: édition ELTeC Gouraud, Julie (-) 29029

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Bibliothèque électronique du Québec, , , . Paris, Librairie Hachette et Cie, 1884 , , . 1884 , , .

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À mademoiselle

Clara Féchoz

comme témoignage

et comme souvenir de notre amitié

I

« Eh bien ! madame, les propriétaires du vieux château sont enfin arrivés. Ce n'est pas dommage, depuis six ans qu'ils s'annoncent. Il est vrai que ce n'est pas un joli château comme le nôtre, mais ce n'est pas une raison pour abandonner son bien comme ça.

« Pacaud a déjà porté des lettres et des journaux. On l'a fait déjeuner pendant que Mme Duquesne (c'est le nom des propriétaires) achevait ses lettres. C'est comme chez nous, on a pitié du pauvre homme qui traîne sa jambe par les chemins, et n'en fait pas moins son service. Il y a pourtant des gens qui voient Pacaud en nage et ne lui offrent pas de boire un coup !

« La dame est venue elle-même apporter ses lettres ; Pacaud n'a pas attendu d'en être prié pour dire tout ce qu'il sait du pays ; puis, il a raconté comment sa femme était morte d'un chaud froid , qu'il restait avec une fille de douze ans, que le malheur d'avoir perdu sa mère avait rendue raisonnable tout d'un coup. Germaine, a-t-il dit, a soin de moi, tout comme ma défunte ; quand je rentre de ma tournée, je trouve le souper prêt, la maison propre. Puis ç'a été le tour de son petit André. Par exemple, il a oublié de dire qu'il avait manqué d'être écrasé par un chariot en voulant garer le vieux Thomas, qui s'était embourbé dans un mauvais chemin.

« Lorsque madame lui a demandé des nouvelles de son garçon qu'il avait amené jusqu'à la grille du château, il a redoublé ; ce n'est pas étonnant, car madame avait l'air de l'écouter avec plaisir.

« C'est la vieille Modeste qui m'a conté tout ça.

« Les enfants sont venus rejoindre leur mère, -- bien sûr c'était pour voir Pacaud. La petite demoiselle s'appelle Marthe et son frère Paul, il est l'aîné. Enfin, madame, la mère et les enfants ont tout à fait plu à Pacaud, et moi, qui ne les ai pas encore vus, je me réjouis de leur arrivée ; ça va faire des amis pour nos enfants. Ah ! j'oubliais : il y a aussi la sœur de monsieur, une veuve qui n'est ni jeune ni vieille ; elle se nomme Mme Gilbert. »

Il faut croire que tous ces détails n'étaient pas indifférents à Mme Vaslin, dont la propriété était voisine de celle de la famille Duquesne, car elle laissa la bonne Agathe dire tout ce qu'elle venait d'apprendre des étrangers.

Plusieurs semaines s'écoulèrent sans que les voisins témoignassent les uns les autres le désir de faire connaissance.

Les gens du pays ne se contentèrent pas des renseignements de Pacaud, ils s'adressèrent à Antoine, le jardinier et le gardien du vieux château. Le rapport d'Antoine fut aussi favorable que celui de Pacaud : c'étaient des gens bien comme il faut ; ils lui donneraient autant d'aides qu'il lui en faudrait pour entretenir les jardins ; Madame aimait beaucoup les fleurs : elle en voulait de toutes les saisons.

« Je ne travaillerai plus pour les merles et les moineaux, disait le bonhomme ; je n'irai plus à la ville vendre mes légumes et mes fruits à des gens qui osent les marchander, et qui ne sont pas dignes de les manger. »

La joie fut générale lorsqu'on vit ouvrir toutes les fenêtres du château et qu'on entendit rouler une voiture attelée de deux beaux chevaux.

« À la bonne heure ! dit une bonne femme du voisinage, je les verrai passer, je les saluerai, et s'il leur prend fantaisie d'entrer chez la vieille Brigitte, ils verront qu'elle n'est pas une sans-soin. »

C'était la première fois que Marthe et Paul se trouvaient en plein champ ; les promenades du bois de Boulogne s'effacèrent promptement de leur souvenir ; s'ils en parlaient, c'était avec un certain dédain, les petits ingrats.

L'âne mis à leur disposition fut déclaré préférable au landau, dans lequel ils étaient pourtant si heureux de monter par une belle soirée de juillet ! Antoine avait préparé un petit jardin dans le grand jardin ; des arrosoirs, des bêches et des râteaux attendaient les petits jardiniers ; un mouton, au cou duquel Marthe s'empressa d'attacher un grelot, des lapins, des poules, toute une basse-cour enfin. Que de plaisirs nouveaux pour ces petits Parisiens !

C'était encore un plaisir de guetter Pacaud du haut de la terrasse et d'annoncer son arrivée. On en vint bientôt à l'intimité ; Marthe demandait sans cesse d'aller voir Germaine et André. Un jour donc, Mme Duquesne et ses enfants montèrent dans une de ces voitures légères qui passent par tous les chemins ; et une demi-heure plus tard, ils arrivaient devant une maison de pauvre apparence, mais dont l'extérieur était soigné ; les murs étaient tapissés d'espaliers de poires, et une haie de rosiers donnait une apparence de coquetterie à la maison. Il n'y avait personne au logis ; une voisine appela Germaine, et engagea les visiteurs à entrer chez, elle, en attendant la petite. « Elle est allée laver au ruisseau, la brave enfant ; mais ce n'est pas loin d'ici, nous la verrons paraître dans quelques instants. »

Nul doute que la bonne voisine n'eût énuméré toutes les qualités de la fille de Pacaud, si celle-ci lui en eût laissé le temps.

Quelques minutes plus tard, en effet, on aperçut Germaine pliant sous une charge de linge à peine essoré, si bien que son jupon et son tablier étaient mouillés ; son frère portait le battoir et le savon. La jeune fille s'empressa de déposer le linge sur la haie d'un petit potager, ouvrit la porte de sa maison et pria Mme Duquesne et les enfants d'entrer et de s'asseoir pendant qu'elle irait changer de jupon.

Dès que Germaine eut disparu, Marthe dit à sa mère :

« Qu'elle est gentille ! que je l'aime ! mais comment sait-elle déjà laver du linge ?

-- Ma mignonne, la nécessité et la bonne volonté sont deux grandes maîtresses ; et puis, il est probable que cette petite a vu sa mère laver ; et peut-être même s'y est-elle exercée sous ses yeux. La propreté de la pièce où nous sommes prouve que Germaine ne craint pas sa peine.

-- Oui, elle est propre, dit Marthe en regardant autour d'elle.

-- Pourquoi le petit garçon s'en est-il allé ! j'aurais voulu lui parler.

-- Le pauvre enfant n'est pas habitué à voir si nombreuse compagnie. Je dirai à Pacaud de nous amener ses enfants un de ces matins, il les prendra à son retour ; alors, mes chéris, vous ferez connaissance avec le frère et la sœur.

-- Oh ! chère maman, que vous êtes bonne ! »

Germaine revint après avoir changé de vêtements. Tout en répondant aux questions que lui adressait Mme Duquesne, elle suivait attentivement la marche de l'aiguille du coucou.

« Nous vous gênons peut-être, mon enfant ?

-- Oh non ! madame, je suis bien contente de vous voir, vous, mademoiselle et monsieur ; le père nous parle souvent de vous et de Mlle Ursule. Seulement, je vous demande la permission de mettre la marmite au feu, car le père a grand-faim quand il rentre.

-- Certainement, ma chère petite ; faites vos affaires comme si nous n'étions pas là. »

Germaine profita de la permission qui lui était donnée.

Cette enfant savait tout ce que savent les petites paysannes de son âge ; mais Marthe, qui n'avait vu que Sylvie, la cuisinière du vieux château, toucher aux casseroles et aux marmites, était émerveillée du savoir-faire de la villageoise.

Lorsque Germaine invita ses hôtes à venir prendre une tasse de lait sous la tonnelle, Paul s'écria : « Quel bonheur ! car j'ai joliment soif, mais je n'osais pas le dire.

-- Vous avez une vache ? demanda Mme Duquesne.

-- Oh ! non, madame ; ces bêtes-là coûtent trop cher ; et d'ailleurs, nous n'aurions pas assez d'herbe pour la nourrir ; c'est ma tante Julienne qui nous donne du lait de sa vache grise : une fameuse vache, allez ! »

Des bols de faïence épaisse, des cuillers d'étain et du pain bis et dur furent mis sur la table ; les enfants regardèrent leur mère, et la voyant porter le bol à ses lèvres, ils n'hésitèrent pas à suivre son exemple. Le lait de la Grise fut déclaré exquis.

André demanda la permission à Mme Duquesne d'aller avec M. Paul jusqu'à l'entrée du chemin, pour voir si le père arrivait.

Cette permission fut gracieusement accordée. Pacaud ne tarda pas à paraître ; il était couvert de poussière de la tête aux pieds, et quoique chargé de paquets, il marchait aussi vite que peut marcher un pauvre boiteux.

Pacaud était aussi bien commissionnaire que facteur.

« Pacaud, lui disait une voisine, apportez-moi un pain de six livres ; vous passez devant le boulanger, ça ne vous retardera pas. »

Une autre le priait de lui prendre un paquet de chanvre chez l'épicier, et jamais le brave homme ne refusait de rendre service à ses voisines indiscrètes. Il faut dire que tant d'obligeance n'était pas tout à fait désintéressée : les voisines étaient bonnes pour ses enfants.

La figure du piéton s'épanouit en voyant M. Paul avec André ; il hâta le pas pour saluer la belle compagnie qui l'honorait de sa visite, et s'étant débarrassé de sa sacoche, il se disposait à s'asseoir lorsque Germaine lui dit :

« Oh ! non, père, ne t'assoie pas, tu es en nage ; madame permettra bien que tu ailles te changer ; pendant ce temps-là, je te servirai ton dîner.

-- Certainement, mon enfant ; nous allons voir votre petit potager qui me paraît très bien cultivé, et nous reviendrons faire notre visite à votre père. »

Mme Duquesne rentra une demi-heure plus tard ; elle loua Germaine et André de la manière dont ils entretenaient leur potager ; à l'en croire, Antoine n'avait pas de plus belles laitues.

Mme Duquesne invita Pacaud à amener ses enfants au vieux château, le dimanche suivant. Le brave homme s'excusa d'abord, puis, comme c'était bien probable, il finit par accepter une si belle invitation.

« Je les connais bien, dit-il à Germaine lorsqu'ils furent seuls, c'est du bon monde, ces gens-là : pas méprisants, généreux. Que Dieu les bénisse ! »

II

M. et Mme Duquesne distinguèrent parmi leurs voisins la famille Vaslin. Aux visites de politesse succédèrent bientôt des rapports plus intimes, dont le but était de réunir les enfants. Paul ferait de bonnes parties avec Auguste ; et Marthe, qui entrait dans sa douzième année, ne dédaignerait pas Marguerite qui n'avait que dix ans. Effectivement, d'aimables relations s'établirent entre les deux familles ; les enfants s'entendaient très bien et les parents s'appréciaient réciproquement ; on en vint bientôt à une cordiale intimité.

Après avoir constaté la beauté de Mme Duquesne, on était frappé de la tristesse de son sourire.

« Que peut-il manquer à cette aimable femme ? dit Mme Vaslin ; son mari paraît un excellent homme, ses enfants sont charmants ; Marthe sera jolie comme sa mère ; Paul est un garçon plein de vie, et déjà fort avancé pour son âge ; d'où peut donc venir la tristesse de cette aimable femme ?

-- Ah ! dit Mlle Lucie, vieille amie qui passait la belle saison avec la famille Vaslin, espèce d'arachné qu'on trouvait toujours à son métier de tapisserie, il n'y a personne en ce monde qui n'ait un petit coin d'amertume dans le cœur ; seulement tout le monde n'est pas trahi par des yeux comme ceux de Mme Duquesne. »

De l'antichambre au salon, il n'y a qu'un pas. Pendant que la famille Vaslin cherchait à pénétrer la cause de la tristesse de Mme Duquesne, Ursule s'empressait de dire à Mlle Agathe, la bonne de Marguerite, que Mme Duquesne était venue au vieux château contre son gré, parce que monsieur était fou de chasse, que le voisinage de la forêt allait amener des chasseurs, et que la chasse ne convenait pas à monsieur, très délicat de santé.

« Nous en verrons de belles ! ajouta Ursule, tous les amis de monsieur arriveront avec leurs chiens, dès que la chasse sera ouverte ; ce sera un train, un sabbat dès le point du jour ; et ma chère maîtresse, ajouta tristement Ursule, n'aura plus de repos ; elle ne se plaindra pas ; alors, c'est impossible que monsieur s'en doute, car madame reçoit les chasseurs de bonne grâce ; elle pousse même quelquefois la complaisance jusqu'à suivre la chasse pour faire plaisir à son mari. »

Ainsi prévenus par le rapport d'Ursule, les voisins observèrent combien en effet la délicatesse de M. Duquesne était peu en rapport avec sa passion pour la chasse.

Il ne se passa bientôt plus de semaine sans que les voisins vinssent les uns chez les autres.

Cette première année de séjour au vieux château s'écoula paisiblement : se promener dans les bois, voir moissonner, voir vendanger, tels étaient les plaisirs de Marthe et de Paul.

M. Duquesne tirait de temps en temps un coup de fusil ; sa femme se persuada qu'il avait renoncé à la chasse, et elle s'en réjouissait. Il n'en était rien : un étranger étant venu dans le pays, fut présenté par ses amis dans tous les châteaux du voisinage : le comte de M... était un chasseur passionné, qui possédait de magnifiques chasses en Moravie, et chaque année il réunissait chez lui tous les chasseurs de la contrée.

Les récits de l'étranger étaient d'autant plus merveilleux que personne ne pouvait le contredire.

À partir de ce moment, on ne parla que chasse dans le pays.

Des invitations furent adressées à tous les chasseurs connus.

Une grande chasse fut organisée, elle eut un plein succès.

M. Duquesne se crut obligé d'adresser une invitation au comte de M... et d'organiser avec lui une chasse. L'empressement et le bon gré que mit sa femme, à tout disposer dans sa maison ne permirent pas à son mari de se douter combien cette réunion de chasseurs était peu de son goût ; loin de là, cette chasse lui causait une sorte d'effroi qu'elle confia à sa vieille Ursule.

Ursule, tout en partageant les appréhensions de sa maîtresse, s'efforça de la rassurer :

« Monsieur était si bon chasseur ! Les chiens si bien dressés, et enfin monsieur avait besoin de distraction. »

Le jour de la chasse est fixé ; quelques jeunes femmes ont accepté d'aller, en voiture découverte, prendre leur part d'un lunch que l'on a décidé d'offrir aux chasseurs au milieu des bois. Paul, qui a un petit cheval, accompagnera ces dames. Mais pourquoi son ami Auguste ne serait-il pas de la partie, puisque lui a aussi un petit cheval, que M. Tisseron, le maître d'équitation, a déclaré capable de figurer sur un champ de bataille ? Paul se charge d'obtenir la permission ; il prie, il supplie, et il obtient qu'Auguste l'accompagne.

On est aux premiers jours d'octobre ; le temps est splendide, les aboiements des chiens annoncent au point du jour le départ des chasseurs. Bourgeois et paysans sont aux fenêtres pour les voir passer.

Paul et Auguste eussent été bien heureux de les suivre, mais ils étaient trop jeunes.

« L'année prochaine, disaient-ils, on nous donnera peut-être un fusil. »

La chasse est commencée : les coups de fusil se succèdent, les victimes sont nombreuses et quelques heures plus tard, on fait halte chez le garde forestier ; chacun raconte ses émotions, compte ses trophées ; on étale sur l'herbe les lièvres, les perdreaux, les faisans ; les dames, qui ont été exactes au rendez-vous, complimentent les chasseurs et caressent les chiens.

On fait honneur aux fruits, aux gâteaux et surtout aux rafraîchissements. Puis le moment de se séparer arrive : les messieurs se remettent en chasse, les dames remontent en voitures et les deux enfants à cheval.

Mme Duquesne et Mme Vaslin se félicitèrent d'avoir procuré à leurs petits cavaliers un plaisir qui n'avait eu aucun inconvénient.

Au sortir de la forêt, un paysan signala au cocher une vache effarée courant dans un champ peu éloigné de la route que suivaient ces dames.

« Pressez les chevaux, dit Mme Duquesne ; nous avons le temps d'arriver au village. »

Le cocher obéit, mais pas assez vite toutefois pour s'éloigner du champ où la vache affolée courait en tous sens. D'autre part, les enfants effrayés dirigeaient mal leurs montures. Un jeune garçon témoin de ce qui se passe accourt, il saisit le cheval de Paul par les naseaux sans pouvoir s'en rendre maître ; Paul veut mettre pied à terre, il embarrasse son pied, et tombe en jetant un cri.

« Mon fils est mort ! » s'écrie Mme Duquesne, mais le regard de son enfant la détrompe.

À ce moment, il n'y a que des femmes au village : mais c'est assez ; elles s'empressent autour de l'enfant, s'efforcent de rassurer la mère qu'elles distinguent au milieu des autres dames. Paul prend la main de sa mère, il lui sourit, quoique la douleur lui arrache des larmes. Auguste pleure aussi : il ne montera plus à cheval.

Le château de Mme Vaslin étant le plus proche, on y ferait une halte. Mme Duquesne souhaitait d'y arriver promptement, mais la prudence ne le permettait pas.

Dès que les domestiques aperçurent la voiture qui s'avançait au pas, ils soupçonnèrent qu'un malheur était arrivé. Ils connurent bientôt la vérité et l'accueillirent avec une sympathie à laquelle eût été sensible Mme Duquesne, si elle avait pu éprouver un autre sentiment que celui de sa propre douleur.

Le fils du jardinier monte aussitôt à cheval et part au galop pour chercher le médecin. Le messager n'était pas à moitié chemin, lorsqu'il le rencontra ; il l'informa de ce qui était arrivé à M. Paul.

M. Thomas était un vieux praticien, ancien major de l'armée ; il pratiquait avec un égal succès la médecine et la chirurgie ; son cabriolet et son cheval attestaient des habitudes de simplicité qui le faisaient passer pour un original ; mais M. Thomas était réellement un homme modeste et de bon sens. Après une absence de quinze années, il était rentré dans sa ville de Chinon, comme il disait, pour se rendre utile à ses concitoyens, mais il ne restait guère à la ville ; il avait la confiance des gens de la campagne, il ne se passait pas un jour qu'on ne le rencontrât dans les chemins.

Le docteur arriva promptement près de Paul, quoiqu'il fût loin de prévoir la gravité du mal. Il observa le blessé en silence et finit par dire en souriant :

« Voilà un prisonnier dont je tâcherai d'obtenir promptement la liberté.

-- Comment ! fit Mme Duquesne, je ne peux pas emmener mon fils chez moi ?

-- Madame, la prudence s'y oppose ; d'ailleurs, il me semble que jamais prison ne fut mieux choisie que celle-ci : une belle chambre, vue sur le parc, gardes-malades dont la présence chassera l'ennui de la réclusion à laquelle M. Paul est condamné. Ah ! la prison ! je le sais par expérience, elle n'offre jamais de semblables douceurs ! Allons, monsieur Paul, du courage ! montrez-vous homme ! »

En dépit des paroles du docteur, tous les assistants furent consternés. Il était évident que la blessure était grave.

Les petits amis du blessé n'osèrent pas approuver hautement l'ordonnance du docteur Thomas ; mais cette ordonnance augmenta beaucoup la considération qu'ils avaient déjà pour lui ; néanmoins, lorsqu'il les pria de sortir de la chambre et qu'ils entendirent les cris de Paul, ils accusèrent le médecin de trahison, et ils allèrent se plaindre à Agathe. Leur bonne eut beaucoup de peine à leur faire comprendre l'utilité de l'opération que subissait leur ami ; mais lorsqu'un peu plus tard, ils revirent Paul étendu dans son lit, ils se rassurèrent.

Cependant Marthe était inconsolable.

« Si mon frère allait mourir ! s'il ne pouvait plus marcher, comme le vieux monsieur qu'on porte à l'église et qu'on vient chercher quand la messe est finie ! S'il était seulement comme Pacaud ! Mon Dieu, que j'ai de chagrin ! »

Quoique plus réservée, Marguerite avait aussi beaucoup de chagrin, elle pleurait.

« Je voudrais bien consoler Marthe, disait-elle à sa bonne, mais je ne trouve rien.

-- Tranquillise-toi, ma sœur, lui disait Auguste, Ursule assure qu'à notre âge on se raccommode vite ; nous ferons encore de bonnes parties, va ! »

Marthe avait disparu.

« Où est-elle ? dit Marguerite.

-- Elle pleure dans sa chambre ; allons la chercher. »

Effectivement, ils trouvèrent Marthe tout en larmes ; ils essayèrent, mais en vain, de lui faire partager l'espoir que Paul leur serait bientôt rendu.

Chaque fois que la pauvre petite voyait Pacaud, ses yeux se remplissaient de larmes.

« Oh ! pensait-elle, si mon frère était comme ça ! »

Cependant le docteur avait constaté que la jambe n'était pas cassée de la façon la plus grave, et que l'enfant serait transportable dans six semaines.

Mme Vaslin avait accueilli ces paroles comme une bonne amie : n'était-il pas tout simple que ses chers voisins trouvassent l'hospitalité chez elle ? quelle consolation pour ce petit blessé d'être si bien entouré ! Si une mère pouvait oublier que son fils est victime d'un si grave accident, Mme Duquesne se fût trouvée heureuse sous le toit de ses amis.

La famille Vaslin n'était pas, comme disaient les gens du pays, une famille à la mode. Les maîtres étaient simples dans leurs goûts et leurs habitudes ; leurs domestiques subissaient cette heureuse influence. Mlle Agathe et les autres femmes de la maison conservaient le bonnet du pays.

Ursule était accourue pour soigner son garçon ; elle s'appropria le titre de garde-malade et prit une autorité dont Mme Duquesne et son amie étaient trop touchées pour chercher à l'amoindrir.

III

Un peu plus tard, le silence de la chambre où était Paul fut troublé par l'arrivée des chasseurs. Ils apprirent promptement le malheur du pauvre enfant. À l'enthousiasme succéda la consternation. M. Duquesne et son ami entrèrent aussitôt dans la chambre du petit blessé : l'un avait l'air d'un père, désolé qui croit que son enfant sera infirme ; et l'autre, d'un ami presque honteux que son fils eût échappé à un semblable accident. Le comte autrichien se retira aussitôt que la convenance le permit.

Quelques jours après, M. Duquesne se disposait à retourner chez lui avec sa petite Marthe. Marguerite, encouragée par sa mère, déclara que c'était impossible. Paul, disait-elle, aura plus de courage et de patience si nous sommes là toutes les deux. Tout le monde fut d'accord sur ce point. Effectivement, lorsque le pauvre petit blessé apprit que sa sœur resterait aussi longtemps chez Mme Vaslin qu'il y resterait lui-même, sa physionomie prit une expression de sérénité qui ne permit plus à ses parents de songer à ce qu'ils appelaient une indiscrétion.

