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Premier épisode
I
II

Lorsque Roger avait quitté pour la seconde fois la France, emportant le précieux fardeau de Suzanne presque endormie dans ses bras, il n'avait fait qu'un court séjour en Belgique : le temps d'acheter un peu de linge pour sa fille et pour lui.

Après quoi il avait pris passage avec Suzanne à bord d'un paquebot à destination de New York.

Il resta quelques mois seulement dans cette ville ; une occasion s'offrant à lui de diriger une usine importante à Québec, il alla s'installer au Canada.

Il s'était remis au travail avec une sorte d'âpreté, rêvant de reconstituer sa fortune et de revenir en France la consacrer tout entière, s'il le fallait, à la découverte du mystère qui enveloppait le drame de Ville-d'Avray.

Il usait ses forces à des labeurs acharnés, passant ses nuits à des recherches scientifiques, essayant de trouver, le premier, quelques nouvelles formes d'exploitation et qui, remplaçant les procédés vieillis, lui donneraient à bref délai la richesse.

Il avait repris, comme s'il n'avait pas quitté la France, ses travaux d'autrefois, faisant, comme autrefois encore, deux parts de sa vie, l'une à sa fille Suzanne, l'autre à ses travaux de chimie et de mécanique.

Un travail aussi énergique, soutenu par une intelligence très alerte et très développée, devait lui porter bonheur.

Coup sur coup, Roger fit deux ou trois découvertes importantes qui devaient transformer la fabrication de l'acier.

Les Américains sont audacieux et intelligents. Roger trouva auprès d'eux l'appui qu'il lui fallait, et, comme il était lui-même intelligent et audacieux, on ne s'enquit point de son passé ni des raisons qui lui avaient fait quitter la France.

Il revint à New York, où on lui facilita la mise en œuvre de ses procédés de fabrication. Ils réussirent, au-delà même de ses espérances.

Dès lors, ce fut fini.

En quelques années, il eut une des plus importantes aciéries de New York, qui rivalisa avec les plus connues d'Europe puis d'autres maisons s'élevèrent sous sa direction.

Laroque n'eut bientôt plus à s'occuper de l'avenir de sa fille.

Associé toujours, -- avec de gros intérêts, -- il ne fut jamais en nom. Il se souvenait du passé et ne voulait pas attirer trop près l'attention de l'opinion.

Il craignait, non pour lui, mais pour Suzanne.

Lorsqu'il était au Canada, alors que Suzanne n'avait encore que huit ou neuf ans, il avait pu changer son nom de Roger Laroque contre celui de William Farney.

Il avait trouvé à Québec un employé de l'usine dont il était directeur et dont la douceur, la grande intelligence et la droiture l'avaient tout de suite attiré.

Une amitié avait commencé entre eux, -- elle n'était qu'à l'état d'ébauche, -- quand un événement dramatique la resserra tout à coup pour la dénouer presque aussitôt.

Un incendie, -- un de ces terribles sinistres comme seule l'Amérique nous en montre parfois, -- éclata à Québec.

La maison où demeurait Laroque fut une des premières atteintes. Laroque se sauva, mit sa fille en sûreté et courut chez son ami, lequel portait ce nom de William Farney.

La maison de Farney était en flammes. Farney, à une fenêtre, tendait désespérément ses bras, montrant aux spectateurs affolés sa fille, une enfant de dix ans, pour laquelle il implorait la pitié et le courage.

Des flammes les environnaient, les atteignaient, brûlaient leurs cheveux, leurs vêtements. Des poutres se détachaient du plafond, les escaliers étaient crevés, la mort hideuse, épouvantable, approchait pour le père et la fille.

Roger Laroque vit le danger et ne réfléchit pas.

Il fit planter des échelles contre le mur et, les échelles n'arrivant pas jusqu'à la fenêtre, il accrocha une corde d'incendie munie d'un solide crochet, à l'une de ses extrémités, à la fenêtre où se trouvaient le père et la fille.

Il grimpa à cette corde jusqu'en haut :

-- Donnez-moi votre fille, William, dit-il.

Le pauvre homme tendit l'enfant évanouie, que Roger retint dans ses bras, en se laissant dégringoler jusqu'à l'échelle.

Puis il descendit. L'enfant était sauvée. Il voulut remonter. Il n'était plus temps.

Voyant sa fille hors de danger et ne craignant rien pour lui-même, William avait profité de la corde pour descendre, mais le mur s'était effondré, la corde s'était détachée et l'homme était tombé en bas, avec des décombres enflammés.

Il avait les deux jambes brisées.

Roger Laroque lui-même avait eu le visage éraflé par une poutrelle qui n'était qu'un brasier rouge ; il était à jamais défiguré. Par bonheur, les yeux avaient été préservés.

Du reste, son héroïque dévouement devait être inutile.

La petite fille avait été si épouvantée par l'horrible danger qu'elle avait couru, qu'elle fut prise, cinq ou six jours après, par une grosse fièvre qui l'emporta.

William Farney adorait sa fille.

Il fut plongé, après cette mort, dans un sombre désespoir.

Quand il guérit, la tristesse demeura, la joie ne revint pas.

L'amitié était devenue plus étroite entre les deux hommes, si étroite même que Roger, un jour, n'hésita pas à lui faire la confidence de ce qu'il était, de ce qu'il avait été, ne lui cachant rien.

William Farney le crut.

Un jour, Farney disparut de l'usine.

Il avait écrit à plusieurs de ses amis que, s'ennuyant depuis la mort de sa fille, il voulait chercher aventure, et, avec les ressources dont il disposait, gagner le nord du Canada pour y faire du trafic.

À Laroque seulement, il avait écrit qu'il était résolu à mourir et qu'il voulait qu'on ignorât son suicide ; non point qu'il eût honte de mourir ainsi et d'en finir avec une vie qui lui était insupportable depuis la mort de sa fille, mais il avait résolu de mourir ignoré et de laisser planer une éternelle incertitude sur sa mort.

Il envoya à Roger tous les papiers pouvant prouver l'identité d'un William Farney et de sa fille, et il achevait la lettre en disant :

« Gardez ces papiers, mon cher ami, je veux qu'ils deviennent les vôtres, afin qu'ils vous donnent la sécurité, si jamais, comme vous en avez le secret espoir, vous retournez en France. Personne ne prouvera que Farney est mort. Substituez-vous à moi, substituez votre fille à ma pauvre enfant. Vous êtes désormais William Farney et non plus Roger Laroque et le hasard devait bien faire les choses puisque nos deux filles s'appelaient Suzanne... Adieu, William, soyez heureux dans votre enfant ! »

À la lettre -- lettre étrange -- étaient joints, en effet, tous les papiers du mort, tous les papiers de sa fille.

-- Eh bien, j'accepte, murmura Roger, cela me servira sans doute.

Et effectivement, lorsque Roger revint à New York, il se fit appeler du nom de son ami.

Il savait l'anglais avant sa condamnation. Il se perfectionna dans cette langue et en vint bientôt à la parler très purement, à l'écrire correctement.

C'est ainsi que s'étaient écoulées les années et Suzanne, au fur et à mesure que l'enfant devenait jeune fille, oubliait qu'elle s'était appelée Laroque, pour ne plus répondre qu'à son nom de Suzanne Farney.

Oubliait-elle vraiment ?

Quand Roger quitta définitivement le Canada, pour s'établir à New York, il mit sa fille dans une excellente pension de cette ville. Elle y resta jusqu'à l'âge de seize ans, y fit de fortes études, et en sortit sachant parfaitement, outre le français qu'elle avait continué de parler, l'anglais et l'italien. Elle était devenue également excellente musicienne et les professeurs de dessin lui avaient prédit de vrais succès si elle voulait travailler sérieusement la peinture.

Quand elle n'eut plus rien à apprendre en pension, elle revint chez son père. Elle était simple de goûts, très modeste, d'un caractère timide, -- restée française malgré l'éducation et les mœurs américaines, elle témoigna tout de suite de la plus grande répulsion pour le monde.

Si elle s'était écoutée, elle ne fût jamais sortie de la jolie villa que son père habitait à une demi-heure de New York, tout près des aciéries, et sa santé en eût souffert.

Heureusement, Laroque veillait.

Il lui apprit à monter à cheval, l'accompagnant dans de longues promenades matinales, sous la fraîche et fortifiante brise de mer, l'habituant aux intempéries, au froid, à la pluie, à la chaleur, en l'obligeant à sortir par tous les temps.

Suzanne était donc devenue vigoureuse, sans rien perdre de sa grâce féminine, de sa sveltesse, de sa distinction.

Cette question : « Avait-elle oublié ? » que de fois Roger se l'était faite à lui-même, dans le calme lourd des nuits sans sommeil, quand revenaient à son esprit, trop surexcité de travail, les cauchemars du passé.

Avait-elle oublié ? Il croyait en être sûr... Jamais, depuis dix ans, la moindre allusion, la moindre hésitation, un regard, une phrase inachevée, un geste qui pût lui faire soupçonner une arrière-pensée chez sa fille.

Lorsque, riche désormais, laissant à New York des affaires en pleine prospérité, il songea à revenir en France, il l'avait dit à sa fille en essayant de surprendre chez elle quelque rapide épouvante, suscitée par les souvenirs d'autrefois...

-- Mon enfant, nous allons quitter New York pour aller habiter Paris que tu ne connais pas, où je ne t'ai jamais conduite. Cela t'ennuie-t-il et préfères-tu que nous restions où nous sommes ?

-- Partout où vous irez, mon père, je vous suivrai.

Elle avait dit cela avec calme, et rien, dans sa physionomie, ne pouvait faire croire à Roger qu'elle avait une arrière-pensée.

Cependant, quand Laroque fut parti, quand il ne fut plus là pour la surveiller, quelque chose changea soudain dans son visage, qui s'assombrit ; elle eut un pli au front ; un souci était né en cette âme ; une tristesse peut-être. Elle s'assit lentement sur une chaise, près d'une fenêtre entrouverte ; elle leva ses beaux yeux limpides vers le ciel où roulaient, dans un bleu intense, quelques nuages blancs que le vent, justement, poussait vers la France, et elle soupira.

III

Deux mois après, ils étaient à Paris et descendaient à l'hôtel Scribe, au-dessus du Jockey-Club, un hôtel affectionné par les étrangers riches et où Laroque savait trouver des Américains.

Il voulait établir tout de suite quelques relations dont il aurait usé pour éloigner de lui les soupçons si des soupçons avaient pu l'atteindre.

Il redoutait peu de choses, en somme.

Il était connu, par les principales maisons de banque de Paris, comme l'inventeur des procédés nouveaux qui avaient fait la fortune des grandes aciéries de New York.

Bien qu'il ne fût pas en nom, on le savait associé.

C'est donc un terrain solide qu'il sentait sous ses pieds : si Roger Laroque était un forçat, William Farney, en revanche, était un gentleman honoré, bien posé, d'une intelligence supérieure, et, par-dessus tout et ce qui ne gâte rien, extrêmement riche, possesseur d'une fortune dont chacun pouvait connaître la source.

Puis le pauvre homme était sûr de pouvoir passer devant tous ceux qui avaient été mêlés à son affaire autrefois sans qu'ils le reconnussent.

Roger Laroque, possesseur d'une grosse fortune, légitime récompense en somme du travail persévérant, n'était-il pas libre d'en jouir paisiblement ? Mais non ! Comment se prélasser sur un lit de millions quand on porte un nom déshonoré par une erreur de la justice des hommes ?

Grâce à l'or gagné en Amérique, Roger Laroque possédait le levier le plus puissant pour arriver secrètement à la fin d'une enquête qui devait rendre au nom de Roger Laroque toute son honorabilité.

Il lui semblait qu'une volonté supérieure avait présidé à la préparation de sa revanche. Est-ce que l'accident d'où il était sorti défiguré n'était pas une œuvre de la Providence ? Tout ne dépendait plus que de lui maintenant, de son énergie, de son désir de réhabilitation. Il voulait rendre à sa fille le nom de Laroque ; celui de Farney ne pouvait être qu'un subterfuge, bon pour un coupable, inacceptable pour un honnête homme, encore plus pour l'enfant de cet honnête homme.

Ce qui lui coûterait le plus dans ce grand Paris transformé pour lui en désert, ce serait de ne pas revoir Guerrier, le brave garçon qu'il avait tiré de l'ornière, dont il avait fait un homme et qui, seul, alors que tout le monde croyait Roger coupable d'un crime, n'avait jamais douté de son bienfaiteur. Quand on a de grandes choses à faire, on a besoin de s'appuyer sur quelqu'un, de lui confier ses résolutions, de lui demander conseils et encouragements.

Pour retrouver Guerrier, il alla rue Saint-Maur et, au concierge -- qu'il ne connaissait pas -- le pauvre homme n'hésita pas à poser à tout hasard une question.

-- Pardon, dit-il, avec un fort accent anglais, est-ce que monsieur Guerrier est toujours employé ici ?

-- Qui ça, Guerrier ? le caissier de Roger-la-Honte ?

-- Roger-la... ? demanda l'inconnu, d'une voix indignée.

-- Eh oui, Roger Laroque, l'assassin de Larouette.

Laroque, blême de fureur, ne put réprimer un mouvement de brusquerie. Il saisit le bras du bavard et le lui serra avec une telle force qu'il lui coupa net les ailes de son éloquence.

-- Aïe ! cria le pauvre diable. Qu'est-ce qui vous prend ? Vous m'avez fait un bleu.

-- Voilà pour le soigner, dit Laroque en lui glissant quarante sous dans la main. Je suis étranger et je ne connais rien à vos histoires de brigands. J'ai besoin de voir monsieur Guerrier, qu'on a recommandé à un de mes amis pour une place vacante de caissier. Où demeure-t-il ?

-- Rue de Châteaudun, 18. Il est employé à la banque Terrenoire et Compagnie, boulevard Haussmann, une bonne maison. Encore un rude jobard, votre Guerrier ! Il vient parfois ici pour serrer la main à d'anciens camarades et quand on lui parle de son ancien patron, il se fâche si on a l'air de douter de l'innocence de ce scélérat.

Fort heureusement, Roger Laroque n'entendit pas le dernier mot. Il avait déjà sauté dans un fiacre en disant au cocher :

-- Rue de Châteaudun, 18.

Donc, Jean Guerrier, n'avait pas plus douté, après qu'avant, de l'honneur de son patron. Donc, Roger pouvait se fier à lui.

Le nom de Terrenoire réveilla en Laroque un souvenir douloureux. Ah ! l'affreuse journée où celle où l'usinier aux abois avait contracté chez ce banquier un emprunt inespéré, sans autre recommandation que l'éloquence persuasive de Jean.

Roger revoyait la physionomie à la fois douce et sombre de M. de Terrenoire, l'air sévère, presque sinistre, de son associé, M. de Mussidan, et il s'étonnait encore de leur facilité à obliger un homme qu'ils ne connaissaient pas.

Le cocher venait d'arrêter Roger rue de Châteaudun.

Le voyageur descendit, paya et s'arrêta sur le pas de la porte.

Voilà maintenant qu'il hésitait à venir troubler la tranquillité de son ancien protégé. Il se faisait scrupule de l'associer à son malheur, de le compromettre peut-être en l'associant à de vaines recherches où, au lieu de trouver l'assassin de Larouette, on risquait de se heurter à la police.

Non, il n'irait pas voir Guerrier. Laroque était bien mort pour le passé.

Il n'y avait plus que William Farney, riche étranger dont les dollars lui permettraient de se créer en France les plus hautes relations, si bon lui semblait.

Et, le cœur tout gonflé par le chagrin de son isolement, Laroque traversa la rue.

En face le 18, se trouve une librairie-papeterie où les journaux illustrés sont accrochés à la devanture, Roger s'arrêta à regarder machinalement les gravures.

De temps à autre, il jetait un coup d'œil furtif sur la porte de la maison de Guerrier. Il aurait tant voulu revoir le jeune homme ; mais à coup sûr, il ne lui parlerait pas.

Soudain, Laroque se sent frapper légèrement à l'épaule. Il se retourne.

C'est Guerrier !

-- Tais-toi, enfant. Je suis perdu, puisque tu m'as reconnu.

-- Vous, patron ! Est-il possible ! Oh ! c'est bien vous ! Mon Dieu ! que vous êtes changé ! Un accident ? Vous êtes tombé dans le feu, ou bien...

Laroque arrêta un fiacre, y monta et ne se crut en sûreté que lorsqu'il eut baissé les stores. Il était très pâle ; un tremblement convulsif l'agitait.

-- C'est curieux, murmura-t-il, je ne croyais pas qu'on pouvait avoir peur quand on n'est pas coupable.

-- Peur ! répéta Guerrier. Vous êtes sauvé, puisque j'ai eu le bonheur de vous rencontrer. Personne n'aura jamais l'idée de venir vous chercher chez moi.

-- Me cacher ? Jamais ! Je ne suis pas venu en France pour y vivre en malfaiteur impuni. Me voilà riche, très riche, et tout ce que je possède, je le consacrerai à trouver l'assassin de Larouette ! Mais comment m'as-tu reconnu ?

L'ancien caissier de Laroque lui prit les mains et les lui serrant affectueusement :

-- Il n'y a rien dans ce fait qui puisse vous inquiéter. Écoutez-moi bien : en toute autre circonstance, jamais je n'aurais retrouvé dans votre visage les traits de mon bienfaiteur. Mais songez que, depuis l'année fatale, je n'ai jamais passé un seul jour sans penser à vous, sans espérer vous revoir. Il me suffisait de fermer les yeux pour vous évoquer, tel que je vous voyais autrefois. Or, tout à l'heure, au moment où j'allais rentrer chez moi, je songeais à vos malheurs et je me disais : « Monsieur Laroque doit être mort, puisqu'il n'a pas trouvé le moyen d'envoyer de ses nouvelles à Jean Guerrier. Il ne souffre plus. » Et cependant, tout en me répétant ces tristes choses, un pressentiment me faisait battre le cœur. L'espoir renaissait en moi, et je m'écriai sans souci des passants qui pourraient me prendre pour un fou : « Il vit, je le reverrai ! » À peine avais-je prononcé ces paroles que mes regards s'arrêtaient sur vous. Je ne vous voyais que de profil et je vous ai reconnu au premier coup. Il y a dans la tournure d'un homme que l'on connaît bien, dont le souvenir remplit votre cœur, un je-ne-sais-quoi auquel on ne se trompe pas. Le corps a sa physionomie comme le visage. Votre façon de pencher la tête, certains gestes qui vous sont familiers vous ont désigné du premier coup à un homme qui, à cet instant même, concentrait toutes ses pensées sur l'absent. Monsieur Laroque, personne autre que moi ne saurait vous reconnaître. Votre visage, qu'un cruel accident...

-- Ne dis pas cruel, mais heureux. Sans cet accident, comment pourrais-je espérer affronter Paris sans retomber dans les griffes de mes bourreaux !

-- Votre visage, dis-je, est absolument transformé. Vos cheveux blanchis avant l'âge achèvent l'illusion. Votre accent anglais me paraît tout à fait pur. À part quelques rectifications à faire dans votre attitude, je suis convaincu que pas un de nos anciens ouvriers, pas un des magistrats et des juges devant qui vous avez comparu, ne reconnaîtra Roger Laroque dans...

-- William Farney. Tel est mon nouveau nom et je ne l'ai emprunté à personne. Ce nom, je le tiens d'un honnête homme qui me l'a légué en retour de mon dévouement pour sa fille que j'ai arrachée aux flammes. Je pouvais accepter ce don suprême, non pour moi, mais pour ma pauvre Suzanne !

-- Mademoiselle Suzanne est revenue avec vous ? Elle doit être bien belle.

-- Et toujours bonne.

-- Est-ce que... ?

Jean s'arrêta sur cette interrogation. Il était très rouge et n'osait préciser sa pensée.

-- Parle, mon enfant, dit-il. Ne crains pas de raviver en moi des souffrances auxquelles j'aurais succombé depuis longtemps, n'était l'espoir de la réhabilitation. Tu veux me demander, n'est-il pas vrai, si Suzanne a oublié la terrible scène du procès ? L'a-t-on assez torturée, la pauvre enfant ! Il lui a fallu toute l'énergie qu'elle tient de son père pour ne pas succomber à cette barre où un juge impitoyable n'avait pas craint de l'appeler. Elle en sortit vivante ; mais tu as dû le savoir, une fièvre violente s'empara d'elle. Elle fut de longs jours entre la vie et la mort. Enfin, on la sauva et maintenant elle fait toute ma joie, toute mon espérance. À la suite de cette nouvelle épreuve, conséquence des précédentes, Suzanne perdit la mémoire. Il fallut recommencer son instruction comme si elle n'avait jamais rien su. Tout autre que son père se serait désolé ! Moi je bénissais cette nuit qui avait envahi le cerveau de l'enfant. Je crois que Suzanne a oublié... Quoi qu'il en soit, elle n'a jamais fait la moindre allusion au drame qui a traversé son enfance.

Ils arrivèrent ainsi à l'extrémité des Champs-Élysées. Ils avaient tant de choses à se dire qu'ils ne savaient même pas où ils étaient. Le cocher frappa à la vitre, demandant des ordres.

Laroque se fit conduire au restaurant le plus proche. Ils s'y enfermèrent dans une salle à part, craignant d'être vus ensemble. Précaution utile : que de fois on avait demandé à Guerrier s'il savait ce qu'était devenu le forçat évadé ! Il y avait danger même pour William Farney de se trouver en public auprès de son ancien caissier.

C'est à peine s'ils touchèrent aux plats. Ils avaient hâte de reprendre la conversation interrompue.

-- Et toi, mon enfant, demanda Laroque, tu ne me dis pas tout ce que tu as fait depuis notre séparation. Tu n'es pas marié ; sans quoi, je le saurais déjà. Aimes-tu quelqu'un ?

-- J'aime quelqu'un, répondit franchement Guerrier, sans remarquer l'expression de désappointement que ces mots amenèrent subitement sur les traits du fugitif.

Roger Laroque avait pensé souvent à Guerrier en voyant Suzanne grandir et devenir chaque jour plus belle. Les pères s'imaginent toujours être assez forts pour préparer la destinée de leurs enfants. Ils comptent sans la fantaisie du hasard qui gouverne les cœurs tout aussi bien que les empires.

Guerrier eut bientôt fait de résumer son histoire. La vente de l'usine l'avait mis d'abord sur le pavé. Il avait fait de vaines démarches pour retrouver une nouvelle situation ; personne ne voulait donner du travail à l'ancien caissier de Roger Laroque. Mais un matin, Jean avait reçu un billet laconique, et il était sorti de chez lui, plein d'espoir. Ce billet disait :

« Monsieur Guerrier,

« Vous êtes prié de vous présenter demain, à onze heures du matin, chez M. de Terrenoire, qui a une communication importante à vous faire. »

Or, Guerrier n'aurait jamais osé s'adresser à l'ancien ami de M. de Vaubernier. Il redoutait des reproches au sujet des 45 000 francs si généreusement prêtés en 1872 et dont la perte devait être sensible au banquier et à son commanditaire.

Était-ce au sujet de cette somme qu'on le mandait ? Qu'y pouvait-il ? Rien.

Ce fut avec les plus vives appréhensions qu'il se rendit à l'invitation.

Contrairement à cette attente, M. de Terrenoire le reçut avec la même bonne grâce que la première fois. Il lui remit sous les yeux la recommandation si pressante de son ancien camarade de collège, feu Vaubernier.

-- Je vous avais offert, dit-il au jeune homme, de vous donner la succession de mon caissier dès qu'il prendrait sa retraite. Il part la semaine prochaine chez un de ses enfants qui réside en Bretagne. Il y finira tranquillement ses jours. Voulez-vous sa place, oui ou non ?

Guerrier accepta avec reconnaissance.

Des 45 000 francs, il n'en fut même pas question, encore moins de Roger Laroque. Ces bienfaits ne s'arrêtèrent pas là.

M. de Terrenoire ouvrit à Jean sa maison comme au protégé d'un ami dont on respecte la volonté.

À la fin de l'été, il l'emmenait chasser avec lui dans sa belle propriété de Sologne, à Lamotte-Beuvron. C'est là que, d'année en année, il vit s'épanouir la beauté merveilleuse de Marie-Louise, fille de M. Margival, l'employé principal de la banque de Terrenoire, vieillard que son patron n'aimait pas seulement pour sa probité, son zèle et son intelligence au travail, mais dont il avait fait son ami.

Au château comme à la ville, Marie-Louise était traitée par M. de Terrenoire avec une affection égale à celle qu'il portait à sa fille, Mlle Diane, si belle aussi et si bonne.

Guerrier aimait Marie-Louise, en était aimé, et, comble de bonheur, son amour était encouragé par le père et par l'ami du père.

-- Et à quand le mariage ? interrompit Laroque en souriant.

Guerrier ne répondit pas. À la joie succédait une morne tristesse qui se peignait sur sa physionomie.

Roger lui prit les mains.

-- Il y a des obstacles ? demanda-t-il ; du côté de la mère ?

-- Monsieur Margival est veuf.

-- Alors ?

-- Alors... Non, je ne puis vous dire... c'est trop affreux.

-- Dis-moi tout, au contraire, mon enfant. Les malheurs et l'âge m'ont donné une expérience dont tu pourras profiter. Un conseil de Roger Laroque en vaut un autre. D'où vient l'obstacle ?

-- D'une femme.

-- Ah ! fit Roger avec étonnement.

-- Oh ! vous ne sauriez trouver. Cette femme n'est autre que...

Le nom ne pouvait sortir de la bouche du jeune homme. Roger insista et Jean, faisant effort sur lui-même, lui dit tout bas :

-- La comtesse.

-- Madame de Terrenoire ? Et pourquoi ?

-- Elle m'aime.

-- Ah ! Quel âge a-t-elle donc ?

-- L'âge où la femme est dans l'éclat d'une beauté qu'elle sait condamnée à disparaître bientôt.

-- L'âge terrible. Es-tu certain de n'avoir pas commis auprès de la comtesse une inconséquence qu'elle aura prise pour un témoignage d'amour ? N'as-tu pas éprouvé, ne fût-ce qu'un instant, quelque entraînement vers elle ? Parfois, la chair parle quand le cœur reste muet. Souviens-toi.

-- Jamais ! Jamais ! J'avais pour madame de Terrenoire une affection pieuse. N'est-elle pas la femme de mon bienfaiteur ? Je ne lui ai jamais parlé qu'avec respect.

-- C'est une femme romanesque, sans doute ? Tu l'aurais vue triste, préoccupée. Tu auras cru bien faire en essayant, par de bonnes paroles, de chasser en elle les idées noires. Il n'en faut pas davantage pour qu'une femme romanesque, se trompant aux apparences, voie s'ébaucher le roman d'amour attendu et dans lequel elle se lancera à corps perdu, sans souci des malheurs qu'elle accumulera sur elle et autour d'elle. Tu ne dis pas non, enfant ; c'est donc que j'ai mis le doigt sur la plaie. Roger Laroque en sait long, vois-tu sur les hommes et sur les femmes aussi. Roger Laroque a vécu, trop longtemps vécu.

-- Eh bien, oui, c'est vrai, dit enfin Guerrier, tout cela est de ma faute, et je m'en aperçois seulement aujourd'hui, ou plutôt c'est vous qui m'en faites apercevoir. J'ai commis l'imprudence de dire à la comtesse combien je souffrais de la voir souffrir d'un chagrin mystérieux que rien ne pouvait expliquer. Je me suis plu à lui retracer toutes les raisons qu'elle avait d'être heureuse. Je fis même un jour l'éloge de monsieur de Terrenoire, mais elle me coupa la parole en s'écriant : « Lui ! Vous ne voyez donc pas qu'il n'a d'yeux que pour ces Margival ! Au reste, peu m'importe, si j'ai un désir, c'est qu'il s'occupe plus de la Marie-Louise que de Diane ! Ah ! vous ne le connaissez pas ! » Ces paroles singulières me glacèrent le cœur. La comtesse me parut une énigme indéchiffrable.

-- En effet, Dieu te préserve, mon enfant, d'aimer un de ces monstres féminins qui ne recherchent dans l'amour que l'âpre volupté du fruit défendu. Mais arrivons au fait : tu es bien sûr que la comtesse s'est éprise d'une belle passion pour ta personne ?

-- Ne plaisantez pas, monsieur Laroque. Voici ce qui s'est passé, il y a trois mois. C'était un dimanche, je m'étais rendu, rue de Chanaleilles, à l'hôtel Terrenoire, dans l'espoir d'y rencontrer Marie-Louise. La comtesse était seule. Diane venait de sortir avec son père et monsieur de Mussidan. La comtesse me reçut dans son boudoir. Jamais je ne l'avais vue aussi abattue, aussi découragée de vivre. J'essayai de la distraire en lui parlant de toutes les banalités du jour. Elle ne m'écoutait pas, et soudain, je la vis pleurer. Alors, je me tus et à mon tour des larmes me vinrent aux yeux. Ce mouvement de sensibilité, comment l'interpréta-t-elle ? Son esprit s'égara. « Soyez franc, s'écria-t-elle en prenant mes mains dans les siennes, est-ce pour cette Margival ou pour moi que vous venez ici ? » Que répondre ? J'allais déclarer que j'aime Marie-Louise, que Marie-Louise est toute ma pensée. Comment dire ces choses à une folle dont la passion éclate dans les yeux et qui croit aux rêves qu'elle s'est forgés. J'allais me dégager lorsque ses lèvres vinrent se coller aux miennes. Ce baiser me brûla comme un fer rouge. « Ne réponds pas, dit-elle, je ne veux pas savoir. Je t'aime, moi, et je t'appartiens. Ne suis-je pas mille fois plus belle que Marie-Louise, une enfant qui commence à peine à bégayer l'amour ? » Alors seulement je la repoussai avec l'indignation que peut éprouver un honnête homme pour une créature aussi perverse, et je m'enfuis comme un fou. Rentré chez moi, je crus avoir rêvé ; mais non ! l'épouvantable réalité se dressait devant moi : j'étais aimé par la femme de mon bienfaiteur. Oh ! ce baiser infâme, il me soulève le cœur de dégoût.

Les deux hommes restèrent longtemps silencieux.

-- T'es-tu expliqué enfin avec la comtesse ? demanda Roger.

-- Jamais. Je l'évite autant que possible. Mon silence dédaigneux a relevé sa fierté. Mais je sens qu'elle m'aime encore. Lorsque mes regards s'attachent sur ceux de Marie-Louise, la comtesse se trouble, et la jalousie se peint sur sa physionomie. Bientôt cette femme me haïra autant qu'elle m'aura aimé ; mais je crains moins sa haine que son amour.

-- Marie-Louise t'aime, dit Laroque. Tu es assuré du consentement de son père, de l'assentiment du comte, pourquoi retarder une solution qui te mettrait à l'abri de la comtesse ?

-- J'attends d'un jour à l'autre que Terrenoire m'encourage à parler.

-- Pourquoi monsieur de Terrenoire ? C'est à monsieur Margival, au père, qu'il faut t'adresser.

-- Non, vous ne savez pas tout : Margival a sacrifié toutes ses ressources pour donner à sa fille une éducation complète. Marie-Louise sera dotée par l'ami de son père. En m'adressant à ce dernier, j'aurais l'air de courir après cette dot. J'attends que mon patron veuille bien me dire : « Faites votre demande. » Je n'attendrai pas longtemps, c'est ma conviction.

Roger réfléchit un instant. Il résumait ses impressions.

-- Et monsieur de Mussidan ? dit-il enfin. Est-il pour toi ? Cela importe peu, il est vrai, puisque c'est un étranger dans les deux familles. Néanmoins, son appui ne te serait pas inutile.

-- Monsieur de Mussidan ? fit Guerrier. Il ne s'occupe guère de moi. Il n'a d'yeux que pour mademoiselle Diane de Terrenoire.

-- Ah ! quel âge a-t-il donc ?

-- C'est un de ces hommes bien conservés dont on ne saurait dire d'âge. À coup sûr, il a dépassé la cinquantaine, bien qu'au premier abord il paraisse à peine quarante ans. Correct, froid, un peu compassé, cet homme ne sort de son silence énigmatique que lorsque mademoiselle Diane est devant lui. Oh ! je compte bien peu pour lui. Il n'a ni à approuver ni à désapprouver mon mariage.

Roger Laroque eut un sourire étrange. Il aimait à se rendre compte de tout.

-- Si au lieu d'aimer Marie-Louise, tu avais aimé mademoiselle de Terrenoire, aurais-tu pu espérer l'appui de l'ami de son père ?

-- Jamais ! Diane est aimée d'un jeune homme, monsieur Robert de Vaunoise, je puis affirmer que ce jeune homme est détesté de monsieur de Mussidan. Mais ce sont là des choses qui ne nous regardent pas. Je n'ai rien à dire contre monsieur de Mussidan. Je le redoute, néanmoins, non pour moi, mais pour le comte. Le rôle que joue cet homme sombre dans la maison de mon bienfaiteur m'a donné souvent à réfléchir. Monsieur de Mussidan me paraît porter le malheur avec lui. Son regard m'effraie. Aime-t-il Diane ? A-t-il le dessein, malgré la disproportion d'âges de la demander en mariage ? Ce serait faire payer bien cher au comte l'appui matériel qu'il lui a prêté dans sa maison de banque ! Quoi qu'il en soit, il ne réussira pas, mademoiselle de Terrenoire aime Robert de Vaunoise, et si ce jeune homme, qu'on dit appartenir à une famille ruinée, osait se déclarer, il aurait le consentement du comte, qui, certes, est un honnête homme et laissera à sa fille le choix d'un parti tout à fait honorable d'ailleurs.

-- Concluons, dit Laroque. Ton mariage se fera prochainement, je ne veux pas que tu doives ta fortune au comte. Que te faut-il pour monter une maison de banque ? Quatre ou cinq cent mille francs ? Je les tiens à ta disposition.

Disant cela, Roger souffrait intérieurement. Suzanne eût été si heureuse avec Jean.

-- Nous parlerons de cela, s'écria le premier avec des larmes de reconnaissance dans la voix, quand la justice vous aura réhabilité : c'est de vous qu'il faut vous occuper. Tout ce que vous avez de ressources, d'énergie morale, de vouloir, vous avez à le consacrer à la découverte de l'assassin de Larouette. Quant à moi, dès que je pourrai vous être utile dans vos recherches, je serai prêt !

-- Je sais où te trouver, dit Laroque. Bientôt, j'aurai besoin de toi. Mon grand chagrin sera de ne pas assister à ton mariage, qui, j'espère, ne tardera pas. Ce mariage accompli, la comtesse oubliera sa folie d'un jour et, s'il reste encore dans son cœur un bon sentiment, elle rougira d'avoir pensé à troubler un bonheur qu'elle aurait dû protéger.

Les deux hommes se séparèrent en se promettant un mutuel appui. Roger était heureux d'avoir pu, depuis tant d'années qu'il se cachait, parler à visage découvert devant un ami fidèle.

IV

La maison de la rue Saint-Maur avait été vendue par les soins du maître de forges. La situation fut entièrement liquidée, à part la créance Terrenoire.

Quant à la maison de La-Val-Dieu, le vieux Bénardit pensa qu'il ne pouvait mieux faire, quelques années après le départ de Suzanne, que de la vendre, alors qu'elle était en pleine prospérité. Ce qu'il fit.

Les trois ou quatre cent mille francs qu'il en tira, joints à la plus forte partie de ses économies, allèrent grossir le capital de Laroque dans ses entreprises industrielles ; Bénardit et sa femme ne gardèrent qu'une petite rente pour vivre ; ils n'avaient pas de besoins, et, quand ils moururent, -- à quelques mois d'intervalle l'un de l'autre, -- cette rente passa, de par leur testament, à des parents éloignés.

Lorsque Suzanne eut disparu de La-Val-Dieu, les Bénardit avaient été interrogés souvent sur cette disparition ; ils inventèrent une histoire, et même Mme Bénardit feignit quelques voyages à Paris, où, disait-elle, Suzanne était en pension, et qu'elle prétendait aller voir.

On la crut, la justice ne fut pas avertie, et, grâce aux précautions prises, ils ne furent pas inquiétés.

Tout était donc ainsi réglé pour permettre à Roger de commencer à Paris sa vie nouvelle.

Pourtant, deux ou trois jours après son arrivée, il eut une émotion qui le rendit malade et qui, pendant quelque temps, le replongea, au sujet de sa fille, dans une terrible anxiété, -- dans une mortelle angoisse.

Un jour, après déjeuner, il avait dit à Suzanne de ne point s'inquiéter s'il rentrait un peu plus tard que d'habitude. Il avait l'intention, prétendait-il, d'aller visiter, dans les environs de Paris, quelques maisons de campagne que des hommes d'affaires lui avaient proposées.

La vérité, c'est qu'il voulait attendre le soir, presque la nuit, pour faire un pieux pèlerinage.

Il voulait revoir Ville-d'Avray, il voulait revoir la petite maison où il avait été si heureux avec Henriette, il voulait aussi aller au cimetière chercher la tombe de sa femme et prier là...

Il partit vers cinq heures de la gare Saint-Lazare. Il n'alla pas tout de suite au cimetière. Il voulait attendre la nuit...

Il passa les heures, jusqu'au soir, à rôder dans le bois, près des étangs, aux alentours de la villa Montalais...

Il vint s'asseoir sur le banc où il s'était assis douze ans auparavant, en cette fatale nuit où Larouette avait été assassiné et où il n'osait rentrer chez lui, parce que l'idée de la ruine prochaine et du déshonneur imminent le hantait, et qu'il était poursuivi par le cauchemar du suicide.

C'était toujours le même paysage... Rien n'avait changé depuis dix ans.

On apercevait la villa Montalais, à deux pas de la rue, presque en face de la petite maison de Larouette -- mais la villa n'était plus la même. Les persiennes closes indiquaient qu'elle n'était pas habitée depuis longtemps, -- peut-être depuis le crime, -- et le jardin, la pelouse, les charmilles, les allées, rien n'avait été entretenu, tout était dans un inénarrable désordre. Ce désordre, cet abandon, renouvelaient je ne sais quelle souffrance dans le cœur de Roger. Cela lui semblait une profanation qui atteignait le souvenir d'Henriette, de la pauvre morte, et aussi l'innocence de Suzanne qui, fillette, courait là, sous le grand soleil, parmi les fleurs, en chantant. Des larmes lui vinrent aux yeux.

Comme des promeneurs, sur la rive de l'étang, passaient devant lui et, étonnés de son attitude, le regardaient, il se leva. Il rentra dans le bois et n'en sortit plus qu'à la nuit. Alors, il se dirigea lentement, accablé par ses pensées, vers le cimetière. L'obscurité n'était pas très profonde. La lune brillait. Il erra parmi les tombes, se penchant au-dessus pour déchiffrer les inscriptions.

La recherche fut assez longue.

Par les soins de Noirville, sans doute, peut-être par les soins de l'oncle Bénardit, la tombe avait été entourée d'un grillage de fer, et, sur la pierre tumulaire, autour de laquelle bien des herbes avaient poussé, on lisait le nom d'Henriette.

Laroque s'agenouilla, le front contre la grille, et pria longtemps.

Quand il se releva, il jeta un long regard sur cette terre qui lui cachait les restes de celle qui avait été sa femme, qui l'avait aimé, et qui était morte avec l'atroce pensée qu'il était coupable... Puis, chancelant un peu, il regagna la porte du cimetière.

Alors, il eut une vision étrange. Dans la nuit, il vit une ombre errer parmi les croix, parmi les tombes, l'ombre d'une femme qui lui tournait le dos, et qui, ainsi que lui-même avait fait tout à l'heure, semblait chercher quelque inscription sur ces croix, sur ces marbres. Il s'arrêta, frappé d'un grand coup au cœur...

Cette femme, dont la démarche vive trahissait la jeunesse, il ne pouvait distinguer sa taille, à cause d'un grand manteau qui la couvrait des pieds à la tête -- il n'aurait même pu voir ses traits, s'il avait été plus près, car ce manteau avait un capuchon et le capuchon était rabattu sur la figure, mais cette démarche, quelques-uns de ces gestes, il lui semblait les reconnaître... Un cri, en la voyant, s'était élevé du fond de son être : « C'est ma fille !... »

Et alors quel tumulte d'effroyables conjectures !... Si c'était elle, si c'était vraiment Suzanne, elle savait donc tout ? Elle n'avait donc rien oublié -- car elle ne se fût pas cachée de son père, si elle n'avait pas eu le souvenir du drame d'autrefois ? Alors, depuis douze ans, elle dissimulait donc ? Et elle dissimulait avec tant d'art, avec une si grande possession d'elle-même que, malgré ses efforts pour savoir, son esprit tendu vers ce but, il ne s'était aperçu de rien !

Son émotion fut si forte qu'il eut une défaillance et fut obligé de s'asseoir, un moment, sur une pierre tombale. Son front était mouillé de grosses gouttes de sueur. Il avait beau s'essuyer, la sueur ruisselait sans cesse.

Tout à coup, il pensa : « Si c'est vraiment Suzanne, c'est près de la tombe de sa mère que je la retrouverai... »

Et il allait courir, quand, près de lui, se dressa la même ombre noire, marchant doucement et se dirigeant vers la porte.

Il tendit les mains vers elle, murmurant :

-- Madame... mademoiselle... par pitié... un mot ! ! !

L'ombre entendit, mais cette voix lui fit peur sans doute, car elle se mit à courir et disparut dans la nuit.

Il courut jusqu'au chemin de fer ; ne rencontrant que des hommes sur la route, il ne s'arrêta pas et arriva, épuisé.

À la gare, personne encore. Le train de Paris ne passait qu'un quart d'heure après. Neuf heures venaient de sonner.

Il se promena de long en large devant la station, guettant le moindre bruit de pas, dévisageant les femmes qui s'approchaient de lui, mais ne retrouvant pas cette ombre noire deux fois entrevue.

Le train arriva, partit. Suzanne n'était pas venue.

Le lendemain, quand il la vit, il l'interrogea :

-- Je suis rentré tard, hier, tu ne t'es pas ennuyée ?

-- Non, père.

-- Tu ne t'es pas effrayée non plus ?

-- Effrayée ! Pourquoi, père ?

-- Dame ! une mauvaise rencontre...

-- C'est vrai, j'y ai pensé... Mais je sais que vous êtes brave et fort.

-- À quoi as-tu passé ta journée ?

-- Je ne suis sortie que très tard.

-- À quelle heure ?

-- À six heures.

-- Pour quoi faire ?

-- Nous sommes allés dîner avec les Simpson au Lyon d'Or ; ils voulaient m'emmener au Vaudeville, mais je ne me sentais pas très bien... Moi qui n'ai presque jamais de migraine, j'avais mal à la tête... je me suis excusée... Monsieur Simpson m'a reconduite à l'hôtel Scribe, en quittant le Lyon d'Or, et je me suis couchée, après avoir bu du thé... ce qui m'a fait du bien...

-- Tu vas mieux, chère enfant ?

-- C'est passé, complètement passé !

-- Aujourd'hui, nous ne nous quitterons pas. Nous irons ensemble visiter quelques villas... Celles que j'ai vues hier ne me plaisent pas.

-- Alors, je vais m'habiller.

-- C'est cela. Nous déjeunerons et nous partirons.

Il la laissa. Suzanne rentra dans sa chambre. Elle resta un moment immobile, rêvant, puis passa la main sur son front.

« Il ne m'a pas reconnue, murmura-t-elle, heureusement !... »

Car Roger ne s'était pas trompé. C'était sa fille qu'il avait vue au cimetière... C'était Suzanne !...

Comment était-elle revenue à Paris ?... Par la voiture de l'hôtel qui l'avait amenée et l'avait reconduite...

Elle n'avait pas pris le chemin de fer...

Roger n'eut aucun doute. Il était heureux... Il avait échappé à un danger... Ce jour-là, il fut d'une joie exubérante...

Suzanne, aussi, riait...

Ils parcoururent la campagne aux environs de Fontainebleau, couchèrent à Barbizon et ne rentrèrent à Paris que deux jours après, sans avoir trouvé rien qui fût à leur goût.

C'est au bout de quinze jours seulement que Laroque découvrit Maison-Blanche et l'acheta.

V

Les premiers jours après l'arrivée de Laroque à Maison-Blanche furent occupés tout entiers par les soins de l'installation.

Le pays plaisait beaucoup à Suzanne, et elle n'avait guère tardé à s'y créer des habitudes.

Très matineuse le printemps et l'été, son plaisir favori était de vagabonder à cheval au hasard des sentiers, par les prés et les bois.

Un matin du mois de septembre, par un soleil rayonnant, Suzanne fit seller son cheval et sortit, emportant, accrochés à sa selle par une courroie, sa boîte à peinture et son chevalet.

Elle était allée deux ou trois jours auparavant, visiter les ruines de l'abbaye des Vaux de Cernay, et elle voulait en faire une esquisse.

Il était environ sept heures du matin quand elle y arriva. Elle passa la grande grille en fer forgé Louis XV, installée là, sur le mur d'un saut-de-loup, par les soins de la baronne Nathaniel de Rothschild, à laquelle appartient l'abbaye, et gagna la maison du garde, qui se trouvait à droite, à l'intérieur, et tout près.

Il mit le cheval à l'écurie et lui donna du foin et de l'eau.

-- Mademoiselle désire-t-elle que je l'accompagne ? fit-il poliment.

Elle refusa. Elle était venue en artiste. Elle aimait mieux vaguer au hasard et s'abandonner à ses impressions, sans être dérangée par les monotones indications d'un guide.

Elle traversa, dans toute sa longueur, le premier parc, celui du prieuré, et pénétra dans le second parc -- celui de l'abbaye -- en longeant un passage de voitures pratiqué sous la route.

Elle passa sous la voûte de l'une des anciennes portes fortifiées de l'abbaye. Du sommet de l'escalier de cette porte, à travers une fenêtre en ogive, au-dessus des murs à demi écroulés et chancelants, on aperçoit en avant une autre porte fortifiée qui était jadis la première entrée.

De là, on embrasse une vue merveilleuse, les deux parcs, le hameau, la riante campagne au loin, et, tout près, les ruines de l'église entremêlées d'herbes robustes parmi lesquelles, lorsque s'écroule quelque gravier, poussé d'en haut par le pied d'un promeneur, fuient et disparaissent des couleuvres et des lézards verts et gris.

Suzanne redescendit. C'était l'église qu'elle voulait peindre. On voit encore debout le mur de la nef, du côté du nord, le pignon occidental, avec ses roses et ses portes, le collatéral avec ses voûtes, un peu du transept avec les restes des deux chapelles.

Le long des ruines, à l'intérieur comme au-dehors, avaient poussé des arbres, des arbustes, entre les pierres, les lierres et des herbes folles grimpaient le long des vieilles murailles auxquelles, par leur fraîcheur, ils semblaient vouloir infuser une vie nouvelle.

La jeune fille s'installa le plus commodément qu'elle put, s'asseyant sur une pierre d'où sortirent subitement effarouchés de nombreux lézards.

Elle déplia son chevalet, y installa une petite toile et apprêta sa palette.

C'était vraiment un coin délicieux qu'elle avait choisi ; le soleil, en passant par les cimes des bouleaux maigres, poussés là, perdait un peu de sa chaleur.

« Dieu ! qu'on est bien ici ! se dit-elle, à haute voix ; je reviendrai demain et j'y amènerai mon père... »

Et elle se mit au travail.

Les heures s'écoulèrent, sans qu'elle y prît garde, tellement elle avait d'ardeur. Quand elle se leva enfin, un peu fatiguée, un peu courbaturée :

« Mais j'ai faim, dit-elle, j'ai même très faim... Et je n'ai rien à manger... Comment faire ? »

Elle réfléchit un peu, avec une jolie moue soucieuse.

« J'ai même aussi très soif ! dit-elle encore, mais cela, du moins, c'est facile à guérir, et si la soif apaisée pouvait faire passer la faim ?... »

Elle courut à la source de Saint-Thibaut, dégringola jusqu'en bas, s'agenouilla au bord sur les petits cailloux blancs, et, en se penchant sur la fontaine d'une limpidité de cristal, elle prit de l'eau dans le creux de ses deux mains et but, dans le joli vase rose et blanc de ses doigts, plus joli, plus rose et plus blanc que les coquillages les plus frais.

Mais voilà qu'ayant bu, tout à coup, son regard s'arrête effaré sur cette eau limpide, où se reflètent les moindres choses, herbes, plantes, arbustes qui grimpent sur les bords du ravin.

Dans l'eau, elle aperçoit derrière elle un homme qui la regarde, sans bouger, presque caché par une cépée de petits bouleaux.

On ne lui voit que la tête et le cou, qu'il avance avec curiosité, mais précaution, pour ne point troubler la charmante buveuse.

Suzanne pousse un cri effarouché, se relève et se retourne.

Elle se trouve en face d'un grand garçon, qui la regarde en souriant ; il est vêtu d'un costume de toile grise, guêtre jusqu'aux genoux, coiffé d'un chapeau de paille ; un carnier pend à son épaule, et du carnier passe, en haut du filet, la longue queue multicolore d'un coq faisan ; ses deux mains s'appuient sur un fusil double, dont la crosse est dans l'herbe, et un grand chien noir et feu, un chien anglais de la race des Gordon, est couché la tête sur les pattes, la langue pendante.

Le jeune homme parut confus d'être pris en flagrant délit d'indiscrétion.

-- Pardon, mademoiselle, balbutia-t-il, j'ai eu le malheur de vous effrayer... Je vous supplie de m'excuser...

Il avait rougi, Suzanne ne put s'empêcher de sourire.

-- Je n'ai rien à vous pardonner, j'ai été surprise, dit-elle, et dans le premier moment !... J'aurais dû penser que l'eau de cette source est rafraîchissante et bonne et qu'elle doit être connue des chasseurs...

Elle remonta, répondant par un léger salut au salut respectueux du jeune homme.

Suzanne s'était remise à peindre.

Une heure s'écoula. De temps en temps, elle entendait un coup de fusil dans les parcs.

Elle se rappela que le matin elle en avait entendu également, mais elle y avait fait à peine attention.

À présent, chaque détonation réveillait en elle le souvenir du jeune chasseur.

C'est vrai, il avait été indiscret ! mais il avait paru si confus et s'était excusé si gentiment !...

Et puis, n'est-ce pas elle, plutôt, qui avait été sotte ? La source n'était-elle pas à tout le monde ?

Au bout d'une heure, elle se leva, jetant son pinceau.

« J'ai trop faim..., se dit-elle, je ne peux plus travailler. »

Alors, laissant là son attirail de peintre, elle revint à la maison du garde.

Celui-ci était absent, mais sa femme était là...

-- Est-ce que je vous dérangerais, madame, fit Suzanne souriante, en vous priant de me donner de quoi manger... peu de chose... une tasse de lait... un œuf à la coque ? Depuis ce matin, je n'ai rien pris...

-- Certainement, madame...

-- Mademoiselle Farney..., dit Suzanne, se faisant connaître.

Suzanne lui demanda un peu d'eau, pour se laver les mains.

-- À propos, dit la femme du garde -- Mme Louis --, vous n'avez pas entendu des coups de fusil, du côté de l'abbaye ?

-- Pardon. J'ai même vu un chasseur... un jeune homme...

-- C'est cela. Je l'attends pour le faire déjeuner, lui aussi... C'est un gentil garçon, monsieur Pierre de Noirville, auquel on permet, de temps en temps, de tirer quelques faisans dans le parc, il habite avec sa mère non loin d'ici... une ferme, Méridon, comme on l'appelle... Vous la connaissez peut-être, puisque vous habitez le pays ?... Ce n'est pas très loin de Maison-Blanche...

-- Non..., fit Suzanne, que ce nom de Noirville avait fait soudain tressaillir...

-- Vous ne connaissez point non plus madame de Noirville ?

-- Non plus, dit Suzanne, rêveuse.

La paysanne ne demandait pas mieux que de bavarder -- elle paraissait avoir la langue bien pendue --, mais Suzanne n'était point curieuse et ne pensait même pas à l'interroger.

Mme Louis avait mis une nappe bien blanche sur une table, et dressé le couvert.

Puis elle servit une omelette fumante.

-- Voilà, mademoiselle, vous pouvez apaiser votre faim.

Suzanne s'assit à la table et déplia sa serviette. Elle semblait distraite maintenant, et resta quelques minutes sans toucher au plat.

-- Ça va refroidir, mademoiselle, dit Mme Louis.

Elle mangea, mais elle n'avait plus d'appétit.

-- C'est ce que vous appelez mourir de faim, mademoiselle ? disait la femme du garde. Est-ce que mon omelette ne vous plaît pas ?

La jeune fille ne répondit rien.

Elle venait d'entendre un bruit de pas devant la porte ouverte. Elle se retourna.

Un jeune homme était là, celui qu'elle avait vu tout à l'heure, et que Mme Louis appelait Pierre de Noirville.

Il parut surpris de la retrouver, la salua, sans mot dire.

-- Avez-vous fait bonne chasse, comme d'habitude ? demanda la jeune paysanne.

-- Un faisan, dit Pierre, en jetant sur les briques du carrelage un coq magnifique, au collier d'argent éclatant.

-- Seulement ? Mais j'en ai entendu tirer...

