclara que Martin avait le bras cassé et qu'il fallait le lui tirer bien fort pour le remettre. Cette opération fut très douloureuse. Le patient criait et se fâchait ; mais quand le médecin eut maçonné le pauvre bras dans le plâtre, comme disait la mère Bolève, et déclaré qu'il ne fallait pas remuer avant quarante jours, ce fut bien une autre affaire ! ne pas remuer ! C'était presque une sentence de mort pour le petit espiègle.

Lorsqu'il entendit la voix de Manette, il se cacha sous sa couverture ; mais elle fondit en larmes en apercevant le bras de Martin emmailloté et raide comme une trique.

MANETTE.

Quel malheur ! quel malheur ! quelque chose me disait bien de rentrer ; mais j'étais loin de me douter d'un pareil accident. Vous qui êtes si leste, si adroit, Martin ! Allons, ne pleurez pas ; nous aurons bien soin de vous ; moi, je me dépêcherai de faire mon ouvrage pour vous tenir compagnie. Je vous amènerai Dragon tous les jours un brin, ça vous distraira.

MARTIN.

Tu n'es donc pas fâchée, Manette ?

MANETTE.

Fâchée ? Vous savez bien que je ne me fâche jamais ; seulement, j'ai le cœur joliment gros en pensant que vous allez rester là comme une momie pendant quarante jours. Je courrais après mes dindons jusqu'à Angers, si ça pouvait vous raccommoder le bras tout de suite. »

Martin écoutait Manette avec admiration et surprise ; il ne la trouvait plus si laide ; chaque parole qui sortait de sa grande bouche lui semblait une musique délicieuse ; il comprenait que celle qui avait été sa victime allait devenir sa plus grande consolation, et qu'elle n'oserait jamais le gronder comme les autres.

Si étourdi que soit un enfant, il finit par apprendre à ses dépens qu'il faut être raisonnable, et qu'il n'y a pas de bonheur pour les méchants. Martin n'avait point songé qu'il pouvait lui arriver un accident, et il aurait évité celui-ci, s'il n'avait pas eu la mauvaise pensée de faire du chagrin à Manette.

Ces sages réflexions ne logèrent pas longtemps dans sa tête ; mais l'ennui qu'il éprouva lui fut très utile. Son état n'offrant point de danger, quand chacun lui avait dit « bonjour », on le laissait.

Manette, seule, trouvait du temps à consacrer au pauvre malade. Souvent, ce n'était qu'un mot, elle amenait Dragon, lui faisait faire quelques cabrioles et retournait au travail. Le dimanche, elle apportait du pain bénit à Martin, s'asseyait près de son lit, au lieu d'aller avec les filles de son âge, lui racontait les nouvelles et ajoutait quelquefois une histoire de sa façon pendant laquelle il s'endormait.

Avec quelle impatience le petit garçon comptait les jours ! « Oh ! Manette, disait-il, quand je serai guéri, je t'aiderai, je garderai ces méchants dindons qui t'ennuient tant, et, le printemps venu, je dénicherai des oiseaux pour toi. »

MANETTE.

Non, Martin. Les pauvres petits ! il faut les laisser avec leur mère.

MARTIN.

Tu n'aimes donc pas les oiseaux ?

MANETTE.

Je les aime ; mais je me dis comme ça : si j'étais petit oiseau, j'aimerais à rester sous l'aile de ma mère, puis à voltiger sur les haies fleuries et, plus tard, à voler bien haut.

MARTIN.

Moi, je pense, Manette, que si j'étais petit oiseau, je serais bien content d'avoir une belle cage, du mouron et de la graine sans aller courir de droite et de gauche au risque d'être tué ou mangé.

MANETTE.

Vous vous trompez, Martin ; nous consulterons les oiseaux quand vous serez guéri. »

J'ose à peine dire à mes lecteurs que l'accident arrivé à Martin amena la paix dans la famille. L'ordre régnait partout, les canards glissaient tranquillement sur l'étang, et comme le petit garçon ne rendait guère de services, on ne pouvait s'empêcher de constater combien son immobilité était avantageuse pour tout le monde. Il faut dire aussi, pour être juste, que ce coureur, ce tapageur prenait son mal en patience, quoiqu'il s'ennuyât beaucoup ; son plus grand plaisir était de voir Manette filer auprès de son lit.

Mlle Ysabeau ne se laissa point arrêter par la distance et les mauvais chemins. On la voyait arriver montée sur un âne, chargée de pots de confitures au moyen desquels sa morale passait doucement.

Tout s'arrange en ce monde, même les bras cassés : au bout de six semaines, le chirurgien leva l'appareil, et l'on vit un beau bras droit et souple comme avant l'accident.

Il est aisé de se figurer la joie de Martin. Nous parlerons surtout de sa reconnaissance pour Manette.

Il aurait voulu faire son ouvrage et qu'elle se reposât à son tour. En vain la bonne fille revendiquait ses droits de servante, le petit garçon accrochait la marmite, allait au cellier, apportait le bois, enfin on le trouva un jour en train de repasser le bonnet de Manette.

Cet excès de zèle amena nécessairement une réforme dans la conduite de Martin.

L'hiver fut rude cette année-là. Renotte souffrait, et elle ne se plaignait pas ; sa présence était indispensable au marché, car déjà la réputation de la jeune fermière était faite. On savait que la fille de Jacquine ne trompait jamais, qu'elle disait naïvement le pour et le contre de sa marchandise et vendait en conséquence. Cette méthode ne réussit pas tout de suite, mais une fois qu'elle fut admise par les pratiques elle devint un moyen de succès. Renotte avait fini son marché avant toutes ses voisines. Nous ajouterons encore que la fermière avait un talent particulier pour conserver les légumes : la cave de la Guiberdière était un vrai jardin anglais où elle se promenait avec complaisance : il y avait de belles allées de carottes, des haies de céleris rouges, des corbeilles de scarolles et des barbes de capucin jaunes comme l'or, des bordures de persil, enfin des choux et des citrouilles qui auraient écrasé l'ennemi au siège de Sébastopol.

Quand Trottin arrivait avec une charge de ces légumes frais, c'était à qui en aurait.

Le chanvre avait rendu vingt aunes de toile dont Mlle Ysabeau s'était emparée. Il y avait de beaux tas de blé dans le grenier ; le meunier venait chaque semaine en prendre sa charge. Les pommes de terre se portaient bien.

Dame Renotte entassait les écus dans son armoire. Si un étranger l'avait vue les caresser, les regarder et les palper, il aurait certainement pris notre petite fermière pour une vilaine avare. Il se serait trompé. Renotte pensait déjà au jour où elle irait porter l'argent du fermage à Mme de Saint-Cyr. Elle calculait et pensait avec satisfaction que Mlle Ysabeau ayant pris beaucoup de provisions, la balance serait en faveur de son sac.

VII -- Le printemps.

Vous êtes bien joyeux lorsque les feuilles commencent à pousser, que les oiseaux chantent le matin et que les engelures ne vous empêchent plus de sauter et de courir. Vous dites : « L'hiver est fini ; nous irons bientôt à la campagne ; nous ferons de petits jardins. Il y aura de beaux arbres et des fleurs dans le parc, et plus tard des fruits dans le verger. »

Le printemps réjouit aussi les paysans. Ils oublient leurs fatigues et leurs inquiétudes passées ; chaque brin d'herbe porte une espérance pour eux.

Renotte et François avaient vu d'autres fois le magnifique spectacle du renouvellement de la nature : aujourd'hui ils éprouvent un sentiment nouveau à la vue de ces champs. Dieu a béni leur travail, les récoltes promettent l'abondance.

Manette restait plantée au beau milieu de la basse-cour, adressant un compliment à chacun de ses hôtes. Deux jeunes porcs surtout étaient l'objet de ses soins ; Renotte lui avait dit : « S'ils se vendent bien, je te donnerai un petit écu pour ta mère. » Or, nous aimons à le rappeler, le bien-être dont jouissait Manette près de la fermière, ne l'empêchait pas de penser que le pain était ménagé chez sa mère et qu'à certains jours on en avait manqué.

L'excellente fille perdait toute sa timidité à la basse-cour ; c'était un lieu de plaisance où elle parlait en toute liberté. En voyant les cochons (pourquoi ne pas les appeler par leur nom ?) sortir frais et nets de l'étang, elle leur adressait un compliment dont plus d'un lecteur sera surpris. « Vous êtes comme moi, disait-elle, vous aimez l'eau claire ! Faut-il que les ignorants vous accusent d'être malpropres ! Bien au contraire, c'est la propreté qui vous pousse dans ces vilaines mares boueuses. Pauvres innocents ! Vous croyez que c'est de l'eau claire ! Voilà comme on fait la réputation de bien des gens en ce monde ! »

Manette avait déjà rendu des services notables à la ferme, aussi Renotte n'attendit point la fin de l'année pour l'habiller à neuf.

Nous qui avons bon cœur, nous sommes contents de voir prospérer la vachère, et il nous en coûte de dire que cette humble prospérité suscita la jalousie. Personne ne parlait des qualités de Manette, et tous les voisins la tournaient en ridicule. Le dimanche, quand elle sortait de l'église avec ses maîtres, on levait les épaules de pitié ; sa toilette était blâmée, critiquée. Heureusement que Martin était là ! Il marchait à côté d'elle, tenant une pierre qu'il aurait lancée au premier garçon assez téméraire pour oser l'insulter.

Si l'hiver avait été long pour nos petits fermiers, il le fut peut-être encore davantage pour Mme de Saint-Cyr, qui n'était pas sans inquiétude sur le résultat de son entreprise. Le monde n'avait pu lui faire oublier sa filleule, aussi dès le mois d'avril parla-t-elle d'aller en Anjou. Beaucoup d'objections contrarièrent ce projet ; Mme de Saint-Cyr en triompha doucement, et son mari fut bientôt le premier à la presser de partir.

Élisabeth était ravie d'aller retrouver son amie Renotte. Départ ou arrivée, tout est plaisir pour l'enfance ! le principal est de changer de place ; on quitte volontiers les amis de la ville pour ceux de la campagne.

Mlle Ysabeau fut seule avertie de l'arrivée de sa maîtresse qui aimait, elle aussi, les surprises.

La petite fermière était bien loin de se douter d'un pareil bonheur ; elle comptait les jours et se disait qu'il y a beaucoup de jours dans trois mois.

La Guiberdière était vraiment un modèle d'ordre et d'activité : aux travaux d'hiver succédaient ceux du printemps ; les bœufs étaient au labour, et Renotte aidée d'un jardinier s'occupait activement du potager.

Cette année-là plusieurs familles anglaises habitaient l'Anjou, et tout paysan intelligent se disait avec raison que la présence de ces étrangers serait favorable à la vente des primeurs. Déjà le cœur de Renotte battait à la pensée de charger le dos de Trottin de belles bottes d'asperges, de paniers de fraises et d'abricots que les chalands se disputeraient.

Il n'y avait point de mains oisives à la ferme : la grand-mère, assise dans son fauteuil, faisait des paquets de légumes la veille du marché et en taxait le prix ; Manette se rendait le matin de ce jour-là dans la basse-cour, et, les larmes aux yeux, elle choisissait les plus belles volailles, les attachait vivantes par couple, avec autant de tranquillité que si elle n'eût pas entendu leurs cris de détresse. Elle les soupesait, disant tout haut : « Il n'y en aura pas de pareilles dans tout le marché, c'est sûr et certain. »

Le climat de l'Anjou est un des climats les plus agréables de la France. Dès le commencement d'avril les haies sont fleuries, les prés sont émaillés de marguerites ; au gazouillement des oiseaux se mêlent les cris joyeux des enfants ; les portes et les fenêtres s'ouvrent ; les bonnes ménagères font la lessive. L'activité règne partout. Quelquefois aussi les promeneurs viennent animer le paysage : c'est une bande d'écoliers qui fondent sur la ferme, demandant du lait et du pain bis.

On voit aussi des promeneurs plus graves.

Un jour Renotte était en train de piquer des salades, lorsque les aboiements de Dragon la forcèrent à aller voir ce qui se passait. Une grande calèche était arrêtée devant la ferme. Un monsieur et quatre jeunes filles l'occupaient. On s'observait sans rien dire. Enfin le monsieur à l'accent étranger se leva et prit la parole : « Petite bergère, demandez au maîtresse la permission pour moi et mes enfants de voir la ferme.

RENOTTE.

Monsieur, c'est moi la maîtresse de la ferme.

L'ÉTRANGER.

En vérité ! si petite encore !

RENOTTE.

Ça n'y fait rien dans notre pays, monsieur. Je vous montrerai la ferme avec plaisir. »

Renotte détroussa sa jupe et se mit en devoir de satisfaire la curiosité des promeneurs.

Les quatre demoiselles aux cheveux blonds et au teint rose gagnèrent vite le cœur de la petite fermière ; mais celle qui proposa de voir piquer les salades eut le prix.

L'ÉTRANGER.

Montrez-nous l'étable, la basse-cour, je vous payerai pour cela. »

Renotte rougit et répondit sèchement : « Merci, monsieur. » Cependant l'humeur de notre gentille fermière s'adoucit en voyant l'intérêt que les étrangers accordaient aux moindres détails.

L'ÉTRANGER.

Si vous voulez venir dans mon pays, petite bergère, je vous donnerai beaucoup de l'argent. Vous ferez manger mes poulets.

RENOTTE.

Monsieur, vos poulets savent bien manger tout seuls. Ça ne s'apprend pas plus aux bêtes qu'aux hommes. D'ailleurs vous me donneriez mon pesant d'or, que je ne quitterais pas ma ferme. Je n'ai pas besoin d'être riche tout de suite, moi ; j'ai le temps de faire fortune : pierre qui roule n'amasse pas mousse.

Notre Anglais vit qu'il avait affaire à une petite personne pas mal fière, et, voulant lui laisser quelque argent, il demanda du lait et des tartines.

Renotte eut bien vite posé sur la table ses plus belles tasses qu'elle remplit de lait avec une grâce charmante. Les tartines ne faisaient que paraître et disparaître ; on causait amicalement.

L'ÉTRANGER.

Petite fermière, nous resterons encore quatre mois dans la ville d'Angers, sur le boulevard des Lyces. Je vous retiens tous les légumes et tous les fruits de votre jardin. Vous n'aurez pas la peine d'aller au marché.

RENOTTE.

Je ne crains pas la peine, monsieur. Je vous vendrai comme à tout le monde : pas davantage. Quand vous seriez parti, mes pratiques seraient parties aussi. Bon Dieu ! que dirait-on si Renotte et Trottin ne figuraient plus au marché !

L'étranger sourit de l'enthousiasme de Renotte : il était convaincu. Il se loua de la bonne hospitalité qu'il avait reçue, et laissa une demi-guinée sur la table.

Seule, Renotte regarda la monnaie étrangère d'un air de méfiance, et finit par la mettre dans son sac, en disant : « Ma marraine doit connaître ça. »

La semaine n'était pas écoulée, lorsque M. Wilson et ses filles revinrent à la Guiberdière armés de lignes. « Ah çà ! dit la mère Bolève, vont-ils prendre tout notre poisson ? Nous n'en avons pas trop pour la vente.

RENOTTE.

Ne te tourmente pas, mère ; s'ils prennent notre poisson, ils le paieront. Autant eux que les bourgeois de la ville. »

M. Wilson obtint donc la permission de pêcher en famille. Martin devait fournir l'amorce.

Cette innovation fit grand bruit au village et dans les environs. Ces Anglais apportaient des tas d'or à la ferme, et ces Goujon auraient fait fortune avant d'être majeurs.

Un jour, Manette cédant à la curiosité, s'avança pour être témoin d'un spectacle si nouveau. M. Wilson eut alors la fantaisie de mettre une ligne dans la main de la pauvre fille, qui s'en défendait de toutes ses forces, parce que c'était l'heure de mener les dindons aux champs.

Toutefois Martin ayant appuyé la proposition de M. Wilson, Manette prit la ligne. Il fallait la voir ! Immobile, le cou tendu, la bouche béante ! Tout à coup, Martin rompt le silence : « Ça mord ! ça mord ! hardi, Manette ! Tire ! tire ferme ! »

Manette tire avec énergie ; elle amène une carpe de trois livres qu'elle va percher dans un prunier où s'entortille sa ligne. Les hourras et les éclats de rire amenèrent la mère Bolève et Renotte qui rirent autant que les autres.

Martin grimpa à l'arbre, parvint, non sans peine, à détacher la ligne des branches et jeta sur l'herbe la belle carpe.

M. Wilson, voulant encourager les succès de Manette, lui donna un écu.

Un écu ! c'est une fortune pour celui qui n'a rien, mes enfants. Que de choses la vachère n'allait-elle pas acheter pour ses petites sœurs !

Il fut arrêté par devant maîtresse Renotte que M. Wilson paierait un droit de pêche dont il n'userait qu'une fois par semaine, et qu'il pourrait également ramer.

LA GRAND-MÈRE.

Moi, je suis tout juste contente de voir venir ces Anglais par ici... Ça fera causer.

RENOTTE.

Ne faut-il pas, mère, qu'on cause toujours ? M. Wilson a l'air d'un bon père ; il devient chaque fois plus aimable, et ses filles sont gentilles. Il n'y a à vrai dire que leur baragouin. C'est bien drôle de parler comme ça : on n'y comprend goutte. Mais l'argent ! c'est de tous les pays, et pourvu que notre poisson se vende bien, je ne me soucie guère de savoir dans quelle poêle on le fait frire.

Un soir, Martin accourut tout essoufflé dire que le meunier, en passant devant le château, avait vu Mlle Ysabeau ouvrir les fenêtres, qu'elle l'avait appelé et lui avait demandé la provision de farine pour tout le monde.

Renotte sauta de joie et embrassa le porteur d'une si bonne nouvelle.

À partir de ce moment, elle eut l'œil au guet ; et, ne voulant pas être prise à l'improviste, elle cira l'armoire, lava la chambre et les carreaux de vitre, puis regardant autour d'elle : « Maintenant, ma marraine peut venir : maîtresse Renotte ne craint rien ! »

D'ordinaire, les filleules attendent leurs marraines pour recevoir des présents : Renotte ne songeait qu'à en faire : « L'argent qu'on doit, disait-elle, ça ne vient pas du cœur. Que leur donnerons-nous, mère ? »

LA GRAND-MÈRE.

Mon enfant, attends la belle saison ; il y aura des fleurs.

RENOTTE.

Attendre ! attendre ! Je ne veux pas. Je donnerai mes tourterelles à ma marraine, et une petite quenouille tout habillée à Mlle Élisabeth. Tu lui apprendras à filer.

LA GRAND-MÈRE.

Crois-tu, Renotte, qu'une demoiselle file comme nous ?

RENOTTE.

Ça sera nouveau, et la nouveauté plaît toujours.

VIII -- On a souvent besoin d'un plus petit que soi.

Le meunier avait dit vrai : par une belle après-midi, M. et Mme de Saint-Cyr vinrent à la Guiberdière. Ils furent charmés du bon ordre qui régnait à la ferme. Renotte les conduisit partout, ne leur fit pas grâce du moindre détail. M. de Saint-Cyr fut heureux de constater que sa femme avait bien placé sa confiance.

Renotte sut se ménager un tête-à-tête avec sa marraine. Elle lui raconta toutes ses affaires : le chagrin qu'elle avait eu de voir partir son veau, la joie que les quarante francs du boucher lui avaient causée. Elle montra à sa marraine le livre des recettes et des dépenses. La marraine fut émerveillée.

« Quelle est cette fille ? demanda Mme de Saint-Cyr, en apercevant Manette. Elle a l'air bien gauche.

RENOTTE.

Ma marraine, la tournure ne fait rien au cœur. Manette est un trésor pour nous. Sans elle, toutes nos volailles seraient mortes cet hiver. Cette pauvre servante ne nous coûte presque rien, et nous rapporte beaucoup. C'est la fille de Constant le carrier. Elle a beaucoup embelli depuis qu'elle est avec nous.

MADAME DE SAINT-CYR.

Bien, bien, ma fillette, je n'ai rien à dire à cela.

RENOTTE.

Ma marraine, voulez-vous voir l'argent qu'il y a dans le sac ?

MADAME DE SAINT-CYR.

Non vraiment ! Nous sommes venus pour notre propre satisfaction et rien de plus.

Je suis bien contente de toi, ma Renotte. J'ai un secret à te dire. Seras-tu discrète ?

RENOTTE.

Oh ! oui, ma marraine.

MADAME DE SAINT-CYR.

Écoute-moi : Élisabeth me fait du chagrin, elle a un défaut...

RENOTTE.

Est-ce possible ? moi qui l'aimais tant !...

MADAME DE SAINT-CYR.

Aime-la toujours, aime-la davantage. Les défauts de nos amis doivent exciter notre intérêt, notre compassion.

RENOTTE.

Une demoiselle ! La fille de ma marraine avoir un défaut ? C'est-y vrai ?

MADAME DE SAINT-CYR.

Très vrai, mon enfant. Élisabeth est paresseuse. Or, je crois que l'exemple de ton ardeur au travail peut être utile à ma fille qui t'aime tendrement. Mon mari et mon fils partent au commencement de juin pour un long voyage : ils vont en Terre-Sainte. -- Renotte fit le signe de la croix. -- Dès qu'ils seront partis, je viendrai m'établir à la Guiberdière, afin qu'Élisabeth ait l'occasion naturelle de te voir souvent, que tu sois sa conseillère. Tes paroles lui feront plus d'effet que celles de sa gouvernante, et peut-être que les miennes.

RENOTTE.

Ma marraine, je crois que vous vous faites des idées. Mais c'est égal, je ferai de mon mieux. Je ne peux plus en vouloir à Mlle Élisabeth, puisqu'elle est cause que vous allez venir demeurer près de nous. Ah ! que je suis donc heureuse !

Renotte se jeta tout bonnement au cou de sa marraine qui l'embrassa de tout son cœur.

Au mois de mai, les travaux de la campagne deviennent chaque jour plus nombreux.

Pendant que François achevait les labours, semait le colza de printemps et le chanvre, hersait les pommes de terre, Renotte donnait tous ses soins au potager. Les légumes étaient à ses yeux bien plus précieux que ces belles roses dont l'Anjou a la spécialité.

Élisabeth ne tarda pas à venir faire visite à son amie ; mais elle fut obligée d'aller la chercher jusque dans les vignes.

ÉLISABETH.

Que fais-tu donc là ? il n'y a point de raisins ?

RENOTTE.

Je regarde si mes vignes se portent bien. Maintenant, je vais cueillir les asperges. Pardon, mamzelle Élisabeth ; c'est que voyez-vous, ce n'est plus comme autrefois, à présent je travaille du matin au soir.

ÉLISABETH.

Oui ; mais ce que tu fais est très amusant.

RENOTTE.

Amusant ! Je voudrais bien vous y voir ! Je me lève en toute saison avant le soleil, et lui se couche toujours avant moi.

ÉLISABETH.

C'est égal, Renotte, je voudrais être à ta place, et peut-être tu ne serais pas fâchée d'être à la mienne.

RENOTTE.

Pour ça, non ! je n'ai pas d'idées pareilles. Faut rester chacun où le bon Dieu nous a mis.

Renotte, tout en causant, remplissait son panier de belles asperges. Les deux amies auraient volontiers prolongé la conversation, mais Ysabeau rappela qu'il était temps de partir, et qu'il fallait dire adieu à la mère Bolève.

De retour à la ferme, Renotte ouvrit son armoire, et offrit à Élisabeth une quenouille tout habillée : un ruban rose l'ornait.

ÉLISABETH.

Que veux-tu que j'en fasse ?

RENOTTE.

Grand-mère vous apprendra à filer : vous filerez d'abord pour votre poupée, et ensuite pour les pauvres. C'est très amusant.

Élisabeth avait bon cœur : elle aimait sa poupée et les pauvres. L'invention lui parut charmante, et elle pria la mère Bolève de lui donner sa première leçon tout de suite. La maîtresse et l'élève étaient tellement à leur affaire qu'elles ne s'aperçurent pas de la disparition de Renotte.

Nos petits fermiers considéraient avec fierté et aussi avec reconnaissance la richesse de leurs champs. Cette première année de fermage serait bonne, et selon Renotte, tout dépend du commencement. Peut-être l'entendrons-nous dire une autre fois, qu' en toute chose il faut considérer la fin.

François montrait beaucoup de capacité pour les affaires ; il cherchait à s'instruire, s'efforçait de ménager les forces de sa sœur, et ne connaissait pas d'autres plaisirs que d'aller avec elle, faire une visite au château ou une course à Angers.

Martin, fort et vigoureux, aspirait au moment où il prendrait la bêche et retournerait un champ.

En attendant cet heureux jour, il gardait fidèlement les deux vaches, la Brune et la Blonde, au poil lisse et luisant ; partout où quelqu'un manquait, Martin et Dragon accouraient.