Le docteur se montrait satisfait de l'état de son malade ; mais lorsqu'on lui demandait s'il boiterait, il répondait d'une manière évasive qui ne rassurait personne.

M. Duquesne ne passait pas plus de deux jours sans venir voir son fils ; les domestiques du Vieux Château ne se contentaient pas des nouvelles que leur apportait leur maître ; Sylvie partait au point du jour, et le plus souvent dans l'obscurité, sous prétexte d'avoir besoin de parler à madame pour des affaires de ménage, et le bon Pacaud était heureux que son service l'obligeât à aller chaque jour chez M. Vaslin.

Un jour, Paul voulut le voir.

« Eh ! bien, mon pauvre Pacaud, me voilà boiteux comme vous !

-- Oh ! que non, monsieur Paul ! mais après tout, vous voyez que ça ne m'empêche pas de faire mon service et d'aller vous voir quelquefois avec mes enfants ; mais je conviens que lorsqu'on est riche comme vous, c'est plus agréable de ne rien faire.

-- Ne rien faire, Pacaud ! Y songez-vous ? moi, qui voulais être officier ! Oh ! Pacaud, que j'ai de chagrin ! Mais il ne faut pas le dire, entendez-vous ?

-- Non, monsieur Paul », dit Pacaud en s'essuyant les yeux.

Si Mme Duquesne n'eût pas eu le cœur brisé, elle se fût trouvée heureuse chez ses voisins. Ce fâcheux accident avait établi entre les deux mères des liens qui devaient toujours subsister.

« Quelles aimables gens ! disait Mme Duquesne à son mari ; cet intérieur est un modèle : le dévouement des serviteurs égale la bonté des maîtres ; le respect s'ajoute à l'affection ; chacun accomplit sa tâche, comme M. Vaslin, qui s'est fait le précepteur de son fils. »

Toutes les conversations du mari et de la femme se terminaient par ces mots : Notre fils sera boiteux !

Rien n'était négligé par les parents pour faire prendre patience à l'enfant : lectures intéressantes, albums de gravures, et surtout la présence de Marthe et d'Auguste.

Les six semaines qui semblaient ne devoir jamais s'écouler eurent une fin comme les autres.

M. Thomas a fixé le jour où son malade se lèverait et marcherait.

Après avoir si vivement désiré ce jour, parents et amis le redoutaient : Ce cher enfant serait-il boiteux ? telle était la question que chacun se posait à soi-même.

Marthe et son amie sont venues sur la pointe du pied dans la chambre qui précède la chambre de Paul. Elles trouvent le temps long ; on ne parle pas ! Si Marthe regardait par le trou de la serrure ? mais elle rougirait de commettre une pareille action.

Cette porte s'ouvre enfin ! Paul s'appuie sur le bras du docteur Thomas. Hélas ! le cher enfant boite, mais non pas de la façon la plus fâcheuse ; sa physionomie n'accuse aucune tristesse ; il est si heureux d'en avoir fini avec l'immobilité ! Et puis, Paul voyant le chagrin de ses parents dissimule la douloureuse impression que lui cause son infirmité.

« Marthe, je suis bien content, dit-il à sa sœur. »

La réponse fut un sanglot.

« Tu pleures parce que je boite un peu ? Crois-tu donc que nous ne nous promènerons plus ensemble, ma chérie ? Un frère qui boite est-il donc si désagréable ? Tu ne crains plus maintenant de me voir entrer à Saint-Cyr. Je ferai mon chemin au pas. J'ai de beaux projets, je te conterai tout cela ; en attendant, viens m'embrasser et me demander pardon de m'avoir si mal reçu. »

Marthe se jeta dans les bras de son frère.

« Allons, ma chérie, maman dit qu'il ne faut pas être ingrats, mais remercier Dieu de m'avoir préservé d'un plus grand malheur. »

Cette petite scène se passait devant la famille et les amis ; les domestiques étaient présents aussi ; ils admiraient le courage et l'énergie de l'enfant.

« Est-il aimable et gentil ! » disait la bonne Ursule.

Mme Duquesne avait disparu ; Paul et Marthe allèrent la trouver dans sa chambre.

« Voyez, mère chérie, avec quelle grâce marche votre petit garçon, et ce n'est que son coup d'essai ! et puis le docteur prétend que l'habitude est une seconde nature. Soyez tranquille, j'irai moins vite qu'Auguste, mais je ferai mon chemin. Je ne sauterai plus par-dessus les baies, je ne serai plus si hardi pour grimper dans les arbres ; mais comme ces plaisirs ne seraient plus de mon âge dans quelques années, j'y renonce sans trop de regret dès à présent. »

Ursule pleurait de joie et de chagrin aussi, en entendant si bien parler son garçon.

« Ah ! oui, disait en elle-même la vieille bonne, nous l'avons échappé belle ! Eh bien ! il est boiteux, voilà tout. J'en connais plus d'un dans le pays et à Paris qui marchent droit et sont boiteux d'esprit et de sagesse. Madame en connaît aussi. Il faut nous réjouir ; ça n'est pas facile, j'en conviens, mais c'est tout de même, je suis joliment contente ! Je vais préparer la table comme pour un jour de fête, c'en est bien un ; je vais cueillir des fleurs. »

Tout en s'entretenant en elle-même de son bonheur, la vieille Ursule essuyait de temps en temps une larme.

Le dîner fut un dîner de fête, comme l'avait annoncé Ursule ; le docteur Thomas était à côté de Paul ; il entretenait la gaieté des convives par des histoires, véritables ou de sa façon ; mais ces histoires ne permettaient à personne d'être triste. Marthe riait de tout son cœur ; Paul lui faisait de petits signes de tête comme pour l'encourager.

Quelques jours plus tard, Mme Duquesne et ses enfants quittaient leurs amis ; ils avaient eu le temps de s'apprécier ; il n'y eut point de ces découvertes capables de nuire à l'intimité due à une circonstance si fâcheuse. On s'était vu de près, parents et enfants avaient vécu dans une parfaite intelligence. L'accident dont Paul avait été frappé permettait de connaître les moindres nuances de son caractère. Quelle énergie avait montrée ce garçon de douze ans ! quels tendres soins avait prodigués la mère à son cher fils et comme cette petite Marthe aimait son frère ! Quelle charmante enfant ! elle était aussi bonne que jolie ! Quant à M. Duquesne, il était si malheureux d'avoir consenti à l'organisation de cette chasse et d'avoir permis à Paul de la suivre, qu'il inspirait à ses voisins une véritable compassion.

Une seule personne se montrait sévère pour l'infortuné père, c'était sa sœur : pourquoi s'était-il laissé séduire par cet étranger ? S'il s'était contenté, comme toujours, d'aller à la chasse le fusil sur l'épaule, en compagnie de ses bons chiens Argus et Nera, on n'aurait point à déplorer l'accident dont ce gentil garçon était victime.

Mme Gilbert était française jusqu'à la partialité ; les Français n'avaient rien à apprendre des autres, soit en affaires ou en plaisirs, et pouvaient apprendre tout aux autres ; et puis, ces chasses princières n'étaient pas faites pour des bourgeois. Sans qu'elle s'en expliquât avec son frère, il était aisé de pénétrer sa pensée.

Quoique les voisins se fussent quittés dans les termes les plus affectueux, Mme Vaslin craignait que les Duquesne n'eussent plus le même empressement à franchir la distance qui les séparait. Il n'en fut rien. Les enfants étaient toujours aussi impatients de se voir. La longueur des jours ayant sensiblement diminué, il fut convenu que chacun apporterait son bonnet de nuit. Découcher ! quel plaisir ! comme tout est beau et bon chez les autres ! et puis, les meilleurs écoliers ne sont pas fâchés de perdre de vue leurs livres et leurs cahiers. Marthe et Marguerite avaient donc chacune à leur tour la mission de veiller à tout ce qui pouvait être utile ou agréable à leurs hôtes.

Pendant que tout rentrait dans l'ordre au Vieux Château, M. Duquesne méditait une réforme qui surprendrait tout le monde ; il allait vendre ses chiens de chasse, ou les partager entre ses amis, il se reprochait amèrement d'avoir été cause d'un accident qui pouvait entraver la carrière de son fils.

Mme Duquesne essaya, mais en vain, de faire renoncer son mari à prendre une mesure si extrême :

« Que feriez-vous donc, mon ami, disait-elle, si notre cher enfant était mort ?

-- Ce raisonnement ne me convainc pas du tout. Je suis inconsolable d'avoir été l'occasion de ce qui est arrivé à mon fils. »

Ce qui fut dit fut fait : Argus, Gueule-Noire, Intrépide, Rusé et Sans-Peur partirent un matin pour se rendre chez divers voisins, amateurs de bons chiens de chasse.

Diane seule fut conservée, parce qu'elle avait gagné les invalides.

Le départ des chiens fut un moment presque solennel.

Bastien, qui en avait dressé plusieurs, ne se gêna pas pour essuyer une larme ; il plaida, mais en vain, la cause de Gueule-Noire et d'Argus ; la résolution de son maître était inébranlable. Il obtint seulement de ne pas les conduire à leur destination ; cette faveur lui fut accordée.

La vieille Ursule, qui ne songeait qu'au bien-être de sa maîtresse, ne dissimula pas sans peine la joie que lui causait le départ des chiens :

« Ils ne nous réveilleront plus avec leur vacarme ; ce n'est certes pas la bonne Diane qui fera du train, puisqu'elle dort toute la nuit et toute la journée ; elle n'est plus sensible qu'à sa pâtée et à mes caresses. »

Quoique l'automne fût d'une beauté exceptionnelle, Paul pressa ses parents de rentrer à Paris ; il voulait être arrivé pour la rentrée des classes.

Après réflexion, les parents cédèrent aux instances de leur fils, quoiqu'il semblât avantageux pour lui de respirer le plus longtemps possible l'air de la campagne ; mais ils craignaient de l'affliger en constatant sa faiblesse, faiblesse causée par son infirmité. On partirait donc, mais pas sans aller voir Pacaud et la gentille Germaine. Toute la famille se rendit chez le piéton, où les attendait une collation.

Germaine fut très émue en voyant que le petit Monsieur boitait ; elle se consola en se disant qu'il ne serait pas obligé, comme son père, de faire des lieues chaque jour et par tous les temps, et enfin que M. Duquesne avait une voiture et de beaux chevaux.

Il eût été difficile, sinon impossible, de convaincre Germaine que la plus belle voiture et les plus beaux chevaux ne valent pas deux bonnes jambes. Elle ne comprenait pas non plus le chagrin que Marthe ne parvenait pas à dissimuler.

On se quitta en se disant : « À l'année prochaine. »

IV

Paul semblait peu soucieux de son infirmité ; mais ses parents en jugeaient autrement. Devaient-ils laisser leur fils suivre les classes du collège, ou lui donner un maître chez eux ?

Dès que l'écolier eut connaissance de ce projet, il conjura ses parents de ne pas le séparer de ses camarades.

« Ne suis-je pas bien portant ? on n'écrit pas avec son pied ! Mon professeur aurait trop de chagrin s'il ne me retrouvait pas dans sa classe ; il est si bon, M. Morin ! Il aime ceux qui travaillent, et moi, je veux travailler ferme.

-- Si tes camarades te font du mal ? interrompit Marthe.

-- N'aie pas peur ; nous ne sommes pas si méchants, nous autres garçons. Vois d'ailleurs comme je marche vite ! »

L'enfant ayant gagné son procès, rentra comme externe au collège ; sa mère avait besoin de recevoir son baiser du matin et celui du soir, de lui rendre des soins qu'une main étrangère n'eût pas su lui rendre.

Paul fut accueilli par ses camarades avec les marques d'une véritable sympathie. Son professeur, qui voyait en lui un lauréat du grand concours, le reçut comme un père qui retrouve son fils, après l'avoir cru perdu.

Il va sans dire que Paul raconta, et raconta plus d'une fois, comment l'accident était arrivé ; mais il faut l'avouer, la description d'une si belle chasse fit vite oublier aux écoliers que leur camarade revenait de vacances avec une infirmité. Si Paul n'avait pas été un écolier modèle, sa présence eût compromis le silence de la classe.

Cependant, l'état de ce cher enfant assombrissait l'intérieur de ses parents. Après s'être entretenus de cet accident avec leurs amis, il fallait encore répondre aux questions des indifférents.

L'année se passa mieux que M. et Mme Duquesne ne l'avaient espéré. Paul tenait le premier rang de sa classe ; sa croissance rapide ne nuisait point à sa santé. Cette croissance consolait l'enfant :

« Je ne serai donc pas, pensait-il, un petit boiteux.

-- Non, mais un beau jeune homme », disait Marthe.

M. Morin n'avait pas trop présumé de l'avenir de son élève : il fut, pendant les trois dernières années de collège, deux fois lauréat du grand concours. Quelle joie pour ses parents et pour sa sœur, quel bon exemple pour Auguste, qui, lui aussi, fut nommé au grand concours ! Cependant, Paul était triste en songeant que son infirmité lui fermerait la porte de l'école de Saint-Cyr.

Quoique le moment de quitter le collège ne fût pas encore venu, les parents s'inquiétaient du choix d'une carrière pour leur fils. À toutes les questions qu'ils adressaient à Paul, il répondait : « Je veux être un savant ; avoir un beau cabinet, beaucoup de livres, des oiseaux empaillés et un bureau comme celui de M. Halouin. »

Cette prétention à la science fut d'abord prise comme une plaisanterie, mais le temps devait la justifier.

Le retour à la campagne était une fête pour les voisins... Le séjour que la famille Duquesne avait fait chez M. Vaslin avait resserré les liens d'amitié entre les parents et les enfants ; et quoique la distance qui les séparait ne fût pas grande, on résolut de demeurer les uns chez les autres un certain temps ; les papas iraient chaque semaine s'assurer que l'ordre régnait chez eux.

Cette combinaison enchanta les enfants.

« C'est comme si nous étions frères et sœurs, disait Marguerite à Marthe, et elles s'embrassaient.

-- Ce qui n'empêche pas que vous n'êtes pas toujours d'accord, mesdemoiselles, fit malicieusement Auguste.

-- Bah ! mon frère, ces petites querelles entretiennent, dit-on, l'amitié. »

Les regrets qu'inspire la fin des beaux jours s'effacèrent promptement. Les soirées passées dans une société si aimable étaient un plaisir nouveau, que parents et enfants appréciaient.

Pendant que M. Duquesne et M. Vaslin jouaient au trictrac, les mamans et les enfants entouraient une table : les dames travaillaient le plus souvent pour les pauvres du village ; Paul ou Auguste faisaient la lecture à haute voix ; cette lecture était souvent interrompue par une question de Marthe ou de Marguerite.

Un soir qu'on était en train de rire et de causer, Paul adressa la question suivante à son père :

« Quels sont donc les hommes boiteux de l'antiquité qui ont laissé un nom ? Je ne m'en souviens pas en ce moment. »

Cette question étonna tout le monde. Toutefois M. Duquesne répondit simplement :

« Mais as-tu donc oublié Tyrtée, ce poète qui conduisait les Grecs au combat, et les enflammait par ses chants. Agésilas. Tamerlan, Bras-de-fer ; et de nos jours Lord Byron, Walter Scott, que sais-je encore ! »

La question de Paul prouvait évidemment que le pauvre enfant se préoccupait de l'avenir.

Il avait donc déjà souffert moralement lorsqu'il avait accompagné ses parents dans le monde ; lorsqu'il avait vu les yeux se tourner vers lui. C'était quelquefois une question faite à voix basse, mais trop souvent la réponse arrivait jusqu'à son oreille : « Ce pauvre garçon ! quel dommage ! » Quoique M. et Mme Duquesne ne fussent pas désireux de conduire leur fils dans le monde, ils ne pouvaient pas non plus le priver entièrement des distractions de son âge ; ils comptaient d'ailleurs sur la raison que Paul avait déjà montrée dans plusieurs circonstances ; le bon sens lui disait que la place d'un boiteux n'est pas au bal.

En dépit de cette sagesse précoce, un camarade, plus étourdi que méchant, s'étant écrié, dans l'ardeur du jeu : « Allons, le boiteux, tu vas tout faire manquer ! » Paul fut profondément blessé ; il ne voulait plus, à partir de ce jour, prendre part aux récréations de ses camarades, puis il finit par demander à son père de lui faire continuer ses études à la maison.

M. Duquesne voulut connaître la cause de ce qu'il appelait un caprice ; dès que Paul eut raconté ce qui s'était passé, il eut la satisfaction d'obtenir ce qu'il désirait sans que ses parents essayassent de vaincre sa répugnance à suivre les classes au collège.

Un excellent professeur de ce même collège fut chargé de diriger les études de Paul, dont il appréciait le caractère et l'intelligence. Il s'attacha de plus en plus à son élève, qui justifia complètement sa sympathie.

La présence d'un fils bien-aimé est sans doute une douce chose, mais le motif qui avait ramené Paul dans la famille semblait à ses parents l'avant-coureur des humiliations auxquelles il était exposé. C'était surtout à Paris, où ils avaient de nombreuses relations, qu'ils sentiraient plus vivement cette épreuve.

Un jour, M. Duquesne entra chez sa femme avec un air de satisfaction qui ne lui était pas habituel, depuis l'accident dont leur fils avait été victime.

« Que j'aime à te voir cet entrain ! lui dit sa femme. Quelle bonne nouvelle m'apportes-tu, mon ami ?

-- Je viens causer avec toi d'un projet pour lequel je serais heureux d'obtenir ton approbation, ma chère amie.

-- Ne sommes-nous pas toujours d'accord ?

-- La fortune, tu le sais aussi bien que moi, est fort estimée, mais il y a des circonstances où elle se montre toute-puissante : sous l'influence de la richesse, tout s'améliore, tout s'arrange ; on oublie la laideur d'une femme si elle est riche ; l'homme ignorant fait son chemin dans le meilleur monde ; si l'instruction lui manque, il parle de ses terres, de ses chevaux, de ses voyages ; si ses manières sont vulgaires, on le trouve original : il fréquente la meilleure société.

-- Eh bien, mon ami, je ne devine pas où tu veux en venir ; explique-toi.

-- Une grande fortune assurerait à notre fils une grande position dans le monde ; il sera savant ; or, un savant riche n'est pas chose commune en ce monde. Eh bien, je veux que Paul soit riche, très riche !

-- Je ne demande pas mieux, fit Mme Duquesne ; mais comment allons-nous enrichir ce cher enfant ?

-- Devins m'annonce qu'une nouvelle société d'actionnaires de la mine du Grand-Bac, une des plus importantes de la Belgique, m'admettra très volontiers. La mine du Grand-Bac offre des garanties dont les plus timides ne peuvent douter... En moins de dix ans, nous aurons acquis une grande fortune ; alors personne ne remarquera l'infirmité de notre fils ; toutes les mères seront à ses pieds.

-- Mon ami...

-- Des objections ! Je m'y attendais ! ma chère amie, tu es intelligente, bonne, charmante, mais tu es dénuée d'ambition. Aujourd'hui, l'ambition est presque une vertu ; la fortune est la reine de notre siècle, nous devons donc enrichir nos enfants ; mais ne t'inquiète pas, je ne ferai rien sans ton consentement. »

Ce jour-là, Mme Duquesne ferma sa porte ; elle ne se sentit pas capable de dissimuler le trouble que lui causaient les projets de son mari.

« J'ai peur de la richesse, j'en ai peur pour mes enfants, et j'ai peur aussi de les voir ruinés. »

Marthe étant venue montrer à sa mère de bons témoignages de son application, Mme Duquesne l'embrassa avec une émotion qui surprit la jeune fille.

« Qu'est-il arrivé, chère maman ? Paul est-il revenu souffrant de sa promenade, est-il tombé dans l'escalier noir du vieux monsieur savant dont les livres et les histoires l'amusent tant ?

-- Non, chère enfant, rien de tout cela : ton frère travaille avec son précepteur, et dans quelques instants nous allons le voir.

-- Maman me cache quelque chose, pensa Marthe. Peut-être Paul sait-il ce qui lui fait de la peine ; alors il me le dira. »

C'était chose convenue entre les voisins de campagne que les premiers arrivés auraient le privilège d'exercer l'hospitalité envers les autres.

Cette année-là, les Duquesne arrivèrent deux mois plus tard que les années précédentes. Ce retard était fondé sur la nécessité où se trouvait M. Duquesne de rester à Paris pour régler des affaires importantes, et sa femme, tout en regrettant de retenir ses enfants à Paris, n'avait pas voulu quitter son mari. Les voisins se promettaient de rattraper le temps perdu.

L'ardeur de Paul pour l'étude des sciences, loin de déplaire à son père, l'enchantait ; un homme savant et riche était, à l'en croire, chose rare, et puis, pensait-il, la fortune est capricieuse ; de même qu'elle m'arrive aujourd'hui, elle peut s'en aller demain. Toutefois, j'ai lieu de croire qu'elle me sera fidèle.

Ces deux mois de séparation, qui avaient effrayé les amis, furent aussi vite passés que les autres. Marthe, qui avait naturellement peu de goût pour faire les caisses, montra cette fois-ci un zèle qui charmait sa mère. Elle prenait un plaisir malicieux à constater certains oublis de sa bonne ; mais le jour de l'arrivée, Ursule lui faisait remarquer que si les petites filles ont leur utilité au départ, elles sont loin de se rendre utiles à l'arrivée.

Marthe eût souhaité de remonter immédiatement en voiture pour aller voir Marguerite et Auguste ; mais la soirée était avancée, il fallut attendre au lendemain.

C'était un plaisir pour M. Duquesne et son fils de faire quelques courses à cheval, de tomber à l'improviste chez leurs voisins, à l'heure du déjeuner.

L'intimité des enfants se resserrait chaque jour ; Paul et Auguste aimaient l'étude ; ils s'intéressaient mutuellement à leurs progrès. Auguste se destinait au barreau, et plus d'une fois, il s'exerça à parler devant ses amis. Alors, Paul était un malheureux braconnier qu'il défendait avec une éloquence qui lui valait les applaudissements des auditeurs, c'est-à-dire de sa sœur et de son ami. Une autre fois, ces demoiselles avaient été prises en flagrant délit, ramassant des épis de blé dans un champ où la faux du moissonneur n'avait pas encore passé.

L'accusée avait une nombreuse famille, et Marthe, qui était une bonne voisine, avait consenti à l'aider. Toutes deux pleuraient et s'excusaient si bien que l'avocat lui-même était attendri. Il disparaissait à un moment et revenait en costume de juge prononcer la sentence des coupables. Ce jour-là, ces demoiselles furent condamnées à ne pas manger de cerises.

Ces scènes enfantines dans lesquelles se montrait le germe du talent, amusaient autant les parents que leurs enfants.

Paul, qui ne manquait pas non plus, lui, de facilité de parole, parlait du soleil, de la lune et des étoiles ; selon l'expression de sa bonne ; il expliquait le ciel à Marthe, ce qui lui valait une grande considération de la part des gens de la maison, et même de ceux du village.