-- Dix autres, c'est vrai !... Du côté de la fontaine de Saint-Thibaut, dans les herbes blanches, mais je les ai manqués.

-- Ah ! ah ! vous étiez nerveux ?

-- Sans doute. On explique et excuse toujours sa maladresse.

Et, involontairement, le regard du jeune homme alla s'arrêter une seconde -- pas même une seconde -- sur le joli visage de Suzanne.

Celle-ci avait entendu, mais elle ne leva pas les yeux.

Mme Louis surprit le regard et son œil vif s'emplit de malice.

« Tiens ! se dit-elle ; je sais pourquoi monsieur Pierre a manqué ses faisans. »

Mme Louis servit du jambon et des pommes de terre cuites sous la cendre, avec du beurre bien frais et qui sentait la crème. Suzanne prit un peu de beurre et ce fut tout.

-- Vous ne mangez pas plus qu'un chardonneret, mademoiselle...

-- J'ai attendu trop longtemps, dit Suzanne.

La jeune fille se leva pour partir. Elle tira une petite montre de son corsage.

-- Dans une heure, je serai de retour, dit-elle. Veuillez dire à votre mari de me seller mon cheval pour quatre heures...

-- C'est entendu... mademoiselle...

Suzanne la remercia et reprit le sentier qui conduisait à la fontaine, à travers les ruines.

-- Et vous aussi, monsieur Pierre, vous avez laissé passer l'heure, dit la paysanne. Est-ce que vous mangerez ?

-- Oui, ma bonne, et de grand appétit encore, fit-il gaiement.

-- À la bonne heure ! Et tâchez de ne pas épargner la miche de pain autant que les faisans du bois.

Pierre n'eut pas l'air d'avoir entendu, car il ne répliqua pas. Il mangeait.

Une demi-heure après, il se leva.

-- Je vais faire un dernier tour, dit-il, après quoi je regagnerai la ferme.

Mme Louis le regardait partir.

-- C'est toujours gentil, les amoureux ! murmura-t-elle... Et dire que j'ai commencé comme ça avec Petit-Louis !

Il y avait à peine un quart d'heure que Pierre de Noirville l'avait quittée, lorsque Suzanne reparut, rapportant son esquisse, sa boîte à couleurs et son chevalet.

-- Je vous les confie, dit-elle, en les remettant à la paysanne... Je reviendrai demain ou après-demain terminer le paysage -- si le beau temps continue et si j'ai le même soleil !...

-- Eh ! Petit-Louis !... Eh ! Petit-Louis ! viens donc voir...

Le garde entendit et arriva.

C'était un grand gaillard maigre et dégingandé, nerveux, la peau d'un jaune brique, sans barbe.

-- Ah ! dit-il, mademoiselle a fait cela du trou aux lézards... Je le reconnais... C'est le plus joli endroit !... Ah ! que c'est bien ça !

Suzanne coupa court aux admirations naïves de ces braves gens, en demandant son cheval.

Un quart d'heure après, elle mettait un louis dans la main du garde, et lestement sautait en selle.

-- Au revoir ! dit-elle.

-- Au revoir, mademoiselle, à bientôt !

-- Quelle jolie frimousse, hein, Catherine ? dit le garde.

Suzanne suivait au pas un petit sentier qui longeait les ruines. Le soleil déclinait. Il faisait moins chaud.

Au moment où elle allait quitter le sentier et laisser les ruines derrière elle, pour regagner la route, elle leva les yeux vers ces vieilles murailles effritées et à demi croulantes qu'elle avait peintes tout à l'heure.

Ce fut un geste machinal et sans réflexion.

Mais aussitôt et vivement elle les baissa. Ses joues se colorèrent. Son front se plissa d'une ride de mécontentement et, d'un geste brusque où il y avait un peu de colère, elle cravacha son cheval. Pourquoi ?

C'est qu'elle avait vu, entre deux pans de murs effondrés, Pierre de Noirville, immobile comme une statue, son chien couché près de lui, qui la suivait du regard avec une attention étrange.

Une minute après, elle disparaissait, au loin, dans l'allée d'un bois de chênes où elle était entrée au galop de son cheval.

Aussi longtemps qu'il avait pu la voir, Pierre de Noirville l'avait regardée.

Quand elle ne fut plus visible, il redescendit, traversa les parcs et passa tout pensif devant la maison du garde, sans entendre Mme Louis qui lui criait :

-- Toujours aussi maladroit, monsieur Pierre ?

VI

À peu près situé à égale distance de Chevreuse et de Maison-Blanche, Méridon est une ferme assez importante, traversée par l'Yvette ; les bâtiments sont de construction moderne et n'offrent rien de remarquable, si ce n'est pourtant, au milieu de la vaste cour ménagée au milieu des bâtiments, une sorte de pigeonnier à toit en éteignoir, qui prouve qu'il y avait là, autrefois, quelque castel.

Il n'y a point de fermier ; Pierre de Noirville fait lui-même valoir ses terres, avec cinq ou six domestiques et une sorte de chef de culture qui prend pour lui la grosse besogne.

C'est là que, depuis dix ans, habite Julia de Noirville.

Lucien de Noirville, en mourant, n'avait presque rien laissé à sa veuve, qui se trouva, pendant les deux années qui suivirent cette mort, dans une situation très proche de la misère.

Heureusement pour elle, un oncle de l'avocat, qui vint à mourir subitement, laissa aux deux fils de Lucien -- Raymond et Pierre -- la ferme de Méridon.

Julia était bien changée depuis la condamnation de Laroque, et depuis la triste fin de son mari. Le remords l'avait vieillie vite et, quoique à peine âgée de quarante ans, courbée et cassée, elle avait l'air d'une vieille femme.

Sa vie s'était écoulée dans les larmes, depuis lors.

Elle avait bien pensé à se livrer, à s'accuser, à accuser aussi son complice, pour réhabiliter la mémoire de Laroque mais ce qui l'avait retenue, c'était la pensée de Raymond et de Pierre, au nom desquels elle attacherait le déshonneur d'une infamie !...

Mathias Zuberi avait disparu, elle ne l'avait pas revu depuis la condamnation. Qu'était-il devenu ? Elle ne le savait.

Ce fut bien difficilement qu'elle put faire instruire ses enfants. Si tous les deux avaient voulu suivre une carrière libérale, elle n'aurait pu suffire à leurs dépenses ; Raymond avait fait son droit ; il avait voulu suivre la carrière de son père, du grand talent et de la mort dramatique duquel il avait bien des fois entendu parler.

Quant à Pierre, l'aîné, plus calme, plus robuste aussi, il lui fallait pour vivre le vaste horizon de la campagne qui emplissait d'air ses larges poumons. Il était resté près de sa mère, à Méridon, une fois ses études achevées.

Raymond avait vingt-deux ans ; Pierre vingt-quatre.

Ils ne se ressemblaient pas, et quiconque les eût vus l'un auprès de l'autre, sans les connaître, n'eût pas deviné qu'ils étaient frères.

Raymond était plus petit, plus nerveux ; son visage était plus pâle aussi, et ses yeux en étaient plus noirs.

Pierre était grand et robuste. Son visage très régulier, éclairé par des yeux noirs aussi -- les yeux de la mère --, était hâlé par le soleil et le grand air. Il y avait dans sa démarche, dans les moindres de ses mouvements, je ne sais quoi de solide, de mâle et d'assuré.

Bien qu'habitant Paris, Raymond revenait très souvent à Méridon, tous les samedis jusqu'au lundi, d'une façon régulière, et parfois dans la semaine, lorsque ses affaires ne le retenaient pas au Palais. Quant aux vacances, il les passait à Méridon tout entières.

Les deux frères aimaient Julia de tout leur cœur. Ils l'aimaient, non point tant seulement parce qu'elle était leur mère que parce que rarement ils l'avaient vue sourire. Ils devinaient chez elle une tristesse intime plus forte que sa volonté, réagissant sur toutes ses actions, une de ces tristesses, incurables et profondes auxquelles il n'y a point de remèdes, et qui, pour ainsi dire, font corps avec la vie même.

Lorsque Pierre de Noirville, après sa rencontre avec Suzanne, revint dans la soirée à Méridon, il trouva sa mère et son frère qui se promenaient dans la grande allée de châtaigniers, en avant de la ferme, venant à sa rencontre. C'était l'heure où il rentrait de la chasse, d'ordinaire.

Tous les matins, il était debout au soleil levant ; il eût voulu retourner à la fontaine le lendemain, mais le temps avait changé ; il pleuvait ; Pierre fut nerveux ; le soir, Raymond lui dit :

-- S'il fait beau demain, je t'accompagnerai à la chasse.

Pierre ne répondit pas. Si Raymond l'avait regardé, il eût observé un léger tressaillement, comme une seconde de gêne.

Le lendemain le soleil brillait ; toute menace de pluie avait disparu.

Ils partirent assez tard, le fusil à l'épaule.

Comme ils n'avaient qu'un chien pour eux deux, en général, ils chassaient l'un à côté de l'autre, ne s'éloignant guère. Ce jour-là, pourtant, Pierre poussa ses pointes, seul, dans la campagne, laissant Black à Raymond, jusqu'à ce qu'il disparût vers les Vaux de Cernay. Raymond ne s'en aperçut pas tout d'abord... Quand il le remarqua :

« Pierre a quelque chose qu'il ne dit pas », pensa-t-il.

Il n'en continua pas moins de chasser jusqu'à ce qu'il arrivât près des ruines. Il entra chez le garde. Mme Petit-Louis était là.

-- Ah ! ah ! dit-elle, vous courez l'un après l'autre ?

-- Comment cela ?

-- Monsieur Pierre est ici depuis une heure ! Vous l'ignoriez ?...

-- Absolument... Nous nous sommes perdus...

Mme Petit-Louis baissa la voix :

-- M'est avis, voyez-vous, monsieur Raymond, que ce n'est pas le faisan que monsieur Pierre est venu chercher ici aujourd'hui...

-- Eh ! qui donc ?

-- C'est bien plutôt la... faisane.

Et elle se mit à rire.

-- C'est du côté des ruines que je l'ai vu s'en aller tout à l'heure, c'est là que vous le rencontrerez, bien sûr, si vous y tenez.

Raymond avait fort bien compris la plaisanterie de Mme Louis. Il y avait une femme sous roche.

-- Parbleu ! murmura-t-il... en voilà le motif !

Et lui aussi s'en alla vers les ruines.

Au moment où il arriva, Black, qui n'avait cessé de chasser tout le temps, tomba en arrêt. Un faisan partit que Raymond abattit d'un coup de fusil.

Fut-ce la vibration soudaine qui ébranla tout à coup les ruines, ou bien celles-ci, minées depuis longtemps par les crevasses où poussaient les ronces et les arbustes, n'attendaient-elles que les dernières pluies pour s'effondrer ?

Toujours est-il que la moitié de la haute muraille s'écroula avec un éclat pareil à celui de la foudre.

Raymond était trop loin pour courir un danger ; mais, de l'autre côté de la muraille, vers la fontaine de Saint-Thibaut, sans doute, il y avait du monde, car, à la détonation, à l'écroulement succédaient coup sur coup deux cris, un cri de femme, aigu... puis un cri d'homme.

Et Raymond, très pâle, s'élançait dans les ruines, en appelant :

-- Mon frère, mon frère ! ! !

Il franchit en deux bonds l'écroulement qui venait de se produire.

De l'autre côté, comme lui, un homme accourait ; mais là-bas, dans les herbes blanches, une femme qu'il ne connaissait pas était étendue immobile et semblait morte.

Suzanne était revenue travailler ce jour-là.

Et, depuis deux heures, elle peignait, très attentive, ne voyant rien de ce qui se passait autour d'elle, et ne remarquant pas que, derrière un tas de décombres ensevelis sous les broussailles, Pierre de Noirville la regardait avec une persistance singulière.

Tout à coup, la détonation du fusil de Raymond la fit tressauter.

Puis le mur s'écroule et une pierre qui rebondit sur d'autres pierres la frappe au front et l'étend foudroyée.

Alors devant Suzanne arrivent en même temps les deux frères aussi pâles l'un que l'autre, consternés, emplis d'une inexprimable émotion.

-- Morte ! dit Pierre, mon Dieu elle est peut-être morte ! ! !

-- Tu la connais ?

-- Je l'ai vue avant-hier pour la première fois.

Suzanne était étendue sur le dos, les bras en croix ; le sang coulait de son front le long de sa joue ; sa bouche était entrouverte ; ses yeux fermés ; une de ses mains, dans cette effroyable chute, avait rencontré une touffe d'orties et comme pour se retenir la serrait convulsivement.

Pierre la prit dans ses bras, doucement, avec un infini respect, avec une tendresse de mère et la porta jusqu'à la fontaine.

Là il la déposa et appuya la tête contre un arbre.

Pendant cela, Raymond trempait son mouchoir dans l'eau très fraîche de la fontaine et lui tamponnait le front, lavait la blessure, baignait les yeux, la bouche, les mains.

-- Qu'elle est belle ! murmura-t-il en frissonnant.

Pierre disait, étendant les mains :

-- Prends bien garde de lui faire mal !...

Mais Suzanne ne revenait pas à elle. Le sang coulait toujours du crâne ouvert, et les cheveux, -- les beaux cheveux blonds, -- se souillaient.

-- Il faut aller chez un médecin, dit Raymond. Elle perd tout son sang, et sa blessure a l'air d'être grave.

-- Si elle reprenait connaissance, mon Dieu !

-- Cours, dit Raymond, va chercher madame Louis et dis à Petit-Louis d'atteler un cheval à sa carriole. Madame Louis donnera à cette jeune fille des soins que nous ne pouvons lui rendre.

Pierre prit sa course vers la maison du garde.

Il fallait un bon quart d'heure pour y arriver, même en courant.

Raymond, à genoux près de Suzanne, dont l'immobilité l'effrayait, ne cessait d'étancher le sang de la blessure.

Il appuya doucement, chastement, comme il eût fait à sa sœur, la main sur le corsage de la jeune fille, du côté du cœur.

-- Il bat, fit-il, on dirait qu'elle se ranime !

Et, penché sur elle, il la contemplait avidement.

Et il répétait comme une sorte de prière :

-- Mon Dieu, qu'elle est belle... et pâle !... Qui donc est-elle ?...

Tout à coup, Suzanne fit un mouvement. Une plainte sortit de ses lèvres, une plainte d'enfant, comme un cri d'oiseau.

-- Elle étouffe, dit Raymond... que faire ? La dégrafer ?... je n'oserai jamais...

Il défit les trois ou quatre premiers boutons de l'amazone qui serrait la jeune fille à la gorge, mettant à nu son cou blanc et fin -- d'un blanc presque transparent.

Cela lui fit du bien, car elle ouvrit les yeux.

Raymond se recula, craignant de l'effrayer.

Tout d'abord, elle ne le vit pas. Elle sentait sur son front une terrible pesanteur ; elle avait beaucoup de peine à ouvrir les yeux et, même ouverts, elle ne distinguait pas très bien. Elle essaya de se soulever sur les mains, mais elle retomba en laissant échapper une exclamation de souffrance.

Elle resta un moment immobile, puis, de nouveau, elle fit un effort sans plus de résultat.

Raymond s'approcha d'elle. Alors, elle l'aperçut :

-- Monsieur, dit-elle, qu'ai-je donc ? Que s'est-il passé ?

-- Ne remuez pas, mademoiselle, ne faites pas un mouvement, vous vous fatigueriez inutilement et cela redoublerait vos souffrances.

Elle porta machinalement les deux mains à sa tempe, où elle venait de sentir, avec l'impression d'une chaleur brûlante, une douleur aiguë.

Elle retira sa main pleine de sang.

-- Ah ! je suis blessée !

Ses cheveux s'étaient dénoués. Sur son épaule, le sang avait coulé, tachant son amazone. Elle sentait aussi le sang qui, doucement, coulait dans son cou. Et la fontaine limpide, d'une pureté de cristal, était là, près d'elle. Suzanne tendit la main pour puiser de l'eau.

Sans doute la douleur devint plus vive, car elle pâlit.

Raymond se précipita.

-- Mademoiselle, je vous en supplie, ne faites aucune imprudence. J'ai envoyé mon frère chercher la voiture du garde. Dans quelques minutes, il sera ici. Alors nous vous transporterons chez Petit-Louis, où nous vous panserons.

Et, avec une sorte de timidité :

-- Tout à l'heure, mademoiselle, lorsque vous étiez évanouie et que vous ne pouviez ni sentir, ni voir, ni comprendre, j'ai lavé votre front, votre blessure, avec de l'eau fraîche... Voulez-vous me donner votre mouchoir... pour que je vous soulage un peu ?... Le mien, regardez, est rouge de sang...

Elle tira son mouchoir ; il le prit, le trempa dans l'eau. Elle avait appuyé la tête contre l'arbre. Elle ferma les yeux, essayant de sourire pour rassurer le jeune homme, dont elle voyait le trouble.

Lui, doucement, avec des précautions touchantes, refit ce qu'il avait fait tout à l'heure ; il humectait la plaie incessamment.

Entre ses cils, sans qu'il la vît, Suzanne le regardait, point inquiète.

Ce visage délicat et pâle, ces yeux doux, exprimaient si bien la distinction et l'honnêteté, qu'elle était à l'aise auprès de Raymond, comme elle l'eût été auprès de son père.

-- Que vous êtes bon, monsieur ! murmura-t-elle... Vous êtes adroit comme un médecin et vos mains sont douces comme celles d'une femme... Dites-moi votre nom, monsieur, afin que je le répète à mon père.

-- Je m'appelle Raymond de Noirville... N'ayez aucune reconnaissance envers moi, mademoiselle... ce que je fais n'est-il pas naturel et tout autre ne l'eût-il pas fait à ma place ?...

-- C'est étrange, dit-elle d'une voix qui s'affaiblit tout à coup, je ne souffre plus, mais je ne vois presque plus clair.

Sa tête glissa le long du tronc de l'arbre jusque sur l'herbe.

-- Mademoiselle..., mademoiselle..., fit Raymond effrayé. Elle était de nouveau évanouie.

En cet instant, il entendit un bruit de voix et le roulement d'une voiture sur les cailloux.

C'était Pierre qui arrivait avec Mme Louis.

Petit-Louis était allé, sur le cheval de Suzanne, qu'il avait sellé, jusqu'à Chevreuse prévenir le médecin avec mission de le ramener en toute hâte. Pierre avait attelé le cheval du garde à la carriole et était venu aux ruines chercher Suzanne.

-- Eh bien ! dit-il à Raymond... Toujours évanouie ?

-- Elle est revenue à elle tout à l'heure, m'a remercié, puis elle a perdu connaissance presque aussitôt.

-- Pauvre demoiselle ! murmura Catherine. Est-ce que c'est grave ?

-- Elle a perdu beaucoup de sang, fit Raymond.

Les deux frères avaient les yeux fixés sur le visage de la jeune fille.

Tout à coup, ils les relevèrent, leurs regards se rencontrèrent et, pendant deux ou trois secondes, fouillèrent jusqu'au plus profond de leur âme.

Puis, ils baissèrent les yeux tous les deux, comme s'ils s'étaient compris.

Ils étaient devenus plus pâles et leurs lèvres tremblaient un peu.

Mme Louis avait arrangé les cheveux de Suzanne et noué des linges autour de sa tête, pour arrêter le sang.

Puis, aidée par les jeunes gens, elle la transporta dans la voiture. Comme il n'y avait que deux places, Catherine monta. Pierre et Raymond marchèrent derrière.

Les cahots firent ouvrir les yeux à Suzanne. Elle souffrait beaucoup. Cependant elle ne se plaignit pas. À la maison, elle voulut descendre sans aide, ce ne fut pas possible... le bras de Pierre la soutint... mais, instinctivement, des yeux, elle cherchait Raymond, resté en arrière, et qui la regardait.

Elle fut étendue sur un lit.

Pierre et Raymond la laissèrent seule avec Catherine.

Du reste, le médecin de Chevreuse arriva presque aussitôt.

Il visita la blessure, la pansa.

-- Est-ce grave ?

-- Non. Rassurez-vous. Elle est faible parce qu'elle a perdu beaucoup de sang, mais elle est vigoureuse. Dans quinze jours, il n'y paraîtra plus. Seulement, il ne faut pas tarder à la faire reconduire, car la fièvre va la prendre... Il faut des soins...

Le soleil était encore très haut. Il faisait chaud. On installa commodément Suzanne dans la carriole, toujours avec Catherine auprès d'elle. Le cheval de la jeune fille fut reconduit à la main par Petit-Louis. Pierre et Raymond prirent congé de Suzanne, qui leur tendit le bout de ses doigts.

Et l'on partit pour Maison-Blanche.

VII

À Maison-Blanche, Laroque attendait Suzanne et commençait à s'inquiéter.

Il ne se trouvait pas seul. Un ancien ami était venu voir cet homme qui vivait en proscrit dans son propre pays. On a deviné qui : Jean Guerrier.

L'excellent garçon, étonné de ne pas recevoir de nouvelles de son ancien patron, n'avait pu y tenir. Sans attendre la permission, il accourait à Maison-Blanche. Ses premiers mots furent :

-- Y a-t-il du nouveau ?

Laroque répondit par un signe de tête où se voyait la désespérance.

-- Avez-vous fait des démarches ? demanda le jeune homme.

-- Plus que tu ne saurais croire. Je ne puis malheureusement m'adjoindre encore aucun de ces policiers habiles qui, étant bien payés, savent débrouiller les mystères. J'aurais peur d'être dénoncé et de retomber dans les griffes d'une justice qu'il ne m'est pas permis d'éclairer davantage qu'au premier jour. On ne verrait en moi qu'un forçat évadé, un audacieux faussaire. Sous le masque de William Farney, on se refuserait à voir la victime d'une erreur judiciaire, l'homme qui n'a voulu et atteint la fortune que pour être en mesure de se disculper.

-- Pourquoi ne m'employez-vous pas ?

-- Cela viendra. Commence d'abord par assurer ton bonheur. Où en es-tu de tes amours ?

-- Je touche au port.

-- Ah ! tant mieux, mon enfant ! Il n'y a de bonheur réel que dans une union bien consentie de part et d'autre.

Guerrier rougit.

Laroque mit un doigt sur les lèvres, et d'un ton rempli de tendresse inquiète se permit cette question :

-- Et la comtesse ?

-- La comtesse ?... fit-il ; je n'y pense plus.

-- Oui, mais es-tu bien sûr qu'elle ne pense plus à toi ?

-- Oh ! cela, je n'en répondrais pas. J'ai surpris dans ses yeux des éclairs...

-- Qui annoncent l'orage. Je connais cela, ajouta Laroque, sans songer qu'il trahissait une pensée intime.

Guerrier le remarqua ; mais il avait l'esprit trop préoccupé pour s'arrêter à une impression aussi fugitive.

-- Monsieur Laroque, dit Guerrier, apprenez que monsieur Margival, le père de Marie-Louise, ma bien-aimée, vient de m'annoncer que son bienfaiteur, le comte de Terrenoire, aurait à me faire une communication intéressant mon avenir. Cette nouvelle coïncide d'ailleurs avec une autre qu'un heureux hasard a portée à ma connaissance : mademoiselle Diane va enfin épouser monsieur Robert de Vaunoise.

-- Ton entrevue avec le comte, quand espères-tu l'avoir ?

-- Demain, sans doute. Demain, mardi. Le comte donne, samedi, une grande soirée dans son hôtel de la rue de Chanaleilles, je danserai avec Marie-Louise qui sera ma fiancée. Je verrai bien si madame de Terrenoire, avertie de mon prochain mariage, aura oublié ses menaces.

-- Tu verras bien... tu ne verras rien. Est-ce qu'on voit quelque chose quand on aime ? Un seul homme pourrait apprécier sûrement l'état d'esprit de cette folle.

-- Qui ?

-- Moi.

-- Vous ! Vous viendriez à cette soirée ! Si on allait vous reconnaître !

-- On ne me reconnaîtra pas. Regarde moi bien : ne suis-je pas méconnaissable ? Tu ne remarques même pas avec quel art je me suis débarrassé des gestes qui m'étaient familiers et qui t'ont fait dire à première vue : « Voici Roger Laroque ! »

Jean dut constater la vérité de cette assertion. Il n'y avait plus rien de Roger Laroque en William Farney.

-- Mais comment vous faire assister à cette soirée ? demanda Guerrier avec embarras.

-- La belle difficulté ! En m'y faisant inviter. Qui dressera la liste des invitations, qui enverra les lettres ? Toi, sans doute ?

-- En effet, j'ai rendez-vous demain matin avec le comte à ce sujet. Nous devrons prendre toutes les mesures.

-- Demain, à une heure de l'après-midi, je serai chez toi. Tu me feras voir la liste.

-- Pourquoi ?

-- J'ai mon idée. Je te la dirai demain. Sur ce, je te remercie d'être venu jusqu'ici, mais je préfère que tu ne t'attardes pas davantage...

-- Cependant...

-- Oui, je comprends, tu aurais bien voulu revoir Suzanne. Eh bien, je préfère que nous attendions. Qui sait si ta vue ne réveillerait pas en elle les souvenirs endormis ? Soyons prudents, tant que nous serons encore aussi loin du but.

Jean Guerrier poussa un gros soupir, serra avec effusion les mains de son vieil ami et se retira en lui disant :

-- À demain.

-- À demain, heureux gaillard, répéta Laroque.

VIII

Trois heures après, à la tombée du jour, Roger, dont le cœur se remplissait d'angoisse, vit arriver de loin le cortège qui ramenait sa fille. Il reconnut le cheval et devina qu'un accident était arrivé à Suzanne.

Il s'élança vers la carriole, comme un fou. Sa fille ! On la rapportait morte, peut-être ! Suzanne, elle-même, l'avait aperçu et de très loin lui tendait les bras.

-- Mon enfant ! mon enfant ! Qu'est-il arrivé ?

Et ce fut lui-même qui la descendit et qui l'emporta vers le château.

-- Presque rien, dit-elle... Ne vous effrayez pas, mon père... Je peignais les ruines de l'abbaye, vous le savez, quand un pan de mur s'est écroulé et une pierre m'a atteinte, là, dans les cheveux... Ce n'est rien...

Laroque l'avait déposée sur un canapé.

-- Quelle peur tu m'as faite ! dit Laroque. Et il essuya son front ruisselant de sueur.

Alors Suzanne lui conta plus longuement ce qui s'était passé, sans omettre les soins empressés dont elle avait été l'objet, aussi bien de la part des deux frères, que de la part de Petit-Louis et de Catherine.

Laroque courut tout de suite remercier le garde et sa femme, qui se mettaient en route pour regagner les Vaux de Cernay.

Puis revenu auprès de sa fille :

-- Et ces deux jeunes gens, connais-tu leur nom ?...

-- Ils sont frères et habitent, pas très loin d'ici, paraît-il, une ferme qu'on appelle Méridon... L'aîné s'appelle Pierre, l'autre... autant que je me souviens... Raymond, il me semble...

-- Mais leur nom de famille ?

-- De Noirville...

Roger Laroque fit un brusque mouvement. Il était devenu tout à coup, et par le seul fait d'une émotion subite, presque aussi blanc que sa fille.

-- Tu as dit ? demanda-t-il troublé, comme s'il n'avait pas entendu.

Elle répéta le nom.

Laroque tomba dans une profonde rêverie.

« Évidemment, se disait-il, il n'y avait là qu'une rencontre du hasard, les jeunes gens portaient le même nom que Lucien, son ami, voilà tout. Il y a bien des Noirville en France et rien ne prouvait qu'ils appartinssent à la famille de celui qui l'avait jadis défendu ! Pourtant les deux prénoms : Raymond et Pierre ? Lucien de Noirville, il se rappelait, avait deux enfants, deux fils. »

Et il lui semblait se souvenir encore que c'était bien ainsi qu'ils se nommaient : Raymond et Pierre. Si c'étaient eux, pourquoi le hasard les jetait-il ainsi sur sa route ? Dans quel but ?

Et leur mère ?... Et Julia ?... Qu'était-elle devenue ? Autant de ténèbres qu'il se promettait d'éclairer.

Le médecin de Chevreuse, que Roger envoya chercher le soir -- car il voulait être complètement rassuré -- trouva Suzanne toujours faible, mais ne fit prévoir aucune complication.

Le lendemain, elle eut une forte fièvre qui dura cinq jours ; le huitième jour elle se leva.

Le lendemain de l'accident, vers deux heures de l'après-midi, Catherine Louis avait vu arriver Pierre de Noirville.

-- Ma bonne Catherine, avait dit le jeune homme avec embarras, nous avons raconté à notre mère ce qui s'est passé, et de sa part je viens vous prier, si vous avez le temps, d'aller vous informer à Maison-Blanche de la santé de mademoiselle Farney ?...

-- J'irai donc, de la part de votre mère..., fit la paysanne avec un sourire.

Pierre partit. Une heure après, ce fut le tour de Raymond. Catherine se préparait justement à atteler le cheval à la carriole.

-- Catherine, dit Raymond, voulez-vous me rendre un service ?

-- Deux, si vous voulez... monsieur Raymond.

-- Vous allez à Chevreuse ?

-- Je vais de ce côté-là, oui, monsieur Raymond.

-- Vous ne passerez pas loin de Maison-Blanche ?

-- Je passerai devant.

-- Eh bien, voulez-vous vous y arrêter cinq minutes... le temps de demander comment va mademoiselle Farney ?

-- Avec plaisir... Et de la part de qui, monsieur Raymond, voulez-vous que je fasse cette commission-là ?

Le jeune homme rougit, balbutia :

-- Mais, Catherine... de la part de ma mère, bien entendu... Et il s'éloigna, sans comprendre pourquoi la paysanne riait.

-- Eh ! eh ! elle fait du ravage la demoiselle d'Amérique, fit-elle. Et dire que moi aussi, dans le temps, je n'avais qu'à regarder les jeunes gens pour leur faire tourner la tête... Seulement, les deux frères amoureux, ça ne dit rien de bon... Souvent, ça finit mal, ces histoires-là... Et ce serait dommage, ils sont si gentils !...

Elle grimpa dans la carriole et, un instant après, elle disparaissait au tournant de la route.

IX

Laroque était obligé d'aller à Méridon remercier Pierre et Raymond des soins qu'ils avaient donnés à Suzanne.

Le pauvre homme comprenait cette obligation, et, pourtant, il la reculait autant qu'il pouvait.

Il craignait de voir ses soupçons prendre corps... Il tremblait de retrouver dans les deux jeunes gens les fils de Lucien... Il était épouvanté aussi à la pensée de se retrouver devant leur mère... Non point qu'il craignît d'être reconnu par elle ; non, tel qu'il était, avec les changements survenus dans sa figure, dans toute sa personne, il était sûr de lui.

Mais Julia, c'était le passé qui se dressait devant lui, le passé avec lequel il aurait si bien voulu rompre, avec lequel il croyait si bien en avoir fini !...

Certes, Roger avait expié chèrement cette faute d'un instant... Il l'avait payée de sa fortune, de la mort de sa femme, de sa liberté, de son honneur... et pourtant, malgré cette expiation, Julia, c'était toujours le remords !

Cependant Suzanne était complètement guérie et parlait de reprendre ses promenades à cheval.

Déjà, par quelques discrètes allusions, elle s'était informée si son père avait rendu visite aux Noirville.

Laroque comprit que le moment était venu de s'exécuter.

Il fit atteler. Suzanne l'accompagna.

Les deux frères se trouvaient à la ferme quand la voiture s'y arrêta. On les prévint.

Ils sortirent dans la cour, saluèrent Laroque et sa fille ; celle-ci leur tendit ses mains.

Pierre alla avertir Julia, qui descendit au salon, malgré sa répugnance ; elle connaissait l'aventure, que ses fils lui avaient racontée, et s'attendait à cette visite.

Julia, toute vêtue de noir, le visage maigri, et pourtant sans rides, mais les cheveux aussi blancs que les cheveux de Laroque, Julia était assise dans un grand fauteuil, tout près du foyer.

Quand Suzanne et Laroque entrèrent -- Laroque annoncé sous le nom de William Farney par Raymond à sa mère -- Julia se leva lentement, avec effort, et salua d'un léger signe de tête.

Ses yeux étrangement noirs d'un noir opaque et sans rayons, se fixèrent un instant sur Laroque, puis se portèrent sur Suzanne.

Elle n'avait pas tressailli à la vue de Roger. Quant à celui-ci, depuis qu'il était entré, il contenait son émotion et son trouble avec beaucoup de peine. Julia était bien changée, malgré cela il l'avait reconnue, tout de suite et sans hésitation.

C'était elle !... Et, vaguement, avec un frisson dans les épaules, il regarda autour de lui, comme s'il avait craint de voir entrer Lucien, le mari !...

-- Madame, dit le pauvre homme, vos fils vous ont appris, sans doute, l'accident arrivé à ma fille, et il me tardait de les remercier des soins qu'ils lui ont donnés -- et sans lesquels, peut-être, à l'heure qu'il est, Suzanne ne vivrait plus...

Raymond intervint, avec un geste :

-- Vous grandissez le service outre mesure, monsieur Farney, dit-il. Ce que nous avons fait est peu de chose et il y a longtemps qu'un sourire de mademoiselle Farney nous a remerciés...

Pierre se taisait. Il dévorait Suzanne des yeux. Quant à celle-ci, elle avait rougi, sans savoir pourquoi, aux paroles de Raymond.

Julia était retombée dans son fauteuil, comme une masse, aux premiers mots prononcés par Laroque... et il y avait, sur son visage, une si visible expression d'épouvante que, si les personnages de cette scène n'avaient pas été tous, eux-mêmes, sous le coup d'une forte émotion -- diverse pour chacun d'eux --, ils s'en fussent aperçus certainement.

Pourquoi son regard, ardemment, dévisageait-il Laroque... pendant que son cœur battait à rompre le corsage de sa sévère robe noire..., pendant que ses lèvres s'étaient desséchées tout à coup ?

C'est que si Roger avait vieilli, s'il avait la figure méconnaissable, si la cicatrice laissée par l'incendie de Québec changeait complètement le caractère de sa physionomie, ce qu'il n'avait pu changer, c'était le son de sa voix, c'était aussi le regard profond et doux de ses yeux !... Et Julia venait d'être frappée par le son de cette voix, comme par un écho lointain de son amour et de ses remords... Soit imagination, soit réalité, elle croyait reconnaître dans ce regard la douceur spirituelle des yeux de l'homme qu'elle avait aimé...

De même que, en voyant Julia, le fantôme de Lucien venait d'apparaître à l'esprit de Roger, de même le fantôme de Roger apparut à l'esprit surexcité et malade de Julia.

Il avait fini de parler qu'elle l'écoutait encore et le considérait avec une anxiété indicible...

C'était bien la voix de Roger, mais le doute n'était pas permis, l'homme qu'elle avait en face d'elle n'était pas Roger.

Après quelques mots échangés de part et d'autre, la conversation s'engagea sur des banalités : on parla de l'Amérique et de la France ; puis tous sortirent, comme il faisait très beau, pour visiter les environs de la ferme, dont Pierre voulait faire les honneurs.

Suzanne marchait en avant avec eux, causant avec gaieté, vive, alerte et dans sa gaieté pourtant toujours sérieuse.

Laroque avait en tremblant offert son bras à Mme de Noirville, qui, en tremblant aussi, l'avait accepté.

D'abord, il y eut un silence entre eux, sans que l'un se doutât des préoccupations de l'autre, trop de souvenirs les obsédaient pour qu'ils gardassent l'esprit libre.

-- Vous êtes né en Amérique, monsieur ? dit Julia.

-- Oui, madame, au Canada.

-- Vous n'avez pas, ou presque pas, l'accent anglais ?

-- Beaucoup de Canadiens sont français -- mon père était anglais, mais ma mère était née en France. Je connais les deux langues à fond, les ayant parlées très jeune.

-- Vous avez, à ce que je vois, une prédilection pour la France ?...

-- C'est vrai, je ne le cache pas...

-- Pourquoi ?

-- Affaire de tempérament... Et puis, je vous l'ai dit, je suis né au Canada, parmi des Français...

La conversation tomba. Ils avançaient sans rien dire, dans l'avenue des châtaigniers. Toujours, devant eux, était Suzanne avec les deux jeunes gens.

Julia admirait, malgré elle, malgré sa distraction, la taille gracieuse et souple de la jeune fille, sa démarche élégante, et de temps en temps on entendait le timbre cristallin de sa voix ; elle avait conservé un peu la note chantante de sa jolie voix de fillette.

-- Vous avez une bien aimable fille, monsieur Farney, dit Julia, et je comprends quelle a dû être votre épouvante lorsqu'on vous l'a ramenée l'autre jour ensanglantée, évanouie.

Ce fut la porte ouverte aux confidences du père et de la mère.

Roger parla de Suzanne, Julia de Pierre et de Raymond.

Bientôt Roger se tut.

Mme de Noirville, seule, parla. Elle ne tarissait pas sur ses fils. Elle les adorait.

C'était, disait-elle, sa seule joie, sa seule consolation depuis la mort de son mari ; le seul bonheur enfin qui la retînt à la vie et l'empêchât de mourir...

Cependant le soleil baissait ; on revint à la ferme.

Quelques minutes après, Suzanne et Laroque prenaient congé et la légère voiture filait comme une flèche dans l'avenue.

Sur le seuil de Méridon, deux regards d'homme la suivirent au loin, jusqu'à ce qu'elle disparût ; deux poitrines d'homme se gonflèrent d'un soupir, quand elle ne fut plus visible, et deux fronts s'abaissèrent lentement vers la terre, comme accablés, tous les deux, par la même pensée.

X

Le rétablissement de Suzanne fut prompt ; mais la jeune fille conserva sur sa physionomie une teinte de mélancolie qui inspira au père les plus vives appréhensions.

« Elle aime ! se disait-il. Je reconnais bien en elle tous les signes du sentiment nouveau qui agite son âme. Aimerait-elle l'un de ces Noirville ? Oh, l'horrible fatalité, si c'était vrai ! »

Déjà Laroque songeait à quitter Maison-Blanche, à fuir ce voisinage où le passé venait le relancer si cruellement. Il annonça son projet de départ à Suzanne. La pauvre enfant devint toute pâle.

-- Sommes-nous donc condamnés, dit-elle, à errer sur cette terre comme les parias dont personne ne veut !

Ce fut au tour de Laroque à pâlir : ce mot « condamnés » venait de lui tenailler le cœur. Suzanne en avait trop dit : il semblait qu'elle faisait allusion à la terrible sentence des juges de Versailles. Mais bien vite l'enfant dissipa les affreux doutes du père. Avec sa câlinerie de fille aimante, elle passa ses mains autour du cou du vieillard, l'embrassa tendrement et lui glissa à l'oreille ces mots qui valaient un ultimatum :

-- Je suis si bien ici !

-- Eh bien, nous resterons, répondit Roger à la fois rassuré et vaincu.

Ses doutes lui revinrent bientôt et il résolut de hâter ses démarches pour en finir avec une situation qui d'un jour à l'autre pouvait redevenir sans issue.

Le lendemain, à une heure de l'après-midi, il sonnait à la porte de Guerrier, qui l'attendait et ouvrit aussitôt.

-- Eh bien ? demanda-t-il. Le comte a parlé ?

-- Pas encore ; mais je suis convaincu qu'il parlera samedi soir, au cours de la grande soirée.

-- Qui te le fait croire ?

-- Après avoir dressé avec lui ce matin la liste des invitations, il m'a dit : « Monsieur Margival vous a annoncé que j'avais une grave communication à vous faire. Veuillez attendre jusqu'à samedi soir ; mais qu'il vous suffise de savoir qu'il s'agit de votre bonheur. » De mon bonheur ! C'est Marie-Louise qui le détient dans ses beaux yeux et qui, j'espère, ne lui donnera pas la liberté de sitôt.

Roger sourit avec bonté.

-- Montre-moi, dit-il, la liste de vos invités.

Jean lui tendit un carnet sur lequel près de trois cent cinquante noms étaient inscrits.

L'un de ces noms fit pousser un ah ! au père de Suzanne.

-- Le baron de Cé ! s'écria-t-il. Le baron de Cé ! Mais je le connais.

C'est ce baron que j'ai rencontré au cercle dans la nuit qui a précédé le jour fatal. Il s'est assis auprès de moi à la table de jeu, et je vois encore sa longue tête de gentilhomme usé par les veilles et les émotions du tapis vert ! Je tiens à reconstituer la société plus ou moins honorable qui se trouvait présente à ce cercle, durant la nuit où j'ai éprouvé toutes les angoisses de la perte d'un argent sacré et les mauvaises joies de la veine. Les billets de banque tachés d'encre me venaient-ils de cet endroit maudit ou... ?

Roger s'interrompit. Il ne pouvait pas plus confesser à Guerrier qu'à ses juges l'affreux secret des cent mille francs prêtés à une femme et restitués le lendemain du jour où Larouette était tombé sous les coups d'un assassin.

-- Peux-tu m'adresser une lettre d'invitation ? dit-il.

-- Parfaitement, et je vous présenterai même à monsieur et madame de Terrenoire comme étant un riche Américain dont j'aurai fait la connaissance ces temps derniers et qui se trouvera très honoré d'avoir l'accès d'un salon parisien.

-- Très bien. Je verrai ce baron de Cé et j'observerai la comtesse.

-- N'allez-vous pas vous compromettre inutilement ?

« Mon avis est que vous feriez mieux d'aller trouver Tristot et Pivolot, ces policiers amateurs, que vous avez eu le malheur de connaître. Ce sont d'honnêtes gens. Ils ne vous trahiront pas. N'ayant point d'avancement à convoiter dans l'administration, travaillant selon leur bon plaisir, en hommes libres, ils verront dans votre démarche toute spontanée la preuve de votre innocence. Vous les verrez se mettre à la besogne sans aucun retard, et si ces deux compères-là ne découvrent rien, il ne vous restera plus qu'à quitter la France et à renoncer à ce travail d'hercule où vous risquez de succomber. Tristot et Pivolot habitent rue de Douai, tout près d'ici.

-- J'irai, dit Laroque, mais lorsque ton bonheur sera assuré.

« Quelque chose me dit que la soirée de samedi m'apprendra du nouveau. Il n'y a pas de jour, hélas ! où je ne croie trouver la piste !

XI

C'était une cohue -- mais brillante et parée merveilleusement -- qui se pressait, le samedi suivant, dans les salons, le jardin, les serres et sur la terrasse de l'hôtel de M. de Terrenoire, rue de Chanaleilles.

M. de Terrenoire s'était réservé, pour sa femme, sa fille et ses intimes amis, une petite serre en salon, où les fleurs, les larges et robustes feuilles des plantes tropicales, alternant avec des tapisseries orientales, formaient l'effet le plus inattendu et le plus pittoresque et faisaient de cette serre un réduit frais où l'on se reposait de la fatigue de la foule ou de l'étouffante chaleur du bal.

C'était là que venait de temps en temps Mme de Terrenoire, une grande femme mince et élégante, d'une beauté dure et étrange, au visage d'un ton de bistre clair pareil à celui d'une Arabe, aux yeux noirs énormes, sombres et pleins d'éclairs. Elle était âgée de trente-cinq ans.

Là se trouvait également, Diane, sa fille, brune comme elle, mais plus douce, d'allure moins tragique ainsi que le comte de Mussidan, l'associé de Terrenoire, son ami, grand viveur, ne parvenant pas à dépenser les revenus d'une colossale fortune ; d'une distinction rare, mais presque toujours attristé par quelque préoccupation secrète.

Terrenoire venait d'entrer dans la serre, riant, épanoui, heureux du bonheur des autres.

-- Ah ! dit-il, apercevant sa femme, Diane et le comte de Mussidan, je suis content de vous trouver. Dans cette foule, ma parole, ce n'est pas chose facile de se rencontrer.

-- Tu dois être satisfait, dit Mussidan, on a répondu à ta fête avec empressement !

-- Oui, oui et ce qui est mieux, c'est qu'on s'amuse. Mais ce n'est pas pour me reposer que je suis venu, ma foi non. J'ai deux nouvelles à vous apprendre qui vous intéressent.

-- Deux nouvelles ?

-- Oui. Devinez donc un peu à quoi je m'occupe depuis une heure... je vous le donne en cent mille !...

Diane alla se pendre à son bras, et doucement :

-- Mon père, ne nous fais pas languir !

-- Eh ! eh ! chère petite impatiente... on dirait que tu n'es pas loin de deviner, toi ? Est-ce que par hasard tu m'aurais vu causer avec Robert de Vaunoise ?...

Diane rougit et détourna les yeux.

-- Nous ne devinerons pas, mon ami, fit Mme de Terrenoire... ni monsieur de Mussidan, ni moi. Parle donc !... Deux nouvelles ?... De quoi s'agit-il ?

-- De deux mariages ! ! !

-- Deux mariages ! fit Mussidan.

-- Oui, et à peu près conclus, par moi, ce soir même.

Et Terrenoire ajouta, avec une intonation comique :

-- Voilà à quoi je passe mon temps quand je donne une fête japonaise !

Chose bizarre et que le banquier ne remarqua point, ses paroles causèrent plus d'inquiétude que d'étonnement.

Alors que Diane, qui devinait qu'il allait être question d'elle, rougissait de plus en plus -- mais ne cherchait pas à dissimuler la joie qui éclatait dans ses yeux -- Mme de Terrenoire s'était soudain troublée ; sur son regard sombre les paupières s'étaient abaissées lourdement. Quant à Mussidan, il avait pâli, et un pli profond, creusant son front, avait accentué la tristesse de son visage.

-- Deux mariages -- reprit Terrenoire -- et l'un des deux ne surprendra pas ma femme, car il en a déjà été question entre nous. Je suis presque résolu à donner ma fille -- ma petite Diane -- à monsieur de Vaunoise.

-- Oh ! mon père ! dit la jeune fille, que tu es bon !

-- Parce que je fais ce que tu veux, n'est-ce pas ? Ma femme, je le sais, n'a pas d'objections, mais j'étais heureux d'en parler à Mussidan. Eh bien ; qu'en penses-tu, cher ami ? Est-ce que cela te contrarie ? Te voilà tout ému ! Tu as ta figure des mauvais jours !

Le banquier se mit à rire. Et il tendit les mains au viveur. Celui-ci répondit froidement à l'étreinte que Terrenoire sollicitait. Sa bouche resta triste et son front ridé.

-- Est-ce que ce mariage te déplairait, par hasard ? fit le banquier ; aurais-tu quelque chose à dire contre monsieur de Vaunoise ? Ne te gêne pas. Il n'est pas très riche, je le sais, mais il est d'excellente famille et charmant garçon, enjoué, brave et loyal. Enfin, parle ; je n'en suis pas plus entiché que cela, après tout !... Et si Diane ne l'aimait pas, il n'en serait plus question !...

-- Mais je l'aime, mon père, je l'aime.

-- Tu vois, Mussidan, je ne le lui ai pas fait dire.

Le comte détournait toujours les yeux.

-- Je n'ai pas d'objections, dit-il avec effort. Tu sais que je m'étais habitué à considérer... Diane... ta fille... un peu comme mon enfant !... L'annonce aussi brusque d'un projet qui engage son avenir a bien pu m'étonner... Mais tu as pris tes renseignements, sans doute... et puisque ce jeune homme te convient, puisqu'il a le bonheur d'être aimé de Diane... eh bien, mon ami, ce doit être chose conclue...

-- Comme tu me dis cela !

-- Veux-tu savoir la vérité vraie ?

-- Parbleu ! c'est à celle-là que je tiens...

Mussidan eut un rire nerveux que démentait la pâleur profonde de son visage.

-- Je suis jaloux ! dit-il, jaloux de ce titre de père qui te donne le droit de disposer de la vie de Diane en dernier ressort et selon ton bon plaisir !

Mme de Terrenoire avait fait un brusque mouvement. Son brun visage d'Arabe avait pris une couleur terreuse, et elle mâchait à pleines dents une rose qu'elle avait arrachée à son corsage.

Le banquier n'avait sans doute aucune raison de remarquer cette mimique singulière, car il répliqua avec un bon et franc sourire :

-- Je sais que tu as beaucoup d'affection pour ma fille. Je ne t'empêche donc pas d'être jaloux de moi.

Il se tourna vers Diane :

-- Il y a beaucoup de pauvres petits abandonnés qui n'ont jamais connu ni leur père ni leur mère... Toi, mon enfant, tu ne te plaindras pas du sort, tu as deux pères. Mussidan et moi... Dis-lui que s'il est jaloux de moi, parce que je t'adore, je n'ai, moi, jamais été jaloux de lui parce qu'il t'aime !

Mme de Terrenoire -- qui semblait remise de son émotion -- s'était penchée vers Mussidan :

-- À quoi pensez-vous donc ? dit-elle d'une voix basse, mais brève et impérieuse. Êtes-vous devenu fou ?

Lui ne parut pas entendre et resta songeur.

Tout à coup, le banquier les laissa, et, ouvrant la porte, fit signe à un groupe qui passait, duquel il fut suivi et avec lequel il resta dans la serre.

Il y avait deux hommes et une jeune fille.

Diane vint à celle-ci et lui serra la main.

Elles étaient aussi jolies l'une que l'autre, mais leur genre de beauté formait un frappant contraste.

La nouvelle venue, Marie-Louise Margival, était de taille moyenne, frêle et d'un blond ardent. Ses grands yeux d'un bleu profond semblaient appuyer le regard, et ce regard était d'une douceur infinie.

Elles avaient le même âge : dix-huit ans.

Ainsi, l'une auprès de l'autre, elles offraient un charmant tableau.

Diane, brune comme sa mère, avait une robe japonaise de satin rouge brodé d'or, avec une coiffure pareille à une aigrette de fée, faite de plumes de paon disposées en éventail. Dans les cheveux une masse d'épingles d'or étaient piquées, semblables à des libellules.

Marie-Louise, elle, était en toilette Lamballe de bengaline rose. La redingote était décolletée à la Watteau, ourlée tout autour de guirlandes de roses sans feuilles et ouverte sur une jupe courte de dentelle.

Le premier des deux hommes qui venaient d'entrer avec Terrenoire était Margival, un vieillard à la tête caractéristique, au teint rose, aux yeux bleus.

L'autre, c'était Jean Guerrier.

En entrant, il avait à son bras Marie-Louise, mais il l'avait laissée avec Diane pour aller saluer Mme de Terrenoire.

Il le fit froidement, échangea avec elle quelques paroles de banale politesse et la quitta aussitôt pour revenir à Terrenoire et à Margival, qui causaient.

Mme de Terrenoire se mordit les lèvres. Son visage sembla devenir plus dur, et son regard se fit plus sombre. Elle quitta le divan bas où elle était à demi étendue et rejoignit Diane et Marie-Louise.

Cependant, le banquier, qui s'était interrompu, tout à l'heure, reprenait la conversation où il l'avait laissée.

-- J'avais à vous apprendre deux nouvelles -- deux mariages --, reprit-il, et justement les intéressés sont ici. Cela tombe bien. Primo, mon ami et mon associé Mussidan et ma femme n'y faisant pas d'objections, une fois, deux fois, c'est entendu, Diane sera fiancée à monsieur de Vaunoise ; secundo, j'espère que le mariage suivra de près celui de mon caissier Jean Guerrier avec la fille de mon vieux Margival.

La pâleur du visage de Mme de Terrenoire venait de s'accentuer tout à coup par la blancheur des lèvres, d'où le sang s'était retiré. Ses yeux flamboyèrent une seconde en se dirigeant sur Guerrier. Et ce fut tout. Le visage reprit son masque de dureté et d'orgueil.

Marie-Louise avait tendu la main à Guerrier, et cette main, le jeune homme l'avait respectueusement et tendrement portée à ses lèvres.

-- Monsieur de Terrenoire, dit-il avec simplicité -- mais, à sa voix qui tremblait, on devinait son émotion -- je vous dois tout -- non seulement ce que je suis, mais ce que je vais être, ajouta-t-il en regardant Marie-Louise.

-- Brave enfant ! murmura le banquier.

Et son regard, complaisamment, se reposait sur Diane, sur Marie-Louise et sur le caissier.

Et il eût fallu l'observer bien attentivement pour voir avec quelle singulière tendresse ce regard s'arrêtait sur la douce figure de Marie-Louise !

XII

Terrenoire, Margival et Guerrier s'en étaient allés d'un autre côté et Mme de Terrenoire était restée seule, une minute, avec le comte, dans la serre.

Le comte ne paraissait point s'apercevoir de cette solitude. Il rêvait, les yeux baissés, toujours sombre.

Andréa lui toucha l'épaule du bout du doigt.

Il releva la tête.

-- Quelle mouche vous pique, fit-elle avec dureté, de parler comme vous l'avez fait tout à l'heure ?

-- J'ai dit ce que je ressentais. Je suis jaloux !

Elle haussa les épaules... Son regard était cruel.

-- Vous avez failli me perdre de gaieté de cœur. Je ne vous reconnais plus. Un mot encore, et les soupçons surgissaient à l'esprit de mon mari ! Il apprenait que Diane n'est point sa fille !... Quelle révélation ! J'étais perdue ! Et pourquoi, s'il vous plaît ?