Le temps passe vite : déjà Renotte voyait paraître de belles bordures rouges. Encore quelques jours de patience, et elle porterait des fraises aux gentilles miss Wilson. Les artichauts montraient la tête ; des gousses vertes et longues pendaient aux échalas des petits pois ; la basse-cour retentissait de chants et de cris joyeux. Renotte était dans l'enthousiasme. La vanité la gagnait, lorsqu'elle était obligée de suivre Trottin à pied, tant était grande l'abondance des richesses que celui-ci portait.

Ce fut alors que Mme de Saint-Cyr vint habiter la Guiberdière. Elle avait la joie de voir ses protégés travailler avec courage et intelligence. Renotte n'avait guère grandi ; mais elle était forte. On lui donnait même quinze ans, ce qui la flattait beaucoup.

On était à la Saint-Jean, et la fenaison commençait. Le ciel était bleu, l'air embaumé. À ce moment, tout paysan voudrait avoir quatre bras. Le plus léger nuage inquiète les travailleurs.

Élisabeth était dans le ravissement. Dès qu'elle avait un instant de récréation, elle courait voir faner, grimpait sur les meules, et en descendait encore plus vite.

Le dernier jour de la fenaison, le ciel se couvre ; l'alarme est à la ferme et dans les environs. Mme de Saint-Cyr, avertie par le baromètre, appelle ses domestiques, les conduit elle-même à la prairie, et leur donne l'exemple. Élisabeth aussi veut ramasser le foin ; mais au premier éclair, la petite a peur et se sauve.

Douze personnes travaillent activement : les unes chargent le chariot, les autres ramènent le foin en tas ; le tonnerre gronde, les éclairs se rapprochent, on étouffe. N'importe, il faut arriver sain et sauf à la ferme.

L'ardeur fut si grande, que la pluie humecta à peine le dernier chariot ; à en croire Renotte, et nous sommes de cet avis, un pareil bonheur était dû à la protection de Mme de Saint-Cyr.

Les plaisirs de la campagne, bien différents de ceux de la ville, ne sont jamais les mêmes : chaque saison, chaque mois de l'année amène de nouvelles occupations. Pour profiter de la société de Renotte, Élisabeth était obligée de la suivre partout.

La gouvernante, assise à l'écart, laissait babiller les deux amies, tout en les suivant des yeux.

ÉLISABETH.

Es-tu fatiguée, Renotte ?

RENOTTE.

Bien sûr, que je le suis, mamzelle ; le travail ne se fait pas sans peine ; mais aussi, on a le cœur joliment joyeux, quand on voit tout ça montrer une petite tête verte, grandir, et puis enfin venir à maturité.

ÉLISABETH.

Ma pauvre Renotte, c'est égal ; je suis étonnée que maman, qui t'aime tant, te laisse travailler toute l'année.

Renotte se lève, et regardant Élisabeth d'un petit air tant soit peu moqueur : « Voilà une belle idée, par exemple, est-ce que tout le monde n'est pas obligé de travailler, mamzelle ?

ÉLISABETH.

Pas précisément, Renotte. Il est vrai que maman travaille toujours ; je suppose que c'est son goût, puisqu'elle est riche. »

Renotte ne répondit rien. Elle coupa énergiquement la tête à un artichaut qui ne faisait aucune résistance. Le silence n'était point ce qu'aimait Élisabeth ; aussi ne tarda-t-elle pas à dire : « Allons, je vais apprendre ma leçon. Crois-moi, Renotte, tu es heureuse de ne pas faire de dictées.

RENOTTE.

J'en ai fait à l'école. J'apprends tous les jours les choses nécessaires à mon état. Notre jardin et nos champs ne nous donneraient pas tout ce qu'ils nous donnent, si nous ne savions pas les soigner. Les coquelicots et les bleuets n'enrichiraient pas le fermier, et s'il n'y avait que ça dans nos sillons, le meunier n'aurait que faire de passer par ici.

ÉLISABETH.

Tu as beau dire, il est plus amusant de cueillir des fraises que d'apprendre la géographie.

RENOTTE.

Que vous êtes donc enfant, mamzelle ! On ne change pas ce que le bon Dieu a fait, et ceux qui l'aiment font leur ouvrage, sans chercher midi à quatorze heures. Ah ! vraiment ! vous feriez une belle figure quand il faudrait vous lever matin ! sortir par le froid, par le chaud, travailler toute la journée !... Ne me plaignez pas : le soir, je m'endors le cœur content, et je voudrais être au lendemain pour recommencer. Ça devrait être la même chose pour tout le monde.

Élisabeth goûtait peu la conversation de Renotte. La gouvernante n'eut pas la peine d'appeler son élève deux fois. Renotte souhaita bonne chance à Élisabeth pour la géographie.

Cependant la petite fermière, tout en blâmant la paresse d'Élisabeth, se disait : « C'est pourtant vrai que les riches n'ont pas besoin de travailler comme nous. Faudra que j'en cause avec ma marraine. »

Renotte essuyait son visage brûlé par le soleil, quoique préservé par son mouchoir blanc, lorsque Mme de Saint-Cyr, informée par la gouvernante de ce qui s'était passé, vint trouver sa filleule. Elle la fit asseoir auprès d'elle et l'écouta attentivement. « Je suis restée coi, ma marraine, quand mamzelle Élisabeth m'a dit que les riches n'étaient pas obligés de travailler ; car c'est ma fine bien vrai.

MADAME DE SAINT-CYR.

Quelle erreur est la tienne, chère enfant ! Le travail est la loi du monde ; nous y sommes tous obligés chacun suivant notre condition.

Il serait ridicule de me voir planter des choux, et grimper dans cet arbre, comme Martin, pour cueillir des cerises ; mais je donnerais une bien mauvaise opinion de moi à mes serviteurs, s'ils me voyaient négliger ma maison, ne pas veiller à ce que mon mari et mes enfants ne manquent de rien. C'est aussi une obligation pour nous d'entretenir ce que nous avons appris, de cultiver nos talents, de manier l'aiguille.

RENOTTE.

Oh ! j'aime tant quand vous faites aller votre piano ! mais vous conviendrez, ma marraine, que je ne pouvais pas deviner tout ça. Maintenant, je ne serai plus embarrassée pour répondre à mamzelle Élisabeth. »

L'heure du souper était venue.

Manette, s'abritant du soleil couchant avec la main, regardait de tous côtés si elle n'apercevait pas sa maîtresse. Elle l'appela, et aussitôt Mme de Saint-Cyr s'éloigna.

Le lendemain, Élisabeth vint encore trouver Renotte à l'heure de sa récréation, et lui dit : « Si maman me permettait de m'habiller en paysanne, voudrais-tu t'habiller en demoiselle ? Rien que pour un jour. Tu me ferais grand plaisir. Tu sais, nous sommes à peu près de la même taille. »

RENOTTE.

Quelle drôle d'idée vous avez là ! Eh bien ! oui, mais à une condition : vous sarclerez le jardin.

ÉLISABETH.

Qu'est-ce que c'est ?

RENOTTE.

C'est ôter les mauvaises herbes qui se fourrent partout, et empêchent les légumes de respirer.

ÉLISABETH.

Je veux bien ; et toi, qu'est-ce que tu feras ?

RENOTTE.

Moi ? je filerai ; car, pour ne rien faire, n'y comptez pas.

Élisabeth obtint sans peine la permission de jouer cette petite comédie, ce qui l'étonna beaucoup et diminua le plaisir qu'elle s'en promettait.

Le jour même, Renotte apporta dans la chambre d'Élisabeth son plus fin déshabillé des dimanches, son bonnet et ses sabots.

Si la demoiselle fut contente de se voir déguisée en paysanne, elle l'était encore plus de voir Renotte revêtir une légère robe rose et tout ce qui compose une élégante toilette.

La coiffure fut un moment terrible. Quoique la main de la femme de chambre fût très légère, Renotte faisait une grimace à chaque coup de peigne. Constance mit de la coquetterie à faire valoir la belle chevelure brune qu'elle tenait entre ses mains, et la petite fermière ne put s'empêcher, en jetant un coup d'œil dans la glace, de se trouver à son goût.

Tout le monde prit part à ce jeu : on riait, on plaisantait. Cependant Renotte fut la première à se plaindre : « Ah ! mais, écoutez donc, je ne sais pas si je pourrai rester longtemps dans tout cet attirail-là ! mes pieds ne sont pas à l'aise dans des bottines comme dans des sabots ! Cette robe me serre... ça me pince... j'étouffe, c'est pas amusant !... »

ÉLISABETH.

Ne sais-tu pas qu'il faut souffrir pour être belle ? allons, courage !

Pendant que Renotte s'empêtrait dans sa robe, essayait de donner de la liberté à ses épaules et à ses bras, Élisabeth courait avec son jupon court, et était impatiente de se mettre à l'ouvrage.

La voilà donc, la tête couverte d'un mouchoir blanc, et munie d'une serpette ; elle commence son travail, tandis que Renotte, assise sous les tilleuls, file tant bien que mal, car elle souffre dans sa robe de demoiselle.

Au bout de dix minutes, Élisabeth se plaignit de la chaleur : « Je ne pourrais rester plus longtemps au soleil. »

RENOTTE.

Il le faut bien ?... voyons, je ne suis pas une maîtresse dure pour mes journaliers ; passez à l'ombre.

Élisabeth obéit ; mais quoique l'ombre fût un soulagement, il n'en était pas moins fatigant de sarcler. Les deux jeunes filles soupiraient.

Tout à coup Élisabeth s'écrie : Une araignée ! une araignée ! Renotte, viens la tuer.

RENOTTE.

Les demoiselles ont peur des araignées, ce n'est pas moi que ça regarde. Et puis, je ne m'aviserais pas d'en tuer une, depuis que mon jeune maître m'a dit du bien de ces insectes-là.

ÉLISABETH.

Elle s'est sauvée en me voyant.

RENOTTE.

Dame ! c'est pas étonnant, elle a quatre paires d'yeux.

ÉLISABETH.

Tu plaisantes.

RENOTTE.

Pas du tout. Votre frère, qui est savant, m'a appris l'année dernière des choses bien étonnantes, allez ! Les araignées savent qu'on ne les aime pas, alors elles creusent un trou, et en ferment l'entrée avec de la terre ; elles se barricadent à leur façon. Quand elles veulent sortir, elles ouvrent la porte. Toutes les demoiselles ont peur des araignées. Si une belle toile se trouve sur leur passage, elles la détruisent. Eh bien ! moi, si je ne me raisonnais pas, je serais jalouse des araignées. Regardez donc cette jolie toile ; jamais Manette ni moi ne ferons de fil aussi fin. Quelquefois, je m'amuse à les voir prendre les mouches, elles les sucent ; après quoi elles ôtent leurs cadavres de la toile. Quoique votre frère ait de beaux livres où tout cela est écrit, il n'est pas fâché de causer quelquefois avec moi, parce que je connais toutes les bêtes.

ÉLISABETH.

Tiens ! tu n'es donc plus une demoiselle !

RENOTTE.

Non. J'en ai assez, j'ai les bras engourdis ; et, si vous m'en croyez, nous irons reprendre nos hardes, quoiqu'il y ait à peine une heure que nous sommes là !

ÉLISABETH.

Tu as raison. Je suis lasse comme si j'avais fait une lieue à pied. Et mes mains, regarde dans quel état elles sont.

RENOTTE.

Au moins, vous êtes-vous bien amusée ?

ÉLISABETH.

Pas du tout. Je m'ennuie extrêmement, et j'aime encore mieux faire des verbes que sarcler le jardin.

RENOTTE.

Savez-vous pourquoi, mamzelle ?

ÉLISABETH.

Parce que c'est ennuyeux, tiens !

RENOTTE.

C'est pas ça. C'est parce que la fille de ma marraine doit faire autre chose. Chacun son ouvrage en ce monde. Si je devais rester affriquée comme je suis, j'en mourrais. Allons vite nous déshabiller et retourner chacune à nos affaires.

Élisabeth ne se fit pas prier. Elle était si lasse et si contente de s'asseoir qu'elle ne vit pas le malin sourire de Mlle Ysabeau, ni la joie que cette déception causait à sa mère.

À partir de ce jour, la petite fille ne se plaignit plus de faire des verbes et des dictées ; elle se contenta de suivre Renotte au jardin pendant ses moments de loisirs, et de s'intéresser aux travaux de la fermière.

IX -- Où l'auteur a pleuré.

Quand vous serez grands, bien grands, petits garçons et petites filles, vous vous souviendrez encore de la joie que vous causait la moisson.

Sans doute, c'était un plaisir de passer dans les blés, de cueillir des coquelicots et des bluets, d'en faire des couronnes que vous mettiez sur votre tête. C'était un spectacle charmant de voir les épis dorés se ployer sous le vent frais du matin et se balancer encore ; mais le jour où les moissonneurs venaient couper le blé, était un jour de fête. Votre plus grande récompense était de voir entasser les gerbes dans le chariot.

Cette année-là, il y avait abondance partout. Le pauvre glanait, et sa petite récolte lui donnait bon espoir pour l'hiver. Renotte, tout en veillant à ses intérêts, souriait aux enfants qui faisaient de petites gerbes dans ses champs.

Une pauvre vieille femme était l'objet de la sollicitude de Manette. Plus d'une fois, la petite vachère avait partagé son pain avec la mère Emmanuel. En la voyant ramasser péniblement, un à un, les épis que les enfants étourdis laissaient dans le sillon, Manette conçut la pensée de venir en aide à la bonne femme.

Il y avait près de la Guiberdière, un champ dont toutes les gerbes n'avaient pas encore été levées. Dans son zèle, elle y alla au point du jour, se mit à glaner bien loin des gerbes ; mais ce fut assez pour que des femmes vinssent lui chercher querelle, en l'appelant « voleuse, mendiante. »

Manette se défendait de son mieux, et les larmes, qui d'ordinaire touchent les bons cœurs, devinrent une arme dont ces méchantes créatures se servirent.

Un homme vint à passer. C'était un ancien carrier ; il reconnut Manette, et l'injuria bien autrement encore.

« Vraiment, ces Constant sont insatiables. Ce n'est pas assez que leur fille soit hébergée dans une ferme, qu'elle leur fournisse le pain et le lard ; ils l'envoient voler le blé du pauvre monde ! Pleure, pleure, va ; je te réponds que tu ne t'en tireras pas ! De quoi a-t-elle l'air, cette nigaude-là ! »

Le méchant homme riait du désespoir de Manette, et, dans sa lâcheté, il osa frapper la pauvre fille. Ses cris ne firent qu'accroître la fureur du misérable.

Les commères, d'abord satisfaites d'avoir eu du renfort, trouvèrent que la chose allait trop loin ; elles voulurent défendre Manette, ce qui amena une espèce de rixe dont le tapage arriva jusqu'aux oreilles d'un gendarme. Au bruit des pas du cheval, les assaillants prirent la fuite dans des directions contraires. Manette resta seule, et bientôt le gendarme fut près d'elle et l'interrogea.

MANETTE.

Monsieur, je glanais pour la mère Emmanuel. Ils m'ont appelée voleuse, et l'homme m'a battue.

LE GENDARME.

Es-tu du pays ?

MANETTE.

Oui, monsieur, je suis de la Guiberdière, chez les Goujon.

LE GENDARME.

Ma fille, tu dois savoir qu'on ne glane pas dans un champ, tant que les gerbes ne sont pas levées.

MANETTE.

Monsieur, voyez comme je suis loin des gerbes !

LE GENDARME.

Allons, pas de paroles inutiles : marche devant moi.

MANETTE.

Mon Dieu ! Seigneur ! où allez-vous me mener ?

LE GENDARME.

D'abord à la ferme, et nous irons plus loin encore.

Manette, quoique très effrayée, se remit un peu. La ferme ! C'était un toit hospitalier, et déjà la pauvre enfant se voyait jetée au fond d'un cachot. Elle avait retrouvé ses jambes, le gendarme lui disait : « Pas si vite ! »

Il était six heures ; Renotte n'ayant point trouvé sa servante à l'étable, l'appelait et la cherchait de tous côtés. Martin, au risque de tomber dans le puits, se penchait appelant son amie.

Personne n'avait vu Manette, Renotte, triste et désolée, faisait sortir les vaches de l'étable, lorsque les aboiements de Dragon lui firent pressentir du nouveau, et au bout d'une minute, elle aperçut Manette, marchant les yeux baissés, le visage couvert de larmes, et suivie d'un gendarme à cheval.

Renotte resta immobile et sans parole ; si bien que le brigadier crut que sa capture était inconnue des gens de la ferme ; mais, à la première question, Renotte retrouva ses esprits :

« Si je la connais ? je l'aime comme une sœur. Que lui est-il donc arrivé ?

LE GENDARME.

Pas grand mal jusqu'ici. Elle a glané dans un champ où les gerbes n'étaient pas levées, et la loi le défend.

RENOTTE.

Ma pauvre Manette, qu'as-tu fait là ? Si tu m'avais demandé un boisseau de farine pour ta mère, je te l'aurais donné.

MANETTE.

C'était pour la mère Emmanuel que je glanais, parce que les petits garçons n'avaient rien laissé dans nos champs.

La mère Bolève s'était avancée pour prendre part à la conversation ; les voisins et les voisines surtout donnaient leur avis : le gendarme aurait mieux fait de courir après cet homme qui avait battu Manette ; et celle-ci était comme une victime qui attend la sentence fatale.

Martin, précédé de Dragon, avait couru chez Mme de Saint-Cyr, dès la triste apparition de Manette et du gendarme. Il fit un tel vacarme dans la maison, que Mme de Saint-Cyr tout effrayée, sortit de sa chambre.

Martin ne pleurait pas, sa voix était seulement émue, son regard étincelant ; et, en oubliant sa réserve habituelle, il prit Mme de Saint-Cyr par sa robe, et la força de courir. Et bien il fit, car le brigadier, tout en rassurant les fermiers sur le sort de Manette, se disposait à la conduire à Angers. Beaucoup de délits de ce genre avaient été commis et un exemple était nécessaire. À la vue de Mme de Saint-Cyr, le brigadier mit pied à terre et salua.

Martin n'attendit pas d'en être prié pour prendre la bride du cheval, ce qui lui donnait une certaine importance. Il regardait l'animal et son harnais, et semblait dire : Je me tiendrais bien là-dessus.

Les châtelains de la Volière étaient connus et respectés dans tout le pays. Le gendarme écouta Mme de Saint-Cyr, et se rendit sans peine à ses raisons. Il se contenta de faire un peu de morale à Manette qui osa enfin regarder le gendarme, et ce regard la libéra complètement.

MARTIN.

Monsieur le militaire, je serais allé en prison à la place de Manette ; quand je me suis cassé le bras, c'est elle qui me tenait compagnie !

LE GENDARME.

Vraiment ! mon garçon, tu as du cœur. Tu feras un bon soldat.

Martin fut ravi de la prédiction. Je ne doute pas qu'il ne se vît déjà sur un beau cheval partant au galop.

Dès que le gendarme eut disparu, on entoura Manette, on la questionna, on lui fit répéter vingt fois la même chose. L'homme qui l'avait battue fut reconnu au portrait qu'elle en fit.

Mme de Saint-Cyr, tout en appréciant l'injustice dont Manette avait été la victime, lui fit une petite leçon que la pauvre enfant comprit fort bien.

La mère Emmanuel arriva clopin-clopant. L'affaire lui avait été racontée, et la pauvre femme espérait trouver encore le gendarme, et lui dire : « Prenez-moi. »

Seule avec sa maîtresse, Manette se jeta à ses pieds et lui demanda pardon :

« Que veux-tu ! le cœur n'est pas toujours raisonnable ! c'est vrai que le tien t'a mal conseillée ; mais ton étourderie a fait la fortune de la mère Emmanuel : ma marraine s'en charge. »

Pendant huit jours, on ne parla, on ne rêva que gendarmes ; puis la paix rentra dans la maison. Martin seul n'était qu'à moitié tranquille sur les jours de Manette. Il l'épiait, la suivait partout. Il fit, pour plus de sûreté, une haie d'échalas autour de la maison : l'autruche se cache bien derrière un arbre ?

On battait le blé de tous côtés ; car, à cette époque, les machines, appelées batteuses, n'existaient pas. On entendait toute la journée le bruit du fléau, espèce de fouet, pan, pan, pan ! comme si vous battiez la mesure à trois temps. Cette mesure n'est pas faite pour charmer les habitants des villes, mais il n'est pas d'harmonie plus délicieuse pour l'oreille du paysan qui voit, à chaque coup, sortir de beaux grains de froment.

Il ne songe pas à se plaindre ; il pense qu'il portera de beaux sacs de blé au marché, et reviendra dans sa charrette vide, les poches pleines d'écus.

En tout pays, la moisson réjouit le cœur de l'homme. La plaine et la montagne retentissent de chants joyeux.

En Anjou, il existe un usage que Renotte se serait bien gardée de ne pas suivre.

Lorsqu'on achève de battre le blé, on va chercher la demoiselle du château pour lever la dernière gerbe. C'est un véritable évènement. Jamais encore Élisabeth n'avait été témoin de cette fête, et c'était pour elle une grande joie d'en être la Reine.

Renotte, Martin et les batteurs se présentèrent chez Mme de Saint-Cyr où ils étaient attendus avec impatience.

Élisabeth, assise sur un fauteuil, fut enlevée et portée dans l'aire. Ayant bien appris son rôle, elle essaya plusieurs fois de soulever la gerbe sans y réussir. François lui vint en aide, et Renotte présenta à sa jeune maîtresse un beau bouquet et la première grappe de raisin qui étaient cachés sous la gerbe.

Un panier de bon vin, offert par Mme de Saint-Cyr, termina cette petite fête champêtre.

X -- La pêche de l'étang.

La belle saison d'automne n'était pas faite pour modifier les idées d'Élisabeth sur le bonheur de Renotte. L'espoir de suivre la petite fermière au verger fut un stimulant qui amena des résultats notables.

Nous partageons les sentiments d'Élisabeth. Cette abondance de toutes choses, ce dernier parfum des fleurs, ces ombres prolongées sur la prairie, font oublier que l'hiver viendra bientôt avec ses frimas.

Cueillir les poires, les pommes, les nèfles, voir abattre les noix et les noisettes ; faire les vendanges et boire du vin doux ! Quel enfant de onze ans pourrait résister à des joies pareilles ?

Renotte n'était pas moins heureuse, mais avec des pensées bien différentes : son sac était devenu trop petit ; il en fallait un autre ! Cet argent, gagné avec tant de peine, était aux yeux de nos petits fermiers un trésor incomparable, et ils avaient raison. Bien différents de la plupart des hommes, il leur tardait de le donner. Ils comptaient les jours.

Cependant une occupation très grave allait occuper Renotte : la pêche de l'étang était décidée. On en avait donné avis à Angers, et parmi les amateurs, M. Wilson et ses filles devaient assister à cette pêche.

Il faut plusieurs jours pour dessécher un étang. Ce travail paraissait bien long à Mlle Élisabeth, impatiente de voir chez eux les poissons qu'elle avait tant de peine à prendre à la ligne. Enfin il n'y a plus d'eau. M. Wilson et sa famille sont arrivés ; ils font connaissance avec Mme de Saint-Cyr et sa fille. Des hommes marchent dans la vase, saisissent, non sans peine toutefois, carpes, tanches et anguilles. On les jette dans de grandes cuves. M. Wilson choisit les plus belles carpes ; les revendeurs de la ville s'approvisionnent. La vente est bonne, car le poisson est beau.

Lorsque l'étang a été nettoyé, il se remplit de nouveau, et c'est un autre genre d'intérêt de voir les poissons qui ont été mis en réserve, rentrer dans leur empire, et nager dans une eau limpide.

Élisabeth était ravie d'avoir associé à ses plaisirs les demoiselles Wilson.

Renotte fut sans pitié pour les brochets qui mangent les autres poissons. Elle les vendit tous, sauf deux ou trois qu'elle voulut mettre elle-même dans sa poêle, pour venger les victimes que ces gloutons avaient faites depuis six ans.

Le lendemain de cette joyeuse journée, les parents de Manette vinrent annoncer à Renotte que, faute de travail à la carrière, ils partaient pour Chollet, où Constant espérait trouver du travail chez un tisserand.

Manette fondit en pleurs.

Peut-être pensez-vous, mes enfants, qu'étant pauvre et séparée de sa famille, Manette ne devait pas avoir tant de chagrin de voir partir son père et sa mère ? Vous vous trompez. Pauvres ou riches, nos parents sont nos meilleurs amis ; nos amis les plus sûrs et les plus nécessaires.

La pauvre fille ne savait point cela ; son bon cœur le lui apprenait en ce moment. Elle pensait aussi avec tristesse qu'elle ne se priverait plus pour eux, qu'elle n'aurait plus la joie de leur porter du pain et de tout ce que Renotte lui donnait de bon.

Cette fermière de treize ans était considérée plus qu'on ne l'est d'ordinaire à cet âge ; et les parents de Manette la respectaient comme une femme d'expérience. C'est que Renotte montrait en toute occasion une sagesse et une prudence qui faisaient oublier sa jeunesse. Elle écouta avec bonté le pauvre carrier et sa femme et leur assura que Manette ne manquerait de rien, et que peut-être un jour elle gagnerait assez d'argent pour leur venir en aide.