Il y avait à peine quinze jours que M. Duquesne avait quitté Paris, et déjà sa correspondance était si active, que Pacaud s'en étonnait.

« Ah ! dame, pensait le brave homme, voilà ce que c'est que d'avoir de l'esprit, on en a long à dire ! »

Un jour, Pacaud demanda à parler à Mme Duquesne. Il paraissait anxieux.

« Il a quelque chose qui le tracasse, dit Ursule à sa maîtresse, il n'a pas son air de tous les jours. »

Pacaud fut introduit à l'office, où Mme Duquesne ne tarda pas à venir.

« Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau, mon brave homme ? Germaine n'est pas malade, nous l'avons trouvée embellie et toujours de bonne humeur.

-- Ça n'empêche pas, madame, qu'elle me fait un gros chagrin.

-- Est-ce possible ! voyons, comptez-moi cela ; de quoi s'agit-il ?

-- Voilà : le garde de M. le baron la demande en mariage.

-- Et vous redoutez de perdre cette charmante enfant ?

-- Vous n'y êtes pas, madame ; Germaine refuse d'épouser ce brave Théodore ; j'ai beau lui dire qu'elle sera heureuse avec lui, qu'il a du bien au soleil, et enfin que Théodore est tout à fait gentil, elle dit non, toujours non. La jolie maison que M. le baron a fait bâtir pour son garde, le potager, tout ça ne lui dit rien ; il y a quelque chose là-dessous ; moi, je ne suis pas assez fin pour le deviner ; mais si madame a la bonté de parler à ma fille, je suis sûr qu'elle se décidera à épouser Théodore, le modèle des fils, sans compter qu'il n'est pas vilain.

-- J'irai voir votre fille, mon brave Pacaud, et j'espère lui faire entendre raison. »

Le lendemain, Mme Duquesne et ses enfants dirigèrent leur promenade vers la maisonnette de Pacaud. Aussitôt que la jeune fille les aperçut, elle se demanda quel motif pouvait les amener, car il y avait seulement quelques jours qu'elle était allée au château.

La physionomie calme et souriante de Germaine ne pouvait faire supposer une préoccupation.

La jeune fille se disait cependant : « Ce n'est pas seulement pour me voir que madame est venue : m'apporte-t-elle une mauvaise nouvelle ? Mon père est-il mis à la retraite ? » L'anxiété de Germaine fut de courte durée : Mme Duquesne, craignant que son silence ne troublât la jeune fille, engagea ses enfants à aller cueillir un petit bouquet, si Germaine leur en donnait la permission.

La permission fut donnée, et aussitôt que les enfants furent sortis, Mme Duquesne dit à Germaine :

« Tu ne veux donc pas épouser ce brave Théodore, le garde de monsieur le baron ?

-- Ni lui, ni d'autres, madame.

-- Pourquoi cela, mon enfant ?

-- C'est un secret, mais je vas vous le dire tout de même.

« Quand une bonne fille a un pauvre père infirme, elle reste près de lui. Vous figurez-vous, madame, le pauvre Pacaud rentrant à la maison, après avoir fait ses six lieues dans la journée, n'en pouvant plus, mouillé, crotté, et ne trouvant pas sa fille pour le soigner, écouter le récit de sa journée ; pour le plaindre, ou le gronder, quand il a fait une imprudence ! C'est son bonheur de causer avec moi ; il me l'a dit bien souvent.

« Oh ! madame est trop bonne pour ne pas me donner raison : je ne quitterai jamais mon père, et André, le pauvre enfant, serait trop malheureux.

-- Je loue ta tendresse et ton dévouement ; mais en te mariant, tu comblerais ton père de joie. Le pauvre homme ne se dirait pas : Que deviendra Germaine quand je ne serai plus là ?

-- Madame, je comprends les idées de mon père, il devrait comprendre les miennes. »

Paul et Marthe rentraient en ce moment.

« Je parie que monsieur Paul et mademoiselle Marthe vont me donner raison. Faut-il que je laisse mon pauvre père boiteux pour me marier avec le garde de M. le baron ?

-- Oh ! non ! s'écrièrent Paul et Marthe, il serait trop triste. Théodore trouvera une autre femme, et ton père ne trouvera personne qui l'aime comme tu l'aimes.

-- Là ! dit Germaine en frappant dans ses mains.

-- Marthe et Paul parlent comme des enfants ; ils n'ont aucune expérience.

-- C'est vrai, mais ils ont un cœur. »

Mme Duquesne ne prolongea pas davantage sa visite, elle était contrariée, sans trop savoir pourquoi, que ses enfants eussent été informés du motif de cette visite. Marthe se laissa aisément distraire, mais Paul gardait le silence, et sur l'observation que lui en fit sa sœur, il ferma les yeux.

Mme Duquesne pensait avec raison que Pacaud était impatient de savoir comment sa fille s'en était tirée, avec une personne aussi savante que la dame du château.

Elle le fit appeler dès le lendemain.

« Eh bien ! mon pauvre Pacaud, je n'ai pas mieux réussi que vous ; votre fille ne veut pas entendre parler de vous quitter, et comme vous ne voulez pas renoncer à faire votre service pour aller habiter avec le jeune ménage, il faut vous résigner à garder votre fille. Mais le temps, qui dérange beaucoup de choses, en arrange aussi quelquefois beaucoup d'autres, et alors que nous croyions tout perdu, nos désirs se réalisent. Je vous engage à ne plus parler de mariage à votre fille.

Pacaud goûta peu les conseils de la châtelaine ; il y avait bien assez de vieilles filles dans le pays ; toutefois, comme il avait du bon sens, il se dit que madame en savait plus long que lui et qu'il suivrait son conseil. Néanmoins, il se promit bien de faire un peu la mine à sa fille ; cette belle résolution s'évanouit dès qu'il aperçut Germaine, qu'il entendit le son de sa voix, et enfin, il faut bien le dire, lorsque l'odeur de la soupe lui rappela le soin que Germaine avait de lui. Et André ! était-il heureux ! que deviendrait-il sans sa sœur ? Il n'y avait pas un garçon mieux raccommodé, mieux brossé dans tout le village.

La semaine ne s'était pas écoulée et Pacaud était consolé de garder sa fille près de lui. Après tout, se dit-il, Théodore est un bon garçon, mais qui peut répondre de l'avenir ?

La gaieté rentra sous le toit de Pacaud, et disons-le, pour n'en plus sortir.

Avant la fin de l'année, Théodore quittait le pays pour aller épouser la fille d'un riche fermier.

V

L'hiver suivant, M. Duquesne reçut une brillante société que ses amis Vaslin ne recherchèrent nullement. Ces nouveaux amis étaient Belges. Parmi eux se distinguait M. Devins, principal actionnaire d'une mine importante de houille. Après s'être étendu sur la richesse que produisent ces mines houillères, après avoir cité les grandes fortunes de son pays, dont il avait évidemment sa part, il ajouta que la nature n'avait pas privé la Belgique de frais ombrages, de fleurs et de fruits ; mais il avoua que le Belge est surtout attaché à ces houilles qui sont la principale richesse du pays.

Personne ne prêta autant d'attention aux détails que donnait M. Devins que M. Duquesne. On se demandait si c'était par véritable intérêt ou par politesse. M. Devins invita son hôte à venir faire connaissance avec la Belgique.

« Vous aurez ma visite au printemps ; impossible pour le moment, mon cher, répondit M. Duquesne. »

Cet impossible fut prononcé avec l'accent d'un consentement, et de fait, M. Duquesne se rendait le lendemain aux nouvelles instances de son hôte, et quelques jours plus tard, tous deux quittaient le Vieux Château.

Le départ de M. Duquesne, quoique chose assez simple en elle-même, surprit ses voisins. Mme Vaslin en conçut des craintes dont elle ne put donner la raison.

De leur côté, Mme Duquesne et sa sœur s'étonnaient qu'un propriétaire abandonnât ses terres dans une saison où sa présence n'était pas sans utilité.

L'accueil le plus cordial fut fait au Français.

Soyez le bienvenu, monsieur, dit la grand-mère ; et puissiez-vous trouver quelque agrément dans notre pays. Ma fille et mes petites-filles vous feront les honneurs de la maison ; j'ai quatre-vingts ans, et je ne quitte plus mon fauteuil, ni mon rouet.

La bonne dame n'ignorait pas que la simplicité de la table où allait s'asseoir son hôte faisait contraste avec celle d'un Parisien, mais elle ne s'en inquiétait guère.

Une fille veuve et deux petites-filles tenaient la maison, et deux garçons, Laurent et Joseph, travaillaient sous la direction de leur père.

La table fut sans doute un peu plus recherchée ce jour-là que de coutume ; mais un hôte français ne pouvait pas s'en douter ; il observa seulement que les vins étaient des vins français de première qualité.

L'empressement avec lequel M. Duquesne fut reçu lui donnait l'illusion d'être chez de vieux amis.

M. Devins lui proposa dès le lendemain de visiter la houillère du Grand-Bac, une des plus importantes du pays.

Tout ce qu'on sait de la manière dont s'accomplit l'extraction du charbon ne diminue pas l'étonnement de ceux qui pénètrent pour la première fois dans une mine. M. Duquesne éprouva donc cette surprise.

Dès que le choc du bac qui descend les visiteurs se fut fait entendre, les ouvriers suspendirent leur travail et saluèrent l'étranger ; leur physionomie exprimait la satisfaction que leur causait la visite de M. Devins et de son invité.

L'intérêt que cette visite souterraine inspira à M. Duquesne n'affaiblit nullement la satisfaction qu'il éprouva à revoir la lumière.

Quelques jours plus tard, après avoir visité les principaux monuments de la ville, les principaux établissements industriels, il prit congé de ses aimables hôtes, et rentra au Vieux Château, plein d'un enthousiasme qu'il ne parvint pas à communiquer à sa femme et à sa sœur.

Avant la fin de l'année, M. Devins offrait à son ami français d'être admis dans une société qui allait être établie dans les meilleures conditions.

Toute hésitation était impossible. Mme Duquesne, si timide, fut de l'avis de son mari.

À partir de ce jour, à la campagne comme à Paris, Mme Duquesne prit une attitude nouvelle. Elle convint avec son mari que leur appartement ne serait pas longtemps en rapport avec leur nouvelle position ; qu'ils seraient dans l'obligation de recevoir des étrangers, et qu'il lui paraissait raisonnable de s'établir plus largement. Elle ne trouva pas d'obstacle à ce projet, et dès les premiers jours de novembre, M. Duquesne louait un petit hôtel dans le faubourg Saint-Honoré.

Mme Duquesne ne tarda pas à avoir un salon ; elle allait dans le monde, oubliant la promesse qu'elle s'était faite à elle-même de ne jamais quitter ses enfants, quoiqu'elle eût toute confiance dans sa vieille Ursule. Il lui arrivait bien quelquefois de gémir des exigences de la position qu'elle s'était faite ; mais une fois engagée dans le monde, elle ne put s'en dégager : ne fallait-il pas rendre les politesses ? faire bon accueil aux Belges que son mari avait plaisir et intérêt à recevoir ? L'année suivante, des invitations de bal furent envoyées à toutes les personnes de sa société.

C'était la première fois que la mère de famille sortait de ses habitudes ; aussi éprouva-t-elle une sorte d'effroi en voyant sa maison envahie par les ouvriers décorateurs ; pendant trois jours entiers, elle erra d'une pièce à l'autre, approuvant, désapprouvant, et finissant par soumettre son goût à celui des ouvriers qui se vantent de mieux s'y connaître que la maîtresse de maison.

Marthe était ravie de tout ce désordre ; elle suivait partout les ouvriers, et lorsqu'un ornement excitait son admiration, elle allait solliciter Paul de venir partager cette admiration ; mais Paul avait toujours un devoir à finir, une lecture intéressante à terminer.

Tant de sagesse n'était pas précisément du goût de Marthe, mais elle ne pouvait pas le blâmer.

Les salons sont éclairés, les invités arrivent. Marthe et son frère devraient dormir depuis deux heures, mais Marthe est si jolie dans sa robe de gaze bleue, et Paul est si heureux d'être le chevalier de sa petite sœur !

Les enfants de Mme Duquesne sont admirés, caressés ; l'infirmité du petit garçon était ignorée de plusieurs personnes ; mais une de ces dames insista maladroitement sur le malheur d'avoir un enfant boiteux.

« Il est charmant ! quelle physionomie intelligente ! Pauvres parents !

-- Les pauvres parents sont riches, dit sa voisine ; et elle ajouta assez haut pour que Paul l'entendît : « Bah ! si j'avais une fille, je commencerais déjà à ménager une alliance avec ce petit charbonnier. »

À ce moment, Marthe, qui avait quitté son frère, vint le chercher pour voir le buffet couvert de pâtés, de gâteaux et de fruits qu'elle n'avait jamais vus que dans les beaux espaliers du Vieux Château.

Paul admira en silence toutes les merveilles que Marthe énumérait ; mais une demi-heure plus tard, il dit :

« Je suis fatigué, je vais aller me coucher.

-- Que c'est drôle, mon frère, fit Marthe, tu me disais tout à l'heure que tu t'amusais beaucoup.

-- Je vais dire à maman que je vais me coucher, répéta-t-il.

-- Et moi aussi.

-- Non, ma chérie, reste, puisque tu t'amuses.

-- Je m'amuse parce que tu es avec moi, je ne m'amuserai plus quand tu seras parti. »

Paul sourit tristement.

« Oh ! mon frère, tu souffres, je le vois bien : allons-nous-en. »

Ils sortirent ensemble.

Ursule fut plus satisfaite que fâchée de voir les enfants ; la vieille servante n'appréciait pas tous ces embarras ; ce monde-là ne lui allait pas.

Mme Duquesne ne tarda pas à s'apercevoir de l'absence de ses enfants, elle pensa qu'Ursule avait devancé l'heure à laquelle il était convenu que les enfants devaient aller se coucher ; et, toute à sa société, elle ne s'en préoccupa plus.

Le frère et la sœur s'endormirent paisiblement et tous deux s'éveillèrent de bonne heure.

À peine Marthe fut-elle levée qu'elle ouvrit doucement la chambre de son frère : « Dors-tu, Paul ?

-- Non.

-- À quoi penses-tu ?

-- Je pense à ce qui m'a fait de la peine, et je me demande si je te le dirai.

-- Oh ! mon frère, moi qui te dis tout ! J'ai bien essayé quelquefois de te cacher mon chagrin, mais je n'ai jamais pu y réussir : voyons, mon chéri, parle !

-- Eh ! bien, Marthe, tu sais, cette belle dame qui avait une robe couverte de paillettes d'or ? Elle m'a appelé petit charbonnier !

-- Je ne comprends pas ce que cela signifie.

-- Elle m'a appelé charbonnier parce que papa a une mine de charbon.

-- Et qu'elle en est jalouse, répliqua Marthe.

-- Ce n'est pas tout. Comme la comtesse d'Auban, qui était à côté d'elle, me plaignait d'être boiteux, cette dame a répondu : « C'est égal, si ma fille avait quelques années de plus, je songerais, dès à présent, à lui faire épouser ce petit charbonnier.

-- Oh ! la vilaine ! s'écria Marthe. Je le dirai à maman, et elle ne l'invitera plus. Sois tranquille, tu n'épouseras pas cette demoiselle-là.

-- Je ne me marierai pas.

-- Ni moi non plus ; nous resterons ensemble ; nous nous amuserons bien ; nous aurons un jardin, des roses de toutes les espèces ; on viendra de la ville pour les voir ; mais, par exemple, Antoine (s'il vit encore) suivra les promeneurs pour qu'on n'en cueille pas. Je vais beaucoup m'appliquer à mon piano et toi à ton violon ; alors nous jouerons des duos ; jamais nous ne donnerons de bal : c'est convenu. Mais comme tu es triste, mon frère ?

-- Ce n'est rien ; je vais bien vite m'habiller pour aller faire mes devoirs. »

Paul et Marthe s'embrassèrent, et ces baisers dissipèrent le nuage que la sottise d'une femme avait fait passer sur leur front.

Cependant, Marthe était une petite fille résolue ; elle ne tint aucun compte de la recommandation de son frère, et elle n'eut rien de plus pressé que d'aller dire à sa mère ce qui s'était passé.

Ce nom de charbonnier blessa profondément l'épouse et la mère, et comme elle n'avait fait qu'obéir à son mari en recherchant une société en dehors de sa société habituelle, elle se promit d'essayer de convaincre son mari qu'il avait eu tort de rechercher des personnes qui consentaient à venir danser, et à manger un bon souper chez un charbonnier. »

Cet incident amena M. Duquesne à faire de sérieuses réflexions, à mieux apprécier encore la famille Vaslin.

L'hiver se passa à rendre et à faire des visites. Il n'y eut ni bals, ni soirées, ce qui donna à penser à certaines personnes que les affaires de M. Duquesne pourraient bien n'être pas aussi brillantes que l'année précédente.

Dès les premiers jours de printemps, la famille Duquesne quitta Paris. Être loin de Paris était une véritable délivrance pour la mère de famille ; la joie qu'éprouvaient les enfants lui en faisait doublement apprécier l'avantage.

Le nuage qui avait assombri le front de Paul disparut. Le frère et la sœur ne perdirent pas de temps pour aller dire bonjour à Germaine et à tous les gens du village.

Paul avait retrouvé sa gaieté, il marchait vite, sans souci de son infirmité ; mais si Marthe sortait avec lui, elle modérait son pas.

Le jour de l'arrivée de la famille Vaslin fut un jour de fête, car fidèles aux conditions qui existaient, ce fut Mme Duquesne qui reçut ses amis.

Oh ! que les enfants étaient heureux de se retrouver ! Ils firent aussitôt des projets : Auguste aurait un petit cheval, aussi lui, et Marthe un panier qu'un bel âne aurait la complaisance de traîner jusque chez Marguerite.

Quelques semaines plus tard, M. Daniel, jeune professeur, devait faire suivre à Paul les études d'un des meilleurs lycées de Paris.

M. Duquesne avait craint que l'étranger qui allait remplacer le père ne fût pas aussi bien accueilli qu'il le désirait, mais, à sa grande surprise, l'homme qui venait parler grec et latin fut le bienvenu.

Il fallut peu de temps à ce maître pour apprécier la jeune intelligence dont le développement lui était confié.

Paul dit aussitôt à son professeur : « Monsieur, je veux vous faire honneur, je veux être savant. »

Lorsque M. Daniel lui témoigna l'étonnement que lui causait une semblable ambition, peu s'en fallut que Paul ne lui avouât comment cette pensée lui était venue ; mais il se borna à lui dire :

« Puisque mon infirmité me privera des exercices auxquels prennent part les jeunes gens, je veux me consoler avec la science.

Cette confiance charma le maître, auquel il fallut peu de temps pour se convaincre que son élève atteindrait le but qu'il se proposait.

Marthe ne pouvait pas rester indifférente à l'exemple que lui donnait son frère. Jusqu'alors, Mme Duquesne avait été l'institutrice de sa fille, mais, doutant d'elle-même, il fut convenu avec Mme Vaslin que l'institutrice de Marguerite serait aussi celle de Marthe. Il va sans dire que cet arrangement combla de joie les deux amies.

Le panier et l'âne avaient été jusqu'alors du luxe, mais l'utilité en était désormais reconnue. Chaque jour, Marthe montait dans son équipage pour se rendre chez Mme Vaslin, circonstance qui resserra les liens des deux jeunes filles.

Mme Duquesne constatait avec bonheur que la vie paisible de la campagne convenait à ses enfants, son mari lui promettait de rentrer le plus tard possible à Paris ; il reconnaissait que les nouvelles relations qu'il avait recherchées ne lui avaient été d'aucun secours.

Le père et la mère ne pardonnaient pas à la baronne de S\ \*\ ce mot de charbonnier ; mais M. Duquesne se disait : « Je veux plus que jamais enrichir mes enfants. »

Vers la fin de l'automne, M. Duquesne résolut d'aller surprendre ses amis de Belgique avant de rentrer à Paris. Il mûrit ce projet pendant une semaine entière, et finit par dire à sa femme qu'il allait chez les Devins. Il partit : grande surprise en effet et grande joie des parents et des enfants !

Quand un homme est disposé à porter un jugement favorable sur tout ce qu'il voit, la plus petite circonstance lui en fournit l'occasion : tout était parfait dans la famille Devins ; cette grand-mère disant le bénédicité attendrissait M. Duquesne ; il se demandait s'il était nécessaire que sa femme eût quatre-vingts ans pour suivre l'exemple de cette respectable aïeule.

Tout ce que voyait le Français confirmait son projet secret de venir un jour habiter la Belgique.

Un matin, M. Duquesne rêvait les yeux ouverts à ce projet, lorsque M. Devins frappa à sa porte :

« Allons donc, paresseux ! On vous attend ; ma mère ne veut pas que nous prenions le café sans vous.

-- Me voici », répondit le rêveur, en s'habillant à la hâte.

Quelques jours plus tard, M. Duquesne quittait la Belgique, réclamant à son tour la visite de son ami.

La sympathie de M. Devins pour M. Duquesne prit le caractère d'une amitié sérieuse ; il ne faisait plus une affaire importante sans vouloir associer son ami français. L'occasion s'en présentant quelques mois après le départ de M. Duquesne, il la saisit, et ayant plus de confiance dans sa parole que dans sa plume, il partit pour la France, et il arriva un beau matin au Vieux Château. C'était à la mi-octobre, et déjà les Parisiens songeaient, mais sans empressement, à prendre leurs quartiers d'hiver.

Cependant M. Duquesne prêta une oreille attentive à la proposition que lui fit son ami ; mais lorsque celui-ci parla d'aller immédiatement en Belgique, afin de s'entendre avec la Compagnie, d'aller au-delà de Liège pour se rendre compte des choses, M. Duquesne objecta la nécessité où il se trouvait d'accompagner sa famille à Paris et de voir quelques amis.

« Les amis belges ne méritent-ils donc pas un petit sacrifice de votre part ? je comprends vos raisons, mais je trouve les miennes excellentes ; la Compagnie considère cette nouvelle exploitation comme très importante, et je veux vous faire profiter des avantages que nous espérons en recueillir. Écoutez-moi, Duquesne : pourquoi ne passeriez-vous pas l'hiver dans notre intéressante ville ? Vous y trouveriez aisément à vous loger ; Mme Duquesne se plait partout où vous êtes ; les enfants ne demandent qu'à changer de place.

Mais les études de Paul ? Paris est le centre de la science, et mon fils ne trouvera probablement pas à Liège toutes les ressources que nous avons à Paris.

-- Plaisantez-vous, mon cher ? nous avons des savants capables de faire concurrence aux vôtres. D'ailleurs, le temps passe aussi vite en Belgique qu'à Paris. Je suis tout étonné le 31 décembre de me trouver une année de plus sur les épaules. »

M. Duquesne avait laissé parler son ami sans l'interrompre ; car il s'agissait de prendre un parti trop grave pour ne pas réfléchir longuement.