-- Vous avez raison. Pardonnez-moi ! Mais est-ce bien ma faute, et ne suis-je pas le seul à plaindre ? Non. Je ne mentais pas en disant que je suis jaloux de Terrenoire, jaloux à en être malade, jaloux à concevoir et à désirer une catastrophe qui me rende mon libre arbitre et la disposition de ma volonté !... et d'avoir au moins le droit d'occuper une petite place dans le cœur de ma fille !...

-- Vous souffrez, je le vois, dit Andréa. Vous ne m'aviez jamais ouvert aussi franchement votre âme... Je comprends vos tristesses, mais je ne vous plains pas et faut-il vous rappeler cette histoire d'il y a dix-huit ans ? Auriez-vous la mémoire si courte, Grégoire ? Dix-huit ans, après un tel drame, qu'est-ce donc dans une vie que ce drame a failli briser ?

-- Je sais que j'ai été coupable, Andréa.

-- Oui, de nous deux, c'est vous qui êtes obligé de rougir devant moi. J'avais seize ans quand je vous connus. Vous étiez séduisant et dangereux. Je ne vis pas le danger et je fus séduite. Quand je m'aperçus que j'étais enceinte, je vous le dis. Le lendemain, lâche, vous aviez quitté la France !... Quand vous revîntes, j'étais mariée à monsieur de Terrenoire -- qui avait demandé ma main avant votre départ -- et qui ne sut jamais rien de notre secret. Vous êtes devenu son ami et son associé. J'ai souffert votre présence, parce que j'ai eu pitié de votre repentir -- et parce que j'ai vu votre cœur se fondre devant la fillette qui vous apparut sur les bras de sa nourrice -- et que vous saviez bien être votre fille. Vous l'avez vue grandir, cette enfant, en gentillesse, en esprit, en grâces. Et votre supplice a été de ne pouvoir lui révéler que vous êtes son père ! Je ne vous plains pas, je le répète. C'est le châtiment de votre lâcheté.

-- Tout ce que vous dites est vrai..., fit-il d'une voix étouffée ; mais je souffre, je souffre !

Elle le considéra silencieusement, puis, sans ajouter un mot, elle le laissa -- brisé et pâle.

XIII

Jean Guerrier s'inquiétait de ne pas voir arriver William Farney à qui il avait tant de choses heureuses à annoncer. Enfin la voix vibrante du domestique chargé d'annoncer les visiteurs prononça ce nom qu'il lui tardait d'entendre. Il avait hâte de se trouver seul avec cet infortuné pour lui apporter la consolation de son propre bonheur ! Il savait que Laroque n'était pas de ces gens qui confinent l'univers dans leur personnalité et ne trouvent pas le temps de se refaire du bonheur des autres alors qu'ils sont frappés par la fatalité.

-- Monsieur William Farney !

Le comte accueillit avec sa cordialité habituelle l'Américain, dont la physionomie ne lui rappela aucun souvenir. La comtesse se montra plus froide. Elle regarda tour à tour les visages de ces deux hommes, et elle parut se demander quel lien mystérieux pouvait les unir dans cette soirée fatale.

Pour détourner tous les soupçons, Guerrier quitta immédiatement son ami, Marie-Louise lui devait encore une valse, et déjà l'orchestre préludait le Beau Danube de Strauss.

William Farney fit le tour des salons, cherchant partout le baron de Cé. Il tenait à bien préciser dans sa mémoire le signalement du gentilhomme afin de le donner à Tristot et Pivolot. Par M. de Cé, les deux limiers arriveraient peut-être à retrouver tous les anciens membres du cercle où Laroque avait joué.

Roger se fatigua en vaines recherches : le baron de Cé n'était pas venu. Ce gentilhomme avait sans doute un meilleur emploi de sa nuit. Il devait achever de se ruiner dans quelque maison de jeu.

XIV

Guerrier, tout ému d'avoir senti battre sur sa poitrine le cœur de Marie-Louise, cherchait l'isolement pour se remettre. Il venait d'entrer dans un salon où personne ne se trouvait, lorsque, soudain, une main de femme se posa sur son épaule.

C'était la comtesse de Terrenoire.

-- Vous êtes heureux, monsieur Guerrier ? dit-elle avec un mauvais sourire. Le bonheur d'aimer et d'être aimé rend égoïste, n'est-ce pas ? Et vous avez besoin de vous retrouver seul pour jouir solitairement de ce bonheur ?

Il balbutia quelques mots, gêné et glacé.

-- Accompagnez-moi dans le jardin. On étouffe vraiment dans les salons. Là, nous causerons mieux.

Jean s'inclinait. Mme de Terrenoire prit son bras.

On commençait alors le cotillon, conduit par un garçon nommé Luversan dont personne n'eût pu préciser l'âge et dont les moyens d'existence mystérieux n'empêchaient pas les succès de salon.

Andréa et Jean Guerrier étaient dans le jardin -- et échangeaient à voix basse quelques mots rapides.

Tout d'abord, ils avaient gardé le silence, sans doute parce que ni l'un ni l'autre ne voulait entamer une conversation que tous deux redoutaient.

Ce fut Mme de Terrenoire qui s'y décida.

-- Mademoiselle Marie-Louise est une personne charmante et bien élevée -- dit-elle -- elle sera, certes, une femme parfaite. Recevez mes compliments, monsieur Guerrier.

-- Je suis, en effet, très heureux, madame, dit le jeune homme avec franchise, le regard planté droit dans celui de Mme de Terrenoire.

-- Je ne sais pas mentir, dit-elle, et je ne mentirai pas plus longtemps. La nouvelle de votre mariage m'a fait un mal affreux. Vous l'avez vu, sans doute, et vous avez deviné pourquoi ?...

« Votre mariage n'aura pas lieu, monsieur Guerrier. Je ne le veux pas. Je n'ai point d'antipathie contre Marie-Louise et je n'en aurai point tant qu'elle ne sera pas votre femme... Jamais je ne vous eusse parlé de la sorte si ce mariage n'avait pas été résolu ! Jamais je ne vous eusse avoué aussi franchement les sentiments que j'éprouve pour vous et que vous avez devinés de longue date, si vous n'aviez pas semblé, par indifférence ou par diplomatie, vous jouer de moi au point d'aimer devant moi !... Ne vous retranchez pas, surtout, derrière je ne sais quelle reconnaissance que vous devez à mon mari... Puisque votre vertu était à l'épreuve et puisque j'étais une tentatrice contre laquelle vous deviez vous défendre, vous n'aviez qu'un parti à prendre : quitter notre maison, vous éloigner... Mais vous vous étiez aperçu que je vous aimais et vous aviez prévu que cet amour, en vous protégeant auprès de M. de Terrenoire, vous rendrait des services et améliorerait votre situation... Vous êtes resté... Je vous aimais toujours... je vous le laissai voir... Alors, comme vous n'aviez plus besoin de moi, vous vous êtes indigné à la pensée que vous tromperiez votre bienfaiteur !... Soit, monsieur... soyez reconnaissant... à votre manière... mais ne soyez pas étonné si j'en garde quelque rancune !... Ou vous quitterez la maison de mon mari, ou votre mariage n'aura pas lieu !... Je suis prête à haïr comme j'étais prête à aimer... comme j'aimais... Choisissez... et prenez garde !...

Il quitta le bras de la jeune femme brusquement. Un combat visible se livrait en lui. Il fit quelques pas pour s'éloigner, pâle, les dents serrées.

Elle le regardait, l'œil mauvais et plein de menaces.

-- Vous fuyez, dit-elle. C'est plus facile que de se défendre.

Ce mot le fit revenir.

-- Je ne veux pas me défendre, en effet, dit-il attristé. Cela serait indigne de moi. Et si je m'éloigne, c'est que rien ne m'oblige à entendre plus longtemps vos insinuations, qui sont autant d'insultes.

Elle haussa les épaules avec mépris.

-- Osez donc me dire là, bien en face, que je n'ai pas deviné votre jeu et que je me suis trompée ?

Il y eut un moment de silence.

-- Je vous le jure, madame, dit Guerrier d'une voix ferme avec un regard franc, je vous jure par tout ce que j'ai de plus sacré au monde, par cette jeune fille que j'aime et que je vais épouser !... Lorsque je suis entré chez monsieur de Terrenoire, je fus très longtemps, non seulement sans vous connaître, mais sans même vous apercevoir. La banque est boulevard Haussmann, et jamais, que je sache, vous n'y avez mis les pieds. L'intérêt que me portait votre mari me fit monter rapidement en grade. Je fus reçu dans votre maison, et si je m'aperçus, au bout d'un certain temps, qu'il y avait dans votre conduite à mon égard beaucoup de bienveillance, je crus que vous receviez l'influence de l'affection que j'avais eu le bonheur d'inspirer à monsieur de Terrenoire. Telle est la vérité. Bientôt, cependant, à la tendresse de vos regards, à vos allusions, à vos demi-mots, que j'essayais vainement de ne pas comprendre, je devinai que vous éprouviez pour moi un sentiment plus vif que celui d'une simple amitié. Passons sur la scène de vos aveux dont le souvenir me sera toujours pénible. Déjà j'aimais Marie-Louise ; si je ne vous avouai point le mariage projeté, c'est que je connaissais la violence de votre caractère et que je craignais vos entreprises contre ma fiancée, que n'eût pas protégée peut-être l'affection paternelle de monsieur de Terrenoire. Aujourd'hui, je ne crains plus rien, puisque Marie-Louise va être ma femme. Pourquoi n'avez-vous pas ajouté foi à mes paroles, lorsque je vous fis comprendre quel grand crime je commettrais si j'abusais du moment de faiblesse et d'égarement de votre cœur pour tromper l'homme auquel je dois tout ? Vous parlez de calcul, c'est infâme ! Ce serait odieux, mais vous n'y croyez pas... Je me suis éloigné de vous du jour où l'horrible secret tomba de vos lèvres... J'espérais que vous vous repentiriez, que vous oublieriez votre folie. Et c'est vous maintenant qui m'accusez d'une bassesse, quand vous devriez, tout au contraire, reconnaître que j'ai agi en honnête homme. Vous le voyez, madame, je me défends. Il est possible que vous me haïssiez. Mais la haine n'empêche pas l'estime. Et c'est à votre estime que je tiens !

-- Oui, certes, je vous hais ! dit-elle sourdement. Je vous le répète : ou votre mariage n'aura pas lieu, ou bien vous quitterez la maison de mon mari. À quel parti vous arrêtez-vous ?

-- Ni à l'un ni à l'autre, madame.

-- Vous me bravez !

-- J'aime Marie-Louise, et mon plus ardent désir est de l'épouser. Monsieur de Terrenoire et monsieur Margival sont d'accord pour me l'offrir. Je suis trop heureux. Quant à quitter la banque, je ne le peux... et j'ai pour cela plusieurs raisons... Il faudrait expliquer à mon bienfaiteur les motifs de mon départ. Je n'en trouverais pas. Ensuite, partir serait vous céder, madame, sur le seul point où, vis-à-vis de moi-même, mon honneur est en jeu... Partir serait reconnaître que vous avez eu raison de m'accuser de froid et vil et infâme calcul lorsque je repoussais votre amour ! Je ne partirai pas !...

-- C'est donc la guerre entre nous ?

-- Si vous le voulez !

Elle retint un geste de fureur. Son visage était contracté et ses lèvres entrouvertes, serrées, aiguës.

-- Peut-être vous repentirez-vous.

-- Jamais ! Ce que je fais, c'est mon devoir de le faire. Puis-je regretter un jour d'avoir accompli mon devoir ?

-- Peut-être... quand vous verrez autour de vous gémir ceux qui vous sont chers !...

Il tressaillit. Elle avait dit cela avec tant de haine qu'il eut soudain une vague vision d'un avenir cruel -- de malheurs prochains.

Ils revenaient maintenant vers les salons. Ils marchaient toujours lentement, comme alourdis par cette scène pénible.

Elle dégagea son bras pour rentrer seule -- mais, avant de quitter Jean Guerrier, elle dit :

-- J'attendrai, pour vous pardonner, jusqu'à votre mariage. Ce mariage consommé, je ne vous pardonnerai plus.

Jean s'inclina sans parler.

Il avait le cœur serré par un sinistre pressentiment.

Andréa s'était de nouveau mêlée à la foule. La fièvre animait ses joues de lueurs inaccoutumées. Ses yeux avaient l'éclat de deux diamants noirs dans lesquels se joue la lumière. La haine, la passion l'animaient. Elle était plus belle que jamais, plus désirable, plus provocante.

Un homme s'effaça devant elle -- la tête baissée -- avec un regard qui l'implorait.

Elle s'arrêta, hésita une seconde, puis :

-- Monsieur de Luversan, ne vous ai-je pas promis une valse ?

Il balbutia quelques mots. Elle prit son bras, l'entraîna, et à voix basse :

-- Monsieur de Luversan, vous m'aimez ?

-- Comme un fou ! dit-il en chancelant.

-- Et vous seriez capable de tout pour me plaire ?

-- De tout...

-- Même d'un crime ?

-- Même d'un crime !

-- Eh bien, espérez !...

Ce dernier mot fut entendu d'un homme qui depuis près d'une demi-heure observait le manège d'Andréa ; cet homme était William Farney.

Quand il sortit de l'hôtel et monta dans sa voiture avec Jean :

-- Mon ami, lui dit-il, je sais tout ce que vous allez me raconter : vous êtes, n'est-ce pas, l'homme le plus heureux qui ait jamais foulé du pied la surface du globe. Eh bien, prenez garde que ce bonheur ne soit détruit par une femme...

-- La comtesse ?

-- Oui, la comtesse... Prenez garde aussi au complice de cette femme.

-- Le complice ? Mais qui donc ?

-- Ce Luversan, dont j'ai déjà vu quelque part le sinistre visage, ce bellâtre qui m'a tout l'air d'un aventurier. Mais au fait, son nom n'était pas inscrit sur la liste de vos invités.

Jean rassembla ses souvenirs.

-- Vous avez raison, dit-il, je n'ai pas envoyé de lettre au nom de Luversan.

-- La comtesse aura pris soin de le prévenir elle-même. Allons, voici encore un homme qu'il me faudra signaler à Tristot et Pivolot dès que tu seras l'heureux époux de mademoiselle Margival.

XV

À Maison-Blanche, Suzanne ne sortait guère pour se promener et faire des courses dans les environs, soit qu'elle fût à pied, à cheval, ou qu'elle eût fait atteler la petite charette qu'elle conduisait elle-même, sans rencontrer Raymond.

On eût dit qu'il y avait entente entre eux, à voir la régularité avec laquelle ils se rencontraient et Raymond rentrait à la ferme avec du bonheur pour toute la journée.

L'amour chez les deux frères s'était déclaré d'un coup très impérieux, mais ils ne s'étaient jamais fait aucune confidence et, s'ils soupçonnaient leur rivalité, c'était l'instinct seul qui les avait mis sur leurs gardes.

Ils ne sortaient plus ensemble ; ils se fuyaient ; chacun recherchant la solitude, parce qu'il espérait y évoquer plus facilement l'image de la jeune fille ; et chaque fois que leur imagination la faisait ainsi revivre à leur rêve, ils la revoyaient près de la fontaine, étendue dans les grandes herbes blanches, pâle comme une morte, les cheveux dénoués et le sang coulant d'un grand trou dans le crâne.

L'image des deux frères flottait aussi dans les nuits de Suzanne ; ils avaient pris place, malgré elle, en sa vie.

Avant de les connaître, elle ne pensait à rien.

Elle savait bien qu'elle était jolie et capable d'inspirer des passions, mais elle avait fui, avec une sorte de frayeur, toutes les occasions mondaines où elle eût risqué de voir s'ouvrir, auprès d'elle, et s'attacher, du côté gauche à son corsage, la douce fleur d'amour.

Parfois, son père lui avait dit :

-- Tu ne songes pas au ménage, ma chérie ?

-- Non, père.

-- Pourquoi ?... Tu seras bientôt en âge de te marier... Tu es très belle -- tu ne serais pas femme si tu ne le savais pas -- et, ce qui ne gâte rien, tu seras très riche, car je ne suivrai pas la coutume américaine qui est de ne point doter les filles... Je te doterai... Je te permets donc de songer au mariage...

-- Je ne tiens pas à me marier...

-- Encore une fois, tu as une raison ?

-- Je ne veux pas vous quitter...

-- Ma pauvre enfant, ce que tu me dis là me rend bien heureux : mais, va, ne prends pas d'engagement pour l'avenir, car -- la vie est ainsi --, du premier amour qui te prendra au cœur, ton père n'y occupera plus qu'une toute petite place, et tu le quitteras, sans remords.

-- Alors, mon père, éloignez de moi les occasions.

-- Non, c'est la destinée. Et je n'en ai pas le droit. Une créature aussi parfaite que tu l'es est destinée par Dieu à faire le bonheur d'une autre créature, un homme. Je n'ai pas le droit de m'opposer à ce qui sera le bonheur de cet homme. Seulement, je le veux parfait aussi, parce que je te veux heureuse. Et c'est pourquoi ne tremble pas de me prendre pour confident, ma chérie, lorsque tu te sentiras au cœur un trouble, une émotion qui te surprendra et te rendra inquiète. Je suis ton père et ton ami, ne l'oublie pas.

Elle sourit et tendit son front à Laroque.

-- Pour le moment, je n'ai rien à vous dire, mon père... et si je dois vous quitter en me mariant, je mourrai vieille fille...

Il ne répondit rien, hocha doucement la tête et la laissa.

Or, elle y pensait depuis quelques jours à cette conversation ; elle y pensait depuis, justement, qu'elle ressentait, en son âme, je ne sais quelle vague inquiétude ; depuis qu'elle rêvait pendant des heures entières à des riens ; depuis qu'elle se sentait triste, parfois, à mourir, quand elle se retrouvait seule après une promenade où elle avait vu Raymond.

Le matin, quand elle sortait, et qu'elle laissait son cheval s'en aller au pas, dans les petits sentiers des bois, dont les branches chargées de la rosée matinale, lui jetaient, en l'effleurant, des frissons dans le cou, elle regardait, aussi loin qu'elle pouvait voir, en se disant :

« Le verrai-je aujourd'hui ? »

Et quand elle l'apercevait tout à coup, arrivant de son côté, le fusil sur l'épaule, rêveur et ne chassant pas, elle arrêtait brusquement son cheval et elle avait envie de s'enfuir.

Et, certes, elle aurait fui, en cravachant sa monture, pour s'éloigner au plus vite, mais -- le voyait-elle vraiment ou bien était-ce son cœur qui parlait ? -- il lui semblait que le visage de Raymond reflétait une si grande tristesse, un si profond désespoir qu'elle ne s'enfuyait pas.

Et elle en était chaque fois récompensée par l'expression radieuse du visage de Raymond..., par l'expression presque divine de reconnaissance, de dévouement et d'amour qu'elle lisait dans ses yeux.

Alors, ils venaient l'un à l'autre, tous deux tremblants, aussi timides, aussi réservés l'un que l'autre, ils se séparaient presque aussitôt après quelques mots, et c'était du bonheur pour le reste de la journée.

XVI

Depuis l'accident où elle avait failli trouver la mort, Suzanne n'était pas retournée aux ruines ; c'était de préférence dans la vallée des Vaux-de-Cernay qu'elle allait chercher ses paysages.

Elle aimait le contraste et avait une prédilection pour ce pays sauvage.

Elle s'y trouvait par une radieuse et chaude après-midi des premiers jours d'octobre ; la nature était éclatante de couleur et de lumière ; les feuilles des arbres commençaient à jaunir.

Elle s'était assise à l'ombre, contre un rocher.

Un engourdissement la prit ; elle laissa tomber son pinceau, sa palette ; elle appuya la tête dans un angle de la pierre, et, un sourire sur les lèvres, elle s'endormit.

Raymond savait qu'il la trouverait là, elle le lui avait dit la veille, car déjà, malgré sa prudence, elle ne pouvait plus dissimuler le plaisir qu'elle éprouvait à revoir le jeune homme ; elle se sentait dans les veines comme un sang plus abondant, plus chaud et plus vivace ; elle avait plus de bonheur à vivre et elle s'abandonnait sans y réfléchir encore à cette nouvelle vie, à ce bonheur charmant et nouveau.

Raymond vint et eut de la peine à la trouver.

Quand il comprit qu'elle dormait, il s'approcha doucement. Il était très pâle. Son cœur battait à le faire souffrir.

Quant à Suzanne, elle souriait toujours, rêvant, sans doute.

Il s'arrêta lorsqu'il fut à deux pas d'elle. Et, pendant longtemps, silencieusement, n'osant plus faire un mouvement, il l'admira, puis il alla, très doucement, avec d'infinies précautions, s'accouder à la roche qui servait d'oreiller à la jeune fille. Et là, souriant lui-même, il continua de regarder.

Puis, bientôt, le sourire s'effaça, Raymond se mit à genoux, très près, regardant, admirant.

Mais son pied avait heurté une pierre et fait un léger bruit.

Suzanne avait remué les doigts ; ses paupières, sans s'ouvrir, s'étaient agitées... et ce qu'il ne vit pas, c'est qu'elles s'entrouvraient légèrement, juste de quoi laisser percer le regard, à travers la longueur des cils.

Elle était réveillée et elle voyait Raymond. Et elle éprouvait une douceur infinie à se laisser admirer ainsi... si chaste qu'elle ne pouvait soupçonner le danger... restée enfant dans le fond de son âme.

Elle l'admirait aussi...

Cette figure honnête, loyale, respirait tant d'amour !... Elle devinait dans ces yeux noirs qui l'enveloppaient de leur ardeur, tant de tendresse !... Mais voilà qu'elle ferme les yeux tout à fait pour ne plus voir, pour faire la nuit autour d'elle... ce qu'elle voudrait...

Raymond s'est encore rapproché... Et il s'est penché sur son visage... une seconde, elle a senti sur ses yeux et son front et ses cheveux l'haleine du jeune homme.

Elle a peur... tout son sang reflue vers son cœur... Puis, sans voir, toujours, elle a senti quelque chose de brûlant et de frais qui effleurait les frisures folles de ses blonds cheveux...

N'y tenant plus, Raymond l'avait embrassée furtivement. Et elle avait entendu ces mots, infiniment plus caressants que le baiser.

-- Oh ! Suzanne, que je vous aime !...

Puis, comme évanouie, elle était restée sans forces. Et elle n'avait plus rien vu, en rouvrant les yeux...

Raymond s'était enfui, éperdu, la tête en feu...

Cela avait remué son âme.

Elle s'était sentie tout autre... Elle avait vu plus clair en elle-même, et ce baiser la bouleversait.

Elle se leva, agitée par un invincible effroi. Et elle passa lentement, par un geste machinal, la main sur son front, comme si ce simple geste eût pu effacer la trace des lèvres du jeune homme.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! » se disait-elle, ayant envie de prier, comme si elle s'était vue à l'approche d'un danger, ayant laissé venir l'amour, parce qu'elle ne se doutait pas de ce que c'était qu'aimer, et épouvantée, maintenant que l'amour était venu.

Toujours sa main essuyait son front, et elle répétait :

-- Non, non, je ne veux pas...

Et sans doute quelque vision douloureuse se dressait devant elle, car elle murmurait encore :

-- Il m'aime... mais moi, je ne veux pas l'aimer... non, je ne l'aimerai pas, ni lui ni un autre... Cela est impossible... cela ne m'est pas permis... Ni lui ni un autre, jamais !...

Elle se mit à marcher dans les roches, presque courant, essayant de reconquérir son sang-froid et n'y parvenant pas.

Elle voulut se remettre à son tableau, mais, en l'état d'extrême surexcitation nerveuse où elle se trouvait, ce fut en vain...

Alors, elle plia son chevalet et revint au hameau, où, en passant, elle avait laissé son cheval. Un quart d'heure de galop effréné -- car voulant s'étourdir, elle aurait voulu ne plus penser -- et elle fut à Maison-Blanche.

Son père devina tout de suite que quelque chose s'était passé.

-- Qu'as-tu donc, mon enfant ? demanda-t-il.

-- Rien, dit-elle d'une voix sourde.

Le lendemain, elle eût bien désiré ne pas sortir encore, mais elle eût inquiété son père qui l'observait. Ils firent ensemble une promenade en voiture.

En rentrant, ils trouvèrent devant la grille la voiture de Méridon. Au château, Mme de Noirville les attendait et venait rendre à Roger sa visite. Raymond et Pierre l'accompagnaient.

Suzanne fut très froide pour Raymond, presque dédaigneuse. Le jeune homme s'en aperçut bien vite et se troubla. Une douleur aiguë se peignit sur son visage. Sa pâleur ordinaire s'était accentuée. Ses yeux, devenus suppliants, interrogeaient Suzanne. Mais celle-ci demeura impénétrable.

Et Raymond se disait :

« Elle s'est réveillée au moment où j'ai effleuré ses cheveux, elle s'est offensée... Elle me méprise... Je suis perdu... »

Profitant d'une seconde où il la voyait seule sur la terrasse, il s'approcha d'elle vivement et, très bas, des larmes dans la voix :

-- Mademoiselle Suzanne, je vous demande pardon, dit-il.

Le cœur de la jeune fille s'effondra, pour ainsi dire. Cette voix était si douce !... Un instant, elle eut envie de relever sur lui ses yeux qu'elle tenait baissés et de lui montrer par un sourire de son regard, qu'elle n'était point fâchée !... Mais cela, c'était un aveu d'amour !... Et un secret mystérieux bien puissant, enfoui tout au fond de son cœur, l'empêchait d'aimer, lui défendait l'amour !... Elle dompta son cœur.

-- Qu'ai-je donc à vous pardonner ? dit-elle d'un air hautain.

Il balbutia, ne sachant plus ce qu'il fallait penser.

-- Je croyais, je craignais... j'ai été si hardi... Pardonnez-moi, je vous en supplie, je suis si malheureux de m'être attiré votre colère...

-- Je ne vous comprends pas ! dit-elle. Et elle passa et alla rejoindre son père, qui descendait au parc avec Julia et Pierre. De loin, se retournant tout à coup, elle aperçut Raymond sur la terrasse, comme cloué à la même place et foudroyé.

Son cœur s'attendrit. Et ses yeux reflétèrent cet attendrissement, mais Raymond était trop loin pour voir... Il resta triste.

-- Je l'ai offensée, murmura-t-il... j'ai perdu mon bonheur... et pourtant je l'aime... Oh ! Je l'aime tant !...

Pendant les jours qui suivirent, Suzanne ne sortit qu'à pied et n'alla pas plus loin que l'extrême bordure du parc, du côté de la plaine ; elle savait bien que Raymond, après la scène du château, n'oserait s'aventurer jusque-là.

En effet, Raymond resta invisible.

Il n'était pas loin, cependant, il rôdait aux alentours ; il redoutait et désirait tout ensemble la rencontre de la jeune fille.

Ils restèrent ainsi, dans la même situation, pendant plusieurs jours.

Si Raymond était triste, Suzanne n'était certes pas plus gaie -- ou bien, si elle essayait de rire, parfois, pour donner le change à son père et pour éloigner ses soupçons, c'était d'un rire nerveux et forcé qui faisait mal à entendre.

Raymond avait pris possession de son âme.

Elle avait beau vouloir se défendre, il était trop tard.

Laroque remarquait bien sa constante préoccupation et s'en inquiétait. Il crut qu'elle était malade, s'informa tendrement de sa santé, mais elle le détrompa.

Jamais elle ne s'était mieux portée.

-- Tu t'ennuies, alors ? fit le père. Je te vois triste.

-- Non, je ne m'ennuie pas du tout, croyez-moi.

-- Alors, qu'as-tu ? Car tu es toute changée.

-- Je n'ai rien, père, je vous assure.

-- Veux-tu retourner à Paris ?

Elle tressaillit. Cette idée lui était venue déjà. Retourner à Paris, c'était un moyen presque sûr de ne plus voir Raymond, tant que celui-ci resterait à la campagne ; mais les vacances étaient terminées. Raymond n'allait point tarder, sans doute, à rentrer à Paris... À Paris, Raymond, elle en était sûre, trouverait le moyen de la rencontrer dans le monde -- tandis qu'à la campagne elle pouvait le fuir toujours.

Son parti fut bientôt pris. Elle resterait.

-- Non, dit-elle, j'aime, vous le savez, la vie très libre que je mène ici. C'est à Paris que je m'ennuierais.

Laroque n'insista pas.

Et la même vie continua.

Deuxième épisode
XVII

Il y avait déjà longtemps que Suzanne n'avait point vu Raymond, qu'elle ne lui avait point parlé ; depuis le jour où le jeune homme avait voulu obtenir son pardon, sur la terrasse.

Elle avait trouvé ce temps bien long, et souvent, elle s'était surprise à soupirer... et plusieurs fois même, à la dérobée, elle avait essuyé ses larmes, pour ne rien laisser deviner à son père.

Au moins, si elle avait connu quelqu'un qui lui parlât de lui, c'eût été un soulagement à son âme.

Mais qui ? Et comment sans exciter les soupçons ?

Tout à coup, elle pensa à Catherine ; à la femme de Petit-Louis.

-- C'est vrai, dit-elle... Catherine le connaît... J'irai...

Et quand elle eut pris cette résolution, elle fut heureuse...

Pourtant, le lendemain, au moment où elle allait partir, sa jolie figure se rembrunit...

« À quoi bon ? se dit-elle... Cela me fera plaisir d'abord. Je souffrirai ensuite... Ne vaut-il pas mieux rester ?... »

Mais elle se répétait tout bas le nom de Raymond, ce nom qui aurait sur son cœur un magique pouvoir, et elle s'amollissait.

Une demi-heure après, Suzanne était chez Petit-Louis.

Il avait gelé blanc le matin, mais le soleil s'était levé, déchirant un nuage de brumes opaques qui voilaient le ciel ; à midi, il faisait chaud.

Elle avait pris pour prétexte à sa visite l'envie de peindre un des coins du premier parc, du côté de la voûte.

-- Ah ! mademoiselle, qu'il y a beau temps qu'on ne vous a vue ! s'écria Catherine. Est-ce que vous étiez fâchée contre nous à cause de votre accident ?

-- Mais non, madame Louis.

-- Asseyez-vous donc, mademoiselle. Voulez-vous prendre quelque chose ?... Une tasse de lait ?

-- Merci...

-- Petit-Louis me le disait encore ce matin : « Bien sûr, cette demoiselle ne reviendra plus. Son père le lui défendra ! Quel dommage ! Elle était si gentille ! » Il est vrai que, si nous sommes restés sans vous voir, cela ne nous a pas empêchés de parler de vous souvent, tous les jours presque.

Le cœur de la jeune fille battit violemment.

-- Avec qui donc, fit-elle... avec Petit-Louis ?

-- Oh ! que non... Avec ces messieurs de Noirville... le plus jeune surtout... monsieur Raymond... Si vous saviez comme ils ont été inquiets pendant que vous étiez souffrante ! On aurait dit, vraiment que vous étiez leur parente, presque leur sœur.

Suzanne écoutait, ravie, délicieusement émue.

Catherine vivait seule aux Vaux-de-Cernay et allait rarement au hameau.

Elle n'avait donc pas souvent l'occasion de parler.

Elle ne tarissait pas.

Elle avait trouvé une auditrice bienveillante, et comme sa langue lui démangeait depuis longtemps, ce fut une longue causerie où elle s'épancha -- où elle parla de tout -- sans s'apercevoir que, chaque fois qu'elle s'égarait sur des riens, Suzanne, habilement, la ramenait par un détour à la seule chose qui avait de l'intérêt pour elle : la vie de Raymond.

Elle eût raconté sur Raymond dix fois la même histoire que Suzanne l'eût écoutée chaque fois avec un même et aussi vif plaisir.

Et pourtant ce que disait la paysanne était bien peu de chose, mais il faut si peu pour intéresser les amants !

-- Il était parti depuis quelque temps, disait-elle, mais, avant son départ, il venait tous les jours, sous le premier prétexte et souvent même sans prétexte, simplement pour causer... Ah ! qu'il était doux et aimable... et toujours souriant... pas du tout le caractère de son frère aîné, lequel riait rarement et semblait triste... Mais bons tous les deux, autant l'un que l'autre... Il y avait très longtemps qu'ils habitaient le pays... dix ans au moins... peut-être plus... Et tout le monde les aimait... On les avait connus enfants... Maintenant l'un des deux promettait d'être avocat.

« Les journaux à plusieurs reprises, avaient parlé de lui... comme il paraît que jadis ils parlaient du père... un avocat célèbre, mort en plaidant... dans l'affaire d'un assassin... monsieur Raymond, monsieur Pierre ou madame de Noirville pourront le raconter. Un assassin et un voleur... Je ne sais plus le nom... Mais tout cela, c'est pour dire que monsieur Raymond, sans vous offenser, ne vient peut-être pas ici seulement pour mes beaux yeux. Ah ! je vois cela, moi car, à peine est-il installé, crac, le voilà qui me reparle de votre accident, comme si ce n'était pas de l'histoire ancienne, et comme si vous y pensiez encore, de votre côté... C'est mademoiselle Suzanne Farney par-ci, mademoiselle Suzanne Farney par-là... Allez, vous devez avoir des tintements de cloches dans les oreilles...

Suzanne, en l'écoutant, rougissait et pâlissait tour à tour.

Elle voulait l'interrompre, mais le courage lui manquait et Catherine reprenait, racontait ce qu'elle savait.

Lorsque Suzanne s'en alla peindre, près de la voûte, elle marchait légère comme un oiseau, se répétant :

« Il m'aime ! Il m'aime ! Il ne m'a pas oubliée !... »

Elle fit le lendemain et les autres jours ce que faisait Raymond autrefois, elle revint, elle passa rarement une journée sans venir.

Le tableau du parc, sans doute, était difficile à peindre, et il fallait de nombreuses séances !... Il est vrai que la moitié des séances se passait en conversation avec Catherine, qui s'y prêtait de bonne grâce. Suzanne arrivait chez la paysanne avec d'autant plus de confiance qu'elle savait Raymond à Paris et qu'elle ne craignait point de se rencontrer avec lui.

Cependant, le jeune avocat reparaissait de temps à autre à Méridon, d'autant plus souvent, qu'il était violemment épris.

Un jour -- la veille, il avait remarqué de loin Suzanne, qui sortait de chez le garde --, il alla rôder aux alentours des Vaux-de-Cernay. N'apercevant ni Catherine, ni Petit-Louis, et cependant, voyant la porte entrouverte, il entra. Il n'y avait personne. Il s'assit.

Tout à coup, c'est à peine si depuis cinq minutes il était là, ayant levé les yeux, il découvrit Suzanne, sa boîte de peintre et son chevalet à la main, qui suivait l'avenue du parc.

Elle se dirigeait vers la maison.

La première pensée de Raymond fut de s'enfuir... Il était pris d'un tremblement nerveux ; il préférait tout braver, même le ridicule, plutôt que d'affronter le regard méprisant de la jeune fille.

Et cependant, malgré cela, il resta.

Et quand Suzanne ne fut plus qu'à quelques pas, effaré soudain, il se glissa derrière les grands rideaux de serge rouge de l'alcôve, et là, il se tint immobile sans respiration.

Il ne voyait pas la jeune fille, car il n'osait bouger. Elle alla dans un coin déposer son fardeau, puis elle appela :

-- Catherine !... Petit-Louis !...

Presque au même instant, Catherine rentrait ; elle venait du jardin, où elle avait ramassé des linges de la lessive, étendus pour sécher au soleil ; elle en avait un ballot énorme qu'elle jeta sur la table.

-- Bonjour, mademoiselle, dit-elle essoufflée -- puis regardant de tous les côtés --, tiens, je croyais que monsieur Raymond était là !

La jeune fille fit un brusque mouvement. La paysanne se méprit :

-- Oui, dit-elle, du jardin, il m'a semblé le voir entrer. Il sera ressorti sans doute, pendant que j'avais le dos tourné.

Suzanne se rassura. Il n'était pas là. Elle pouvait rester.

-- Voyez-vous, mademoiselle, dit la paysanne tout en pliant son linge, je suis certaine que monsieur de Noirville vous aura découverte, et c'est pour cela qu'il est parti.

-- Pourquoi donc ? fit-elle en jouant la surprise. Est-ce que je lui fais peur... et depuis quand ?

-- Dame, qui sait ? Il y a peur et peur... Et tenez -- autant vous déclarer tout de suite ma façon de penser --, je me suis bien aperçue que monsieur Raymond ne vous regarde pas comme tout le monde -- et vous ne seriez point femme si vous ne vous en étiez point aperçue aussi. Il vous -- allons, ne vous offensez pas, si je dis le mot --, il vous aime... Eh bien, vous aimant, je comprends qu'il vous fuie.

Suzanne s'était troublée, mais se remettant :

-- Ce n'est pas très logique, ce que vous m'expliquez, ma bonne Catherine...

-- Peut-être bien... Et, pourtant, réfléchissez !... Vous êtes riche, vous, mademoiselle. Croyez-vous que les jeunes gens qui vous aimeront et qui seront pauvres ne seront pas gênés de vous ?... Si fait, da !... et malheureusement monsieur Raymond n'a pas la réputation d'être fortuné... Il le deviendra sûrement, mais, en attendant, il n'a que son talent... et sa part de la ferme de Méridon, c'est-à-dire pour ce qui est de la ferme, juste de quoi vivre... et même la ferme ne compte pas, car lui et son frère en abandonnent les revenus à leur mère, qu'ils idolâtrent... Donc, c'est maigre... Dans ces conditions, monsieur Raymond, qui est très fier, souffre évidemment beaucoup de ne pas être votre égal...

Suzanne s'était levée et avait fait quelques pas dans la chambre.

Elle était visiblement en proie à une très vive agitation.

-- Voilà, disait la paysanne, sans cesser son travail et suivant du coin de l'œil tous les gestes de la jeune fille, voilà ce que j'ai cru deviner. On n'est pas femme pour rien. Ce n'est pas votre avis ?

Suzanne s'arrêta et, tout à coup, sèchement :

-- Est-ce monsieur de Noirville qui vous a priée de me parler de la sorte ?

Catherine, consternée, laissa échapper des serviettes qu'elle empilait sur la commode. Elle joignit les mains, silencieusement, très triste... puis :

-- Oh ! mademoiselle !... oh ! mademoiselle ! fit-elle avec reproche.

Les grands rideaux de serge rouge venaient de s'agiter comme si un violent courant d'air était passé dans l'alcôve. Les deux femmes ne virent rien. Elles n'entendirent pas non plus un soupir entrecoupé qui partait de cette même alcôve.

-- Croyez-vous, mademoiselle, que si monsieur Raymond avait à vous dire certaines choses, il se servirait de moi comme intermédiaire ? Si je vous dis qu'il vous aime, c'est qu'il m'a semblé le deviner... à sa façon de parler de vous, de prononcer votre nom... à mille choses, enfin, qu'on ne peut détailler... et réelles pourtant...

« Mais, après tout, continua Catherine, je ne réponds pas de son amour et il est bien possible que je me trompe... Si cela vous offense, mademoiselle, n'en parlons plus.

-- Ma bonne Catherine, je vous ai fâchée ?

Catherine se mit à rire.

-- Un peu, mais c'est fini.

Elles gardèrent le silence, toutes deux gênées quand même. Suzanne avait les yeux baissés. La rusée paysanne la considéra un instant, de haut, et lâcha doucement la tête, avec un demi-sourire.

Et ce geste semblait dire :

-- Oh ! malgré vous, je saurai tout ce qui se passe dans ce petit cœur !...

Après un assez long moment, ce fut Suzanne qui reprit, tremblante :

-- Alors vous croyez qu'il... m'aime... et qu'il... est malheureux ?...

-- Oh ! ce que j'en disais... C'était peut-être aventuré... J'avais remarqué que monsieur Raymond était préoccupé et triste... De là à bâtir une histoire... Tenez, j'aime mieux vous avouer que je me trompais et que je connais le motif de sa préoccupation -- laquelle n'est pas tristesse.

-- Vous le connaissez ?

-- Je m'en doute. Monsieur Raymond est sur le point de se marier...

-- Lui ! fit Suzanne en pâlissant.

-- Mon Dieu, oui, avec une jeune Parisienne... Il n'y a rien d'étonnant... Et même un beau mariage, à ce qu'il paraît... On en parle dans le pays... Il avait refusé d'abord...

-- Ah ! il avait refusé... Et depuis ?...

-- Et depuis, il s'est ravisé, il accepte.

-- Il accepte... Il accepte ! murmura la jeune fille.

-- Qu'avez-vous donc, mademoiselle, vous voilà toute pâle.

-- Pâle ? vous êtes folle !...

Elle se leva, voulut marcher, chancela, et fut obligée de s'asseoir.

La paysanne la regardait, partagée entre la pitié et la curiosité.

-- Il fait très chaud, ici, dit Suzanne, vous ne trouvez pas ?

-- Mais non, au contraire, le vent est frais... Mon Dieu !...

Suzanne faiblissait, les bras amollis pendant le long de la chaise. Tout à coup de grosses larmes lui vinrent aux yeux.

-- Il se marie..., murmura la pauvre enfant, il se marie... Tant mieux... tant mieux, cela vaut mieux...

Les paupières s'étaient fermées, mais entre les cils les larmes filtraient... Et Catherine, agenouillée près d'elle, lui disait :

-- Ah ! que vous êtes orgueilleuse... Vous l'aimiez et vous ne vouliez pas vous l'avouer. Et il a fallu un mensonge pour forcer votre aveu... Car j'ai menti... On a bien parlé d'un grand mariage pour monsieur Raymond, mais il a refusé, malgré sa mère, sans donner de motifs... C'est lui qui m'a tout conté... Oui, il a refusé... calmez-vous !...

Elle se calmait, ses larmes s'étaient séchées soudain...

-- Vous avez tort, Catherine... grand tort... de vouloir pénétrer ce secret... C'est vrai, j'aime Raymond, mais jurez-moi -- sur votre mari -- qu'il ne le saura jamais.

Catherine allait répondre... impressionnée par la gravité des paroles de la jeune fille, quand tout à coup elles tressaillirent toutes deux et jetèrent un cri.

Raymond venait d'apparaître -- Raymond, pâle comme un mort, et pourtant les yeux humides, avec je ne sais quel rayonnement de bonheur surhumain sur le visage --, Raymond tendait ses mains jointes :

-- Oh ! Suzanne... Suzanne ! J'étais là... j'ai tout entendu...

Mais Suzanne, debout, recula jusqu'au seuil... Son visage avait une singulière dureté... son œil brillait sous le sourcil froncé... et les lèvres étaient crispées... Elle avait jeté sa cravache sur la table quand elle était entrée... Elle la reprit, comme pour s'en faire une arme -- et d'une voix que la colère entrecoupait :

-- C'est un guet-apens... Tout cela était préparé. Cette scène est une comédie. Catherine, vous êtes dans votre rôle, car, sans doute, il vous a payée pour cela... Quant à vous, monsieur, je vous tiens pour un misérable et un lâche !...

Et sa cravache coupa l'air en sifflant entre elle et Raymond.

-- Suzanne !... au nom du ciel, Suzanne ! fit Raymond terrifié.

-- Mademoiselle... Oh ! mademoiselle, disait Catherine, je ne savais pas, je vous jure par ce qu'il y a de plus sacré... Je ne le savais pas là...

Mais Suzanne, impérieuse et hautaine :

-- Faites seller mon cheval... à l'instant, je vous l'ordonne.

Et reculant, faisant toujours face à Raymond, elle sortit...

Le jeune homme, épouvanté par sa colère, voulait implorer encore :

-- Suzanne, dit-il, écoutez-moi !...

Un mot lui cloua brutalement la bouche.

-- Vous... je vous méprise. Ah ! je vous méprise bien !...

Raymond tomba, anéanti, et se cacha la tête dans les mains.

Quelques minutes après, la jeune fille s'éloignait au galop.

Cette scène avait à peine duré une minute.

-- Ah ! vous m'avez perdu, vous m'avez perdu, Catherine, répétait le malheureux garçon... avec votre curiosité, votre envie de savoir... Est-ce que je vous avais priée de l'interroger, moi ?...

-- Et moi, savais-je donc que vous étiez dans l'alcôve ? Est-ce que je pouvais deviner ?... Est-ce ma faute ?...

-- C'est fini, maintenant, bien fini.

-- Mais il n'est pas possible qu'elle ne vous croie point, qu'elle ne me croie point, aussi, quand nous lui dirons...

-- Que lui dirons-nous ?... Tout est contre nous... Elle me méprise... Elle a raison...

-- Elle est méfiante comme les filles riches qui s'imaginent qu'on ne veut d'elles que pour leur fortune...

-- C'est son droit. Et elle m'aimait ! Et la voilà partie !

-- Si elle vous aime, elle reviendra.

-- Non, jamais. Je l'ai bien compris à son regard... Oh ! quel mépris ! J'aurais voulu mourir...

-- Vous me faites beaucoup de peine, monsieur Raymond... en vous désolant ainsi.

-- Et elle m'aimait ! Car je l'ai entendue ! Elle l'a dit..., répétait-il en appuyant les poings sur les yeux.

Suzanne, en s'en allant, s'écriait :

-- Il n'était pas digne de moi, je ne le regretterai pas...

Cela ne l'empêcha pas le lendemain, d'être prise d'une grosse fièvre. Elle souffrit beaucoup, mais n'en dit rien à son père, dans la crainte de l'inquiéter. Un mois se passa, avec une mortelle désillusion.

Les joues de la jeune fille s'étaient un peu défraîchies et un pli amer se voyait presque constamment à chaque coin de ses lèvres.

Laroque avait comme un pressentiment de ce qui se passait dans le cœur de sa fille ; mais qu'y pouvait-il ? Ses préoccupations personnelles l'absorbaient d'ailleurs au point de le rendre égoïste. Dans sa soif de réhabilitation, il passait parfois des journées entières en recherches inutiles concernant toutes les personnes qui avaient pu connaître Larouette.

Quant à Guerrier, qui s'était offert si généreusement à l'aider, il était passé lui-même par de cruelles épreuves. Marie-Louise tomba subitement malade. Une fièvre typhoïde se déclara ; la jeune fille fut plusieurs jours entre la vie et la mort, puis un mieux se produisit et la convalescence commença.

Longue convalescence que le médecin ne trouvait pas encore terminée, malgré les fraîches couleurs revenues sur les joues de Marie-Louise.

Le mariage avait été remis à des temps meilleurs.

Laroque partageait son temps entre sa fille, son enquête et Guerrier.

Un moment, Laroque s'était cru sur une bonne piste.

Il avait découvert un filleul de Larouette, un filleul pour lequel l'avare avait fait d'incroyables sacrifices d'argent et qui avait néanmoins très mal tourné.

Cet individu, encore jeune, était sous le coup d'une banqueroute frauduleuse ; en outre, son casier judiciaire se trouvait chargé de deux condamnations pour escroqueries.

Au bout d'un mois de pénibles investigations, Laroque dut reconnaître qu'il avait fait fausse route. Le filleul de Larouette n'habitait pas la France au moment de l'assassinat de Ville-d'Avray. Attaché comme voyageur de commerce dans une maison de soieries, il parcourait à cette époque l'Espagne et le Portugal.

Laroque se décida alors à aller trouver Tristot et Pivolot, mais les deux policiers amateurs venaient de partir en Allemagne à la recherche d'un caissier en fuite ; force lui fut donc d'attendre leur retour.

XVIII

À l'approche du printemps, les bans du mariage de Jean Guerrier avec Marie-Louise Margival furent enfin publiés. Selon la volonté du banquier, cette union se célébra avec toute la discrétion du grand monde. Au lunch qui suivit la cérémonie religieuse, il n'y eut que les parents et les intimes.

Combien Guerrier était désolé de ne pas avoir auprès de lui, ce jour-là, son bienfaiteur ; mais vraiment, il eût été dangereux pour la sécurité du fugitif d'inviter l'étranger William Farney à une solennité toute intime.

Toutefois, Laroque ne put résister au désir d'assister incognito au mariage. Caché dans une voiture qui stationnait presque en face de la Madeleine, il attendit l'arrivée des époux.

Son cœur tressaillit de joie dès qu'il les aperçut : le bonheur, un bonheur sans mélange, se lisait sur les visages des deux jeunes gens.

Laroque n'était pas venu seulement pour eux. Mme de Terrenoire continuait à l'inquiéter. Il voulait savoir si elle avait désarmé.

La femme du banquier était très pâle. Dans ses yeux fixes et durs, Laroque vit bien que la haine n'était pas morte.

Les rares parents et amis qui assistaient au mariage étaient tous entrés dans l'église et Roger s'apprêtait à s'en aller, lorsque soudain il aperçut un individu qui s'avançait lentement vers le portail et regardait de tous les côtés comme s'il cherchait quelqu'un ou comme s'il redoutait d'être observé.

C'était Luversan, cet homme étrange et suspect que William Farney avait vu causer tout bas avec Mme de Terrenoire pendant la soirée japonaise.

Luversan entra enfin dans l'église, mais il n'y resta que quelques instants et Laroque le vit disparaître pour ne plus revenir.

Laroque l'avait bien regardé, cet homme, et comme la première fois, à la soirée japonaise, il lui sembla qu'il l'avait déjà vu, bien antérieurement, dans des circonstances critiques.

Et puis, que lui importait un Luversan ! S'il fallait s'en tenir aux apparences, cet individu avait succédé à Guerrier dans l'esprit capricieux de Mme de Terrenoire.

Laroque se résigna à retourner à Maison-Blanche, où il avait laissé Suzanne dans un état de prostration qui l'inquiétait vivement.

Après son mariage, Jean demanda une quinzaine de jours de congé, pendant lesquels il fit un voyage en Suisse et en Italie.

Après quoi, il reprit ses habitudes.

Dans sa vie calme de travailleur et d'honnête homme, rien d'extraordinaire ne semblait s'être passé. Il n'y avait qu'un heureux de plus.

Il avait loué un coquet appartement rue de Châteaudun, pour être plus près de la banque Terrenoire, située boulevard Haussmann, à deux pas du carrefour Taitbout.

Margival l'y avait suivi, aimant Guerrier presque autant que sa fille, content de les voir à jamais réunis et de ne les point quitter.

Terrenoire avait voulu se mêler de leur installation, et sa générosité avait épargné à Guerrier et à Margival une partie des dépenses nécessitées par ce qu'il appelait plaisamment « cette mise en train d'un jeune ménage ».

Guerrier n'eut qu'un seul secret pour sa femme : le secret de Roger Laroque.

Néanmoins, comme il ne pouvait se faire à l'idée de ne voir son bienfaiteur qu'à la dérobée, il présenta William Farney à Marie-Louise et à son beau-père.

-- Monsieur Farney, leur dit-il, dont j'ai fait la connaissance par le plus heureux des hasards chez une tierce personne, me veut beaucoup de bien.

Une sorte d'amitié ne tarda pas à s'établir entre Margival et le riche Américain.

Un soir, Roger Laroque crut s'apercevoir que la physionomie de Jean s'était assombrie. Ce fut à peine si le brave garçon regardait sa femme. Il commit pendant le repas une série de distractions qui décelaient l'agitation de son esprit. Qu'était-il encore arrivé ?

Tout justement, ce soir-là, le visiteur avait fait la gracieuseté aux jeunes époux de leur apporter un coupon de loge pour l'Opéra.

Guerrier remercia, mais déclara qu'il était indisposé et hors d'état de comprendre la musique. Il pria son beau-père de bien vouloir profiter de l'occasion en accompagnant Marie-Louise au théâtre. Marie-Louise adorait la musique et ce fut pourtant avec une moue très accentuée qu'elle consentit à aller à l'Opéra sans son mari.

Dès que Margival fut sorti avec elle, Guerrier s'écria :

-- De grands malheurs se préparent ! je crois que monsieur de Terrenoire est ruiné.

Et Jean raconta une scène qui s'était passée dans le cabinet de travail du banquier, en son hôtel de la rue de Chanaleilles. La porte du cabinet était entrouverte ; le jeune caissier entendit le dialogue suivant qui s'était établi entre le banquier et M. Le Charrier, un des hauts employés de la maison.

-- J'ai dû vous avertir de mes doutes et de mes incertitudes, disait ce dernier, car il me semblait que vous aviez trop de confiance dans certaines valeurs, qu'un coup de Bourse ferait baisser et dont la baisse serait un désastre pour nous.

-- Je suis à l'abri d'un coup de Bourse, monsieur Le Charrier, et Mussidan... dont la fortune est immense, me tirerait de peine au besoin. Je sais que mes dépenses sont très fortes et que ma fortune personnelle n'est pas encore solidement assise, mais j'ai confiance dans l'avenir. De l'audace ! toujours de l'audace !

M. Le Charrier avait répliqué :

-- Monsieur Mussidan peut mourir... et si quelque catastrophe arrivait... quel parti prendre ?...

-- Censeur incorrigible, oiseau de mauvais augure ! Mussidan est jeune et vigoureux... Il ne mourra pas... Quant à la catastrophe... d'où viendrait-elle ? Nous faisons face aisément à tous nos engagements. Où donc voyez-vous le point noir ?

Guerrier ajouta :

-- Monsieur Le Charrier a cru s'être trompé, tant l'assurance du patron et sa confiance en son étoile lui inspirent d'énergie. Je suis convaincu moi, que monsieur de Terrenoire est sur une pente fatale.