On se dit adieu, on s'embrassa. Manette fit la conduite à ses parents jusqu'à moitié chemin d'Angers en compagnie de Martin armé d'un bâton grand comme lui.

Lorsque Manette revint à la ferme, Renotte l'embrassa tendrement et lui dit : « Ne crains rien, nous ne nous quitterons jamais.

MANETTE.

Ah ! maîtresse Renotte ! je suis comme vous, je n'ai plus ni père ni mère !...

RENOTTE.

Quelle différence, Manette ! Tu auras beau ne pas voir tes parents, tu sais bien que tu pourrais aller les trouver et les embrasser ! Si ma mère était à cent lieues d'ici, je n'aurais pas tant pleuré l'autre jour quand M. le curé a chanté la grand-messe pour le bout de l'an de cette pauvre mère ! Enfin il faut prendre le temps avec ce qu'il apporte. Sais-tu ce que je pensais ce matin ?

MANETTE.

Vous avez tant d'idées qu'il faudrait être bien fin pour tomber juste !

RENOTTE.

Je pensais que sans toi, je ne me serais jamais tirée d'affaire, et que si nous devenons un jour de gros fermiers, c'est toi qui en seras la cause.

MANETTE.

Je n'aurais jamais deviné ça, bien sûr ! C'est la première fois, pardon, excuse !... que je n'ai pas confiance en vos paroles. Je suis tout de même joliment contente que vous ayez de si belles idées sur moi ; c'est la preuve que vous m'aimez.

RENOTTE.

Je t'ai aimée tout de suite, et ça va de plus fort en plus fort. Ainsi, c'est dit : nous travaillerons ensemble toute notre vie. »

La maîtresse et la servante s'embrassèrent comme par manière de contrat.

XI -- La première année de fermage.

Un événement fort important vient bientôt occuper la fermière : on tue le cochon, Manette fourbit le plat d'étain, elle se mire dedans et n'hésite pas à dire que l'argent n'est pas plus clair.

Il est d'usage en Anjou que le fermier porte à ses maîtres du boudin et une assiette de rillauts , morceaux de cochon préparés d'une certaine manière, et très estimés dans le pays.

Tout en se disposant à chômer en bonne chrétienne la fête de la Toussaint, et à faire prier pour l'âme de ses parents, Renotte songeait qu'elle irait ce jour-là chez sa marraine ; qu'elle mettrait son plus beau déshabillé et une coiffe à l'avenant. Aller au grand château, montée sur Trottin, -- car François n'entend pas que maîtresse Renotte use ses souliers à faire deux lieues ! Quelle journée !

La mère Bolève souriait tristement : « Ils trouvent les jours trop longs, pensait-elle, et moi, je les trouve trop courts. Vous êtes vaillants, mes pauvres petits, mais encore bien jeunes !... Qui sait l'avenir !... »

Le temps n'écouta ni la grand-mère ni les enfants. Il marcha son pas ordinaire, et le jour de la Toussaint, au sortir de la grand-messe, Renotte fièrement assise sur Trottin, qui voulait à toute force prendre la route du marché, quoiqu'il eût une selle sur son dos, partit pour le château.

Renotte saluait gracieusement les passants, et pour peu qu'ils l'en eussent priée, elle leur aurait dit : Je porte à nos maîtres sept cents francs de fermage seulement, parce que Mlle Ysabeau a pris pour cent écus de diverses denrées.

Personne ne songea, bien entendu, à commettre une pareille indiscrétion, et nos fermiers arrivèrent paisiblement à la Volière.

Si la souffrance nous inspire de la compassion, notre cœur s'émeut à la vue du bonheur d'autrui. On aime surtout à voir les succès de la jeunesse laborieuse.

Les serviteurs de Mme de Saint-Cyr firent bon accueil aux petits fermiers. Trottin lui-même fut l'objet d'attentions affectueuses : un garçon lui mit la bride sur le cou, et l'engagea poliment à entrer dans une belle écurie où un déjeuner fort distingué lui fut aussitôt servi. Trottin croyait rêver.

François et Renotte furent conduits droit au salon, ni plus ni moins. Ils firent l'inventaire du riche mobilier. La jeune paysanne ne fut point du tout fâchée de se voir de la tête aux pieds dans une grande glace ; et maître François, tout en riant de sa sœur, se donnait aussi un coup d'œil.

Élisabeth vint chercher les fermiers, les introduisit dans la chambre de sa mère et se retira, à son grand regret.

Après un cordial bonjour, Renotte entra immédiatement en matière, elle tira son livre de comptes et lui lut les détails que voici :

Donné à Mlle Ysabeau chaque samedi, pendant tout l'hiver : du beurre, des œufs, des poules et des canards, plus quelques légumes pour envoyer à Paris, le tout bien compté. 97 fr. 10 sous.

Au mois de mai du fil pour 24 mét. de toile 29 fr. 12 sous.

Pendant que ma marraine était à la Guiberdière ; j'ai fourni du lait, du beurre et des poulets. 25 fr. 14 sous.

En septembre du beurre salé. 67 fr. 8 sous.

Une pièce de vin blanc pour les domestiques. 50 fr.

Pommes de terre. 30 fr. 8 sous.

Total, ma marraine, 300 fr. 12 sous.

Renotte ayant achevé sa lecture, dit à François de compter les sept cents francs, ce qu'il s'empressa de faire, et Mme de Saint-Cyr lui remit 12 sous.

MADAME DE SAINT-CYR.

Mes enfants, je ne manque pas d'argent, assurément ; mais j'éprouve un plaisir tout particulier à recevoir le vôtre.

RENOTTE.

Vous n'y comptiez peut-être pas, ma marraine ?

MADAME DE SAINT-CYR.

Je connais votre ardeur au travail et votre bonne volonté ; mais le premier argent est le plus difficile à gagner. Je suis très contente de mes petits fermiers. Ne t'imagine pas cependant, ma Renotte, que les affaires seront toujours faciles. Attends-toi à des difficultés, à des épreuves même. Il n'est si bons, ni si zélés laboureurs qui n'en aient : le blé manque, une vache meurt, etc.

RENOTTE.

Oh ! ma marraine, ne me portez pas malheur !... nos vaches, voyez-vous.

MADAME DE SAINT-CYR.

J'espère te porter bonheur toujours, ma fillette ; mais je ne dois pas te laisser ignorer ce qui t'attend dans la vie.

RENOTTE.

C'est vrai, ma marraine, je vois bien qu'il en arrive aux autres ; mais ça viendra petit à petit.

La cloche du déjeuner s'était fait entendre, Mme de Saint-Cyr mit l'argent dans son secrétaire, donna un reçu à François, et dit d'un ton affable : « Il est d'usage que nos fermiers déjeunent avec nous, lorsqu'ils nous apportent l'argent du fermage, et certes je ne ferai pas d'exception pour ceux de la Guiberdière. »

Renotte fut un peu suffoquée d'une pareille invitation ; toutefois sa marraine l'ayant prise par le bras, elle se remit bien vite.

François, s'il eût été consulté, aurait volontiers pris le chemin de l'office : tant l'honneur l'accablait. L'accueil de M. de Saint-Cyr ne fut pas moins cordial que celui de sa femme. On se mit à table.

Renotte, placée à côté de sa marraine, ouvrit de grands yeux en voyant les belles cloches d'argent aux quatre coins de la table. Elle ne put s'empêcher de dire : « Qu'est-ce que c'est donc que ça, ma marraine ? » Et comme le domestique s'empressa de soulever une de ces cloches pour offrir les côtelettes, Renotte ajouta : « Je comprends ? c'est pour que les curieux ne sache pas ce qu'il y a là-dessous. »

MADAME DE SAINT-CYR.

La morale n'est pour rien dans cette invention, C'est tout simplement pour que le déjeuner ne refroidisse pas.

Renotte ne comprit rien à cette raison ; la sienne lui parut meilleure.

Ce déjeuner fut une véritable distraction pour Élisabeth. De son côté, la petite fermière s'apprivoisait. Elle regardait bien comment faisait sa marraine, et s'appliquait à l'imiter.

Quant à François, l'odeur des côtelettes lui avait fait perdre toute timidité ; il mordait à belles dents, et raclait l'os avec son couteau, sans voir les signes que lui faisait sa sœur.

Ce qui consola Renotte des façons de son frère, c'est qu'elle se crut la seule à les remarquer.

L'éducation nous apprend à fermer les yeux sur les fautes et les gaucheries de ceux qui ne sont pas initiés aux usages de la bonne compagnie. M. et Mme de Saint-Cyr ne voyaient donc rien. François expédia promptement deux côtelettes ; mais il se trouva bien plus à l'aise lorsqu'il eut à s'occuper d'un morceau de boudin accompagné de choux rouges.

Ce boudin était le don des fermiers ; on en fit un grand éloge. Quelle gloire c'était pour Renotte, de voir son boudin servi sur un plat d'argent !

La jeune fille finit par prendre son parti des manières de François. Elle se félicitait intérieurement de sa bonne tenue, lorsque par malheur elle renversa son verre, juste au moment où elle allait le porter à ses lèvres.

Mme de Saint-Cyr s'empressa de la rassurer : « Ce n'est rien, ma fille. »

RENOTTE.

Dame ! ma marraine, je n'ai jamais qu'un gobelet et je me suis embrouillée dans ces trois verres pattus.

MADAME DE SAINT-CYR.

Tu as parfaitement raison. Ne te tourmente pas. » Cet incident ne compromit nullement la gaieté des convives et de leurs hôtes.

Le déjeuner étant terminé, un jeune domestique, feignant de ne pas voir un signe négatif de Mme de Saint-Cyr, donna des rince-bouche aux paysans comme à ses maîtres.

Renotte se méfia ; mais voyant sa marraine porter le petit verre opale à ses lèvres, elle suivit son exemple. François allait en faire autant, lorsque Renotte s'écria : « Arrête ! c'est une attrape !... François, ne bois pas ! »

Cette exclamation produisit une hilarité générale. Renotte ayant écouté l'explication de cet usage, déclara qu'elle n'était pas du tout pressée de perdre le goût des bonnes confitures de sa marraine.

On se leva de table. Mme de Saint-Cyr prit le bras de François qui buta dans une chaise ; quant à maîtresse Renotte, elle fit une entrée triomphante au salon, quoique sa petite taille lui permît à peine d'arriver au bras du baron.

Un quart d'heure plus tard, les fermiers remerciaient les maîtres de leurs bontés et se remettaient en route.

Dès qu'ils eurent perdu de vue le château, ils donnèrent un libre cours à leurs réflexions.

RENOTTE.

Tout de même faisait-il chaud là-dedans ! Ça fait du bien de respirer la fraîche.

FRANÇOIS.

Je m'abonnerais bien à étouffer comme ça tous les dimanches, pour faire un pareil dîner !

RENOTTE.

C'est le déjeuner.

FRANÇOIS.

Bah ! ils dînent donc deux fois par jour ?

RENOTTE.

Tu en ferais bien autant ! comme tu mangeais de tout ça !... et rondement ! moi, je n'osais quasiment pas piquer avec de si belles fourchettes.

FRANÇOIS.

Ah ! les bons maîtres ! Et dire que c'est notre boudin qui s'allongeait sans cérémonie dans ce plat d'argent ! Si Manette avait vu ça, elle ne serait plus si glorieuse de son plat d'étain. Il n'y a qu'une chose que j'ai trouvée un peu drôle.

RENOTTE.

Eh ! quoi donc, François ?

FRANÇOIS.

Ce n'est pas honnête, à mon avis, de verser du vin dans de si petits verres ; sans compter que mon nez me gênait.

RENOTTE.

Pourquoi as-tu le nez si long ? Tu crois donc qu'on peut boire du vin rouge comme de la piquette ?... Je ne sais pas ce que Trottin a bu et mangé, mais il va comme quelqu'un qui a fait un fameux repas !...

Nos joyeux fermiers rentrèrent tranquillement à la Guiberdière, et plus d'une fois, il fut question du déjeuner qu'ils avaient eu l'honneur de faire au château.

M. et Mme de Saint-Cyr quittèrent l'Anjou vers le 1er décembre. La marraine ne partit pas sans aller dire adieu à sa filleule. Elle donna aussi un coup d'œil à toutes choses.

En disant adieu à sa marraine, Renotte lui avoua que ce qui la consolait, c'était la pensée que Mlle Ysabeau viendrait faire des provisions pour Paris.

N'oublions pas de dire qu'à ces envois bien payés, Renotte joignait de temps en temps de ces petits riens qui sont le témoignage du souvenir : quelques roses préservées de la gelée, des violettes précoces, etc...

XII -- Les histoires de M. Wilson.

M. Wilson, en vrai Anglais, n'était pas homme à négliger son droit de pêche. Il venait régulièrement chaque semaine à la Guiberdière, armé de grandes lignes qui faisaient toujours l'admiration et la surprise des paysans.

Un jour qu'il pleuvait, le gentilhomme passa quatre heures debout dans la barque, une ligne d'une main, un parapluie de l'autre , les épaules couvertes d'un vaste manteau de caoutchouc, sans que les carpes fissent la moindre attention à l'appât qu'il leur offrait.

Fatigué et mécontent d'un pareil insuccès, il alla retrouver ses filles qui travaillaient à côté de Renotte dont le fuseau était une distraction toujours nouvelle pour les jeunes miss.

La pêche avait développé l'intimité entre la famille anglaise et les habitants de la ferme.

Renotte qui avait la grande habitude de la conversation, dit à M. Wilson : « Je ne peux pas comprendre, monsieur, que vous ayez la patience de rester pendant des heures entières le bras tendu, pour prendre un poisson, et que ça vous amuse. Rien que d'y penser j'ai des fourmis dans les pieds.

M. WILSON.

Oh ! Renotte, que dites-vous ! la pêche est un des grands plaisirs qu'il y ait en ce monde. Si je n'étais pas si pressé de rentrer à la ville, je vous conterais les voyages que moi j'ai faits pour le plaisir de pêcher.

CHARLOTTE.

Mon père, nous sommes bien ici ! Il n'est pas tard, racontez à Renotte une de vos belles pêches.

M. WILSON.

Eh bien ! volontiers. D'abord je dirai à la petite bergère que la pêche n'est pas seulement une distraction pour les hommes, elle est l'objet d'un grand commerce ; puis je vous parlerai du temps où j'avais vingt ans.

Il y a dans l'Angleterre des sociétés de jeunes gens qui se réunissent pour la pêche comme d'autres pour la chasse. Le saumon est un poisson très commun dans l'Angleterre, et on le pêche de diverses manières. Pour nous, la plus amusante était de les poursuivre à cheval le long des rivières peu profondes, où nous n'avions même pas la peine de plonger nos javelines pour les atteindre, attendu que les saumons sont très gais ; ils sortent de l'eau en sautant : quelquefois c'est pour franchir un obstacle ; mais le pêcheur en profite. Ces poissons n'ont pas beaucoup d'esprit. Ils nagent en faisant beaucoup de bruit. Quand ils se croient menacés, ils fuient avec la rapidité de l'oiseau.

RENOTTE.

Tiens ! au marché, on dit que le saumon est un poisson de mer !

M. WILSON.

Le saumon, ma chère, habite les rivières et la mer ; il est comme nous qui changeons d'habitation. Quand Charlotte a trop froid à Londres, je la mène en Italie, et quand l'hiver est venu, les saumons se rendent au fond de la mer, où ils ont plus chaud. Ils ne sont pas des petits inconstants : ils reviennent chaque année, s'ils ne sont pas pris, dans les mêmes eaux qu'ils ont habitées l'année précédente. L'année prochaine, j'irai peut-être pêcher le saumon dans un pays bien loin d'ici. C'est un poisson excellent. En avez-vous mangé, Renotte ?

RENOTTE.

C'est pas pour nos bouches, ça, monsieur. Il en viendrait bien dans l'étang que je n'y goûterais pas. Martin courrait les porter au chef de la Boule-d'Or. Nous mangeons des harengs et de la morue, et encore pas souvent.

M. WILSON.

Savez-vous comment on pêche les harengs, petite fermière ?

RENOTTE.

Pour ça, non, monsieur, je les mets sur le gril sans en penser plus long.

M. WILSON.

Si je n'étais pas si pressé.

CHARLOTTE.

Mon père...

M. WILSON.

Je fais toujours dans ma vie les volontés de miss Charlotte.

Eh bien ! la foule qui se presse sur la place du Ralliement, le jour de la Saint-Martin, n'est rien en comparaison des foules de harengs qui habitent les mers. Ils occupent plusieurs lieues et sont si serrés, si entassés qu'ils s'étouffent.

RENOTTE.

Sont-ils bêtes !...

M. WILSON.

C'est peut-être, ma chère, pour qu'on ne puisse pas les prendre aisément ; car, en effet, il arrive souvent que les filets des pêcheurs se déchirent, et alors les harengs filent... Ça n'empêche pas qu'on en prenne des millions.

RENOTTE.

Comment fait-on pour les découvrir ?

M. WILSON.

Ce n'est pas difficile, en vérité ! la nuit, on les voit passer jetant une petite flamme comme pour éclairer les pêcheurs ; et le jour, des foules d'oiseaux carnassiers les poursuivent.

Les harengs sont de grands navigateurs ; ils fréquentent presque toutes les mers. Aussi voit-on chaque année partir des principaux ports de divers pays, trois ou quatre cents bâtiments qui emmènent dans des directions contraires cinq mille marins environ pour faire la pêche du hareng. Cette pêche rapporte, dit-on, quatre millions par année. Adieu, Renotte, je suis très pressé.

RENOTTE.

Ah ! monsieur, puisque vous savez tant de belles choses, pourriez-vous me dire comment cette morue, qui est pendue là, tout près de vous, a été attrapée ?

M. WILSON.

Elle est du nombre des trente-six millions de morues qu'on prend chaque année.

RENOTTE.

Vous plaisantez, monsieur.

M. WILSON.

Pas du tout. Six mille pêcheurs y sont employés ; et c'est un grand bienfait ; car il y a des pays, ma chère, bien différents de l'Anjou, où l'on voit toujours de la glace, point de champs, point de prairies, point de violettes. et les pauvres habitants de ces pays-là n'ont pas de pain : leur nourriture ordinaire est de la morue. Vous voyez, Renotte, qu'il n'y en a pas trop.

RENOTTE.

Comment les pêche-t-on, monsieur ?

M. WILSON.

À la ligne, rarement au filet. Ce poisson se laisse prendre aisément. Un morceau de drap rouge sert quelquefois d'appât. Les morues sont tellement serrées les unes contre les autres, que l'on en prend souvent plusieurs à la fois. En vingt-quatre heures, un homme peut en prendre trois ou quatre cents.

RENOTTE.

Je ne m'étonne pas qu'il en reste pour nous, Manette.

M. WILSON.

Ma chère, les hommes ne sont pas les seuls qui aiment la pêche ; certains oiseaux se procurent ainsi leur nourriture... Mais, en vérité, je suis très pressé.

RENOTTE.

Tant pis, monsieur, il ne fallait pas commencer ; je veux savoir si les oiseaux de chez nous vont me pêcher mes tanches et mes carpes.

M. WILSON.

Oh ! il n'y a pas de danger, ma chère ! Il y a dans mon pays des corbeaux pêcheurs qui se réunissent par bandes sur le bord des rivières ; ils pêchent très adroitement les poissons, les prennent avec une patte et nagent de l'autre ; quand ils sont arrivés au bord de la rivière, ils jettent le poisson en l'air, ouvrent le bec et engloutissent leur proie.

RENOTTE.

Avez-vous vu ça, monsieur.

M. WILSON.

Non, ma chère, et je serais très content de le voir une fois en ma vie ; mais ce qui est plus extraordinaire encore, c'est le cormoran.

RENOTTE.

Le... quoi ?...

Le cormoran, un oiseau, s'apprivoise, et on le dresse pour la pêche comme on dresse les chiens pour la chasse. On le met sur le devant d'une barque ; dès qu'il aperçoit un poisson, il plonge, le saisit et l'apporte. Un bon pêcheur en dirige quelquefois une centaine. À un signal donné tous les oiseaux se dispersent sur le lac et poursuivent les poissons ; s'ils ont affaire à un trop gros morceau, ils s'entraident : l'un saisit la queue, l'autre la tête, et ils arrivent ainsi chargés de leur butin. Le pêcheur attentif leur présente des rames sur lesquelles ils se perchent ; lorsqu'ils ont déposé le produit de leur pêche, ils retournent à l'eau. On leur donne une part du poisson pour les encourager.

Il y a encore d'autres oiseaux qui font la même chose... Mais je suis, en vérité, trop pressé... J'espère que mes petites histoires vous donneront le goût de la pêche.

RENOTTE.

Pour ça, non, monsieur. Personne d'entre nous ne perdra son temps à pêcher. C'est pour les tout riches ou les tout pauvres.

Il était six heures du soir. M. Wilson se leva enfin. On se sépara en faisant des vœux pour le succès de la prochaine pêche. On se dit adieu. Charlotte et ses sœurs embrassèrent Renotte à la française, l'assurant que la Guiberdière et les bonnes heures qu'elles y avaient passées, ne s'effaceraient jamais de leur mémoire.

M. WILSON.

Nous reviendrons peut-être en France encore une fois... mais adieu, adieu. En vérité je suis très pressé !... Come ! come dears ! I am in great hurry !

XIII -- La vache perdue.

Chaque année nous allons à la campagne et nous y voyons avec le même plaisir ce qui nous a charmés tant de fois. Cependant notre récit serait monotone, si nous suivions jour par jour les fermiers de la Guiberdière. Je suis donc obligée, par égard pour le lecteur, de laisser écouler deux années. Nous retrouverons alors Renotte ayant quinze ans. Elle n'a pas beaucoup grandi ; mais elle est forte, elle a acquis de l'expérience, elle est plus active que jamais ; sérieuse, sans avoir perdu sa gaieté, elle a reconnu la vérité des paroles de sa marraine : il y a de bons et de mauvais jours dans la vie. Quoi qu'il en soit, on remarque un certain air d'aisance dans la ferme. Divers travaux négligés, faute d'argent, ont été accomplis. Un beau lavoir a été établi, et Manette fait des lessives superbes.

La bonne servante est aussi en état de prospérité : sa grande taille est proportionnée ; son visage s'est arrondi et sa bourse aussi. Manette gagne quatre-vingts francs, et elle en envoie plus de la moitié à son père qui vit toujours péniblement. La basse-cour a prospéré en raison du bien-être général. Trottin est toujours là, mais il a eu la douleur de voir un grand cheval noir prendre Renotte et ses mannequins pour aller au marché. Le bon Trottin se console en rendant de petits services qu'on ne demande point à un grand cheval noir.

François est aussi un beau et grand garçon qui s'entend en affaires ; Martin, actif et laborieux, conduit le labour mieux que personne ; la mère Bolève, clouée sur son fauteuil, est l'objet des plus tendres soins. Voilà les changements que deux années ont amenés chez nos petits fermiers. Le lecteur est peut-être fâché de les voir grandir ! Ce n'est pas ma faute. Lui aussi grandira.

Manette, dont les occupations se multipliaient en raison de ses talents, confia un jour les vaches à un petit garçon du village ; après lui avoir fait maintes recommandations, elle s'éloigna. Plusieurs fois dans le cours de la journée, elle avait jeté un coup d'œil sur la prairie où tout était en paix.

Mais il y a en ce monde une chose bien dangereuse pour les petits garçons : ce sont les billes.

Un enfant de l'âge du gardien vint à passer ; il lui montra de belles billes de marbre de toutes couleurs qu'il avait achetées à la ville. L'heureux enfant proposa à son camarade une partie que celui-ci accepta avec empressement.

La prairie n'était point un lieu favorable à ce jeu. Ils gagnèrent un chemin, choisirent la place et les billes roulèrent. De temps à autre, le petit vacher revenait sur ses pas surveiller les vaches qui allaient et venaient tranquillement.

La partie se prolongea. Deux billes tombèrent dans le fossé ; on les chercha en vain. L'accident était dû à la maladresse du petit vacher ; une dispute s'ensuivit ; ils se battirent. Le vainqueur s'éloigna.

Quand l'autre fut seul, il se souvint des vaches. C'était l'heure de les ramener à l'étable. Il n'y en avait plus qu'une dans le pré !... L'enfant appela et chercha de tous côtés. Il lui vint alors en pensée que la vache avait repris le chemin de la ferme, et, sans plus tarder, il rentra.

Quand Manette aperçut le petit garçon avec une seule vache, elle pâlit, elle rougit et lui demanda où était la seconde.

« Je la croyais rentrée », dit l'enfant en pleurant.

Sans en demander davantage, Manette part, court en tous sens, appelle sa vache, la demande aux voisins. Personne n'a vu la bête.

Une vache perdue !... C'est un grand malheur. Chacun s'y intéresse. Quelques braves femmes se mettent en route chacune de son côté.