M. Devins finit par le comprendre ; il n'insista pas davantage, et quelques jours plus tard, il partit.

Mme Gilbert s'aperçut promptement de la préoccupation de son frère :

« Vraiment, lui dit-elle, la Belgique ne te met pas en bonne humeur ! M. Devins ferait bien de rester chez lui. »

Ces paroles blessèrent d'autant plus celui auquel elles s'adressaient, qu'il se disait qu'un bon père de famille ne pouvait pas hésiter à saisir l'occasion de faire une belle fortune. Toujours en prévision d'enrichir Paul, il devait sacrifier ses habitudes et ses goûts.

Après plusieurs nuits d'insomnie, M. Duquesne résolut de suivre le conseil de son ami ; ce fut cependant avec une certaine timidité qu'il parla de son projet à sa femme.

« Ma présence en Belgique est d'absolue nécessité, dit-il, si je veux profiter des avantages que m'offre Devins. Quelle que soit la confiance qu'on ait dans un ami, il est bon de voir les choses soi-même. Les associés de la mine du Grand-Bac se réunissent souvent, et je crois qu'il est de mon devoir de faire partie de ces réunions. Qu'en penses-tu, chère amie ? »

Mme Duquesne avait une haute idée de son mari ; de plus, elle aussi pensait qu'une grande fortune favoriserait une belle alliance pour son fils. Elle approuva donc, sans hésiter, le projet de son mari.

La belle-sœur se rendit moins aisément ; elle exposa, un à un, les inconvénients de quitter le Vieux Château, de transplanter des enfants dont la santé n'avait jamais été altérée. Toutefois, elle finit par consentir à suivre la famille à Liège.

M. Daniel accepta facilement d'accompagner son élève, non seulement en Belgique, mais dans le Céleste-Empire, si la proposition lui en était faite.

M. Daniel était un ami, autant qu'un professeur : savant, aimable, généreux, d'humeur égale, sans perdre son autorité. La promenade que le maître et l'élève faisaient chaque jour était pleine de charme et d'intérêt. Tout ce qu'ils trouvaient sur leur chemin devenait sujet d'observations instructives ou d'amusement.

M. Duquesne se disait donc avec raison qu'ici ou là, le maître et l'élève se plairaient ensemble ; mais en serait-il de même de sa femme et de sa fille ?

Toutes les récoltes venaient de se terminer ; n'était-ce pas le moment d'aller se retirer en Belgique ? Ursule et sa maîtresse commençaient à disposer tout pour se rendre à Paris ; il fallait donc nécessairement leur dire qu'on allait passer l'hiver en Belgique.

Mme Duquesne, très étonnée, ne fit cependant aucune opposition à ce projet. Peut-être n'était-elle pas fâchée de rompre avec sa nouvelle société. Cette détermination fut annoncée à la famille Vaslin, qui en fut plus affligée que surprise ; ils convinrent qu'il y avait avantage pour M. Duquesne à surveiller de près ses intérêts.

Il y eut cependant quelqu'un à qui il fut impossible de faire entendre raison. Ursule, condamnée à défaire et à refaire les paquets, prononça son oraison funèbre. Jamais elle ne pourrait vivre ailleurs qu'à Paris ; elle y était née, et si elle avait consenti à venir au Vieux Château, il ne fallait pas lui en demander davantage.

Cependant, Marthe parvint à lui faire entendre raison :

« Que deviendrions-nous sans toi, ma bonne, si nous étions malades ? »

Ursule essuya ses yeux :

« Les enfants d'aujourd'hui ne sont plus des enfants ; allons, j'irai, ma mignonne ; pardonne-moi ; mais, vois-tu, Paris est mon paradis.

-- Quand nous y sommes, n'est-ce pas ? reprit la rusée petite fille.

-- C'est vrai, mon ange. »

Marthe, qui parlait si bien, avait le cœur bien gros : elle ne verrait pas Marguerite.

« Nous travaillions si bien ensemble, disait-elle, notre institutrice en était étonnée.

Enfin, nous nous écrirons des lettres sans fautes d'orthographe, ce qui n'est peut-être pas encore arrivé. »

Auguste affecta une philosophie qui ne lui était pas ordinaire ; mais, au fond, le départ de son ami Paul lui causait un vif chagrin.

Mme Vaslin essaya de consoler ses enfants , mais elle-même considérait le départ de la famille Duquesne comme une émigration.

VI

M. Devins reçut ses amis à la gare. Il avait loué pour eux une jolie maison, près de la sienne.

Les dames du voisinage s'empressèrent de manœuvrer le petit miroir placé à leur fenêtre, de façon à leur permettre de voir ce qui se passait dehors, sans être vues.

La première impression fut bonne : la mère était encore jeune ; les enfants étaient charmants ; l'infirmité de Paul lui valut la sympathie des mères de famille.

La maison louée par M. Devins plut à tous ceux qui allaient l'habiter : un grand jardin permettrait aux enfants de cultiver des fleurs ; les chambres étaient d'une bonne dimension et exposées au soleil levant.

Ursule ne vit qu'une chose : elle pourrait étendre ses savonnages. Cette considération effaça l'impression désagréable produite par les hauts fourneaux qu'on rencontre sur la route, et dont les flammes lui avaient causé une sorte d'effroi. Sylvie, la cuisinière, paraissait satisfaite de sa belle cuisine et de l'office qui en faisait partie.

Les voyageurs avaient à peine secoué la poussière de la route, lorsque M. Devins vint chercher ses amis pour dîner ; sans oublier Ursule et Sylvie.

Tout en faisant sa plus belle révérence, Ursule se disait :

« Bonté divine ! dîner à une heure ! Nous sommes donc dans un pays où tout se fait à rebours de chez nous ! Dîner à une heure ! C'est bon pour une fois, mais j'espère bien que madame ne se mettra pas à cette mode-là. Sylvie est comme les autres cuisinières : l'habitude est une seconde nature. »

M. Devins présenta Mme Duquesne et ses enfants à sa mère, qui leur fit le plus aimable accueil, et dix minutes après, la cloche les invitait à passer dans la salle à manger.

Tout était nouveau pour Marthe et son frère ; mais leurs observations ne nuisirent point à leur appétit.

Le repas était achevé lorsque Mme Devrières, la fille de Mme Devins, arriva avec Sophie et Adrienne, deux petites filles de huit et neuf ans, bouclées, frisées et fraîches comme des roses de mai. Marthe les embrassa sans en être priée, et Paul suivit l'exemple de sa sœur.

Huit jours s'étaient écoulés et déjà la famille Duquesne était confortablement établie à Liège. Paul et son précepteur reprenaient leurs études et Marthe redevenait l'élève de sa mère. Toutefois, il était impossible de mener une vie aussi régulière qu'au Vieux Château ; ne fallait-il pas se promener avec ces dames ? voir la ville entourée de vertes collines, où s'élèvent de belles maisons de campagne ? M. Devins, en vrai Belge, fier et enthousiaste de son pays, proposa dès le lendemain de faire descendre ses hôtes dans la mine du Grand-Bac.

M. Duquesne goûta peu cette proposition ; l'infirmité de Paul le rendait craintif pour tout exercice qui sortait de l'ordinaire ; mais voyant combien ses enfants étaient désireux de faire ce petit voyage souterrain, il ne lutta point et consentit même à les accompagner. Mme Duquesne refusa :

« Nous autres, dit-elle, nous aimons les forêts et les montagnes. »

Paul supposa avec raison qu'il était un obstacle à cette promenade souterraine, et quoiqu'il désirât descendre dans la mine, il respecta le refus de sa mère. D'ailleurs, Marthe avait déclaré qu'elle n'avait pas du tout de goût pour le royaume de Pluton ; mais Paul ayant dit : C'est dommage ! tu m'aurais raconté ton voyage au pays du charbon », la bonne petite revint sur son refus. Elle se laissa affubler du costume de rigueur, une blouse noire, un bonnet de cuir et une petite lampe suspendue au cou.

Les visiteurs montent dans une sorte de bac en fer ; dès que le chef donne le signal, le bac s'ébranle et descend doucement. L'obscurité augmente à mesure qu'on arrive au terme du voyage, et bientôt elle est complète.

Marthe se cramponnait au bras de son père, qui attirait en vain son attention sur le travail des ouvriers, paraissant aussi à leur aise que des tailleurs de pierres ; mais la petite ne disait mot.

On arrive à un endroit où les ouvriers sont obligés de travailler couchés sur le côté, vu le peu d'élévation à cet endroit de la mine ; l'air manque ; la faible lumière des lampes des travailleurs donne un aspect sinistre à cette promenade souterraine. Marthe gardait le silence. M. Duquesne s'en étonnait, lorsqu'il sentit sa fille défaillir.

« De l'air, de l'air ! dit-il au conducteur, ma fille se trouve mal ; de l'air, de la lumière ! »

Malgré l'empressement du conducteur à ramener les visiteurs vers la lumière, sept minutes s'écoulèrent. À peine Marthe eut-elle senti l'air frais qu'elle ouvrit les yeux, cherchant à se rendre compte de ce qui s'était passé et de la situation où elle se trouvait.

Les femmes placées près de la mine, pour servir les dames, s'empressèrent de débarrasser Marthe de son costume de circonstance, et lui offrirent de l'eau fraîche pour se débarbouiller, opération tout à fait nécessaire.

Un quart d'heure après, Marthe remontait en voiture, riant de sa faiblesse.

M. Duquesne ne riait pas du tout : il s'attendait à être grondé par sa femme, et surtout par Ursule, qui n'avait pas donné son consentement pour que son enfant fît partie de cette excursion.

Cependant, la physionomie de Marthe, ses joues roses rassurèrent tout le monde. Ursule seule se crut le droit de blâmer son maître ; elle ne voulut pas entendre un mot des détails intéressants que les voyageurs donnaient à sa maîtresse et à Paul.

« Quelle belle idée, disait-elle, de descendre dans la terre ! Nous ne sommes que trop sûrs d'y aller tôt ou tard ! Quant à moi, je ne veux pas perdre de vue le ciel un seul jour. »

Chaque après-midi, les amies de Mme Devins se réunissaient chez elle ; ces dames tricotaient, causaient, jusqu'au moment où Reine, la femme de chambre, servait le café, selon l'usage belge ; alors commençait le récit de tous les faits divers. Heureusement pour Marthe que Mme Devrières était toujours accompagnée de ses petites filles, encore trop jeunes pour s'intéresser aux caquets de ces dames.

Le temps passait doucement, agréablement ; la saison favorisait les promenades ; Mme Duquesne n'était pas une institutrice exigeante.

Un jour, Ursule entra chez sa maîtresse, portant sous le bras un paquet de linge.

« Madame, dit-elle, décidément, il n'y a pas moyen de rester dans un pays où la terre est charbon ; voyez dans quel état est le linge qui était blanc hier ! Si nous demeurions longtemps ici, le linge serait vite usé. J'ai beau laver, frotter, ça ne vaut pas une lessive du Vieux Château.

-- Ma bonne Ursule, tranquillisez-vous : les blanchisseuses ne refusent pas leurs services, et le savon belge vaut bien le nôtre. »

Cette réponse ne satisfit pas du tout Ursule, quoiqu'elle fût bien convaincue que le savon belge valût le savon français.

M. et Mme Duquesne s'étaient habitués aux usages du pays par la raison que leurs enfants ne regrettaient pas Paris. Marthe passait la matinée avec sa mère, tandis que Paul travaillait, ou sortait, avec M. Daniel. L'intimité du maître et de l'élève enchantait les parents.

Les lettres de Marguerite (lettres écrites sans fautes d'orthographe) étaient pleines d'intérêt. Antoine tenait beaucoup de place dans ces lettres : le brave homme soignait si bien le jardin de Mlle Marthe ! Auguste s'enhardissait quelquefois jusqu'à donner de ses nouvelles lui-même ; ce n'était qu'un prétexte pour engager Marthe à lui donner des siennes.

Cependant, dès la fin de mars, on parla de départ ; mais chaque semaine, on l'ajournait : c'était un dîner de cérémonie ; Mme Devins voulait se faire honneur de ses amis. Une autre fois, une réunion d'associés rendait nécessaire la présence de M. Duquesne ; cette réunion était ajournée : eût-il été raisonnable de partir pour revenir quelques jours, ou même quelques semaines plus tard ? Enfin on se quitta, méritant de part et d'autre le nom d'amis.

La campagne réjouissait déjà les yeux du voyageur. Paul et M. Daniel faisaient des observations auxquelles Marthe aurait pu s'intéresser ; mais après avoir lutté contre le sommeil, elle succomba, ce qui fournit à son frère l'occasion de la plaisanter sur son goût pour les voyages.

Les gens qui rentrent sous leur toit éprouvent un sentiment de bien-être ignoré de ceux qui sont casaniers. Quitter la ville pour la campagne est une délivrance ; retrouver ses amis, reprendre ses habitudes, s'asseoir dans son fauteuil, entendre sonner sa pendule, le moindre détail enfin nous plaît. Les imperfections que nous constations dans les gens et les choses n'existent plus à nos yeux, quoique rien ne soit changé.

Mme Duquesne éprouvait ces impressions, mais elle les dissimulait dans la crainte de froisser son mari. Les enfants étaient moins discrets :

« Quel bonheur de rentrer au Vieux Château ! »

L'expansion de Marthe et de son frère permit enfin à Ursule de dire tous ses griefs contre un pays de charbon.

« Oh ! oui ! dit la bonne vieille, il n'y a pas de pays comme le nôtre. Je me suis sentie toute rajeunie dès que j'ai aperçu la forêt. »

Nos voyageurs avaient espéré causer une grande surprise à la famille Vaslin, mais ce furent eux qui eurent la surprise en voyant leurs amis les attendre à la gare.

« Qui a pu vous avertir de notre retour, chers amis ? »

Et comme les voisins se contentaient de sourire, Ursule prit la parole :

« C'est bien sûr le père Antoine qui aura bavardé ça... je lui avais pourtant bien défendu de faire lire ma lettre ; mais c'est vrai qu'elle était un peu barbouillée, et qu'il n'y avait que le maître d'école capable de la lui lire. »

C'était donc Ursule qui avait senti le besoin d'annoncer au jardinier le retour de ses maîtres, et cette bonne nouvelle était promptement arrivée aux aimables voisins. Personne ne songea à faire des reproches à la bonne Ursule.

M. Duquesne n'essaya pas de dissimuler le plaisir qu'il éprouvait de rentrer au Vieux Château ; les enfants ne furent pas plus discrets : ils étaient heureux de retrouver tous ceux qu'ils avaient quittés.

Marthe alla le jour même rendre visite aux habitants du village ; quelques-uns sollicitèrent le récit de son voyage ; mais elle était trop pressée de revoir son petit jardin, ses bêtes et surtout de causer avec le brave Antoine. Le bonhomme avait agrandi la propriété de Mlle Marthe : une tonnelle figurait sur le nouveau terrain, de sorte que mademoiselle et son frère pourraient venir s'y reposer.

On eût dit que le soleil s'entendait ce jour-là avec le bonhomme pour saluer par son éclat le retour de Paul et de Marthe, sans nuire toutefois à la fraîcheur des roses. Du jardin, Marthe monta à sa chambre en donnant le bras à Paul ; elle eût été bientôt rendue, mais après avoir monté trois ou quatre marches, elle s'arrêtait et disait à Paul :

« Ne nous pressons pas ; nous avons bien le temps de voir et de ranger toutes nos petites affaires avant que la cloche du déjeuner nous appelle. »

Paul ne se pressait pas, quoique impatient de revoir sa chambre et tout ce qu'il y avait laissé : ses livres, ses cartes de géographie, le gros dictionnaire qui répondait à toutes ses questions, comme il disait ; mais il se plaisait à voir sa bonne petite sœur modérer son impatience d'entrer dans sa chambre, par égard pour lui.

D'agréables surprises attendaient ces aimables enfants, car ils étaient aimés de tous les serviteurs de la famille ; le balcon de leur chambre était orné de plantes grimpantes, des chardonnerets célébraient par leurs chants joyeux l'arrivée du frère et de la sœur ; une jolie canne, coupée dans la forêt par le cocher, prouvait qu'il n'avait pas oublié son jeune maître ; cette canne était sculptée au couteau. Tous ces petits riens étaient la preuve touchante du souvenir et de l'affection des serviteurs, heureux de voir tout le monde rentré, comme disait Ursule.

Les voisins reprirent leurs habitudes d'intimité ; le zèle de Marthe et de Marguerite était stimulé par des devoirs que l'institutrice donnait au commencement de chaque semaine. L'émulation, loin de nuire à l'affection des jeunes filles, l'augmentait. Plus tard, le souvenir de cette lutte devrait être l'un des plus doux de leur enfance. Paul poursuivait ses études avec succès ; tout faisait espérer qu'il justifierait les prétentions de son père, qu'il serait un savant. Ursule n'avait pas attendu pour lui donner ce titre de savant ; à ses yeux l'enfant qu'elle avait bercé était un prodige.

M. Duquesne ne négligeait pas les intérêts qu'il avait en Belgique. De temps à autre, la société dont il faisait partie réclamait sa présence. C'était chose si simple que sa femme ne s'en inquiétait nullement ; d'ailleurs, son mari s'intéressait plus que jamais à faire valoir ses terres ; il parlait même de réparer le Vieux Château, et quoique ces réparations fussent toujours ajournées, Mme Duquesne écoutait avec plaisir les projets de son mari.

La chasse, fort négligée depuis l'accident de Paul, reprit son rang dans le programme des plaisirs d'automne. Le jeune homme fut le premier à inviter son père à ne pas oublier que la forêt était habitée par un gibier abondant et digne de ceux qui lui feraient la guerre.

Mme Duquesne se soumit de si bonne grâce aux intentions de son mari, que le père et le fils ne soupçonnèrent pas combien elle souffrait de voir sa maison envahie par des chasseurs.

M. Devins ne pouvait être oublié. Il accepta l'invitation de son ami, non seulement pour lui, mais pour des chiens dont il n'était pas fâché de montrer la beauté et l'ardeur.

Les chasseurs passèrent le mois de novembre au Vieux Château ; ils étaient remplis d'égards pour la maîtresse de maison, qui accueillait avec plaisir les trophées qu'ils mettaient à ses pieds.

À la fin du mois, les invités rentrèrent chez eux, à l'exception de M. Devins. Les deux amis causaient ensemble toute la matinée et la cloche ne réussissait pas toujours à mettre fin à leur conversation.

Un matin, Pacaud apporta une lettre recommandée à l'adresse de M. Devins. Cette recommandation indiquait une lettre importante. Le post-scriptum contenait une nouvelle grave : un gros négociant de Liège venait de se déclarer en faillite, et son joli château était mis en vente.

« Parbleu ! dit M. Devins, voilà votre affaire ! vous avez des intérêts assez considérables dans notre pays, vous aimez la chasse : la propriété du malheureux X\ \*\ vous convient, car il y a des bois giboyeux. Nous serions presque voisins ; le seul inconvénient que je trouverais à vous voir devenir propriétaire de ce château serait que notre toit ne serait plus le vôtre. »

Pour toute réponse, M. Duquesne serra la main de son ami et lâcha quelques bouffées de tabac.

« Pensez-y, ajouta M. Devins ; pensez-y, je pars demain. »

L'entrain que M. Devins donnait à la conversation ne permit pas à la bonne mère de famille de s'apercevoir de la préoccupation de son mari.

Lorsque l'étranger fut parti et qu'on eut fait son éloge, M. Duquesne, d'ordinaire casanier, sortit chaque jour à cheval, quoique le temps ne fût pas favorable à la promenade ; mais un propriétaire a toujours un bon prétexte à faire valoir pour visiter ses terres. Ici, le propriétaire avait simplement besoin de solitude pour réfléchir, en toute liberté, à la proposition que lui faisait son ami, dont les conseils portaient de si beaux fruits ! N'était-ce pas chose toute simple, et raisonnable même, d'acheter une propriété dans le pays où il aurait avant peu des intérêts considérables ? Était-il plus raisonnable de faire des réparations au Vieux Château ?

Il fallait cependant en faire, ou renoncer à l'habiter. Mme Duquesne et ses enfants ne se plaisaient nulle part autant ; mais les inconvénients étaient incontestables : ce mauvais chemin, dans lequel sa femme ne s'engageait jamais sans crainte, tandis qu'on arrivait à la propriété en question par une belle chaussée. M. Duquesne parviendrait-il à persuader à sa femme qu'il y aurait avantage à vendre le Vieux Château ?

Peut-être avec le temps ; mais il fallait une décision prompte.

M. Duquesne arriva à se persuader à lui-même qu'il était de son devoir de vendre sa propriété et d'acheter celle qui le rapprochait de ses affaires, affaires si importantes qu'il devait tout sacrifier pour être à portée de les surveiller une partie de l'année. Il rentra donc chez lui, bien résolu à acheter une propriété en Belgique.

Cependant, M. Duquesne fut embarrassé pour répondre à sa femme ; lorsqu'elle lui demanda s'il avait trouvé la ferme en bon état ; mais comme il était incapable de dissimuler avec elle, il lui communiqua la lettre de M. Devins.

« Décidément, dit Mme Duquesne, ces gens-là veulent nous naturaliser Belges !

-- Leurs prétentions ne vont pas jusque-là ; mais il y aurait certainement avantage à avoir une propriété dans le pays où nos intérêts exigent souvent ma présence.

-- Tu sais, mon ami, répondit doucement Mme Duquesne, que j'ai une entière confiance en toi ; mais j'espère bien que nous conserverons le Vieux Château, cet héritage de famille.

-- Je ferai tout pour cela, chère amie. »

Cette réponse alarma la mère de famille. Quitter cette demeure où tant de jours heureux s'étaient écoulés ; bien plus encore, quitter son pays et ses bons voisins !

Quelques semaines plus tard, M. Duquesne recevait une lettre de son ami qui insistait pour qu'il hâtât son voyage, si toutefois il était résolu à acquérir la propriété, qu'on craignait de voir acheter par des étrangers.

M. Duquesne partit, promettant à sa femme de ne pas agir à la légère, de ne rien conclure sans son consentement ; mais elle ne douta pas un seul instant que son mari ne se laissât influencer par M. Devins ; et, vu l'heureux résultat du placement qu'il avait fait en Belgique, pouvait-elle le blâmer de vouloir habiter un pays où la fortune l'appelait ?

Les gens les plus discrets ont besoin parfois de confier leurs peines à des amis ; la véritable affection n'existe pas sans cette confiance. Et quels amis étaient plus dévoués, plus sûrs, que les voisins du Vieux Château ?

Le lendemain, Mme Duquesne alla avec Marthe surprendre Mme Vaslin, laissant Paul à ses études. Si Mme Duquesne avait voulu dissimuler ses préoccupations, elle eût bien fait de rester chez elle, car à peine fut-elle entrée, Mme Vaslin lui dit :

« Qu'y a-t-il donc de nouveau, chère amie ? »

Profitant de l'absence de Marthe, qui était allée auprès de Marguerite, Mme Duquesne annonça à ses voisins que son mari avait pris la résolution d'habiter la Belgique.