Roger Laroque se contenta de sourire. Il n'admettait pas qu'on donnât tant d'importance à des pertes d'argent.

-- Et après, dit-il, est-ce que je ne suis pas là ? Monsieur de Terrenoire, je ne l'oublierai jamais, m'a tendu la main au moment où je me noyais, au moment où j'imaginais que le plus terrible des malheurs était pour un industriel de ne pas pouvoir faire honneur à ses engagements et de voir son nom, honorable jusque-là, intact, couché sur la liste des faillis. Que j'étais loin de me douter qu'en rentrant chez moi, avec l'argent qui comblait mon déficit, je me trouverais devant la justice qui m'a condamné impitoyablement sans autre preuve que mon silence, ma volonté absolue de ne pas révéler le nom de la personne qui m'avait restitué cent mille francs.

Et le vieillard ajouta avec la joie d'un honnête homme, qui peut enfin reconnaître un service rendu :

-- Combien lui faut-il à ton patron ? Cent mille francs, deux cent mille francs ; lui faut-il davantage ?

-- Je ne saurais vous le dire, et j'espère n'avoir jamais à vous le dire. Il faut attendre.

-- Et c'est ce qui te chagrine à ce point-là ! Il y a autre chose certainement. Dis-moi tout, tu ne dois avoir rien de caché pour ton vieux Roger Laroque.

Jean ne put résister à cet appel de l'amitié. Il fondit en larmes et il conta sa peine tout entière au seul homme à qui il pouvait demander conseil dans un cas aussi difficile.

XIX

Le mariage de Jean Guerrier n'était pas passé inaperçu dans le cercle des amis de M. de Terrenoire, de Margival et dans les bureaux de la banque. On en parla beaucoup.

Que se passa-t-il pendant les quinze jours où les jeunes mariés furent absents ? Pourquoi Guerrier ne retrouva-t-il plus les mêmes visages à son retour ?

Lorsqu'il reprit possession de la caisse et fit le tour dans les bureaux pour serrer les mains à ceux qu'il croyait ses amis, il trouva partout froide mine.

On lui répondit à peine. Ses effusions n'amenèrent que des paroles glacées, embarrassées.

Guerrier laissa passer quelques jours. Mais il eut beau observer, il n'apprit rien. On se cachait de lui. C'était évident.

Les conversations commencées s'interrompaient soudain à son arrivée dans les bureaux. Il n'y avait plus, tant qu'il était là, que des demi-sourires, des coups d'œil en dessous et des chuchotements.

Ce qui lui fit le plus de peine, ce fut l'éloignement d'un jeune employé nommé Martellier, qu'il aimait beaucoup et avec lequel il était très lié.

Jean le prit à part, un soir, à la sortie des bureaux.

-- Veux-tu m'expliquer ce qui s'est passé ici et pourquoi je ne vous ai pas retrouvés, ni toi ni les autres, ainsi que je vous avais connus ?

Martellier parut hésiter.

Puis, tout à coup, sèchement, se débarrassant de l'étreinte de Guerrier :

-- Je n'ai rien à te dire, Jean, consulte ton cœur, consulte ta conscience, et tu trouveras là l'explication que tu cherches.

Et il s'éloigna, laissant le pauvre garçon pâle et stupéfait.

Son cœur, sa conscience ? Il avait beau les interroger, ils ne lui reprochaient rien !

Le lendemain dans son courrier, il trouva à son adresse une lettre ainsi conçue :

« Si vous voulez savoir pourquoi l'on vous méprise, interrogez le père de votre femme ! »

Avant de déjeuner, il montra cette lettre à Margival. Le vieux mit ses lunettes, lut attentivement.

-- On vous méprise ? Et qui donc ? Et pourquoi ?

-- N'est-ce pas vous, d'après cette lettre, qui devez me l'apprendre ?

-- Est-ce que je sais ce que cela signifie ? Est-ce qu'il faut s'occuper de ce que contient une lettre anonyme ?

-- C'est vrai ! Quelque calomnie, sans doute.

Deux jours après, il recevait une seconde lettre.

Cette fois, elle était signée : « Un ancien ami », mais l'écriture était déguisée.

La lettre portait :

« Si votre beau-père ne vous a rien appris de ce que vous désirez savoir, interrogez votre femme ! »

-- Ma femme, murmura-t-il avec angoisse... Et que pourrait-elle me dire ?... Telle je la vois aujourd'hui, telle je l'ai toujours connue...

Il se prit le front dans les mains et perdit son temps à chercher.

Il se heurtait partout à cet inconnu et son angoisse augmentait de ses réflexions mêmes et de sa surexcitation.

C'était le soir, rue de Châteaudun, dans leur logement, où la beauté de Marie-Louise, si joliment encadrée par ce luxe délicat, éclatait comme une fleur superbe, pleine de vie et de parfum...

-- À quoi penses-tu ? dit-elle en lui relevant doucement la tête et en l'embrassant sur le front.

Il lui raconta tout et lui tendit la lettre.

Il n'avait aucun soupçon sur elle ; pourtant, il observait son visage, pendant cette lecture.

Elle resta calme et pensive.

-- Évidemment, il y a quelque chose, dit-elle, mais je ne sais pas quoi...

Une troisième lettre arriva, la suite et le complément des autres.

« Si votre femme, pas plus que votre beau-père, ne veut vous renseigner -- Je dis : ne veut et non point : ne peut -- adressez-vous, en désespoir de cause, à M. de Terrenoire. »

Et toujours la même signature mystérieuse.

« Cette fois, l'énigme va s'éclaircir », pensa Guerrier.

Et il alla aussitôt trouver M. de Terrenoire. À lui, ainsi qu'il avait fait à Margival et à Marie-Louise, il raconta cette conspiration du mépris qui se faisait dans les bureaux et jusque dans le monde, autour de sa personne. M. de Terrenoire l'écouta attentivement, lut les trois lettres anonymes, réfléchit.

-- Ma foi, mon pauvre garçon, dit-il à la fin, je n'y comprends pas plus que vous. Ce que je peux faire par exemple, c'est prier monsieur Martellier, avec lequel vous étiez, je crois, très lié, de se rendre ici et de lui parler.

Quelques minutes après, l'employé était dans le cabinet du banquier, saluait froidement Jean Guerrier et attendait, debout, qu'on l'interrogeât.

-- Monsieur Martellier, dit Terrenoire, vous vous doutez bien un peu du motif pour lequel je vous ai fait venir ?

-- Aucunement, monsieur.

-- Ah ! Eh bien, je vais vous le dire. Monsieur Guerrier est très attristé de la froideur que vous lui témoignez et de l'éloignement dans lequel le tiennent, depuis son mariage, tous ses anciens camarades. Monsieur Guerrier n'a rien à se reprocher, et cette froideur et cet éloignement sont d'autant plus pénibles qu'il ne les mérite et ne les comprend pas. Nous avons, lui et moi, compté sur vous pour nous expliquer les raisons d'un pareil revirement.

Martellier garda le silence.

-- Répondez, monsieur ! dit Terrenoire avec fermeté. Vous le devez à votre ami. Au besoin, je vous l'ordonne.

Martellier regardait le banquier avec une fixité singulière -- et tournait le dos à Guerrier.

Il semblait vouloir s'obstiner dans son silence.

Alors Jean intervint.

-- Mon ami, dit-il, songez que votre refus de me répondre est presque une insulte. Parlez. Je ne sais pas de quoi l'on m'accuse. Donnez-moi donc les moyens de me défendre !

-- Je n'ai rien à dire ! murmura Martellier.

-- Puisqu'il y a complot, dit Terrenoire impatienté, je renverrai tous les employés de la banque, jusqu'à ce que l'on décide à parler...

-- Je partirai, monsieur, bien que je n'aie que ma place pour vivre, et pour faire vivre ma mère !

-- Étrange entêtement ! dit Guerrier

Il n'en put rien tirer. Il fallut le laisser partir.

Deux ou trois jours passèrent encore ainsi.

Après quoi, Jean reçut une quatrième lettre :

« Enfin, si M. de Terrenoire se tait, comme on le croit, l'ancien ami de Guerrier lui apprendra qu'il est bien difficile de conserver son estime à un homme qui pour se pousser et se faire une situation, épouse la maîtresse d'un autre ! »

Jean froissa la lettre avec indignation.

-- Infamie ! dit-il. Qui a pu répandre une pareille calomnie sur moi ?... Marie-Louise, la maîtresse d'un autre ? Et de qui ? de monsieur de Terrenoire !...

Il se tordit les mains, pris d'une impuissante rage et cherchant autour de lui quelque chose à briser ou à déchirer.

Il dormit peu.

Peu à peu, l'incertitude, honteusement, pénétrait dans son âme.

Ce n'était pas encore le soupçon.

Il se disait :

-- Tous ceux que je connaissais me fuient. Tout le monde ne peut se tromper. Qu'y a-t-il donc de vrai dans cette horrible calomnie ?

Et, l'esprit prévenu, il observa.

Comment était née l'intimité de Terrenoire et de Margival ?

Et une foule de détails lui revenaient maintenant à la mémoire, auxquels jamais il n'avait songé ! Une foule de questions aussi -- terribles ! -- auxquelles il ne trouvait pas de réponses.

Avant le mariage, le banquier allait tous les jours chez Margival.

Maintenant il trouvait toujours quelque occasion de se rencontrer avec Marie-Louise.

Il envoyait des billets de théâtre, et la première personne qu'on apercevait au théâtre, c'était lui !... Tout lui était prétexte à cadeaux pour Marie-Louise...

Pourquoi tant de choses ?...

La protection du patron s'étendant sur un employé, si intéressant qu'il soit, ne se manifeste pas de cette façon !...

Cela en était venu au point que Terrenoire avait négligé sa femme, tant il se plaisait avec Marie-Louise !... Souvent préoccupé, d'ailleurs, ou ennuyé ou maussade, il n'était gai que chez Margival ; et -- voilà que Guerrier, s'en souvenait à présent -- si quelque chose retenait, quand Terrenoire était là, Marie-Louise absente, le banquier s'en allait.

Il venait donc pour elle !... c'était évident ! Alors, il l'aimait ! Il l'avait séduite ! Il y avait entre eux des relations d'amant et de maîtresse -- à l'insu de Margival -- ou même Margival les connaissait, ces relations, et fermait les yeux, parce que cette honte était le prix de l'aisance qu'on lui apportait ?...

-- N'ai-je été qu'une dupe imbécile et naïve !... Ah ! si cela est vrai, malheur à eux tous, malheur !...

Ce n'était pas ce que l'on prétendait autour de lui. Une dupe, non. Un complice, oui. Mari complaisant ! Marie-Louise passait pour être la maîtresse de Terrenoire. Et lorsqu'on avait entendu parler du mariage de la jeune fille avec Jean Guerrier quelqu'un résuma comme suit la conversation :

-- Le caissier arrive là pour cacher un scandale qui ferait tort à Terrenoire. Si le banquier marie sa maîtresse et si elle y consent, c'est qu'elle est enceinte ! Le pavillon couvrira la marchandise !...

L'avancement rapide de Guerrier, dans les bureaux de la banque s'expliquait ainsi : Terrenoire savait pouvoir compter sur son dévouement honteux. Et le mariage n'empêcherait pas les relations du financier avec la jeune fille !

Il n'y avait pas jusqu'au père Margival qui ne fût complice, lui aussi.

C'était sous ses yeux, avec son consentement, presque son aide, que s'était nouée cette intrigue !... Que de fois n'avait-on pas surpris le banquier sortant, fort tard, de chez Margival !

On avait su, également, par le menu, toutes les dépenses que Terrenoire avait faites.

Il n'apportait pas, n'envoyait pas un cadeau à la jeune fille par un domestique ou un garçon de la banque, sans que le lendemain tous les employés en parlassent et en fissent gorges chaudes.

Quand on apprit que Guerrier allait chez Margival, les plaisanteries redoublèrent. On disait tout haut :

-- Tiens ! le caissier qui va souffler la maîtresse du patron ?

Lorsqu'on sut qu'il s'agissait d'un mariage, ce fut un effarement, puis un éclat de rire général.

Ce que faisait Terrenoire et ce que voulait Guerrier, était visible à tout le monde.

Jean Guerrier apprenait cela, jour par jour.

Tantôt, c'était une découverte qu'il faisait de lui-même, et tantôt des lettres anonymes le mettaient au courant. Plus d'une fois, il eut envie de tout dire à Margival, à Marie-Louise, à Terrenoire ; il recula toujours. Cela eût été si abominable d'être sûr qu'il ne s'était pas trompé, qu'il aimait mieux douter encore.

Il pensa un jour, que peut-être la main de Mme de Terrenoire était dans tout cela.

Il chercha à la rencontrer seule, et eut une explication avec elle.

Mais aux premiers mots, il s'aperçut qu'elle ne comprenait pas.

Il ne voulut pas lui donner l'occasion de se réjouir de ses tortures et se retira.

Ce fut le lendemain que Roger Laroque vint les voir. Resté seul après le départ de Marie-Louise et de Margival pour l'Opéra, Guerrier commença par annoncer à Roger la ruine imminente de Terrenoire, puis pressé de questions, il n'hésita pas à lui faire part des affreux soupçons qui l'obsédaient. Laroque l'écouta jusqu'au bout sans manifester d'indignation. Il ne pouvait croire à de telles perfidies.

-- Voilà bien l'effet de la calomnie, dit-il. Du reste, il te sera facile de les surveiller. C'est l'affaire de quatre ou cinq jours tout au plus. En attendant, ne laisse rien percer de tes soupçons, que je trouve très peu justifiés. Je n'ai jamais vu de visage plus candide que celui de ta femme ; quant à monsieur de Terrenoire, il n'a rien d'un malhonnête homme dans la physionomie.

« Je ne vois autour de vous qu'une personne dont le silence glacial et l'air sombre me donneraient à penser bien des choses. Je veux parler de monsieur de Mussidan. Pourquoi donc mademoiselle Diane n'est-elle pas encore mariée avec monsieur Robert de Vaunoise ? La faute en est sans doute à ce Mussidan, dont la grande fortune serait le principal appui de son associé si la banque était sur le point de sauter. N'attendrait-il pas la catastrophe pour faire de son mariage avec Diane de Terrenoire la condition du sauvetage de la banque ? D'autant plus que, si je ne me trompe, ce n'est pas la mère de la pauvre enfant qui s'y opposera. Cette femme me paraît chercher les aventures. Elle ne te menace plus, n'est-ce pas ?

-- Son attitude à mon égard est devenue tout à fait correcte.

Laroque hasarda une question qu'il n'avait pas encore trouvé l'occasion de poser.

-- Quel est ce Luversan qui tourne autour de madame de Terrenoire ?

-- Un boursier... une sorte d'intrigant. Je soupçonne cette femme de jouer à la Bourse à l'insu de son mari. Le Luversan doit lui servir d'intermédiaire.

-- D'où sort-il ? Qu'a-t-il fait depuis qu'il est au monde ?

-- Personne n'en sait rien. Peu nous importe, d'ailleurs ! J'ai bien d'autres soucis en tête.

-- Ta Marie-Louise... Elle est innocente, mon expérience, mon instinct me le disent.

-- Puissiez-vous ne pas vous tromper ! C'est que, voyez-vous, monsieur Laroque, si je n'aimais pas Marie-Louise autant que le premier jour, si je ne me rattachais pas à l'idée que ma femme est incapable d'une telle dissimulation, je n'hésiterais pas à en finir avec la vie. J'ai peur de moi-même. Ah ! si c'était vrai ; si le père et la fille avaient été d'accord pour me faire l'instrument de leur fortune, je ne répondrais plus de moi-même. Il y a des moments où je vois rouge !

Laroque réussit enfin à calmer son jeune ami, à qui il fit promettre de lui envoyer une dépêche à Maison-Blanche dans trois jours.

Puis ils se séparèrent.

XX

Suzanne sortait tous les jours de longues heures. Pas une seule fois, Raymond ne se trouva sur son chemin. Elle avait repris toute sa sécurité.

Catherine était venue à la villa deux fois de suite, mais Suzanne ne l'avait pas reçue.

Maintenant, elle dirigeait ses promenades quotidiennes du côté qui l'éloignait le plus des Vaux-de-Cernay, comme si elle avait voulu fuir ces ruines et ces jolis paysages où elle avait commencé à aimer et où elle avait souffert.

Suzanne avait entrepris des études sur les ruines assez importantes et très pittoresques du château de Chevreuse.

Souvent, elle abandonnait son travail et, les yeux perdus sur cet horizon très lointain, s'étageant à perte de vue, elle rêvait.

À quoi ? Qui eût pu le dire ?

Au vide de sa vie, peut-être ?... Ou bien à quelque fatalité attachée à cette vie et qui lui défendait le bonheur ?...

Un jour qu'elle pleurait ainsi sur elle-même, sur sa jeunesse qui se flétrissait dans l'abandon, un jour que, plus triste encore que les autres jours, elle avait appuyé les deux mains sur ses yeux, et silencieusement sanglotait, son gracieux corps secoué de soubresauts nerveux, un peu de bruit lui fit lever le front.

Elle avait cru entendre marcher derrière elle. Elle tressaillit violemment.

-- Suzanne, avait-on dit, Suzanne, par pitié !...

Alors elle se leva et regarda, toute blanche, ses larmes séchées.

C'était Raymond... Raymond qui était là et l'implorait.

-- Vous ! dit-elle, vous ici !...

-- Je vous en prie, Suzanne, écoutez-moi.

-- Non.

-- Suzanne, je ne suis pas coupable, je n'ai rien à me reprocher... je vous le jure, Suzanne.

-- Je ne vous crois pas.

-- Suzanne, vous m'aimez et il est impossible que vous me repoussiez ainsi sans m'entendre...

-- Allez-vous-en... je le veux...

-- Non, cette vie est intolérable... je souffre trop... et c'est injuste... je veux que vous m'entendiez...

-- Puisque vous ne voulez pas me céder la place, c'est moi qui partirai.

Elle voulut passer devant lui, fière et méprisante.

Il lui barra le chemin résolument.

-- Ah ! Suzanne, Suzanne, vous avez dit que vous m'aimiez... je l'ai entendu... votre cœur doit donc être accessible à la pitié -- et même sans amour, vous seriez toujours femme, et regardez-moi, Suzanne, je pleure...

-- Que m'importent vos larmes !... Je trouve votre comédie odieuse et ridicule. Finissons-la, si vous m'en croyez...

Et elle voulut passer encore ; lui, toujours résolu :

-- Vous ne partirez pas...

Machinalement, elle se recula, presque tout au bord de la muraille. Derrière elle, c'était le vide... c'était l'abîme... elle n'avait plus qu'un pas à faire pour tomber... et s'écraser au bas sur les roches... C'était la mort...

-- Si vous faites un pas vers moi, dit-elle, ou si vous dites un mot que je ne puisse entendre, je me jette là...

Il recula, effaré, dans un désordre inexprimable et passa la main sur son front, comme s'il sentait sa raison s'en aller et eût essayé vainement de la retenir.

Il avait le visage défait d'un homme qu'un grand malheur a abattu... les yeux étaient fatigués et rouges...

Les dernières paroles de la jeune fille lui avaient causé une douleur poignante.

-- Ah ! vous me croyez, en effet, bien lâche, dit-il très bas, si vous craignez que je ne vous insulte et ne vous violente... Vous avez peur de moi, sans doute, parce que je vous parais très animé... C'est ma vie que je joue en ce moment, et j'ai bien le droit d'être ému...

Ces paroles ne la touchèrent pas.

-- Qu'avez-vous à me dire ?... fit-elle en haussant les épaules.

-- J'ai à vous parler de mon amour.

-- Votre amour n'est qu'une spéculation sur ma fortune.

Il sourit amèrement.

-- C'est à mon tour de vous plaindre, Suzanne et je vous plains sincèrement si vous avez de moi cette opinion !...

-- Vous me plaignez !...

-- Parce que vous devez beaucoup souffrir... de mépriser à ce point un homme que vous aimez...

-- Oh ! je ne vous aime plus, le mépris a tué l'amour...

-- Alors, pourquoi donc pleuriez-vous ? Car tout à l'heure, je vous ai surprise sanglotant, le visage dans vos mains.

Il l'avait surprise ! Elle eut un geste de colère. Ses lèvres pâlirent. Une lueur mauvaise passa dans ses yeux...

-- Ah ! dit-elle, je vous hais, je vous hais bien ! Votre amour m'offense. Je le considère comme une insulte.

Elle regardait avidement cette physionomie bouleversée du jeune homme, ses traits animés et fiévreux, et cherchait à démêler ce qu'il y avait de vrai derrière ses paroles ardentes, ce que pouvait cacher d'amour et d'honneur ce désespoir si noblement exprimé.

Raymond reprit :

-- Suzanne, imposez vous-même vos conditions... Si dures qu'elles soient, je les accepte.

Elle garda le silence, cruelle jusqu'au bout.

-- Vous ne voulez pas ! dit-il, désolé. Je n'ai plus qu'à me tuer, car je ne peux pas vivre avec la pensée que vous me prenez pour un lâche. Mort, vous me croirez mieux... Et ce sera vite fait, allez !...

Il alla prendre son fusil, resté armé des deux coups.

Il appuya la crosse contre une pierre et mit les canons contre sa poitrine, au milieu.

Alors, se retournant, l'œil ardent, mais extrêmement pâle :

-- Suzanne, je vous aime... je vous aurai aimée plus que tout au monde... plus que la vie, plus que mon père et ma mère... Suzanne, je vous aime et je vous pardonne ma mort...

La pointe de son brodequin de chasse alla chercher les gâchettes sous la sous-garde, mais, au moment où, les détentes pressées, les chiens s'abattaient, une main tirait violemment le fusil...

Les deux coups partirent en même temps...

Et aux détonations répondit un cri d'épouvante et d'angoisse poussé par Raymond...

C'était Suzanne qui s'était précipitée sur lui et avait écarté le fusil...

Le coup avait traversé sa robe et la poudre avait mis le feu à l'étoffe.

-- Mon Dieu, dit-il, Suzanne, vous êtes blessée...

Elle fit signe que non. Elle n'avait pas la force de parler. Elle chancela. Il la soutint dans ses bras pour l'empêcher de tomber.

Il éteignit le feu de la robe en étreignant celle-ci à pleines poignées.

Il redisait, avec une inquiétude mortelle :

-- Vous n'êtes pas blessée, Suzanne ?

-- Non...

Tout à coup, ses nerfs se détendirent. Elle éclata en sanglots.

-- Suzanne, vous pleurez !... vous avez été effrayée... C'est ma faute... Me pardonnerez-vous cela aussi, Suzanne ?...

Le cœur de la jeune fille éclatait.

-- Raymond, dit-elle d'une voix faible comme un soupir, je vous ai méconnu... je vous ai fait une grave offense... Me pardonnerez-vous jamais ?...

-- Oui, dit-il, je vous pardonne... sans condition...

-- Oui, Raymond, je n'éprouve aucune honte à vous le dire... Je vous aime beaucoup... encore plus peut-être que vous ne m'aimez !...

-- Oh ! cela n'est pas possible, Suzanne !

-- Je vous aime, Raymond, et j'ai bien souffert... et tout à l'heure, quand vous êtes venu et que vous m'avez surprise, je pleurais, cela est vrai, je pleurais en pensant à vous...

-- Toute ma vie vous rendra-t-elle le bonheur que vous me donnez ?

Suzanne secoua la tête avec un geste d'une tristesse navrante. Elle était devenue subitement très grave et se détacha de l'étreinte du jeune homme.

-- Raymond, dit-elle, soyez courageux.

-- Puisque je suis aimé de vous, comment n'aurais-je pas tous les courages ?

-- Hélas, dit-elle.

Et elle fondit en larmes. Il s'effraya. Son cœur se serrait.

-- Il ne faut plus nous voir, dit-elle, il ne faut plus que vous pensiez à moi !...

-- Pourquoi ?... Quel obstacle nous sépare-t-il donc ?...

-- Je ne puis vous le dire !...

-- La fortune ?... C'est vrai, je suis pauvre, et l'on dit que vous êtes riche... Mais riche, je le deviendrai certainement, et je vous aime trop pour me sentir humilié d'une disproportion de nos fortunes...

-- Ce n'est pas cela.

-- Alors, qu'est-ce donc ?

-- Ne me le demandez pas, mon ami, je ne vous le dirai jamais.

-- Mais cet obstacle, ne peut-on le surmonter ?

-- Non ! Et voilà pourquoi notre amour est un malheur... Voilà pourquoi, Raymond, j'ai tout fait pour l'empêcher... Et je ne l'ai pu... Ce n'est pas ma faute... Pardonnez-moi, mon ami...

Raymond avait pris les deux mains de Suzanne dans les siennes ; il les serrait tendrement, et de temps en temps il lui embrassait le bout des doigts, sur les ongles rose et blanc.

-- Suzanne, vous me désespérez. Ayez confiance en moi et dites-moi ce qui nous sépare... Peut-être n'y a-t-il là qu'une difficulté créée par votre imagination ? Serait-ce la volonté de votre père ?

Elle secoua la tête.

-- Mon père m'aime beaucoup. Et plusieurs fois, il m'a pressée de me marier... Il craint pour moi la solitude et l'ennui...

-- Alors, je ne vois que la disproportion de fortune...

-- Mon père n'y songerait même pas...

-- Monsieur Farney a sans doute choisi, lui-même... un gendre... et vous ne voulez pas désobéir à votre père ?...

-- Il ne m'a proposé aucun prétendant.

-- Si vous m'aimez vraiment, il ne peut y avoir entre nous d'obstacles que nous ne surmontions quelque jour...

-- Renoncez à moi, Raymond, renoncez à toute espérance...

-- Mais cela est impossible, vous dis-je... cela est au-dessus de mes forces.

-- Mon Dieu, murmura-t-elle, comment le persuader ?

Elle le regarda, les yeux pleins de larmes.

-- Raymond, vous ne doutez pas de mon amour ?

-- Oh ! Suzanne, que dites-vous là ?

-- Mon plus grand bonheur, mon plus grand orgueil serait de porter votre nom... d'être votre femme... et cependant, cela ne sera pas, cela ne sera jamais.

-- Serait-ce donc de mon côté, du côté de ma famille, que viendrait l'obstacle ? Que savez-vous ?... Parlez !...

Elle lui mit la main sur les lèvres.

-- Taisez-vous, Raymond. Je serais fière d'entrer dans votre famille.

-- Alors, je ne comprends plus, fit-il brisé par l'émotion.

-- Oui, dit-elle très bas, il aurait mieux valu ne pas nous rencontrer et ne pas nous aimer... Dieu aurait été plus clément en ne le permettant pas, car vous allez souffrir... Quant à moi, je suis habituée à la souffrance... Je ne me souviens pas d'avoir jamais été heureuse... d'un bonheur qu'une arrière-pensée n'empoisonnait pas... Et je vous demande pardon pour tout ce que vous souffrirez à cause de moi, Raymond, car c'est ma faute... vous m'aimez parce que je suis belle, et vous serez malheureux parce que vous m'aimez...

Elle ne retint plus ses larmes.

-- Et vous ne me laissez pas même l'espoir qu'un jour, si lointain qu'il soit, vous m'appartiendrez, Suzanne ?

-- Pas même l'espoir !

Raymond se laissa tomber sur une pierre, et mit sa tête dans ses mains. Ses doigts voilaient ses yeux. Il resta là, ainsi, longtemps, comme endormi.

Suzanne, debout, le regardait, essuyant ses yeux du coin de son mouchoir, pendant que son cœur était soulevé par des sanglots.

Alors, elle fit ce qu'il avait fait, lui, quand il l'avait surprise dans son sommeil...

Ses lèvres effleurèrent le front du jeune homme.

Et celui-ci entendit une voix -- c'était sans doute une voix d'ange, car elle semblait venir du ciel --, qui lui disait :

-- Je vous aime, Raymond... Et je ne serai jamais à un autre qu'à vous !...

Et comme il restait immobile, ses larmes redoublant, elle s'éloigna très vite, parce qu'elle se sentait troublée, parce qu'elle se sentait faible devant ce désespoir d'enfant... parce qu'elle sentait qu'elle n'aurait plus de force pour résister...

Elle disparut et Raymond, assis sur la pierre, pleura.

XXI

Trois jours après avoir fait ses cruelles confidences à Laroque, Jean n'avait pas encore trouvé l'occasion d'obtenir la preuve qu'il cherchait.

« M. Laroque, se dit-il, doit être bien fâché contre moi. Je lui écrirai demain. »

Le soir, après dîner, il retourna à la banque. Un travail supplémentaire devait l'y retenir une partie de la nuit.

Il était dix heures quand il entra dans la maison du boulevard Haussmann, où étaient installés les bureaux de sa caisse.

Il monta droit à son cabinet et s'y enferma. Il y avait, ce soir-là, en caisse, un million deux cent mille francs en valeurs, en billets de banque et en or. Surtout en billets et en rouleaux de cinq cents et de mille francs. Rarement la caisse conservait par248eille somme.

Deux gardiens couchaient, quand il le fallait, l'un dans un petit cabinet précédant la pièce où se trouvait la caisse, l'autre près de la caisse : le premier se nommait Béjaud, le second, Brignolet.

C'étaient deux hommes robustes, âgés d'une quarantaine d'années, anciens soldats, point ivrognes, sur la probité desquels on était habitué à compter.

-- Brignolet, dit Guerrier, en entrant, comme je vais rester ici toute la nuit, vous coucherez dans le cabinet de votre camarade Béjaud.

-- Bien, monsieur Guerrier. Si vous avez besoin de l'un de nous, vous n'aurez qu'à nous appeler, sans vous déranger. Nous avons le sommeil léger.

-- J'ai des cigares ?

-- La boîte est dans le placard, près de la caisse.

Guerrier n'avait qu'une passion, un défaut : le cigare.

Il s'assit à son bureau, et pendant une heure ou deux travailla sans relâche.

Un grand silence régnait autour de lui. On entendait seulement, derrière la porte, le ronflement égal, régulier, sonore, des deux gardiens, qui dormaient côte à côte.

Un peu fatigué, Jean posa sa plume et se leva.

Il rêva.

« Ma vie à qui m'apprendra la vérité ! », murmura-t-il.

Il secoua la tête, comme pour dissiper ces visions et alluma un cigare.

Il fuma pendant quelques minutes, puis le jeta, l'écrasant d'un coup de pied, en alluma un second, qu'il fuma, puis jeta aussi.

« D'où diable viennent ces cigares ! Ils sont exécrables ! » dit-il.

Il fit encore cinq ou six tentatives en tirant chaque fois quelques bouffées et ne les achevant pas. Alors, il y renonça, se remit au travail, eut besoin d'ouvrir la caisse pour y prendre des papiers, revint à son bureau, et resta là, penché sur ses livres.

Tout à coup, il passa la main sur son front.

« C'est bizarre, comme j'ai la tête lourde, dit-il, mes yeux se ferment malgré moi, et je ne vois plus clair ! »

Il tenta de vaincre cet assoupissement, se leva de nouveau, mais chancela sur ses jambes et retomba dans un fauteuil.

Il conservait cependant toute sa présence d'esprit. Cette torpeur ne gagnait que ses nerfs et non son intelligence.

Il comprit qu'il aurait beau se débattre, qu'il allait dormir. Il eut la vague sensation d'un danger qui le menaçait, aperçut la caisse restée entrouverte, cria :

-- Béjaud, Brignolet !

Personne ne répondit. Les gardiens ronflaient.

Et Jean Guerrier ne cria pas une seconde fois. Presque couché dans le fauteuil, les jambes allongées, il s'était endormi...

Depuis des heures, le jeune homme dort, dans la même posture fatigante ; les deux mains pendant inertes, par-dessus les bras du fauteuil, le corps est affaissé comme s'il avait été frappé d'une blessure mortelle.

Cependant, ce sommeil prend fin... Il se lève... Il est debout, marche vers son bureau.

-- Dieu que j'ai mal à la tête ! murmure-t-il. Je suis sûr que ce sont ces cigares !...

Il fait, de long en large, quelques pas pour se dégourdir, et tout à coup, dans ses allées et venues, se trouve en face de la caisse... Elle est entrouverte, comme il l'a laissée...

Un geste instinctif, bizarre, irraisonné, lui fait porter la main là et l'ouvrir tout à fait.

Et il pousse un cri terrible, un cri épouvanté... La caisse est vide...

Il croit avoir mal vu, se penche, regarde !... Il ne s'est pas trompé. Elle est vide...

Encore là, dans un coin, quelques paquets de dossiers qui n'ont d'importance que pour M. de Terrenoire et qui n'ont pas attiré l'attention...

Mais les valeurs ont disparu.

Les paquets de billets de banque, les rouleaux de mille et de cinq cents francs, tout a disparu, comme les valeurs !

-- Au secours ! Au voleur ! à moi ! crie le malheureux.

Ses cheveux hérissés, les poings en avant... il s'élance vers le cabinet où dorment les gardiens, mais quand il est rentré là, il recule et s'arrête.

Un autre cri sort de sa gorge, étranglée par le saisissement, l'affolement que produit sur lui le spectacle qu'il a devant les yeux.

-- À l'assassin ! au secours ! à l'assassin !

Dans ce cabinet, il y a deux lits de sangle, qu'on replie pendant le jour et qu'on range dans un coin.

Sur un de ces lits, un gardien, Béjaud, dort et ronfle, n'entendant même point les cris de Jean Guerrier... il dort les bras sur la couverture, et celle-ci rabaissée machinalement parce que la nuit est chaude, découvre sa chemise de grosse toile, entrouverte sur sa poitrine velue.

L'autre lit est renversé et les draps traînent dans une large mare de sang.

Brignolet, le second gardien, gît là-dessous sans mouvement, la figure grimaçante, les yeux vitreux, la bouche découvrant les dents, un poing crispé autour d'un des montants du lit, et la gorge ouverte par une horrible blessure... Mort !

-- À l'assassin ! à l'assassin ! râlait Guerrier.

Et, comme pris de folie, il se jette sur le lit de Béjaud, secoue celui-ci de toutes ses forces, frappant, appelant.

-- Malheureux, malheureux, réveille-toi, regarde !

Béjaud s'éveille, à la fin, se frotte les yeux...

Ce qu'il voit, d'abord, c'est le caissier qui le tient par les épaules, qui le tient à la gorge.

Il ne comprend pas et se croit en faute...

-- Ah ! pardon, excuse, monsieur Guerrier, vous m'avez appelé... et je ne vous ai pas entendu..., dit-il, embarrassé...

Mais Guerrier s'éloigne, démasque le corps de Brignolet et le lui montre d'un geste.

Et Béjaud croit rêver.

Sa forte figure osseuse, colorée, devient d'un gris sale. Il détourne les yeux.

-- Brignolet ! Brignolet !

Il ne sait dire que cela.

Il saute hors du lit, s'habille en toute hâte, prend le cadavre dans ses bras, cherche la place du cœur...

-- C'est fini... il est déjà froid !

Tout à coup, il se relève, et, tourné vers Guerrier :

-- Et la caisse ?

-- On a volé plus d'un million !...

-- Malheur ! malheur ! dit l'homme en s'effondrant sur son lit. Et je dormais, moi, je dormais tranquillement... Et pendant ce temps-là...

Une réflexion lui vint, et regardant Guerrier :

-- Vous n'étiez pas là ? Vous venez de rentrer ?

-- J'étais là. Je ne suis pas sorti. Je me suis endormi dans mon fauteuil. Je n'ai rien entendu, comme vous... Et c'est en me réveillant que j'ai tout découvert.

-- Vous dormiez ? Nous étions donc ensorcelés !... Pauvre Brignolet ! Et sa femme ! Son enfant ! Qu'est-ce que tout cela va devenir ?

Cependant, peu à peu, Guerrier reprenait son sang-froid, le premier moment d'épouvante passé.

-- Courez prévenir monsieur de Terrenoire, dit-il ; en passant, réveillez le concierge, et envoyez-le au poste de police. À cette heure, il n'y a personne au bureau du commissariat, mais l'officier de paix, s'il est là, ou le chef de poste, connaît l'adresse du commissaire de police et l'enverra chercher. Allez vite ! Gardez le secret et recommandez au concierge de ne rien dire de tout cela. On l'apprendra trop tôt. Allez, Béjaud, prenez une voiture, mon pauvre garçon...

Le gardien sortit, se lamentant toujours.

Jean Guerrier était rentré dans son cabinet. Il essayait de remettre un peu d'ordre dans ses idées, mais il y avait un bourdonnement dans sa tête.

Un quart d'heure, une demi-heure se passa, puis il releva la tête. Il venait, dans le grand silence qui régnait, de percevoir le roulement d'une voiture s'arrêtant devant la banque. La lourde porte s'était ouverte, puis refermée avec un bruit retentissant. Des pas précipités firent résonner l'escalier. Une clé grinça dans la serrure.

On entrait, on traversait le vestibule, la salle d'attente du public. Les portes s'ouvraient et se refermaient avec violence. Ce ne pouvait être que M. de Terrenoire.

Lui seul, avec Guerrier, possédait une clé.

Et c'était lui, en effet.

Il accourait, pâle, bouleversé, la figure décomposée. Quand il vit Guerrier, il se précipita vers lui, en ouvrant les bras, et il eut un cri de tendresse et de douleur à la fois.

-- Mon pauvre enfant, dit-il, mon pauvre enfant, on pouvait te tuer, toi aussi !...

Alors, Guerrier, remué jusqu'au fond de l'âme, se rappela sa jalousie, ses atroces pensées.

Et il se disait, pendant que cet homme, oublieux de la catastrophe qui le frappait lui-même, l'étreignait dans ses bras, ne craignant que pour lui :

-- Ai-je donc rêvé ?

Le banquier alla vers la caisse, y jeta un coup d'œil.

-- Volé, dit-il. Ils ont pris jusqu'au dernier rouleau. Et vous étiez là, Guerrier ?

-- Je dormais dans ce fauteuil. J'avais été pris d'un irrésistible besoin de sommeil. Ça a été plus fort que mon énergie, que ma volonté, que mon raisonnement... Je me rappelle que, lorsque je sentis que je m'endormais, j'appelai machinalement Brignolet et Béjaud... M'ont-ils répondu ? Je l'ignore... C'est tout ce dont je me souviens !...

-- Si vous vous étiez réveillé, c'en était fait de vous, Jean.

-- Qui sait ? J'aurais crié ! Béjaud serait venu.

-- Oh ! les assassins n'étaient peut-être pas seuls...

Terrenoire entra dans le cabinet des gardiens et se pencha sur le cadavre de Brignolet.

-- Quelle horrible blessure ! murmura-t-il. Il a dû expirer sans pousser un cri...

Ils revinrent à la caisse et se dirigèrent vers les bureaux, car plusieurs personnes arrivaient.

C'étaient deux gardiens de la paix, précédant le commissaire de police du quartier, M. Lacroix, un homme à figure souriante, aux favoris blonds, aux yeux bleus.

M. Lacroix, commissaire de police à Versailles, en 1872, fut appelé le premier à instrumenter contre Roger Laroque, à Ville-d'Avray. Étrange coïncidence, ce magistrat, nommé à Paris depuis deux ans à peine, allait avoir à instrumenter contre l'ancien caissier de Laroque.

Son secrétaire, un grand garçon maigre, au visage froid et intelligent, arriva presque aussitôt, et, presque en même temps que lui, un agent nommé Chambille, expédié par un brigadier de service.

Chambille, sans être ni un Corentin ni un Lecoq, avait une certaine réputation d'habileté -- il méritait cette réputation, mais il devait son habileté peut-être à son extérieur.

Nul ne se doutait, en le voyant, qu'on se trouvait en face d'un des inspecteurs de la Sûreté.

Il avait l'air, avec sa force bourgeonnante et enluminée, avec son gros ventre, ses larges épaules et son air paterne, d'un excellent bourgeois.

Quand tout ce monde fut dans le cabinet de Jean Guerrier, M. Lacroix se fit répéter par le jeune homme ce qui s'était passé et comment il avait découvert le vol du million et l'assassinat de Brignolet.

Jean Guerrier raconta ce qu'il savait.

-- Avant de commencer mes constatations, dit le commissaire de police, avant même d'examiner le cadavre du gardien assassiné, veuillez, monsieur Guerrier, me permettre quelques questions indispensables pour la clarté de notre enquête.

-- Parlez, monsieur, je suis prêt à vous répondre, dit le jeune homme avec empressement.

-- Vous êtes entré dans votre caisse à dix heures ?

-- À dix heures, en sortant de chez moi.

-- Et à quelle heure vous êtes-vous endormi ?

-- Quelques instants après minuit.

-- Est-ce que ce sommeil lourd, cet accablement général de toutes vos facultés, vous prend quelquefois ?

-- Jamais. J'ai le sommeil très léger. Et je dors très peu. Je suis rarement couché à minuit, et à six heures, été ou hiver, je suis debout.

-- Hier, dans le jour, vous êtes-vous senti indisposé ?

-- Non. C'est vers minuit seulement, et après avoir fumé, que je me suis alourdi.

-- Vous n'avez pas l'habitude de fumer des cigares ?

-- Au contraire. Je ne fume même que cela. Je les aime très forts et jamais je n'en ai été incommodé.

-- Votre abattement soudain reste donc pour vous une chose incompréhensible ?

-- Incompréhensible. C'est le mot...

M. Lacroix réfléchit un instant, puis changeant d'idée :

-- Passons dans le cabinet des gardiens, dit-il.

MM. Lacroix et Chambille comprirent, d'un coup d'œil, la scène qui avait précédé l'assassinat.

-- Brignolet n'a pas été surpris dans son sommeil, dit l'agent. C'est visible. L'état du lit, les draps déchirés, la chemise de la victime en lambeaux, tout prouve la lutte.

MM. Lacroix et Chambille allaient, venaient, ouvraient, fermaient, pénétraient d'une pièce à l'autre. Chaque fenêtre fut visitée, aussi bien celles du boulevard Haussmann que celles de la cour... Elles étaient intactes et closes.

Ils revinrent au vestibule, examinèrent attentivement les serrures -- car il y en avait deux ; une serrure ordinaire et un verrou de sûreté -- ce qui nécessitait deux clés, par conséquent.

Elles n'offraient, ni l'une ni l'autre, aucune trace d'effraction.

M. Lacroix interrogea Guerrier :

-- Vous étiez-vous enfermé, la nuit, pour travailler ?

-- C'est mon habitude.

-- Et qui a ouvert cette porte, ce matin ?

-- Monsieur de Terrenoire, que j'avais fait prévenir.

Le magistrat se tourna vers le banquier :

-- Avez-vous senti quelque résistance en mettant la clé dans la serrure ? La porte était-elle ouverte, ou fermée ?

-- Elle était fermée, et je l'ai ouverte sans rien remarquer.

-- Personne autre que vous et votre caissier ne possède les clés des bureaux et de la caisse ?

-- Personne. Béjaud et Brignolet, qui sont les deux gardiens, couchaient ici, enfermés.

-- Le voleur est entre mes mains, dit M. Lacroix. Ce n'est donc pas de lui que nous nous occuperons. Ici, l'affaire me paraît plus mystérieuse -- ou, si l'on veut plus simple, ajouta-t-il d'un ton singulier.

Ce mot, Chambille seul l'entendit, et il murmura :

-- Tiens, tiens ! monsieur Lacroix me paraît avoir la même idée que moi !...

Le commissaire revint au cabinet de Guerrier et examina la caisse.

-- Avouez, monsieur, ne put s'empêcher de dire M. Lacroix, que s'endormir auprès d'une caisse ouverte, dans laquelle, en plongeant la main, on peut prendre plus d'un million, est d'une imprudence sans égale...

-- Je vous ai dit, monsieur, que je m'étais endormi si brusquement que je n'avais pas eu le temps d'appeler les gardiens...

-- C'est bien, c'est bien, dit sèchement M. Lacroix. Mon secrétaire a pris note de vos déclarations. Elles sont écrites. Inutile de les renouveler.

Guerrier se troubla et pâlit. Il chercha des yeux M. de Terrenoire. Celui-ci était pâle également. Alors, le jeune homme s'écria, d'une voix vibrante :

-- Quel infâme soupçon avez-vous ? Monsieur de Terrenoire, regardez-les donc ! Ils m'accusent... moi !

Et l'indignation faisait trembler ses lèvres.

Le banquier tressaillit et s'empara vivement de ses mains, qu'il serra longuement dans les siennes.

-- Monsieur Lacroix, dit-il, il est impossible que vous ayez eu cette pensée... Ce serait de la folie !... Je me porte garant de sa probité...

Le magistrat eut un geste de surprise -- et en même temps, il échangeait un coup d'œil avec Chambille -- évidemment, ils continuaient à s'entendre.

-- Pardonnez-moi, monsieur de Terrenoire, dit-il froidement, de ne pouvoir répondre aussi formellement que vous m'en priez.

-- Votre refus est une insulte, dit Guerrier avec violence, faisant un mouvement en avant.

-- Du calme, monsieur. Je n'ai pas l'intention de vous offenser, et je vous prie de vous reporter à ce que je vous ai dit... Je vous ai accusé d'imprudence d'abord. Où est l'injure et n'avez-vous donc pas été imprudent ? J'ai dit ensuite que mon secrétaire avait pris note de vos déclarations. C'est mon devoir, monsieur, je ne suis pas ici pour autre chose, et vous ne pouvez vous en formaliser...

Le magistrat avait raison. Guerrier et Terrenoire le comprirent. Ils ne répondirent pas. Lacroix ajouta :

-- Vous avez donc tort de vous fâcher. Et vous me permettrez de trouver bien étrange la facilité avec laquelle vous avez pensé que je pouvais vous croire coupable !...

Cela était sans réplique.

Guerrier en fut écrasé. Il ferma les poings avec rage et ses joues s'empourprèrent.

-- Du calme, mon enfant, du calme ! fit le banquier.

M. Lacroix fit signe au gardien Béjaud de s'approcher. L'homme obéit, un peu troublé, sans doute encore impressionné par l'horrible mort de son camarade.

-- Racontez-nous ce qui s'est passé ! fit le commissaire.

-- Et comment diable voulez-vous que je vous le raconte ? fit-il brusquement. Est-ce que j'en sais mot ? C'est monsieur Guerrier qui m'a réveillé -- il peut le dire -- même que, croyant être en faute, je lui faisais des excuses. Alors, il m'a montré le cadavre de... de ce pauvre Brignolet. Et voilà ! Ah ! coquin de sort, un si brave homme !

-- Et il s'est soutenu une lutte mortelle auprès de vous, et l'on a pu assassiner un homme dont le lit était si près du vôtre que vous l'auriez touché en allongeant le bras -- et vous n'avez rien entendu ?

-- Je le jure !

Le commissaire de police haussa les épaules.

-- C'est invraisemblable.

-- Alors, monsieur, répliqua brusquement le gardien, dites tout de suite que c'est moi qui ai égorgé Brignolet. Ça vous épargnera de la besogne.

Le magistrat ne répondit pas à cette boutade et s'entretint quelques instants avec Terrenoire, prit la désignation des valeurs soustraites, les numéros, etc., tout ce qui pourrait mettre sur leurs traces, monta dans le cabinet particulier où Béjaud et Brignolet avaient leurs malles, visita ces malles minutieusement, fit sonner les briques du carrelage, en soulevant même quelques-unes sous lesquelles semblait exister un vide, laissa deux gardiens de la paix dans le bureau de la caisse, et partit en priant M. de Terrenoire et les autres de quitter les lieux.

-- La justice est obligée de se substituer à vous, monsieur, dit-il poliment au banquier. Jusqu'à demain, vos bureaux devront rester fermés.

-- Comme il vous plaira, monsieur, dit le banquier avec accablement. Un jour d'interruption dans mes affaires ne rendra pas pour moi la catastrophe plus grande.

Tous sortirent, excepté les sergents de ville.

Alors, Chambille disait à Béjaud, en lui passant la main sous le bras et en l'entourant de sa ligotte *(1) *, prestement, sans même que l'autre s'en aperçût :

-- Eh bien ! vieux, nous allons donc faire route ensemble, comme deux camaros ?

Béjaud fit un brusque soubresaut. Il était blême ; il fut pris soudain d'un tremblement convulsif.

-- Mais non, vous vous trompez, je ne vais pas avec vous.

-- Tu es sûr ?

-- On peut avoir besoin de moi, ici.

Chambille se pencha à son oreille.

-- Pour y achever la besogne de cette nuit ?

Le tremblement de Béjaud atteignit ses jambes.

Il flageola et Chambille le retint.

-- Quoi ? Que dites-vous ? Est-ce que par hasard, vous allez m'accuser ?... Ah ! mon Dieu !...

-- Je ne t'accuse de rien. Seulement, nous avons besoin de toi au Dépôt. Voilà tout.

-- En d'autres termes, vous m'arrêtez.

-- Oui, provisoirement.

-- Vous emmenez cet homme ? demanda Terrenoire.

Il était surpris, et comme mécontent.

M. Lacroix lui parla à voix basse :

-- Il me paraît difficile qu'il ne soit pas complice du vol, aussi bien que de l'assassinat. Tout me paraît louche dans sa conduite. Je suis obligé de m'assurer de sa personne. La négligence de certaines précautions a empêché quelquefois nos enquêtes de réussir.

-- Je dois vous dire que, depuis qu'il est à la banque, je n'ai qu'à me louer de sa probité et de son attachement.

-- D'où sortait-il ?

-- Du service militaire.

-- Et il était chez vous depuis longtemps ?

-- Depuis une quinzaine d'années. C'est un fort brave homme, très doux, ne se grisant jamais. S'il était possible de le laisser en liberté, je crois pouvoir répondre de lui.

Mais Lacroix secoua la tête.

-- Nous verrons plus tard. En ce moment, non.

Il salua M. de Terrenoire et s'approchant de Guerrier :

-- J'espère, monsieur, que vous ne m'en voulez pas et que vous ne me tenez pas rancune d'un malentendu ?

-- Non, certes ! dit le jeune homme avec élan.

Ils se serrèrent la main.

Chambille les regardait de loin, du coin de l'œil.

-- Savez-vous quel est cet homme, que nous venons de laisser libre ? demanda le magistrat au policier.

-- C'est le caissier de monsieur de Terrenoire, répondit Chambille.

-- C'est aussi l'ancien caissier de Roger Laroque !

Quelques heures ne s'étaient pas passées que tous les amis ou habitués des fêtes de Terrenoire connaissaient la catastrophe.

Terrenoire avait envoyé chez Mussidan, dès la première nouvelle du meurtre et du vol, mais le comte était parti la veille de Paris, pour une de ses terres, en Sologne. Le banquier avait lancé une dépêche aussitôt. Mussidan devait être en route. On l'attendait dans l'après-midi.

De lui dépendaient l'honneur et la vie de Terrenoire.

Le comte était extrêmement riche et dépensait à peine le tiers de ses revenus. Lui seul pouvait sauver le banquier.

Et celui-ci tremblait un peu, bien qu'il fût certain de l'amitié du comte.

Dans le salon de Mme de Terrenoire, la tristesse régnait. On causait à voix basse.

Aux amies qui entraient et venaient lui serrer les mains, elle ne répondait même pas, remuant seulement les lèvres et n'ayant point la force d'articuler des paroles.

À l'autre bout du salon, debout près d'une fenêtre, un homme se tenait qui devait être profondément affecté du malheur qui atteignait cette maison, car il était très pâle et par-dessus les hommes et les femmes qui étaient devant lui, son regard ardent, lumineux, troublant, allait chercher le visage d'Andréa.

L'homme, c'était Luversan.

Mme de Terrenoire ne fuyait pas ce regard, elle le soutenait, au contraire, liée à lui et se sentant comme enlevée et fondue en lui.

Un à un, ceux qui étaient là étaient partis ; elle n'avait retenu personne.

Un homme seul resta ; Luversan, toujours debout, là-bas, dans son immobilité de statue.

Et quand il n'y eut plus qu'eux seuls, ces deux êtres ne cessèrent point de se regarder, plongeant dans l'âme l'un de l'autre.

Tout à coup, Luversan, lestement, s'avança vers elle.

Elle se dressa, comme menacée d'un danger ; sur son visage passa la crispation d'une atroce terreur. Elle étendit les bras.

Luversan prit une de ses mains et la porta à ses lèvres, sans baisser les yeux, la regardant encore, étrangement.

-- Je vous aime, dit-il.

Et ce fut le seul mot qu'il prononça.

Il s'éloigna, et Andréa retomba sur le canapé, faisant un geste fou, autour de sa tête, comme pour écarter un horrible cauchemar.

XXIII *(1) *

Le jour même, Mussidan arriva.

Terrenoire et lui s'enfermèrent dans un cabinet et restèrent longtemps ensemble.

Le banquier commença par lui faire le récit du drame qui s'était passé boulevard Haussmann.

Après quoi, il aborda la question financière.

Outre le vol de douze cent mille francs, il y avait la débâcle de la Bourse.

À chaque instant, des nouvelles venaient de la Bourse, où l'émotion était indescriptible.

Terrenoire ne cacha rien à Mussidan.