Après une heure de courses, de renseignements, une petite fille dit qu'elle en avait vu une courir au bord de la rivière : « J'ai bien crié pour l'arrêter, dit-elle, mais elle courait toujours. »

Martin, informé de ce qui se passait, arriva : « Tranquillise-toi, Manette, une vache se trouve plus facilement qu'une aiguille. »

Manette savait bien cela ; mais elle pensait qu'il faudrait beaucoup d'aiguilles pour remplacer le prix d'une belle vache comme la Brunette. La pauvre fille pleurait. Sans l'autorité de Martin, elle eût certainement passé la nuit à chercher la bête.

Maîtresse Renotte pour la première fois témoigna du mécontentement à sa servante. Le souper fut silencieux.

Bien avant l'aurore, Manette était en route. Martin dut faire son ouvrage. Le zèle des voisins avait été sincère., mais ils ne pouvaient perdre leur temps.

Il y a en ce monde des cœurs généreux qui souffrent de toujours recevoir et de ne jamais donner.

La mère Emmanuel, si respectée, si aimée de Manette, se dit en apprenant la perte de la vache : « Oh ! si je pouvais la retrouver !

Si la pauvre vieille avait parlé de son désir à ses voisins, ils se seraient moqués d'elle : se traîner dans les chemins, lorsqu'on a quatre-vingts ans, et pour retrouver une vache !...

La brave femme ne consulta que son cœur et se mit en campagne du côté opposé à celui qu'on avait pris. Elle se présentait dans toutes les fermes, demandant : « Avez-vous vu une vache égarée ? »

Les petits garçons se moquaient d'elle : « Si nous avons vu une vache, nous en avons vu dix, la mère ! voulez-vous les voir ? Venez avec nous. » Et les méchants faisaient mine de vouloir l'emmener. Cet âge est sans pitié !

Cependant la bonne vieille femme excita l'intérêt chez quelques fermiers ; on l'écoutait, on lui donnait des conseils, et le premier de tous était de renoncer à son entreprise : « La belle vache, disait-on, aura été trouvée par quelqu'un qui n'est peut-être pas à même de la rendre. »

Ce discours raisonnable ne satisfaisait point la mère Emmanuel. Elle continua ses recherches tout le jour, appelant, demandant à tous ceux qu'elle rencontrait sur son chemin.

Le beau temps avait protégé jusqu'ici son entreprise. Elle ne vit pas sans inquiétude le ciel se charger de nuages : ses craintes ne tardèrent pas à se réaliser ; une pluie d'orage vint tout à coup contrarier sa marche. La voyageuse s'était abritée sous un arbre, lorsque des paysans montés sur une charrette passèrent au galop. Une jeune fille dit à son père : « Voyez cette pauvre vieille, elle sera bientôt mouillée jusqu'aux os : prenons-la. »

Cette fille avait bon cœur, et ses parents aussi. Ils firent halte et engagèrent la mère Emmanuel à venir chez eux, où ils seraient rendus dans un quart d'heure.

Je ne crois pas que la pauvre femme fût effrayée de la pluie ; mais il est si doux de se voir l'objet de la compassion d'autrui ! Elle accepta et ne manqua pas de dire le but de son voyage. Un quart d'heure plus tard, elle prenait sa part du souper de ses protecteurs.

« Il ne vous servirait de rien, dit la fermière charitable, de vous remettre en route à cette heure ; vous partagerez le lit de notre vachère, et demain matin vous partirez ; je crains, ma bonne mère, que vous n'en soyez pour vos peines. »

Tel maître, tel valet ; la jeune paysanne laissa son lit à l'étrangère et se contenta d'un peu de paille fraîche.

On ne dormit pas tout de suite, on causa.

LA VACHÈRE.

Je crois, moi, que votre vache n'est pas perdue pour tout le monde. C'est bien mal d'avoir des soupçons, et pourtant ce n'est pas toujours par malice qu'on les a. Notre voisin Maurice a une seconde vache depuis deux jours et je serais bien étonnée qu'il l'eût payée cher. Elle est brune et petite, c'est une Bretonne noire.

LA MÈRE EMMANUEL.

C'est son portrait.

LA VACHÈRE.

On pourrait le questionner adroitement ; ce serait pas malin de voir s'il dit la vérité. Le mensonge, c'est comme l'écarlate, ça saute aux yeux.

Cette espérance reposa le cœur de la vieille femme qui s'endormit paisiblement.

Dès le lendemain, la servante confia ses soupçons à ses maîtres, et sans tarder davantage, le fermier alla trouver son voisin.

MAÎTRE JEAN.

Eh ! père Maurice, v'là une jolie Bretonne ! Combien l'avez-vous payée ?

MAURICE.

Pas cher. La voulez-vous ?

MAÎTRE JEAN.

Oui-dà ! moi je crois qu'elle ne vous a coûté rien du tout.

MAURICE EN COLÈRE.

Ce ne serait pas une raison pour qu'elle ne m'appartienne pas. Entendez-vous !

MAÎTRE JEAN.

J'entends parfaitement ; il n'y a point de sourds dans ma famille. Mais vous, mon voisin, écoutez-moi. Des fermiers de Trélazé ont perdu une vache, on est venu la chercher jusqu'ici, et il faut, s'il vous plaît, me dire si vous avez acheté cette vache ou si vous l'avez trouvée.

MAURICE.

Me prenez-vous pour un voleur ? Eh bien ! oui, je l'ai trouvée, et elle m'appartiendra tant que ses maîtres ne me prouveront pas qu'elle est à eux.

MAÎTRE JEAN.

Ils vous le prouveront.

LA FEMME MAURICE.

Rends-la, mon homme, son lait nous ferait de mauvais beurre.

MAURICE.

Et à qui la rendre ?

Pour toute réponse, maître Jean fit signe à la mère Emmanuel et à la vachère d'approcher. La pauvre femme éprouva une joie telle en voyant Brunette, qu'elle ne put retenir ses larmes. Puis elle s'approcha de la bête, la caressa, contrefit la voix de Manette. La vache tourna la tête.

Il n'en fallut pas davantage. Maurice raconta en détail comment et où il avait trouvé cette vache ; puis, changeant tout à coup de sentiment, il se déclara très heureux qu'elle eût trouvé maître. Nous ne sommes pas obligés de croire à la véracité de Maurice ; nous partagerons la joie de la pauvre mère Emmanuel, et c'est assez.

Une bonne action en inspire souvent une autre. Les fermiers ne voulurent point exposer leur hôte aux dangers qu'une course de deux lieues pouvait présenter. Il fut décidé que l'heureuse vieille et Brunette monteraient en char sous la conduite de maître Jean.

Le conquérant qui prend possession d'un royaume, la mère qui retrouve son enfant ne sont pas plus émus, plus heureux que ne l'était la mendiante de Trélazé.

L'arrivée des voyageurs fut signalée par des exclamations : « La voici ! la voici ! elle l'a retrouvée ! » On entoure la charrette, Brunette est descendue avec toutes sortes de précautions ; elle est grondée par les uns, caressée par les autres, et elle rentre à l'étable l'oreille basse.

Manette s'était jetée dans les bras de sa respectable amie ; elle lui prodiguait les noms les plus doux, l'embrassait de tout son cœur.

Maîtresse Renotte qui ne manquait à rien, donna une cordiale hospitalité au protecteur de la mère Emmanuel. On fit connaissance et on se promit de n'en pas rester là.

Manette reprocha plus d'une fois à Brunette son escapade et ne lui rendit jamais sa confiance.

XIV -- Les vers à soie.

Un jour, deux soldats munis de billets de logement se présentèrent à la ferme. Du plus loin que Martin les aperçut, il se douta de la chose et courut en prévenir sa grand-mère, laquelle en fut très contrariée. Elle appela aussitôt Renotte et lui dit : « Nous allons être à l'étroit pendant le séjour de ces deux hommes ; ta place n'est pas ici ; pars avec Manette pour la Volière ; prenez Trottin et vous monterez tour à tour. »

Martin eut bientôt sellé l'âne, et les deux jeunes filles partirent au moment où les deux soldats présentaient leurs billets de logement.

François installa ses hôtes. Il le fit avec cordialité, car tout garçon peut se dire qu'un jour il ira, lui aussi, frapper à une porte étrangère.

Les deux soldats étaient précisément des paysans de l'Alsace, de braves garçons qui avaient conservé la foi et l'amour du pays ! La conversation était animée et intéressante, la mère Bolève y prêtait volontiers l'oreille. L'un de ces hommes s'était engagé. Il espérait bien retourner chez lui sain et sauf, dans deux ans ; il achèterait alors une maison et un champ ; puis il se marierait.

François, charmé de ses hôtes, mit la grande marmite au feu, et le soir on soupa ensemble. Un pot de vin blanc acheva d'établir l'intimité.

Pendant que tout allait pour le mieux à la Guiberdière, nos voyageuses arrivaient au château, où elles furent reçues par Mlle Ysabeau qui avait logé deux cavaliers la semaine précédente. Elle plaça les jeunes filles près d'elle, et les traita avec toutes sortes de bontés.

Ces deux jours passés hors de la ferme, eussent paru bien longs à sa maîtresse et à la servante, si Mlle Ysabeau avait été une personne ordinaire : mais elle savait mettre à profit toutes les circonstances pour se rendre utile, et Renotte d'ailleurs avait ses sympathies. Elle fit donc voir aux jeunes paysannes tout ce qui pouvait les intéresser. Plus d'un soupir leur échappa en constatant que certaines améliorations étaient impossibles à la Guiberdière, faute d'argent ; toutefois une fille intelligente comme Renotte ne pouvait que gagner à cette visite.

Mlle Ysabeau était d'autant plus heureuse, qu'elle avait affaire à des personnes incapables d'opposer la moindre objection aux merveilles qu'elle allait leur raconter.

« Venez, mes enfants, venez voir mes vers à soie ; d'abord remarquez ces beaux mûriers blancs. Les vers à soie se nourrissent de la feuille. La pièce où nous allons entrer se nomme magnanerie. M. le baron l'a fait construire au-dessus de l'orangerie pour qu'elle ait toujours une chaleur égale. Ce nom de magnanerie vient de ce que dans le midi de la France, où les vers à soie sont l'objet d'un commerce considérable, on les nomme magnans. Entrons.

RENOTTE.

Fait-il chaud ! Tiens ! il pleut donc ?

MADEMOISELLE YSABEAU.

Ce sont les vers qui font ce bruit en mangeant.

RENOTTE.

Par exemple !

MADEMOISELLE YSABEAU.

Je vais peut-être vous ennuyer avec l'histoire de mes vers ?

RENOTTE.

Quelle mauvaise pensée vous avez là, mademoiselle Ysabeau ! nous sommes tout yeux, tout oreilles.

MADEMOISELLE YSABEAU.

Eh bien ! mes enfants, lorsque la feuille du mûrier est développée, on y pose les œufs des vers à soie qu'on appelle plus souvent de la graine. Le fait est qu'à la forme et à la grosseur on dirait que c'est de la graine de pavot.

M. le baron m'a donné un verre qui grossit, à l'aide duquel je vois les petites bêtes percer la coque de la graine avec leur bouche noire. À ce moment-là, je ne sors pas de la magnanerie. Le feu prendrait au château que je ne sais pas si j'irais voir.

RENOTTE.

Oh ! que oui !

MADEMOISELLE YSABEAU.

Chose singulière ! tous les vers paraissent en même temps, aux mêmes heures, de cinq à dix heures du matin. Il faut, s'occuper d'eux tout de suite ; comme de vrais nouveau-nés, aussi dit-on faire l'éducation des vers à soie.

Eh bien ! cette éducation est de trente-deux jours, elle comprend cinq âges différents.

Dès que l'éclosion de mes vers est faite, je répands des feuilles de mûrier blanc finement hachées sur ces papiers troués. Les petits vers restent dessus, alors je pose mes feuilles de papier sur ces planches. Il ne faut pas être maladroite pour faire cette besogne-là.

Quelle joie, lorsqu'on voit les vers passer à travers les trous des feuilles du papier, pour arriver aux feuilles fraîches !

Je les enlève alors tous du même coup, et je jette la vieille litière.

Quand ils sont arrivés, comme aujourd'hui, à la dernière période de leur croissance, ils deviennent voraces à ce point que, pendant les dix derniers jours, sept livres de vers environ mangent comme deux chevaux. »

Un cri de surprise retentit dans la magnanerie.

RENOTTE.

Je ne veux point de ces bêtes-là chez nous ; ça nous dévorerait.

MADEMOISELLE YSABEAU.

Dans quelques jours, si vous reveniez ici, vous verriez les vers grimper sur les feuilles et dresser la tête. Je leur mettrai alors des branches de bruyère, et ils feront leurs cocons. Ma pauvre Renotte, tu es une fileuse de rien du tout à côté de ces vers à soie ! Ces admirables ouvriers mettent trois ou quatre jours à filer leur cocon. Bien différents de nos filles qui ont toujours faim et soif, eux ne mangent pas pendant ce travail important. Leur tâche merveilleuse étant accomplie, ils changent de personnage, et deviennent, comme me l'a appris M. le baron, des chrysalides, c'est-à-dire qu'ils se disposent à devenir des papillons.

MANETTE.

C'est un peu fort ! je ne savais pas ça !

MADEMOISELLE YSABEAU.

Alors je me dépêche grand train de les détacher de leurs appuis, et je les vends de peur qu'ils ne perdent de leur poids, comme cela arrive promptement. L'année dernière, j'ai vendu deux livres de cocon, ce qui m'a rapporté trois cents francs pour nos pauvres, car M. le baron n'a pas seulement la permission de regarder cet argent-là. Chaque cocon contient environ mille mètres de soie, et monsieur m'a dit que le fil de soie de quarante mille cocons pourrait faire le tour de la terre ; mais on n'est pas forcé de le croire.

RENOTTE.

Comment fait-on donc pour prendre cette soie, mademoiselle Ysabeau ?

MADEMOISELLE YSABEAU.

Ta question me ravit, Renotte ; car étant en voyage avec Madame, j'ai eu le bonheur de voir dévider des cocons à Chambéry.

Figurez-vous, mes enfants ; un grand hangar sous lequel sont rangées, comme les pupitres de l'école, de petites bassines remplies d'eau chaude.

Il y a une femme assise devant chaque bassine à laquelle correspond un dévidoir. Les ouvrières jettent les cocons dans l'eau bouillante, et attrapent avec une adresse étonnante le bout de soie, au moyen d'une baguette, et le lancent sur une petite machine placée au pied du dévidoir, lequel est toujours en mouvement. C'est ainsi que se dévident de beaux écheveaux de soie jaune. Une grande machine à vapeur placée à l'extrémité du hangar, fait chauffer l'eau, et tourner les dévidoirs du même coup.

Maintenant, Renotte, tu sais d'où vient la soie qui sert à fabriquer des étoffes pour les robes des dames, pour les rideaux du château, pour la bannière que tu portes à la procession, et pour le ruban que tu mets à ton bonnet les jours de fête. »

Certainement Mlle Ysabeau avait su intéresser les deux paysannes ; mais quelle que fût la satisfaction de celles-ci, elle ne pouvait entrer en comparaison avec le bonheur qu'éprouvait la vieille servante d'avoir placé ses vers à soie une fois de plus.

Dès que les soldats furent partis, Martin alla chercher Renotte et Manette. Ils firent un déjeuner à quatre, et se mirent en route.

Si la maîtresse et la servante rentrèrent avec plaisir à la ferme, elles conservèrent longtemps aussi le souvenir de ces deux journées passées à la Volière.

Leur retour causa une grande joie à la mère Bolève, qui rendit bon témoignage de ses hôtes. François, il est vrai, avait peut-être fait aller trop vite le vin blanc !... Renotte rassura sa grand-mère en lui rappelant le proverbe : « Une fois n'est pas coutume. »

XV -- Adversité.

Chacun se remit au travail et paraissait content. Seule, la fermière était préoccupée. La mère Bolève s'en aperçut ; elle la questionnait quelquefois, et n'en obtenait d'autres réponses que celles-ci : « Mon blé noir ne va pas à mon idée. » -- « Le trèfle ne vaudra pas celui de l'an passé. »

Renotte ménageait la faiblesse de sa grand-mère. La généreuse enfant trouvait que le zèle de François se ralentissait. Elle était souvent obligée de lui rappeler des travaux essentiels qu'il n'eût pas négligés autrefois. Quand il allait à Angers, François revenait tard, et les raisons qu'il en donnait n'étaient jamais évidentes. Le frère aîné se déchargeait le plus possible de maintes choses sur Martin dont l'ardeur au travail croissait en même temps que les forces.

La surveillance et l'activité de la jeune paysanne maintinrent François près d'une année encore. Un événement pressenti depuis longtemps apporta un changement à cette position.

Un matin la mère Bolève ne put se lever comme à l'ordinaire. Elle dit à Renotte : « Ma fille, faut que Manette aille chercher M. le. curé ; je m'en vas. »

Renotte obéit. Elle ne pouvait plus douter que le moment de la séparation ne fût arrivé. La grand-mère ne s'était pas trompée. Une heure plus tard, elle s'éteignait doucement, entourée de ses petits-enfants qu'elle recommandait à Dieu.

Les pauvres gens du village n'ont point de tombeaux somptueux ; mais le dimanche, quand leurs parents et leurs amis traversent le cimetière, en allant à la messe, ils nomment ceux qui sont là et prient pour eux.

Depuis plusieurs années la grand-mère, impotente dans son fauteuil, réclamait des soins continuels ; sa mort semblait donc devoir alléger les peines de Renotte ; mais, bien au contraire, ces soins de tous les instants, prodigués à son aïeule, manquaient à la bonne fille. La journée était trop longue : « Je n'ai plus rien à faire », disait-elle à Manette.

Ce qui l'affligeait surtout, c'est qu'elle sentait combien l'autorité de sa grand-mère allait manquer à François. Un père, une mère, eussent-ils cent ans, sont toujours utiles à leurs enfants. La vue de ceux qui nous ont élevés et conduits dans le chemin de la vie aura toujours sur nous une bonne influence. Il n'est point d'homme, si ingrat qu'il soit, qui oublie que sa mère l'a porté dans ses bras, et a veillé près de son berceau.

Renotte ne se disait pas précisément tout cela ; son cœur l'avertissait des dangers auxquels sa famille, livrée à elle-même, pouvait être exposée. Elle devenait plus triste chaque jour.

Quelques mois étaient à peine écoulés, et déjà François prenait des airs d'indépendance ; il était paresseux. Si sa sœur lui signalait un travail urgent, il prétextait une affaire ailleurs. Quand il allait à Angers, c'était pour y passer la journée. François ne donnait à Renotte qu'une partie de l'argent qu'il recevait ; disant que l'aîné de la famille devait en avoir pour traiter les affaires. Aussi Renotte s'étudiait-elle à ce qu'il en fît le moins possible.

La pauvre enfant était sans cesse sur les chemins. « Ah ! pensait-elle, maintenant je vendrais bien tous les produits de la ferme à ce brave M. Wilson, pour gagner du temps. »

La jeune fille ne riait plus, et, lorsque François n'était pas rentré, les trois enfants soupaient en silence.

Heureusement que Martin, malgré sa petite taille, était un protecteur, et que Dragon au besoin montrait les dents.

On causait dans le pays de ce qui se passait : « François se dérange, disaient les voisins, c'est bien clair ; comment la ferme marchera-t-elle maintenant ?

-- Eh bien ! répondait fièrement une commère amie des Goujon, croyez-vous tout perdu, parce qu'un garçon manque ? Jacquine ne s'est-elle pas tirée d'affaire ? Renotte est son vrai portrait : un grand cœur dans un petit coffre. Et Martin ! En voilà un qui est courageux ! vous verrez qu'avec leur Manette, ils se tireront de là ! »

Renotte n'ignorait pas qu'on l'estimait, et cette conviction soutenait son courage. Toutefois elle s'attendait chaque jour à un éclat ; mais François, tout en parlant d'indépendance, craignait sa sœur. Il était gêné par la sagesse qu'elle apportait à toutes choses.

Martin avait mille ressources dans l'esprit, pour ramener la gaieté : si les tanches échappaient au filet, il se jetait à l'eau, nageait comme un poisson, et ne reparaissait qu'après avoir remporté la victoire sur quelque carpe endormie.

Il ne grandissait guère et peut-être pas du tout ; sans sa jolie figure et son air de bonne santé, il eût été un grotesque personnage. Il s'exerçait à faire valoir les avantages de sa taille ; il passait et grimpait partout comme un chat. Cependant comme il éprouvait parfois le besoin de dominer ses camarades, il s'était fait des échasses au moyen desquelles il courait plus vite qu'eux. Son plaisir était de montrer sa tête aux fenêtres du grenier, et de causer des frayeurs aux plus braves. Ces échasses faisaient envie à tous les petits garçons, mais aucun n'osait y toucher.

En dépit des remontrances de Renotte et de Manette, Martin dénichait toujours des oiseaux. À force de patience et d'observations, il avait fini par devenir un oiseleur célèbre. Se faire suivre par les moineaux en leur jetant du grain était un jeu au-dessous de lui ; prendre les coquettes alouettes au miroir ne lui était pas plus difficile ; ce qui le plaçait très haut dans l'estime publique, c'était l'art de faire chanter les rossignols et les fauvettes, au cœur de l'hiver.

Il avait appris ce secret charmant d'un vigneron étranger. Voici en quoi consiste cette méthode :

On renferme les oiseaux dans une caisse, laissant une ouverture suffisante pour qu'ils aient de l'air. La caisse est placée dans un cabinet noir, et là, le croirait-on ! les oiseaux qui chantent le printemps, boivent les gouttes de rosée dans le calice des fleurs, sautent de branche en branche, volent bien haut vers le ciel bleu, oublient toutes les joies de la nature, ils chantent et font leurs nids.

Manette qui avait blâmé les expéditions de Martin au haut des arbres, était singulièrement réjouie par tous ces chants.

Notre oiseleur excellait aussi à prendre les sansonnets, qui sont très nombreux en Anjou.

Ces oiseaux que l'on nomme aussi étourneaux se réunissent par troupes. Ils volent en formant des cercles, puis vont à droite, à gauche, comme des fous, ce qui peut-être a valu, soit dit en passant, le surnom d'étourneaux aux petits garçons étourdis.

Cependant cette manière de voler a ses avantages : l'oiseau de proie n'ose pas attaquer une troupe à la fois, et l'oiseleur est plus sûr de réussir. Martin lâchait à la rencontre d'un de ces tourbillons d'étourneaux, un ou deux oiseaux de la même espèce, ayant à chaque patte une ficelle engluée ; ceux-ci se mêlaient aussitôt à la troupe, et le résultat inévitable de leur course, était d'en embarrasser un grand nombre dans la ficelle ; et de les faire tomber aux pieds de Martin, sains et saufs.

Cette chasse était simplement un plaisir ; car bien différente de celle du merle, la chair du sansonnet n'est pas bonne à manger. Le véritable mérite du sansonnet ou chansonnet est la grande facilité avec laquelle il apprend à parler. Martin avait en ce genre deux élèves qui eussent fait la gloire d'un maître d'école. Ils parlaient remarquablement bien, prononçaient les *r* beaucoup mieux que les Parisiens. Manette était sensiblement flattée de les entendre dire tour à tour, et tous les deux ensemble : « Vite ! à déjeuner, Manette, de gros rognons de mouton pour sansonnet mignon. » Ils ne savaient ce qu'ils demandaient, car ils préfèrent les limaces à toute autre nourriture. Le silence était banni de la ferme ; les sansonnets mignons bavardaient tout le jour, appelant les voisins, imitant le bruit des portes et des fenêtres, contrefaisant le chat. Et chose beaucoup plus grave, quand maîtresse Renotte s'impatientait, ils prenaient sa voix claire, et donnaient une représentation des scènes intimes.

Le sansonnet apprend toutes les langues, mortes ou vivantes. Sa vie est de huit années environ ; ce sont huit années de bonheur pour ceux qui l'ont élevé.

Martin faisait le commerce des oiseaux. Toutes les petites filles d'Angers lui en achetaient, et l'argent qu'il mettait dans sa bourse à lui, était employé à faire des cadeaux à sa sœur et à Manette qu'il ne séparait jamais dans sa pensée. La gaieté et l'esprit de Martin lui faisaient des amis, les garçons de son âge se réunissaient à la Guiberdière tous les dimanches.

Notre oiseleur leur donnait souvent une représentation à laquelle vous ne seriez pas insensibles : il prenait un coq, le posait sur une grande table, et tirait devant lui une longue ligne de craie. Pourquoi le roi de la basse-cour restait-il stupéfait, le bec en bas, devant cette ligne ? Martin n'en savait rien, ni moi non plus ; mais le spectacle n'en était pas moins divertissant.

« Oh ! disait Renotte en entendant de joyeux éclats de rire, comme on serait heureux si François voulait !... »

XVI -- Le départ.

Un jour, c'était au mois de mars, François partit de bonne heure, pour aller vendre du grain à Angers. Il prévint sa sœur qu'il ne reviendrait pas pour dîner. Renotte ne lui en demanda pas la raison. Elle soupira, et garda le silence tout le reste de la journée, même avec Manette, la confidente intime de ses peines.