À sa grande surprise, M. Vaslin reçut très tranquillement cette nouvelle :

« L'argent, dit-il, c'est la liberté ; votre mari veut suivre ses intérêts de près, je le comprends. Vous aurez deux propriétés, embarras qu'accepteraient beaucoup de gens. »

Voyant avec quelle froideur Mme Duquesne accueillait ces paroles, il ajouta :

« Mais tant que la chose n'est pas faite, chère madame, il ne faut pas vous attrister. »

Mme Duquesne trouva dans Mme Vaslin la sympathie dont elle avait besoin. Perdre un si charmant voisinage était pour les deux femmes une véritable épreuve, et ces chers enfants qui s'entendaient si bien, qui partageaient leurs plaisirs et leurs petits chagrins ! Enfin quitter ce Vieux Château, où elles-mêmes avaient passé de si agréables moments ! Comment Marguerite et Marthe recevraient-elles cette triste nouvelle ? Deux sœurs n'étaient pas plus unies ; leurs études souffriraient certainement de cette séparation.

« Vraiment, dit Mme Vaslin, la connaissance de ce Belge nous est aussi fatale qu'au gibier de notre forêt ; il eût bien fait de rester chez lui ; toutefois, il faut convenir que M. Devins est un aimable homme et qu'il est aisé de comprendre la confiance qu'il a inspirée à votre mari. »

Les deux amies se quittèrent en disant : À bientôt.

« Donnez-moi des nouvelles de M. Duquesne dès que vous en aurez », ajouta Mme Vaslin, en appuyant sur le mot « nouvelles ».

La semaine ne s'était pas encore écoulée, lorsque Mme Duquesne reçut une lettre de son mari. Pacaud lui aurait volontiers raconté quelques bavardages du pays, mais madame ne lui en laissa pas le temps ; elle s'enferma dans sa chambre et décacheta la lettre avec émotion.

Cette lettre, comme il arrive souvent lorsqu'on est embarrassé, commençait par des banalités sur lesquelles s'arrêtèrent à peine les yeux de l'excellente femme ; enfin, elle toucha le sujet sérieux : M. Devins n'avait exagéré ni l'importance, ni la beauté de la propriété mise en vente ; le malheureux propriétaire avait fait des folies, qu'il n'avait pas la prétention de faire payer à celui qui achèterait son château. Il pousserait la générosité jusqu'à laisser un beau mobilier, dont la seule vue avait séduit plus d'un visiteur ; le parc avait huit hectares ; deux jardiniers l'entretenaient ; une forêt assurait le plaisir de la chasse.

Cependant, les gens les plus simples pouvaient habiter ce château ; car à côté des grands appartements, il y avait de petits appartements.

Toutefois, M. Duquesne ne voulait pas s'engager avant d'avoir causé avec sa chère femme ; et d'ailleurs, il suivrait de près cette lettre.

« C'est décidé, se dit Mme Duquesne, je dois me préparer à quitter cette modeste habitation et à vivre dans le luxe dont j'ai horreur. »

Trois jours plus tard, le voyageur arrivait ; il était de la meilleure humeur ; il racontait à ses enfants tout ce qui pouvait les intéresser. La journée s'écoula sans qu'il osât aborder le sujet qui était l'unique objet de ses pensées. Sa femme, devinant son embarras, eut la générosité de solliciter la confidence qu'elle redoutait d'entendre.

Le mari et la femme semblaient d'accord, lorsque M. Duquesne ajouta, en se levant brusquement :

« Nous ne pouvons pas avoir deux propriétés ; et si tu m'en crois, nous vendrons le Vieux Château.

-- Je m'attendais à cette triste nouvelle, répondit Mme Duquesne, en dominant son émotion ; as-tu bien réfléchi au parti que tu veux prendre, mon ami ?

-- Oui, je ne cède pas à une fantaisie, je considère l'avenir de nos enfants.

-- Eh ! bien, vendons le Vieux Château, ce vieux nid où sont nés nos enfants, où sont morts nos parents. »

Elle ne put en dire davantage et laissa son mari plus ému qu'il ne voulait le paraître.

Mme Duquesne alla trouver sa belle-sœur, qu'elle appelait du nom de sœur, et pleura en toute liberté.

Le notaire ne tarda pas néanmoins à être informé des intentions de M. Duquesne. Il fut décidé toutefois qu'on ne pourrait pas visiter le château tant qu'il serait habité, et qu'aucun signe extérieur n'annoncerait qu'il était à vendre.

Il y avait une personne moins facile à persuader. Mme Gilbert avait voix au conseil de famille : devenue fort entendue en affaires par sa position de veuve, son frère avait toujours écouté ses avis. M. Duquesne s'attendait à rencontrer un obstacle qu'il n'était pas absolument sûr de vaincre. Mais quelle fut sa surprise : Mme Gilbert accueillit simplement cette étrange nouvelle par un ah ! qui valait à lui seul tout un discours ; lorsque son frère sollicita une réponse plus explicative, elle dit :

« Je ne suis pas absolument surprise de ton projet ; ce Belge t'a tourné la tête avec son charbon. Ceci m'explique le peu de sympathie qu'il m'a inspiré la première fois que je l'ai vu, quoiqu'il ait les façons d'un galant homme. Tu es libre, mon cher ami ; nous autres femmes, nous sommes comme le lierre, nous aimons les vieux murs. » Elle tendit la main à son frère et sortit.

Les projets de M. Duquesne étant connus, étonnèrent tous les gens du pays ; les uns regrettaient le voisinage du Vieux Château pour leur agrément ; les autres, parce que leurs intérêts en souffriraient ; Pacaud et sa fille étaient inconsolables :

« Bien sûr, disait le père, je prendrai plus d'une fois le chemin du Vieux Château, croyant avoir encore des lettres et des journaux à remettre à monsieur et à madame.

-- C'était si agréable, ajoutait Germaine en essuyant ses yeux, de les voir se reposer chez nous ! et puis madame avait toujours un bon conseil à nous donner. »

Six mois plus tard, la famille Duquesne se disposait à quitter le Vieux Château, laissant une partie du mobilier. Antoine entretiendrait le parc, et l'acquéreur aurait sans doute le bon sens de conserver le brave homme comme jardinier.

Mme Gilbert habiterait la propriété de son frère, tant qu'elle ne serait pas vendue ; elle veillerait à tout ; elle se déclarait capable de remplir les fonctions d'un régisseur.

Ce fut une consolation pour Mme Duquesne de laisser quelqu'un de la famille dans ce vieux manoir. Mais peut-être un étranger viendrait-il bientôt l'en chasser.

Mme Gilbert passa une nuit fort agitée. Lorsqu'elle eut recouvré le calme qui lui était habituel, elle monta en voiture et se rendit chez le notaire, M. Erard, un vieil ami de la famille. Le notaire lui témoigna la surprise et le plaisir que lui causait cette visite inattendue.

« Ah ! mon vieil ami, vous allez être bien autrement surpris : mon frère a acheté un château en Belgique et il veut vendre le Vieux Château ; eh bien ! à partir d'aujourd'hui, j'en deviens propriétaire, mais une propriétaire mystérieuse, dont le nom doit être inconnu dans tout le pays. Cette propriété sera la dot de ma filleule ; aucune annonce ne mettra le public au courant de la folie de mon frère. La Belgique a tourné la tête à ce pauvre ami. Je vais avoir un rôle difficile à remplir ; toutefois, je me crois capable de m'en tirer. »

Le notaire était un homme habile, de bon sens et dévoué à la famille Duquesne. Il entra dans les projets de sa cliente et lui promit de la seconder.

Mme Gilbert n'ignorait pas que l'amitié et la confiance sont deux sentiments inséparables. Elle ne cacherait donc pas à la famille Vaslin la démarche qu'elle venait de faire. Elle se rendit sans tarder davantage chez ses voisins. Sa physionomie grave fit craindre à ses amis qu'elle n'eût quelque nouvelle fâcheuse à leur communiquer.

« Rassurez-vous, dit-elle, je viens vous confier un secret qui, loin de vous affliger, vous réjouira. J'achète le Vieux Château, ce sera la dot de Marthe. »

Mme Vaslin rougit, et pour toute réponse, elle embrassa Mme Gilbert, sans pouvoir dire un mot, tant elle était émue. Son mari vint à son secours, en louant dans les termes les plus flatteurs l'action de Mme Gilbert.

« M. Erard me secondera, dit-elle, et vous aussi, mes chers amis ; nous avons tous un rôle à jouer : le mien sera difficile, mais je ne m'en effraye pas.

VII

Les adieux des enfants émurent leurs familles ; frères et sœurs embrassèrent leurs amis en pleurant.

Marthe emporta un chat angora, présent de Marguerite, qui reçut de son amie un chardonneret qu'Antoine avait stylé à tirer de l'eau. On partit avec l'espérance de se revoir chaque année, soit à Liège, soit à la campagne.

La distraction du voyage, d'ordinaire si puissante, n'eut aucune influence sur les enfants ; ce fut seulement à Liège qu'ils retrouvèrent leur gaieté, en apercevant M. Devins qui venait les recevoir. Son accueil était si gracieux que Marthe et son frère ne purent y être insensibles. Il les emmena chez lui, quoique tout fût préparé dans la maison qu'ils devaient habiter.

Grâce à Dieu, les chagrins des enfants s'effacent comme les nuages.

Quelques jours plus tard, la famille Duquesne était installée à Liège. Les petites filles de Mme Devins firent de si belles descriptions à Marthe des plaisirs qui l'attendaient, que le sourire reparut sur les lèvres de l'enfant.

Paul et son précepteur étaient établis dans une pièce qui semblait disposée tout exprès pour les recevoir ; de son côté, Marthe était satisfaite de sa jolie chambre. Le soleil s'y montrait chaque matin, de sorte qu'avec un peu de bonne volonté, ses canaris pourraient se croire dans leur pays ; et comme ils paraissaient un peu effarouchés, Marthe leur dit qu'ils n'auraient rien à redouter du climat ; une place leur était assurée dans la serre de Mme Devins ; là ils vivraient au milieu des orangers, comme avaient vécu leurs aïeux.

Marthe raconta à Ursule ce qu'elle avait dit à ses canaris, et assura qu'ils lui avaient répondu par des fifi qu'elle acceptait comme l'expression de leur contentement.

Ursule, qui avait jusqu'alors soigné et admiré les oiseaux de sa maîtresse, déclara que ces canaris-là étaient des imbéciles à qui on pouvait faire accroire qu'étant en Belgique ils étaient sous le ciel d'Afrique ; toute son admiration se porta alors sur le chardonneret.

Cependant, malgré sa mauvaise humeur, Ursule finit par rendre justice aux amis de ses maîtres et à leur pays.

M. Daniel trouvait à Liège les ressources nécessaires aux études de son élève. Marthe s'entendait d'autant mieux avec les filles de Mme Devins qu'elle était la grande et avait toute autorité dans les jeux ; tout le monde était satisfait, mais personne n'en convenait.

D'autre part, les gens du village abandonné par les Duquesne étaient contents de voir que Mme Gilbert habitait le Vieux Château, donnait des ordres.

« Qni sait, disait Pacaud, elle y restera peut-être encore longtemps ? » Chaque jour suffit à sa peine ; mais il fut le premier qui apprit que le Vieux Château était vendu.

Plusieurs mois s'étaient écoulés, et le propriétaire ne paraissait pas.

« Quelle indifférence ! disait Antoine. Ce n'est vraiment pas la peine d'être riche pour ne pas jouir de son bien. »

Le brave homme se consolait toutefois en voyant les roses s'épanouir et les arbres promettre une abondance de fruits. Lorsque la saison en était venue, Mme Gilbert expédiait à sa sœur des fleurs et des paniers de fruits. C'était une attention de la propriétaire.

« Sans doute, pensait Mme Duquesne, cette dame comprend combien il en coûte à une mère de quitter la maison où elle a élevé ses enfants. »

On savait dans le pays que Mme Duquesne avait acheté une propriété en Belgique, et personne ne s'en étonnait ; le Vieux Château n'était pas beau, et quand on est millionnaire, on peut bien en avoir deux. M. Duquesne était en effet devenu propriétaire d'un joli château, style Louis XIII, à quelques lieues de Liège, meublé avec élégance. Cette élégance n'était pas du goût de Mme Duquesne. Si du moins elle avait pu y vivre paisiblement ! Mais il fallait bien en faire les honneurs, rendre les politesses de ces aimables Liégeois.

Quelques Parisiens curieux voulurent juger par eux-mêmes de la position de ces émigrés ; ils s'annoncèrent, et furent bien reçus. Plus tard, d'élégantes Parisiennes, se rendant aux eaux d'Allemagne, ne purent consentir à traverser Liège sans s'y arrêter.

Mme Duquesne avait espéré conserver ses habitudes paisibles ; mais c'était une illusion ! Les Parisiennes qui voyagent cherchent la distraction, et la maîtresse de maison qui les reçoit doit s'occuper d'elles, les promener, les amuser.

Autant par bonté que par convenance, Mme Duquesne renonça donc à sa tranquillité ; elle promena ces dames de château en château, et donna de grands dîners.

Les Parisiennes se félicitaient d'avoir fait connaissance avec la Belgique ; elles accablaient leurs hôtes de compliments : tout était beau, tout était bon dans ce pays.

Un des habitués de la maison demanda un jour à ces dames, si elles n'étaient pas tentées de faire connaissance avec ces mines de charbon qui se change en or.

Cette proposition fut repoussée avec horreur ; il importait peu à ces dames de savoir d'où était extrait le charbon qui chauffait le calorifère de leur hôtel. Allaient-elles donc compromettre leur teint et leur toilette pour descendre dans l'empire de Pluton ? Cependant, ces dames ayant appris qu'une famille anglaise irait visiter la mine, ne voulurent pas se montrer moins courageuses que les étrangères.

L'exemple des Anglaises soutint le courage des Parisiennes ; d'ailleurs, il leur était impossible de rester indifférentes au spectacle qu'elles avaient sous les yeux, spectacle nouveau en effet. Quelle gloire ne serait-ce pas de raconter cette visite à leurs amies ! Quelle supériorité leur donnerait cette expédition sur celles qui n'avaient pris que les eaux d'Enghien ! Mais, sans que ces dames en fussent convenues, elles éprouvèrent un véritable bonheur lorsqu'elles revirent un ciel bleu. Elles rirent de tout leur cœur en s'apercevant dans le miroir qu'une femme offre toujours aux visiteurs, et surtout aux dames, pour réparer leur toilette.

Elles remontèrent en voiture jouissant d'avance du récit qu'elles feraient à leurs amies d'un voyage si extraordinaire.

En voyant une de ces dames qui témoignait moins d'enthousiasme, Ursule ne put s'empêcher de dire à une des femmes de chambre qui s'extasiait sur le courage de ces Parisiennes :

« Moi, je dis qu'il faut être joliment curieuse pour aller voir ce qu'il y a dans la terre. Qu'est-ce que ça nous fait ? »

Nos voyageuses se remirent en route, comblant leurs hôtes de remerciements.

Quelques semaines plus tard, des chasseurs arrivaient en grand nombre chez M. Duquesne. Ces réunions causaient toujours une impression pénible à Mme Duquesne. Pouvait-elle oublier que Paul s'était blessé au retour d'une chasse ? Assurément l'infirmité de ce charmant enfant n'était pas de nature à compromettre son avenir ; mais quelle est la femme qui ne voudrait voir la perfection dans cet être qu'elle appelle son fils ?

Paul avait hérité du goût de son père pour la chasse ; mais, quoiqu'il eût pu s'accorder cette distraction, il y renonça généreusement par égard pour sa mère.

« Non, disait-il à son précepteur, devenu son ami, jamais je ne m'accorderai un plaisir qui trouble mon excellente mère. D'ailleurs, ajoutait-il en riant, n'est-ce pas prendre part à la chasse de manger nos lièvres et nos perdreaux ? »

La sécurité de Mme Duquesne faisait illusion à son mari, qui la croyait acclimatée en Belgique, et pensait que le souvenir du Vieux Château s'effaçait chaque jour. Il n'en était rien pourtant, la correspondance de Marthe et de Marguerite témoignait le contraire. Marthe tenait son amie au courant des impressions de sa mère.

« Lorsque nous sommes seules, disait-elle, le Vieux Château fait le sujet de notre conversation. Mais pourquoi cette propriétaire ne se fait-elle pas connaître ? Peut-être, dit maman, que cette dame est bonne et aimable ? peut-être a-t-elle des enfants qui se plairaient dans le parc, qui entretiendraient nos petits jardins ? Maman dit qu'elle se consolerait plus aisément de n'avoir plus son vieux nid , si elle le savait habité par d'aimables personnes. Moi, Marguerite, je serais furieuse !

« Si cette originale paraît enfin dans le pays, ne manque pas, puisque tu saisis assez bien la ressemblance, de la croquer, et expédie-la-nous tout de suite.

« Je me figure qu'elle est grande, maigre, qu'elle porte des lunettes et prend du tabac comme un Suisse... mais c'est mon prochain, je lui pardonne, et d'autant plus aisément qu'elle permet à Antoine de vendre les fruits, ce qui permet aussi à la chère tante de nous en envoyer. Et ces beaux bouquets ! si tu voyais, chère Marguerite, comme ils sont reçus, soignés ! leur parfum nous donne l'illusion d'être encore les voisins de mes chers amis. Tiens, rien que d'en parler, il me semble voir nos beaux boutons de rose. »

Cette correspondance amusait les voisins et enchantait Mme Gilbert.

« Patience, disait-elle, un jour viendra où ils rentreront chez eux ; mais il faut que cette petite comédie dure encore quelques années. »

Jusqu'alors, la famille Vaslin ajournait la visite promise aux amis ; mais enfin, Mme Duquesne insista si vivement pour que les voisins du Vieux Château vinssent en Belgique, qu'il leur fut impossible de retarder plus longtemps cette visite.

Deux années s'étaient écoulées depuis le départ de la famille Duquesne : Marguerite avait quatorze ans, et Auguste avait seize ans. Le collégien était un philosophe ; il avait bon air, il n'était ni timide, ni hardi. Marguerite n'était pas moins charmante. Les jeunes amis éprouvèrent un certain embarras en s'embrassant, comme ils le faisaient deux années plus tôt ; mais cet embarras passa bien vite. Marthe et Paul installèrent leurs amis dans de belles chambres. Jamais hospitalité ne fut plus joyeuse. Les corridors retentissaient d'éclats de rire. Marthe s'arrêta plus d'une fois pour embrasser Marguerite.

« Mon Dieu, disait-elle, que je suis contente ! Mais que j'aurai de chagrin quand tu t'en iras !

-- Comment oses-tu parler de départ, ma petite Marthe ? nos caisses ne sont pas encore montées ; de grosses caisses, ce qui veut dire que nous ne partirons pas demain. »

Paul et Auguste n'étaient pas muets. Les deux écoliers s'entretenaient de leurs études ; Auguste ne dit rien de ses succès, car il savait combien Paul regrettait de ne pas avoir le titre de collégien ; il le regrettait d'autant plus qu'il ne croyait pas que son infirmité l'empêchât de faire son éducation au collège.

Le brave enfant eut du moins la satisfaction de conduire son camarade dans un joli cabinet, où rien ne manquait pour étudier les sciences.

Il était une heure lorsque la cloche se fit entendre.

« Que signifie cette cloche ? demanda Auguste.

-- Elle signifie que le dîner est servi et qu'il faut descendre.

-- Le dîner ? à cette heure !

-- As-tu faim ?

-- Très grand-faim.

-- Eh bien ! ne raisonne pas ; descendons.

-- Mais tu peux bien me dire pourquoi vous dînez à une heure ?

-- Parce que c'est l'usage du pays, et si nous n'avions pas adopté cet usage, nos relations avec la société se seraient difficilement établies ; et puis, mon cher, on soupe ; c'est le repas le plus agréable ; chacun raconte comment a été employée sa journée, qui commence à cinq heures du matin ; on n'est pas pressé, tu verras que le souper est un repas très amusant. Marguerite et Marthe les suivaient, ayant secoué la poussière du voyage, elles étaient charmantes.

Ce premier repas entre amis fut très gai ; Mme Duquesne avait l'illusion d'être en France, et si le château n'eût pas été si richement meublé, elle eût même eu l'illusion d'être au Vieux Château.

Mme Gilbert, qui était du voyage, s'attendait avec raison à subir un interrogatoire ; elle s'était mise en mesure de répondre aux questions de sa belle-sœur, sans dire toute la vérité et sans mentir.

Effectivement, dès le lendemain, les deux sœurs trouvèrent prétexte à se ménager un tête-à-tête : les papas et les enfants allaient faire une promenade en forêt.

M. Vaslin, ne se doutant pas du motif qui retenait Mme Duquesne à la maison, plaisanta sur le tête-à-tête de ces dames :

« Que pourrez-vous dire, mesdames, pendant notre longue absence ? car nous ne reviendrons pas, paraît-il, avant l'heure du souper.

-- Ne vous inquiétez pas ; mais partez donc, les chevaux s'impatientent ! »

Dès que les deux sœurs furent seules, Mme Duquesne, comme s'y attendait sa belle-sœur, lui dit :

« Parle-moi donc de cet original qui a acheté le Vieux Château ; le voyez-vous quelquefois ?

-- Je ne connais que la propriétaire.

-- La voit-on souvent ?

-- Très souvent.

-- Ces originaux finiront-ils par venir habiter leur propriété ?

-- On l'ignore. »

Les roues d'une voiture glissant sur le sable mirent fin à la conversation : c'était une visite, et comme les campagnards ne jouissent pas du privilège de fermer leur porte quand il leur plaît, les deux sœurs descendirent au salon pour aller recevoir la baronne Saint-Romain, Française que la fortune avait acclimatée en Belgique.

Cette interruption causa un grand soulagement à Mme Gilbert.

Cependant, le temps fuit aussi vite en Belgique qu'en France, et les amis constatèrent bientôt qu'ils avaient passé plusieurs semaines ensemble. La famille Vaslin emporta la promesse que sa visite lui serait rendue au printemps suivant. N'était-ce pas cette saison que préférait Mme Duquesne lorsqu'elle habitait le Vieux Château ?

Mme Duquesne s'est fait raconter par sa sœur tous les petits faits divers du village. Elle regrette que Germaine n'ait pas épousé le garde de M. le baron. C'est fini, dit Mme Gilbert, elle a mis une épingle à son bonnet, et personne ne l'ôtera. Effectivement la bonne Germaine est classée parmi les vieilles filles ; elle s'est fait par sa charité une position dans le village, et plus loin encore. Tous les malades sont l'objet de ses soins. Elle a une petite pharmacie, présent de Mme Duquesne. Les bonnes femmes n'admirent pas seulement son dévouement, elles admirent sa science, car elle lit, sur les bocaux qui composent sa pharmacie, des noms qu'il leur serait impossible de lire, et dont elles n'ont jamais entendu parier. La petite fille qui lui apporte une ordonnance du médecin reste ébahie devant la fille de Pacaud, lorsque armée de son pilon elle prépare un onguent, pèse une poudre et en fait de petits paquets.