-- La situation est désespérée, dit-il, car, outre les pertes énormes que je prévois et qui sont le résultat de la situation de la Bourse, il y a le vol dont je suis victime et le million en caisse était destiné à des remboursements qui devaient se faire aujourd'hui. La faillite pour moi semble inévitable, si tu ne me viens en aide, car, demain, dès que mes bureaux seront rouverts, je m'attends à des retraits de dépôts nombreux, arrivant de tous côtés, auxquels il me sera impossible de faire face, et qui aggraveront encore mes embarras.

Mussidan était assis et l'écoutait distraitement.

Il ne l'avait pas interrompu une seule fois.

Terrenoire, malgré ses efforts pour garder son sang-froid et son calme, était fiévreux et agité.

Il regardait son ami, attendant, de ce qu'il allait dire, un arrêt de vie ou de mort.

-- Cela est fort triste et fort inattendu !

-- Voilà tout ce que tu trouves pour me plaindre ? fit Terrenoire, surpris. Je sais que peu t'importe la perte que je fais et que cependant tu partages, car tu es riche... mais je n'ai pas la même fortune que toi... c'est moi qui suis frappé, et non toi, car si nous sommes associés de fait, puisque c'est avec tes ressources que j'ai fondé notre banque, je suis seul en nom, et supporterai seul le déshonneur de la faillite...

-- Tu étais trop heureux, vois-tu, dit Mussidan d'un air étrange, tu as tenté Dieu... Oui, trop heureux... tu t'es laissé enivrer... Tout te réussissait... La fortune te souriait... Ta femme, belle, fière, triomphante, qui te faisait envier de tous tes amis, a mis la paix dans ton foyer domestique... Ta fille est un ange de grâce et de beauté... Qui ne l'adorerait ? Toi, tu es gai, heureux et bien portant... Tu te laissais vivre... Un seul homme n'est pas capable de supporter tant de bonheur !...

Terrenoire l'écoutait saisi.

Jamais Mussidan ne lui avait parlé de la sorte.

Que se passait-il donc dans cette âme ?

D'où venait cette ironie ?

-- Ainsi, tu me refuses ?

-- Tous mes capitaux sont engagés, dit le comte -- pâle et détournant les yeux -- je ne puis disposer, à l'heure présente, que de quelque cent mille francs. Cela ne peut suffire. Je le regrette. Je suis au désespoir. Mais ce coup est si inattendu...

-- C'est bien, fit Terrenoire, très bas, c'est bien, Mussidan, tu es libre. Je ne t'en veux pas. Je te remercie de m'avoir parlé comme tu viens de le faire. Adieu. Je vais retrouver ma fille et ma femme. Je leur avais dit que tu ne voudrais pas, sans doute, que la honte entrât dans notre maison, qui est un peu la tienne... Je vais leur apprendre -- oh ! sans rancune -- que, malgré ton désir, tu ne peux nous sauver.

Mussidan s'était levé brusquement.

Sa fille ! Un instant, la jalousie lui avait tout fait oublier.

Sa fille ! Mais c'était Diane qui serait la première atteinte par ce déshonneur !

Sa fille !... qu'il aimait tant, et qui justement lui inspirait sa jalousie du bonheur de Terrenoire !

Sa fille allait pleurer, et vivre pauvre, dans la gêne, le travail de tous les jours, la misère, pendant que lui, Mussidan, continuerait de traîner sa vie ennuyée à travers ses millions !...

« Malheureux ! se disait-il, à quoi penses-tu ? La honte entrerait par toi dans cette maison et t'en chasserait ! Et jamais plus tu ne pourrais revoir cette enfant que tu adores et qui emplit ta pensée ! »

Terrenoire s'en allait digne et triste.

Mussidan l'arrêta.

-- Pardonne-moi, mon ami, dit-il. Depuis quelque temps, je vis un peu comme un fou, ne sachant trop ni ce que je dis, ni ce que je fais.

Et il lui tendit la main.

Terrenoire hésitait.

-- Puisque je te demande pardon ? fit Mussidan.

Ce dernier mot vainquit Terrenoire. Toutefois, il lui dit :

-- Tu m'avais refusé si durement, mon ami, que s'il ne s'agissait que de moi, et non de ma femme, et de ma fille, je refuserais à mon tour.

Ils s'assirent de nouveau l'un en face de l'autre. Ils causèrent, et leur entretien -- longtemps après -- finit sur ce mot, dit par le comte :

-- Tu peux disposer de ma fortune. Voici mes pleins pouvoirs. Sauve-toi d'abord, sauve ta femme, sauve ta fille. Nous compterons ensuite.

XXIV

Pendant que le banquier, allégé d'un poids énorme, renaissant à la vie, sortait pour se rendre à la Bourse et faire face à l'orage, Mussidan se faisait annoncer chez Mme de Terrenoire.

Bien que celle-ci fût souffrante, elle le reçut.

Mussidan s'avança vers elle et lui baisa la main.

-- Vous semblez tout joyeux, dit-elle, votre visage paraît comme éclairé. Qu'avez-vous ? Vous ne savez donc pas ce qui se passe ?

-- Je le sais.

-- Et voilà ce qui vous rend gai ?

-- Assurément.

-- Je ne comprends pas, dit-elle sèchement.

Elle se leva et fit quelques pas pour s'éloigner.

-- Vous avez la mémoire courte. Ne vous ai-je pas dit, l'autre soir, tenez, le soir même où vous donniez cette magnifique fête japonaise qui a fait courir tout Paris : « J'en suis presque à souhaiter une catastrophe afin qu'on ait besoin de moi, afin que la vie de Diane, de ma fille, dépende de moi, afin de lui venir en aide à ce point qu'elle soit forcée de m'aimer à égal de Terrenoire ! » Ne vous disais-je pas que j'étais jaloux de l'affection que cette enfant, qui est ma fille, portait à cet homme, qui n'est pas son père...

-- Plus bas, malheureux, dit Mme de Terrenoire, effrayée -- car Mussidan en ce moment d'exaltation, avait élevé la voix --, on pourrait nous entendre !...

Elle regardait autour d'elle, effarée.

-- Aujourd'hui, continuait Mussidan, je suis moins jaloux, parce que je viens d'acquérir un droit à son affection, un droit à sa reconnaissance. Il faut plus de deux millions pour sauver Terrenoire de la honte, du déshonneur, d'une faillite, du suicide. Ces deux millions, je les donne, je les donne à ma fille, je te les donne, Andréa... Je suis heureux aujourd'hui... Ah ! cela me pesait de ne rien faire pour elle, de n'avoir jamais rien fait... J'aurais voulu autre chose qu'un sacrifice d'argent... J'aurais voulu qu'elle eût besoin de ma vie, de mon sang... Qui sait ? Cela viendra peut-être...

Il avait de nouveau élevé la voix, joyeux, délirant, malgré les gestes d'Andréa... mais, tout à coup, il pâlit et Andréa, effarée, demi-morte, tomba sur un fauteuil.

Ils avaient entendu du bruit dans un salon voisin. Assurément, quelqu'un était là, qui avait écouté ce qu'ils disaient !...

Mussidan fit quelques pas dans la direction du salon et allait soulever la portière, quand il recula foudroyé.

Diane écartait cette portière et apparaissait soudain devant lui. D'une pâleur étrange et se soutenant à peine, elle fut obligée de s'arrêter et de s'appuyer. Elle chancelait. Un instant, une seconde -- moins peut-être -- il y eut entre elle et les deux autres une inexprimable horreur.

Mais elle montra un courage d'homme, cette enfant ; elle eut la sublime énergie d'essayer de sourire à Mussidan et à Mme de Terrenoire, et de paraître gaie, quand elle avait le cœur dévoré de honte, de colère, de dégoût...

Eux baissaient la tête devant la jeune fille, ainsi que des coupables attendant l'arrêt du juge. Ils ne vivaient plus.

-- Eh bien ! dit Diane, pourquoi me regardez-vous de la sorte ?... Vous êtes gentils !... Vous voyez que je suis toute défaite et vous ne me demandez même pas quel est le motif de mon émotion...

Mme de Terrenoire respira.

Quant à Mussidan, il se contenta, surpris, d'observer sa fille.

-- C'est vrai, dit Andréa, tu es pâle...

-- Je me suis trouvée mal dans le salon voisin, cela n'a duré qu'un instant ; j'ai eu un éblouissement et, si je ne m'étais retenue à un fauteuil, je serais tombée... Toutes ces mauvaises nouvelles... arrivant coup sur coup, m'ont troublé un peu la tête... Cela va mieux...

Et elle essayait de nouveau de sourire, mais une étrange fatigue s'était répandue sur ses traits, avec la couleur jaune terreuse des gens malades.

Mme de Terrenoire eut la folle espérance que Diane ne savait rien, n'avait rien entendu.

-- Ma pauvre enfant ! dit-elle tout à coup avec élan, n'aie plus de craintes. Ton père est sauvé !... Monsieur de Mussidan, avec une énergie vraiment royale, lui a laissé la libre disposition de sa fortune pour lui permettre de faire face à tous les remboursements... Remercie-le !... C'est à lui que nous devons de garder notre rang dans le monde, notre fortune -- et c'est à lui que ton père devra de garder son honneur sauf...

-- Vous avez fait cela, monsieur de Mussidan ? dit la jeune fille, dont la voix était profondément altérée.

-- Et je suis heureux, dit-il lentement, sans cesser de l'observer, de cette nouvelle occasion qui m'est offerte de vous prouver combien je vous aime, moi qui cependant ne suis rien pour vous, si ce n'est l'ami de votre père.

-- L'ami de mon père, oui, fit-elle, et elle répéta plus bas : l'ami de mon père ! C'est pour lui que je vous remercie, monsieur, et pour ma mère !...

-- Et aussi pour vous, n'est-ce pas mon enfant ?

Elle hésita. Elle semblait défaillir encore.

-- Oui et aussi pour moi, dit-elle faiblement. Je suis heureuse, très heureuse de ce que vous faites !...

Et, n'y tenant plus, elle éclata en sanglots, s'affaissa sur le parquet avant que Mussidan eût pu la retenir en proie à une violente crise de nerfs, mordant son mouchoir pour étouffer ses cris, se tordant les membres contractés, la gorge étranglée.

Mussidan, égaré, fou, se précipita sur elle, la prit dans ses bras, pendant que Mme de Terrenoire, terrifiée, n'avait même pas la force de bouger. Il répéta : « Elle sait tout. Elle a tout compris ! »

XXV

Depuis qu'elle avait fait à Raymond l'aveu de son amour, Suzanne était plus calme ; elle se montrait plus enjouée avec son père.

La saison des grands froids approchait. Des pluies torrentielles persistantes, détrempèrent la terre et rendirent impossibles les longues promenades.

Suzanne tuait le temps en jouant du piano et en lisant tous les ouvrages que son père lui apportait de Paris.

-- Tu ne t'ennuies pas ici ? lui demanda Laroque un soir qu'il l'avait surprise s'endormant sur sa broderie.

-- Mais pas du tout, et j'espère bien que nous y passerons l'hiver.

Laroque répliqua :

-- Ce serait un grand plaisir pour moi que de te voir admirée dans une société de gens distingués où ma fortune m'a permis d'être admis dès mon arrivée à Paris.

-- Pourquoi voulez-vous qu'on m'admire ? dit la jeune fille avec tristesse. Je me suis toujours sentie mal à l'aise auprès des étrangers, et pour vous dire vrai, je ne retrouverai toute ma gaieté que lorsque nous serons retournés là-bas, en Amérique.

Rien ne pouvait faire plus de plaisir à Roger Laroque que l'idée de quitter la France ; mais il avait encore tant de choses à faire avant de reprendre la mer.

Son enquête personnelle, n'aboutissait à rien. Le moment était venu pour lui de se confier à Tristot et Pivolot.

Un matin qu'il se disposait à prendre le train de Paris pour se rendre chez Guerrier, il croisa Raymond de Noirville.

-- Voulez-vous m'accompagner jusqu'à la gare ? demanda-t-il au jeune homme.

-- Volontiers, monsieur Farney. Il y a longtemps que je me proposais de venir vous voir. J'ai des renseignements à vous demander.

-- Tout à votre disposition. Nous causerons en chemin.

Laroque tenait avant tout à éloigner de sa maison le fils de l'homme qui avait été sa victime. « Ce garçon-là, se disait-il, a tout pour lui ; si Suzanne se prenait à l'aimer ! »

Son instinct de père l'avertissait du danger.

En route, Raymond lui demanda des renseignements sur l'Amérique du Nord. Il ne cachait pas son intention de quitter la France, malgré les succès qu'il avait déjà eus au barreau. Il voulait comparer la législation française avec celle des États-Unis, surtout au point de vue de la procédure. Il était d'avis qu'il y aurait plus de gloire à faire un bon ouvrage, utile à tous, que des plaidoiries passables utiles à quelques-uns.

On sait que Laroque était doué d'une grande pénétration. Sous ces projets de philanthropie prématurée, il devina une grande déception. Raymond de Noirville devait avoir au fond du cœur un profond chagrin : c'était pour s'étourdir et non pas seulement pour travailler, qu'il désirait s'expatrier.

-- Vous êtes bien jeune, dit William Farney, pour entreprendre une excursion qui exigerait le sacrifice des plus belles années de votre jeunesse.

-- L'étude m'a vieilli, monsieur, ou plutôt elle m'a donné une expérience rare pour mon âge. La profession d'avocat n'est pas sans déboires. Mon père l'exerçait avec éclat. Qui parle de lui, maintenant ? Qui se souvient d'une seule des causes célèbres auxquelles il a prêté le secours de sa parole chaude et convaincante ? Il n'était pas homme à plaider l'innocence d'un scélérat dont la culpabilité ne faisait aucun doute. Mais, il découvrait des circonstances atténuantes qui, parfois, lui permirent de sauver des têtes condamnées à l'avance. Quand il plaidait l'acquittement, c'est que sa conviction était faite. Il est mort au tribunal même en demandant grâce pour un assassin qui avait été son ami et que des revers de commerce avaient poussé au vol, puis au crime, conséquence du vol. Foudroyé par l'apoplexie, il n'a même pas su que ses dernières paroles avaient encore sauvé une tête...

-- Une tête de scélérat, dites-vous ? demanda Roger Laroque, dont le visage s'était couvert d'une pâleur cadavérique.

-- Hélas ! oui ! Du moins, je le crois. Du reste, ce malheureux qui s'appelait Roger Laroque et que le peuple a baptisé du nom de Roger-la-Honte, s'est échappé du bagne et, depuis, on n'a jamais plus entendu parler de lui. S'il avait pu prouver son innocence, il n'y aurait certes pas manqué.

Ce que Roger Laroque souffrait en entendant parler de lui par le fils de Lucien de Noirville, nous ne saurions l'exprimer.

Comme il aurait voulu pouvoir s'écrier :

-- Ne blasphémez pas, jeune homme. Le prétendu scélérat qui, hélas a hâté la mort de votre père, est innocent. En voici la preuve.

La preuve ! À qui donc pourrait-il la fournir, la preuve ? À Raymond de Noirville, fils de Julia, encore moins qu'à tout autre.

Ah ! l'horrible situation !

Roger donna au jeune homme tous les renseignements dont il avait besoin et lui offrit même de lui prêter le secours de sa bourse, pour son voyage.

Raymond refusa ce concours. Il n'était pas riche, mais son intention était de vivre sans aucun luxe.

-- Le travail, ajouta-t-il, est encore ce qu'il y a de moins coûteux au monde.

-- Et quand partez-vous ? demanda Farney.

-- Le plus tôt possible : le temps de préparer ma mère à cette séparation, d'autant plus cruelle pour elle que mon frère, Pierre, est également décidé à quitter la France. Il a le goût des voyages et nourrit l'ambition de participer à une mission géographique.

XXVI

Il y avait à peine une heure que MM. Lacroix et Chambille avaient quitté la banque Terrenoire, quand deux hommes se présentèrent à la porte d'entrée des bureaux et frappèrent vigoureusement, pour se faire ouvrir.

L'un des gardiens de la paix se présenta.

-- On n'entre pas. Les bureaux sont fermés, dit-il. Que désirez-vous ?

L'un des deux hommes déplia une lettre sans prononcer une parole, et la fit passer sous le nez du sergent de ville, lequel s'inclina, après avoir reconnu le timbre de la préfecture et la signature du chef de la police de sûreté.

Ces deux personnages étaient Tristot et Pivolot. Ils n'étaient point parents, et cependant, par une bizarrerie de la nature, ils se ressemblaient comme s'ils eussent été frères. Grands, maigres, dégingandés, osseux, les jambes démesurées, la figure pointue et sans barbe, les cheveux grisonnants coupés ras, tels ils étaient.

Ils avaient l'air de deux employés jaunis sur les paperasses et ankylosés sur les ronds de cuir. Ils avaient à peu près le même âge, c'est-à-dire une quarantaine d'années environ.

Depuis longtemps la conformité de goûts, d'humeur, les mêmes bizarreries ; peut-être cette ressemblance, cet air de famille, les avaient rapprochés et avaient fait d'eux des amis inséparables.

Rentiers tous les deux, presque riches, indépendants, garçons, sans famille ni liaison, ils vivaient à leur guise, mais la vie leur eût paru sans doute monotone et lourde sans une étrange passion qui leur travaillait l'esprit à tous deux.

Ils avaient voulu faire la police, en amateurs, par goût. Peu à peu, cette idée était entrée profondément dans leur cervelle inactive. Ils désiraient travailler, mais pour eux, en amateurs, tout en essayant d'être utiles.

Les difficultés mêmes qu'ils rencontrèrent au début, chaque fois qu'ils se heurtèrent dans leurs enquêtes, à la police, au lieu de les arrêter, ne firent que les surexciter.

Les agents du quai des Orfèvres ne tardèrent pas à entendre parler d'eux et à les connaître.

Après avoir reçu de fortes admonestations, du chef de la sûreté, Tristot et Pivolot, en plusieurs circonstances, finirent par rendre de si réels services qu'on les écouta.

Ces deux étranges bonshommes étaient doués d'une pénétration singulière, d'un flair étonnant, d'un esprit d'observation très développé.

Par trois fois la police s'était égarée sur des fausses pistes, dans des affaires très graves et qui attiraient l'attention du public, et par trois fois c'étaient Tristot et Pivolot qui l'avaient sauvée d'un humiliant insuccès.

Depuis lors, libres de s'adonner à leur manie, ne craignant plus d'être arrêtés, en pleine enquête, par un ordre péremptoire de la préfecture, Tristot et Pivolot vivaient heureux. Seulement, ils s'étaient fait des jalousies et des inimitiés nombreuses à la préfecture.

Parmi ces jaloux et ces ennemis, le plus ardent, le plus implacable, certes, était le gros Chambille.

Tristot, un jour, l'avait dit à Pivolot :

-- Chambille est capable de faire couper le cou à un innocent pour nous donner tort et nous jouer un mauvais tour !

Aussi, chaque fois qu'ils savaient Chambille occupé d'une enquête -- et, étant connue son habileté, on ne le chargeait guère que des affaires les plus graves -- les deux compères redoublaient de prudence.

C'était entre eux et l'agent, une lutte sourde, où personne ne comptait les coups, à la vérité, mais qui n'en était pas moins redoutable, puisqu'elle se livrait sur un terrain dangereux et qu'elle avait pour enjeu la vie ou la liberté d'un homme, souvent d'un coupable, parfois d'un innocent.

Le gardien de la paix ayant lu la lettre, qui était un laissez-passer de la préfecture, s'effaça.

Tristot et Pivolot entrèrent, clignant les yeux, comme pour concentrer les rayons visuels sur tout ce qui les entourait, et ayant un léger et singulier mouvement de narines, comme s'ils avaient voulu aspirer une odeur de crime.

Les deux sergents de ville laissés auprès du cadavre par M. Lacroix avaient suffisamment vu et entendu, pendant la première enquête, pour mettre les compères au courant. Et, les prenant pour des agents secrets de la préfecture, ils ne refusèrent point de leur donner tous les renseignements possibles.

Tristot et Pivolot surent donc vite les principaux détails -- l'attitude singulière de Guerrier -- son irritation à certaines allusions du commissaire -- l'arrestation de Béjaud et les indices qui avaient amené cette arrestation.

Alors, sans se dire un mot, comme s'ils ne se fussent pas connus, ou plutôt pareils à des visiteurs qui, se rencontrant dans un monument ou dans un musée, entreprennent une promenade chacun de leur côté, Tristot et Pivolot, peu soucieux de la stupéfaction des sergents de ville, se séparèrent, se tournant le dos. Ils allaient à leur guise, ici où là, flairant et furetant suivant leurs inspirations.

Pendant qu'ils étaient là, le médecin commis par le commissaire de police arriva et fit l'examen du cadavre -- se réservant de pratiquer plus tard l'autopsie, s'il y avait lieu.

Le médecin constatait la mort, arrivée d'une façon foudroyante, à la suite de la section de la carotide. Il y avait eu une courte lutte ; des ecchymoses se voyaient aux avant-bras de la victime. La mort remontait à deux heures du matin environ.

Il signa, parapha, plia le rapport, demanda d'un ton indifférent si l'on savait qui avait fait le coup et s'en alla sans même attendre la réponse.

Après avoir examiné les serrures, la caisse, les malles de Béjaud et de Brignolet, les papiers, le toit, la situation des bureaux, de la maison, des chambres des domestiques, enfin après avoir tout vu, Tristot et Pivolot, prirent congé des agents, demandèrent au concierge l'adresse de Jean Guerrier, de M. de Terrenoire, de la femme de Brignolet et de celle de Béjaud ainsi que quelques renseignements sur les habitudes de vivre de Béjaud et de Brignolet.

Quand ils s'arrêtèrent au premier étage, occupé par Tristot, d'une maison de la rue de Douai leur appartenant et, quand ils furent installés confortablement devant deux tasses de chocolat qu'on leur servit aussitôt, il parut à certains signes qu'ils allaient enfin se décider à parler.

-- Quelle est votre opinion, monsieur Pivolot ?

Ces deux bizarres originaux ne se tutoyaient jamais et ne se parlaient qu'avec la plus extrême politesse, comme s'ils n'avaient pas mis à l'épreuve, de longue date, leur caractère débonnaire, et s'ils avaient craint qu'un froissement quelconque n'altérât leur amitié.

Pivolot mit quelque temps à répondre.

-- Mon cher monsieur Tristot, le coup est fait par un bonhomme qui nous donnera du fil à retordre. Et si nous ne le pinçons pas, ça ne sera pas Chambille qui le pincera. Je regrette, monsieur Tristot, de ne pouvoir vous exprimer une autre opinion. Puis-je connaître la vôtre ?

-- Exactement pareille, monsieur. Impossible de me prononcer avant quelques heures ; Chambille a une chance contre nous : l'arrestation de Béjaud...

-- Béjaud est-il complice ? Cela n'est pas certain.

-- Nous le saurons peut-être avant la fin de la journée.

-- Qu'avez-vous observé, boulevard Haussmann ?

-- Voici. Je passe sur les détails que vous connaissez qui sautaient à nos yeux et qui ont dû faire la joie de ce pauvre Chambille. Guerrier a prétendu qu'il s'était endormi brusquement, en laissant la caisse ouverte.

« Cela est vrai ! Autrement, en supposant même qu'il fût le voleur, pour écarter les soupçons, il aurait marqué la caisse de traces d'effraction. L'histoire de son sommeil est si invraisemblable, si incroyable qu'elle doit être véridique. Supposons qu'il soit coupable, comme l'en soupçonne monsieur Lacroix, comme beaucoup de choses le font croire. Que devait-il faire ? D'abord, rien ne lui était plus facile que de voler sans assassiner. Puis, le vol commis, la caisse refermée et sillonnée d'éraflures, rien ne lui était plus facile que de partir, comme il l'eût fait s'il ne s'était point endormi. Il est tellement incroyable qu'un assassin attende ainsi la justice, sans avoir une histoire toute prête, que je ne comprends pas monsieur Lacroix de s'être arrêté un instant à croire cette chose possible.

-- Et Béjaud ?

-- Béjaud, je le réserve. Je verrai plus tard. Que pensez-vous de ce que je viens de vous dire, monsieur ?

-- Sans être aussi affirmatif, je crois, comme vous, monsieur, que le coup a été fait en dehors... Et cependant rien ne le prouve. Toutefois, quelques indices m'ont frappé, qui me semblent se contredire entre eux. Par exemple, j'ai remarqué que le caissier devait être très agité, car il s'est promené dans son bureau de long en large assez souvent -- on voit des traces de pas, qui sont récentes, puisqu'il a plu seulement hier, vers neuf heures du soir et, que Guerrier est venu à la caisse vers dix heures. Pensait-il aux affaires de son patron, à ses affaires particulières ou à autre chose ? Je l'ignore. Mais l'agitation est évidente. Guerrier a voulu fumer. Il a allumé des cigares, il les a laissés s'éteindre, tant sa préoccupation l'obsédait, et les a jetés pour en rallumer d'autres. J'ai ramassé les cigares que monsieur Chambille a oubliés. Les voici.

-- J'ai fait la même observation, et j'ai remarqué, comme vous, la contradiction qui existe entre cette fièvre apparente et le calme d'esprit que dénote le fait suivant : monsieur Guerrier était venu à son bureau pour s'occuper, à la veille des versements importants, d'un travail de contrôle et de révision très aride qui nécessitait la concentration de son esprit et une entière liberté de son jugement. J'ai examiné les papiers épars sur son bureau. Ces papiers représentent la besogne accomplie la nuit par le caissier. Tout est en règle.

« Je n'y ai point vu d'erreurs. Il y a là un effort d'intelligence réel. Je ne crois pas un homme capable d'un pareil effort, cinq minutes avant de commettre le crime dont nous parlons. Donc, du côté des cigares, agitation, fièvre ; du côté du travail, des papiers et des chiffres, calme d'esprit, tranquillité, sang-froid. Donc, contradiction.

-- Après tout, s'il a allumé tant de cigares, c'est peut-être qu'il les trouvait mauvais !...

Et, cela dit avec philosophie, M. Pivolot choisit dans une boîte un de ces petits havanes délicieux de ceux qu'on nomme : Veni, vidi, vici...

-- Allons voir Guerrier, dit-il, nous le jugerons mieux.

Cependant, M. Lacroix avait transmis un rapport détaillé au parquet en même temps qu'il envoyait Béjaud au dépôt.

Puis, sans perdre une minute, il avait essayé de compléter son enquête. Dans la soirée, alors que ses renseignements étaient très complets, il fut appelé au parquet, où il eut une longue conférence avec le juge d'instruction, M. de Lignerolles, commis à cette affaire.

M. de Lignerolles ! Ce magistrat qui avait recommencé, à Versailles, pour Roger Laroque et Suzanne, la torture morale inaugurée par le policier Lacroix.

Toute la nuit qui suivit, deux hommes stationnèrent dans la rue de Châteaudun, devant les fenêtres de l'appartement habité par Jean Guerrier.

De ces deux hommes, l'un était Chambille.

Au matin, Chambille seul entra. L'agent qui l'accompagnait s'en alla au commissariat de police et revint presque aussitôt avec M. Lacroix, qui, sous son paletot, avait passé son écharpe tricolore.

Magistrats et agents montèrent.

XXVII

Lacroix frappa à la porte du logement. Une bonne vint ouvrir et introduisit les trois hommes.

-- Monsieur Jean Guerrier ?

-- Que faut-il que j'annonce à Monsieur ?

M. Lacroix déclina ses nom et qualité.

Un instant après, Guerrier arrivait, et, saluant :

-- Vous avez besoin de moi, monsieur, sans doute pour un supplément d'enquête ? Je suis à votre disposition.

-- Monsieur, dit le commissaire de police, je me vois dans l'obligation de vous arrêter.

Guerrier devint pâle, mais ne se troubla point.

-- M'arrêter ? Moi ? Quelle plaisanterie ?

-- Ai-je l'air de plaisanter ? dit froidement Lacroix.

-- Songez, monsieur, que c'est le déshonneur pour moi qu'une arrestation, dût-elle être reconnue injuste. On n'attente pas à la liberté d'un homme sans un motif grave.

-- Vos appréciations ne me touchent pas, dit le magistrat, avec un sourire. J'agis contre vous de par l'ordre du parquet. C'est monsieur de Lignerolles qui a signé le mandat d'arrêt.

-- Nous ne vivons pas, heureusement, à une époque où il soit défendu de s'élever contre un pareil abus d'autorité. Pour m'arrêter, il faut un motif. Et si je suis le caissier de monsieur de Terrenoire, si l'on a volé un million dans la caisse, ce n'est pas une raison pour me croire coupable.

-- Les raisons existent, monsieur.

-- Puis-je les connaître ?

-- Certes. Il ne m'appartient pas de vous les apprendre. Du reste, vous comparaîtrez aujourd'hui devant monsieur de Lignerolles, qui vous éclairera.

Guerrier haussa les épaules d'un air impatienté. Il paraissait fort triste et non surpris.

Lacroix le remarqua.

-- Je connais trop les hommes pour ne pas être sûr que vous vous attendiez à cette arrestation, dit-il.

-- Et vous ne vous trompez pas. Je m'y attendais.

-- Vous le voyez bien !

-- J'ai été prévenu, il y a deux heures, par deux personnes qui s'occupent de cette affaire que, très probablement, le parquet m'arrêterait.

-- Deux hommes ?

-- Tristot et Pivolot. Bizarres êtres, mais très intelligents et très fins.

Chambille n'avait pas dissimulé un geste de colère. Sa figure rouge était devenue blanche.

-- J'ai entendu parler de ces personnages, fit Lacroix avec dédain. En vous prévenant, ils vous ont tendu un piège grossier, dans lequel vous n'êtes pas tombé... Si vous aviez essayé de fuir, n'était-ce pas vous déclarer coupable ?... Vous n'auriez pas été au chemin de fer que l'on vous eût arrêté... n'est-ce pas Chambille ?

-- Assurément, monsieur Lacroix, dit le gros agent, c'est moi qui vous le dis...

-- Cependant, on pouvait entrer ici et en sortir sans que vous le remarquassiez, témoin Tristot et Pivolot, que vous semblez connaître et que vous n'avez pas vus.

Chambille se mordit les lèvres.

-- Êtes-vous prêt à me suivre ? demanda M. Lacroix.

-- Je suis prêt.

-- Bien. Avant de partir, cependant, je suis obligé de faire une perquisition dans votre appartement. Veuillez me précéder et me conduire dans toutes les pièces.

-- Laissez-moi prévenir ma femme et mon beau-père, qui ne s'attendent pas, eux, à une aussi fâcheuse nouvelle.

Le commissaire de police hésita.

Jean Guerrier le regardait avec un mélancolique sourire, et il dit avec une nuance de dédain :

-- Je vois que vos ordres sont très précis et que je passe à vos yeux pour un dangereux malfaiteur, puisque vous tremblez de me laisser seul. Je vous prie donc soit de m'accompagner, soit de me faire suivre par un de vos agents.

Mais, au moment où il allait sortir, suivi de Chambille, Marie-Louise et Margival, prévenus par la bonne de la présence de la police, entrèrent.

Marie-Louise se précipita vers Guerrier, mue par le pressentiment d'un malheur.

-- Que se passe-t-il ?... Que te veut-on ?

-- Ma chère enfant, dit le jeune homme, je suis forcé de me rendre à l'instant même au parquet, où l'on a besoin de moi... Ne te désole pas, ma chérie, je reviendrai bientôt. Toute cette affaire se présentant comme très mystérieuse, la justice va un peu à tort et à travers, et ne sait trop où donner de la tête.

-- Monsieur ! voulut interrompre le commissaire...

-- C'est mon opinion, dit froidement Guerrier.

Et, se tournant vers Marie-Louise :

-- Le parquet s'imagine que je suis coupable ou complice, et a ordonné mon arrestation.

-- On t'arrête ? dit Marie-Louise, en se jetant à son cou, comme pour le défendre.

-- C'est une folie ! dit Margival avec violence. Le parquet a perdu la tête.

-- Restez calmes, reprit Guerrier, imitez-moi.

« Ma chère enfant, aie l'obligeance d'aller prévenir M. de Terrenoire de ce qui arrive. Monsieur Margival, accompagnez-la, s'il vous plaît.

Ils se préparaient à sortir : Guerrier les retint d'un geste.

-- Tout à l'heure, quand la perquisition sera faite.

-- Une perquisition ?... Ici ?... chez moi ?...

Et Marie-Louise, anéantie, se laissa tomber sur une chaise... prise de faiblesse.

Margival la soutint dans ses bras, essaya de la réconforter ; mais elle éclata en sanglots.

La perquisition fut à peu près inutile.

Et ils allaient s'en aller, Chambille assez déconfit et mécontent, lorsque M. Lacroix, qui se trouvait alors dans la chambre particulière de Marie-Louise, voulut se faire ouvrir un petit meuble précieux incrusté de laque et d'ivoire, cadeau du banquier, où la jeune femme mettait sa correspondance.

Il y avait deux ou trois tiroirs fermés à clé.

Marie-Louise avait les clés sur elle.

Jean Guerrier fronça le sourcil.

-- Monsieur, dit-il, je souffre beaucoup de tout ce que je vois depuis un quart d'heure. Vos recherches restent infructueuses, et ce n'est pas dans ces petits tiroirs que vous trouverez le million que vous cherchez. Tout ce qui est ici appartient à ma femme. Veuillez respecter ces choses comme je les respecte moi-même. C'est souiller certaines intimités que d'y admettre un tiers.

-- Je regrette de ne pouvoir vous être agréable.

Et M. Lacroix, s'adressant à Chambille :

-- Allez prier madame Guerrier de vous donner les clés de ce petit meuble.

-- Monsieur, dit le caissier, très pâle, quand l'agent fut parti, il n'y a là que des lettres...

-- Je dois tout voir...

-- Des lettres, des souvenirs... toute l'histoire de notre mariage..

-- Si je ne trouve que cela, je n'emporterai rien... Mais il pourrait se faire qu'il y eût autre chose !

Chambille revint, apportant les clés.

Il finit, après avoir compulsé des paperasses, par rencontrer une liasse de lettres pliées ensemble par un cordonnet, et, dans le même tiroir, d'autres lettres, plus récentes, de la même écriture.

M. Lacroix courut à la signature tout de suite.

Ces lettres étaient signées : Terrenoire.

Il dénoua le cordon et en lut quelques-unes ; il y avait là une correspondance très intime, échangée entre la jeune femme et le banquier.

La plupart étaient datées d'avant le mariage ; cinq ou six, cependant, portaient une date ultérieure ; mais c'étaient, celles-ci, des billets assez laconiques, annonçant une absence momentanée, s'excusant, ou contenant des invitations.

-- C'est très bien ! murmura-t-il, on ne m'a pas trompé, et monsieur de Lignerolles aussi n'avait pas tort.

Il n'avait plus rien à chercher sans doute, car il referma les tiroirs.

Seulement, chose étrange, et qui arracha un geste de surprise à Jean Guerrier, ayant rencontré une liasse de factures acquittées de divers tapissiers, marchands de bibelots, d'objets d'art ou bijoutiers, Lacroix s'en empara.

-- Ces factures sont payées, ne put s'empêcher de faire observer Guerrier ; elles portent toutes le timbre de quittance. Je ne vois pas de quel intérêt elles peuvent être pour vous ?

-- D'un grand intérêt, monsieur ; vous devez me comprendre à demi-mot...

-- Non, je l'avoue.

-- Patience, vous comprendrez. Mais je n'ai plus rien à faire ici. Descendons.

-- Je vous suis.

Guerrier attira sa femme dans ses bras, lui mit un baiser sur le front, essayant de paraître gai, bien qu'il fût assailli de tristes pressentiments.

Marie-Louise pleurait.

Un instant, le caissier se rappela ses soupçons, qui l'avaient tant fait souffrir, et, devant ce désespoir profond, il doutait.

-- Est-il possible qu'elle dissimule à ce point ? Si elle me trompait, mon arrestation, en lui rendant la liberté, devrait la combler de joie ; aurait-elle la force de la cacher ?

Et, brusquement -- comme s'il eût rougi, dans le fond de son cœur, de l'avoir soupçonnée -- il l'embrassa derechef, longuement et passionnément.

Il serra la main de Margival et partit.

En bas, Lacroix arrêta un fiacre. Il y prenait place avec Chambille et Guerrier, lorsqu'un homme s'arrêta devant eux.

Cet homme n'était autre que William Farney, qui, inquiet de Guerrier, arrivait de Maison-Blanche.

Du premier coup d'œil, Roger avait reconnu le magistrat bourreau de Suzanne, l'instrument de sa perte. Lacroix, qui, pourtant, observait les allures mystérieuses de l'arrivant, n'avait pas reconnu sa victime.

-- Quoi ? Qu'y a-t-il ? demanda Roger à Guerrier, sur un ton qui signifiait : « Toi aussi, te voilà la proie de ce sinistre policier qui m'a fait envoyer au bagne, a causé la mort de ma femme et a failli rendre folle ma Suzanne ! »

-- Il y a, s'écria Jean, que je suis accusé d'un assassinat.

Roger faillit tomber à la renverse.

L'idée lui vint un instant de sauter à la gorge de Lacroix. Mais à quoi bon ? Il se fût perdu lui-même sans réussir à sauver Guerrier.

Lacroix dévisageait l'étranger.

-- Quel est ce monsieur ? dit-il à l'inculpé.

-- Ce monsieur, répondit Jean, est un Américain du nom de William Farney, cinq fois millionnaire. En sa qualité d'étranger, il ne lit jamais nos journaux. Aussi ignore-t-il l'assassinat de ce pauvre Brignolet.

-- Où avez-vous connu ce monsieur ? demanda Lacroix.

-- J'ai connu ce monsieur chez monsieur de Terrenoire, mon patron. Je vous en prie, monsieur Farney, ne vous attardez pas à gémir sur mon sort. Le juge me relâchera tout à l'heure, ou bien il n'y a plus de justice à Paris.

Guerrier monta dans le fiacre, où il prit place en face de Chambille, à côté de M. Lacroix.

Roger eut assez de force de caractère pour ne pas se trahir. Il salua de la main cet ami que la fatalité faisait tomber comme lui sous les griffes de la justice, et entra dans la maison, où, un instant après, il apprenait, de la bouche de Margival, devant Marie-Louise abîmée dans sa douleur, toute l'horrible vérité.

Quant à Guerrier, en apprenant qu'on le conduisait au dépôt, il ne put s'empêcher de dire :

-- J'avais espéré qu'on me ferait comparaître immédiatement devant monsieur de Lignerolles. De cette façon, et sans passer par le dépôt, j'aurais pu être remis en liberté, après les explications que je donnerai ?

M. Lacroix ne répondit pas.

Dans le courant de la journée, deux gardes conduisirent Guerrier au Palais, par d'étroits couloirs.

Il fut introduit dans le cabinet du juge.

XXVIII

L'hiver passa, Suzanne et Raymond ne se revirent qu'à de rares intervalles. Cependant, ils s'aimaient de plus en plus. L'absence, l'éloignement, loin de diminuer leurs regrets, les augmentaient au contraire.

Et, à chaque rencontre, quand les deux jeunes gens se trouvaient isolés et qu'on ne pouvait les voir, ils se pressaient les mains furtivement et Raymond demandait à voix basse :

-- Vous m'aimez ?

-- Je vous aime plus que je ne vous ai jamais aimé ! disait Suzanne.

-- Et cet obstacle existe-t-il toujours ?

-- Toujours.

-- Ainsi...

-- Je ne puis être votre femme...

Il baissait la tête, désespéré, se torturant l'esprit. Elle le consolait, chaque fois, d'un mot :

-- Je ne serai jamais non plus la femme d'un autre...

Cette promesse apaisait sa jalousie, mais ne la consolait pas. Son amour, même, avait fini par s'en irriter. Son imagination travaillait. L'obstination de la jeune fille à ne rien lui expliquer de ce mystère dont elle entourait son refus lui donnait de mauvaises pensées.

Julia était trop perspicace et adorait trop Raymond pour ne pas avoir deviné, de longue date, l'amour des deux jeunes gens. Son regard vigilant avait surpris les demi-mots, les demi-aveux, les serrements de mains à la dérobée.

Elle ne doutait plus.

Ce qui la surprenait et l'attristait, c'était le silence de Raymond à son égard. À plusieurs reprises, elle avait voulu, dans l'intimité, par quelques allusions discrètes et maternelles, toucher à ce culte mystérieux, et elle s'était heurtée contre un entêtement étrange à ne rien dire.

Le printemps était revenu.

Un jour de gai soleil, Julia s'habilla. Elle était toujours vêtue de noir, toujours en deuil. Elle avait fait atteler le cheval à la carriole et elle était sur le point de sortir quand Pierre, son fils aîné, entra.

Il semblait très agité. Son visage était animé, son teint fiévreux.

-- Ma mère, dit-il, je voudrais vous parler.

-- Quoi donc ? fit-elle. Qu'y a-t-il ? J'allais sortir... Mais...

-- Vous alliez sortir ? Je l'ignorais... À votre retour...

-- Mais non, tu as l'air trop sérieux, mon enfant... Je veux entendre tout de suite ce que tu as à me confier. Qu'arrive-t-il ?

Tout à coup, il sembla faire un effort sur lui-même, et, d'une voix qu'une violente émotion intérieure rendait tremblante :

-- Ma mère, je voudrais me marier...

-- Je trouve cela très naturel, mon enfant. Tu es en âge de prendre une femme. Ainsi, tu es amoureux et tu me la cachais ? As-tu bien choisi, au moins ?

-- Oh ! ma mère, la plus mignonne et la plus adorable créature qu'on puisse rêver... Jolie au point que cela est presque invraisemblable, bonne, j'en suis sûr, élégante, cela se voit, distinguée et instruite, on n'a qu'à l'écouter pour s'en rendre compte.

-- Elle est donc parfaite ? fit Julia en souriant.

-- Elle est parfaite, ma mère, puisque je l'aime.

-- C'est vrai. Et je la connais ?

-- Oui.

-- Tu me fais languir... Parmi les jeunes filles que je connais, celle-là n'aurait-elle pas eu le don de me plaire ?...,

-- Au contraire, elle vous plaît...

-- Son nom !... Dis vite son nom...

-- C'est... c'est mademoiselle Farney, ma mère.

-- Suzanne ? Elle ?... Elle ?...

-- Je l'aime... je l'aime depuis longtemps... Je l'aime à en devenir fou ! c'est Suzanne, ma mère.

Julia était très pâle.

Et, tout à coup, son visage prit une expression de dureté que son fils ne lui avait jamais vue.

-- Eh bien ! mon fils, que veux-tu que je fasse et que je dise ? Cet amour est une folie. Mais tu n'aimes pas sérieusement. Il n'y faut plus penser.

-- Hélas ! puis-je commander à mes souvenirs, à mon cœur ?

-- Enfin, mon ami, que désires-tu ? Que demandes-tu ?

-- Je voudrais que vous alliez trouver monsieur Farney et que vous lui disiez la vérité. Je saurai si mon amour est agréé de Suzanne et si je dois me présenter et faire ma cour.

Mme de Noirville réfléchissait. Une crainte lui venait. Est-ce que, par hasard, ce serait Pierre, et non point Raymond, que Mlle Farney aimerait ?

-- Oh ! je veux le savoir ! dit-elle.

Et elle interrogea son fils.

-- Que s'est-il passé entre elle et toi ?

-- Rien, ma mère.

-- Vous vous êtes vus souvent ?

-- Non, rarement, au contraire... Je sais si bien que nous sommes séparés par des obstacles presque infranchissables qui viennent de la supériorité de sa fortune, que j'ai fait tout mon possible pour l'éviter, afin de moins souffrir...

-- Eh bien ?

-- J'ai souffert un peu plus, voilà tout. À présent, je n'y peux tenir. Et voilà pourquoi je suis venu vous trouver.

-- C'est un malheur, c'est un grand malheur, murmura Julia en passant la main sur son front.

« Écoute les conseils de ta mère, mon enfant. Ce n'est point une femme comme celle-là qui te conviendrait.

-- Pourquoi ? Je vous ai maintes fois entendue vanter ses qualités.

-- Certes, elle est bonne et intelligente, mais elle a reçu une éducation très raffinée, elle se trouverait mal dans une ferme... C'est une fille élevée pour le luxe, pour le monde, pour Paris, enfin !

-- Mais elle adore la campagne, et va rarement à Paris.

-- Une fois mariée, cela changera.

-- C'est une conjecture. Vous vous trompez peut-être, ma mère.

Elle dit d'un ton plus sec :

-- Il te faut, à toi, une femme qui soit plus terre à terre, qui ait des goûts plus simples -- tout en ayant une solide instruction --, il te faut moins d'élégance et plus de sérieux...

-- Je crois que vous vous trompez sur son caractère. Elle est sérieuse et non pas frivole. Oh ! ma mère, je vais bien souffrir !...

Il appuya sa tête énergique contre l'épaule de Julia, cherchant une protection auprès du cœur de sa mère qu'il aurait voulu trouver plus chaud, afin de se raviver à ce foyer d'affection.

Mais Julia pensait à Raymond.

On eut besoin de Pierre à la ferme. Il sortit. Quelques instants après, Mme de Noirville montait en voiture et s'éloignait.

Laroque était à Maison-Blanche lorsqu'elle y arriva.

Suzanne se trouvait dans le jardin, travaillant à des fleurs, avec le jardinier. De loin, quand elle aperçut Mme de Noirville, elle accourut pour la saluer.

Julia la regarda avec un fin sourire.

-- Votre père est ici, mon enfant ? dit-elle.

-- Oui, madame, et il sera bien heureux de vous voir.

-- J'ai à causer très longuement avec lui.

Et après un silence, lui serrant la main avec un geste significatif :

-- Il va être question de vous, Suzanne !...

-- De moi ? dit-elle sans comprendre.

Puis elle crut deviner la pensée de Julia derrière son sourire.

Elle se troubla, et les vives couleurs qui animaient son visage, égayé par le travail et le grand air, disparurent soudain...

-- Mon Dieu ! dit-elle, que va-t-il se passer ?

Et elle suivit des yeux, avec une sorte d'épouvante, la mère de Raymond qui entrait au château.

On annonça Mme de Noirville à Roger Laroque.

-- Monsieur Farney, dit la veuve, après les compliments d'usage, ma visite d'aujourd'hui n'est pas seulement une visite de voisinage ou de politesse.

Ce préambule fit lever la tête de Roger.

-- Elle a un but intéressé, poursuivit Julia. Et je vais droit au but, en vous priant toutefois d'excuser mon trouble et l'agitation où vous me voyez... une agitation qui vous semblera très naturelle quand je vous aurai dit que le bonheur d'un de mes fils dépend de ce que je vais vous demander et de ce que vous allez me répondre.

-- Parlez, madame, dit Farney, légèrement inquiet.

-- Mon fils Raymond aime votre fille, monsieur -- j'ai cru remarquer que Suzanne aime mon fils --, je viens vous prier de ne pas vous opposer à leur bonheur et j'ai l'honneur de solliciter pour Raymond la main de mademoiselle Farney...

Aux premiers mots, Laroque s'était dressé brusquement. Cela était si inattendu -- il était si loin de se douter -- que l'émotion, au premier moment, l'empêcha de parler.

À la fin, il dit, d'une voix rauque, presque méconnaissable :

-- Mais c'est impossible !... c'est impossible !...

-- Monsieur Farney, dit Julia, mon fils ne m'a pas avoué cet amour, car il se rend compte assurément de la différence de nos fortunes, et il craint sans doute, qu'un soupçon ne vienne effleurer sa délicatesse.

-- Alors, comment avez-vous pénétré son secret ?

-- Comment, ce serait trop long à vous le dire. Qu'il vous suffise de savoir que je le sais... Et Suzanne l'aime... Je suis certaine qu'ils connaissent leur amour réciproque et qu'ils en souffrent... Voilà pourquoi j'ai pris sur moi de venir vous trouver pour tout vous dire, car de vous seul dépend l'avenir de ces deux pauvres enfants...

-- Soit, votre fils l'aime... Cela se peut... Cela devait arriver... J'aurais dû prévoir... J'aurais dû empêcher... Mais ma fille, Suzanne... Si elle l'aimait, elle me l'eût dit... Comment savez-vous... ?

-- J'ai surpris bien des étreintes, de leurs mains réunies, j'ai vu bien des soupirs, à demi retenus, et bien des aveux dans des adieux que les lèvres faisaient très froids, mais que les yeux démentaient...

-- Et moi, moi, je n'ai rien vu, rien !... Et je doute encore ! ! !

-- Interrogez votre fille. Elle ne vous mentira pas.

« Oui, dit-il, se parlant à lui-même, je l'interrogerai plus tard. »

-- Nos situations sont loin d'être égales, dit Julia, je ne me fais pas d'illusions à cet égard, et je n'aurais jamais consenti à demander la main de Suzanne pour mon fils Pierre, qui vit près de moi, et n'a point d'ambition. Mais Raymond, tout le monde le dit, sera, est déjà l'un des meilleurs avocats du barreau de Paris. Son père à défaut d'une grande fortune, lui a laissé le don magnifique de la parole, et Raymond surpassera la célébrité de son père... que vous devez connaître de réputation, monsieur Farney ?

-- En effet, madame... sa réputation est venue jusqu'en Amérique... et même on a raconté, sur sa mort, je ne sais quelle poignante histoire...

-- Ah ! vous savez cela aussi, dit-elle, d'une voix subitement altérée...

-- N'est-il pas mort au milieu d'une admirable plaidoirie en faveur d'un de ses amis accusé de... de vol, je crois, d'assassinat ?...

-- Oui... d'un ami et d'un frère d'armes.

-- Il le proclamait innocent... paraît-il ?

-- Il l'était, monsieur... il l'était... Lucien l'a dit hautement...

-- Cet homme a été condamné, cependant ?

-- Ce n'est point la première erreur que la justice ait commise...

-- Et qu'est-il devenu ? On ne l'a pas gracié ?

-- Il est mort dans une tentative d'évasion.

Elle baissa la tête. Une faiblesse la prenait. Elle chancela sur sa chaise. Il se précipita pour la retenir. Elle fût tombée sans lui.

-- Qu'avez-vous, madame ?

-- Rien, un éblouissement, c'est fini. Il est certains souvenirs qu'on n'évoque jamais sans danger..., dit-elle d'un ton étrange.

Ils firent silence. Puis, un peu remise et cherchant le regard de Roger :

-- Ainsi, monsieur, dit-elle... vous voulez le malheur de mon fils, le malheur de votre chère fille !... Vous refusez ?...

Il se promenait de long en large dans le salon. Il ne répondit pas. On eût juré qu'il n'avait pas entendu !...

Non, il ne répondait pas et son esprit était déjà loin.

C'est qu'il venait de revoir tout le passé, avec ses plus dramatiques, comme avec ses plus insignifiants incidents.

Et il se rappelait alors quelques-uns de ses remords d'autrefois, et aussi quelques-uns de ses rêves.

Ne s'était-il pas dit souvent :

« Pour rendre Lucien heureux, pour effacer autant que possible entre nous tout mauvais souvenir, que ne ferais-je !... N'ai-je pas tout tenté ? J'aurais sacrifié ma vie avec joie... J'ai cherché l'occasion de plus d'un dévouement !... Et, au lieu d'un dévouement qui lui eût donné le bonheur ou sauvé la vie, c'est moi qui suis cause de sa mort... C'est en apprenant ma faute et la faute de sa femme qu'il est mort !... Je reste coupable envers sa mémoire ! »

Et Julia, Julia ! -- étrange caprice, d'un inexplicable hasard --, venait lui demander aujourd'hui, après tant d'années, la main de Suzanne pour un de ses fils !... De Suzanne, sa fille chérie, sa vie, sa joie, son orgueil !... de Suzanne, que son affection jalouse s'était plu à parer de toutes les qualités, de toutes les vertus !... de Suzanne, ce trésor parfait qui devait rendre heureux, à coup sûr, l'homme qui la posséderait.

N'y avait-il pas dans tout cela une intervention supérieure dont la pensée était évidente et l'illuminait maintenant, pour ainsi dire, de rayons, où il voyait nettement la vérité ?

Puisque Suzanne était parfaite, puisque ce trésor de bonté, de candeur et de grâce, devait faire le bonheur de Raymond, n'était-ce pas une suprême réparation de la faute d'autrefois -- une réparation adressée à la mémoire de Lucien ?...

-- Oui, dit-il tout haut -- et Mme de Noirville qui entendit le regarda sans comprendre --, là est le devoir ! Je n'y faillirai pas !

Et, mentalement, s'apercevant qu'il avait parlé haut :

« Lucien, je t'ai causé jadis la plus atroce douleur qu'il soit possible à un homme de souffrir -- je n'ai pu te demander pardon et tu ne m'eusses point pardonné... Aujourd'hui, je vais me séparer de ce que j'ai de plus cher pour le donner à un de tes fils... parce que je suis sûr que Suzanne est la jeune fille que tu aurais rêvée pour tes enfants, -- ce n'est ni à Julia, ni à Raymond que je la donne, -- c'est à toi, Lucien, mon ami, à toi pour que, là où tu es, tu oublies ! »

Il était redevenu calme. Il s'arrêta de marcher.