Cependant le soleil baissait, et François ne revenait pas. Tout à coup, Renotte prend sa cape et ses souliers, puis elle dit à Manette : « Je n'y tiens plus. Je vas à Angers voir ce qu'il fait. »

MANETTE.

Maîtresse Renotte, prenez bien garde ; il y a eu un éboulement ; la grande carrière est pleine d'eau. Une femme s'y est noyée la semaine passée..., il n'y a point de lune.

RENOTTE.

Sois tranquille ; à deux on ne court aucun risque. »

Elle embrassa Manette et partit.

Assurément, la mère Bolève n'eût pas approuvé cette démarche ; nous-mêmes ne sommes pas satisfaits de voir partir ainsi notre gentille fermière ; mais une paysanne n'a peur de rien, et Renotte, par sa position, avait plus de courage qu'une fille de la ville.

Il était déjà tard, lorsqu'elle arriva chez le marchand de grain ; celui-ci avait vu François dans la matinée et l'affaire était conclue. Malgré l'intérêt qu'apportait la fermière à tout ce qui touchait à son commerce, elle n'eut pas la patience d'écouter jusqu'au bout ce que son client aurait souhaité lui dire sur les grains, sur le dernier marché, etc.

Renotte alla frapper à toutes les portes où elle supposait que pouvait être son frère. Et partout la même déception lui était réservée. Il fallait aussi que la pauvre enfant subît une sorte d'interrogatoire auquel il lui coûtait de répondre : « Vous ne savez pas où il est ? à quelle heure est-il parti ? Pauvre fille !... si jeune encore !... Et tout conduire !... Ma mignonne, ne vous attardez pas ; il y a des ivrognes qui courent les rues. »

Ce conseil fait frémir Renotte. La crainte la saisit ; elle rase les maisons, puis elle reprend le milieu de la rue. Oh ! comme le cœur lui bat !... Sa mante l'étouffe ; mais du moins son visage est caché et cela est nécessaire.

Arrivée au coin d'une rue, elle aperçoit plusieurs hommes dans un cabaret. Ils parlent haut. Comme elle pressait le pas, la voix de son frère vient à son oreille. Renotte reste clouée devant la fenêtre. Ils jouent aux cartes, des verres et des bouteilles encombrent la table. On rit, on se querelle : « Cinquante francs ! cent francs !... une partie de billard ! quitte ou double. »

La nuit était sombre ; quelques passants regardaient avec surprise cette femme arrêtée devant un cabaret. Renotte sent qu'il faut prendre un parti. Elle n'a point de connaissances dans le quartier, et, quoique brave, elle ne retournera pas seule à la Guiberdière. Elle ouvre la porte d'une main résolue et entre.

L'apparition de la jeune fille suspend la partie, on l'entoure en disant : « Que veut-elle ? »

François l'a reconnue, il lança sa bille, s'avance en disant : « C'est ma sœur ! »

Ces paroles furent dites avec un accent qui éleva un rempart entre la jeune fille et les assistants. Il se fit silence.

« François, dit alors Renotte, je me suis attardée. Ne m'accompagneras-tu pas ?...

FRANÇOIS.

Bien sûr, partons. »

Les joueurs le laissèrent aller, se disant sans doute : Quand il se sera débarrassé de la petite, il nous reviendra. D'ailleurs, il a de l'argent, nous ne risquons rien.

Renotte prit le bras de son frère. Ils marchaient vite et sans parler. Il faisait noir ; neuf heures sonnèrent, quand ils passèrent devant l'église.

La pauvre enfant tremblait en pensant à la carrière pleine d'eau. « Un malheur n'arrive jamais seul, pensait-elle. Martin et Manette doivent se désoler de notre absence ; ils n'auront point eu le cœur de souper.

Effectivement, l'un et l'autre allaient tour à tour écouter sur la porte, faisaient quelques pas ; mais on n'entendait personne.

MANETTE.

Tenez, Martin, cette carrière me fait grand peur ! Allumez la lanterne, et allons la mettre près du précipice ; comme ça, ils verront à se conduire.

Le conseil était bon et il fut suivi. Martin voulait les attendre. « Non, non, dit Manette, si maître François est avec elle, il aurait trop grande honte de nous trouver là ! »

Ils rentrèrent ; après avoir soupé tant bien que mal, Manette mit la soupe près du feu, et laissa la chandelle brûler.

Renotte et François marchaient d'un bon pas.

Ils aperçurent bientôt la lumière, et, pensant que c'était quelque paysan, ils en furent contrariés ; mais Renotte s'écria presque au même instant :

« Tiens ! c'est notre lanterne ! c'est bien sûr Manette qui l'a mise là ! »

De retour à la ferme, François aurait volontiers gagné son lit ; pourtant il n'osa laisser Renotte seule ; après avoir mangé la soupe, le frère et la sœur se dirent un triste bonsoir.

Renotte rangea tout ; et, se jetant à genoux, elle pleura longtemps. Ce fut son unique prière.

Manette arriva pieds nus : « Ma pauvre maîtresse, vous voilà donc ! ah ! que nous étions inquiets, Martin et moi ! Voyons, faut pas pleurer comme ça. Il est tard ; c'est demain le jour du marché. Je serai obligée de vous accompagner, nous aurons une fière charge. » Renotte ne put s'empêcher de sourire des préoccupations de sa servante. Elle obéit, et le sommeil répara ses forces.

Le lendemain, les deux frères allèrent aux champs. François labourait d'un côté et Martin de l'autre, de sorte que le frère aîné pensait qu'il éviterait une explication. Il se trompait. Martin trouva moyen de se rapprocher, et sans préambule : « Veux-tu me dire ce que tu deviens, toi ; vas-tu faire mourir notre sœur de chagrin ?

FRANÇOIS.

Parle mieux à ton aîné.

MARTIN.

Un joli aîné ! tu me dois le bon exemple, et tu m'en donnes un mauvais. Nous nous échinons à piocher, et monsieur va en ville..., jouer aux cartes, au billard !

FRANÇOIS.

Comment le sais-tu ?

MARTIN.

C'est la nouvelle de Trélazé depuis longtemps. Renotte seule l'ignorait.

FRANÇOIS.

Je ne dois de compte à personne.

MARTIN.

Vraiment ! moi, je dis que tu dois des comptes à notre sœur qui travaille comme quatre, et sans qui nous n'aurions pas eu la ferme. Si tu ne veux plus être avec nous, dis-le, je n'ai pas envie de piocher pour payer ton agrément. »

La chose en resta là. François s'absentait moins souvent ; mais son travail était celui d'un mercenaire et non celui d'un maître qui pense à la récolte en jetant le grain dans la terre.

Il n'était question que de la conduite de François et du chagrin de Renotte dans Trélazé. Les bonnes âmes plaignaient la jeune fille ; les envieux, les jaloux disaient : « Chacun son tour. » « Ils n'avaient encore eu que du bonheur, tout leur réussissait. C'est pas juste. »

Oui, il y a des gens qui se réjouissent du malheur d'autrui. Je suis heureuse d'avoir la certitude que mes lecteurs ne pensent pas de même. Bien au contraire, ils voudraient que toutes les histoires qu'on leur raconte fussent sans nuages.

Je crois vraiment que Martin avait hérité des bottes du Petit Poucet. Il courait partout sans nuire à son travail. Ne soyez donc pas surpris d'apprendre que le lendemain du jour où Renotte était allée chercher François, Mlle Ysabeau savait tout. Martin sentait bien qu'il n'avait pas d'autorité. Si au moins il avait été grand ! Mais il avait beau avoir d'énormes talons à ses sabots et à ses souliers du dimanche, il était toujours un gros petit bonhomme.

Mlle Ysabeau n'ignorait pas la conduite de François ; elle avait gardé le silence, espérant que les choses s'arrangeraient. Par malheur Mme de Saint-Cyr était absente pour longtemps. La prudente fille n'avait pas cru devoir avertir sa maîtresse de ce qui se passait à la Guiberdière. Nous l'en blâmons, tout en étant persuadés de ses bonnes intentions..

« Que veux-tu ? dit-elle à Martin, tout ne va pas sur des roulettes en ce monde ! Patientez, travaillez ferme ; c'est la meilleure leçon. Je ne peux pas tirer les oreilles à François comme je te les tirerais au besoin.

MARTIN.

Grand merci ! Personne ne touchera à mes oreilles.

MADEMOISELLE YSABEAU.

Je le crois aussi, mon garçon. »

Martin s'en retourna, ayant du moins la satisfaction d'avoir fait une démarche qu'il croyait utile.

« Si seulement, pensait-il, j'étais grand, je lui en imposerais. Mais quand je dis un mot de raison, il me regarde du haut en bas avec un air de pitié qui me fait bouillir le sang. »

On dînait tristement en famille.

Un soir le frère aîné témoigna un nouvel intérêt à des choses dont il ne semblait pas s'occuper. Il fallait demander telle et telle réparation à Mme de Saint-Cyr, autrement la ferme en souffrirait.

Renotte était ravie. Le rayon de soleil qui pénètre dans le cachot du prisonnier, n'apporte pas plus de joie qu'elle n'en ressentit en entendant parler ainsi son frère. On se sépara plus tard qu'à l'ordinaire. François embrassa sa sœur en lui disant bonsoir, et elle se mit sur la pointe des pieds pour lui rendre ce tendre baiser. La petite fermière n'en demandait pas davantage pour s'endormir le cœur content.

Cher lecteur, François ne dormit pas. Il attendit qu'un silence profond régnât dans la ferme, et bien avant la première lueur du jour, il sauta par la fenêtre de sa chambre, et s'éloigna emportant un petit paquet au bout d'un bâton.

La lune éclairait la campagne ; à la vue de ces champs qu'il avait labourés, et dont il ne recueillerait pas la moisson, le pauvre garçon sentit ses yeux se remplir de larmes. Il regarda longtemps la fenêtre de la petite chambre de Renotte, autour de laquelle s'épanouissaient les premières roses de la saison. « Pauvre enfant ! Quel réveil ! si elle allait en mourir !... mais non, elle a du courage et de l'honneur... et moi aussi, j'en ai... »

Il se mit en route et marcha résolument jusqu'à Saint-Barthélemy où il devait rejoindre des camarades.

Dès que Renotte ouvrit les yeux, le tendre bonsoir de son frère lui revint à l'esprit. Elle se leva toute joyeuse, se disant qu'elle ne voulait plus se désoler. « Tout ce qui nous arrive est pour notre plus grand bien, n'est-ce pas ? dit-elle à Manette qui entrait.

MANETTE.

Il faut le croire... sans cela...

RENOTTE.

Quel air tu as ce matin ! Qu'est-il arrivé à tes bêtes ?

MANETTE.

Je tordrais le cou sans broncher à mes poules et âmes canards, pour que...

Renotte pâlit : « Achève, achève... un malheur ! Dis-le... je me sens forte aujourd'hui.

Tu me fais mourir. Parle, parle donc !

Manette pleurait, sanglotait, résistait aux ordres de sa maîtresse.

Martin arriva.

RENOTTE.

Où est François ?...

MARTIN.

Je n'en sais rien !... Sa chambre est vide.

La porte s'ouvrit : c'était le vénérable curé. Il venait apporter ses consolations : « Mon enfant, calmez-vous. François m'a prié de venir vous expliquer les motifs de son départ et d'obtenir votre pardon. Votre frère, vous le savez, s'est laissé entraîner par de mauvais camarades. Son changement ne vous avait pas échappé ; mais ce que vous ignorez, ma pauvre enfant, c'est qu'il a fait des dettes assez considérables. Le soir où vous avez eu le courage d'aller le surprendre au cabaret, il a joué follement, et il est sorti de là ayant triplé sa dette. Votre présence a suffi pour le rappeler à lui-même. Tous mes conseils, Renotte, avaient été inutiles ; à la vue de sa sœur si jeune, si vaillante, le remords est entré dans son âme. Vous l'avez sauvé, ma fille, par cet acte de résolution. François a compris l'étendue de sa faute ; il veut la réparer, payer ses dettes sans que vous en souffriez : il s'est engagé, c'est-à-dire, mon enfant, qu'il sera soldat pendant sept ans, à la place d'un autre, en raison de quoi il a touché une somme de quinze cents francs que voici.

RENOTTE.

Monsieur le curé, je ne toucherai jamais à cet argent-là ; vous pouvez le garder.

M. LE CURÉ.

Je ne puis accepter une pareille offre. Quand j'aurai payé les dettes de François, comme il m'en a prié, il restera sept cents francs qu'il sera bon de placer chez M. Hébert, où il les retrouvera un jour.

RENOTTE.

Un jour ! Oh ! qu'il est loin ce jour !

M. LE CURÉ.

Ma fille, prenez courage. Je n'aurais point donné à François le conseil de s'engager ; puisque la chose est faite, il faut songer maintenant aux avantages qui pourront en résulter pour lui.

RENOTTE.

Que vais-je devenir avec Martin ?

M. LE CURÉ.

Je ne sais pas ce qui arrivera ; mais je suis sûr, mes enfants, que la Providence ne vous abandonnera pas. »

Le vieillard aimé et chéri portait la paix chez tous les habitants de Trélazé ; sa présence était à elle seule un bienfait. Renotte lui promit d'être résignée.

À ce grave personnage, en succéda un autre qui avait aussi son importance. Mlle Ysabeau se jeta dans les bras de Renotte, en lui disant : « Je sais le malheur. Que veux-tu ? Il y a pire que cela. François n'est point un mauvais sujet ; il a de l'honneur. S'il était resté, les connaissances l'auraient empêché de travailler ! On a vu des garçons faire de semblables équipées et revenir de fiers hommes. Bientôt Martin prendra la place de François ; je vais, en attendant, vous donner un bon valet. Celui-là travaillera rude, mignonne.

J'ai affaire par ici ; demain, je viendrai à la maison pour y passer plusieurs semaines. D'ailleurs, croyez-moi, mes amis, faites contre fortune bon cœur ; ne vous plaignez pas et ne vous laissez pas plaindre. Ce n'est pas après tout la première fois qu'un garçon s'engage, et il y en a bien d'autres qui auraient dû le faire. Nous reverrons François, mes enfants...

RENOTTE.

Dans sept ans, mamzelle Ysabeau.

MADEMOISELLE YSABEAU.

Ce n'est rien sept ans, ma fille ; ça passera comme le reste a passé. Il me semble te voir encore toute petite assise sur l'épaule de ton père, et Jacquine jouant à coucou. »

Mlle Ysabeau voulait partir. Renotte lui barra le passage : « Vous prendrez sa place au dîner, aujourd'hui ; votre bonne figure me donnera du courage. »

Ysabeau sourit : « Allons, dit-elle, je vais à la maison ouvrir les fenêtres, ce sera toujours ça de fait. »

La présence de Mlle Ysabeau pendant le repas fut sans doute une consolation ; mais la place de François n'en était pas moins vide.

Le lendemain la jeune fille regretta de ne point être allée à la ville pour y chercher son frère ; on l'assura que toute démarche serait inutile. François ayant dû prendre ses mesures pour s'épargner des scènes de famille ; et que d'ailleurs l'argent une fois donné, il n'y avait plus à revenir sur cette affaire.

Un des avantages des pauvres gens, c'est qu'ils n'ont point de temps à perdre en condoléances. Il fallut se remettre au travail sans tarder, battre le beurre, et préparer la charge de légumes pour le lendemain, jour de marché.

Un honnête et laborieux garçon vint prendre du service à la ferme ; alors Manette quitta l'étable et s'installa dans la maison.

La négligence de François servit à faire apprécier le travail du nouveau venu. Tout marchait si bien que Renotte ne pouvait s'empêcher d'être contente malgré son chagrin. La moisson s'annonçait belle, les vignes promettaient beaucoup, rien n'était en souffrance.

Mme de Saint-Cyr s'empressa d'écrire à sa filleule, et la consola comme elle savait le faire.

XVII -- Le vieux soldat.

Notre fermière avait pour principe qu'il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on doit faire. Aussi, dès que la moisson fut mûre, elle se mit à l'œuvre avec tous son monde.

Un vieillard étranger vint demander à se mêler aux travailleurs. Il avait l'air pauvre et respectable. Renotte aurait préféré employer un homme du pays ; toutefois, elle accepta les services de l'inconnu.

Le lendemain, le nouveau venu se blessa assez grièvement au pied, ce qui l'obligea d'interrompre son travail ; le mal augmenta, et ce fut à grand-peine qu'il parvint à regagner la ferme.

Renotte fut saisie de compassion en le voyant arriver. Elle le força à s'asseoir dans le fauteuil de sa grand-mère, elle lava et pansa sa blessure.

L'INCONNU.

Que vous êtes bonne ! Vous ne vous méfiez donc pas de moi ?

RENOTTE.

Ne faut-il pas s'entraider en ce monde ?

Quand je vois quelqu'un qui a de la peine, je me dis : Si c'était moi, je voudrais être consolée, alors je fais aux autres ce que je voudrais qu'on me fît. C'est pas plus fin que ça !

L'INCONNU.

Ah ! si nous en faisions tous autant !

RENOTTE.

Oui, oui, il n'y aurait pas de batailles ; chacun resterait chez soi, et les jeunes gens ne s'engageraient pas pour aller se faire tuer à la guerre un beau matin.

L'INCONNU.

Vous n'êtes pas pour la guerre ?

RENOTTE.

Je l'ai en horreur !

L'INCONNU.

Vous ne la connaissez pas ! C'est bien beau, allez, de voir marcher des hommes au combat ! Les uns à pied forment des bandes unies comme des rubans ; les autres à cheval, le sabre à la main, au milieu des coups de fusil sans y faire plus attention qu'à la pluie. Et le canon qui vous gronde aux oreilles !... Tenez, rien que d'en parler, je crois sentir la poudre et cela me rajeunit... Vous pleurez ? quel bon cœur vous avez, mon enfant !

RENOTTE.

Vous ne savez pas le chagrin que vous me faites !

L'INCONNU.

Moi ! oh ! que j'en ai de regret ! Comment ça ?

RENOTTE.

Mon frère s'est engagé.

L'INCONNU.

Que voulez-vous ? j'en ai fait autant, et ça n'empêcha pas que je suis encore en vie.

RENOTTE.

C'est pourtant vrai !

L'INCONNU.

Votre frère reviendra, je vous le prédis. Alors vous verrez comme il sera fort et laborieux tout le reste de ses jours. Quand on a couché sur la dure, bravé le froid et le chaud, on est un fameux homme.

RENOTTE.

Mais tous ces coups de fusil, ça vous attrape un jour où l'autre ?

L'INCONNU.

Pas toujours, c'est au petit bonheur. Et puis malheureusement, on ne fait pas toujours la guerre.

Ce malheureusement consola Renotte.

Lorsque le vieillard s'excusa de prendre sa place à table sans avoir travaillé, la gentille fermière lui dit gaiement : « La soupe, c'est l'aumône des pauvres gens, notre marmite est grande, et Manette ne ménage pas le lard à l'occasion. »

Quelques jours plus tard, l'inconnu s'éloignait, appelant la bénédiction du ciel sur ce toit hospitalier. Renotte reçut alors une lettre qu'elle aurait été heureuse de lire au vieux soldat. Nous allons en prendre connaissance.

« Ma chère sœur et mon cher frère,

« Me voilà arrivé bien loin de vous. Je suis de l'avis de maître Polycarpe : c'est fameusement agréable de pouvoir tracer sa pensée. Aujourd'hui, je suis tout consolé des ennuis que m'a causés l'école, vu le plaisir que je ressens en vous écrivant celle-ci.

« Ma pauvre Renotte, tu ne me reconnaîtrais plus dans mon habit militaire. On dit chez nous que l'habit ne fait pas le moine, ça n'empêche pas que je me sens déjà tout changé. Il me semble que je tuerais quatre cosaques d'un coup. En attendant ce plaisir, il faut que je fasse l'exercice trois fois par jour. Le sergent dit que je n'ai pas la tête trop dure ; je pense comme lui.

« Je suis à Lyon, dans une grande et belle ville où l'on voit des rivières de tous côtés.

« Si je pouvais ne pas tant penser à vous et à notre froment, je serais presque heureux ; mais je ne peux pas vous ôter de mon idée.

« Je n'ai pas encore fait de bêtises ; on dit que la fin décide de tout, il me semble que le commencement compte aussi. Il y a de bons enfants dans ma compagnie, je suis résolu à suivre leur exemple.

« Quand je passe devant une église, Renotte, je ne me contente pas de la regarder le nez en l'air, j'y entre, et je prie pour toi, pour Martin et la fidèle Manette.

« Mon capitaine, à qui mon air plaît sans doute, m'a pris pour son brosseur, c'est-à-dire pour brosser ses habits et ses bottes. Et voilà-t-il pas que je fais tout ça comme Jean du château, ni plus ni moins !

« Adieu, mes bons amis, ne vous faites pas de chagrin, mais ne m'oubliez pas.

« Je t'embrasse, ma Renotte, j'embrasse Martin, et Manette aussi, tant pis !

« FRANÇOIS. »

Cette lettre rendit un peu de gaieté à Renotte ; elle la fit lire à tous ses voisins qui l'encouragèrent à prendre patience.

Quand les deux jeunes filles étaient ensemble, François était toujours le sujet de leur conversation : « Tout de même, disait Renotte, je voudrais bien le voir dans son habit militaire, il ne doit pas être mal. »

La servante disait comme sa maîtresse ; elle en voulait pourtant un peu à François de les avoir fait pleurer et de n'être plus là pour admirer la basse-cour, ce à quoi il ne manquait jamais.

Manette, nous le supposons du moins, n'était pas fâchée que Martin fût naturellement exempté de la conscription, vu la petitesse de sa taille : celui-là du moins n'aurait pas des idées de soldat comme l'autre.

XVIII -- L'incendie.

Je suis absolument comme le lecteur : je voudrais toujours voir heureux ceux que j'aime. Et certes, s'il pouvait en être ainsi, les habitants de la Guiberdière n'auraient rien à désirer. Ils dormiraient tranquilles. Hélas ! voilà qu'une nuit Renotte se réveille en sentant une odeur de fumée et voit une grande clarté dans la cour. Elle appelle Manette en même temps qu'elle saute du lit ; toutes les deux s'habillent à la hâte et ouvrent la porte. Une épaisse fumée sortait par la fenêtre du grenier à fourrage : « Au feu ! au feu ! » s'écrièrent les jeunes filles.

Ce cri rappelle à tous les hommes leurs intérêts. En un instant, les voisins sont sur pied ; l'étang n'est pas loin, mais il n'y a point de pompe.

Martin, monté sur ses échasses, organise la chaîne ; il se charge d'entrer dans le grenier pour recevoir les seaux d'eau. Les cris de Renotte ne peuvent retenir le brave garçon. Il grimpe à l'échelle et disparaît dans un nuage de fumée. Il jette des bottes de foin et de paille à moitié enflammées ; on les éteint promptement, et, grâce au zèle des voisins, on est bientôt maître du feu.

Tout en s'essuyant le visage on causait : « Comment est-ce arrivé ? Quel bonheur que Renotte se soit réveillée ! -- Moi, je dors comme une pioche. -- Il faut que quelqu'un soit allé dans le grenier avec une chandelle ! »

À ces mots, Manette pousse un cri perçant et s'évanouit ; Martin la porte dans l'étable. « C'est elle ! c'est elle ! » s'écrie-t-on. Je vous fais grâce des reproches que chacun envoie à la pauvre fille.

Les curieux entourent l'étable ; ils veulent savoir comment la chose est arrivée. « Pauvre créature ! dit une femme.

-- Plaignez-la vraiment ! Moi je vous dis qu'elle devait leur jouer un tour un jour ou l'autre. Les Constant n'ont jamais réussi à rien. Je ne veux plus passer à côté d'elle : c'est un porte-malheur. »

Cependant, il était désirable que les voisins rentrassent chez eux. Renotte donna donc à son frère la clef du cellier pour leur servir à boire. L'invitation fut acceptée avec plaisir.

Ce feu avait jeté la terreur, mais en fait n'avait consumé que vingt bottes de paille et autant de foin. Le bâtiment n'était nullement endommagé.

Manette revenue à elle-même se rappelait confusément le drame qui venait de se passer. Enfin elle finit par dire qu'elle était montée au grenier pour soustraire à la voracité des rats quelques écheveaux de fil oubliés ; elle avait une lanterne. Et n'entrait-elle pas tous les jours à l'étable avec cette lanterne ?

La pauvre servante se jeta aux pieds de sa maîtresse en lui demandant pardon.

RENOTTE.

Console-toi, Manette, après tout nous en sommes quittes pour la peur. La Mutuelle nous payera notre paille et notre foin. Tu m'as donné plus de profit et de bonheur que tu ne m'as fait de tort et de peine.

MANETTE.

On ferait bien le tour du monde qu'on ne trouverait point un cœur comme le vôtre, ma chère maîtresse.

RENOTTE.

Qui sait ? en cherchant bien !