Un jour, une petite voisine lui demanda de la laisser piler un peu, rien qu'un peu.

« Non, parce que tu t'en vanterais à tes camarades, et toutes voudraient piler.

-- Oh ! non, mamzelle Pacaud, je sais garder un secret. Un jour, grand-mère m'en avait confié un, dit la petite en rougissant, et je l'ai gardé. »

C'était vrai, l'enfant avait gardé le secret toute une journée ; mais le lendemain, n'y tenant plus, elle avait dit le secret à son amie intime.

« Allons, dit la bonne Germaine, pile un peu. » L'enfant était transportée de joie : elle pila très bien et emporta le petit paquet de médecine.

En dépit des meilleures résolutions, son secret lui échappa le lendemain, et comme ce jour-là une autre petite allait porter, à l'heure de la récréation, une ordonnance à Germaine, toutes suivirent leur camarade, qui avait seule le droit d'aller trouver Germaine ; toutes lui demandèrent de piler un peu.

Germaine leur répondit par un grand éclat de rire.

Elles comprirent ce que signifiait cet éclat de rire, et se sauvèrent comme de petits poulets qu'on chasse du terrain où il ne leur est plus permis de paraître.

La fille de Pacaud était aimée de tout le pays ; on avait confiance dans ses soins ; il arrivait même qu'on lui demandât de passer la nuit près d'un malade. Elle s'y rendait, après en avoir obtenu la permission de son père. Pacaud la laissait aller volontiers, car il avait compassion des souffrances des autres ; mais André se révoltait lorsqu'il constatait combien la veille avait flétri les yeux de sa sœur.

« La première fois qu'on te demandera, c'est moi qui te remplacerai, dit-il.

-- Mon pauvre enfant, tes soins ne seraient pas acceptés : les hommes n'entendent rien à soigner les malades.

-- Ah vraiment ! Eh bien, si par malheur tu tombes malade, c'est moi qui te soignerai, qui te veillerai ; on verra ! »

Effrayé de ses propres paroles, André se jeta dans les bras de sa sœur en disant d'une voix émue :

« Non, non, ma bonne Germaine, Dieu te gardera pour soigner les autres. »

Cependant M. Duquesne ne passait jamais une année sans aller voir sa sœur et la famille Vaslin, sans compter avec ses fermiers. Il s'étonnait que les nouveaux propriétaires du Vieux Château ne s'y fussent pas encore établis.

« Que dit-on de cette étrange conduite dans le pays ?

-- On ne dit rien, mon ami, nos paysans vous regrettent trop pour désirer des étrangers ; ils disent que je les console un peu de l'absence de la famille. »

Pendant le séjour de M. Duquesne chez ses amis Vaslin, chacun venait lui conter ses affaires, lui demander un conseil, réclamer sa protection pour les mener à bonne fin.

Cette année-là, Pacaud avait droit à sa retraite, et comme André avait dix-huit ans, l'ambition du père était que son fils le remplaçât. La pensée de voir André porter l'uniforme de facteur avait donné plus d'une fois au pauvre homme le courage de supporter le poids du jour.

Tout son espoir était dans la protection de M. Duquesne. Le bonhomme ne s'était pas trompé. M. Duquesne dirigea si bien ses démarches, qu'il obtint d'emblée la nomination du fils de Pacaud.

Cette petite affaire avait retenu M. Duquesne au pays plus longtemps qu'il ne le pensait, mais sa sœur et ses amis constataient avec plaisir qu'il n'en était pas fâché. Il ne s'éloignait jamais sans promettre à ses amis et à sa sœur qu'il reviendrait.

Amis et voisins se réjouirent de la nomination d'André ; Germaine était fière, comme l'est une mère des succès de son fils.

L'équipement du nouveau facteur fut admiré, quoiqu'il soit bien modeste. André parut en blouse bleue, la sacoche de cuir sur le dos et orné de la vigne recourbée qui doit défendre le facteur contre la vipère, et aussi contre le voleur qui n'ignore pas que la sacoche du piéton contient parfois de l'argent. Cette vigne tient aussi en respect les rôdeurs de chemin et rappelle à l'ordre les dindons indisciplinés qui abusent de la faiblesse de l'enfant à qui la garde en est confiée.

André était un beau garçon, grand, bien fait et d'une physionomie avenante. Le premier départ du jeune facteur fut un véritable événement ; on l'entourait, on l'admirait, on caressait son chien. Loulou était un présent de M. Duquesne ; chacun faisait ses recommandations à Loulou :

« Ah çà ! ne va pas courir de droite et de gauche, garde bien notre garçon contre les bêtes et les mauvaises gens. »

Enfin, par un beau jour de printemps, Pacaud et son fils partirent ; Pacaud se sentait rajeuni.

Il va sans dire que Germaine les suivit des yeux aussi longtemps que possible. La brave fille recevait les compliments des voisins, qui étaient tous d'accord pour se réjouir de la bonne fortune d'André.

Pacaud et son fils trouvèrent, au château et à la ferme, l'accueil le plus aimable.

On ne pouvait voir avec indifférence le vieillard boiteux conduisant son fils. André, nous l'avons déjà dit, était un beau garçon, sa bonne physionomie prévenait en sa faveur ; aussi ne tarda-t-il pas à être chargé de commissions, et la manière intelligente dont il s'en acquittait ne contribuait pas peu à en accroître le nombre. Un jour, c'étaient des cheveux, pour compléter quelque dessus de tête par trop dégarnie ; le lendemain, des boîtes, avec ou sans polichinelles ; des dessins de broderies pour Mlle de Trois Étoiles ; une fiole dans une boîte de fer-blanc, régulièrement entourée de son, et d'origine pharmaceutique, pour le bon père de cette charmante jeune fille ; enfin une boîte de bonbons toute pleine, ce qui prouve que, dans cette administration, personne n'avait eu l'indélicatesse d'en vérifier la qualité.

Ce n'est pas tout : pour joindre l'utile à l'agréable, des effets de commerce à recouvrer ; il est vrai que le porteur ne s'en charge que moyennant cinq centimes par vingt francs.

Le facteur de la commune n'est pas un parti à dédaigner, et quoique André ne fût pas encore d'âge à se marier, plus d'une mère souhaitait que sa fille l'épousât, çar, vu toutes ses qualités, on pouvait compter sur des appointements de 860 francs.

À partir de ce moment, Germaine, quoique très économe, lâcha un peu les cordons de la bourse ; il le fallait bien, car André revenait de sa tournée avec un appétit qui demandait des considérations.

L'hiver suivant, qui fut maussade et pluvieux, comme les habitants de Liège prétendaient n'en avoir jamais vu, rendait la perspective de faire un voyage en France un doux rêve.

Mme Duquesne, qui avait parfaitement bien supporté le climat l'hiver précédent, prit un rhume dont elle ne pouvait se débarrasser. Le médecin n'ordonnait pas autre chose que le changement de climat pour triompher de cette toux opiniâtre, qui pourrait à la longue prendre un autre caractère.

Si Mme Duquesne regrettait de ne plus habiter son pays, elle s'était cependant faite à la vie simple et facile de la Belgique ; elle était du nombre de ces femmes qui se plaisent partout, parce qu'elles savent s'occuper partout ; la santé de ses enfants ne laissait rien à désirer, leurs études ne souffraient nullement d'avoir changé de professeurs, et Paul et Marthe ne pouvaient que gagner à vivre loin du monde.

Mme Duquesne, si sincère, ne l'était pas avec elle-même. Assurément, les raisons qu'elle donnait à son mari pour ne pas aller en France étaient bonnes, mais il y en avait une autre qu'elle n'avouait à personne : voir le Vieux Château devenu la propriété d'un étranger était une épreuve au-dessus de ses forces.

Ce fut en luttant contre le mal qu'on arriva au mois de mai ; il n'y avait plus de raison pour manquer à sa promesse : Mme Vaslin le rappelait à ses amis.

Les enfants des deux familles s'aimaient comme frères et sœurs, et la perspective de demeurer sous le même toit les enchantait.

On trouverait bien moyen d'aller au Vieux Château, puisque leur tante s'entendait si bien avec la propriétaire ! La vieille Madelon les mènerait à la basse-cour, comme autrefois, pour voir les petits poulets. Enfin, si un soir on était surpris par l'orage, on coucherait au Vieux Château.

Et changeant aussitôt d'impression, Marthe disait :

« Oh ! non, j'aimerais mieux être mouillée jusqu'aux os que de passer la nuit dans ma petite chambre, pour ne plus y revenir. Et puis, le propriétaire arriverait peut-être justement le lendemain matin, avant que je fusse levée. »

Paul riait des terreurs de Marthe.

Ursule était dans d'autres dispositions :

« Moi, dit-elle, si je remets les pieds chez nous , je n'en sors plus. »

Marthe se plaisait à faire répéter ces paroles à la vieille servante ; il lui semblait qu'on prophétisait l'avenir.

On partit par un temps splendide, qui n'était certes pas moins favorable à la Belgique qu'à la France. Lorsqu'on eut passé la frontière, Paul et Marthe devinrent fous de joie ; ils signalaient les beautés de la route, même lorsqu'il n'y en avait pas.

M. Duquesne était peu flatté de cet enthousiasme, il le considérait comme un reproche ; et les quintes de toux de sa femme augmentaient le malaise qu'il éprouvait.

Mais lorsqu'on aperçut les amis à la gare, le bonheur de les revoir effaça toutes les impressions de M. Duquesne et de sa femme.

Les voyageurs montèrent en landau, tandis qu'Antoine, heureux de revoir ses anciens maîtres, chargeait son chariot de leurs colis.

Ce fut dans ce chariot que monta Ursule : qu'elle était heureuse de retrouver une ancienne connaissance, qui écouterait toutes ses plaintes d'habiter un pays où la terre est noire, et où l'on vit tout à l'envers de la France !

Le retour de M. et Mme Duquesne eût été bien triste sans la présence de leurs enfants ; mais la joie des petits amis exerça une influence irrésistible sur les parents.

Les gens de M. Vaslin témoignaient aussi, eux, leur contentement de revoir de si bonnes personnes ; mais ils disaient tout bas :

« Comme la pauvre dame est changée ! »

Les discours d'Ursule ne contribuèrent pas à les rassurer sur l'état de Madame ; mais le soleil fut vainqueur, la malade ne tarda pas à ressentir l'heureuse influence du changement de climat ; la bonne volonté fit le reste.

Mme Duquesne ne dit point de mal du pays qu'elle habitait à contrecœur ; elle fit l'éloge des femmes de la société.

« Mes chers amis, disait-elle, l'hospitalité belge ne peut être comparée qu'à la vôtre. »

Un jour, Marthe pria sa tante de demander à la propriétaire la permission de les laisser tous passer une journée au Vieux Château.

« Croyez-vous qu'elle vienne aujourd'hui ?

-- Peut-être.

-- Mais vous savez sans doute son adresse ? si vous lui écriviez ?

-- Je ne lui ai jamais écrit, mon enfant, je ne vois pas la nécessité de le faire ; Antoine nous laissera volontiers entrer un de ces jours. »

Mme Gilbert éprouvait un malaise indicible chaque fois que les enfants ramenaient la conversation sur le Vieux Château. Voulant en finir, elle dit un jour :

« Antoine vient d'apporter un panier de fraises, de la part de la propriétaire ; allons la remercier, quoique j'aie la certitude qu'elle n'y sera pas ; mais la politesse en sera faite. »

Mme Duquesne consentit simplement à accompagner ses enfants au Vieux Château, et tout le monde s'y rendit.

Paul et Marthe eurent la surprise de trouver leurs jardins en parfait état. En dépit de ses préventions contre les nouveaux propriétaires, Mme Duquesne rendit justice à la manière dont le parc était entretenu ; mais sa surprise fut au comble en voyant que certaines réparations qu'elle avait souhaité de faire se trouvaient faites :

« Décidément, dit-elle à sa belle-sœur, ces gens-là ont du goût. Hélas ! ils jouissent des changements que je me promettais de faire ! mon mari s'est trop pressé de vendre le Vieux Château ; aujourd'hui, nous pourrions le conserver. Dis-moi, cette propriétaire te paraît-elle une femme capricieuse ?

-- Je ne crois pas qu'elle soit capricieuse, mais je peux me tromper.

-- Tu es là, chère amie, et si jamais tu apprends que le Vieux Château est remis en vente, préviens-nous bien vite.

-- Assurément, mais je ne crois pas qu'il soit remis en vente. »

VIII

La propriétaire du Vieux Château, sachant que la famille Duquesne était dans le pays, l'invitait à y passer une semaine ; aucun importun ne viendrait troubler leur intimité.

« Ces gens sont étonnants ! dit Mme Duquesne, je donnerais beaucoup pour voir la femme, il me semble que c'est un type que je n'ai rencontré nulle part. Eh ! bien, j'aurai le cœur brisé encore une fois en quittant cette chère demeure ; peu importe, si tu m'assures que ni le mari ni la femme ne chercheront à nous voir, j'accepte l'invitation.

-- Je suis certaine de leur discrétion. »

Les choses étant ainsi convenues, on se rendit au Vieux Château, où tout était déjà préparé pour recevoir ces hôtes.

Marthe se coucha une heure plus tôt pour être plus vite arrivée au lendemain. Le frère et la sœur eurent des rêves charmants, qu'ils racontèrent aussi à Ursule.

La vieille bonne avait, disait-elle, la science d'expliquer les rêves, et jamais ses prévisions n'avaient manqué. Il était donc sûr et certain que la famille Duquesne rentrerait en possession du Vieux Château. Paul, dont les moustaches étaient naissantes, se moqua des prétentions de sa vieille bonne ; mais Marthe ne voulut pas douter de la réalité d'un événement qui la comblait de joie.

Mme Duquesne crut avoir rêvé pendant les huit jours qu'elle avait passés au Vieux Château. Cette semaine écoulée dans son ancienne propriété ne lui laissa aucune impression de tristesse. Elle était guérie ; personne n'eût pu retrouver sur son visage l'expression d'un regret, ou d'un mécontentement.

Les Duquesne quittèrent leurs amis un mois plus tard pour rentrer dans le pays où la fortune les appelait.

Mme Gilbert éprouva un véritable soulagement en voyant partir la famille ; d'un caractère franc et simple, il lui en avait beaucoup coûté de jouer cette comédie. Lorsqu'elle s'en plaignait au notaire, il lui disait :

« Pourquoi ne vous délivrez-vous pas d'un secret si difficile à garder ? Le Vieux Château vous appartient ; je ne vous comprends pas ; il y a un autre secret derrière le premier. »

Pour toute réponse, Mme Gilbert souriait.

Cependant Marthe grandissait, sa mère consentait rarement à la conduire dans le monde ; le peu de goût qu'y trouvait la jeune fille était un encouragement à ne pas sortir, à résister aux instances des femmes de sa société.

En Belgique, comme ailleurs, la chasse était toujours la passion de M. Duquesne. Le propriétaire d'une belle forêt pouvait-il laisser vivre en paix les habitants de cette forêt ? Il fit donc des invitations.

Mme Duquesne supporta doucement l'embarras que lui causait une si brillante réunion ; la coquetterie s'ajoutant à la volonté de se conformer au bon plaisir de son mari, la réception fut splendide. Il n'était question que de l'élégance qui se voyait dans les moindres détails des appartements et du service de la table.

Un jour, Mme Duquesne fut très surprise de voir la baronne de J. et ses filles qui portaient des amazones :

« Le beau temps, dit la baronne, nous a paru une invitation à suivre la chasse. »

Mme Duquesne fit compliment aux jeunes filles de leur joli costume.

« Ce costume, madame, ne siérait pas moins bien à Mlle Marthe.

-- C'est possible, madame, répondit froidement Mme Duquesne, mais ma fille ne monte pas à cheval ; elle est trop jeune, et d'ailleurs, elle ne témoigne aucun goût pour ce genre d'exercice. »

La baronne, à vrai dire, se souciait peu que Marthe portât l'amazone ; mais elle avait un fils, il lui eût plu d'appeler Marthe sa fille ; elle s'y prenait de bonne heure, car Marthe entrait seulement dans sa quinzième année.

La baronne avait une véritable estime pour les bons Français, comme on appelait la famille Duquesne à Liège. Elle comprit qu'elle ne réussirait pas à marier son fils avec Marthe ; mais elle eut aussitôt la pensée de faire épouser une de ses filles à Paul.

Ce projet n'était pas insensé, et comme le jeune savant était d'une maturité précoce, ses parents lui en parlèrent tout simplement.

Marthe donna son consentement, sans en être priée :

« Ah oui, Paul, dit-elle, tu épouseras Mlle Catherine, c'est celle que je préfère.

-- Je n'épouserai ni Mlle Catherine, ni Mlle Jeanne ; je ne me marierai pas.

-- Tiens ! c'est comme moi, mon frère ; nous resterons ensemble, et quoique tu sois savant, j'espère que tu ne t'ennuieras pas avec moi. C'est pour cela que je suis devenue si studieuse.

-- Mes enfants, dirent le père et la mère, vous ne savez ce que vous dites ; ce n'est pas à votre âge qu'on peut juger de ces choses. »

Paul et Marthe n'ajoutèrent pas un mot de plus ; cependant leurs parents s'étonnèrent de les entendre parler ainsi.

M. Duquesne en rit ; mais la mère resta sérieuse.

« Ce n'est pas naturel, dit-elle, il y a quelque chose là dessous.

-- Toujours la même ! Vraiment, ma chère amie, c'est un enfantillage de t'inquiéter de ces propos d'enfants.

-- Paul n'est plus un enfant ; il sait fort bien ce qu'il dit : je crois qu'il est toujours humilié de son infirmité, et qu'il ne voudra pas s'exposer à un refus.

-- Il est parfaitement accueilli dans la société ; et puis, chère amie, tu oublies que nous avançons rapidement sur le chemin de la fortune. »

Cet entretien n'eut point de suite.

L'automne se passa en réceptions, en promenades, auxquelles Marthe prenait peu de part.

Un jour, le frère et la sœur étaient restés au château.

« Quel bonheur, dit Marthe, de pouvoir causer tranquillement ! Nous avons les mêmes goûts ! C'est convenu, si tu ne te maries pas, nous resterons ensemble. M. Daniel est aussi bon qu'instruit ; il répond à toutes mes questions, et je le comprends très bien.

« Ah Paul ! quel malheur que le Vieux Château ne soit plus à nos chers parents ! C'est là que nous nous serions retirés pour finir nos jours. Mais que ferions-nous ici ? »

Le frère et la sœur avaient causé sans regarder leur montre ; ils avaient passé deux heures en se promenant, sous la belle avenue de chênes, dont les feuilles jonchaient le sol. Leur conversation fut interrompue par la présence de M. Daniel, qui s'étonnait d'une si longue absence.

« Que pouvez-vous donc dire ?

-- Nous parlons de nos vieux jours que nous passerons ensemble, répondit Marthe, de l'air le plus sérieux. »

M. Daniel sourit et garda le silence.

« Vous vous marierez tous les deux, pensait-il ; je pourrais même vous dire qui vous épouserez. »

Les chasseurs rentrèrent une heure plus tard, mouillés jusqu'aux os, et tout le monde fut condamné à rester au logis pendant le reste de la journée.

M. Duquesne passa une mauvaise nuit ; une fièvre ardente le retint au lit : c'était le début d'une maladie grave.

Être malade dans son pays est une épreuve ; mais l'épreuve est plus grande lorsqu'il faut avoir recours aux conseils d'un étranger. Jusqu'alors aucun médecin n'avait été appelé à donner ses soins à la famille Duquesne.

Les gardes-malades ne manquent pas en Belgique. Mais Mme Duquesne et Ursule ne voulurent point de leur assistance ; elles se partagèrent la fatigue des nuits, et six semaines plus tard, seulement, le malade entrait en convalescence.

Quelle joie est la nôtre lorsque nous voyons un être bien-aimé recouvrer la santé ; lorsqu'il sort de ce sommeil qui, loin de réparer nos forces, constate notre faiblesse ! Cet être bien-aimé s'intéresse aux plus petites choses ; il ne reçoit plus avec indifférence les soins dont il est l'objet.

La convalescence de M. Duquesne fut plus rapide qu'on ne pouvait l'espérer ; la visite du médecin n'avait pas d'autre but que de prêcher la prudence, de surveiller le régime, qui n'était pas toujours fidèlement observé.

Un jour, Ursule guetta le médecin et lui dit en particulier :

« Monsieur le docteur, ça va être le tour de madame.

-- Comment ça, ma bonne fille ?

-- Comment ? qu'elle ne dort pas, qu'elle a perdu l'appétit ; moi, qui la connais, je ne lui trouve pas son air d'auparavant. »

Le docteur remercia Ursule du bon avis qu'elle lui donnait, et sous prétexte de surveiller M. Duquesne, il considérait attentivement sa femme. Quinze jours plus tard, effectivement, une fièvre lente affaiblissait la mère de famille. Allait-elle tomber sérieusement malade, ou n'était-ce qu'une lassitude toute naturelle qu'il serait facile de combattre ? Mais le ciel s'assombrissait chaque jour davantage. Il fallait que Mme Duquesne respirât l'air natal. Cette ordonnance, qui semblait toute simple au médecin, troubla Mme Duquesne.

« L'air natal, pensait-elle, c'est bien ce qui me guérirait ; le docteur connaît le cœur humain ! Oui, si je pouvais rentrer dans le Vieux Château, j'éviterais peut-être la maladie dont je me sens menacée ! »

Mme Duquesne se garda bien de laisser pénétrer sa pensée, ce qui n'empêcha pas Marthe de la deviner ; aussi l'aimable enfant écrivait-elle à Marguerite :

« Maman est souffrante ; je crains qu'elle ne tombe malade ; on lui ordonne de changer d'air. C'est facile à dire ; mais quoique le temps ne soit plus de si mauvaise humeur, ce n'est pas le moment de voyager. Ah ! Marguerite, que j'ai de chagrin !

« Papa est guéri, mais il s'agit de maman.

« Paul et moi, nous sommes tristes ; moi, je pleure ; mais lui, il me console. Si tu savais, ma petite Ghite , comme il est bon et aimable ! et puis, il est charmant ; on oublie son infirmité en voyant son heureuse physionomie. On dit qu'il est très savant : je le crois.

« Adieu, je veux toujours dire à bientôt.

« MARTHE. »

Mme Gilbert écrivait le lendemain à son frère :

« Voilà une nouveauté. Le propriétaire mystérieux veut louer le Vieux Château : un écriteau est placé à la grille, Antoine est obligé de répondre aux passants, qui ne sont que des curieux. Le bonhomme est de fort mauvaise humeur ; le propriétaire mystérieux lui plaît parce qu'il ne le dérange pas ; il reçoit très mal les curieux qui viennent l'importuner ; et puis je suppose qu'il craint d'être renvoyé. Toutefois, Antoine, se croyant le meilleur jardinier du pays, pense qu'on y regardera de près avant de le remplacer. Ce pauvre Antoine dit qu'il préfère voir les chauves-souris raser les fenêtres, entendre les chats-huants, plutôt que de voir ici des figures nouvelles. »

Mme Gilbert ajoutait en post-scriptum :

« Si vous n'aviez pas pris de si profondes racines en Belgique, j'espérerais vous voir redevenir un jour propriétaires du Vieux Château. »

M. Duquesne lut et relut cette lettre avant de la communiquer à sa femme.

Il ne doutait pas que l'air du pays ne fût pour elle le véritable remède. Il hésitait toutefois à lui proposer de faire un séjour dans la maison qu'elle regrettait tant d'avoir quittée ; ne serait-ce pas raviver ses regrets ? Le retour en Belgique ne lui serait-il pas plus pénible ?