Julia devina qu'il avait pris sa résolution. Elle eut peur :

-- Je vous en prie, monsieur, dit-elle encore, avant de refuser, pensez au désespoir de nos enfants... pensez surtout à leur joie si vous acceptiez !

-- C'est à cela surtout que j'ai pensé, dit-il..., et j'accepte.

Très émue, ne trouvant point de paroles, la gorge serrée, Julia se leva de son fauteuil et vint à Roger.

-- Bien vrai, dit-elle, bien vrai ?... J'ai bien entendu ?... Je ne me suis pas trompée ?...

-- Non, vous avez bien entendu...

-- Merci, monsieur Farney... Le bonheur et la joie de nos enfants vous remercieront mieux que je ne pourrais le faire !...

Il se dirigea vers une fenêtre et l'entrouvrit.

-- Suzanne ! dit-il.

La jeune fille releva la tête. Elle aperçut son père et lui sourit.

-- Je travaille, dit-elle..., et je commence même à être très fatiguée...

-- Eh bien ! viens te reposer au salon ! nous avons à te parler.

La jeune fille fut reprise par ses terreurs.

Que lui voulait-on ?

Elle passa dans sa chambre, où elle arrangea sa toilette.

Au salon, Mme de Noirville, quand elle entra, vint l'embrasser tendrement. Son père semblait heureux. Elle se rassura.

-- Qu'avez-vous donc à me dire de si mystérieux ? dit-elle.

-- Ne le devines-tu pas ?

-- Comment le devinerais-je ?

Roger Laroque se mit à rire.

-- Madame de Noirville m'a demandé tout à l'heure ta main pour son fils Raymond. J'ai répondu que je serais très heureux de la lui accorder, en me réservant toutefois de te demander ton consentement. Ce consentement ne nous avait point paru difficile à obtenir, car il semblait résulter d'observations faites de longue date que tu ne voyais pas Raymond avec indifférence, et même que ta sympathie pour lui était très vive...

-- En effet, mon père, j'ai la plus grande amitié pour monsieur Raymond.

-- De l'amitié seulement ?

Elle se tut.

-- Tu connais maintenant la demande de madame de Noirville. Moi, j'ai répondu favorablement. Mais toi, quelle réponse y fais-tu ?

Elle se taisait toujours, la tête très basse, son cœur était broyé.

-- Sache bien que tu es libre, ma chérie, et que je ne veux en aucune manière influencer ta décision... Ta volonté sera la mienne. Il nous a paru que tu aimais Raymond... Nous serions-nous trompés ?

-- Je vous ai déjà dit, à plusieurs reprises, mon père, que je ne veux pas me marier...

-- Mais c'est de la démence... Jeune, jolie, riche, le bonheur t'attend... auprès d'un mari qui t'adorera...

-- Le bonheur, ne l'ai-je pas auprès de vous, mon père ?...

-- Mais je ne serai pas toujours près de toi. Je puis mourir. Et tu resterais seule, sans protection, sans amis, sans famille...

-- Vous connaissez ma volonté, mon père, je ne me marierai pas.

-- Mon enfant bien-aimée, réfléchis... Ton obstination est incompréhensible... Elle me fait tout supposer... N'est-ce pas Raymond que tu aimes ? En aimes-tu un autre ?... Avoue ! Que crains-tu ?... Ne suis-je pas indulgent ?... As-tu laissé en Amérique quelque amour que tu n'as pas osé me confier et auquel tu veux rester fidèle ?...

-- Oh ! mon père !...

-- Tu me fais tout supposer, te dis-je, même les choses les plus invraisemblables.

-- Ne supposez rien, mon père, ne croyez que ce que je vous dis.

-- C'est étrange, murmura le pauvre homme.

Mme de Noirville, désespérée, pensait à Raymond.

-- C'est ton dernier mot, Suzanne ?

-- Oui, mon père. Je suis heureuse telle que je suis...

-- Sache que tu me causes beaucoup de peine...

-- Oh ! mon père, pardon, dit l'enfant, les larmes aux yeux.

Roger se pencha à l'oreille de Mme de Noirville :

-- Il faut que je lui parle, dit-il, laissez-moi seul avec elle.

Mme de Noirville prit congé ; elle embrassa Suzanne, après l'avoir tristement et longuement contemplée.

Le père et la fille restèrent seuls.

Roger avait pris Suzanne par les mains, et, l'entraînant avec lui, était allé s'asseoir dans un fauteuil, l'attirant sur ses genoux sans la lâcher, comme quand elle était petite.

Et il ne lui dit que ce seul mot, qui résumait la scène de tout à l'heure, n'ayant pas besoin d'en rappeler les incidents :

-- Pourquoi ?

-- Je vous l'ai dit, je ne tiens pas à me marier.

Un soupçon était né dans l'esprit de Laroque -- un soupçon qui persistait malgré lui --, qui grandissait malgré lui...

Si sa fille refusait obstinément le mariage, n'était-ce pas parce qu'elle se souvenait... parce qu'elle avait conscience du passé ? parce qu'elle savait que ce nom de Farney n'était pas le sien ? parce qu'elle ne voulait pas rougir du déshonneur de son père ?...

Mais il n'osait remuer ces cendres et l'interroger là-dessus.

-- Tu n'as pas d'autres raisons ?

-- Quelles autres raisons me supposez-vous ?... Je vous les dirais.

-- Je respecte ton secret, quel qu'il soit.

-- Je n'en ai pas.

-- Oh ! mon enfant, à quoi bon mentir, toi dont les lèvres n'avaient jamais connu le mensonge !

Elle baissa la tête, toute pâle. Roger soupira profondément. « Qui me dira le mystère de ce cœur de fillette ? » pensa-t-il.

Et, après un long silence, gênant pour tous deux :

-- Tu ne peux vaincre tes répugnances, alors même que tu vois combien ton mariage me ferait plaisir ? Je crois Raymond digne de toi : je suis sûr qu'il te rendrait heureuse... As-tu de l'aversion contre lui ?... Quelque chose en lui, dans son attitude à ton égard, dans son caractère, t'a-t-il déplu ?

-- Loin de là !

-- Et si je te disais : « Pour reconnaître la profonde affection que je t'ai toujours montrée -- pour me prouver que tu m'aimes --, que tu te souviens des mille soins jaloux dont j'ai entouré ton enfance », si je te disais : « Pour me récompenser de t'avoir tant aimée, et pour que, si je meurs, je puisse mourir avec la certitude de te laisser une famille, marie-toi avec ce jeune homme », -- que ferais-tu, Suzanne ?

Elle baissa la tête un peu plus bas et ne sortit pas de son singulier silence.

-- Tu n'as rien à me reprocher, n'est-ce pas ?

-- Oh ! mon père, fit-elle avec élan, lui entourant le cou de ses bras et cachant sa tête sur l'épaule du pauvre homme.

-- Et crois-tu, méchante enfant, que je ne souffre pas, moi, de te voir aussi méfiante ?

-- Je vous assure, mon père...

-- Ne mens pas, te dis-je... Ne parlons plus de ce mariage, et garde ton secret, puisque tu le veux...

Il avait dit cela brusquement, les sourcils froncés.

Suzanne eut le cœur serré comme par des doigts de fer. Jamais il ne lui avait parlé de la sorte !

La vie continua quelques jours sans incidents nouveaux. Le père et la fille évitaient, lorsqu'ils étaient ensemble, toute allusion à la démarche de Mme de Noirville. Et cependant, comme ils y pensaient tous les deux !

XXIX

Quand Jean Guerrier lui fut amené, M. de Lignerolles l'examina curieusement, et, le jeune homme l'ayant salué avec politesse, il répondit d'un signe de tête.

Le juge était assis à son bureau.

Jean Guerrier resta debout.

Il pouvait voir, étalés sur le bureau, marqués de coups de crayon rouge et bleu, les papiers trouvés chez lui par Lacroix.

Ces papiers, le juge les étudiait.

Il resta longtemps sans prendre la parole, comme s'il eût cherché par où il commencerait son interrogatoire ; à la fin, il se décida à parler.

-- Ainsi, dit-il, vous prétendez n'avoir rien entendu ?

-- Absolument rien, je le jure.

-- À quoi attribuez-vous donc la lourdeur de votre sommeil ?... Ne craignez pas de tout me dire ; l'accusation qui pèse sur vous est grave et repose sur des preuves morales qui ne sont pas à votre honneur.

Jean Guerrier fit un brusque mouvement.

-- Vous pouvez m'accuser, monsieur, mon honneur n'en restera pas moins sauf. Je n'ai rien à me reprocher, ni une imprudence, ni une négligence, pas même l'ombre d'une mauvaise pensée.

-- Je crois cependant que vous aurez beaucoup de peine à répondre à ce que je vais vous demander.

-- Je suis impatient de vous satisfaire.

-- Eh bien, écoutez. Il résulte de l'enquête rapide à laquelle nous nous sommes livrés depuis hier sur votre compte que vous avez dix mille francs d'appointements, mais que votre train de vie dépasse de beaucoup vos appointements. Vous habitez un appartement luxueux, plein d'objets d'art, de bibelots de prix, votre femme a des diamants, des bijoux d'une grande valeur dont quelques-uns valent assurément la moitié, deux ou trois, même, la totalité de la somme qui vous est fixée pour vos appointements. Pourriez-vous me dire où vous prenez l'argent nécessaire à ces dépenses ?

-- Mais, monsieur, fit Guerrier, un peu interdit, vous vous trompez beaucoup sur la valeur des objets qui sont chez moi. Beaucoup de ces bibelots et de ces œuvres d'art ont été achetés d'occasion. Ce sont des trouvailles qu'on fait à Paris, sinon souvent, au moins quelquefois. Je ne m'y connais pas beaucoup, je l'avoue, et j'aurais pu être trompé. Heureusement, j'étais conseillé par monsieur de Terrenoire. C'est lui qui, en général, m'indiquait ces bonnes fortunes de chercheur. Quant aux bijoux de ma femme, vous n'ignorez pas, sans doute, puisque votre enquête semble si complète, vous n'ignorez pas quel tendre intérêt monsieur de Terrenoire...

Il s'arrêta. Que disait-il ? Ah, ses soupçons ! Ce qu'on lui avait laissé entendre !... Les lettres anonymes !... Tout cela lui revenait à l'esprit...

Et le juge, qui le regardait d'un œil curieux, devait tout savoir comme les autres.

Et voilà pourquoi tout à l'heure, il prétendait que Guerrier ne trouverait rien à répondre.

-- Je n'ignore rien, en effet, dit M. de Lignerolles sur un ton singulier, monsieur de Terrenoire avait une affection toute particulière pour votre femme et lui prouvait cette affection par des cadeaux princiers. C'est ainsi que vous avez enrichi votre ménage. C'était une excellente spéculation !

-- Monsieur, dit Guerrier, effaré, sentant quelque chose d'énorme s'écrouler sur lui, et s'attendant -- d'instinct -- à comprendre enfin des faits abominables que tout le monde savait, sans doute, et que lui seul ne connaissait pas.

-- Dans la perquisition opérée chez vous ce matin, M. Lacroix a mis la main sur des papiers qui seraient une preuve de plus des relations de monsieur de Terrenoire avec votre femme -- s'il y avait encore besoin de preuves et si ces relations n'étaient pas de notoriété publique.

-- Taisez-vous, taisez-vous, taisez-vous ! fit Guerrier d'une voix rauque.

Et de grosses gouttes de sueur lui tombaient du front.

Et c'était comme en un rêve qu'il entendait les paroles du juge.

-- Voici, reprit M. de Lignerolles, des passages de certaines de ces lettres. Le plus incrédule, après cette lecture, ne douterait plus :

« Ma chère mignonne, voici huit jours que je ne vous ai vue et ces huit jours m'ont paru longs comme des années. Je me suis habitué à cette vie si douce que je passe entre vous et Margival, à cette nouvelle famille où je retrouve toutes les joies et les tendresses de mon autre famille et, quand un voyage comme celui que je fais me tient absent de Paris, c'est surtout vers vous, Marie-Louise, que se tendent mes bras. J'ai hâte d'entendre votre douce voix et de voir votre joli sourire. »

Dans une autre :

« Vous avez pris possession de mon cœur, ma jolie voleuse. Quelle conquête vous avez faite, et combien peu vous devez en être fière ! »

Dans une autre encore :

« Je voudrais vous voir la plus richement mise et la mieux parée de tout Paris. Vous n'écoutez pas mes conseils et vous avez raison. Je vous aime tant, ma jolie fillette, que si vous n'étiez pas si modeste, si vous attiriez les regards, j'aurais peur qu'on ne vous volât à moi. J'en serai très malheureux. Vous vous êtes rendue nécessaire à ma vie. Je mourrais, bien certainement, si je venais à vous perdre, si vous veniez à m'oublier. »

-- Il y a vingt autres lettres de cette nature, reprit le magistrat, écrites sur le même ton. Ces relations d'amour existent entre votre femme et monsieur de Terrenoire depuis deux ans déjà, si l'on en juge par les dates les plus anciennes. Vous viviez dans l'intimité de monsieur de Terrenoire, de monsieur Margival et de sa fille, avant votre mariage. Ces relations vous étaient donc connues.

-- Ah ! les misérables ! les misérables ! murmurait Guerrier. Et je ne savais rien !... Je croyais que l'affection de monsieur de Terrenoire pour ma fiancée était chaste et sans aucun autre sentiment que celui de l'amitié ! Je croyais aussi à l'amitié du banquier pour moi ! Je m'étais imaginé que c'était mon travail et mon intelligence et non d'aussi coupables services !... Ah ! comme j'ai été niais et qu'ils ont dû rire de moi !... Misérables ! Misérables !...

Le juge haussa les épaules.

-- Prétendriez-vous que c'est aujourd'hui seulement que cette honte vous est révélée ?

-- Je vous le jure, monsieur, fit le pauvre garçon avec véhémence... avant mon mariage, je n'ai rien vu. Depuis, je me suis aperçu que mes amis du bureau me fuyaient. Des lettres anonymes ont fait naître chez moi des soupçons. J'ai observé. Je n'ai rien découvert. Et j'ai cru à des calomnies. J'étais heureux parce que je croyais en l'amitié de monsieur de Terrenoire, en l'amour de Marie-Louise ; j'étais heureux parce que je m'imaginais que mon avancement était la récompense de ma régularité, de mon entente des affaires. J'étais heureux. On m'enviait.

-- Vous mentez, Guerrier. Il est impossible que vous souteniez votre ignorance.

-- Me croyez-vous capable de pareilles infamies ?

-- J'en suis sûr. Votre aveuglement eût été bien étrange, avouez-le. Il ne se passait point de jour, avant votre mariage sans que monsieur de Terrenoire vînt chez Margival. Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi votre patron semblait porter tant d'affection à un employé ? L'intimité était grande entre votre fiancée et monsieur de Terrenoire, vous avez dû le remarquer. Monsieur de Terrenoire envoyait souvent des cadeaux à Marie-Louise. Comment ne vous en êtes-vous pas étonné ? Ces cadeaux se renouvelaient sans cesse. Ils étaient très riches. Quelques-uns étaient autant de petites fortunes. Avant votre mariage, encore, il était rare de vous rencontrer, n'importe où, sans que monsieur de Terrenoire fût en tiers. Et, pour ceux qui vous voyaient, aucun doute n'existait sur l'entente de Marie-Louise et du banquier.

-- C'est abominable ce que j'entends là ! murmura Guerrier, qui se sentait devenir fou.

Et ses ongles, déchirant sa chair, faisaient saigner son front.

-- Et vous n'avez rien vu ? demanda le juge, ironique.

-- Rien, monsieur, je n'ai rien vu... Oh ! je vous en prie, croyez-moi ! C'est horrible, entendez-vous, d'apprendre tout à coup que l'on est couvert d'une pareille honte !... Je vous jure, monsieur, que si pareille certitude m'avait été donnée, ce matin ou hier, avant mon arrestation, j'aurais tué monsieur de Terrenoire... j'aurais tué ma femme !

Il avait dit cela avec tant d'énergie, et il était si pâle, si défait, son angoisse était si visible que M. de Lignerolles en fut un moment impressionné.

Mais il lui paraissait invraisemblable que Guerrier ignorât ce qui se disait, qu'il chassa cette impression, et observa plus attentivement le jeune homme, persuadé qu'il avait devant lui un habile comédien -- un criminel très fort.

Il reprit :

-- Pourriez-vous expliquer autrement que je le fais, l'affection étrange de monsieur de Terrenoire, et l'intimité qui régnait entre lui et votre femme ?

-- Hélas ! non !...

-- À plusieurs reprises, avant votre mariage, et quand votre présence chez Margival, devenant trop fréquente, le gênait, monsieur de Terrenoire, pour profiter des derniers moments de liberté avec sa maîtresse, vous a donné certaines missions qui vous appelaient hors de France. Cela aurait dû si vous aviez été de bonne foi, vous inspirer des soupçons ?

-- Je n'y ai vu que mon intérêt et l'envie qu'avait monsieur de Terrenoire de m'initier le plus vite possible aux affaires.

-- Eh bien, pendant ces absences, les deux amants, accompagnés du père, sur la complaisance duquel ils savaient pouvoir compter, faisaient des parties de campagne à Meudon, à Chaville, à Saint-Cloud comme des étudiants et des grisettes. Ces parties de campagne étaient suivies de petits dîners fins, après lesquels on rentrait très tard. Ignoriez-vous cela aussi ?

-- Non, je le savais, Marie-Louise m'a raconté elle-même ces parties ; je n'y ai vu aucun mal.

-- Vous étiez sourd et aveugle. Vous ne voyiez pas non plus monsieur de Terrenoire, redevenu jeune, riant, devant vous, ayant votre fiancée à son bras ; et vous ne les entendiez pas se chuchoter à l'oreille mille phrases mystérieuses ?

-- Quel abîme d'infamie ! dit-il.

Et comme s'il avait voulu provoquer une espérance comme si espérer eût été possible encore, il demanda :

-- Cependant, si tout cela était faux, si vous vous trompiez, monsieur, si vous étiez abusé ?

M. de Lignerolles se mit à rire.

-- Pour vous parler de la sorte, dit-il, à moins de risquer de vous offenser gravement -- et j'en garderais le regret toute ma vie -- il me fallait des preuves, je les possède.

-- Oh ! Monsieur, ne me les cachez pas, apprenez-moi tout... Je veux savoir ! Je veux savoir !...

-- Mon devoir est de vous les faire connaître, car cette histoire intime de votre ménage se rattache au crime dont je m'occupe, et ce n'est pas m'écarter de mon enquête, comme on pourrait le croire au premier abord, que de dévoiler ces honteux calculs...

-- Je n'ai à me reprocher ni ce crime ni cette honte.

-- Vous n'avez jamais trouvé étonnante cette multiplicité de cadeaux de monsieur de Terrenoire à votre femme ?...

-- Je vous ai répondu à ce sujet en vous disant que je croyais de la part de monsieur de Terrenoire, à une sorte d'affection paternelle.

-- Vous ne vous êtes jamais demandé non plus comment, avec vos faibles ressources, étaient entrés chez vous, aussitôt votre mariage, des meubles et des tapis précieux qui eussent absorbé plusieurs années de vos appointements, si vous aviez été obligé de les payer...

Le visage de Jean Guerrier manifesta le plus grand étonnement.

-- J'ai devant moi les factures de vos fournisseurs. Elles s'élèvent à sept ou huit mille francs, chiffre abordable, ainsi que vous le dites, et qui ne dépasse pas un budget comme le vôtre ; mais deux experts sont allés visiter votre appartement, quelques minutes après votre arrestation -- sur la foi de renseignements particuliers qui nous avaient été communiqués --, et leur rapport, très détaillé, constate que vous possédez un mobilier d'une valeur marchande de plus de trente mille francs.

-- Trente mille francs !... dit Guerrier, impatienté. Et où diable voulez-vous que je les ai pris ? Vos experts me semblent avoir poussé la plaisanterie un peu loin. J'ai payé mon mobilier comptant -- sept ou huit mille francs -- mes factures le prouvent.

-- Pourquoi mentir, Guerrier ? Ne vous ai-je pas dit que j'avais des preuves de ce que j'avançais ?

-- Des preuves ? encore des preuves ? murmura Jean, passant la main sur son front.

Il commençait à ne plus bien comprendre ce qu'on lui voulait.

-- J'ai fait venir, et j'ai entendu chacun des tapissiers, des orfèvres, des fournisseurs avec lesquels vous avez eu affaire, soit avant, soit depuis votre mariage. Je leur ai présenté les factures saisies chez vous par monsieur Lacroix et je leur ai fait lire le rapport de mes experts.

-- Eh bien ? ils ont ri, parbleu ! Qu'ont-ils répondu ?

-- Vous allez le savoir.

M. de Lignerolles appuya sur un timbre.

La porte s'ouvrit et un garde apparut.

-- Monsieur Bontemps, monsieur Letelliez et monsieur Cormatin sont toujours là ?

-- Ils attendent le bon plaisir de monsieur le juge d'instruction.

-- Priez-les d'entrer dans mon cabinet.

Un instant après, les trois hommes apparurent.

M. de Lignerolles leur indiqua des sièges.

Ils s'assirent sans adresser un regard à Guerrier, qu'ils firent semblant de ne pas apercevoir.

-- Monsieur Bontemps, dit le juge, vous avez fourni à plusieurs reprises des bijoux à madame Guerrier ?

-- En effet, monsieur, non pas à madame Guerrier directement, mais à monsieur de Terrenoire, qui les lui destinait.

-- Ces bijoux étaient faux, n'est-ce pas ?

Bontemps fit un soubresaut.

-- Monsieur le juge voudrait-il plaisanter ? Il connaît ma maison. Les Bontemps sont orfèvres depuis plus de deux cents ans, de père en fils, et il y a aussi longtemps que les de Lignerolles, de père en fils, se fournissent chez eux. Les bijoux, diamants, colliers, payés par monsieur de Terrenoire et fournis par moi à mademoiselle Margival représentent une valeur de quarante mille francs !

-- Vous entendez, monsieur Guerrier ?

Le caissier fermait les yeux et murmurait comme une prière, dans l'effondrement de son âme, de ses croyances, de ses affections, de son bonheur :

-- Mon Dieu ! Mon Dieu !

-- Le dernier achat de monsieur de Terrenoire, continuait le marchand, a été un collier de perles. J'ignore, par exemple, à qui mon client le destinait.

Ce collier de perles, Jean le connaissait.

Il avait surpris Marie-Louise et Terrenoire les mains entrelacées, au moment où le banquier venait de lui faire ce riche cadeau.

Et il n'avait osé rien dire !

Ah ! s'il avait parlé, à cet instant-là ! quelles catastrophes, il eût évitées !

-- Ce collier, reprit le marchand avec indifférence, était d'une valeur de dix mille francs...

-- Dix mille francs ! Ah ! niais que je suis ! Est-ce que je savais moi ? J'ai toujours vécu dans le travail et la pauvreté. Est-ce que je connaissais la valeur de ces objets ?... Et comment le connaîtrais-je ?

Personne ne répondit à cette exclamation.

Il baissa la tête.

Hélas ! il comprenait bien qu'il aurait beau se défendre. On ne le croirait pas.

Aussi, c'était sa faute, après tout. Fallait-il être aussi naïf et aussi confiant ?

Le juge compulsait certaines notes.

-- Monsieur Jean Guerrier a acheté deux pendules chez monsieur Letelliez. Les factures portent deux cents francs pour la première, trois cents pour la seconde. Les experts ont estimé celle-ci quinze cents francs et l'autre mille francs.

-- C'est bien leur prix, en effet ! dit M. Letelliez.

-- C'est moi qui les ai achetées et payées, cria Guerrier, d'où vient cette différence d'estimation ?

-- De ceci, que monsieur de Terrenoire, par lequel j'avais été prévenu, payait la différence...

Guerrier, blême, râla :

-- Vous ne mentez pas ?

-- Ai-je intérêt à mentir ? Mes livres feront foi.

M. de Lignerolles, fit un signe à M. Cormatin, le riche tapissier de l'avenue de l'Opéra, et Cormatin, sans autres explications, prit la parole.

-- Ce qui arrive pour monsieur Letelliez est arrivé pour moi. Lorsque monsieur Jean Guerrier s'est mis en ménage, il m'a été adressé par mon client, monsieur de Terrenoire, qui m'a prié de lui fournir un mobilier en abaissant les prix, promettant de tenir compte de la différence. Je n'avais pas à me préoccuper des motifs qui faisaient agir mon client. Lorsque monsieur Guerrier se présenta chez moi, je guidai son choix... Pour ne rien cacher, je dois dire à monsieur de Lignerolles que monsieur Guerrier paraissait ne pas se douter le moins du monde de la grande valeur de certains meubles artistiques qui attiraient son regard. Il s'étonnait bien un peu du prix dérisoire que j'en exigeais, mais il paraissait de bonne foi. Les achats qu'il me fit se montèrent, comme vous pouvez vous en assurer, à quatre ou cinq mille francs, je ne me rappelle plus au juste. Il me les paya comptant. Quant à la différence, c'est-à-dire vingt-cinq mille francs environ ce fut monsieur de Terrenoire, selon sa promesse, qui me la remboursa.

Cette déclaration, qui semblait faite avec quelque sympathie, rendit un peu de forces à Guerrier.

Quand Bontemps, Cormatin et Letelliez furent sortis, il y eut une minute de silence entre le juge et le pauvre garçon.

M. de Lignerolles voulait lui laisser le temps de reprendre son sang-froid.

-- Remettez-vous, Guerrier, dit-il avec douceur. Calmez votre émotion et songez, avant de répondre, que vous avez un grand intérêt à ne plus me cacher la vérité...

-- Mais, monsieur, je suis sous le coup d'une abominable machination ! Ce que ces hommes viennent de vous dire devant moi, n'est-il pas la preuve que je suis innocent de ce que vous me reprochez ? Si j'avais été le mari complaisant que vous croyez, monsieur de Terrenoire n'eût pas eu le besoin de se cacher de moi. Ces meubles et le reste, il les eût payés seul. Cette comédie était faite pour me tromper... Et si monsieur de Terrenoire cherchait à me tromper en escomptant ma naïveté, c'est donc que j'ignorais qu'il fût l'amant de ma fiancée, c'est donc que je ne suis pas coupable.

Guerrier avait espéré dans cet argument.

Mais son observation ne parut pas frapper le magistrat.

-- C'était une comédie concertée entre vous, dit-il. Ne fallait-il pas sauver les apparences ?

Guerrier soupira, hocha tristement la tête.

-- Vos antécédents sont déplorables, continua monsieur de Lignerolles. Il n'y a chez vous ni honneur ni dignité. Il n'est donc pas étonnant que vous ayez songé à faire fortune d'un seul coup, en profitant de la somme énorme renfermée dans votre caisse.

-- Vous dites que je n'ai ni honnêteté ni fierté, vous me représentez capable de tout. Dès lors, comment expliquez-vous que monsieur de Terrenoire, qui devait bien me connaître, puisqu'il profitait de ma honte et de mon infamie, m'ait confié des fonctions aussi importantes et délicates que celles de caissier de sa banque ?

-- Votre raisonnement est logique en apparence. Mais le banquier a convenu lui-même qu'il arrivait rarement que des sommes restassent à la banque. En outre, il y avait là deux gardiens, et il était bien difficile -- comme vous l'avez essayé sans doute -- de les séduire tous les deux. Enfin, monsieur de Terrenoire, qui s'occupait beaucoup par lui-même de ses affaires, exerçait un contrôle quotidien qui devait vous dérouter.

Le juge s'arrêta, puis, d'un ton incisif :

-- Depuis quelque temps, les affaires de monsieur de Terrenoire étaient en assez mauvais état. Sans avoir subi de grosses pertes, le banquier traversait une période difficile... Ce n'était plus un mystère dans les bureaux qu'un mouvement de Bourse pouvait vous renverser... La situation était donc très tendue... Monsieur Le Charrier, en avait averti monsieur de Terrenoire, mais celui-ci n'avait voulu rien entendre... Et cependant il ne m'est pas prouvé que monsieur de Terrenoire ne prévoyait point la débâcle de la Bourse. Dès lors, pour éviter une partie des responsabilités, monsieur de Terrenoire a pu rêver ce vol dont il se prétend aujourd'hui victime...

-- Quoi ! vous pensez...

-- Je ne crois rien, pour le moment. J'examine. Voulant enlever le million contenu dans sa caisse, votre complicité était nécessaire à monsieur de Terrenoire et, comme elle lui était acquise, de par les secrets honteux qui vous attachaient l'un à l'autre, rien n'était plus aisé que de perpétrer ce vol. Remarquez que je parle sans données certaines, et que, si votre culpabilité me paraît admise, il n'en est pas encore de même pour monsieur de Terrenoire. La certitude ne tardera pas à venir. Vous seul et le banquier possédiez les clés des bureaux. Or, c'est avec ces clés que les portes ont été ouvertes. Il n'y a nulle part de traces d'effraction. Brignolet et Béjaud se sont réveillés. L'un d'eux, Béjaud, s'est laissé gagner sans doute par des promesses ; l'autre, plus honnête, a menacé de tout dire. Il fallait choisir : ou remettre dans la caisse le million que vous teniez déjà -- et le silence de Brignolet n'était acheté qu'à ce prix -- ou tuer le gardien pour empêcher ses révélations. Vous l'avez tué... Monsieur de Terrenoire est sorti, emportant cette fortune. Il a une clé de la porte cochère. Il a pu s'enfuir sans éveiller le concierge et mettre en sûreté le million. Quant à vous, il était nécessaire que vous trouviez quelque histoire pour expliquer le vol et l'assassinat. Fuir, c'était vous déclarer coupable. Vous êtes resté, vous et Béjaud, auprès du cadavre de la victime. Vous avez inventé tous les deux ce conte invraisemblable de sommeil, et le matin, à l'heure que vous avez vous-même choisie, vous avez donné l'éveil. Telle nous semble avoir été la combinaison de ce crime. C'est alors que nous pourrons attribuer à chacun sa responsabilité. Mon greffier n'a pas tenu compte de vos dénégations. Je vous ai expliqué la situation telle qu'elle nous apparaît, afin de vous permettre de vous défendre. Contre monsieur de Terrenoire, nous n'avons pas assez de preuves : j'attends.

M. de Lignerolles appuya sur le timbre. Les gardes de Paris qui avaient amené Guerrier reparurent.

Le juge leur fit signe. Ils se placèrent de chaque côté du jeune homme. Et Jean fut réintégré au dépôt.

XXX

Le lendemain, un étranger, M. William Farney, sujet américain, ne craignait pas de se présenter à M. de Lignerolles, juge d'instruction, pour lui demander l'insigne faveur de voir son ami Jean Guerrier.

Fort heureusement pour le solliciteur que le magistrat avait été averti par M. Lacroix de l'existence d'un riche Américain qui s'intéressait à l'assassin présumé de Brignolet. Sans quoi, il l'eût éconduit, et de la belle façon.

Mais la fortune a tout au moins le droit de discuter même avec un juge d'instruction.

William Farney insista.

-- Je suis, dit-il, un des meilleurs amis de la famille Margival. Ma conviction est que Guerrier n'a aucunement trempé dans le crime dont on l'accuse. Je voudrais lui apporter mes consolations et la promesse verbale que je mets toute ma fortune à son service pour sa défense.

Il prononça ses dernières paroles de la voix ferme avec laquelle autrefois il se défendait contre les accusations de ce même de Lignerolles.

Le magistrat le regardait avec la curiosité défiante d'un inquisiteur qui cherche le but véritable d'une démarche imprévue.

Il ne reconnut pas Roger Laroque, sa victime.

-- Bien que l'accusé soit au secret, dit-il enfin, il n'y a aucun inconvénient, monsieur Farney, à ce que vous le voyiez pendant quelques minutes, mais en présence de gardiens. Vous n'aurez pas besoin d'aller à Mazas. Nous l'avons conservé au dépôt.

Un instant après, les deux amis se trouvaient en présence à travers le vitrage du parloir. Deux gardiens assistés de deux agents de la sûreté, serraient de près le prisonnier.

Roger faillit se trahir en voyant les ravages que les chagrins avaient creusés sur les traits de Guerrier.

-- Comment ! s'écria-t-il, vous en êtes là, au bout de si peu de jours ! Mais vous auriez été condamné à mort que vous n'auriez pas l'air plus défait, plus anéanti.

Jean se redressa sous ces reproches.

-- Si vous saviez ! dit-il.

-- Je sais que vous êtes accusé d'un crime abominable, d'un assassinat ayant le vol pour mobile, je connais toutes les circonstances de cette affaire, je n'ignore pas que de graves apparences sont contre vous, mais vous ne devez pas faire douter de votre innocence en vous abandonnant au désespoir. Vous n'en avez pas le droit, pour vous-même, pour votre chère femme, Marie-Louise, pour votre excellent beau-père, Margival, pour votre patron et bienfaiteur, monsieur de Terrenoire. Quant à moi, je veux bien ne pas me compter, mais vous savez combien je vous suis attaché et ce que je dois souffrir de vous voir en cet état.

Jean leva les bras comme un homme qui n'espère plus.

Pouvait-il parler devant ses geôliers, pouvait-il étaler sa honte en présence de ces subalternes qui épiaient ses moindres gestes, suivaient ses pensées pour y puiser des renseignements utiles à l'enquête ?

-- Monsieur Farney, dit-il, je vous remercie de votre démarche. Vous êtes bon, vous êtes héroïque de ne pas vous séparer d'un malheureux qui aura bientôt contre lui l'opinion presque unanime. Vous ne savez pas tout. Sous peu, mon procès, procès inévitable, vous révélera des choses si abominables que vous vous refuserez à les croire.

Et, sans attendre la réponse, Jean Guerrier reprit le chemin de sa cellule, suivi par les agents, qui redoutaient une tentative de suicide et se tenaient prêts à prévenir les mouvements du malheureux.

Roger se retira, consterné. Que voulait dire Guerrier ? L'infortuné était-il déjà en proie aux hallucinations de la folie ? N'accusait-il pas sa femme, son beau-père et son patron d'avoir causé sa perte !

Roger courut en toute hâte chez Marie-Louise.

Il la trouva seule tout en larmes.

-- J'ai vu Jean, lui dit-il.

Elle poussa un cri de joie.

-- Il n'est donc plus au secret ? dit-elle. Moi, sa femme, je n'ai pu encore obtenir la permission de le voir, ne fût-ce qu'une minute.

Ce n'était pas là le ton d'une femme qui a causé la perte de son mari.

Roger Laroque ne voulut pas mentir. Il raconta dans ses moindres détails, la scène navrante à laquelle il venait d'assister. Tout en parlant, il regardait attentivement Marie-Louise.

La jeune femme ne se troubla nullement. Il n'y eut pas dans ses yeux la moindre expression qui pût donner à penser à Roger qu'elle comprenait ses paroles accusatrices.

Elle éclata en sanglots, criant :

-- S'il m'accuse, c'est que son désespoir a perdu sa raison. Il faut qu'on me rende mon mari. Moi seule suis capable de le guérir.

Margival rentra au même instant. Mis au courant de l'événement de la matinée, il conclut aussi à la folie de Guerrier. Sa sincérité n'était pas plus douteuse que celle de Marie-Louise.

Le père et la fille respiraient l'honnêteté, la probité, l'honneur.

Quant à l'insinuation de Guerrier contre M. de Terrenoire, on convint de ne pas en parler provisoirement au banquier. Il était inutile de lui révéler des paroles que Guerrier regretterait certainement.

Le soir même, le prisonnier recevait de son ancien patron la lettre suivante dont l'écriture allongée en anglaise du plus pur style n'avait aucun rapport avec celle de Roger Laroque :

« Cher monsieur Guerrier,

« Je n'ai pas hésité à révéler à Marie-Louise et à son père les paroles amères que vous avez prononcées contre ces deux êtres qui vous aiment tant, paroles dont le sens m'échappe absolument.

« Je vous jure que votre femme et votre beau-père n'ont pas compris un mot de ce que vous voulez dire.

« Il y a des expressions, des exclamations qui ne trompent pas. Votre famille est tout à fait en dehors de vos malheurs et le coup qui vous frappe la frappe en même temps.

« Ne vous laissez pas abattre, comptez sur tous les vôtres comme sur moi.

« Votre ami,

« WILLIAM FARNEY. »

XXXI

Nous avons laissé Mme de Noirville au moment où elle venait d'éprouver, de la part de Suzanne, un refus dont le caractère mystérieux lui donne à réfléchir. Ne pouvant s'expliquer le mobile de la jeune fille, elle se décida à raconter à Raymond sa visite à Maison-Blanche. Tout d'abord, le jeune homme eut envie de reprocher à sa mère cette initiative qu'elle avait prise sans le consulter, mais elle paraissait si triste de son échec, si triste de ne pouvoir annoncer à son fils le bonheur qu'elle avait rêvé pour lui, qu'il n'en fit rien.

Seulement les réponses de Suzanne à Julia et à Laroque ne pouvaient l'étonner, lui à qui la jeune fille les avait déjà faites.

Elles eurent pour résultat de redoubler sa tristesse et de le plonger dans une incertitude cruelle.

Et un jour, en proie au doute, la figure bouleversée, horriblement malheureux, il courut à Maison-Blanche.

Il trouva Suzanne dans la serre voisine du salon.

Elle vint à lui et lui serra les mains en silence. Elle vit tout de suite qu'il s'était passé dans cette âme quelque drame terrible.

-- Raymond, dit-elle anxieuse, qu'y a-t-il ? qu'avez-vous ?

-- Suzanne... Suzanne... Il m'est venu une atroce pensée... Cet obstacle entre vous et moi, cette raison mystérieuse qui vous éloigne de moi... j'ai pensé... j'ai cherché... Ah ! c'est atroce, je le dis, de douter ainsi... et j'aime mieux la vérité... oui, je l'aime mieux, si épouvantable qu'elle soit...

-- Mon Dieu ! que voulez-vous dire ?

-- Cette raison... je crains de l'avoir comprise...

-- Vous ! dit-elle avec un cri d'effroi. Vous !...

-- Oui, moi... À votre frayeur, je ne doute plus...

-- Raymond ! ! !

Et, dans une angoisse affreuse, un indicible désordre, elle lui serrait les mains à les briser, nerveusement...

-- Raymond... il faut tout me dire... je veux tout savoir...

-- Écoutez, Suzanne... j'ai pensé...

Il s'arrêta.

-- Parlez ! dit-elle doucement, bien qu'elle tremblât de peur.

-- Je parlerai... je parlerai... Oui, Suzanne, vous refusez de porter mon nom, parce que... vous craignez que je n'apprenne... plus tard... une faute... une liaison du passé... quelque chose que rien n'efface et qui a brisé votre vie... alors que la fleur de votre vie était à peine éclose.

Il se tut, il était tombé à genoux, brisé, anéanti, et il ne voyait plus rien. Il attendait un mot comme son arrêt de mort.

Une longue minute s'écoula.

Suzanne n'avait pas compris, tout de suite, ce qu'il avait dit. Ce ne fut qu'en se répétant à elle-même qu'elle devina. Elle était si loin de cela ! Elle avait cru que Raymond avait surpris le secret du nom de Laroque ! Non, ce n'était pas cela !... Raymond ignorait toujours... Ce qu'il croyait, c'est qu'elle était une fille tombée, coupable, flétrie !...

Un sourire céleste erra sur ses lèvres, sa main, qui tenait son mouchoir, essuya le front de Raymond.

-- Oh ! mon ami, mon pauvre ami, que je vous plains !

Elle poussa un soupir, accablée par le découragement.

-- Vous aviez le droit de tout croire, fit-elle, mais je ne veux pas que vous doutiez plus longtemps de moi. Vous avez voulu savoir la vérité, je vais tout avouer -- après, vous me direz un éternel adieu !...

Alors, il osa lever les yeux : il s'était attendu à une grande colère, à une indignation profonde, et, au lieu de cela, elle venait de lui parler avec une gravité singulière, une tristesse infinie !

-- Taisez-vous, Suzanne, pardonnez-moi. Je ne veux plus savoir...

Elle secoua la tête à deux reprises.

-- Il est trop tard, dit-elle, une mauvaise pensée vous resterait, le doute est venu et je ne veux pas que vous doutiez. Malgré tout, je vous pardonne de me faire souffrir, mais c'était presque une folie de croire que je pourrais garder toujours vis-à-vis de vous mon secret... le secret de mon père...

-- De votre père, Suzanne ?

-- C'est de lui qu'il s'agit, non de moi.

Il respira, soudain soulagé. L'homme qui aime -- quel que soit son amour, est ainsi fait qu'il croit le mal plus facilement que le bien. Et Raymond, malgré tout, doutait.

À présent, il était un peu rassuré : si navrante que fût l'histoire qu'il allait entendre, il pourrait quand même adorer Suzanne.

-- Et d'abord, mon ami, fit-elle à voix basse, promettez-moi le secret sur votre vie, sur votre honneur !...

-- Est-il nécessaire de jurer, Suzanne ?

-- Non, vous m'aimez, vous vous tairez, je ne crains rien.

-- Je vous écoute, dit-il.

Elle ferma les yeux, puis, d'une voix mourante :

-- Je ne puis pas être votre femme, Raymond, parce que le nom que je porte n'est pas le mien..., parce que le nom que je porte n'est pas celui de mon père... parce que je suis la fille d'un homme qui se cache dans la crainte de la justice, parce qu'il a commis autrefois un très grand crime, non pas un de ces crimes que la vengeance explique et dont elle peut atténuer l'horreur, mais un de ces crimes odieux, épouvantables, qui déshonorent à jamais une famille, à jamais un nom... Mon père a assassiné pour voler !

Raymond n'eut pas un mot, pas un geste, il avait seulement baissé la tête, de plus en plus, à chaque mot qu'elle avait dit. Du reste, elle gardait toujours les yeux fermés pour ne rien voir...

-- Ce crime, vous le connaissez, Raymond, bien que vous fussiez très jeune à l'époque où il a été commis, vous le connaissez, et votre père, qui était l'ami du mien, a défendu mon père... Il en est mort !...

Cette fois, à cette révélation, Raymond s'était levé brusquement et n'avait pu retenir une sourde exclamation.

-- Roger Laroque !... L'assassin de Ville-d'Avray...

-- Oui.

-- Vous êtes la fille de Roger Laroque ?

-- Je suis sa fille... Comprenez-vous ?...

-- Hélas ! hélas !...

-- Mon père, que tout le monde a cru mort dans sa tentative d'évasion pour s'échapper de la Nouvelle-Calédonie -- car je sais tout cela, mais lui, il ignore que je sais ! -- mon père est condamné aux travaux à perpétuité...

En Amérique, où il s'est réfugié, il a refait rapidement sa fortune... Et il a voulu revenir habiter la France, au risque d'être reconnu, au risque d'être renvoyé au bagne...

-- Quel est son but ?

-- Il ne peut me le dire, puisqu'il est persuadé que j'ai oublié la triste histoire du crime... alors que, mon Dieu ! fit-elle avec épouvante, alors que je ne passe pas un jour, pas une nuit, sans m'en rappeler les effroyables détails !...

-- Ces débats, je les connais, moi aussi, fit Raymond, puisque c'est en pleine cour que mon père est mort. J'ai voulu connaître l'affaire et je l'ai relue bien souvent dans la Gazette des Tribunaux ! Ainsi, Suzanne, c'est vous qu'on a amenée devant le jury, pour vous faire accuser votre père ?... C'est vous, cette enfant qui a fait pleurer tout le monde, qui a excité tant de pitié et d'admiration pour son courage précoce... pour son énergie...

-- C'est moi.

-- Mais mon père a dit très haut qu'il croyait le vôtre innocent... Et il le croyait ! On ne se trompe pas à de pareilles et aussi chaleureuses paroles !... Monsieur Laroque était l'ami de mon père... Mon père ne pouvait avoir pour ami un voleur et un assassin. Il y a eu dans ce crime je ne sais quel mystère qui n'a jamais été éclairci !...

-- Hélas ! mon ami, vous êtes bon de vouloir défendre mon père, mais, pour moi, le mystère n'existe pas... Les juges, autrefois, ont eu raison de vouloir m'interroger... je savais tout !... Ma mère et moi, nous avons assisté au crime !... Mon père est l'assassin !...

-- C'est horrible ! murmura Raymond.

Et les deux pauvres enfants restèrent l'un auprès de l'autre, muets, sans pensées, foudroyés par cette révélation dans ce qu'ils avaient de plus noble, de plus cher, de plus sacré : leur amour !...

-- À présent, dit-elle, que vous savez tout, que vous ne doutez plus de moi, que vous connaissez le triste secret de ma vie, adieu, mon ami...

-- Adieu, non pas, Suzanne, car je vous aime follement...

-- À quoi bon m'aimer, Raymond ?

-- Puis-je raisonner mon amour ? Je vous aime. Toute ma vie est à vous. Je veux souffrir avec vous, pour vous...

-- Oh ! Raymond, vous vous lasserez et vous m'oublierez...

-- Le pensez-vous vraiment ?

-- Non, dit-elle, et pourtant, je le jure, je préférerais n'être pas aimée de vous... être seule à savoir et à me souvenir...

Et, après un nouveau silence :

-- Maintenant, mon ami, laissez-moi... Je suis si troublée par l'aveu que je viens de vous faire, que j'ai besoin d'un peu de solitude pour me remettre... Adieu... adieu... Raymond, partez, et, si vous m'en croyez, ne revenez plus ! Fuyez-moi !...

Mais il eut comme un geste de défi.

-- Au revoir, dit-il. Je t'aime... J'aime mieux souffrir !

Elle lui tendit les mains. Mais ce furent leurs bras qui s'enlacèrent. Elle tomba sans force sur la poitrine du jeune homme, la tête renversée sur son épaule, et, pendant une minute, leurs lèvres s'étreignirent en un baiser désespéré, presque douloureux...

La serre communiquait par une porte avec le salon. Après le départ de Raymond, Suzanne se dirigea vers cette porte et l'ouvrit. Ils se dirigèrent vers cette porte. Suzanne l'ouvrit. Et elle poussa un grand cri devant le corps d'un homme qui gisait en travers -- le corps de Roger, inanimé, de Roger, qui avait surpris la scène, qui avait tout entendu.

-- Mon père ! mon père !

Et elle l'embrassait follement... Et sa main tremblante cherchait la place du cœur... Il battait faiblement... Un instant, elle avait cru qu'il était mort !...

Elle se précipita vers une fenêtre, l'ouvrit pour donner de l'air. Puis elle sonna violemment.

Des domestiques accoururent effarés, transportèrent Laroque toujours évanoui sur une ottomane, et Suzanne se mit à lui prodiguer ses soins !

Elle lui mouilla le front, les paupières, la bouche, le cou, les mains avec un linge trempé dans de l'eau glacée.

Enfin, au bout d'une heure, d'une longue et mortelle heure de désespoir et d'angoisse, il reprit connaissance. Le souvenir lui vint tout de suite de ce qu'il avait entendu. Il poussa un profond soupir et referma les yeux.

Certes, quand tout à l'heure, sachant sa fille dans la serre, il avait voulu entrer ; quand il avait été surpris en entendant la voix de Raymond, qu'il ne savait pas là ; quand, malgré lui, il avait écouté et compris... ; quand il avait senti ses forces s'en aller, le sang se retirer de ses veines, il avait eu un moment de bonheur suprême, inouï...

Il fit un signe aux domestiques, qui se retirèrent.

Quand ils furent seuls, Suzanne murmura :

-- Mon père ! mon père ! pardon !...

Il la regarda longuement, sans rien dire. Il était resté étendu sur le canapé ; ses jambes étaient comme brisées. Il avait aussi une très grande lourdeur dans la tête, et une multitude de points multicolores papillotaient devant ses yeux.

Puis, parlant avec lenteur :

-- Ainsi, malheureuse enfant, tu n'avais rien oublié ?

Elle cacha son visage sur la poitrine de son père, et ne répondit rien. Les doigts du pauvre homme errèrent dans les cheveux de sa fille. Il la caressait doucement.

-- Et moi qui croyais ! Moi qui croyais ! dit-il par deux fois. Ne pleure pas !... Ce n'est pas ta faute... Que veux-tu ? On ne commande pas à ses souvenirs... Mais tu m'as fait de la peine. Une grande peine. Je ne pense pas avoir souffert autant depuis le jour où ta mère et toi vous m'accusiez par votre silence, devant les juges... devant le jury !... Et moi, fou que j'étais, je m'imaginais que ce passé était mort !... Que faire, que dire pour te prouver ?... Car je suis innocent de ce crime !...

Il resta rêveur, puis se relevant un peu, s'appuyant sur une main, et de l'autre écartant la tête de Suzanne.

-- Je suis innocent, Suzanne, entends-tu !

-- Oh ! mon père, le passé est mort, ne parlons plus de rien !

-- Je croyais que tu ne te souvenais pas, et alors je ne voulais pas réveiller toute cette lamentable histoire. Puisque tu te rappelles, puisque rien n'est effacé en toi, je parlerai... je te dirai que je ne suis pas coupable du crime qu'on m'a reproché et pour lequel j'ai subi une condamnation infamante ! Toi, dont la mémoire est si fidèle, ne te souviens-tu pas des dénégations que j'opposais aux preuves relevées contre moi ? J'ai prié, supplié, pleuré qu'on me crût... Je me débattais dans une de ces situations atroces et sans issue où un homme laisse forcément l'honneur. J'avais beau crier mon innocence, personne ne me croyait, pas même toi, ma fille, que j'aimais tant... pas même ta pauvre mère, qui sait la vérité, s'il est vrai que l'âme ne meurt pas.

-- Ma mère et moi, nous avons vu !

-- Alors, tu me crois vraiment coupable ?... Rien ne plaide pour moi dans ton cœur ? Tu n'as jamais eu rien à me reprocher, jamais, ni avant le crime, ni depuis. Et tu ne t'es jamais dit qu'il était bien étrange qu'un homme, si bon, si attentif, si ouvert, fût devenu brusquement, du jour au lendemain, un misérable, assassin et voleur ?... Mais moi, Suzanne, si j'avais surpris ta mère assassinant et volant, si je l'avais vue, ta mère, avec ces deux yeux qui te regardent, je n'aurais pas cru !... Non, j'aurais dit que c'était un rêve ou de la folie, mais je n'aurais pas cru.

Elle se taisait. Qu'eût-elle dit ? Elle était sûre !...

-- Je ne te fais pas de reproches, ma chérie, non, ce serait injuste ! Ce que tu as vu, toute petite, a laissé une trop forte impression sur ton âme pour que tu puisses aisément te mentir à toi-même et dompter les révoltes de ton cœur... Ta jeunesse a été brisée par le spectacle d'un crime et par la honte que ton père a jetée sur ton nom... Oh ! la honte ! la honte ! Cette épithète qu'après ma condamnation certains de mes anciens ouvriers ont accolée à mon nom !... Car, je le sais, quand ils parlent de moi, c'est encore, c'est toujours Roger-la-Honte qu'ils m'appellent !... Les pauvres gens, je leur pardonne ! S'ils savaient tout ce que cette honte imméritée cache de larmes et de courage, ils rougiraient d'eux-mêmes ! La honte !... sur moi ! sur toi !... Être obligé de se cacher... de ramper, pour ainsi dire, dans l'obscurité de la société... de courber la tête... de trembler devant quelque regard curieux... devant quelque parole indiscrète, de se ronger les poings dans l'impuissance !... La honte ! voilà la honte !... Mais, du moins, si je ne puis relever le front devant le monde, je veux ne point rougir devant toi... Je veux te prouver, enfin, que je suis innocent...

Elle fit un geste vague pour l'empêcher de parler.

Mais il continua, avec une véhémence à peine contenue :

-- Je suis innocent. Et un seul homme l'avait deviné, Lucien de Noirville... et il en est mort !... Ah ! j'étais vraiment maudit, puisque c'était la deuxième mort à cause de moi !... Écoute, ma fille, ce que je vais te raconter va faire rougir ton front, et diminuera le respect que tu me dois. Ce sera une punition, encore, celle-là -- un supplice de plus ajouté à tous les autres supplices --, pourtant, tu sauras tout... Te rappelles-tu tous les incidents de l'affaire ?

-- Hélas ! mon père.

-- Ce qui m'a fait condamner, surtout, c'est la preuve qu'établissaient contre moi les billets de banque retrouvés dans ma caisse...

-- Oui.

-- J'ai dit que les cent cinquante mille francs versés par moi la veille et l'avant-veille à Guerrier provenaient pour une part du gain au cercle, la plus grosse part d'un remboursement.

-- C'est cela... mais c'est tout ce que vous avez dit.

-- Et tu vas voir pourquoi je n'ai pu en révéler davantage...