L'ordre se rétablit au grenier et dans les esprits. Une seule personne était sombre, distraite et silencieuse. C'était Michel, le garçon de ferme. Il était allé au grenier avec une chandelle, quelques heures avant que le feu n'éclatât, et il n'avait pas douté un instant qu'une pareille imprudence ne fût la cause du malheur. Son premier mouvement avait été de s'avouer coupable, lorsque l'évanouissement de Manette vint ébranler sa conviction, et la manière généreuse dont la fermière avait supporté ce grave événement le confirma dans la pensée qu'il pouvait se taire.

C'était un honnête garçon. Il ne put entendre mal parler de Manette sans que sa conscience lui reprochât le silence qu'il gardait. Un jour, n'y tenant plus, il alla trouver la vachère qui gavait des dindons.

En voyant venir Michel d'un pas résolu, elle lui demanda ce qu'il voulait.

MICHEL.

Je veux vous parler, Manette ; j'ai un secret à vous dire.

MANETTE.

Parlez, je vous écoute.

MICHEL.

Je voudrais vous parler entre quatre-z-yeux.

MANETTE.

Vous défiez-vous de mes dindons ? Soyez tranquille ; ils sont joliment gavés du coup, il n'y a pas de danger qu'ils vous trahissent.

MICHEL.

C'est du sérieux que j'ai à vous dire, Manette, préparez-vous.

MANETTE.

Je suis toute prête à vous entendre ; dépêchez-vous.

MICHEL.

Il faut me promettre le pardon, un vrai pardon !

MANETTE.

Ce n'est pas moi, hélas ! qui pourrais garder rancune à quelqu'un !

MICHEL.

Eh bien ! Manette, ce n'est pas vous qui avez mis le feu au grenier, c'est moi !

Manette devint pâle comme le jour de l'incendie, elle ne put que dire : Michel !

MICHEL.

N'allez pas croire que je l'aie fait exprès ! voilà : Je suis allé après vous dans le grenier, la paille et le foin étaient tranquilles. Je venais prendre un outil. J'ai caché la chandelle avec ma main, mais il faut croire qu'une étincelle sera tombée sur la paille et aura mis le feu. J'allais le dire, quand vous avez perdu connaissance ; alors j'ai pensé comme tout le monde que c'était vous.

Pourtant j'avais quelque chose là-dedans qui me disait que c'était moi. Mais la maîtresse vous ayant pardonné si gentiment, j'ai cru que je pourrais être tranquille. Ah ! bien oui ! je ne pense qu'à ça, je ne dors pas, et la soupe me pèse sur l'estomac. Alors, ce matin, j'ai pris mon courage à deux mains.

MANETTE.

Mon pauvre Michel, j'en suis toute saisie. C'est vrai que j'ai été bien malheureuse. Maintenant on n'y pense plus ; faut laisser ça dans l'oubli.

MICHEL.

Ah ! dame non ! c'est pas juste d'abord, et puis il y a dans Trélazé des gens qui vous regardent de travers, et j'entends que ça finisse. D'ailleurs, je n'y tiens plus.

Le jour même, le coupable alla s'accuser. Renotte lui sut gré d'ôter cette faute de la vie de sa chère Manette.

Cet aveu, quoique tardif, mit fin aux propos qu'on tenait contre la servante de la Guiberdière. Le calme se rétablit promptement au dehors, parce qu'il régnait dans les cœurs.

Malheureusement, il ne devait être que passager !...

XIX -- La disette.

À la fin d'août, la pluie commença à tomber et elle tomba jusqu'en décembre. Il n'y eut point de vendanges. Il fut impossible de faire les semailles ; et, vous le savez, celui qui ne sème pas ne récolte pas.

L'aspect de la campagne était d'une tristesse désolante : les chemins boueux, les champs trempés ; l'humidité pénétrait dans les maisons les mieux construites ; les enfants les plus sages étaient devenus désobéissants, aussi leurs mères les grondaient-elles tout le jour. Les pauvres petits n'avaient d'autre distraction que celle de regarder tomber la pluie qui grossissait les ruisseaux. Tout le monde était de mauvaise humeur.

Quand la pluie cessait, le laboureur essayait de tracer un sillon, mais aussitôt la charrue s'embarrassait dans la boue, et il fallait renoncer au travail. Si cependant il parvenait, à force de persévérance, à ensemencer une pièce de terre, la mauvaise herbe ne tardait pas à étouffer le grain. Pour comble de malheur, les pommes de terre se gâtaient.

Des inquiétudes sérieuses s'emparaient des moins timides. Les vieillards avaient vu des années où les récoltes avaient manqué, et la disette s'en était suivie.

Déjà le blé était rare et cher, bientôt il manqua tout à fait par les tristes spéculations des accapareurs qui, pressentant un malheur public, avaient rendu la vente impossible.

Naturellement la moisson fut mauvaise : chacun récolta tristement un blé rare et de mauvaise qualité, et bien des bras restèrent oisifs à Trélazé.

Le chanvre seul s'élevait en fuseaux aussi hauts que le premier étage d'une maison.

Cette récolte unique amena au moins en septembre un peu de gaieté au village. On éruçait le chanvre. Si le mot érucer n'est pas français, la chose est très amusante. Les hommes assis dehors tiennent deux bâtons entre lesquels on place les tiges de chanvre pour en faire sortir la graine.

Cette opération est un véritable jeu : on tire à soi, on résiste, on lâche, et il en résulte pour ceux qui sont debout des chutes jamais dangereuses et toujours comiques.

Quand le chanvre est dégagé de toutes les matières inutiles, on le dépose dans la rivière et dans les ruisseaux voisins du village. Une mauvaise odeur se répand alors dans l'atmosphère, et l'air malsain engendre des fièvres. Cette magnifique récolte de chanvre fut donc un nouveau malheur. Il y avait partout des malades, la misère était extrême.

La nature ne s'était point encore présentée aux yeux de la jeune fermière dans un vêtement aussi lugubre ; ses dix-sept printemps avaient toujours été entourés de fleurs. La pauvre enfant fut terrifiée. Si au moins Mme de Saint-Cyr eût été là ; mais la marraine avait entrepris un voyage qui devait durer deux années.

Mlle Ysabeau rassurait Renotte de son mieux.

« Elle avait vu de semblables désolations plus d'une fois dans sa vie, et pourtant les champs avaient repris leur parure et donné leurs richesses ; alors les maîtres, si rigoureux qu'ils soient, n'exigent point le fermage, et Renotte, plus que toute autre devait être rassurée. »

Le moment présent n'en était pas moins triste ; à la Guiberdière comme ailleurs, on réduisait son repas de moitié. Quand chacun avait, après la soupe, pris un petit morceau de pain, on s'en tenait là. Renotte était obligée de surveiller de très près sa servante qui trouvait aisément un prétexte pour ne pas venir dîner.

Les fruits même étaient gâtés : point de noix, point de pommes ni de châtaignes. La basse-cour cessa d'être une ressource : comment nourrir des porcs et de la volaille quand on manque de tout pour soi-même ? On avait donc vendu canards, poulets et cochons à bas prix, parce qu'il y a toujours en pareilles circonstances des gens qui profitent de l'embarras des autres pour faire de bons marchés.

Le silence de la basse-cour n'était pas un des moindres sinistres de ces temps malheureux.

Au mois de janvier, un nouvel obstacle survint : il gela si dur que la terre se fendit, et la charrue resta encore impuissante. Le désespoir s'empara alors d'une population naturellement forte et courageuse.

Les bons voisins partageaient le peu qu'ils possédaient et souffraient avec patience ; mais la terreur s'empara de tout le monde, lorsqu'on vit envahir les fermes par des bandes de mendiants qui criaient avec arrogance : « Du pain ! du pain ! »

Je vous laisse à juger de l'effroi de Renotte. Martin n'était pas de taille, malgré son énergie, à tenir tête à de pareils gens.

Dieu veille sur les orphelins, et il mit au cœur du vieux sergent Tareau, père de Gotton, la pensée d'aller protéger les enfants de Jacquine. Il dit donc à sa fille : « Toi, tu as ton mari pour te défendre, je m'en vas m'installer chez les Goujon. Pauvre Renotte ! elle me rappelle ma petite sœur Louisette, un vrai lutin au travail, et jolie comme le plus bel ange du paradis ! »

Le brave homme prit son fusil, releva sa moustache grise et se présenta à la Guiberdière : « Dame Renotte, je viens prendre garnison ici ; nous verrons si l'ennemi osera se présenter. »

RENOTTE.

Quelle bonté ! père Tareau ! c'est bien vrai que Manette et moi, nous ne sommes pas à notre aise.

Mon frère, quoique brave, ne peut pas en imposer à ces vauriens qui sont grands deux fois comme lui. Si c'était François !

TAREAU.

Soyez tranquille ; ma présence ici leur fera l'effet d'une pièce de quarante-huit ! Le sergent de la vieille garde en a fait voir de grises à bien d'autres !

RENOTTE.

Nous vous soignerons de notre mieux, bon père.

TAREAU.

J'entends ne rien vous coûter, ma petite ; la disette, ça me connaît. Ma pipe avant tout, un petit verre et des grignoteries par-ci par-là !

Bientôt une épidémie se déclara dans le pays. Être malade et pauvre ! nous qui multiplions nos besoins et nos fantaisies dès que le plus petit mal nous atteint, quelle compassion sera la nôtre pour ces pauvres gens !

Ceux qui avaient encore quelques ressources s'en tiraient, les autres succombaient promptement, et l'on ne voyait dans Trélazé que des figures pâles et amaigries. Dès qu'un rayon de soleil se montrait, les convalescents se traînaient dehors pour respirer un peu d'air pur.

Chaque jour le médecin venait ; c'était un vieillard qui habitait depuis trente ans la commune de Saint-Barthélemy, située à une lieue de Trélazé. Dans la belle saison, on le rencontrait sur la route, marchant encore d'un pas ferme, sans autre secours que sa canne à pomme d'or.

M. Herbin était vénéré de tous les paysans. Il était arrivé à cet heureux moment de la vie d'un médecin où il pouvait donner ses soins généreux aux pauvres, laissant à un neveu la partie riche de sa clientèle.

Le bon docteur qui connaissait tous les gens de Trélazé, venait chaque jour s'assurer de leur état ; la vue de son petit cheval était déjà un soulagement.

M. Herbin trouva dans Renotte et sa servante de précieuses garde-malades. Elles assistaient à ses visites et avaient pleine autorité pour faire exécuter ses ordonnances.

Renotte avait le mot pour chacun. N'ayant par malheur point de travaux à faire, elle multipliait ses visites, faisait les lits des malades, habillait les bonnes femmes et les petits enfants, et, lorsque tout était rangé et ordonné, elle s'en allait le sourire sur les lèvres, en disant : « À demain, soyez bien sages. »

Ce n'était pas encore assez pour l'excellente jeune fille de donner son temps et ses veilles, le lait de ses deux vaches était consacré à nourrir les pauvres petits enfants que les mères portaient dans leurs bras affaiblis par la souffrance.

Pour celles-là, Tareau ne faisait pas sa grosse voix ; la porte s'ouvrait du plus loin qu'on les apercevait ; Manette faisait une bouillie avec je ne sais quel grain, de sorte qu'il y avait encore de la joie à la Guiberdière. Les mères souriaient à leurs enfants réchauffés et nourris et elles-mêmes se réconfortaient un peu.

La charité n'est pas exclusivement la vertu des riches. Les pauvres s'aident entre eux. Il y a encore ceux qui ne sont ni riches, ni pauvres, et pour lesquels l'aumône est un besoin.

Renotte n'avait pas attendu ce moment de désolation pour donner. Quoiqu'il n'y eût pas, à proprement parler, de mendiants dans la commune de Trélazé, il n'était pas rare de voir un vieillard ou un enfant s'arrêter à la porte de la ferme. Alors Renotte coupait un morceau de pain, et se trouvait bien récompensée, quand on lui disait : « Dieu vous le rende. »

Quelquefois aussi quand il y avait à l'étable une bonne vache laitière, elle disait à Manette :

« Va chercher une tasse de lait pour cet enfant, nous n'en serons ni plus ni moins riches. »

Certains voisins qui avaient à peine le nécessaire, recevaient aussi des présents à Noël et à Pâques. Quand on voyait la jeune fermière arriver avec son petit panier au bras, on était sûr qu'elle le remporterait vide.

Renotte pensait avec raison qu'on peut toujours donner à plus pauvre que soi. Il n'est donc pas étonnant que pendant la disette, elle ne mît plus de bornes à sa charité.

Tout en admirant sa sœur, Martin craignait qu'à la longue elle ne fût victime d'un pareil dévouement, et il résolut d'employer des moyens énergiques pour prévenir un malheur dont la seule pensée le faisait pleurer.

Renotte, dit-il, tout ça est bel et bon, mais tu as besoin d'une meilleure nourriture. Tout ce qui arrive du château passe aux malades, et j'entends que ça finisse. Si tu m'en crois, nous vendrons une vache. »

La petite fermière se rendit à cet avis ; elle en sentait la justesse.

Manette n'accueillit pas cette nouvelle avec autant de résignation. Vendre une vache ! l'arrêt de mort de la pauvre fille ne lui eût pas causé plus d'effroi.

« Laquelle, maîtresse ? » dit enfin Manette.

RENOTTE.

La plus grasse, parce qu'elle rapportera davantage.

MANETTE.

Hélas ! c'est la Brune !

Cet hélas ! sorti des profondeurs de la poitrine de la vachère, fit retrouver à Renotte sa gaieté. Elle ne put retenir un éclat de rire.

« Que veux-tu, Manette ? il y a d'autres Brunes en ce monde ; quand les mauvais jours seront passés, nous en achèterons une. Loin de nous plaindre, rendons grâces à Dieu de ce que nous pouvons choisir entre la Brune et la Blonde, lorsqu'il y a tant de gens qui ne possèdent ni l'une ni l'autre.

Martin commençait à trouver la soupe fade, aussi ne se fit-il pas prier pour conduire la belle Brune au boucher. Il eut toutefois l'attention de l'emmener sans être vu de Manette. Ne riez pas : un bon cœur pense à tout. Notre sensible vachère fut consternée en entrant dans l'étable, elle resta quelques instants immobile devant la place qu'occupait la Brune ; mais lorsqu'elle vit son ami rentrer avec un sac de quatre cents francs et des provisions de bouche, elle changea de sentiment. Quelques heures plus tard, l'odeur d'une soupe à la tête de bique achevait de la rendre à elle-même.

Le succès qu'avait obtenu Martin dans la vente de la Brune, développa ses idées de commerce. Il résolut de vendre ses sansonnets et toute sa collection d'oiseaux. Quand les temps sont durs ne faut-il pas se défaire de ses trésors ? D'ailleurs le bon garçon se disait qu'il lui serait facile d'en attraper d'autres.

Il partit donc pour Angers emportant ses élèves dans une grande cage ; il avait eu soin de leur servir un bon déjeuner, de sorte que les artistes chantaient et bavardaient à qui mieux mieux.

À peine Martin-l'Oiseau, comme on l'appelait à Angers, avait-il fait quelques pas sur le boulevard des Lyces qu'un petit garçon qui se promenait gentiment avec son papa aperçut les oiseaux et témoigna le désir d'en acheter. Le papa d'Auguste, bon comme tous les papas, ne demanda pas mieux. Les sansonnets parlaient tant et si bien que le père n'hésita pas à en donner six francs. Martin fit de tendres adieux à ses élèves.

L'oiseleur n'eut pas moins de succès pour ses chardonnerets dont la plupart, nous devons le dire, eurent aussi une heureuse destinée.

Repasseuses, couturières, ravaudeuses, reçurent ces hôtes étrangers qui furent bientôt des amis intimes. L'ouvrière aime la compagnie d'un oiseau ; c'est pour elle, pauvre solitaire, le gage de la bonté de la Providence envers toutes les créatures.

La vente des chardonnerets produisit un nouvel écu.

Martin ne livra point son trésor à Renotte qui n'en aurait pas moins fait jeûner son monde ; d'ailleurs il voulait soigner sa sœur comme il l'entendait, et, quelle que fût sa confiance dans les poudres du docteur, notre petit homme n'entra pas seulement chez le pharmacien, il alla droit chez le boucher, ami et protecteur de Trottin, et acheta un bon gigot qu'il rapporta au bout de son bâton.

Martin sifflait comme un merle au printemps et il n'avait pas besoin de ses échasses pour se croire un grand homme. Il fit une entrée triomphante à la ferme.

Le brave enfant avait raison de s'inquiéter de sa sœur : elle était maigre et défaite. La responsabilité qui l'accablait avait amené ce changement plus que le mauvais air.

Les soins de Mlle Ysabeau ne manquaient certes pas à la filleule de Mme de Saint-Cyr ; ils étaient toutefois insuffisants et limités.

Aujourd'hui, l'on franchit rapidement toutes les distances ; il n'en était pas de même à l'époque où se passe notre histoire ; et, bien qu'informée de la disette et de l'épidémie qui en était la conséquence, la baronne de Saint-Cyr n'avait pu quitter Rome sur-le-champ. La correspondance n'était point à l'abri des lenteurs. C'est pourquoi Mlle Ysabeau reçut les instructions de sa maîtresse au moment où l'intensité du mal s'apaisait. Ces instructions n'en furent pas moins suivies ponctuellement.

M. et Mme de Saint-Cyr voulaient que chaque jour, à l'heure de midi, on servît dans le grand vestibule du château et dans toutes les fermes, de la soupe, du pain et du vin à tous ceux qui se présenteraient. Cet ordre ne pouvait être mieux exécuté que par Mlle Ysabeau. Elle se hâta d'en informer les fermiers et de leur en fournir les moyens.

La pensée de faire des heureux ranima notre petite fermière. Elle pleurait de joie en faisant de si grands préparatifs dus à la charité de sa marraine.

C'était un touchant spectacle de voir ces trois enfants servir les pauvres affamés accourus à cette table hospitalière.

Pendant un mois entier, de larges aumônes passèrent par les mains de Renotte.

Des mesures prises par les autorités du département secondées par le retour de la belle saison, mirent un terme naturel à la charité publique : l'orage était passé.

« Ma pauvre Manette, en voilà une année ! disait un soir Renotte, que nous arrivera-t-il encore ? »

XX -- La géographie.

« Holà ! Hé ! maîtresse Renotte ! Quelqu'un ? C'est le piéton. »

Manette parut et prit des mains du jeune homme une lettre adressée à sa maîtresse.

LE PIÉTON.

Elle a fait du chemin celle-là ! c'est de l'Afrique.

MANETTE.

Où est ce pays-là ? c'est pas de notre côté.

LE PIÉTON.

Je le crois bien ! c'est par là-bas... tout là-bas... dans l'Amérique, quoi ! où il y a tant d'or qu'ils ne savent qu'en faire.

Le piéton serait resté volontiers à causer, mais la fidèle Manette n'entendait pas retarder d'un instant le plaisir de sa maîtresse ; elle avait reconnu la belle écriture de François.

Renotte ouvrit aussitôt la lettre :

« Ma chère sœur,

« Je n'ai pas pu t'écrire avant de quitter la France ; mais c'est égal, nous sommes toujours chez nous, puisque nous avons été tirer les oreilles à leur dey qui avait insulté ma patrie.

« C'est moi qui fus surpris de monter sur un gros bateau, véritable maison ; nous courions sur la mer qui était comme de l'huile. Et pourtant je ne tardai pas à être pris d'un mal que je ne connaissais pas, le mal de mer. On dit qu'on oublie tout pendant cette étrange souffrance ; ce n'est pas vrai, Renotte, je pensais à toi. Je croyais te voir à côté de moi, j'entendais ta douce voix dire : Ave Maria.

« La promenade a duré deux jours. L'Afrique est un drôle de pays. Alger ne ressemble pas du tout à Angers. Il y a un tas de maisons blanches et carrées les unes sur les autres qui se terminent en terrasses.

« J'étais ébloui par le soleil qui ne doit pas être le même que chez nous, car il fait ici une chaleur à faire suer les rochers.

« La foule se pressait pour nous voir débarquer. Il y avait un tas de monde de toutes les couleurs : les uns drôlement affublés, les autres pas assez. On dit que ces Arabes ne sont pas faciles à attraper. J'espère bien pourtant que nous les battrons un de ces jours. Nous verrons...

« Ces Arabes sont des hommes jaunes comme de l'or, mais pas vilains ; ils ont des chevaux bien plus délurés que ceux de la Guiberdière. Ces hommes sont couchés sur leurs bêtes, comme s'ils ne devaient jamais s'en séparer.

« Ne te tourmente pas, prie pour moi, cela suffit. Je me porte bien. Je vas entrer en campagne, et ça me comptera double ; alors j'irai faire un tour chez nous.

« Écris-moi à l'adresse ci-jointe, et donne-moi des nouvelles de chez nous, de la ferme, de tout le monde.

« Je t'embrasse de tout mon cœur, ma chère Renotte, et les autres aussi.

« FRANÇOIS. »

L'Afrique et l'Amérique livrèrent un tel combat dans la tête de Renotte, que cessant toute occupation, elle alla trouver le père Tareau.

Le vieux sergent ne se fit pas prier pour placer son érudition. Il raconta un peu longuement à la jeune fille la prise d'Alger. François était, à l'en croire, un heureux mortel. C'était dans des guerres comme ça qu'on voyait de simples soldats devenir officiers. Le père Tareau, qui lisait le Constitutionnel tous les samedis en allant se faire faire la barbe, exposa à Renotte la politique de la France et l'avenir des Français en Algérie. La conclusion fut qu'après tout, si François voulait devenir général, il ne fallait pas l'en empêcher.

Avec un peu moins d'enthousiasme, il eût été facile au vieux sergent de voir combien ses récits belliqueux étaient peu du goût de celle qui les écoutait. Si elle avait échappé à la maladie, sa santé n'en était pas moins altérée, et malgré l'énergie dont son âme était trempée, la pauvre enfant commençait à craindre de ne pouvoir soutenir le travail de la ferme jusqu'au retour de François.

Martin et Manette voyaient bien l'état de Renotte, et, de concert avec Mlle Ysabeau, ils l'entouraient de soins et s'efforçaient de la distraire.

Cependant la campagne reprenait sa parure, et le paysan ses espérances. On se remettait au travail avec ardeur, et, quelques mois plus tard, une saison magnifique promettait l'abondance.

Un soir, Martin, qui était allé à Angers, n'était pas de retour à l'heure convenue. Son exactitude habituelle donnait à ce retard une certaine gravité. Aussi Renotte était-elle inquiète. Enfin elle reconnut le pas de son frère, puis sa voix accompagnée des éclats de rire d'un enfant. La curiosité fit sortir Renotte de la cour, et bientôt apparut Martin portant sur son dos une gentille petite fille de trois ans.

RENOTTE.

À qui est cette enfant.

Pour toute réponse, Martin lui remit un papier contenant ces lignes :

« Madame la fermière, nous sommes d'anciennes connaissances ; je vous envoie ma petite fille en vous priant d'en avoir bien soin jusqu'à mon retour. Je sais que vous avez eu des malheurs dans votre pays, je vous envoie donc la somme que je crois nécessaire à votre bien-être et à celui de ma petite Hélène.

« Je désire que mon enfant soit élevée comme une paysanne. Elle est douce et vous aimera.

« Dans quelques mois, je serai de retour et j'irai vous voir et vous embrasser. »

RENOTTE.

C'est un peu fort ! Et qui t'a chargé de cette petite fille ?

MARTIN.

Le conducteur de la diligence de Nantes, au moment où j'entrais au Cheval-Blanc .

RENOTTE.

Que t'a-t-il dit ?

MARTIN.

Monsieur Martin Goujon, ayez la complaisance de prendre ce petit paquet et de le porter à maîtresse Renotte. Voici un papier ; comme il n'est pas cacheté, sans doute pour qu'on le lise, je l'ai lu et vous pouvez en faire autant. N'ayez pas d'inquiétudes, ce sera une bonne affaire ; les parents sont riches et n'ont pas envie de vous la laisser.

MARTIN.

Vous les avez vus ?

LE CONDUCTEUR.

Oui, vraiment ! la petite mère est fraîche et blonde aussi, elle a de grands yeux bleus d'où tombaient des larmes grosses comme des gouttes de pluie d'orage.

Voici une somme de six cents francs en or, dont vous allez me donner le reçu, et, à mon retour, je le remettrai au notaire de la rue Royale.

Hélène était sur les genoux de Renotte : la petite fille regardait autour d'elle avec surprise, et dit en pleurant : « Maman ! maman !... » De tendres baisers finirent par chasser la crainte du cœur de l'enfant.

Manette, appelée au conseil, dit qu'il fallait commencer par lui donner une bonne soupe au lait. Cette proposition enchanta Hélène, qui se mit à suivre Manette et à observer tous ses mouvements.

Le modeste trousseau d'Hélène ne donnait aucun indice. Tout était neuf, mais dénué d'élégance. Ainsi prise au dépourvu, la fermière prépara de son mieux un petit lit à sa nouvelle hôtesse, dont Manette s'était emparée.

Disons-le franchement, à partir de ce jour, la basse-cour perdit tous ses droits sur le cœur de la bonne fille. Hélène était une sorte d'idole qu'elle ne pouvait quitter.