M. Duquesne ne s'avouait qu'à moitié qu'un séjour au Vieux Château lui serait fort agréable ; la fortune semblait devoir lui être fidèle ; pourquoi donc ne retournerait-il pas dans son pays ? Si par hasard les originaux qui, ayant acheté sa propriété, la dédaignaient au point de ne pas l'avoir habitée un seul jour, la remettaient en vente, il lui serait facile d'en redevenir propriétaire.

Tout homme est ingénieux à trouver de bonnes raisons pour arriver au but qu'il désire. La santé de sa femme ne fut plus bientôt le seul motif qui le devait faire rentrer en France, au moins pendant quelques années. La marche du temps était la même sous toutes les latitudes, et le moment d'établir ses enfants serait bientôt arrivé.

Marthe avait dix-sept ans ; elle était charmante et ne passait pas inaperçue dans la société. Or, M. Duquesne et sa femme étaient résolus à ne point établir leurs enfants en Belgique.

Fort de tous ces raisonnements, M. Duquesne n'hésita plus à communiquer à sa femme la lettre qu'il avait reçue.

La malade rougit, ses yeux se remplirent de larmes : « Oh ! mon ami, mon cher ami, rentrons au Vieux Château, ne fût-ce que pour une année ! Écris tout de suite à ta sœur.

-- C'est bien mon intention, ma chère femme, mais calme-toi ; un château ne se loue pas aussi vite qu'une maison. »

En apprenant cette étrange nouvelle, Paul et Marthe témoignèrent autant de joie que leur mère.

« Oh ! oui ! papa, dit la jeune fille, écrivez à ma tante que vous louez le Vieux Château, et que nos caisses seront faites demain. »

M. Duquesne se contentait de sourire à ses enfants, mais au fond, il partageait leurs sentiments.

La réponse de Mme Gilbert ne se fit pas attendre. Mme Gilbert pleura de joie :

« Pauvre chère sœur, pensait-elle, tu vas donc rentrer dans ce Vieux Château, où des jours paisibles se sont écoulés ! Te dirai-je, sans attendre plus longtemps, que la propriétaire est ta sœur ?... Non, le moment n'est pas encore arrivé, mais tu viendras du moins chaque année dans ce nid de famille. »

Mme Gilbert alla dès le lendemain chez le notaire, son respectable ami, et lui raconta ce qui se passait :

« Nous allons les revoir, dit-elle.

-- Vous êtes une habile femme ; si je l'osais je dirais une habile comédienne !

-- Mon vieil ami, dites tout ce qu'il vous plaira ; je suis trop contente pour me montrer susceptible. Permettez-moi de vous remercier d'avoir si bien favorisé mes projets par votre discrétion. Maintenant, notre rôle sera facile ; mais quoique mes cheveux blanchissent, j'attends avec impatience le jour du dénouement. »

Mme Duquesne éprouvait une sorte d'embarras à quitter un pays où elle avait reçu un si cordial accueil ; elle s'était réellement attachée à la famille Devins. Elle avait trouvé dans cette famille de véritables amis, et ses enfants, d'aimables compagnons de leurs jeux.

Lorsque Marthe et Paul apprirent qu'ils allaient passer quelques mois en France, habiter le Vieux Château, on parvint difficilement à leur faire comprendre que la délicatesse et la reconnaissance leur faisaient un devoir de ne pas être aussi expansifs.

Cependant, la convenance ne les aida pas seule dans ce travail. S'ils allaient retrouver des amis, ils en perdaient d'autres. Une bonne amitié existait entre les enfants. Paul et Marthe furent sincères en exprimant leurs regrets de se séparer de leurs amis de Belgique.

Il fallut l'autorité de M. Duquesne pour imposer silence à Ursule, qui était folle de joie de quitter un pays où rien ne lui avait pourtant manqué ; cependant, comme elle avait du cœur, elle promit d'être gentille avec les domestiques de la maison.

La bonne vieille tint parole : mais si Marthe passait devant la porte de sa bonne, elle entendait un soliloque comme celui-ci :

« C'est moi qui suis contente de rentrer dans notre château pour ne plus en sortir ! C'est comme si le notaire me l'avait dit. Je ne m'étonne plus de faire de si beaux rêves depuis quelque temps ! Étais-tu sotte, ma pauvre Ursule, de pleurer en abandonnant le château, toi qui as de l'expérience, ne sais-tu pas que la tête des hommes tourne comme une girouette ! »

Ces monologues étaient fidèlement rapportés à M. et Mme Duquesne, qui s'en amusaient beaucoup.

On se quitta fort ému de part et d'autre, tout en se disant au revoir. M. Devins, qui s'était franchement attaché à la famille Duquesne, ne vit pas ce départ sans regret, et même sans en vouloir un peu à l'associé français qui, après s'être enrichi, renonçait à habiter la Belgique.

La sympathie qui existait entre les parents et la bonne amitié qui unissait les enfants avaient permis d'espérer une double alliance entre les deux familles ; toute illusion était perdue.

On se mit en route en gardant le silence, et si M. Daniel n'eût pas attiré l'attention de ses élèves sur certains accidents de la route, on aurait pu croire Paul et Marthe endormis ; mais dès qu'on eut passé la frontière, ce fut tout autre chose ; le frère et la sœur nommaient toutes les stations, et comme leur mère souriait, ils ne gardèrent plus de mesure pour donner un libre cours à leur joie d'être rentrés en France.

L'arrivée des voyageurs fut solennelle. C'était à la fin d'avril, le soleil se voyait encore à l'horizon, Mme Gilbert attendait sa famille. Les deux sœurs se jetèrent dans les bras l'une de l'autre ; la malade pleurait et, comme son mari la grondait doucement, Ursule prit la parole :

« Monsieur, c'est des larmes de joie, elles font du bien au cœur, tandis que les autres font du mal.

-- Tu as raison, Ursule », dit Mme Duquesne en essuyant ses yeux.

Une grande berline attendait les voyageurs. Paul prit place sur le siège, car il voulait être le premier à voir les tourelles du Vieux Château ; Ursule compléta le fourgon destiné aux malles. La bonne fille, ayant parlé en faveur des larmes de joie, ne se gêna pas pour pleurer quand elle aperçut à l'horizon les tourelles du Vieux Château ; mais elle ne se sentait plus si sûre d'y rester jusqu'à la fin de ses jours.

Les fermiers étaient venus pour recevoir leurs maîtres ; la nourrice de Paul sauta au cou de son garçon. Antoine, le fidèle jardinier, était en tenue de fête ; on voyait les voisins et les curieux sur leur porte ; ils suivaient avec intérêt ce qui se passait et faisaient des réflexions sur ce retour imprévu.

Tandis que Paul et Marthe montent quatre à quatre les escaliers, leur mère s'appuie sur le bras de son mari, elle retrouve sa chambre telle qu'elle l'avait laissée, et comme son regard sollicite une explication, sa belle-sœur lui dit :

« Certainement, c'est moi qui ai meublé la chambre telle qu'elle était autrefois.

-- Es-tu sûre, chère amie, que la propriétaire ne dira rien, si par hasard elle nous fait l'honneur d'une visite ?

-- Elle ne fera pas la plus petite observation ; tu peux dormir tranquille. »

Le Vieux Château fit complètement oublier à la mère et aux enfants les splendeurs de celui qu'ils avaient habité en Belgique.

Mme Duquesne dormit paisiblement ; sa sœur écouta plusieurs fois à la porte de sa chambre : un profond silence y régnait.

Ce sommeil prolongé enchantait tout le monde ; enfin, vers dix heures, un coup de sonnette avertit Ursule que madame était éveillée ; sa sœur et ses enfants entrèrent avec précaution dans sa chambre, impatients de savoir si la nuit avait été bonne.

« C'est la première fois depuis notre absence, dit Mme Duquesne bas à sa sœur, que j'ai eu un sommeil aussi calme, je ne me sens plus la même. »

Paul et Marthe étaient pressés de courir dans le parc, de voir tout ce qu'ils avaient laissé ; la mère devinant leur impatience :

« Allez, dit-elle, allez au jardin, mes chéris. »

La semaine n'était pas achevée, et déjà Mme Duquesne, appuyée sur le bras de son fils, se promenait dans le parc, visitait le potager, questionnait Antoine sur ce qui pouvait intéresser ce vieux serviteur. Elle s'étonnait de trouver le jardin en si bon état : ses fleurs de prédilection si bien soignées ; c'était un rêve ! Une pensée, une seule pensée la troublait : le fait d'avoir loué sa maison n'empêche pas un propriétaire d'y donner son coup d'œil, de s'assurer que l'ordre s'y maintient. Elle communiqua cette crainte à sa sœur qui s'en amusa.

« Tu peux, lui dit Mme Gilbert, te considérer comme chez toi. Il faudrait être bien fin pour nous attraper. »

La famille Vaslin n'attendit pas une invitation pour venir voir les voisins. Parents et enfants se retrouvèrent avec bonheur. L'absence pouvait fournir beaucoup de sujets de conversation, mais un seul revenait sans cesse : le plaisir de se retrouver.

Marguerite avait encore grandi ; il s'élevait quelquefois une légère discussion entre les deux amies ; chacune prétendait être la plus grande. Les témoins de leur discussion auraient pu leur dire : Vous êtes charmantes toutes les deux.

Marguerite avait dix-sept ans ; les amis et les indifférents reprochaient à Mme Vaslin de ne pas conduire sa fille dans le monde. N'était-il pas temps de songer à l'établir ? Quelques personnes zélées eurent l'obligeance de chercher un parti pour Marguerite ; mais Mme Vaslin répondait toujours par un refus, sans en donner la raison.

Paul et Auguste jouissaient d'une indépendance que leurs sœurs ambitionnaient ; les deux amis faisaient de longues promenades, car Paul était devenu avec le temps un bon marcheur.

Tout le monde était content ; une seule personne faisait parfois ombre au tableau : M. Duquesne, comme il arrive à bien des gens, ne comprenait plus l'empressement qu'il avait mis à vendre le Vieux Château. Il faisait effort pour dissimuler ses préoccupations, mais on eût dit qu'une méchante fée se plaisait à lui énumérer tous les avantages qu'offrait la propriété dont il s'était défait si aisément. Que de jours heureux s'étaient écoulés dans ce Vieux Château ! Il ne pouvait faire un pas sans en trouver la preuve. La joie qu'éprouvaient ses enfants le gênait ; son séjour dans un lieu si agréable était une épreuve pour lui. Il renoncerait volontiers à l'argent dont la Belgique l'avait si rapidement enrichi pour rentrer en jouissance de ce Vieux Château où il voyait chaque jour sa femme se rétablir, retrouver son entrain.

Mme Duquesne prenait plus d'intérêt à tout ce qui l'entourait qu'autrefois : c'était ici que Marthe avait essayé ses premiers pas. Il lui semblait encore voir l'enfant faisant tous ses efforts pour venir prendre la rose que lui présentait sa mère ; plus loin, Marthe était tombée. Quel effroi ! mais ce n'était rien : les baisers de sa mère avaient guéri la blessure.

Par une belle après-dîner, les familles Duquesne et Vaslin s'étaient réunies sur une des terrasses, se reposant par la vue des prairies, où se jouaient les ombres du soleil couchant, lorsqu'Antoine apparut à l'improviste, d'un air consterné qui fit craindre d'apprendre quelque nouvelle fâcheuse.

« Que se passe-t-il donc ?

-- Monsieur, ce sont des Anglais qui demandent à visiter le château. On leur a dit, à Chinon, que monsieur et sa famille n'y étaient que pour la belle saison, et ils voudraient y passer l'hiver.

-- Qu'est-ce que cela, mon ami ? dit Mme Duquesne. Et Mme Gilbert n'est pas ici ! Antoine, dites-leur qu'ils se trompent.

-- Pardi, madame, je leur en ai dit long pour les faire partir ; mais ce n'est pas facile de faire entrer quelque chose dans la tête d'un Anglais ! »

Antoine était lui-même fort entêté. M. Duquesne n'avait jamais pu le faire sortir de certaines routines ; aussi baissa-t-il la tête lorsque son maître lui dit :

« Mon pauvre Antoine, tous les hommes ont la tête dure quand ils préfèrent leur volonté à celle des autres. Mlle Marthe, qui parle anglais, va aller expliquer à ces étrangers qu'ils sont dans l'erreur et qu'ils peuvent se retirer. »

Marthe parlait aisément l'anglais. Elle s'expliqua de la façon la plus claire, sans convaincre les importuns ; mais enfin ils se retirèrent :

« We shall come again.

-- Quoi qu'ils disent, mademoiselle Marthe ?

-- Ils disent qu'ils reviendront encore.

-- Ça veut dire ça ? c'est drôle ! » dit Antoine émerveillé de la science de sa jeune maîtresse.

Mme Duquesne était complètement rétablie, et avec cette générosité, qui est la plus belle part de la femme, elle dit un jour à son mari :

« Me voici en état de retourner en Belgique, dès que tu le désireras.

-- Je ne suis pas pressé de te ramener dans un pays où tu as tant souffert, ma chère amie. »

Et comme Mme Duquesne insistait, il lui déclara que sa volonté était d'habiter le Vieux Château, tant que les propriétaires auraient la fantaisie de le louer.

Ce parti sembla étrange, et même peu raisonnable, mais Mme Duquesne s'y soumit de la meilleure grâce.

L'automne commençait à dorer les feuilles lorsque M. Duquesne se rendit en Belgique. C'était chose prévue et personne ne s'étonna de son absence. Mais lorsque, à son retour en France, il parla d'aller passer l'hiver à Paris, l'étonnement de la mère de famille et des voisins fut extrême.

Lorsque Mme Duquesne demanda à son mari quel était le but de ce voyage, il lui dit que Marthe était d'âge à être présentée dans le monde et que les études de Paul, d'après l'avis de M. Daniel, se compléteraient par un séjour dans la capitale.

Mme Duquesne n'avait jamais essayé de lutter contre la volonté de son mari ; elle cherchait simplement le côté raisonnable de ses projets. Elle finit donc par se convaincre qu'il avait raison : il était temps de mettre en lumière cette jolie fleur qui s'appelait Marthe.

M. Duquesne, prévoyant l'inquiétude de sa femme sur l'abandon du Vieux Château, la rassura en lui disant que Mme Gilbert en serait la fidèle gardienne.

Quelle ne fut pas la surprise du locataire lorsqu'après avoir fait toutes ses recommandations à sa sœur, celle-ci lui répondit tranquillement :

« Mais mon frère, je ne compte pas du tout passer l'hiver ici ! Je vous suivrai à Paris et j'y resterai autant que vous y resterez. Ma présence ici n'est pas une clause du contrat passé avec le propriétaire. »

Mme Duquesne approuva sa sœur ; il ne fallait pas anticiper sur le moment d'une séparation inévitable, qui renouvellerait un sacrifice pour elles deux.

Les voisins furent enchantés à la pensée de passer l'hiver ensemble.

« Si nous allons au bal, disaient les jeunes filles, nous aurons la même toilette ; quel dommage que nous ne soyons pas blondes toutes les deux, nos danseurs s'embrouilleraient, et ce serait bien amusant. »

Ursule, apprenant le projet de ses maîtres de passer l'hiver à Paris, annonça qu'on voulait marier mademoiselle :

« C'est pas malin à deviner, dit la vieille servante, mais ça ne serait pas mon idée d'aller si loin. »

IX

La sœur de M. Duquesne n'était pas une femme du monde ; elle avait quitté Paris sans regret ; aussi sa famille avait-elle été très surprise lorsqu'elle avait dit que son intention était d'y accompagner Mme Duquesne. La surprise ne diminua point le plaisir d'avoir une si bonne et si aimable compagne de voyage.

La famille était à peine établie dans un bel appartement du faubourg Saint-Honoré, que les amis accoururent, s'excusant. Ils étaient impatients de revoir ceux dont l'absence avait été trop longue.

Six semaines ne s'étaient pas encore écoulées, et déjà les invitations se succédaient.

Mme Duquesne refusait, appuyant son refus sur la nécessité de ménager ses forces ; alors Mme Gilbert fut sollicitée d'accompagner sa nièce ; elle y consentit, sans se faire prier, et à l'exemple de son amie, Mme Vaslin accepta les invitations qu'on lui faisait.

« Vraiment, disait Marguerite, un bal serait bien triste pour moi, si Marthe n'y était pas. Je ferais la moue à mes danseurs, j'embrouillerais même au besoin la contredanse, et personne ne m'inviterait. »

Marthe et Marguerite firent donc ensemble leur entrée dans le monde. Elles étaient charmantes ; c'était bien l'avis de leurs frères, qui avaient voulu être témoins de leurs succès.

Le premier bal d'une jeune fille est un événement, non seulement pour elle, mais pour la maîtresse de maison et sa société.

Les jeunes amies se faisaient remarquer par la simplicité de leurs manières, par le plaisir qu'elles prenaient à la contredanse qui commençait à passer de mode. Elles avaient bien raison d'apprécier cette danse qui faisait valoir leur tenue, leur démarche gracieuse et ne compromettait pas leur toilette.

Jamais Paul n'avait songé à figurer dans une contredanse ; ce soir-là, ayant observé que plusieurs jeunes gens se bornaient à marcher, il demanda à Marthe s'il pouvait inviter Marguerite.

« Assurément ; tu auras meilleure grâce que ce monsieur qui est aussi embarrassé de ses jambes que de ses bras !

Marguerite ne se fit pas prier ; Paul dissimula avec tant de grâce son infirmité que peu de personnes la remarquèrent, et celles qui la remarquèrent n'éprouvèrent que le regret de constater une infirmité, si légère qu'elle fût, chez un si charmant jeune homme.

Tout en regrettant que le père de famille, absent depuis quelques semaines, ne fût pas témoin des succès de ses enfants, Mme Duquesne se félicitait de la manière dont l'hiver se passait, lorsqu'une lettre de M. Devins jeta l'alarme dans la famille :

« À la suite d'une visite prolongée dans une mine, disait-il, mon ami a été saisi par un froid très vif. Nous avons d'abord cru à un simple rhume, mais l'illusion a été de courte durée : c'est plus grave. Ma mère et ma femme sont désolées ; nous vous attendons. »

Est-il une famille qui n'ait passé par un malheur imprévu, qui bouleverse les projets, remplit de crainte et remplace la joie par la douleur ?

Les préparatifs du départ furent promptement faits ; Mme Vaslin voulut suivre ses amies jusqu'à la frontière.

Les jeunes filles avait le cœur bien gros.

« Si je restais avec toi, disait Marguerite, tu serais moins triste : je te console toujours.

Il faut avoir du courage, ne pas se désoler ; on peut être bien malade... et guérir. »

Cependant M. Duquesne était dans un état inquiétant, mais son sourire rassura tous les siens. Il s'excusa de les rappeler si brusquement, d'interrompre des plaisirs dont il comptait bien avoir sa part. La réponse à cette excuse fut de tendres baisers.

La famille Devins n'avait pas consenti à laisser le malade chez lui ; il était établi chez Mme Devins, où les soins les plus intelligents et les plus dévoués lui étaient prodigués.

Plusieurs semaines s'écoulèrent dans une alternative de crainte et d'espérance ; mais enfin, on triompha du mal.

La présence de sa famille faisait assurément prendre patience au malade ; toutefois, son visage était empreint d'une certaine mélancolie que ne justifiait plus son état. La perspective d'aller habiter le beau château laissait le convalescent tout à fait indifférent. Était-ce un caprice de malade ? gardait-il rancune à ces mines où il avait pris le germe d'une longue maladie ? Et pourtant jamais le charbon n'avait produit tant d'or !

La vieille Mme Devins disait à ses enfants :

« L'affection que nous avons pour ce Français nous inspire des craintes qui n'ont point de fondement ; si mon fils m'en croit, nous n'ajournerons pas davantage notre demande en mariage : Marthe entre dans sa dix-huitième année, et si Mme Duquesne en témoigne le désir, nous attendrons encore. Jamais jeunes époux ne furent mieux assortis que ne le seraient Marthe et notre Alphonse ; mais rien ne presse ; sachons patienter jusqu'au moment où notre cher hôte aura recouvré ses forces et sa gaieté. »

Il y avait déjà longtemps que la famille Devins songeait à s'allier à la famille Duquesne. Cette alliance semblait indiquée et tout laissait croire que Marthe et Alphonse n'y feraient pas d'objection.

M. Duquesne, complètement rétabli, emmena sa famille et ses amis à son château : c'était bonne justice. Personne ne réclama, excepté Mme Gilbert qui trouvait imprudent de prolonger leur absence :

« Qui sait, disait-elle, si le propriétaire ne profitera pas de cette absence pour avoir une nouvelle fantaisie ? »

Cette considération persuada tout le monde à l'exception de la vieille Mme Devins, qui eût souhaité de ne pas perdre Marthe de vue.

Une concession de quelques jours mit tout le monde d'accord.

La nouvelle du retour de la famille Duquesne causa une véritable joie à la famille Vaslin, qui avait suivi avec anxiété toutes les phases de la maladie du cher voisin.

Le jour où s'ouvrirent les fenêtres du Vieux Château fut un jour de fête au village. Germaine et une autre femme battaient les meubles, nettoyaient les vitres. C'était un mouvement qui réjouissait tous les villageois. Pacaud disait :

« Enfin ils vont revenir ! je m'ennuyais tant de ne pas les voir ! Ils sont si aimables ! si bons ! Hélas ! ajoutait tristement le bonhomme, ce ne sera pas pour longtemps, puisque le Vieux Château ne leur appartient plus. Il faut convenir que les riches ont de drôles d'idées : y a-t-il un pays plus beau que le nôtre ? Et quand il ne serait pas le plus beau du monde, c'est le nôtre ! C'est là que Monsieur et Madame habitaient depuis vingt ans ! Enfin... » et le vieux Pacaud essuyait une larme prête à lui échapper.

Lorsque M. Duquesne crut avoir satisfait à la convenance, il fixa le jour de son départ.

La famille Devins témoigna combien elle regrettait de se séparer de si aimables amis. Au moment de se quitter tous étaient émus. On était si habitué à vivre ensemble ! Les enfants partageaient l'émotion de leurs parents. La grand-mère Devins en semblait peu fâchée.

« Voyez comme ils s'aiment », disait-elle bas à l'oreille de Mme Duquesne.