Laroque s'arrêta une seconde à cet endroit de son récit, puis :

-- Encore une fois, pardon, dit-il, mais il le faut. J'ai commis une faute dans ma vie, ma chère fille, une faute chèrement expiée. Je l'ai commise en un moment d'égarement, car je n'ai même pas l'amour pour excuse, puisque je n'ai jamais cessé d'aimer ta mère... J'ai été l'amant d'une femme mariée qui s'était prise pour moi d'une passion folle. Cette femme eut besoin d'argent... d'un besoin immédiat... Il s'agissait pour elle de payer des dettes que son mari ne connaissait pas ; ses créanciers la pressaient, et son mari, les ayant déjà remboursés plusieurs fois, avait menacé sa femme d'un scandale, d'une séparation, si elle ne mettait pas un terme à ses dépenses exagérées... Il me fut possible de lui apporter cent mille francs. La guerre vint, puis la paix fut signée. Les affaires se ralentirent. Je dus me résigner à un remboursement important réclamé par ce Larouette. C'était la ruine, et je ne prévoyais pas comment j'allais faire face à mes échéances de fin de mois -- c'était la faillite --, lorsqu'un matin je reçus, boulevard Malesherbes, une lettre et un petit paquet cacheté. La lettre était de ma maîtresse -- avec laquelle j'avais rompu toute relation depuis la guerre --, elle me savait gêné et me renvoyait les cent mille francs que je ne lui eusse jamais réclamés. Le paquet contenait cent mille francs. Comprends-tu ?... Vois-tu maintenant la situation odieuse, épouvantable et sans issue dont je te parlais ?... L'honneur me défendait de trahir cette femme dont la déposition m'eût sauvé pourtant !... D'un mot, je prouvais mon innocence, en révélant son nom... mais dire ce mot, révéler ce nom, c'était une infamie... Condamné et forçat, mais me sachant même innocent, j'ai gardé ma dignité et le respect de moi-même ; libre à ce prix, je serais déshonoré à mes propres yeux !... Et je n'ai rien dit !...

Suzanne avait écouté ce récit dans une attitude singulière.

Tout d'abord, elle eût mieux aimé ne pas entendre, car elle était si convaincue, si certaine de la culpabilité de son père, qu'elle prévoyait chez lui quelque ruse pour se disculper aux yeux de sa fille...

Aux premiers mots, honteusement, timidement prononcés par Roger, quand elle eut compris le sens de ses restrictions, elle rougit violemment...

Elle rougissait d'entendre... elle rougissait de son père...

Mais elle écoutait, parce que quelque chose d'instinctif lui criait que c'était la vérité !

Son père n'eût point menti et n'eût pas inventé, surtout, cette douloureuse histoire d'adultère.

Car il avait honte, lui aussi, de la raconter. Il rougissait devant sa fille...

Puis, au fur et à mesure qu'il parlait, la honte de la faute commise disparaissait pour la jeune fille...

Elle ne voyait plus qu'une chose, c'est que son père était innocent.

Innocent ! C'était vrai ! Elle croyait, maintenant, elle l'incrédule !...

Elle se laissa glisser aux pieds de Laroque, et, comme les mains du pauvre homme pendaient, inertes, dans l'affaissement de son être, elle les couvrit de baisers passionnés.

-- Oh ! mon père ! que de malheurs ! Oh ! mon père chéri !

-- Je te pardonne, mon enfant, tu ne pouvais pas savoir !...

-- Continuerez-vous de m'aimer, comme par le passé ?

-- En doutes-tu, chère et cruelle enfant ?

-- Pardon, mon père, pardon !

Soudain, elle se tut. Une pensée luisait dans son esprit.

-- Il y a un coupable, dit-elle. Un homme qui vous ressemble... qui a votre taille... qui était vêtu comme vous... celui que j'ai vu, que ma mère a vu comme moi... Quel est-il ?

-- C'est là où le mystère commence, ma chérie. Il y a un coupable, comme tu le dis. Qui ? Je l'ignore... Mais patience, il ne se cachera pas toujours si bien que je ne puisse le découvrir... Et c'est là, vois-tu, la vraie raison pour laquelle j'ai quitté l'Amérique, où je vivais en sûreté. Et si j'ai refait ma fortune avec tant d'âpreté à la lutte, aux dépens de ma santé même, c'est bien parce que je voulais me venger et faire réviser mon procès.

Là ne devait pas s'arrêter son récit.

-- Puisque tu as tant de mémoire, dit-il à Suzanne, te souviens-tu d'un jeune homme qui te témoignait beaucoup d'amitié quand tu étais petite ?

-- Jean Guerrier, votre caissier. Si je m'en souviens ! Il est venu au lit de mort de ma mère. Lui n'a jamais douté de vous ; mais aussi il n'avait pas vu. Que ne suis-je devenue aveugle le jour qui a précédé la nuit fatale !

Roger l'embrassa pour ces bonnes paroles, puis il lui fit part, avec tous les détails, de la terrible accusation qui pesait sur Jean. Apprenant que son père avait eu le courage de demander la permission de voir le prisonnier :

-- Qui sait, dit-elle, si on ne vous a pas suivi, si on ne sait pas déjà que William Farney et Roger Laroque sont un seul et même personnage ? Fuyons.

-- Fuir ? Jamais ! Tant que Guerrier aura besoin de moi, je resterai. Ne t'afflige pas pour moi, mais pour lui. Du moment que monsieur de Lignerolles ne m'a pas reconnu, personne ne me reconnaîtra à Paris. Demain, je verrai deux hommes sur lesquels je compte pour débrouiller le mystère de l'assassinat Larouette. Ce sont des policiers amateurs qui, à eux deux, en remontreraient à tous les prétendus limiers de la préfecture de police. Il faut qu'en l'espace d'un mois, tout au plus, ils aient trouvé l'assassin de Larouette et l'assassin de Brignolet.

Roger Laroque parlait avec une animation extraordinaire. Ses yeux jetaient des flammes, et le sang, qui lui était monté à la figure, zébrait de rayures écarlates, les cicatrices de ses affreuses brûlures.

Suzanne lui prit la main. Laroque était en proie à une fièvre violente. Il dut se mettre au lit. Durant trois jours, veillé par sa fille, qui ne laissait pénétrer auprès de lui aucun domestique, il délira ; puis, grâce à sa vigueur exceptionnelle, à sa force d'âme, une amélioration rapide se produisit et le malheureux put enfin commencer les démarches sur lesquelles il comptait pour prouver son innocence et celle de Guerrier.

XXXII

Durant la courte maladie de son père, Suzanne ne revit pas Raymond, qui était à Paris ; mais, le dimanche suivant, le jeune homme revenait à Maison-Blanche. Suzanne ne le savait pas et pourtant elle l'attendait. Plus d'une fois, depuis le matin, son regard avait erré au loin sur la longue route blanche bordée de peupliers, qui filait toute droite vers Chevreuse.

Elle était seule au château. Et elle avait hâte de revoir Raymond, parce qu'elle était bien résolue à tout lui dire...

Elle l'aperçut, marchant très vite.

Elle courut au-devant de lui, son impatience était si grande qu'elle ne pouvait l'attendre. Elle le rejoignit dans le parc.

-- Oh ! Raymond, dit-elle, Raymond, que je suis heureuse !...

Et, en effet, son visage était radieux. Ses yeux brillaient, ses joues étaient roses et tout en elle exprimait l'animation et la joie.

Elle était si différente de ce qu'elle était l'autre jour, qu'il crut à un accès de folie et qu'il murmura :

-- Suzanne ! Suzanne ! qu'avez-vous ? au nom du ciel !

-- Oh ! Raymond, venez vite, je vous dirai tout... Ici, je ne puis parler... Des domestiques, des paysans peuvent passer dans le parc derrière les broussailles et les arbres... Ils nous entendraient... Venez vite, j'ai hâte de vous apprendre... C'est de lui qu'il s'agit... de mon père...

Quand ils furent au château, qu'elle eut fermé les portes, elle lui raconta tout ce que son père lui avait dit. Elle n'omit rien de l'histoire où cette femme inconnue avait joué un rôle néfaste.

Roger Laroque n'avait pas nommé Julia. Raymond ne pouvait se douter qu'il s'agissait de sa mère ! Il avait pour elle le plus profond respect, un respect qu'égalait seule sa tendresse, et un soupçon ne lui pouvait venir. Il lui dit seulement :

-- Roger Laroque n'avait-il pas reconnu ma mère ?

-- Il a dû la reconnaître, à coup sûr, et je me rappelle maintenant quelques hésitations qui m'avaient frappée au début de nos relations.

-- C'est juste. Sa sécurité et le soin de votre bonheur réclamaient les plus grandes précautions.

Raymond devint pensif.

-- Ainsi, dit-il, c'est une femme qui a tenu dans ses mains l'honneur, presque la vie de votre père... Et elle n'a rien dit. Qu'est-elle donc, pour avoir tant de lâcheté !

-- Songez, Raymond, au déshonneur... pour elle, si elle avait parlé !... Songez qu'elle avait un mari... Songez qu'elle avait peut-être des enfants !...

-- Qui est-elle ? Vous a-t-il dit son nom ?

-- Oh ! Raymond ! Le pouvait-il sans renier le passé ? lui qui a tout sacrifié à ce secret !... Ce nom, il ne le révélera jamais !

-- Laroque est un homme. Mon père avait raison de l'aimer, moi, je ne l'en estime que davantage...

Raymond retomba dans son silence et dans sa rêverie.

-- À quoi réfléchissez-vous, mon ami ?

-- À une chose bien simple, Suzanne. Puisque votre père est innocent, il y a un coupable... l'homme que vous avez aperçu dans la maison de Larouette... Ce coupable, votre père le cherche, je le chercherai aussi... Je suis avocat... j'ai de nombreux amis au Palais et à la préfecture. Je serai puissamment aidé... Oh ! ne craignez rien, je serai prudent... je penserai à vous... Puis, ce n'est pas tout Suzanne... quelque chose me dit que cette femme, ancienne maîtresse de votre père, a été mêlée de près à cette intrigue... quelque chose me dit qu'elle est complice du crime... Il y a eu là peut-être une vengeance... Cette femme, il faut à tout prix la connaître...

-- Raymond, dit-elle, avec une terreur instinctive, épargnez cette femme, si vous la rencontrez sur votre chemin... Songez que si elle est mère... cela serait effroyable... de la livrer ainsi aux juges... de la couvrir de honte, à la face de tous ! Mon père ne voudrait pas, j'en suis sûre !... Épargnez-la !...

-- Nous verrons, quand l'heure sera venue. Tout à l'heure, vous m'avez accueilli en me disant que vous étiez heureuse... Eh bien, moi aussi, Suzanne, je suis heureux... car bientôt, je vous le jure, vous serez ma femme !

-- Que Dieu vous entende, mon ami !

-- Au revoir, Suzanne... Nous ne nous reverrons pas avant des semaines, peut-être, car je ne veux pas revenir sans vous apporter une bonne nouvelle... Ayez confiance... Aimez-moi... Je vous aime... Mon père, qui était l'ami du vôtre, a échoué lorsqu'il a voulu prouver l'innocence de Laroque... mais il est mort... Là où le père n'a pas réussi, le fils réussira peut-être... Lucien de Noirville n'avait que l'amitié... moi, j'ai l'amour... Et je mourrai, s'il le faut, comme est mort mon père !...

Sur ce mot, il partit.

XXXIII

Les démentis donnés aux bruits de faillite rencontrèrent d'abord des incrédules ; mais il fallut bien que les plus entêtés se rendissent à l'évidence quand on sut que Terrenoire avait payé ses différences dans la journée même de la débâcle et que, le lendemain du jour où la justice avait fermé les bureaux du boulevard Haussmann, tous les dépôts avaient été remboursés.

En un mot, la banque faisait face partout à cette situation et sortait victorieuse d'une crise terrible qui avait un instant menacé de l'engloutir.

M. de Lignerolles apprit l'un des premiers ce revirement, et ce ne fut pas sans une certaine émotion.

Cela n'enlevait rien à la vérité, à toutes les charges relevées contre Jean Guerrier, mais il n'était plus possible de faire peser sur le caissier et sur le banquier un soupçon de complicité.

C'était donc ailleurs qu'il fallait chercher un complice à Guerrier -- ou plutôt, pensait M. de Lignerolles, Guerrier a agi seul avec Béjaud pour son propre compte, sans doute à la suite de quelque querelle ignoble où M. de Terrenoire aura repoussé une demande d'argent exorbitante.

Cependant l'enquête devenait, après cette constatation, plus difficile et surtout plus délicate. Béjaud, interrogé à plusieurs reprises, avait fini par dire, en jurant, qu'il ne répondrait plus. Guerrier était si accablé, si malade, qu'il ne se traînait qu'avec peine, tant le coup avait été rude pour lui ; il était vieilli, avait les traits fatigués, les yeux enfoncés et brillants.

Aux questions réitérées du juge, il ne répliquait que par monosyllabes, prononcées sourdement, comme à regret, et qu'on avait peine à entendre.

-- Je suis innocent... innocent de tout... Qu'on me mette en présence de ma femme, de monsieur de Terrenoire et de ceux qui m'ont fait du mal... C'est ce que je demande !...

M. de Lignerolles, qui le lui avait promis, était fort embarrassé, à présent, de tenir sa promesse.

Terrenoire étant écarté de l'enquête, le juge n'avait plus de prétexte pour s'occuper de sa conduite privée : les amours du banquier et de Marie-Louise ne le regardaient pas ; ces hontes d'un ménage à trois ne pouvaient l'intéresser que comme observateur et non point comme magistrat.

Comment, dès lors, satisfaire au désir exprimé par Jean Guerrier ?

Heureusement, le hasard le servit.

Guerrier était au dépôt depuis quelques jours quand Marie-Louise et Margival se présentèrent au cabinet du juge d'instruction.

M. de Lignerolles les fit introduire sur-le-champ.

Marie-Louise, pâle, les yeux rouges comme si elle avait passé les nuits à pleurer depuis l'arrestation de son mari, entra, se tenant à peine debout, tant son émotion était grande et tant elle était faible.

Le vieux Margival, aussi triste, mais plus énergique et plus résolu, la suivait.

Ce fut lui qui prit la parole.

-- Monsieur, dit-il, nous vous remercions de nous avoir reçus. Dans notre malheur, ce nous est une consolation, et nous n'espérions pas tant, ma fille et moi.

Sa longue figure ridée, encadrée de barbe blanche, son haut front qui se terminait sous une broussaille de cheveux entièrement blancs, donnaient à sa physionomie un cachet d'honnêteté, de naïveté, de franchise, que le juge ne fut point sans remarquer et qui fit impression sur lui.

Il reprit :

-- Nous ne savons ce qui se passe, monsieur ; tout le monde nous délaisse depuis quelque temps, depuis l'arrestation du mari de ma fille... Seul, monsieur de Terrenoire nous a gardé son amitié... Car il ne croit pas plus que nous à la culpabilité de mon gendre. Il cherche partout une preuve de son innocence, il la trouvera, j'en suis certain, et réhabilitera ainsi ce* *pauvre garçon... Et voilà pourquoi je viens vous trouver, monsieur, de notre part et de la part de notre ami Terrenoire.

-- Pourquoi ?

-- J'avais l'intention de vous demander s'il serait possible de remettre Guerrier en liberté...

-- Impossible...

-- Mais il est innocent, nous vous le jurons. Il faut, pour qu'on le croie coupable, un concours de hasards si extraordinaire que nous en sommes accablés, nous autres, et que nous ne pouvons que nous élever contre de toute notre indignation. Ayez pitié de nous, monsieur de Lignerolles. Voyez en quel état se trouve ma fille, à laquelle on enlève son mari quelque temps après son mariage ; ma fille, malade en ce moment, qui réclame tous nos soins, et qui n'a même pas la force de vous adresser la parole.

En effet, Marie-Louise se contentait de joindre les mains.

Son regard suppliait.

M. de Lignerolles les examinait tous deux d'un œil attentif.

Et sèchement, laissant voir malgré lui, l'antipathie que lui inspirait une pareille fourberie :

-- Je voudrais vous être agréable. Je ne le puis.

-- Le rendrait-on à la liberté sur caution ?

-- Non plus. Mais en tout cas la caution serait trop forte et dépasserait assurément vos ressources.

-- Les nôtres, certes, car elles sont minimes, et mon gendre et moi nous n'avions que nos appointements pour vivre. Mais vous savez, sans doute, combien monsieur de Terrenoire s'intéresse à Guerrier, à ma fille et à moi. C'est lui qui a fait le mariage de Marie-Louise...

-- Ces détails me sont connus, dit le magistrat d'un ton singulier, et je vous trouve audacieux d'oser faire cette allusion devant moi.

-- Cette caution, on peut l'exiger aussi forte qu'on le voudra. Monsieur de Terrenoire, qui semble né pour nous rendre service et nous tirer de peine, se chargera de la payer. J'ai sa promesse ; au besoin, du reste, il viendra vous trouver et renouvellera en personne la prière que je vous fais en ce moment.

-- C'est inutile, que monsieur de Terrenoire ne se dérange pas ! dit le juge. Je sais que votre complaisance coupable vous est grandement payée. Je sais qu'un mot de votre fille est tout-puissant auprès de lui.

Marie-Louise s'était levée, dans une agitation extrême, l'œil brillant, les pommettes rouges.

-- Monsieur, il m'a semblé voir dans vos paroles une intention qui serait pour mon père et pour moi une insulte mortelle... Je vous ordonne de vous expliquer...

Sa voix tremblait. Ses calmes traits de jolie blonde s'étaient transfigurés. Sa douleur avait fait place à sa colère.

Elle commandait, et comme le juge accueillait avec ironie cette véhémente parole :

-- Vous avez compris, dit-elle à son père. Mon mari nous accuse, et la justice ne voit pas que le malheureux est fou. Oui, fou ! s'écria-t-elle, et c'est vous magistrat qui êtes cause de sa folie !

M. de Lignerolles sonna, et au garde qui apparut sur le seuil de la porte, il ordonna d'aller chercher Jean Guerrier et de l'amener dans son cabinet.

Il ne fut pas dit un mot jusqu'au moment où le caissier entra.

Il resta debout devant le bureau du juge.

En le revoyant, Marie-Louise, d'instinct, avait tendu les bras vers lui, mais elle avait été effrayée par cet air d'abattement répandu sur toute la personne de Guerrier.

Un sanglot lui monta aux lèvres et ses larmes jaillirent.

Et Jean Guerrier, qui entendit ce sanglot, tressaillit, se retourna, aperçut sa femme et eut un geste de répulsion.

-- Marie-Louise ! dit-il.

Tout à coup, voyant Margival :

-- Vous, vous !

Et se précipitant vers eux, l'œil brillant de colère, les poings serrés :

-- Vous voilà ! Je vous revois !... Oh ! pour oser se présenter devant moi sans tomber à genoux, il faut que vous n'ayez plus ni honte ni pudeur !...

-- Jean !... dit Marie-Louise, effarée... que veux-tu dire ?... De quelle honte parles-tu ?... Pourquoi rougirions-nous de te voir et quels reproches as-tu à nous adresser ?

Le juge souriait en les regardant.

Et il murmurait à part lui :

-- Comédie ! Jusqu'où pousseront-ils l'effronterie de se jouer ainsi de moi ?

-- Infâmes tous les deux, infâmes ! disait Jean Guerrier. Ah ! ne dissimulez plus je vous en prie... cela est inutile, et j'aime cent fois mieux vous voir tels que vous êtes... Ne dissimulez pas, je ne suis pas votre dupe !... Assez longtemps vous avez abusé de mon honnêteté, de ma naïveté, je devrais dire de ma sottise !... Assez longtemps vous avez fait de moi la risée de tous ceux qui me connaissent, vous avez empoisonné ma vie, vous avez attiré sur moi le mépris universel.

Margival écoutait ces sanglants reproches avec une stupéfaction douloureuse. Il prit Marie-Louise dans ses bras, l'attira contre son cœur comme pour la protéger de son affection paternelle.

Marie-Louise, dont les yeux s'étaient séchés, soudain, murmura :

-- L'entendez-vous, mon père ?

-- Ma pauvre fille, dit le vieillard, ma pauvre enfant, qu'allons-nous devenir ? N'en doutons plus : Jean est fou !

Il n'avait pas baissé la voix.

Guerrier l'entendit donc. Et il eut un éclat de rire strident.

-- Ah ! vous allez me faire passer pour fou, à présent ? Je vous préviens que l'on ne vous croira pas. J'ai toute ma raison. Et c'est avec toute ma raison que je vous juge. Vous êtes deux misérables !

-- Jean !... cria Marie-Louise en s'élançant vers lui, ne pouvant plus se contenir. Elle voulait l'enlacer de ses bras.

Il la repoussa brutalement. Il avait le sourcil froncé, l'œil dur et mauvais, et ses lèvres laissaient passer péniblement son haleine oppressée.

Marie-Louise chancela, en reculant sous la poussée.

-- Jean, dit Margival, avec une tristesse navrante, s'il est vrai que vous n'êtes point fou, si vous pouvez nous comprendre... ayez pitié de votre femme... Regardez-la, elle est toute faible et toute malade, regardez-la !... Et le médecin que j'ai consulté, s'il nous a rassurés sur son indisposition, nous a cependant conseillé de prendre grand soin d'elle... Regardez-la, Jean, et dites-moi si vous comprenez ?...

-- Qu'y a-t-il ?... bégaya Jean, livide...

-- Elle vous rendra père, mon ami !...

Guerrier passa la main sur son front...

Ses yeux étaient égarés. Toute sa figure était crispée. On eût dit vraiment à le voir, qu'il était fou !...

-- Ah ! dit-il d'une voix basse, mais où l'on sentait l'effort suprême pour rester calme... quelle joyeuse nouvelle vous m'annoncez là !... Que je suis content !... Ma femme enceinte ! Quelle joie dans la maison ! Et que d'honneur pour moi, pensez donc, de donner mon nom, mon pauvre nom modeste, que ne rehaussent ni fortune ni particule, à l'enfant de ma femme et de monsieur de Terrenoire !

-- Mon Dieu ! fit Marie-Louise, épouvantée.

-- En quel vilain moment vous m'apprenez cette heureuse nouvelle !... Il fallait attendre ma mise en liberté ! Alors, en compagnie de monsieur de Terrenoire, tous les quatre, nous aurions fait la fête... Ma femme porte l'enfant de Terrenoire, quelle aubaine ! Songez donc !... Fort honorée, ma femme, ma foi, et moi aussi, en vérité ! Merci, Marie-Louise, merci, Margival !...

Et il riait et parfois, à travers son rire, ses dents se rencontraient et grinçaient avec une furieuse rage de mordre et de broyer.

Margival était allé à lui et essayait, en employant toutes ses forces, de lui étreindre les bras.

Mais Guerrier se débattait, le repoussait avec dureté.

Alors, le vieillard s'approcha du juge d'instruction, qui était resté calme pendant cette étrange scène.

-- Monsieur de Lignerolles, si vous avez quelque pitié pour nous, dites-nous ce qui s'est passé... dites-nous comment est survenue l'effroyable folie de cet homme.

Mais Jean Guerrier intervenait :

-- Je ne suis pas fou, monsieur de Lignerolles, ne les croyez pas. Vous le savez, du reste. Ah ! je comprends que leur intérêt, en ce moment, serait de me faire passer pour un insensé...

Margival sentait ses idées s'en aller.

Il ne possédait plus son sang-froid, et, hébété par tout ce qu'il entendait, il essayait de recouvrer sa présence d'esprit.

Ce fut Marie-Louise qui fit acte d'énergie.

-- Jean, dit-elle, de grâce, un mot !

-- Aurais-tu l'audace de vouloir te défendre ?

-- Certes, non, je ne me défendrai pas. Après quelques semaines de mariage, entendre, dans la bouche de son mari, une pareille accusation est assez pénible. Me défendre, ce serait donner prise à cette accusation. Me défendre, Jean, et de quoi, s'il vous plaît ? Ai-je bien compris ? Vous avez sur moi, sur mon honneur, sur mon amour un doute qui me fait injure... Et ce doute répond à l'insulte que me lançait tout à l'heure monsieur de Lignerolles. Non, vous n'êtes point fou, ce que vous avez dit, ce que disait monsieur de Lignerolles est raisonné. Qui vous a inspiré à tous deux pareils soupçons ? Je l'ignore, mais je veux le savoir. Mon Dieu, faut-il que, vous aimant ainsi que je vous aime, je sois obligée de relever cette horrible calomnie, et faut-il que ce soit vous, Jean, toi, pauvre Jean, si calomnié toi-même, qui me renvoies semblable insulte !

-- Plût au ciel que ce ne fût qu'une insulte !

-- Jean, il est impossible que tu ajoutes foi à ce mensonge. Réfléchis un peu, mon ami. Cela n'a pas le sens commun. Quels sont les semblants de raisons qui ont pu donner naissance à ces bruits ?... Je te le demande, à toi, et je suis sûre que tu ne sais rien... C'est vous, monsieur de Lignerolles, que je devrais interroger, car c'est assurément de vous que partent ces accusations.

Le juge restait silencieux, incrédule à ces manifestations d'angoisse et de désespoir. Alors elle se tourna vers son mari :

-- Puisqu'il ne veut rien dire, éclairez-moi, Jean ! Il est horrible pour moi d'avoir à discuter ces choses ; pourtant, puisqu'il le faut, je m'y résigne !

Guerrier, devant cette douleur franchement exprimée, se reprenait à douter et tourna ses regards vers le juge d'instruction.

Celui-ci, froid et sarcastique, écoutait.

-- Jean, reprit Marie-Louise, votre accusation repose sur des preuves, sans doute, ou du moins sur des indices qui vous semblent probants, sur des observations que vous avez faites vous-mêmes ou que l'on vous a suggérées. Je suis certaine que l'on vous a trompé, mon pauvre ami, que l'on a abusé de la surexcitation d'esprit ou vous étiez après votre arrestation pour vous raconter je ne sais quelle histoire que je vous prie de me dire. Je suis certaine, aussi, qu'un mot de moi suffira pour vous persuader.

-- J'en doute ; mais dans tous les cas, je ne veux rien dire tant que monsieur de Terrenoire ne sera pas ici. C'est en sa présence qu'il faut que cette explication ait lieu. Monsieur de Lignerolles, ne me refusez pas cette grâce ! Ces tristes antécédents que vous croyez avoir relevés contre moi constituent une sorte de preuve morale de culpabilité dans le meurtre de Brignolet et le vol de la caisse. Je reconnais, comme vous, que ces antécédents prouveraient, sinon le crime, du moins que j'étais capable de le concevoir et de le commettre. J'ai donc hâte de vous montrer que je ne suis pas l'homme que vous croyez. Il s'est passé dans mon ménage, avant que je fusse marié, une abominable intrigue. Je n'en suis pas responsable, puisque je l'ai toujours ignorée, voilà ce qu'il faut que vous sachiez, monsieur de Lignerolles. Quand votre conviction sera formée sur ce point, le reste de l'accusation tombera, de lui-même. Veuillez écouter ma prière, monsieur. C'est peut-être le seul moyen qui soit en mon pouvoir de prouver mon innocence.

-- Parlez, Guerrier.

-- Ce ne serait pas outrepasser vos droits que d'envoyer prier monsieur de Terrenoire de venir en votre cabinet. Il se peut que vous ayez besoin de renseignements complémentaires ; le prétexte à cette convocation est donc trouvé...

-- Soit, demain donc..., fit le juge.

Guerrier eut un geste pour l'arrêter.

-- Demain, il sera peut-être trop tard. Monsieur de Terrenoire sera prévenu et aura le temps d'inventer quelque histoire... Monsieur de Lignerolles, je vous en supplie, que ne l'envoyez-vous chercher tout de suite ?...

Marie-Louise s'avança, et avec une grande dignité :

-- Je joins mes prières à celles de mon mari, dit-elle, et mon père se joint à moi pour vous supplier, lui aussi. Que monsieur de Terrenoire paraisse et que je sache au moins pourquoi l'on m'accuse.

M. de Lignerolles réfléchit une seconde, griffonna quelques lignes et les tendit à son greffier, après lui avoir parlé à voix basse.

Le greffier sortit aussitôt.

Margival et Marie-Louise rentrèrent dans le couloir qui précède les cabinets des juges d'instruction.

Une heure se passa.

M. de Terrenoire, qu'on n'avait point trouvé chez lui, mais que l'on était allé rejoindre à la Bourse, arriva enfin.

Quand il aperçut Marie-Louise et Margival, il fit un geste d'étonnement et parut inquiet.

-- Qu'y a-t-il et que faites-vous là ?

Marie-Louise, en le voyant, s'était mise à pleurer.

-- Ah ! mon ami, mon bon ami, dit-elle si vous saviez ce dont on nous accuse... ce que prétend Guerrier !...

-- Quoi donc ? De quoi peut-on vous accuser ?

Mais ils n'eurent pas le temps d'en dire davantage. On les introduisit chez M. de Lignerolles.

En se trouvant en face de Guerrier, le banquier eut une exclamation joyeuse et s'avança cordialement :

-- Bonjour, cher enfant... Patience et ne vous découragez pas... Nous finirons par montrer votre innocence. Et ce sera bientôt, j'en suis certain.

Il restait les mains tendues.

Guerrier s'était reculé et détournait les yeux.

-- Qu'avez-vous ? Vous refusez de me serrer la main, à moi qui vous aime tant ?... Vous pouvez prendre cette main, mon ami, car je n'ai pas cru un seul instant que vous pouviez être coupable de ce meurtre et de ce vol...

La porte du cabinet était fermée ; les gardes étaient sortis.

Il n'y avait plus là que M. de Lignerolles, Marie-Louise, le banquier, Margival et Guerrier.

Celui-ci, qui paraissait n'avoir pas saisi un mot de ce que venait de dire M. de Terrenoire, s'avança vers lui tout à coup, pâle, résolu :

-- Monsieur, je suis heureux de vous entendre dire que vous êtes convaincu de mon innocence. Votre conviction pèsera d'un grand poids dans l'esprit de monsieur de Lignerolles, je n'en doute pas. Mais il est en votre pouvoir de prouver ma probité en levant les doutes qu'a fait naître l'histoire de votre intimité avec monsieur Margival et sa fille.

-- Que voulez-vous dire, mon cher enfant ?...

-- Je veux dire, fit Guerrier avec force, que vous avez lâchement abusé de votre situation et de ma dépendance pour vous jouer de ma crédulité et de mon honnêteté...

-- Jean ! que signifie...

-- Je veux dire que vous étiez l'amant de Marie-Louise avant mon mariage... comme vous êtes demeuré son amant depuis que je suis devenu son mari...

-- Moi ! moi ! disait Terrenoire effaré, ne trouvant pas un mot pour se défendre, tant l'émotion l'étranglait.

-- Je veux dire que vous étiez son amant, et que pour assurer votre tranquillité, celle de votre maîtresse, pour sauver les apparences, pour éviter un scandale, peut-être pour assurer aussi la paix de votre ménage, vous me l'avez donnée pour femme...

-- Malheureux ! criait Margival en se précipitant sur lui, les poings en avant comme pour lui fermer la bouche, oses-tu avancer contre moi pareille calomnie !

-- Contre vous, contre Marie-Louise, contre monsieur de Terrenoire, contre vous trois, car vous êtes des misérables... Vous vous entendiez de longue date. Il vous fallait une dupe, une victime. C'est moi que vous avez choisi !...

Terrenoire disait à Marie-Louise :

-- Pauvre chère enfant, pauvre douce créature, qu'a-t-on pu lui dire pour qu'il nous croie aussi infâmes !

-- Oui, infâmes, répétait Jean Guerrier dans une exaltation si grande qu'elle touchait à la folie... Ah ! ne niez pas, je vous en préviens, ce serait inutile !... Je sais tout !

« Vos relations avec Marie-Louise datent de plusieurs années déjà, et de tous ceux qui vous entourent, moi seul peut-être les ignorais.

Au lieu de se défendre, Terrenoire ne songeait qu'à Marie-Louise.

-- Ma pauvre enfant ! disait-il, de quelle odieuse duplicité il vous juge capable !...

-- Trêve à vos hypocrisies !... Vous ne connaissiez pas Margival, vous ne connaissiez pas Marie-Louise. Tout à coup, cet homme et cette fille se trouvent sur votre chemin. La fille vous plaît : vous l'aimez. Le père s'en aperçoit et ne vous éloigne pas. Il sait que vous êtes marié, et cependant il ne semble pas redouter cet amour. Il voit sa fortune faite. Vous êtes riche. Il est pauvre. Vous aimez sa fille. Ce n'est plus qu'un marché. Les conditions de ce marché, sans doute, ont été vite débattues. L'horrible chose ! Un père vendant sa fille !

-- Qu'est-ce qu'il dit ? faisait Margival, hébété.

Jean Guerrier reprenait, avec une violence croissante :

-- Ce marché conclu, il fallait conserver les apparences. Que fîtes-vous ? Vous auriez pu vous débarrasser de Margival en le payant tout de suite, et d'un seul coup. Margival accepta une place dans vos bureaux et sans aucun motif reçut une augmentation rapide. Margival ne pouvait s'étonner d'une pareille protection dont il connaissait le motif. Enfin, lorsqu'on jugea que le scandale allait devenir public -- peut-être lorsqu'on s'aperçut -- ô honte abominable ! -- que Marie-Louise était enceinte, il fallait songer à lui chercher un mari !... Il fallut cacher la faute ! !... Et ce fut sur moi que le choix tomba ! Pourquoi ?... Parce que j'étais jeune, sans défiance, tout à mon travail, sans expérience de la vie. Ah ! les lettres anonymes avaient raison, vous auriez pu, tous les trois, m'expliquer pourquoi l'on me fuyait comme la peste. Je comprends maintenant pourquoi vous paraissiez étonnés, à la lecture de ces lettres, misérables que vous êtes et sot que je suis !

Une accusation de ce genre, arrivant à l'improviste, avait surpris à tel point M. de Terrenoire, l'avait si fort effrayé et bouleversé que, dans les premiers moments, il écoutait sans rien trouver pour sa défense. Une anxiété terrible était peinte sur son visage.

-- Mais défendez-vous ! défendez-vous donc ! criait Jean, exaspéré, que la fureur aveuglait.

Et, en effet, cette attitude du banquier était bizarre.

Pourquoi ne lui répondait-il pas ?

Margival intervint, s'efforçant d'être de sang-froid.

-- Monsieur de Terrenoire se défendra, dit-il au juge, car il est des infamies contre lesquelles toute une vie de probité proteste : et celle que vous lui attribuez, comme à moi, est du nombre. Mais, puisque vous accusez, il faut que vous prouviez... Nous écoutons...

-- Jean ! soupira Marie-Louise, je t'en supplie, reviens à toi, approche-toi de moi... viens mettre tes mains dans les miennes pour que je t'empêche de fuir et regarde-moi de tout près dans les yeux afin d'y lire à ton aise le fond de ma pensée. Viens, Jean, avant de parler... Oh ! nous verrons, ensuite, si tu oses m'accuser toujours !...

-- Taisez-vous, dit Jean, et écoutez ! Vous avez payé au père le déshonneur de sa fille, en lui donnant dans votre banque un poste sans importance, dont vous avez plus que triplé les appointements. D'où venait donc cet intérêt manifesté, tout d'un coup, à un homme que vous ne connaissiez pas quelques jours auparavant ?... Répondez !...

Le banquier, de plus en plus pâle, se taisait.

-- Ce n'est pas tout !... Margival était inscrit, pour ne pas exciter les soupçons, comme percevant les appointements de son prédécesseur. Je payais le surplus, que monsieur de Terrenoire remboursait à la caisse.

Marie-Louise sanglotait.

Margival vint à Guerrier, troublé, tremblant :

-- Cela est vrai, dit-il, mais pourquoi ne pas attribuer à la générosité, au bon cœur de monsieur de Terrenoire ce que tu mets sur le compte d'une ignominie ?...

-- Il est possible que, dans les premiers jours, vous ayez agi de bonne foi, mais par la suite ! D'où vient l'intimité entre vous et monsieur de Terrenoire ? D'où vient l'intimité de monsieur de Terrenoire et de votre fille ?... Il néglige son intérieur, il néglige ses amis, le cercle, le monde pour passer les soirées entre vous et Marie-Louise... Et vous estimez que cela est naturel ?... Les cadeaux commencent à affluer ; des bijoux, des bibelots précieux... dont la vente générale constituerait une fortune... Vous ne vous y opposez pas, loin de là !... C'est un prix convenu, sans doute !... Mais alors, vous vous apercevez que j'aime Marie-Louise. Au lieu de me faire congédier par votre fille, vous semblez autoriser mon amour. Votre plan était conçu. Si quelque malheur arrivait, si une grossesse se manifestait, on m'accorderait la main de cette fille. Le mariage se bâclerait en quelques jours, avant que le scandale fût public. Et c'est bien ainsi, en effet, que les choses se sont passées !... Et je me croyais au comble du bonheur quand je roulais dans un abîme de boue !... Allez-vous affirmer encore que vous ignoriez ce qui s'est passé ? que vous n'êtes pour rien, ni vous, ni votre fille, dans ces achats de bijoux que je croyais, que vous me disiez faux, pour la plupart ? dans ces achats de meubles, prétendus d'occasion, dont je ne payais pas le sixième de la valeur, et que monsieur de Terrenoire allait acquitter derrière moi ?... Vous voyez que je n'ignore plus rien ! Il est un peu tard, vraiment, pour être aussi bien renseigné !... Mais je ne trouve pas qu'il soit trop tard pour vous cracher au visage la colère et le dégoût que vous m'inspirez tous les trois !...

Quand il eut ainsi parlé, ce fut un silence. Une épouvante régnait là.

Seul, le juge, appuyé nonchalamment contre le fond de son fauteuil, les yeux demi-clos, gardait sa présence d'esprit, écoutait, regardait, ne perdant ni un mot, ni un geste.

-- Monsieur de Terrenoire, dit Margival d'une voix altérée, il y a dans les sanglantes injures de Jean Guerrier quelque chose que je ne comprends pas très bien et sur quoi il est besoin que vous vous expliquiez ! Il y a là un mystère qui va nous paraître très simple, sans doute, après que nous aurons entendu monsieur de Terrenoire. Veuillez me répondre, monsieur... Vous voyez en quelle angoisse nous sommes.

Le banquier gardait les yeux baissés. Il était si pâle qu'on eût dit qu'il allait s'évanouir. Des frissons le secouaient violemment.

-- Que puis-je vous dire ?... Ne voyez-vous pas combien je suis attristé que de pareilles atrocités aient pu trouver créance auprès de Jean Guerrier ?...

Et se tournant vers le caissier :

-- Jean, vous que j'aime tant, que je défends depuis qu'on vous accuse !... Moi qui n'ai rien voulu croire de ce qu'on dit contre vous !... Comment avez-vous pu croire ce qu'on vous a dit contre moi !... Jean, que vous me faites de peine !

Mais Guerrier restait sombre. Il n'écoutait que sa jalousie, sa colère, sa rancune !...

Alors, s'adressant à Margival plus particulièrement :

-- Interrogez !... Que voulez-vous savoir ?

-- N'avez-vous pas entendu ?... Est-il vrai que vous ayez pris avec les fournisseurs de Guerrier les singuliers arrangements dont il parlait ?

-- Avec qui donc ? balbutia Terrenoire, comme pour gagner du temps ; et regardant Marie-Louise avec désespoir.

-- Je vais préciser, dit Guerrier. Avec monsieur Bontemps, le bijoutier auquel vous avez payé plus de quarante mille francs de bijoux destinés à Marie-Louise... Avec monsieur Letelliez, l'horloger, auquel vous avez payé huit cents et douze cents francs des pendules que j'avais achetées deux et trois cents francs !... Avec monsieur Cormatin, le tapissier, auquel j'achetais, pour quatre à cinq mille francs, des meubles qui en valaient trente mille et dont vous soldiez la facture quelques jours après. Les factures sont là, sur le bureau de monsieur de Lignerolles. Elles ont été saisies chez moi, dans une perquisition. Et des experts ayant indiqué la véritable valeur de ce qui se trouvait à mon domicile -- valeur que j'ignorais moi-même dans ma simplicité -- les marchands ont été consultés. Ce sont eux qui ont révélé la vérité. Ne niez donc pas !

-- Je ne nierai pas ! fit Terrenoire, accablé.

-- Ainsi, tout cela est vrai ?

-- C'est vrai !

Margival fit un brusque mouvement de stupeur. Quant à Guerrier, il semblait triompher.

-- Ah ! vous avouez ! vous avouez enfin ! Achevez donc, puisque vous avez commencé, et faites-nous l'histoire de vos amours... Tenez, je suis tout prêt à en rire, parole d'honneur ! Car j'ai été si bien trompé, que j'aurais, ma foi, mauvaise grâce à me fâcher !... Allons, monsieur de Terrenoire, contez-nous comment vous devîntes l'amant de ma fiancée et comment l'idée vous prit de me choisir pour son mari.

Et il riait d'un rire éclatant où il y avait quelque chose de funèbre.

Terrenoire avait entouré Marie-Louise de ses bras.

-- Ne l'accusez pas, dit-il avec égarement, ne l'accusez pas, cette chaste et innocente enfant... En l'accusant, c'est plus qu'un sacrilège que vous commettez !

-- De quel droit la défendez-vous ?

-- Du droit qu'a tout honnête homme de s'opposer à une injustice.

-- Disculpez-vous donc et disculpez-la en même temps.

Marie-Louise se dégagea de l'étreinte du banquier.

-- Mon mari a raison, dit-elle. Tout nous accuse. J'ai accepté trop facilement vos cadeaux !... Vous sembliez tant m'aimer et tant aimer mon père... Et ces cadeaux, vous étiez si joyeux de me les offrir !... Mais il y a dans votre conduite un mystère que je vous demande d'éclaircir... comme le demandent mon père et mon mari... Pourquoi cette entente avec le tapissier et les autres ?... Pourquoi avoir trompé mon mari sur le prix de ces meubles, de ces bibelots, de ces œuvres d'art ?... Pourquoi ?...

Terrenoire ne répondit point.

-- Vous vous taisez ? Vous ne trouvez pas un mot ?

Guerrier riait toujours.

Marie-Louise, tout près de Terrenoire, le regardait avec horreur.

Quant à Margival, comme si la lumière s'était faite dans son esprit, il s'était approché de Guerrier, et :

-- Mon pauvre enfant, murmurait-il, tout ce que tu as dit est peut-être vrai -- excepté cependant ma complicité dans cette honte !... J'ai été victime... comme toi... trompé, abusé, dupé, comme toi !... Aie pitié de moi !... Regarde-moi, et vois si je te mens !...

Guerrier détourna les yeux pour ne point voir !...

Cependant, Terrenoire balbutiait :

-- Oui, je l'avoue, j'ai fait ce qu'on me reproche. J'ai eu tort. J'aurais dû agir avec franchise. Je n'ai pas osé. J'aime Marie-Louise d'une affection pure où n'entre pas l'amour. J'ai été séduit par les grâces de cette enfant, par le charme qui se dégage de sa personne. Mais m'accuser de l'avoir voulu séduire ! De l'avoir achetée, elle, à son père, comme une vile marchandise !... M'accuser de l'avoir fait servir à mes plaisirs, elle !... C'est horrible, entendez-vous, horrible... Il faut que vous ayez l'âme bien perverse pour imaginer pareille monstruosité !... Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'on se prenne d'amitié pour une fille comme Marie-Louise ?... Et pouvais-je lui témoigner mon amitié autrement que je l'ai fait ?... Margival était pauvre... il n'eût rien accepté de moi directement. J'ai eu recours à la ruse. Je voulais peu à peu, et sans que personne s'en doutât, constituer une petite fortune à Marie-Louise. Et mon entente avec Bontemps, Cormatin et les autres n'a pas d'autre raison ! J'ai eu tort, je le vois, puisque tous ces actes ont pu donner naissance à ces bruits injurieux... j'ai eu tort...

-- Certes, dit Margival, j'étais trahi par vous, qui, sous prétexte de me rendre service, abusiez de ma confiance. J'étais trahi par ma fille... ma fille que j'avais élevée avec tant de soin... et qui est tombée si bas !... Quelle épreuve pour ma vieillesse ! Et combien peu je la méritais !

-- Mon père, dit Marie-Louise, je vous en conjure, si vous ne voulez pas me faire mourir de douleur, sous vos yeux, ne me croyez pas coupable !

-- Hélas ! murmura Margival, je voudrais bien ne pas croire !... Le puis-je ?...

Marie-Louise voyant qu'elle ne convaincrait pas son père, voyant que Jean Guerrier, blême, l'œil brillant de fièvre l'accusait encore, Marie-Louise, dans un élan de colère et de douleur, se précipita vers M. de Terrenoire :

-- Mais parlez, vous, monsieur, parlez donc ! Puisque c'est vous et moi que l'on accuse... Vous savez mieux que tous, que je suis innocente... Moi, je proclame que vous n'êtes pas coupable, que ma confiance n'a pas diminué... que jamais vous ne m'avez témoigné qu'une affection dont je pouvais être et dont je suis encore fière !... Mais défendez-moi donc !... Vous vous taisez, comme si vous ne trouviez rien... comme si tout cela était vrai !...

Et Terrenoire, la tête basse :

-- J'ai dit tout ce que je pouvais... Pourquoi ne pas me croire ?... Je n'ai pas d'autres explications à donner !

Marie-Louise se fit plus pressante ; sa colère augmentait avec ses instances, en même temps que la résistance inattendue de Terrenoire l'effrayait :

-- Nous devinons tous, d'instinct, qu'il y a un secret que vous nous cachez -- et comment ne le devinerait-on ? Votre trouble, votre pâleur, vous trahissent. C'est ce secret qu'il importe à notre honneur que vous nous fassiez connaître sur-le-champ.

Le banquier, obstinément, balbutiait :

-- Il n'y a d'autre secret que celui de ma trop grande affection pour vous.

Marie-Louise se mit à genoux.

-- Monsieur de Terrenoire, en vous taisant, vous nous déshonorez. C'est notre malheur que vous consommez ! Qu'avons-nous fait, de quoi sommes-nous coupables, pour que vous laissiez retomber sur nous cette honte ?

Le banquier détourna les yeux. Mais ses lèvres restèrent closes, comme si quelque secret mortel les eût cadenassées.

Margival mêlait ses prières à celles de sa fille. Seul Guerrier, comme le juge, souriait ironiquement ne voulant pas prier. Et le banquier s'entêtait dans son silence.

Margival s'approcha de M. de Lignerolles.

-- Monsieur, dit-il, nous vous demandons la permission de nous retirer. Nous n'avons plus rien à faire ici. Demeurer plus longtemps serait nous infliger un supplice inutile.

Le juge d'instruction inclina la tête en signe d'adhésion.

Margival et Marie-Louise partirent.

Terrenoire, abîmé dans ses réflexions, les yeux obstinément fixés à terre, ne s'était même pas aperçu qu'il restait seul avec Guerrier et le juge.

Ce fut celui-ci qui le tira de ce rêve.

-- Monsieur de Terrenoire, vous êtes libre ! dit-il.

Le banquier releva les yeux, et soudain, avec chaleur :

-- Ah ! Monsieur, je vous jure qu'ils sont innocents et moi aussi des infamies qu'on nous reproche !... Jean, mon fils, croyez-vous vraiment que je suis l'amant de votre femme ? vous que j'aime autant qu'elle ?

Et Guerrier, sombre, haineux :

-- Je le crois !

Terrenoire semblait hésiter. On eût dit qu'il allait parler, avouer enfin un secret qu'il cachait, le secret de sa conduite, sans doute... Mais il se tut et, sans saluer, sortit lentement.

Cinq minutes après, deux gardes de Paris emmenaient Jean Guerrier au dépôt.

Et, seul dans son cabinet, le juge d'instruction resta pensif et soucieux. Des réflexions, graves, traversaient son esprit. Et ces réflexions, il les traduisit d'un mot, qu'il laissa échapper tout haut, malgré lui :

-- Où est la vérité ?

XXXIV

Pendant que Roger Laroque essayait de sauver Guerrier et de préparer sa réhabilitation, quelqu'un déployait tout autant d'activité en sa faveur... Raymond de Noirville n'avait plus qu'une pensée : rendre l'honneur au père de celle qu'il aimait.

Ainsi travaillait-il à sa propre félicité.

À Paris, à la préfecture, comme au Palais, on lui fournit tous les renseignements qu'il désirait. L'affaire Laroque était dans toutes les mémoires ; à l'exception de Mme Laroque, morte, de Lucien de Noirville, mort aussi, tous les personnages qui y avaient joué un rôle devaient encore exister.

Et, en effet, il n'eut pas de peine à retrouver leur piste -- à l'exception de Victoire, la femme de chambre, laquelle avait, celle-là, complètement disparu.

M. Lacroix, le commissaire de police de Versailles, était, depuis des années, le collègue de M. Liénard aux délégations judiciaires, et on avait mis son nom en avant chaque fois que s'ouvrait la succession du chef de la Sûreté.

Toujours vivants aussi, M. de Ferrand, le magistrat ami de Lucien ; M. de Lignerolles, qui avait instruit l'affaire à Versailles et qui était juge à Paris ; les deux agents Tristot et Pivolot, ces types étranges de policiers amateurs ; le père Ricordot, l'expert que les tribunaux employaient toujours à la vérification de certaines écritures embrouillées.

Raymond, en relisant les procès-verbaux et les dépositions, avait pris tous ces noms, avec des notes en marge de chacun d'eux, afin de se rappeler quelle avait été leur attitude pendant le procès et la somme de renseignements qu'on pouvait leur demander.

Le nom du principal témoin à décharge, « Jean Guerrier », l'intrigua beaucoup. Il n'ignorait pas l'accusation capitale portée par le parquet contre l'ancien caissier de Roger Laroque. Cet accusé était-il l'assassin de Brignolet ? Déjà certains journaux qui cultivent à fond le reportage des faits divers avaient fait remarquer la singulière coïncidence.

« Si cet homme n'est pas remis en liberté, se dit Raymond, j'obtiendrai du parquet de plaider d'office ; s'il refuse mes services, il me suffira de lui rappeler que mon père est mort en défendant son ancien patron, dont il sauva la tête. »

Sa mère l'avait renseigné aussi, maintes fois, sur la manière de travailler de son père.

Il savait que Noirville, quand il se chargeait d'un procès important, préparait sa plaidoirie longuement, à force de notes, en s'entourant de toutes les pièces, de tous les documents possibles. Le dossier de l'affaire Laroque devait être, avec une foule de papiers, jamais classés, dans un grand bahut, à la ferme de Méridon.

Après la mort de l'avocat, et lorsque Mme de Noirville quitta son appartement de la rue de Rome, pour aller habiter Méridon, on avait emporté pêle-mêle ces papiers. Depuis douze ans, personne n'y avait touché !

Raymond se décida à en faire un inventaire complet et jusqu'au soir, il travailla sans rien trouver.

Le lendemain, il recommença, mais sans mieux réussir. Il avait aussi relu la Gazette des Tribunaux et le Droit, où étaient relatés les débats, avec la plaidoirie de son père ; il s'était procuré facilement ces numéros. Une seule chose l'étonnait, à la lecture de cette émouvante affaire. Après avoir nié depuis son arrestation, pourquoi brusquement, à la fin des débats, Roger Laroque avait-il avoué ? Car il avait avoué ! Son aveu était inscrit en toutes lettres dans le compte rendu de la Gazette.

Par deux fois Roger avait dit :

-- Je suis coupable. Condamnez-moi !

Et cet aveu, il l'avait laissé échapper après la mort de Lucien, comme si, soudain, après cette mort, un immense découragement lui était venu, comme s'il n'avait plus eu aucun intérêt à paraître innocent, comme si, même, il s'était senti soulagé à paraître coupable et à attirer plus vite le châtiment sur sa tête.

Cette attitude imprévue, Raymond ne se l'expliquait pas. Ce qu'il devinait vaguement, par exemple, et d'instinct, c'est qu'il y avait une corrélation mystérieuse entre cet aveu suprême et la mort de Lucien de Noirville. Laquelle ?... L'apprendrait-il jamais ?

Il reprit son travail avec ardeur ; il avait dépouillé déjà la moitié des pièces renfermées dans le bahut, et il n'avait rien trouvé, quand il tomba enfin sur des notes qui avaient trait à l'assassinat de Larouette.

Avec quelle impatience il les lut !

Peu à peu, il reconstitua le dossier ! Peu à peu, il eut devant les yeux tout le plaidoyer de son père ! Et, à chaque pièce, presque à chaque page, presque sur toutes les marges, il lisait la préoccupation de Lucien traduite par ces mots : « Quel mystère dans la vie de Roger ?... D'où vient le remboursement et pourquoi Roger ne nomme-t-il pas son débiteur ?... Une femme a joué en tout cela un rôle néfaste... Mais pourquoi ?... Et quelle est cette femme ? »

-- Mon père ne se trompait pas, murmura Raymond, il y avait une femme... Mais qui ?

Enfin le bahut se vidait. Avec quelques papiers épars sur les rayons, il ne restait plus que des feuilles égarées des dossiers, et dont quelques-unes avaient glissé entre les rayons et le fond de l'armoire. Elles restaient prises là. Comme il voulait tout voir, il les tira avec précaution, dans la crainte d'arracher quelque document précieux. Il amena, parmi eux, une carte-photographie. Que faisait cette photographie dans ce désordre ? Elle avait été perdue, à coup sûr.

Elle était bien jaunie, comme le reste, d'une teinte d'un brun clair et sale. Cela représentait un homme, d'apparence vigoureuse, très brun, à la physionomie énergique et expressive, âgé d'une trentaine d'années. Cet homme, Raymond ne le connaissait pas, ne l'avait jamais vu. Ce n'était pas son père, à coup sûr, dont un portrait, sans compter les photographies de l'album, lui rappelaient chaque jour les traits chéris.