On coucha la petite, et ce fut une douce récréation pour les deux amies. Elles ne pouvaient se lasser d'admirer ses petits pieds roses ; c'est à peine si elles osaient y toucher. Les boucles blondes d'Hélène furent soigneusement cachées sous son bonnet de nuit, et quand elle eut sa grande robe blanche, qu'elle eut dit sa courte prière, Menotte la posa dans son lit, et l'enfant ferma les yeux aussitôt.

Cependant un secret instinct des convenances avertit Renotte des mesures qu'elle devait prendre dans une affaire si étrange, et dès le lendemain matin elle expédia son frère à la Volière.

Au premier mot de Martin, Mlle Ysaheau fit atteler le char, et arriva à la Guiberdière au moment où Renotte faisait la toilette d'Hélène. Deux mille paroles furent échangées et n'éclaircirent nullement la question. Mlle Ysabeau proposa de conduire l'enfant au maire d'Angers, ou tout au moins de déclarer sa présence à la ferme.

Renotte n'y consentit point ; toutes les objections sérieuses de la gouvernante n'aboutirent à rien. D'ailleurs, Mme de Saint-Cyr ne tarderait pas à arriver, et cette affaire, comme toutes les autres, serait soumise à son jugement.

Hélène, il était aisé de le prévoir, fut l'objet de la plus vive curiosité. On vint de quatre lieues à la ronde pour voir la petite fille blonde et rose.

Par le conseil de Mlle Ysabeau, la lettre qui avait été remise en même temps que l'enfant fut collée sur le mur, afin que tous ceux qui avaient fait des études pussent la lire.

« C'est égal, Manette, dit Renotte, nous v'là bien avec cette mignonne-là ; sans compter qu'elle est si belle et si délicate qu'on ose à peine y toucher. Comment faire une paysanne d'un pareil bijou ? »

Sans tarder davantage, la fermière se rendit à Angers pour acheter les objets indispensables à la nouvelle condition de sa pensionnaire. Elle alla droit chez Mme Moulinet. Qu'il nous suffise de savoir que l'honnête marchande pourvut à la toilette de l'enfant, et donna d'excellents conseils à Renotte : « Voyez-vous, ma fille ? conclut Mme Moulinet, il y a des histoires de toutes les couleurs en ce monde. Vous êtes connue pour votre sagesse, et une famille dans l'embarras vous confie son enfant. Quant à l'ancienne connaissance, c'est pour rompre les chiens ; ni vous, ni moi n'avons des connaissances si huppées. »

L'histoire confiée à Mme Moulinet fit promptement le tour de la ville.

La fermière et sa servante consacraient beaucoup de temps à Hélène ; après les soins venaient les jeux. Chaque mouvement de la petite excitait l'admiration des deux paysannes. Matin et soir, elles s'extasiaient devant leur enfant chérie.

Tout ce qu'il y avait de meilleur lui était destiné. Quelles bouillies ! quelles mitonnées !

Bientôt Hélène prit le jupon de droguet bleu et les gros souliers. La belle saison simplifiait la tâche de Renotte ; car l'enfant, enchantée de la nouveauté, suivait partout la fermière.

Elle trouva dans Martin un ami incomparable qui mit tous ses talents à sa disposition : chalumeaux, flageolets, petits paniers, cages, brouettes, balançoires et promenades sur l'eau.

Tout était plaisir pour l'enfant : elle allait à la basse-cour avec Manette, et sa joie était au comble quand les poules arrivaient à sa douce voix pour recevoir le grain. Une fleur, une petite bête rouge lui causaient des admirations qui faisaient aussi la joie de ses protecteurs.

La petite fille fut bien vite habituée à sa nouvelle condition. Le soleil avait fait justice de son teint rose en dépit des précautions prises par Renotte. Hélène trottait partout ; aux gros souliers avaient succédé les sabots. Rien ne manquait au bonheur de cette enfant, et si Renotte, hélas ! ne se fût fait un devoir de lui parler de sa maman et de l'obliger à prononcer ce nom si doux, elle l'eût oublié !

Ne nous étonnons pas du soin que l'orpheline mettait à développer les sentiments filials dans le cœur de son élève. La pensée de Jacquine était toujours vivante dans le sien. La position exceptionnelle où la Providence l'avait placée lui faisait sentir chaque jour combien il est difficile à des enfants de se passer des conseils de leur mère.

L'hiver fut une épreuve pour la petite fille et pour la fermière. Il fallut lutter contre les engelures, les rhumes, inventer des jeux sédentaires les jours de mauvais temps ; heureusement que l'Anjou ne connaît point les rigueurs du froid de la plupart de nos provinces.

Hélène vit bientôt revenir le printemps avec toutes les joies qu'elle croyait perdues. Cependant le retour de Mme de Saint-Cyr ne devait plus tarder. La nouvelle en fut apportée à la Guiberdière par Mlle Ysabeau, qui venait fidèlement chaque semaine donner son coup d'œil ; ses histoires et ses biscuits avaient établi entre elle et la petite fille une tendre sympathie.

Le jour même de l'arrivée de Mme de Saint-Cyr, Renotte, montée sur Trottin et portant Hélène dans ses bras, se rendit au château de la Volière. Elle avait une telle confiance dans sa marraine, qu'il lui semblait impossible que sa science n'allât pas jusqu'à pénétrer le mystère de l'arrivée de cette enfant chez elle.

Mme de Saint-Cyr eut de la peine à réprimer un mouvement de surprise en voyant sa filleule si changée. Elle l'accueillit avec tendresse et attribua au bonheur du retour l'émotion qu'elle éprouvait. Elle prit sur ses genoux la petite Hélène qui était émerveillée des belles choses qu'elle voyait. Après avoir caressé et bien considéré l'enfant, la baronne la remit à Mlle Ysabeau.

Sans perdre un instant, Renotte commença son récit et le termina par cette question : « Qui que ça peut être, ma marraine ?

MADAME DE SAINT-CYR.

Je crois le savoir : quinze jours avant l'arrivée d'Hélène chez toi, j'ai reçu une lettre dans laquelle on me demandait des renseignements et des conseils sur cette affaire ; je ne l'ai pas désapprouvée, car je pense connaître la famille ; mais je ne pourrais la nommer sans manquer à la discrétion.

RENOTTE.

Puisque c'est votre devinée, ma marraine !

MADAME DE SAINT-CYR.

La discrétion, mon enfant, ne consiste pas seulement à ne pas dire ce qui nous est confié ; nous devons encore taire ce que nous présumons.

RENOTTE.

C'est bien sûr pas moi qui aurais trouvé ça !

MADAME DE SAINT-CYR.

Ma pauvre Renotte, parlons de toi maintenant. Tu as beaucoup souffert, je le vois !

RENOTTE.

Ma marraine, c'est fini à c't'heure. On dit qu'après une mauvaise année il y en a toujours une bonne, comme si le bon Dieu voulait nous rendre cette année-là ce qu'il nous a refusé l'autre.

MADAME DE SAINT-CYR.

Effectivement, il en est presque toujours ainsi ; mais je veux que tu te reposes, que tu viennes ici passer un mois avec ta petite pensionnaire. Je te soignerai.

RENOTTE.

Oh ! ma marraine, vous êtes trop raisonnable pour faire un coup pareil, dans le moment où je suis le plus nécessaire à la ferme.

MADAME DE SAINT-CYR.

Manette est parfaitement capable de te remplacer, et je pourvoirai aux bras que ton absence rendra nécessaires.

Toute résistance fut inutile. Le jour même, Renotte alla chercher ses vêtements et ceux d'Hélène, et, après avoir fait mille recommandations à Manette et à Martin, elle vint s'établir à la Volière, où le bon grain ne lui manquerait pas, selon l'expression de son frère.

En effet, notre petite fermière fut mise à un régime fortifiant, auquel s'ajouta le bonheur de voir chaque jour sa marraine, et bientôt de belles couleurs remplacèrent la pâleur de son visage.

La compagne d'enfance de Renotte avait bien changé. Grande et svelte, d'une physionomie grave et douce, Élisabeth était à peine reconnaissable. La fermière la regardait avec respect et admiration.

ÉLISABETH.

Eh bien ! Renotte, il faut m'embrasser tous les jours pour rattraper le temps perdu !

RENOTTE.

J'en meurs d'envie ! mais vous êtes si grande, que j'aurais quasiment besoin des échasses de Martin.

ÉLISABETH.

Je suis encore plus changée en dedans.

RENOTTE.

Je n'en crois rien : je vois dans vos yeux bleus que vous êtes toujours bonne et gentille.

ÉLISABETH.

Je veux dire, Renotte, que je ne suis plus paresseuse comme autrefois... Tu sais ?

RENOTTE.

V'là une nouvelle qui me réjouit le cœur. Je haïs la paresse. Alors vous faites des verbes tant qu'on veut ?

ÉLISABETH RIANT.

Tant qu'on veut, Renotte ! Et puis je fais aller le piano comme maman ; je dessine, j'apprends tout ce qu'une jeune personne de mon âge doit savoir pour devenir une bonne maîtresse de maison.

RENOTTE.

Alors, vous ne voulez plus changer avec moi ?

ÉLISABETH.

Non ; la fantaisie m'en est passée, ma chère Renotte. Ta morale a porté ses fruits.

RENOTTE.

De la morale ! qu'est-ce que c'est que ça ?

ÉLISABETH.

Ce sont les sages conseils que l'on donne aux enfants. Il y en a dans les livres ; souvent les petits garçons et les petites filles la passent. Ils trouvent que c'est ennuyeux. Ils ont grand tort car ceux qui leur font de la morale les aiment et veulent contribuer à leur bonheur en les aidant à se corriger.

RENOTTE.

J'y suis ! j'y suis !

Laissons Renotte se reposer chez sa marraine, et disons au lecteur ce qu'il désire certainement savoir.

XXI
L'ANCIENNE CONNAISSANCE.

M. Wilson et ses filles, dont nous n'avons plus entendu parler, étaient retournés en Angleterre, et la petite bergère avait été souvent l'objet de leurs entretiens. Ils se promettaient bien d'aller la surprendre un jour ; mais en Angleterre comme en France la vie ne s'arrange pas toujours telle qu'on la conçoit. M. Wilson avait été forcé par des affaires d'intérêt d'aller en Amérique ; il s'y était établi et avait marié Charlotte, sa fille aînée, grande admiratrice de Renotte.

Quatre ans plus tard, la jeune Mme Spencer revenait en Angleterre visiter les parents de son mari. Le projet de venir en Anjou tenait toujours, lorsqu'elle reçut une lettre qui changea tout. M. Wilson était gravement malade, et Charlotte, la plus tendre des filles, n'admit pas un instant la possibilité de rester loin de son père.

Sa petite Hélène avait beaucoup souffert pendant la traversée de New-York en Angleterre ; Charlotte, dont l'existence allait être entièrement changée par la mort trop présumable de son père, ne voulait pas emmener sa fille. Sans doute, elle aurait pu la confier à la famille de son mari ; mais, par une fantaisie toute britannique, elle conçut le projet de l'envoyer à son amie Renotte ; et, ayant obtenu indirectement l'approbation de Mme de Saint-Cyr, elle n'hésita plus.

Le conducteur, chargé de l'enfant, avait été suivi à distance, et le sergent Tareau affirmait avoir vu le jour même des étrangers rôder dans le pays. Le bonhomme disait vrai.

Aujourd'hui le trajet de New-York au Havre se fait en dix jours ; en 1825 il en fallait davantage.

Charlotte arriva toutefois à temps pour donner des soins à son père et recevoir sa bénédiction Trois mois étaient à peine écoulés et la jeune femme portait des vêtements de deuil.

Mme de Saint-Cyr fut alors tout à fait mise dans le secret ; chaque paquebot portait à la jeune mère des nouvelles d'Hélène.

Malgré l'activité des hommes d'affaires, M. et Mme Spencer furent retenus à New-York pendant quatorze mois qui parurent bien longs à Renotte. Si cette enfant tombait malade ? si elle mourait ? Telle était la question que se faisait chaque jour la jeune fermière. Heureusement la mine et la gaieté d'Hélène donnaient un démenti à ses craintes.

Le jour de la Saint-Michel, les prairies étaient parfumées par les foins du regain, lorsqu'une voiture entra dans la cour de la ferme. Au premier aboiement de Dragon, tout le monde quitta la table. Renotte tenait dans ses bras Hélène, qui était restée armée de sa cuiller. Un monsieur et une dame mirent pied à terre, et la jeune femme, sans pouvoir dire un mot, alla droit à Renotte, prit l'enfant dans ses bras et la couvrit de baisers et de larmes.

Il y a dans les baisers d'une mère un parfum de tendresse qui se communique au cœur de son enfant !... Hélène, loin d'être effrayée de ce bonjour inattendu, s'écria : « Maman ! maman ! »

Renotte était ébahie, mais bien contente : « Si c'est vrai que c'est vous ? Miss Charlotte, comme on disait !

CHARLOTTE.

Précisément, ma chère ; et je vois que j'ai eu bien raison de vous confier mon enfant. Jamais, Renotte, non, jamais nous ne pourrons nous acquitter envers vous.

RENOTTE.

Je vous en prie, madame, ne me parlez pas de ça. D'ailleurs, je n'ai pas mis un sou du mien pour votre petite fille ; bien au contraire, c'est elle qui a fait bouillir plus d'une fois la marmite. »

Les premières émotions étant calmées, la jeune femme et son mari racontèrent en détail toutes les épreuves par lesquelles ils venaient de passer et comment la Guiberdière leur avait paru un refuge assuré pour leur enfant.

Manette reçut une large part de remerciements. La bonne fille les méritait bien. Elle pleura en apprenant que son petit tourment allait la quitter.

Sans tarder davantage, Mme Spencer prit congé des habitants de la ferme et emmena Mlle Hélène, qui ne consentit à quitter les petits poulets que sur la promesse de revenir les voir.

« Ma chère Renotte, dit Mme Spencer, j'aurai encore besoin de vous samedi. Puisque vous venez à Angers, passez chez moi, je vous prie. »

L'enlèvement d'Hélène ne fit pas moins de bruit que son arrivée : « Ils lui auront laissé une fameuse bourse ! » Et cette supposition se formula bientôt en chiffres : Renotte, au dire des uns, avait reçu trois mille francs, les plus modestes avouaient que la moitié serait un joli cadeau, et lorsqu'on apprit qu'il n'avait rien été donné à Renotte, les étrangers furent accusés d'ingratitude ; mais comme nous n'aimons pas à entendre mal parler du prochain, nous passerons sous silence les bavardages auxquels donna lieu cette visite.

Renotte laissait dire. Elle était contente d'avoir rendu service à son ancienne connaissance et remerciait Dieu d'avoir protégé une entreprise dont le danger lui paraissait encore plus grand maintenant qu'il était passé.

Le samedi suivant, la fermière ne manqua pas au rendez-vous.

MADAME SPENCER.

Ma chère, quoique vous ayez un cœur parfaitement généreux, vous voudrez bien ne pas vous étonner si je désire récompenser le service que vous m'avez rendu et dont personne ne peut comprendre l'étendue. Votre marraine est un appui ; jamais, j'en suis bien sûre, vous ne serez dans l'embarras ; cela n'empêche pas que mon mari et moi voulons vous donner une dot de dix mille francs.

RENOTTE.

C'est bien de la bonté, madame ; mais je ne me marierai que si c'est mon idée.

MADAME SPENCER.

Bien entendu, ma chère ; nous allons donc nous rendre chez le notaire où cette somme restera jusqu'à ce qu'il vous plaise de l'en retirer. Voici cinq cents francs qu'Hélène offre à Manette qui a été si bonne pour elle.

Le présent destiné à Manette produisit sur Renotte une vive impression ; les larmes lui en vinrent aux yeux, et le premier remerciement qu'elle adressa à Mme Spencer fut pour sa pauvre servante.

Cinq cents francs pour Manette ! quelle fortune ! Elle aussi pourrait peut-être un jour s'établir avec cette petite dot.

Cependant, lorsque notre fermière se trouva chez le notaire, qu'elle vit M. et Mme Spencer signer un acte par lequel ils lui donnaient une somme de dix mille francs, elle éprouva un sentiment tout nouveau, celui de posséder quelque chose, et Renotte fut obligée de convenir avec elle-même qu'elle était un beau parti.

Un scrupule lui vint tout à coup : Que dirait sa marraine ?

Mme Spencer rassura Renotte. La marraine savait tout, approuvait tout.

La fermière retourna d'autant plus lestement chez elle que son trésor ne lui pesait pas. Les voleurs ne pouvaient y prétendre pour le moment.

Cependant, les vingt-cinq pièces d'or qu'elle portait à Manette lui donnaient une certaine importance. Elle se figurait être une reine qui allait faire le bonheur d'une fidèle servante. Nous n'exagérons point en disant qu'elle oubliait sa propre fortune pour songer à celle de son amie. Oui, il y a des cœurs capables d'une pareille générosité.

À peine arrivée, la fermière fit signe à Manette de la suivre dans l'endroit le plus retiré de la maison ; elle lui sauta au cou, et sans tarder lui montra les belles pièces d'or que lui envoyait Mme Spencer.

La pauvre fille ne comprit pas, il fallut toute l'éloquence de Renotte pour lui faire entrer dans la tête que ces cinq cents francs étaient à elle, et qu'il fallait les accepter.

« Oh ! qu'ils vont être heureux ! s'écria Manette en fondant en larmes.

RENOTTE.

Ah çà ! je n'entends pas que tu pleures. Je vois bien ton idée : tu penses à tes parents, mais ce n'est pas une raison pour pleurer. L'histoire n'est pas finie, d'ailleurs ; moi, j'aurai une dot de dix mille francs, si je me marie ; ah ! dame, c'est que je me suis bien expliquée là-dessus ! Et si je ne me marie pas, je les aurai aussi. Tout de même, nous avons du bonheur. »

Martin se sentait grandir en écoutant Renotte. Un garçon qui a une sœur riche, si pauvre qu'il soit, jouit lui-même d'une certaine considération.

Le petit bonhomme avait raison : à partir du moment où la fortune de Renotte fut connue, on ne le traita plus si légèrement, et aussi prit-il une attitude plus grave.

Par bonheur, le lendemain du samedi est un dimanche, car Renotte eût peut-être, pour la première fois, négligé ses occupations. Elle n'y tenait plus ; il fallait vite et vite aller conter à Mme de Saint-Cyr ce qui était arrivé.

La marraine savait tout, mais elle n'ôta pas à sa filleule le plaisir de faire le récit de sa visite chez Mme Spencer.

MADAME DE SAINT-CYR.

Mon enfant, admires-tu comment la Providence a conduit ta frêle barque ?

RENOTTE.

Je ne pense qu'à ça ; seulement je me dis : la Providence, c'est ma marraine.

MADAME DE SAINT-CYR.

Il est permis de croire que j'ai été pour toi l'instrument dont la Providence s'est servie ; elle est aussi venue à mon secours, Renotte, car j'ai agi d'une façon qui pouvait compromettre ta vie.

RENOTTE.

Et comment donc, ma marraine ?

MADAME DE SAINT-CYR.

En te donnant une tâche au-dessus de tes forces, j'ai été imprudente, et si tu n'avais pas été une enfant plus courageuse qu'on ne l'est d'ordinaire à ton âge, tu aurais succombé sous le poids du travail et des épreuves que tu as eues, ma pauvre fille.

RENOTTE.

Ah çà ! n'allez pas vous faire du chagrin à présent que tout a tourné au beau !

MADAME DE SAINT-CYR.

Tranquillise-toi, je suis heureuse, très heureuse ; maintenant, je vais songer à t'établir. Veux-tu te marier, Renotte ?

RENOTTE.

Dame ! ma marraine, je ne dis pas non.

MADAME DE SAINT-CYR.

Je veux en cela faire ta volonté. Épouserais-tu Jean, le fils du gros Nicolas ?

RENOTTE.

Il ne me déplaît point. Il a l'air malin comme tout, et puis quand sa mère ne pouvait ni marcher, ni bouger, il la portait, la faisait manger comme un petit enfant ; il n'a pas le cœur méchant, n'est-ce pas, ma marraine ?

MADAME DE SAINT-CYR.

C'est justement à cause du soin qu'il a eu de sa mère et du respect qu'il conserve pour son père, que mon mari et moi nous avons songé à lui pour notre filleule.

RENOTTE.

Seulement, ma marraine, faut me donner le temps de me retourner, de m'habituer à cette idée-là.

MADAME DE SAINT-CYR.

Nous n'en avons parlé à personne : c'est à toi d'être discrète.

La jeune fermière monta sur son cheval noir et regagna promptement la Guiberdière.

XXII -- La jalousie.

À partir du jour où la fortune visita les deux amies, un changement notable se fit dans l'esprit de Manette. Elle était sérieuse et presque triste. Renotte s'en aperçut, et pensant que sa servante désirait informer au plus tôt ses parents de ce qui lui était arrivé, elle lui proposa de faire une lettre.

Manette avait un autre projet, un projet que personne n'aurait soupçonné, celui de quitter Renotte. La piété filiale ne lui avait pas inspiré cette résolution. Le premier mouvement de son cœur avait été sans doute de venir en aide à sa famille, dont elle n'ignorait pas la gêne ; mais un autre sentiment vint troubler le cœur de la généreuse enfant.

La fortune de Renotte allait changer sa position. Manette ne serait plus cette amie indispensable ; une fois mariée, la fermière prendrait de l'importance, de l'autorité ; il lui faudrait plusieurs servantes. Disons-le donc : Manette fut prise d'un accès de jalousie qui lui fit perdre le bon sens.

Renotte était bien loin de soupçonner le travail qui se faisait dans la tête de sa compagne, et, quoique l'absence de sa servante dût lui causer un surcroît considérable de peine, elle lui proposa d'aller à Chollet.

Manette accepta simplement ; la chose une fois décidée, elle pleurait toute la nuit, et faisait le jour une triste figure.

Renotte l'aida à faire son paquet qui lui sembla bien un peu gros ; c'était probablement pour donner ses hardes à sa mère, et la bonne Renotte ne fit point d'observations.

Le jour du départ de la vachère fut un véritable événement. On ne travailla point à la ferme. Le frère et la sœur conduisirent leur servante à Angers, où elle devait prendre la diligence. On s'embrassa tristement, et la voyageuse s'assit dans un coin de la rotonde avec un sentiment de fierté qui l'étonna elle-même.

La nouveauté soutint un peu le courage de la pauvre fille ; bientôt la réalité lui apparut sous les couleurs les plus sombres. Sans doute, elle accomplissait un devoir en allant chez ses parents ; mais n'avait-elle pas manqué à maîtresse Renotte en la quittant pour toujours sans l'avoir prévenue ? Elle se reprochait d'avoir agi si légèrement.

Le sommeil apporta quelque trêve à ces tristes pensées, et le lendemain matin, la diligence, après avoir passé dans plusieurs rues étroites où elle jetait l'effroi, entra dans la cour d'une vieille maison. Les locataires se mirent aux fenêtres pour voir descendre les voyageurs. Manette ne savait de quel côté se tourner. Elle demanda à un commissionnaire des renseignements sur la demeure de son père. La voyageuse n'avait pas l'air d'une fille dont la poche contient cinq cents francs : aussi cet homme, espérant employer ses services plus avantageusement, se contenta-t-il de lui indiquer le chemin qu'elle devait suivre.

La ville de Chollet n'est pas grande ; la plupart des tisserands habitent aux environs, et Manette marcha près d'une heure avant d'arriver chez son père. Grande fut la surprise ! Manette était devenue une belle fille forte et alerte. Sa mère n'hésita pourtant pas à la reconnaître. Elle l'embrassait, la regardait des pieds à la tête. La brave femme était glorieuse de sa Manette, si différente d'autrefois : « Ton père et tes frères travaillent ; allons les surprendre. »

Manette s'attendait à passer dans une autre pièce, et elle fut très étonnée en apprenant que les tisserands ont leurs métiers dans des caves.

Elle suivit sa mère. Le bruit des navettes empêcha les ouvriers d'entendre ouvrir la porte ; si bien que le père Constant, ayant levé les yeux, vit sa fille devant lui.

Le bruit des métiers fut remplacé par les exclamations, les questions et tout ce que la surprise inspire en semblable circonstance.

La présence de la bonne fille fut une fête ; on monta à la chambre pour mieux se voir et pour dîner.

Manette dit bien vite le motif de son voyage, ôta de son cou le petit sac dans lequel étaient les beaux louis d'or.

Jamais Constant ni sa femme n'en avaient tant vu. En ce moment leur fille était à leurs yeux une bienfaitrice sur laquelle ils n'avaient jamais compté.

Les parents acceptèrent sans cérémonie. On emploierait l'argent à acheter des métiers ; car on en louait et cette location absorbait une partie du gain.

Manette était joyeuse, et s'applaudissait du parti qu'elle avait pris. Elle distribua des cadeaux à ses frères et à ses sœurs, et obtint de son père la promesse que sa mère disposerait du reste des cinq cents francs, comme bon lui semblerait.