Ursule pleurait, et lorsque Paul lui eut témoigné son étonnement, elle lui dit :

« Je pleure de joie, mon cher enfant, à l'idée que dans quelques jours nous marcherons sur de la vraie terre ; que je pourrai mettre un fagot dans une cheminée quand ça me plaira ; et puis enfin, je ne verrai plus ces grandes cheminées qui vomissent des flammes depuis le matin jusqu'au soir et qui me donnent le frisson. »

Les réflexions d'Ursule venaient à propos pour égayer un peu M. et Mme Duquesne ; les témoignages d'affection qu'ils avaient reçus de cette aimable famille Devins les intimidaient, ils croyaient devoir dissimuler leur joie de rentrer en France ; mais leur physionomie était en contradiction avec leurs paroles.

En dépit de la contenance sérieuse de ses maîtres, Ursule parvint à les distraire. Après avoir dit beaucoup de banalités, elle ajouta, bas à l'oreille de sa maîtresse :

« Madame, je vous confierai quelque chose, quand nous serons arrivés.

-- Mais, Ursule, reprirent Marthe et Paul, tu as déjà dit beaucoup de choses ; continue, nous t'écouterons.

-- Ce n'est pas à vous que je veux parler.

-- Nous saurons tout de même ce dont il s'agit, va !

-- C'est possible. »

La bonne Ursule croyait avoir été seule à pénétrer les sentiments de Mme Devins, il n'en était rien. Mme Duquesne n'ignorait pas que ses amis désiraient s'allier à sa famille ; mais comme elle n'admettait pas d'établir sa fille en Belgique, elle n'avait pas communiqué ses impressions à son mari.

Cette précaution était tout à fait inutile, l'enthousiasme de M. Duquesne était calme ; maintenant qu'il s'était enrichi, il tenait moins à la fortune, du moins il le croyait.

Le retour des émigrés causa une véritable joie à la famille Vaslin. Parents et enfants parlaient tous à la fois, sans souci de compromettre la conversation, car tous avaient la même pensée. Mme Gilbert n'omit aucun des détails qui pouvaient intéresser ses amis ; toutefois, elle ne dit rien du désir qu'avait M. Duquesne de quitter la Belgique, car, selon elle, ce changement de goût était une infériorité dont elle ne voulait que personne accusât son frère.

M. Duquesne passait des journées entières dehors avec son fermier ; il fuyait le Vieux Château, et donnait toute son attention aux terres, qui n'avaient pas souffert de son absence.

Un jour, sa femme et ses enfants étaient allés en ville ; M. Duquesne avait prétexté une affaire pour ne pas les accompagner ; se croyant à l'abri de toute surprise, il s'établit dans son cabinet, non pour travailler, mais cherchant la solitude.

La réflexion ramena M. Duquesne vers le passé ; ses spéculations lui semblaient autant de folies. Quel beau climat est le nôtre ! Quelle pureté de ciel !

L'imprudence faite de vendre le Vieux Château à un inconnu ne lui ôtait pas tout son bon sens. Mais n'était-il pas raisonnable toutefois de conserver la belle propriété qu'il avait achetée en Belgique ? N'avait-il pas trouvé dans ce pays d'excellents amis ? La ville de Liège était-elle dépourvue d'hommes sérieux, d'artistes distingués ?

M. Duquesne était tellement plongé dans ses réflexions, qu'il n'entendit pas le bruit d'une voiture s'arrêtant au seuil.

Quelques instants plus tard, sa sœur le surprenait étendu dans son fauteuil comme un homme absorbé par ses réflexions ; elle s'avança jusqu'à lui d'un pas léger, et lui frappant sur l'épaule :

« Eh bien ! monsieur, dors-tu ?

-- Non vraiment.

-- À quoi songes-tu donc alors ?

-- Où sont ma femme et mes enfants ?

-- Ils ont cédé aux instances de Mme Vaslin qui les a conduits jusqu'à Chinon pour voir tout ce qu'il y a d'intéressant dans cette ville, et moi, je me suis échappée pour venir te trouver, car tu dois bien avoir des choses à me dire. Il faut, cher ami, nous remettre au courant.

-- Ma sœur, ma chère Valentine, je déplore d'avoir vendu le Vieux Château. Je regrette presque de m'être enrichi. Il est évident que Marthe s'établira en Belgique. Il est évident que la famille Devins le désire, et je ne pourrai pas refuser une semblable alliance. On aime cette chère enfant, on l'apprécie, et nous-mêmes sommes enchantés de nos relations avec cette honorable famille. Ah ! chère sœur, si le Vieux Château était encore ta propriété !

-- Et que ferais-tu donc, si le Vieux Château était encore ta propriété ?

-- Je la donnerais à Marthe, et je demanderais à nos amis Vaslin d'appeler leur charmant Auguste mon fils.

-- Vraiment ?

-- Oui ; mais j'ai fait une sottise qui bouleversera notre avenir. Pourquoi pleures-tu, chère sœur ? Je reste avec une belle fortune ; mais la fortune, si grande qu'elle soit, n'efface pas le souvenir des jours passés, elle ôte même certaines espérances ; nous serions si heureux d'établir nos enfants dans ce pays ! de rester les voisins de la famille Vaslin ! Oh ! l'ambition est une perfide conseillère.

-- Eh bien ! que dirais-tu, si j'étais une diplomate capable de rétablir les choses telles qu'elles étaient ?

-- Tu es une sœur incomparable, mais ce nom de diplomate ne te va pas du tout ; tu es une sœur incomparable, mais rien de plus. Chère Valentine, accorde à cette mystérieuse propriétaire tout ce qu'elle voudra ; je consens à satisfaire jusqu'à la plus petite de ses exigences. »

Mme Gilbert regardait son frère en silence ; elle semblait prête à parler et ne disait rien.

Le retour de Mme Duquesne et de ses enfants rompit le silence par le compte rendu de leur promenade. Puis ils se retirèrent, et l'on s'occupa des provisions qu'on apportait de la ville.

Avant que M. Duquesne et sa sœur eussent repris leur conversation, un domestique annonçait M. Erard, le notaire.

M. Erard était l'ami de la famille et de plus un homme discret. Il y avait trois ans qu'il jouait le rôle que Mme Gilbert lui avait confié.

Mme Gilbert avait espéré soutenir ce rôle jusqu'au jour du contrat de mariage d'une filleule bien-aimée ; mais les circonstances lui imposaient de dire la vérité, car elle n'ignorait pas l'heureuse influence qu'exercerait cette nouvelle inattendue sur la santé de son frère. Cependant M. Erard avait beau lui faire signe, de parler, elle gardait toujours le silence.

M. Duquesne devenait de plus en plus sérieux, car il voyait bien qu'on lui cachait quelque événement ; sans doute, pensait-il, qu'il faut quitter ce paisible séjour.

Cependant les scènes muettes ne sont pas de longue durée.

« Cher monsieur, dit M. Erard, le Vieux Château a déjà changé de propriétaire et il est encore menacé d'un second changement : mais le dernier acquéreur est une jeune fille mineure, qui vous laissera assurément la jouissance de la propriété jusqu'à son mariage... et même après son mariage...

-- Que signifie, tout cela ? demanda M. Duquesne, en regardant sa sœur d'un air si peu souriant que les larmes en vinrent aux yeux de Mme Gilbert.

-- Cela signifie, mon cher ami, reprit le notaire, que vous êtes le jouet de deux personnes qui se sont entendues pour que le Vieux Château ne sorte pas de la famille.

-- C'est toi, Valentine ? C'est vous, mon ami ? s'écria M. Duquesne.

-- Assurément, reprit M. Erard, Mme votre sœur et moi avons conspiré, et quand Mlle Marthe se mariera, nous lui ferons présent du Vieux Château.

-- Ma chère Valentine... que tu es bonne et généreuse ! mais je ne t'aurais jamais crue capable de conduire une pareille intrigue ; il est vrai que tu as été dirigée par un fameux intrigant ! Où est ma femme ? qu'on la cherche, mais qu'elle vienne seulement avec Paul. Marthe doit encore ignorer qu'elle est héritière du Vieux Château. »

M. Duquesne ne fut pas si discret avec ses voisins.

Cependant, il était impossible de dissimuler plus longtemps la vérité : un beau matin, le secret fut connu de tout le pays ; la joie fut générale. Il n'était question que de la bonne Mme Gilbert. En voilà une sœur ! disait-on de toutes parts ! On eût dit que Pacaud et ses enfants avaient hérité du château. L'expression joyeuse de toutes les bonnes gens du village aurait pu faire croire aux passants que ce village était un pays enchanté.

Lorsque l'émotion d'un si grand événement fut apaisée, M. Duquesne tourna ses regards vers la Belgique, où il avait un château et des terres considérables.

Mme Gilbert plaisanta sans pitié le nouveau marquis de Carabas ; elle dépassa même, dit-on, un peu la mesure ; mais le moyen de se fâcher ! D'ailleurs, cette sœur était d'un bon conseil ; elle en avait donné la preuve plus d'une fois ; c'était donc à Mme Gilbert qu'il fallait encore avoir recours, et vraiment il en coûtait peu au frère qui avait toujours eu une entière confiance en sa sœur ; il l'avait consultée dans toutes ses affaires, et s'il avait acheté une terre en Belgique, c'est qu'à l'exemple de la plupart des gens, il avait demandé un conseil et ne l'avait pas suivi.

Après mûre réflexion, M. et Mme Duquesne convinrent qu'ils passeraient l'automne en Belgique : c'était une dette d'amitié, car jamais, même dans leur pays, ils n'avaient trouvé un accueil aussi cordial que dans la famille Devins. Cette famille vraiment patriarcale avait un charme digne de regrets.

Lorsqu'on fut d'accord sur le séjour qu'on ferait en Belgique, M. Duquesne dit à sa sœur :

« Tu viendras, Valentine ?

-- Peux-tu en douter ! J'éprouve, mon cher ami, ce qu'une prima donna éprouve après avoir rempli son rôle avec succès : j'ai besoin de repos. N'inviteras-tu pas nos voisins à venir faire connaissance avec ton château ?

-- Crois-tu qu'ils acceptent ?

-- Je n'en doute pas. Si tu le désires, je me charge de les inviter.

-- Très bien ; continue ton rôle de majordome.

-- Oh ! mon rôle n'est pas fini », dit Mme Gilbert, en quittant le salon.

« Que va-t-elle inventer ?

-- Laissons-la faire ; dit Mme Duquesne ; mais elle pourrait bien cette fois-ci me trouver sur son chemin.

-- Tu t'en mêles aussi, ma femme ? que se passe-t-il donc dans vos têtes, mes chères amies ? »

Un mois plus tard, les habitants du Vieux Château convinrent que le moment d'aller en Belgique était arrivé ; cette décision ne fut pas très bien accueillie par Marthe et Paul, quoiqu'ils n'eussent point oublié les marques d'amitié dont ils avaient été comblés par Mme Devins et toute sa famille ; mais leur joie fut au comble en apprenant que leurs voisins viendraient les rejoindre dans quelques semaines.

Si le Vieux Château eût reçu de quelque fée une âme sensible, il eût été navré en entendant les propos joyeux de Paul et de Marthe au moment de le quitter.

On eût dit, cette année-là, que la Belgique se mettait en frais de coquetterie pour convaincre les Français que le ciel de leur pays ne méritait pas seul d'être chanté.

C'était au commencement de septembre, les prairies étaient encore parées de haies embaumées, les vergers promettaient une riche récolte. La flamme des hauts fourneaux perdait ce qu'elle avait de sinistre pendant l'hiver.

Au jour et à l'heure indiqués, la famille Devins attendait les voyageurs ; la grand-mère elle-même avait voulu être là pour recevoir ses amis. L'accueil fut affectueux de part et d'autre ; parents et amis témoignaient une joie à laquelle les étrangers s'intéressaient.

M. Duquesne avait donné des ordres afin que tout fût disposé pour le recevoir, mais la grand-mère Devins insista tellement pour qu'on fît une halte à Liège, qu'on n'essaya même pas de résister à une si pressante invitation.

La semaine s'écoula dans une douce intimité. La grand-mère avait mûri pendant tout l'hiver un projet de mariage pour Marthe et son petit-fils aîné, puis une autre alliance entre Paul et sa petite-fille cadette : c'était beaucoup !

Ces deux alliances lui semblaient si naturelles qu'elle n'admettait pas la moindre objection de la famille Duquesne ; d'ailleurs, quoique Marthe eût une belle dot, la fortune de son fils était encore supérieure ; considération qui a sa valeur sous toutes les latitudes. Rien ne pressait donc ; il fallait laisser passer l'automne ; on voisinerait, et la demande en mariage serait faite avant que les Duquesne eussent fixé l'époque de leur retour en France.

Mme Duquesne reçut ses amis belges avec un empressement qui semblait confirmer les espérances de la famille Devins. Cependant une réserve absolue était gardée de part et d'autre ; mais il était impossible de modifier les relations établies l'année précédente.

Tout fut joie et plaisir jusqu'au jour où la famille Vaslin arriva chez les Duquesne. Avec ce tact que possèdent les mères, Mme Devins et sa fille comprirent d'emblée qu'elles devaient renoncer à tout espoir de s'allier à la famille Duquesne.

Cette découverte ralentit les relations ; mais comme il était facile d'en deviner la raison, Mme Duquesne n'en fit point de reproches à ses amis. La première impression étant passée, les Devins reprirent peu à peu leur contenance habituelle, comptant peut-être encore sur une circonstance imprévue, qui favoriserait leurs vœux.

Un soir, Marthe et son frère, fatigués l'un et l'autre d'une longue promenade, demandèrent la permission de se retirer de bonne heure ; non seulement la permission leur en fut accordée, mais ils furent invités à réaliser un projet si raisonnable.

Restés seuls au coin du feu, les amis s'entretinrent de tout, excepté du mariage de leurs enfants, quoique cette pensée fût arrivée à l'état d'idée fixe.

La soirée s'était prolongée près d'une heure, lorsque Mme Gilbert prit la parole :

« Nous sommes vraiment ridicules ! chacun de nous brûle d'aborder la question du mariage de nos enfants, et aucun de nous n'en a le courage. Voyons, père et mère de famille parlez donc ! je dirai aussi mon mot, lorsque mon tour sera venu. »

Cette façon délibérée d'aborder la grave question d'un double mariage mit les parents en gaieté. Après avoir rappelé toutes les intrigues de Mme Gilbert pour laisser le Vieux Château à la famille, son frère déclara que sa sœur ne s'était pas montrée moins habile dans cette circonstance. L'horloge du château ayant sonné minuit, Mme Duquesne donna l'ordre à ses domestiques de servir le thé et de se retirer.

Ces ordres furent exécutés ; Ursule seule s'opiniâtra à attendre sa maîtresse, sans doute dans l'espoir de saisir quelques mots qui la mettraient au courant de la conversation et, en tous cas, d'étudier la physionomie de Mme Duquesne ; mais ayant eu l'imprudence de se jeter sur son lit, elle s'y endormit et n'entendit pas sa maîtresse rentrer dans ses appartements.

Oh ! qu'Ursule eût été heureuse d'apprendre que sa gentille Marthe allait être fiancée à Auguste.

La convenance et l'amitié firent un devoir à la famille Duquesne de ne rien changer dans leurs relations avec les Devins.

La durée de leur séjour en Belgique avait été fixée en arrivant, et en dépit de l'impatience qu'avaient les parents de rentrer chez eux, pour donner suite à leurs projets, ils n'avancèrent pas d'un jour leur départ, et se montrèrent aussi aimables jusqu'à la fin.

Cette double alliance était si bien justifiée, par la convenance et la sympathie des jeunes gens, que la famille Devins se résigna à ne pas donner le nom de fille à la charmante Marthe.

On ne se quitta pas cependant sans espoir de se revoir l'année suivante ; mais tout serait bien changé !

Mme Gilbert avait hâte d'arriver au dénouement de l'entreprise qu'elle avait si bien conduite : à peine les voyageurs furent-ils rentrés chez eux, qu'elle dit à son frère :

« Mon ami, étant plus riche que nos voisins, c'est à toi de faire la demande, et lorsque Mme Vaslin aura accordé la main de sa fille à Paul, tu demanderas Auguste pour Marthe.

-- Ne crains-tu pas que l'infirmité de Paul...

-- Allons donc ! personne ne songe à cette légère infirmité ; mon neveu est charmant, et je peux t'affirmer que si nos voisins étaient assez maladroits pour refuser d'appeler Paul leur fils, il y a, dans notre petite ville, et à Paris, plus d'une mère qui ne le refuserait pas. Je dois même t'avouer que j'ai omis de te transmettre plusieurs propositions, tant j'avais à cœur de voir se réaliser l'union de ces deux charmants enfants.

-- Je ne t'aurais jamais crue capable de conduire une intrigue pendant si longtemps. Je m'explique maintenant ta conduite en diverses circonstances. Mais pourquoi ne m'as-tu pas communiqué tes projets ? Je n'aurais pas acheté une terre en Belgique !

-- Parce que je voulais réussir sans rencontrer le plus petit obstacle, et prouver une fois de plus que les femmes sont de bonnes diplomates en affaires. Mais pour prix de mes services, j'ai une faveur à te demander.

-- Ne te sers pas de cette expression, ma bien-aimée sœur. Parle bien vite.

-- Je voudrais que Marthe apprît seulement le jour de son contrat qu'elle est propriétaire du Vieux Château, et que c'est le présent de noces de sa marraine.

-- Un petit coup de théâtre ?

-- Précisément.

-- Tout propriétaire est libre de disposer de son bien, madame. »

M. Duquesne suivit le conseil de sa sœur. Il se rendit dès le lendemain chez ses voisins et demanda la main de Marguerite pour son fils. M. et Mme Vaslin ne feignirent point d'être surpris de cette démarche ; ils donnèrent leur consentement à cette union qui comblait tous leurs vœux, et les jeunes gens qui avaient grandi ensemble déclarèrent qu'ils se conformaient de bon cœur aux désirs de leurs parents.

Marthe et Auguste agirent avec la même simplicité, prétendant qu'ils étaient obligés de suivre l'exemple de leurs amis.

La nouvelle de cette double alliance causa une joie générale ; tous les habitants donnèrent leur consentement. Mais ce fut bien autre chose lorsqu'on apprit que le Vieux Château était le présent de noces que la marraine de Mlle Marthe faisait à sa filleule.

« Voilà une forte marraine ! disait Antoine ! Ai-je été nigaud de croire à ces propriétaires qu'on ne voyait jamais ! C'est égal, je trouve que la bonne Mme Gilbert a joliment fait aller ses parents. »

Quelqu'un cependant eut une déception : Ursule espérait que Marthe et son amie se marieraient à la ville ; mais au premier mot qu'elle en dit, Marthe s'indigna :

« Y penses-tu ? Nous marier à la ville ! est-ce que la petite église où nous avons été baptisés ne te paraît pas digne d'une si belle fête ! Sois tranquille, Germaine saura bien parer l'autel, et toutes les filles du village trouveront de beaux déshabillés dans leurs armoires pour faire honneur à Mlle Marguerite et à Mlle Marthe ! »

Ursule était émue comme une mère : elle ne se gênait pas de pleurer, mais la bonne vieille se rendit maîtresse de son émotion en songeant au bonheur de l'enfant qu'elle avait élevée.

Le luxe avait déjà fait de grands progrès ; mais Mme Duquesne et son amie ayant élevé leurs filles dans la simplicité, elles ne se crurent pas obligées de sortir de leurs habitudes ; il n'y eut point d'étalage de trousseaux, de bijoux et de cachemires ; mais ces dames furent moins discrètes avec les jeunes filles du village : chacune reçut un modeste trousseau en prévision de son mariage. Ces présents furent appréciés comme ils méritaient de l'être. Germaine seule fut contrainte d'accepter une jolie toilette, dont elle ne se serait pas parée, si Marthe n'eût usé de son autorité.

La fille de Pacaud était charmante, et plus d'un garçon eût tenté d'ôter l'épingle qu'elle avait mise à son bonnet, quoique tout le monde fût d'accord sur l'avantage de l'indépendance de Germaine.

Qui eût donc soigné et veillé les malades, si la fille de Pacaud avait eu un ménage à gouverner ? Qui eût donc fait le reposoir de la fête-Dieu ? Qui eût donc paré l'autel, pris soin de l'église, plaidé la cause des pauvres ?

Au jour fixé pour le mariage des deux amies, vieux et jeunes remplissaient la petite église et y apportaient leurs vœux. Jamais un événement semblable n'avait eu lieu dans le canton. Les paysans déposèrent d'autant plus volontiers la bêche ce jour-là, qu'un grand repas leur était offert.

Pacaud avait revêtu son uniforme de facteur, précieusement conservé, et André n'était pas moins fier et moins beau que le bonhomme.

La bonne Ursule, malgré ses principes sévères, ne fit aucune résistance pour se laisser parer.

Marthe crut devoir s'excuser auprès de son frère d'être propriétaire du Vieux Château.

« Et moi, répondit Paul, je te demande la permission de m'en féliciter. »

Il ne fut point question de voyage ; les jeunes mariés restèrent sous le toit paternel.

En face du présent, le passé semblait un rêve à M. Duquesne. Il ne comprenait plus comment il avait pu songer un seul instant à vendre le Vieux Château.

À la suite des deux événements qui venaient d'avoir lieu, M. Duquesne fut repris de la fièvre. Cette ombre au tableau d'un bonheur sans nuage troubla les deux familles.

Mme Duquesne déclara qu'il ne fallait pas se séparer, et comme personne ne le désirait, le Vieux Château fut habité comme il l'avait été lorsque Marthe et Marguerite étaient enfants.

M. Duquesne ne fut point malade comme on l'avait craint. Ursule prétendit que les deux jolies gardes-malades qui avaient pris sa place avaient fait fuir la fièvre, honteuse qu'elle était de venir troubler le bonheur de tous.

Mme Gilbert et Mme Duquesne avaient beaucoup de choses à se dire ; on le devinait ; aussi les laissait-on souvent en tête-à-tête.

Un jour M. Duquesne dit à sa sœur :

« Chère Valentine, c'est à toi que je devrai d'avoir la consolation de mourir dans ce vieux manoir.

-- C'est possible, mon ami, mais en attendant, j'espère que nous y passerons ensemble d'heureux jours ; tu me dois bien cela. Oui, j'espère que la Providence, qui a béni notre amour fraternel, le protégera encore quelque temps. »

Mme Gilbert ne s'est pas trompée : la paix et le bonheur règnent depuis dix ans au Vieux Château.

Paul s'est résigné à se rendre chaque année en Belgique pour y surveiller les intérêts de la famille.

La grand-mère Devins s'est consolée de n'avoir pas obtenu la main de Marthe pour son fils ; car tous ses enfants sont parfaitement établis. Les événements qui se sont succédé n'ont point eu d'influence fâcheuse sur les relations établies entre les amis belges et les amis français ; on se visite de part et d'autre chaque année.

Lorsque Mme Gilbert parle de l'heureux résultat de sa diplomatie, la grand-mère Devins, à qui tout est permis, vu son grand âge, rabat son orgueil en lui disant qu'elle n'a été que l'instrument de la Providence.