La chambre habituelle de la vachère n'était pas belle assurément ; mais dès qu'elle en sortait, l'air frais passait sur son visage. Le logement de sa mère était étroit et obscur. Il fallut se resserrer encore pour faire place à la voyageuse dont le père Constant réclamait sans cesse la présence ; elle passait donc, à son grand étonnement, une partie de la journée dans la cave et se demandait avec effroi si elle pourrait jamais s'accommoder d'une pareille vie. La ferme avec tous ses détails passait incessamment devant ses yeux, comme une lanterne magique. À chaque instant les noms de Renotte et de Martin s'échappaient de ses lèvres.

Une première réflexion en amène beaucoup d'autres, et quarante-huit heures plus tard Manette n'était plus si sûre d'avoir pris un sage parti. N'aurait-elle pas mieux fait d'envoyer son argent ?

Tout lui manquait dans cette vie nouvelle : la vue d'un brin d'herbe, le gloussement d'une poule lui rappelaient la Guiberdière et ses chers maîtres. Trouverait-elle à se placer dans une ferme du pays ? Si elle y réussissait, comment serait-elle traitée ? Ses parents comptaient-ils la garder auprès d'eux ?

La mère Constant résolut la question d'une façon bien simple : « Combien de jours restes-tu avec nous, ma fille ? » demanda-t-elle à Manette le surlendemain de son arrivée.

Il n'y avait plus à hésiter, Manette pouvait retourner à la Guiberdière quand bon lui semblerait !

Cette liberté ne lui permit pas de sentir ce qu'il y a de dur pour l'enfant qui ne peut plus habiter sous le toit de son père.

La pauvre fille rougit et fixa son départ au surlendemain ; elle sut toutefois gré à sa mère de lui demander de finir la semaine.

Il n'est pas douteux que, laborieuse et dévouée comme elle l'était, Manette n'eût trouvé à se placer dans le pays. La pensée n'en vint à personne, et un soir ses parents la conduisirent à la diligence, lui souhaitant un bon voyage.

Au retour, les réflexions furent plus tristes encore que celles du départ : Si elle avait eu la joie de donner son or, d'assurer le travail de son père et de ses frères, et d'en augmenter le salaire, elle était redevenue une pauvre fille, n'ayant que ses mains pour toute ressource. Sans doute, sa famille lui avait témoigné de la tendresse, elle avait cru voir des larmes dans les yeux de sa mère en l'embrassant, mais elle n'en était pas sûre. Personne, après tout, ne désirait qu'elle restât.

Manette était confuse ! comment avait-elle pu quitter maîtresse Renotte ? savait-on quand elle se marierait ?... et si elle ne se mariait pas ?

Les illusions étaient finies. La jalousie avait été une mauvaise conseillère. N'était-ce pas au contraire le moment de montrer à Renotte tout son dévouement ? qui pourrait jamais prendre les intérêts de la ferme, comme celle qui y était attachée depuis si longtemps ?

La pauvre Manette s'avouait et se sentait si coupable qu'elle doutait de pouvoir se présenter devant Renotte et Martin. La diligence allait trop vite à son gré ; une montée laborieuse lui rendait le calme, elle était sans pitié pour les chevaux.

Un petit somme ayant abrégé le chemin de plusieurs heures, Manette fut toute surprise de se trouver au point du jour dans la bonne ville d'Angers.

Les idées noires de la servante restèrent dans la diligence, où un autre voyageur les aura peut-être retrouvées.

Elle sauta à terre, prit son petit paquet sous le bras, et marcha résolument sans s'arrêter jusqu'à la Guiberdière.

Dragon lui sauta au cou le premier, puis Renotte, puis Martin.

RENOTTE.

J'en étais bien sûre que tu ne resterais pas longtemps ! Tu as bien fait, car j'ai la tête à moitié perdue depuis ton départ. Tout le monde rechigne à la basse-cour quand tu n'es pas là. Il me faut mes quatre bras, vois-tu, Manette. Notre contrat à la vie, à la mort, ne peut être défait... Eh bien ! V'là que tu pleures !... tu veux y retourner ?... ô mon Dieu ! que deviendrais-je sans toi ?...

Manette se jeta aux genoux de la fermière, et lui raconta toutes ses folies.

Renotte était radieuse en l'écoutant : « Toi, jalouse, ma pauvre Manette ? Faut croire que personne n'est parfait en ce monde ! Je te remercie de m'avoir caché la vilaine vérité et de me faire connaître la bonne. C'est-il laid la jalousie ! Ça ne me connaît pas, Dieu merci ! Mais tu n'es pas une vraie jalouse, puisque te voilà revenue.

MANETTE.

Et pour toujours, maîtresse Renotte ; vous pouvez bien vous marier trois fois que je ne changerai plus d'idée.

RENOTTE.

Je te remercie. Viens voir comme j'ai arrangé ta petite chambre. Tu ne pendras plus tes hardes ; tu les rangeras dans ce petit bahut que Martin a acheté pour toi. Ouvre-le.

MANETTE.

Qu'est-ce que c'est que tout ça ?

RENOTTE.

C'est un déshabillé neuf et une cape. Je te connais. J'étais sûre que tu emportais tes hardes pour les donner, et que tu n'aurais plus rien de propre... alors... voilà !...

Manette allait recommencer à pleurer et à s'accuser ; Renotte déclara avec autorité qu'il fallait se réjouir :

« Tu es une espèce d'enfant prodigue, faisons un bon repas. »

Malgré tous ses efforts, Manette avait un fonds de tristesse. Son ingratitude l'accablait. Le travail seul put lui rendre le repos. Aussi avec quel bonheur, elle reprit sa besogne ! Elle ne comprenait pas ce qui lui avait passé par la tête ; et sans la défense que lui avait faite Renotte, elle serait sans cesse revenue sur ce pénible sujet.

L'espiègle Martin lui disait parfois à l'oreille :

« Manette, quand pars-tu ? » et Manette souriait tristement.

XXIII -- La demande en mariage.

L'équipée de Manette resserra les liens entre nos trois amis. Ils étaient rassurés sur l'avenir. Une séparation était désormais impossible. Et, comme le bonheur appelle le bonheur, selon les gens de Trélazé, François donna de ses nouvelles. Il avait fait connaissance avec le champ de bataille, et, à son regret, il en était revenu sans une égratignure.

L'année s'écoula tranquillement ; quoique le bruit du mariage de Renotte se répandît et que chaque mois on en fixât le jour, la fermière riait et gardait le silence.

On venait de tous côtés la demander à Mme de Saint-Cyr, car la jeune fille était si fière que pas un garçon n'aurait osé lui parler.

Les récoltes avaient été magnifiques, les greniers étaient remplis et il y avait un temps d'arrêt dans les travaux. C'était le moment propice pour établir Renotte. Mme de Saint-Cyr manda le gros Nicolas et lui proposa sa gentille filleule pour son fils Jean.

Le gros Nicolas se gonfla, salua jusqu'à terre, et dit sans détour que « son fils Jean avait pensé à Renotte autrefois ; mais que la jeune fille n'ayant point d'argent, il lui avait dit de s'ôter cette idée de la tête ; je crois bien, ajouta le père, qu'il ne l'a pas fait, et aujourd'hui que la fermière a une dot de dix mille francs, elle est parfaite à mes yeux. Mme la baronne sait que dans notre état, il faut des écus, et si j'ai été sévère, je n'en ai pas moins le cœur tendre. »

Le gros Nicolas était un brave homme. Mme de Saint-Cyr loua sa prudence et sa franchise, et il fut décidé que si les jeunes gens étaient d'accord, le mariage aurait lieu à la fin de septembre.

La nouvelle courut le pays avec des commentaires fabuleux. Il n'était question que du bonheur des orphelins : tout leur avait réussi. François lui-même deviendrait officier ; personne ne disait : l'exemple du travail a toujours été dans la famille, les enfants ont été courageux et ils recueillent le prix de leur sagesse. C'est que nous fermons les yeux sur nos fautes, et que nous attribuons presque toujours nos malheurs à autrui.

Sans doute, M. et Mme de Saint-Cyr avaient été de précieux protecteurs pour les enfants de Jacquine ; mais ceux-ci s'étaient constamment montrés dignes de la tendre sollicitude dont ils étaient l'objet.

Quoi qu'il en soit, on s'intéressait à eux, et tous les habitants de Trélazé se réjouirent franchement de voir se terminer si bien une affaire qui avait paru difficile aux plus entreprenants.

Renotte n'en revenait pas de sa fortune. Un regret venait cependant troubler son cœur à chaque minute : « Ma marraine, disait-elle, les parents devraient toujours être là pour voir le bonheur de leurs enfants, et si je ne vous avais pas, je ne me soucierais de rien en ce monde ; mais faut convenir que vous êtes une fameuse marraine ! »

Nous pensons comme Renotte. Mme de Saint-Cyr avait compris dans toute leur étendue les devoirs d'une bonne marraine, d'une mère en Dieu.

Les noces de la jeune fermière devaient être selon cette excellente femme, une fête, un événement dans le pays, afin que les jeunes gens y vissent de leurs propres yeux comment le travail et l'honnêteté sont récompensés.

Le mariage serait célébré dans la petite église du village, et le château de la Volière recevrait la noce ; Mlle Ysabeau sortirait l'argenterie et les nappes damassées ; elle aurait aussi la bonté d'ouvrir ses armoires à deux battants, pour y prendre tout ce qu'il y aurait de meilleur. Les hôtes les plus importants de la basse-cour disparaîtraient pour ne plus revenir.

Élisabeth secondait les projets de sa mère avec un plaisir dont Renotte était toute fière. Elle réclama le droit d'offrir à la mariée sa toilette de noces. Cette toilette ne fut point d'or et de brocard, comme le bruit en courait dans le pays. Un fin déshabillé de mérinos vert, un tablier de soie gorge de pigeon, un bonnet garni de dentelle, et une croix d'or, tels furent les présents que reçut Renotte de son amie d'enfance.

Tailleurs et tailleuses furent fort occupés pendant trois semaines entières. Les mères subirent les exigences de leurs filles. Une invitation au château n'était pas une invitation ordinaire.

Par bonheur, Manette avait un bahut pour recevoir les présents de circonstance. Renotte s'était dit avec raison : « Pendant que je suis encore ma maîtresse, je veux faire de beaux cadeaux à ma meilleure amie. » Et sur ce, elle se rendit chez Mme Moulinet qui l'aida de ses conseils, déploya ses plus belles pièces d'étoffe, et applaudit fort à la générosité de la fiancée.

Il fallait voir notre fermière faire son entrée avec un paquet d'ajustements ! fins droguets, rubans, dentelle et tablier de soie.

Tout en se débattant, Manette ne pouvait détacher ses yeux de si magnifiques choses. Elle riait et pleurait presque, touchait les étoffes, étalait les dentelles, riait encore. Je crois qu'elle aurait volontiers passé la journée devant ses atours, si Renotte n'eût ouvert le bahut, et mis tout en place.

Les préparatifs du grand jour se faisaient au château. Encore une semaine et M. le baron conduirait la gentille Renotte à l'autel. Oh ! si François revenait, que la fête serait belle ! Hélas le piéton ne paraît pas. Martin, l'excellent Martin ne passe pas un jour, sans rôder de côté et d'autre dans l'espoir de le rencontrer, et, s'il l'aperçoit, il court après lui et revient plus triste encore. On n'avait point entendu parler de François depuis six mois. Si Renotte ne pouvait se figurer un champ de bataille, elle savait qu'on y est blessé quelquefois mortellement. L'image de la mort traversait sans cesse son esprit, et pourtant elle conservait un secret espoir ; Manette, bien entendu, espérait aussi, non par complaisance, mais parce qu'il y a des cœurs que la sympathie unit dans l'adversité comme dans le bonheur.

XXIV -- Le retour du soldat.

On était à la veille de la noce, lorsqu'un soldat à la figure brune, à la démarche traînante, entra dès quatre heures du matin dans Trélazé : c'était François.

La porte de l'église s'ouvre, l'angélus sonne. Le son de cette cloche l'émeut, l'attendrit, il s'assied sur un banc et laisse couler ses larmes. Une voix amie le rappelle à lui-même ; c'est celle du respectable curé qui l'a béni au départ, et le bénit au retour.

Quelques instants plus tard, François se dirigeait vers la ferme ; car s'il s'était éloigné lentement des lieux qui l'avaient vu naître, il était impatient d'arriver. Malgré une blessure à la jambe, il court, frappe à coups redoublés, sans souci de l'émotion qu'il va causer.

La fermière réveillée en sursaut, s'écrie : « Manette, c'est lui ! » Elle ouvre la fenêtre, ses yeux rencontrent ceux de son frère. En moins d'instants qu'il n'en faut pour le dire, Renotte accourt et se jette dans les bras du soldat. Manette et Martin ne se font pas attendre. On pleure, on ne dit rien, on s'embrasse, on se regarde, on pleure encore.

Mais Renotte n'avait pas, je crois, gardé le silence plus de cinq minutes dans toute sa vie. La parole lui revint bien vite ; elle accablait François de questions ; « Comment se fait-il que te voilà ?

FRANÇOIS.

Je n'en sais rien au juste : j'ai demandé un congé, et on me l'a accordé sans difficulté !

RENOTTE.

Sais-tu, François, où tu iras demain, et ce que tu verras ?

FRANÇOIS.

Oh ! je resterai ici bien tranquille, et je vous verrai tous les trois.

RENOTTE.

Ton petit doigt ne te dit-il rien ? mon frère.

FRANÇOIS.

Rien du tout.

RENOTTE.

Eh bien ! tu iras, bon gré, mal gré, à la noce de Jean, le fils du gros Nicolas.

FRANÇOIS.

Pour ça, je ne m'en soucie guère.

RENOTTE.

Tu vas t'en soucier tout de suite : la mariée, c'est moi.

FRANÇOIS.

Oh ! par exemple ! il faut convenir que j'ai bien manœuvré. Tu te maries demain ?

RENOTTE.

Et j'étais si triste que tu ne sois pas là ! M. le baron devait me donner le bras ; mais un instant ! je prendrai le tien. Tu mettras ton habit de militaire. Comme ça fera bien ! tu as de belles moustaches, François !

FRANÇOIS.

Et une belle blessure à la jambe !

RENOTTE.

Mon pauvre frère ! tu as donc attrapé une balle ?

FRANÇOIS.

Je n'en suis pas fâché ; ça m'a valu cette croix dont tu ne dis rien.

RENOTTE.

Je ne vois que toi, François, dans ce moment. Martin ira aujourd'hui même chercher le médecin ; nous te soignerons et tu seras bien vite guéri.

FRANÇOIS.

Les soins ne m'ont pas manqué. Figure-toi qu'en arrivant à l'hôpital de Marseille, la tête remplie d'idées noires, je vois venir à moi une sœur de charité qui me dit d'une voix douce : « Mon pauvre François, ça me crève le cœur de vous voir blessé ; mais je suis tout de même bien contente que ce soit moi qui vas vous soigner. » C'était Marceline Housard, du Pont-de-Cé. Je crois qu'on m'aurait permis de regarder dans le paradis, pour voir le bon Dieu et tous les saints, que je n'aurais pas été plus content.

RENOTTE.

Oh ! que si !

FRANÇOIS.

La belle invention que ces sœurs de charité ! Ça vous retourne l'esprit au premier mot. Elles sont adroites comme personne ; et, quand on a la chance d'en trouver une de connaissance, on serait au bout du monde qu'on se croirait au pays. Pauvre sœur Marguerite ! était-elle contente quand je suis parti ! je lui ai promis d'aller voir ses parents... M'as-tu pardonné ? m'avez-vous pardonné ?

RENOTTE.

Mon frère, je suis heureuse comme une reine, maintenant que te voilà, et je te prie de ne pas me parler du passé qui ne reviendra plus.

FRANÇOIS.

Il faut que j'en parle, il faut que tu saches combien a été heureuse pour moi cette épreuve.

Si tu me trouves changé de figure, je le suis bien autrement dans le cœur. J'apporte de la réflexion pour tout le reste de ma vie. Oh ! Renotte, si j'avais suivi ton exemple, si j'avais écouté les conseils de notre respectable curé ! Mais non ! tout ça m'ennuyait. Je voulais m'amuser ; ton ardeur au travail faisait mon supplice ; alors je fuyais. La paresse, voilà ce qui a tout gâté. Ah ! ça m'a coûté cher ! C'est qu'il ne faut pas broncher au régiment ! Faut marcher droit ! Je l'ai compris, et tout de suite je me suis dit : Tu t'ennuyais à la Guiberdière, eh bien ! maintenant tu vas avoir de quoi te distraire pendant sept ans.

Renotte, je veux regagner l'honneur que j'ai perdu ; cette croix me rappellera tous mes devoirs.

François fut interrompu par un homme qui le serrait dans ses bras et l'appelait du nom de frère.

Le fiancé avait tout entendu, et, quoique très heureux de constater les bons sentiments du jeune garçon, il trouvait la conversation un peu longue.

« Allons, allons, dit-il, nous mènerons les deux fermes ensemble ; il n'y en aura pas de pareilles dans le pays. Vive la joie ! vive la France qui a gagné la partie !...

Les jeunes gens n'auraient pas été fâchés de rester seuls. Il ne fallut pas y songer. Le retour de François était un gros événement. Chacun voulait voir un pays qui avait fait la guerre. La croix d'honneur en imposait aux moins indulgents et faisait envie aux plus sages.

Renotte essaya en vain de dorloter un peu son frère. Le soldat souriait à toutes les propositions de sa sœur, et il ne voulait pas perdre un instant pour se mettre au courant de tout ce qui s'était passé depuis son départ.

« En v'là-t-il des histoires », disait Renotte à la fin de chacun de ses récits.

Il n'en faut pas tant pour intéresser le soldat qui rentre dans ses foyers. François ne pouvait se lasser de regarder sa sœur et son frère, la présence de Manette complétait sa joie. Rien n'était changé ; la prospérité seule était entrée dans la maison.

Martin fut obligé de conduire son frère partout ; il lui fit voir les améliorations opérées depuis son départ, et fut heureux de recevoir ses éloges. François, impatient de se remettre au travail, regrettait presque de trouver les choses en si bon ordre. Les champs de l'Algérie qu'il avait admirés et enviés n'étaient déjà plus qu'à l'état de rêve dans son esprit. La mer et son rivage, rien ne pouvait être comparé à ce coin de terre. Il apprit avec satisfaction qu'une autre ferme allait être ajoutée à la Guiberdière, et que sa présence devenait alors un avantage pour les jeunes mariés.

Sans tarder, François monta à cheval, et se rendit au château, où il apprit que Mme de Saint-Cyr s'était employée activement pour lui faire obtenir un congé, et qu'elle avait de tout temps suivi sa conduite. C'est donc à cette femme généreuse que nous devons le retour du remplaçant.

XXV -- La mariée.

Le soleil fait toujours bien ; mais il n'est jamais si beau que lorsqu'il éclaire le bonheur des braves gens.

Le 21 septembre, la campagne avait encore tous ses parfums ; les arbres surchargés de fruits réjouissaient l'œil du passant, les chemins étaient propres, rien ne contrariait les gens de la noce.

On aurait pu voir ce jour-là, dans toutes les maisons de Trélazé, des jeunes filles et des jeunes gens occupés à leur toilette. Une noce au village ! C'est une fête populaire. Ce jour-là les indifférents deviennent des amis. C'est à qui verra la mariée, à qui lui parlera.

Gotton, en sa qualité de voisine, réclama le droit de présider à la toilette de Renotte ; car Manette, à l'en croire, était incapable de se charger d'une affaire aussi importante.

Manette paraît aussi : une métamorphose s'était opérée dans l'humble vachère ; elle causa une surprise générale.

Le fait est que les présents de Renotte, et ce dernier coup de bonheur, l'avaient singulièrement embellie ; et si un peintre impartial avait fait le portrait de la vachère au commencement de cette histoire, il lui en devait un autre ; celui d'une grande et belle paysanne.

On causait dehors, on attendait les maîtres :

« Les voici, les voici !... » crièrent vingt fois les enfants.

Enfin Renotte paraît au bras de son frère, elle est entourée, admirée. François est aussi l'objet d'une curiosité bienveillante.

« Comme cette croix d'honneur vous habille un homme ! » dit le père Tareau, en considérant la sienne.

La cloche de l'église est joyeuse, tout est prêt. En gens bien élevés, M. et Mme de Saint-Cyr sont exacts à l'heure.

Une calèche découverte s'arrête ; la baronne et Mlle Élisabeth sont élégamment vêtues, le baron est en habit. Les seigneurs veulent faire honneur à leurs fermiers. Élisabeth attache au corsage de son amie le bouquet blanc d'où s'échappent de longs rubans d'argent.

Mlle Ysabeau a son plus riche bonnet ; elle porte un châle boiteux dont elle a hérité, il y a trente-cinq ans, et qui ne voit le jour que dans les grandes circonstances.

Renotte est charmante. La vivacité de sa physionomie est tempérée par l'émotion d'un jour si grave, si imposant. Modeste et simple, elle donne le bras à François ; Mme de Saint-Cyr prend celui de Jean, et celui de Martin revient tout naturellement à Manette.

La baronne, qui pense à tout, avait envoyé des fleurs pour parer l'autel où va être béni le mariage de sa filleule ; le vieux curé a revêtu un ornement brodé par la châtelaine et sa fille. Renotte voit tout cela, et regarde sa marraine en souriant.

Tous les cœurs sont émus. Les jeunes filles ont leurs pensées et les mères aussi. Le bonheur de Renotte est un bonheur exceptionnel ; mais toute vie honnête et laborieuse peut trouver sa récompense dès ce monde. Cette vérité développée par le prêtre qui a baptisé Renotte et son mari, est comprise de tous les assistants. On prie pour les jeunes gens, on prie pour soi-même. Que d'amis eut Renotte ce jour-là ! La sacristie n'était pas assez grande pour contenir tous ceux qui voulurent la féliciter, l'embrasser.

Quelle gloire ce fut pour ceux qui savaient écrire de placer leur nom sur le gros registre de la paroisse après celui du baron et de la baronne !

Plus d'un paysan se mordit les doigts d'avoir été paresseux à l'école.

Les jeunes époux montèrent dans la calèche pour se rendre à la Volière. Les fermiers les plus huppés avaient leurs chevaux ; le reste de la noce marchait à pied, violons en tête ; si bien que l'équipage ayant disparu, les jeunes gens exercèrent leurs jambes au beau milieu de la route.

De longues tables, dressées dans la grande cour du château, étaient couvertes de pâtés et de jambons, sans préjudice des rôtis annoncés par le bruit des tournebroches.

Les châtelains honorèrent le repas de leur présence. La mariée était à la droite du baron, et Manette à sa gauche ; Mme de Saint-Cyr avait placé à ses côtés le marié et François. Tout le monde était joyeux et avait bon appétit ; la gaieté augmenta lorsque les maîtres se furent retirés. Les douces impressions que François avait éprouvées autrefois à la table du château, se renouvelèrent et furent partagées par bien d'autres.

Le dîner dura quatre heures, ce qui parut très court aux bons amis de Renotte ; la danse fut un nouveau plaisir auquel jeunes et vieux prirent part.

Le gros Nicolas, qui était encore plus gros ce jour-là, aurait désiré que sa bru vînt habiter tout de suite la ferme qu'il laissait à son fils ; mais Renotte ne voulut point quitter si vite la Guiberdière : c'était son royaume et son berceau ; la nouvelle ferme n'était qu'une conquête. On ne fit point de résistance aux volontés de la jeune femme, et ses amis la ramenèrent sous le toit où elle était née.

Ce serait un plaisir pour nous de suivre Renotte dans sa nouvelle condition ; il ne peut en être ainsi. D'ailleurs nous la connaissons assez pour être sûrs qu'elle fut une femme aussi accomplie qu'elle avait été une jeune fille modèle, et cela nous suffit.

Il est d'autres personnages que nous ne perdrons pas si vite de vue. François, grâce à l'intervention de M. de Saint-Cyr, et grâce à sa blessure, obtint de faire partie de la réserve ; il fut d'un grand secours pour nos jeunes fermiers, et reconquit, par une conduite irréprochable, l'estime qu'il avait perdue par son imprudence.

Manette et Martin, vous n'en serez pas surpris, s'établirent plus tard à la Guiberdière. Renotte n'aurait point vu d'un bon œil une étrangère prendre cette place ; Manette était depuis longtemps une sœur pour elle.

Si la fortune des enfants de Jacquine Goujon était un événement dans le pays ; celle de Manette Constant fut bien autre chose encore ! Chacun racontait son histoire à sa manière.

La bonne fille finit par avoir le sort de tous ceux qui réussissent en ce monde. Une fois devenue maîtresse Martin, on trouva mille raisons en sa faveur.

Le père et la mère de Manette se ressentirent immédiatement et toujours de la fortune de cette enfant dont l'absence avait fait si peu de vide. Ils ne passaient pas un jour sans la bénir.

Renotte avait donc eu raison :

Avec un bon cœur on fait de grandes choses.