Celui-là était un étranger, sans doute. Qui ? Il retourna la carte, pour voir le nom du photographe. Il y avait quelques lignes manuscrites écrites au dos -- d'une écriture fine de femme --, et qui le firent tressaillir violemment, sans savoir pourquoi, car il avait reconnu l'écriture de sa mère. Les lignes manuscrites étaient trois dates.

La première portait :

28 juillet, 11 h. 1/2 du soir.

La seconde :

30 juillet 1872.

La troisième :

14 août 1872.

Qu'est-ce que cela voulait dire ? Et pourquoi ces trois dates derrière le portrait de cet inconnu ? Pourquoi, surtout, ces trois dates écrites de la main de sa mère ? Quelles étaient ces dates ? À quels événements se rapportaient-elles ? Le 28 juillet, 30 juillet, 14 août... Que s'était-il passé ?

Raymond se prit à rêver, essayant de percer ce mystère. Il n'y parvint pas et rejeta la photographie dans le bahut.

Après tout, que lui importait ! Cela ne pouvait-il avoir trait à des choses qu'il ne connaissait pas, et toutes naturelles encore ?

Il ne s'en occupa plus et se mit à classer, dans un même dossier, toutes les pièces du procès Laroque. Mais tout à coup ses yeux rencontrèrent, sur les manchettes de la Gazette des Tribunaux, une date :

14 août 1872.

C'était la troisième de celles inscrites au dos de la photographie : cela devenait singulier... Cette coïncidence le frappait...

Il feuilleta machinalement le journal, par curiosité... d'abord... et sans arrière-pensée... mais tout à coup, dans ses doigts passe un courant de fièvre, un tremblement violent... Il est devenu pâle et, suffocant, il arrache sa cravate et brise le bouton de sa chemise.

C'est qu'il vient de découvrir, ou plutôt de se rappeler, en relisant pour la dixième fois peut-être l'affaire Laroque, que cette première date du 28 juillet est celle du crime de Ville-d'Avray, -- l'heure même, onze heures et demie, est celle de l'assassinat de Larouette !... C'est qu'il a découvert aussi que la seconde date du 30 juillet est celle de l'arrestation de Laroque !... C'est qu'il a découvert enfin que la troisième date est celle de la condamnation de Roger aux travaux forcés !... Il a découvert cela, il ne comprend pas, mais il a peur !

Il contrôla dix fois les dates. Il croyait se tromper. Mais non. Et la même et incessante question revenait à son esprit affolé :

-- Pourquoi, au dos de ce portrait, la date de ce crime... la date de l'arrestation... la date de la condamnation ?

Il ne trouvait pas. Il se faisait d'épaisses, d'insondables ténèbres dans son cerveau.

Il cacha la photographie dans son portefeuille. Puis, la tête en feu, il sortit et alla se promener à travers champs, espérant que la fatigue aurait raison de sa fièvre. « Qui donc est cet homme ? » se demandait-il à chaque instant.

Et, s'écartant des sentiers, dans l'ombre des bois, il tirait la photographie de son portefeuille et la contemplait avidement. Et, à force de regarder, il en venait à se dire :

-- Ce ne peut être que Roger Laroque !

Il essayait bien de fouiller sa mémoire, mais il ne se rappelait rien de précis sur la physionomie de l'ami de son père.

Ses souvenirs étaient donc très vagues, impossible de préciser. Mais comme il avait maintenant l'esprit tendu vers cette idée, il lui semblait retrouver dans la photographie certains traits de la physionomie de Laroque, du Laroque qu'il connaissait.

Certes, le premier, celui du portrait, était plus jeune de douze ou quinze ans. Les cheveux et la barbe étaient noirs. Il y avait là un air de santé, d'énergie, de bonne humeur, que n'avait plus William Farney.

Et pourtant, une chose n'avait pas changé : le regard !... C'étaient bien toujours ces mêmes yeux noirs et profonds, vifs et spirituels tour à tour. Et puis le front aussi était pareil ; le front qu'avait respecté l'incendie de Québec, et qui n'avait pas été atteint par la cicatrice. C'était Laroque, il n'en pouvait douter.

Mais pourquoi ces trois dates ? De la main de son père, il les eût comprises, peut-être, mais de la main de sa mère ? Elle connaissait donc bien Laroque ? Mais alors, comment ne lui en avait-elle jamais parlé ?... Que de mystère !...

Il erra toute la journée dans les bois et rentra le soir à la ferme, sombre et silencieux.

-- Qu'as-tu donc, demanda sa mère : serais-tu malade ?

-- Un peu de migraine, dit-il pour s'excuser.

Il remonta dans sa chambre aussitôt le dîner, il n'avait pas mangé et il n'avait pas prononcé une parole.

Sa mère le regardait avec une infinie tristesse.

-- Vraiment, tu n'as rien ? répéta-t-elle.

-- Rien, rassurez-vous !

Dans sa chambre, il se prit à examiner de nouveau la photographie de Laroque. Plus il l'étudiait ainsi, et plus il était sûr de ne pas se tromper. Nul doute n'était plus possible.

Un soupçon lui vint, affreux et mortel. Il savait qu'une femme avait été mêlée mystérieusement au crime de Ville-d'Avray, il recherchait les traces de cette femme, et voilà que le premier indice qu'il découvrait le conduisait droit à sa mère. Cette pensée le tint éveillé toute la nuit. Il entendit sonner toutes les heures à la pendule de sa chambre, et, le matin, le soleil levant le trouva debout.

Il devait être à Paris ce jour-là pour ses affaires.

Avant de partir, il resta seul avec sa mère :

-- Tu ne t'es pas ressenti de ton malaise ? dit-elle avec inquiétude.

-- Non, dit-il, j'ai bien dormi... je ne me suis pas réveillé.

-- Il m'a semblé pourtant que tu t'étais levé de bonne heure.

-- Oui, il y a bien longtemps que je voulais mettre en ordre les papiers de mon père... vous savez ? qui se trouvent dans la grande armoire de la chambre proche de la mienne ?... Cette besogne m'a pris toute ma journée d'avant-hier et d'hier...

Et soudain, après un silence embarrassé :

-- J'ai trouvé une photographie dans ces paperasses... avec des dates au dos... Il m'a semblé que ces dates étaient de votre écriture... La voici...

Et il tendit le portrait de Roger Laroque.

L'effet fut foudroyant. Pâle comme une morte, Julia eut à peine la force de gagner une chaise. Au premier coup d'œil, elle avait reconnu Roger. Elle tremblait de tous ses membres, et le regard qu'elle arrêta sur son fils n'était plus le regard d'une femme ayant toute sa présence d'esprit, tout son sang-froid, tout son calme : c'était le regard d'une folle !...

C'est en vain qu'elle essayait de se retrouver, de surmonter son horreur, son épouvante, c'était plus fort qu'elle et elle s'abandonnait.

-- Ma mère !... ma mère !... dit-il, effrayé de l'effet produit.

Et il se précipita à ses genoux, lui prit les mains, les embrassa.

Elle ne l'entendait pas. De grosses gouttes de sueur lui coulaient du front. Et Raymond était non moins troublé qu'elle. Il lui semblait que tout s'écroulait autour de lui. Il en était à ce point qu'il eût désiré je ne sais quel mensonge ; il avait tant besoin d'être rassuré !

À la fin, elle comprit -- peut-être ! -- ce qui pouvait se passer dans ce cœur bouleversé. Elle parut se remettre et essaya de sourire.

-- Cette chaleur d'orage m'a rendue nerveuse ! murmura-t-elle.

Il alla ouvrir les fenêtres. Une bouffée de l'air matinal entra. Elle respira par deux fois, à pleins poumons.

-- À propos, dit-elle, tu me disais tout à l'heure... Que me disais-tu donc ? Tu me parlais d'une photographie ?...

Il la lui tendit à nouveau. Cette fois, elle eut le courage de la regarder sans faiblir.

-- Oui, dit-elle, tu as bien fait de me la donner... Comment cette photographie était-elle égarée là ? C'est un jeune homme ami de notre famille... auquel il est arrivé un grand malheur... Tu vois ces trois dates... écrites derrière... la première, du 28 juillet, est celle de son mariage avec une jeune fille qu'il aimait depuis longtemps... le 30, deux jours après son mariage, sa femme mourait... quinze jours après, il était fou... fou de douleur... de désespoir...

-- Et aujourd'hui, qu'est devenu ce pauvre garçon ?...

-- Aujourd'hui !... il est mort !

Raymond respira, profondément soulagé...

Cette histoire semblait vraie... Et, si elle était vraie, tous ses soupçons tombaient d'eux-mêmes ! Et pourquoi n'eût-ce pas été la vérité ? Cela était possible, en somme.

Il tendit la main pour reprendre la photographie.

-- Je la mettrai dans l'album, dit-il.

Elle la lui rendit. La main de la malheureuse femme tremblait.

Il classa devant elle le portrait-carte dans l'album ; avant de fermer celui-ci, il dit en se penchant :

-- C'est curieux... on dirait que le carton est percé d'un coup de poignard... là, du côté du cœur ?... Avez-vous remarqué, ma mère ?...

-- Il se sera trouvé serré contre un clou, dans le déménagement, dit-elle d'une voix altérée.

Il n'y eut rien de plus entre eux. Quand Raymond eut quitté la ferme pour se rendre au chemin de fer, Julia resta pendant des heures, l'œil fixé sur l'album. Le portrait l'attirait invinciblement. À la fin, elle céda à la tentation. Elle rouvrit l'album et contempla Roger.

Puis, espérant sans doute qu'en anéantissant la photographie elle détruirait le remords, elle effacerait le souvenir, elle alluma une bougie, enflamma la carte et la jeta dans le feu.

Quelques jours après, Raymond était là de nouveau. En arrivant à la ferme, son premier soin avait été de feuilleter l'album. Pourquoi ? Doutait-il encore ? Non, c'était chez lui instinctif.

-- Tiens ! dit-il surpris, elle n'est plus là ?

-- Quoi donc ? fit la mère.

-- La photographie de ce pauvre homme... dont vous m'avez raconté la terrible histoire...

-- Ah ! c'est vrai... Elle rappelait un passé trop triste... je l'ai jetée au feu...

Raymond baissa la tête. Ses doutes étaient revenus.

Quelques jours après cette scène, Raymond se rendit à Maison-Blanche. Il s'était dit, pourtant, qu'il n'y reparaîtrait, à cette maison, où il avait laissé la moitié de son cœur, que lorsqu'il aurait quelque bonne nouvelle à y apporter.

Mais le doute affreux le poussait. C'était plus fort que lui. Il voulait savoir.

Suzanne était au château. Il lui demanda un entretien particulier.

Suzanne remarqua l'altération du visage de son ami.

-- Qu'avez-vous ? dit-elle. Vous serait-il arrivé malheur ?

Il était bien obligé de dissimuler. Qu'eût-il dit en effet ?

-- Non. J'ai besoin d'un renseignement.

-- Lequel ? Parlez !

-- Il est fort probable qu'il ne vous reste aucune photographie de votre père, il y a douze ou quinze ans ? Obligé de se cacher, de dérober sa figure, ayant changé sa physionomie, monsieur Laroque commettrait la plus grave imprudence s'il laissait chez lui un portrait qui pût rappeler à un ennemi ses traits d'autrefois...

-- En effet.

-- Il ne vous reste donc rien... absolument rien...

-- Si. Écoutez. Mon oncle, lorsqu'il m'eut prise à Ville-d'Avray pour m'emmener dans les Ardennes, choisit, entre autres choses, une photographie de mon père et une de ma mère qui se trouvaient dans l'album ; ces photographies sont restées à La-Val-Dieu, sans doute, et jamais ne m'ont été montrées, car mon oncle et ma tante furent persuadés, comme mon père, que par suite de la maladie qui faillit m'emporter, j'avais perdu la mémoire ; mais ce n'est pas tout. J'avais, moi, un petit médaillon où ma mère avait mis une réduction de la photographie de mon père. Lorsque j'étais toute petite, j'ai réussi constamment à le cacher. Encore maintenant personne ne le découvrirait. Mon père y est très reconnaissable. Voulez-vous que je vous le montre ?

-- Si vous avez confiance en moi, Suzanne.

-- Oh ! mon ami...

Elle sortit. Quelques minutes après, elle était de retour. Elle ouvrit un petit médaillon d'or et le tendit à Raymond.

Celui-ci n'y jeta qu'un coup d'œil. Cela lui suffit pour reconnaître Roger Laroque -- le Roger Laroque dont il avait vu la photographie cinq ou six jours auparavant, car les deux portraits étaient bien ceux du même homme.

Quelle était donc cette histoire racontée par sa mère à ce propos ? Pourquoi ce mensonge ? Pourquoi donc, aussi, avait-elle eu tant de hâte d'anéantir cette photographie -- qu'elle croyait sans doute n'exister plus ? Et ces trois dates si fatales à Roger ? Autant de mystères !

Suzanne eut beau se montrer tendre et empressée, elle ne réussit pas à dissiper le nuage qui assombrissait la figure de Raymond. Un profond désespoir s'était emparé du jeune avocat, il sentait tout s'écrouler autour de lui.

En vain, elle voulut l'égayer, le faire sourire. En vain, l'interrogea-t-elle. Il s'excusa et s'enfuit.

Tout en marchant, tout en courant, il répétait :

-- Pourquoi ?... pourquoi ?...

Éternelle question... Éternelles ténèbres. Il avait la fièvre.

Rentré à Méridon, vers le soir, il se trouva en face de sa mère. Il y eut un assez long silence. Puis Raymond demanda, dissimulant du mieux qu'il pouvait le tremblement de sa voix :

-- Je ne sais pourquoi l'histoire que vous m'avez contée me revient sans cesse à l'esprit.

Elle eut l'air très étonné :

-- Quelle histoire ? fit-elle.

-- Celle, si lamentable, de ce pauvre garçon dont j'ai retrouvé la photographie dans l'armoire où étaient les dossiers de mon père...

Elle tressaillit et le regarda attentivement.

Mais Raymond avait les yeux baissés.

-- Se marier, reprit-il, aimer une jeune fille... s'attendre à la prochaine réalisation de ses rêves... toucher à un de ces rares instants de bonheur presque complet qu'on a dans la vie... et voir comme un fantôme ce bonheur disparaître... voir mourir la femme aimée, la voir mourir dans tout l'éclat de la beauté, dans le plein triomphe de sa jeunesse... C'est horrible et je comprends que cet homme n'ait pas survécu à un aussi grand chagrin... Il est mort... Il a bien fait...

-- Comme tu me dis cela... Et pourquoi me le dis-tu ?

-- C'est que j'approuve le suicide, dans certains grands, injustes et irréparables malheurs...

-- Mon fils !

-- Et vous le dirai-je, ma mère ?... J'ai le pressentiment qu'une catastrophe pareille me menace...

-- Veux-tu bien ne pas avoir de pareilles idées !

Il resta de nouveau silencieux, puis, ayant l'air de se remettre, et prononçant ces mots avec une feinte indifférence :

-- Quel est le nom de cet infortuné ?

Pour la seconde fois, elle tressaillit violemment. Ses yeux noirs, presque toujours éteints, flamboyèrent une seconde, en s'arrêtant sur ceux de Raymond.

Elle hésita un peu, cherchant sans doute ; enfin, ayant trouvé :

-- C'était, dit-elle, un de nos parents éloignés, portant le même nom que nous... Jean de Noirville...

-- Et la jeune femme ?

-- Elle était d'une vieille famille de commerçants très riches... les Lasserre, elle s'appelait Marguerite... Tu as entendu parler des Lasserre... marchands de fourrures ?

-- Non.

-- Ils n'existent plus, du reste... morts... Marguerite était orpheline... Toute la fortune s'en est allée à des parents plus rapprochés que nous...

Comme il ne répondait pas et semblait profondément absorbé, elle respira... Il la croyait, sans doute, et ne se doutait pas d'un mensonge. Du reste, ce qu'elle avait dit n'était pas inventé... C'était vrai !... L'histoire était arrivée... Elle n'avait fait que la mettre sur le compte de Laroque...

-- En mettant de l'ordre dans les papiers, dit-il, j'ai eu entre les mains le dossier de ce mystérieux assassinat de Ville-d'Avray, la dernière plaidoirie de mon père... Et j'essayais, tout en le parcourant, d'évoquer le souvenir de mon enfance... J'avais cru me rappeler la figure de ce Laroque... Vous l'avez connu, ma mère ?

-- Oui, dit-elle, presque prise de faiblesse, c'était, tu le sais, un grand ami de Lucien... Ils s'étaient sauvé la vie, l'un à l'autre, pendant la guerre.

-- Et, en me rappelant les traits de cet homme, je m'étais imaginé que la photographie était la sienne.

-- C'est une erreur, tu le vois.

-- En effet, mais j'étais d'autant mieux fondé à le croire, et c'est ce qui fit mon erreur, que les trois dates mentionnées au dos du portrait-carte sont justement les dates de l'assassinat de Ville-d'Avray, de l'arrestation de Roger Laroque, et de sa condamnation aux travaux forcés.

-- C'est une coïncidence, et rien de plus.

-- Avouez qu'elle est bizarre.

-- Bizarre, je le reconnais.

-- Et vous êtes bien sûre, ma mère, que ce n'était pas le portrait de Laroque ?

-- J'aurais donc menti ?... et menti en le sachant ?... Pour quelle raison ? Dans quel but ?... C'est moi qui ai mis les dates... c'est mon écriture. Si elles n'étaient autre chose que les trois époques fatales de la vie de Roger, dans quel intérêt et pour obéir à quelles mystérieuses pensées les eussé-je écrites là ? Réponds à ton tour.

-- Ce que je dis n'a pas le sens commun, fit-il, riant faux... Ne voyez dans toutes ces questions que la préoccupation d'un esprit malade, assiégé par les pressentiments dont je vous parlais tout à l'heure...

-- Est-ce qu'un homme devrait avoir de ces craintes-là ? Tu me fais beaucoup de peine. Je ne suis pas déjà si bien portante. Tu devrais m'épargner des émotions trop fortes pour moi, mon enfant... Regarde en quel état tu me laisses !

Elle était digne de pitié, en effet, tant ses pauvres membres tremblaient, tant elle paraissait souffrir. Elle avait espéré que Raymond la consolerait d'un mot... Mais les lèvres de Raymond restèrent closes. Son esprit était absent. Il était loin, cherchant la vérité dans l'infini du doute.

-- C'est elle, elle m'a menti ! Elle veut me mentir encore ! Pourquoi ? Il faut que je le sache... Je le saurai !

Et Julia, qui comprenait, fermait les yeux, voulant éloigner un fantôme qui, obstinément, se dressait, à cette heure, entre elle et le fils bien-aimé de son cœur.

Accoudé sur la table de travail, Raymond, dans son petit appartement de la rue de Douai, songeait à ces choses ; il avait les yeux fermés, pour mieux concentrer ses idées, et la tête dans les mains.

Il ne s'apercevait pas que la nuit était venue.

Il revivait, à cet instant, douze ans en arrière, et assistait comme un spectateur au théâtre, au spectacle des derniers moments de son père... Il évoquait les derniers moments de cette vie avec une intensité de volonté telle qu'il voyait et entendait vraiment son père à cette heure-là...

Ah ! qu'il eût payé cher celui qui serait venu lui dire :

-- La lettre à laquelle vous pensez est là.

Soudain, il se lève, un rayon de lumière a traversé son esprit.

Il se lève et murmure :

-- Peut-être ! peut-être !

Que veut-il dire ? À quelle pensée répond-il ?

Il traverse son appartement et entre dans un cabinet noir où se trouvent pendus des vêtements à des portemanteaux. Il décroche une robe d'avocat, sous des vêtements dans un coin. Il la considère un instant, avec crainte, avec de l'attendrissement aussi, car le cœur de son père a battu sous cette robe ; c'est sous cette robe qu'il a cessé de battre. C'est cette robe qu'il portait, quand il défendait Laroque. Raymond l'avait gardée comme une relique.

Il avait voulu être avocat et il s'était dit :

-- La première grande cause criminelle qui me sera confiée, je la plaiderai avec cette robe. Cela me portera bonheur.

Il ne l'avait jamais mise.

Pourquoi, ce soir-là, venait-il chercher cette relique ?

Il l'emporta dans son cabinet.

« Mon père avait cette robe quand il est mort. Peut-être la lettre s'y trouve-t-elle. »

Et il allait s'en assurer. Mais il tremblait. Et la main qui fouilla la première poche était agitée de soubresauts, comme si elle commettait une mauvaise action.

Rien... Raymond respira, malgré tout soulagé.

C'est que parfois il est des vérités si atroces et si douloureuses que le doute est préférable.

Il restait une poche. Il y plongea la main et frissonna violemment, comme si sa main avait touché une vipère, ou quelque bête immonde. Un papier froissé était là, ses doigts l'avaient rencontré, le tenaient, et voilà ce qui l'avait fait trembler...

Le papier était jauni, et il avait conservé le froissement de la première main qui l'avait tenu et qui sur lui s'était crispée avec colère et désespoir.

Enfin, il se décida, la sueur au front, à le déplier. Et il lut... Il lut les lignes mortelles qu'il contenait. Il n'était pas signé ; ces lettres ne le sont jamais.

Quand Raymond en eut achevé la lecture, il le laissa tomber de ses mains inertes, et sa tête se baissa, affreusement pâle. Toutes ses illusions s'en allèrent. Tout ce qu'il y avait de bon en lui s'écroulait.

-- Ma mère ! ma mère ! murmura-t-il après un long silence.

Il l'aimait tant ! Il l'avait tant aimée ! Et il découvrait qu'elle était criminelle !... qu'elle avait tué son père après l'avoir déshonoré !... Il découvrait qu'au lieu d'amour, c'était de l'horreur qu'il devait avoir pour elle !... Voilà donc pourquoi elle avait déchiré la photographie de Laroque !...

Il ne cherchait pas à deviner si elle avait trempé dans le crime de Larouette... Il n'y pensait même pas !... Tout pour lui se résumait dans la découverte atroce qu'il venait de faire... Ce fut dans le milieu de la nuit, dans la fièvre qui le prit, qu'il y songea.

Si sa mère avait encore aimé Roger au jour de la cour d'assises, elle ne l'eût point laissé condamner ; elle se serait sacrifiée ; donc, leur liaison était finie, et Julia se vengeait ! Et la date de sa vengeance, elle l'avait inscrite au dos de la photographie, comme si elle avait dû l'oublier ! Et ce trou qui perçait le cœur du portrait était un coup de poignard.

Laroque disait vrai... Suzanne n'avait pas menti : son père était innocent. La coupable, c'était Julia...

XXXV

Si singulière que fût leur façon de travailler, M. Tristot et M. Pivolot ne perdaient pas leur temps. Ils étaient d'abord allés rendre visite à Guerrier le matin du meurtre.

-- C'est en le voyant, c'est en causant avec lui, que nous nous formerons une conviction, avait dit l'un d'eux.

Et lorsqu'ils étaient sortis de cet entretien, leur conviction était faite : Guerrier était innocent.

Ils se trouvaient rue de Châteaudun, quand les agents et le commissaire de police emmenèrent le jeune homme et le firent monter dans un fiacre.

Chambille ne les aperçut pas.

-- À présent, il faut marcher de l'avant, dit Pivolot. En essayant de prouver l'innocence de Jean Guerrier, nous découvrirons le coupable.

-- Dans tous les cas, nous pouvons payer d'audace. Si nous faisons fausse route d'abord, personne n'en souffrira. Nous n'appartenons pas à la préfecture. C'est ce qui a toujours fait notre force !...

Et Tristot ajouta :

-- Savez-vous, monsieur Pivolot, que Guerrier est pour nous une vieille connaissance !

-- Je le sais, monsieur Tristot.

-- Que Guerrier était le caissier de Roger Laroque ?

-- Oui, monsieur Tristot.

-- Et que...

-- Ne concluez pas, monsieur Tristot. Attendons, s'il vous plaît.

Ils combinèrent leur plan.

Béjaud leur paraissait suspect.

Pour eux, Béjaud pouvait bien, s'il n'avait pas commis lui-même le crime, avoir agi de complicité avec le meurtrier.

Tristot prit des renseignements sur Béjaud pendant que Pivolot en prenait sur Brignolet.

Béjaud et Brignolet étaient mariés et pères de famille tous les deux.

Le premier demeurait, ou plutôt -- comme il couchait la plupart du temps à la banque du boulevard Haussmann -- sa famille demeurait dans un étroit logement composé de deux pièces, une chambre et un cabinet, situé rue Saint-Lazare, dans la partie étroite qui touche à la rue de Maubeuge.

La femme de Béjaud était repasseuse ; tant qu'elle n'avait pas eu d'enfants, elle avait travaillé hors de chez elle ; -- maintenant que la famille était venue, d'année en année plus nombreuse, elle s'était vue obligée de rester au logis, pour y soigner et surveiller les marmots.

Tout était réduit au strict nécessaire et à la plus extrême simplicité. Grâce à cette économie, tout était en ordre au logis de Béjaud ; la propreté y régnait ; on devinait là de braves gens vivant de peu et dont l'unique souci était de faire entrer le moins de dépenses mobiles dans le cercle restreint de leur petit budget, afin de mettre bout à bout le 1er janvier et le 31 décembre.

Pas un sou de dettes dans le quartier, chez l'épicier, le boulanger, le charcutier et le boucher.

Béjaud, du reste, prenait ses repas rue Saint-Lazare, lorsqu'il alternait avec Brignolet pour le service de garde.

Il en était de même de Brignolet.

Mais il arrivait aussi que souvent, comme ils cumulaient le service de garçons de bureau avec celui de gardiens, ils ne trouvaient pas le temps de rentrer chez eux, Brignolet, rue de Laval, Béjaud, rue Saint-Lazare.

Alors, ils allaient manger un morceau de pain et du fromage chez un marchand de vin de la rue de La Rochefoucauld.

La vie de Béjaud, c'était la vie de Brignolet.

Cependant, les renseignements sur celui-ci différèrent sur plusieurs points.

Le ménage de Brignolet était aussi bien tenu, aussi propre que celui de Béjaud.

À peine quelques petites dettes, par-ci, par-là, que le gardien finissait toujours par payer.

Même sobriété chez l'un que chez l'autre.

Mais alors que la femme de Béjaud supportait vaillamment la misère -- riant et dorant de gaieté la vie de son mari -- la femme de Brignolet, une jolie fille rousse avec des yeux noirs, frêle comme une Parisienne, délurée et coquette, souffrait impatiemment la servitude de la pauvreté. Il y avait parfois des scènes dans ce ménage. Les voisins les entendaient.

Mme Brignolet se savait belle -- d'une beauté originale et vigoureuse, devant laquelle il était impossible de passer indifférent. On le lui avait dit trop de fois pour qu'elle n'en fût pas orgueilleuse.

Cependant, on ne lui connaissait point d'intrigues ni d'aventures, et, de fait, elle n'avait pas encore d'écarts de conduite à se reprocher.

Mais Brignolet adorait sa femme -- laquelle n'avait guère que vingt-deux ans, alors qu'il en comptait quarante. Il l'adorait et il en était jaloux.

Dans les premiers temps de leur mariage, Juliette -- c'était le nom de fille de Mme Brignolet -- avait vécu modestement des ressources de son travail et du travail de son mari.

Le mariage -- et surtout la position de Brignolet, qui restait souvent absent, même les nuits -- donna à la jeune femme une indépendance à peu près complète.

Elle n'en jouit pas tout d'abord et se tint tranquille, d'autant plus que quelques semaines après son mariage elle se reconnut enceinte.

Quand elle fut délivrée, quand l'enfant fut sevré, celui-ci fut déjà une compagnie pour sortir.

Tous les après-midi, après avoir fait son ménage à la hâte, elle s'en allait, vaguant au hasard des rues, des squares, des promenades, sous prétexte de faire prendre l'air au petit et de lui faire essayer ses premiers pas.

Cette rousse au teint de lait, aux yeux noirs très doux, fut remarquée par plus d'un passant, suivie plus d'une fois, accostée malgré elle. Elle entendit des paroles flatteuses, des compliments, des promesses... Elle ne s'était peut-être pas doutée, jusqu'alors, qu'elle était jolie... Elle le savait à présent.

Ces adorateurs de grand chemin, à la piste d'une bonne fortune ambulante, qui lui glissaient à l'oreille quelques mots dont elle rougissait de plaisir, n'étaient point tous les premiers venus.

Deux ou trois firent autre chose que promettre, et lui glissèrent des bijoux d'une réelle valeur, en lui disant -- c'était toujours à peu près la même phrase :

-- Ceci n'est rien. Si vous vouliez m'écouter, et si vouliez me suivre, vous seriez riche et fêtée... Vous auriez les plus jolies toilettes de Paris... Vous seriez heureuse entre toutes...

Ces paroles lui mettaient de l'ivresse au cerveau. Cependant, elle ne succombait pas aux tentations.

Elle hésitait, tantôt se sentant toute faible, tantôt réconfortée par le souvenir de ses années d'enfance et de jeunesse écoulées sans mauvaises pensées.

Mais ces hésitations n'étaient pas sans avoir une influence sur son caractère, et c'était Brignolet, inconscient de ce drame du cœur, qui en recevait le contrecoup. Juliette s'aigrissait.

Sachant qu'un seul mot d'elle pouvait bouleverser de fond en comble son existence ; sachant qu'en cinq minutes, de par sa volonté seule, elle pouvait passer de la misère à l'abondance, du manque absolu de tout au luxe le plus raffiné, sachant cela, mais n'ayant pas encore en elle le triste courage d'une pareille résolution, elle s'en vengeait sur son mari par mille allusions détournées qui d'abord avaient surpris, puis maintenant faisaient pâlir le pauvre homme. Elle devenait mauvaise. Ces allusions avaient toujours le même but, contenaient toujours le même reproche.

-- Ainsi, tu ne peux donc pas gagner un peu d'argent ?... Tu ne trouves pas, dans ton esprit, pour vivre, pour m'être agréable, un autre moyen que celui d'être domestique ?...

Il baissait la tête, la plupart du temps, sans répondre.

Un jour, pourtant, il hasarda une observation :

-- Autrefois, tu étais contente, tu ne pensais pas à tout cela, tu ne me parlais pas comme tu le fais... Qu'est-ce qui t'a changée ? Je ne te reconnais plus.

-- Je voudrais être riche !...

Et tout bas elle se disait, mais à elle-même :

-- Si je voulais, pourtant !

Cette idée ne l'abandonnait pas, restait en elle constamment, se manifestait dans les détails les plus infimes.

Elle se coiffait, se décoiffait, s'habillait, se déshabillait toute la journée, c'était là son seul plaisir. Et quand, enfin, à force de coquetteries, d'inventions, elle se trouvait convenablement mise, elle sortait.

Brignolet ne croyait pas le mal aussi grand. Il ne s'en aperçut que lorsque des factures impayées arrivèrent de chez l'épicier et les autres. Où était passé l'argent ?

Il y eut des explications entre le gardien et sa femme, et l'amour de Brignolet pour Juliette n'empêcha pas qu'ils n'en vinssent à des violences. Juliette reçut deux soufflets vigoureux dont il lui demanda, du reste, aussitôt pardon.

Elle parut domptée pendant quelques jours, mais elle gardait à présent une rancune au fond du cœur.

Petit à petit, certaine de dominer cet homme par le cœur comme par les sens, glorieuse de son pouvoir sur lui, elle perdait toute prudence, jusqu'à lui confier presque les promesses dont elle continuait d'être l'objet, par les rues parisiennes.

Depuis leur dernière algarade, il laissait passer la tempête, sans faire semblant d'entendre.

Mais ce jour-là, elle alla plus loin, rageuse :

-- Tu dors sur tes deux oreilles en te disant que je t'aime, hein ? et que je n'aimerai jamais que toi, comme si tu étais le phénix des hommes ?...

-- Juliette !

-- Eh ! ne vas-tu pas te scandaliser ? Ma foi, je te conseille d'être fier !... J'en ai refusé et j'en refuse tous les jours, des occasions !... Si je voulais, j'aurais de l'argent... autant que j'en demanderais !...

Le pauvre diable se leva, un flot de sang au visage, et il chancela comme s'il allait être pris d'une attaque d'apoplexie.

Il arracha sa cravate, cassa le bouton de sa chemise, et, se précipitant à la fenêtre qu'il ouvrit, respira à pleins poumons... Puis, revenant à sa femme :

-- Juliette, tu ne m'aimes plus ?

Elle lui rit au nez :

-- Je veux de l'argent, j'en veux beaucoup, entends-tu ! ou sinon, écoute bien...

-- Ou sinon ? demanda-t-il hébété.

-- Je te plante là !

-- Mais où veux-tu que j'en trouve, de l'argent ?

Et Juliette, avec l'obstination bête et entêtée de certaines femmes :

-- Ce n'est pas mon affaire. Cherche !

-- Tu ne penses pas à ce que tu dis quand tu me menaces d'en aller voir d'autres qui te promettent monts et merveilles ?

-- Ma foi ! Je ne suis pas loin de dire oui !

-- Malheureuse !

-- Pourquoi te fâcherais-tu ? Est-ce que tu te mets en quatre pour me faire plaisir ? La première chose que je te demande, tu me la refuses !

-- Quoi donc ?

-- De l'argent !

-- Est-ce que j'en ai ? Est-ce que je ne te donne pas ce que je gagne ? Est-ce que je dépense un sou en dehors du ménage ? De l'argent ? C'est facile à demander. Est-ce que j'en fais, moi ? Où veux-tu que je le gagne ? Est-ce que tu veux que j'en vole ?

-- Je ne te dis pas d'être voleur... mais je veux de l'argent, là... Tu es un homme, tu dois bien savoir ce que tu as à faire !... Si j'étais homme, j'en gagnerais !

Brignolet, pâle, désespéré, s'arrachait les cheveux. Sa femme demeurait devant lui froide et dédaigneuse, l'œil ironique et méchant.

Brignolet s'en alla, parce qu'il craignait de la tuer, cette créature sans cœur qui prenait plaisir à le torturer... il s'en alla, mais elle ne le laissa point sortir sans lui crier une dernière fois, comme un défi et une dernière menace :

-- Tu y penseras !

Et le long des trottoirs, tout en marchant tête basse, il bousculait les passants et ne les voyait pas. Les passants criaient, plaisantaient, le prenaient pour un homme ivre, mais il ne les entendait pas. Dans ses oreilles bourdonnait un mot, un seul mot, celui de sa femme :

-- De l'argent !

Et tous les soirs ce fut la même scène, répétée par la jeune femme avec la même obstination, la même sottise, la même cruauté.

Brignolet, jadis très gai, devenait triste et sombre. Quand il rentrait chez lui, c'était avec un serrement de cœur, car chaque fois il se demandait avec angoisse :

-- Vais-je retrouver Juliette ? N'est-elle point partie ?

On comprend qu'il fallut plus d'un jour à Tristot et Pivolot pour s'enquérir de tous ces faits.

-- Je crois inutile de remarquer, monsieur Tristot, dit un jour Pivolot, que ces détails, qui sont en eux-mêmes fort intéressants, perdent une partie de leur importance du fait qu'ils s'appliquent à Brignolet, c'est-à-dire à la victime. Mme Brignolet est une petite pécore un peu propre à tout faire...

-- Quelle a été son attitude depuis la mort de son mari ?

-- Bonne, à tout prendre. Elle a pleuré. Elle cherche de l'ouvrage. En attendant qu'elle en trouve, monsieur de Terrenoire lui donne de l'argent qu'elle dépensera bientôt en sottises, je le parierais, car je ne lui laisse pas plus d'un mois pour se consoler de son mari.

-- Et après ?

-- Après ? eh bien ! elle suivra les instincts mauvais que la bêtise et la coquetterie ont fait naître chez elle. Le premier venu la prendra pour maîtresse et la gardera jusqu'à ce qu'il en ait assez...

-- Je ferais volontiers sa connaissance...

-- Tiens, tiens !... Auriez-vous, par hasard, l'intention de faire oublier Brignolet ?...

-- Non, en tout bien, tout honneur. Mais j'ai comme un pressentiment que cela ne sera pas sans profit pour nous... Elle a été courtisée, cette petite femme.

« Ce que nous ne savons pas, c'est le nom de ses courtisans.

-- À quoi bon ?

-- Rien n'est inutile dans une enquête.

-- En surveillant notre jolie rousse, nous verrons plus clair dans son cœur, et, en filant son amoureux, nous apprendrons comment il se nomme.

-- C'est une idée.

La conversation des deux hommes fut interrompue par un coup de sonnette discret.

Avant d'ouvrir, Tristot alla, sur la pointe des pieds, inspecter le visiteur par le judas de la porte d'entrée. Il tira les verrous, et un inconnu, de mise confortable, grand, robuste, aux cheveux blancs, au visage encore jeune, mais ravagé, défiguré par des traces d'horribles brûlures, apparut.

-- Messieurs Tristot et Pivolot ? demanda-t-il avec un fort accent yankee.

Tristot continuait son examen, sans laisser paraître le moindre étonnement.

-- C'est ici, dit-il. Auquel des deux désirez-vous parler ?

-- À tous deux.

-- Entrez.

Il le fit passer dans le salon où Pivolot attendait, le visage caché derrière un journal.

Pivolot se leva et indiqua un fauteuil à l'inconnu.

-- Messieurs, leur dit l'homme défiguré, je viens pour l'affaire Guerrier. Vous vous en occuperez, n'est-ce pas ?

Quel rapport cet étranger pouvait-il avoir avec l'assassinat de Brignolet ? Tristot et Pivolot, très intrigués, ne purent retenir un mouvement de curiosité.

-- Nous nous en occupons, répondirent-ils d'un commun accord et sur le même ton.

-- J'ai le plus grand intérêt, reprit le visiteur, à ce que l'assassin soit découvert.

-- Découvert ? observa Pivolot. Mais l'assassin est arrêté, ainsi que son complice. Demandez-le à monsieur Lacroix et à monsieur de Lignerolles, ils vous diront tous deux que les coupables ne sont autres que Jean Guerrier et Béjaud, l'ancien collègue de la victime. Vous êtes étranger, monsieur, peut-être n'avez-vous jamais entendu parler, avant ces derniers temps, de monsieur de Lignerolles et de monsieur Lacroix.

-- Pardon, je les connais depuis 1872, et c'est justement parce que je les connais que je suis venu vous trouver.

Pivolot échangea un regard significatif avec Tristot. Évidemment, cet étranger leur apportait du nouveau.

-- Je suis riche, messieurs, très riche, et je viens mettre toute ma fortune à votre disposition pour vous aider dans vos recherches. N'en doutez point, Jean Guerrier n'est pas coupable et cependant, si nous ne trouvons pas la preuve de son innocence, cet homme sera, comme Roger Laroque, victime d'une erreur judiciaire.

-- Ah ! dit Pivolot, vous connaissez l'affaire Laroque ?

Roger se leva et se mettant devant la fenêtre, en pleine lumière :

-- Voyons, messieurs, dit-il en dépouillant l'accent yankee auquel les policiers amateurs s'étaient laissé prendre, vous ne vous souvenez donc pas de moi ?

Les deux hommes tressautèrent sur leur fauteuil :

-- Roger Laroque ! s'écrièrent-ils à l'unisson.

-- Eh oui, Roger Laroque, ou plutôt Roger-la-Honte, comme on dit maintenant, comme on dira jusqu'à la fin des siècles dans les annales des causes célèbres, si vous ne nous rendez l'honneur, messieurs, à moi et à mon fidèle Jean Guerrier, le seul qui n'ait jamais douté de l'innocence de son ancien patron.

-- Le seul ? répliquèrent Tristot et Pivolot en se levant. En êtes-vous bien sûr ?

-- Alors, vous aussi, messieurs, vous avez cru... à mon innocence ?...

Les larmes lui vinrent aux yeux.

-- Vous me croyez donc ? répéta-t-il... C'est vrai que vous me croyez ?

-- Oui, fit Pivolot, en lui serrant la main ; comment diable ne pas vous croire après ce que vous venez de faire ?... Mais cela ne suffit pas, et, si vous voulez que nous vous tirions d'affaire, il faut tout nous dire... vous entendez... absolument tout...

Sa confession fut pénible : elle ravivait tant de douloureux souvenirs ! Laroque ne cacha rien. Il devait tout dire. Il raconta sa liaison avec Julia et l'amitié qui était née pendant la guerre entre lui et Lucien de Noirville. Voilà pourquoi il avait dû tout cacher aux juges, ne pouvant dévoiler la vérité sans révéler le déshonneur de sa maîtresse.

Pivolot et Tristot écoutèrent, visiblement impressionnés.

Il ne leur vint pas même à l'esprit que Laroque pût mentir. Non, tout ce qu'ils entendaient était vrai !

Quand il eut terminé sa triste histoire, ils lui serrèrent la main de nouveau, en signe d'amitié et de compassion.

Ils s'y connaissaient en courage, et ils avaient même un peu d'admiration pour cet homme, qui avait fait preuve de tant d'énergie...

-- Nous écartons tout de suite la culpabilité de Mme de Noirville, fit Tristot, le coup ne vient pas d'elle, bien que nous ayons vu d'étranges choses, à propos de vengeances inspirées par des femmes. Nous l'écartons donc, -- en théorie, -- s'entend, -- car, pour ce qui est de la pratique, c'est autre chose, et il demeure entendu qu'au moindre indice de sa culpabilité nous partons en guerre.

Laroque, persuadé, fit un signe pour indiquer qu'on ne trouverait rien de ce côté-là.

-- Reste le cercle, où vous avez joué et gagné. Connaissiez-vous tous les joueurs qui pontaient contre vous ! C'était, je crois, une partie de baccarat ?

-- Oui, je connaissais les pontes, au moins de nom.

-- Aucun incident ne vous a frappé là plus particulièrement ? Parmi ceux qui jouaient, vous ne connaissiez aucun ennemi ? Il y avait peut-être là quelque amant ancien ou nouveau de madame de Noirville ? Cherchez bien.

-- Je ne me connaissais aucun ennemi et personne ne m'avait jamais fait de mal -- si ce n'est ce malheureux Larouette, dont la réclamation subite me ruinait et me déshonorait.

-- Rappelez bien vos souvenirs.

-- Il n'y a rien qui ne soit sérieux dans une affaire aussi malheureuse que la vôtre, monsieur Laroque.

-- Voici donc ce que j'ai trouvé, ce dont je me suis souvenu. Alors que je jouais, le baron de Cé est entré dans la salle de jeu, et bien qu'il me connût parfaitement, puisqu'il était alors un de mes amis, il s'est approché d'un des joueurs, par-derrière, en lui touchant familièrement l'épaule et en l'appelant par mon nom.

Le joueur s'étant retourné, le baron reconnut son erreur et lui fit des excuses en lui disant, confus, qu'il l'avait pris pour moi.

-- Cet homme vous ressemblait donc ?

-- Il le paraît. Le baron de Cé me le dit en me racontant l'aventure. Et cependant, je regardai à peine mon prétendu sosie.

-- Et dans ce regard, avez-vous constaté la ressemblance ?

-- Oui, et, chose plus curieuse, la vue de cet homme réveilla en moi d'anciens souvenirs que je ne pus préciser. Mais, mon esprit ne s'est pas arrêté plus d'une seconde sur un sujet qui n'avait aucun intérêt pour moi, dans un moment où je luttais contre la faillite.

-- Vous exagérez, monsieur Laroque. Vous n'aviez pris dans votre caisse qu'une somme relativement minime et dont la perte n'eût pas entraîné de conséquences fatales pour votre réputation d'honnête homme.

-- Ma conscience me condamnait et elle me condamne encore.

-- Et le nom de cet homme ?

-- On me le dit, mais j'écoutais à peine. Or, le croiriez-vous, messieurs, ce nom m'est revenu hier en me rappelant deux autres circonstances dont je vous parlerai tout à l'heure. Mon sosie s'appelait Luversan.

-- Luversan ? dit Tristot en regardant Pivolot. Nous ne connaissons pas cela... Mais le baron de Cé pourrait sans doute nous fournir des renseignements sur ce personnage.

-- Le baron de Cé est mort, répliqua Laroque. J'ai perdu toute une semaine à le rechercher : c'est seulement ce matin que j'ai appris qu'il avait succombé au cercle à une attaque d'apoplexie après y avoir achevé sa ruine dans une seule et même soirée.

Tristot et Pivolot considérèrent Roger avec attention.

-- Ma foi, dit le premier, il est possible qu'il y ait eu jadis une certaine ressemblance entre vous et ce Luversan, mais aujourd'hui elle ne doit plus exister.

-- J'ai tant souffert, fit Laroque simplement.

-- Cet homme n'avait aucune raison de vous détester et de se venger de vous ?

-- Aucune que je sache. Je ne me rappelle pas lui avoir jamais adressé la parole.

-- C'est un indice assez vague et je doute que cela nous conduise sur une piste, mais enfin c'est un renseignement, et puisque nous acceptons de vous aider, nous ne devons rien négliger. Mais ne disiez-vous pas tout à l'heure que deux autres circonstances vous avaient rappelé le nom de Luversan ?

-- Oui. Peu de jours après avoir retrouvé Guerrier, j'eus la curiosité de revoir ce monsieur de Terrenoire qui m'avait rendu service avec tant de générosité et je me fis inviter par Jean à une soirée donnée par ce banquier dans son hôtel de la rue de Chanaleilles. Personne ne m'y reconnut. Or, parmi les valseurs intrépides qu'on remarquait à cette soirée, je surpris l'un d'eux parlant mystérieusement à la maîtresse de la maison, madame de Terrenoire, qui, je le savais, avait conçu pour Jean une passion malheureuse et s'opposait à son mariage avec mademoiselle Margival. Elle l'appela « monsieur de Luversan ». Ni le nom de cet homme, ni son visage ne m'étaient inconnus. Néanmoins, à ce moment, l'incident du cercle ne me revint pas en tête. Je revis une seconde fois ce Luversan, le jour du mariage de Jean. Il rôdait autour de l'église, et, l'examinant sans qu'il pût s'en douter, je me dis encore : « Voilà un homme dont la physionomie m'a impressionné déjà quelque part. » Où ? Quand ? Je ne saurais le dire. Hier seulement, un peu de lumière se fit dans mon esprit et, s'il m'est impossible de préciser à quelle époque et dans quelles circonstances j'ai vu pour la première fois ce personnage, je puis affirmer que Luversan était bien le nom dont on a appelé au cercle l'homme qui me ressemblait.

-- De sorte, conclut Pivolot par Tristot, qu'il se pourrait que Luversan en sût long tant sur l'assassinat de Larouette que sur celui de Brignolet.

-- Je ne conclus pas. À vous de chercher, messieurs. En attendant, voici un carnet de chèques de 50 000 francs au nom de William Farney, sur la Société Générale.

Les deux policiers amateurs refusèrent ces subsides.

-- Nous vous compterons nos frais, dit Tristot, approuvé par Pivolot, quand nous aurons réussi.

Roger eut un sourire bon enfant.

-- Oh ! Messieurs, je ne songe nullement à vous corrompre, croyez-le bien.

Tous trois se prirent à plaisanter sur ce sujet, malgré la gravité de la situation. Puis Laroque remercia de nouveau ses dévoués auxiliaires.

-- Vous êtes bons de prendre ainsi une tâche aussi ardue...

-- Ce qui est humainement possible sera fait...

-- Merci, messieurs ; je n'aurai pas assez de ma vie tout entière pour vous remercier, vous bénir et vous aimer, car, ce n'est pas pour moi que je cherche la vérité, mais pour ma fille ; si je veux l'honneur, c'est pour que Suzanne ne soit plus contrainte de porter un nom qui n'est pas le sien. Si je veux la révision de mon procès et la réhabilitation, c'est pour qu'elle soit heureuse -- car elle aime. Quant à moi, ma vie est finie, et, si j'étais seul, j'accepterais le fait accompli. Quand vous reverrai-je ?

-- Nous l'ignorons. Nous nous mettrons en campagne dès aujourd'hui. Si nous avons besoin de vous, un de nous deux ira vous trouver à Maison-Blanche.

-- Non, je craindrais d'exciter les soupçons -- ou seulement la curiosité de ma fille.

-- Alors, un télégramme vous avertira.

-- C'est cela, et à toute heure du jour ou de la nuit, je serai à votre disposition.

Les trois hommes se séparèrent après s'être cordialement serré la main.

XXXVI

Sitôt Laroque parti, les deux policiers amateurs se dirigèrent vers l'établissement du marchand de vin, rue de La Rochefoucauld, où Béjaud et Brignolet prenaient parfois leurs repas.

Ils entrèrent et appelèrent un gros homme à large panse.

-- C'est vous qui êtes le patron ?

-- C'est moi, Cornélius dit Lupin, pour vous être agréable, si cela se peut.

-- Cela se peut, monsieur Lupin. Asseyez-vous auprès de nous, et, si vous désirez prendre avec nous un verre de bière...

-- La bière, ça n'est pas mon fort... mais je prendrai un demi-setier, pour profiter de vos bonnes intentions.

Cornélius s'en alla au comptoir, où il se versa un verre plein, qu'il apporta auprès de ceux de Tristot et de Pivolot, et trinquant :

-- À la vôtre !

-- À la vôtre, monsieur Cornélius.

-- Qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?

-- Avez-vous entendu parler du crime de la banque Terrenoire ?

-- Parbleu ! L'affaire a été tout au long racontée dans les journaux. Et puis ça me touche un peu, car Brignolet, qui a été assassiné, -- et Béjaud, qui est l'assassin, à ce qu'on dit, -- étaient nos clients.

-- Ils ne vous doivent rien ?

-- Non. Brignolet, de temps en temps, se laissait mettre en retard, mais il finissait toujours par payer.

-- À quel moment les avez-vous vus pour la dernière fois ?

-- À quel moment ? Ma foi, c'est la veille même du meurtre, au soir, vers sept ou huit heures, que je les ai vus pour la dernière fois.

-- Où ?

-- Ici où vous êtes, à cette même table.

-- Tous les deux ?

-- Oui. Ils ne se quittaient presque jamais. C'est une paire d'amis. Ils avaient été soldats ensemble.

-- Vous leur avez parlé ?

-- Je leur ai dit bonjour en leur donnant une poignée de main, comme je fais à tous mes clients.

-- Et vous n'avez rien remarqué d'extraordinaire chez eux, dans leur physionomie, leur allure ?

-- Rien du tout.

-- Ont-ils bu beaucoup ?

-- Un litre à deux. Oh ! ils étaient très sobres. Jamais pour ma part, je ne les ai vus se piquer le nez. C'était leur grosse, très grosse ration, un litre, quand ils mangeaient ensemble.

M. Cornélius, dit Lupin, s'arrêta tout à coup, en se frappant la tête, comme s'il avait eu l'esprit traversé d'une idée lumineuse.

-- Qu'est-ce donc ? demanda Pivolot.

-- Eh bien, je vous trompe en disant que ce soir-là ils n'ont bu qu'un litre. Ils en ont bu... ou plutôt je leur en ai servi deux.

-- Ah ! ah !

-- Oui, et voici comment cela s'est fait. En entrant, Béjaud me tape sur le ventre et me dit : « Père Cornélius, un litre, S. V. P. ! » Je sers, et ils trinquent. Béjaud et Brignolet avalent leur verre d'un trait... Et Béjaud jette son verre, en criant qu'on l'a empoisonné. Il était furieux et se démenait comme un possédé...

« -- Père Lupin, qu'est-ce que vous avez fichu dans votre vin ? disait-il.

« Et il s'essuyait la bouche, en crachant, en toussant, et en faisant des : Pouah ! et des : Pouah !

« Brignolet regardait Béjaud d'un air étonné :

« -- Tiens ! qu'il dit, c'est drôle, je n'ai rien senti...

« -- Vrai ? qu'il dit, Béjaud.

« -- Ma parole. Je lui ai trouvé le goût de tous les jours.

« Béjaud nous examinait, ne sachant trop s'il fallait rire ou se mettre en colère.

« Il était persuadé que nous lui avions fait une farce, et à la fin il se mit à rire :

« -- Je vous revaudrai celle-là...

« Mais Brignolet se fâcha ; il ne voulait pas être accusé.

« -- Tu avais pour sûr un crapaud dans le gosier, qu'il dit, et voilà ce que t'auras senti en buvant...

« Il reversa deux verres. Moi-même je goûtai le vin.

« Cette fois Béjaud ne s'aperçut de rien, pas plus que moi, pas plus que Brignolet... Béjaud s'était trompé.

« Le litre était à peu près vide, je l'emportai en déclarant qu'ils ne le paieraient toujours pas, et j'en apportai un autre pour lequel Béjaud ne trouva rien à dire.

« Voilà comme quoi ils ont bu les deux litres, ce soir-là contre leur habitude.

Tristot et Pivolot avaient pris quelques notes.

-- Vous êtes de la police ? demanda Cornélius.

-- À peu près ! fit Tristot. Et Béjaud et Brignolet sont-ils restés longtemps chez vous ?

-- Comme chaque fois, une demi-heure.

-- Et c'est tout ce que vous avez remarqué ?

-- Tout. Béjaud avait mangé de bon appétit et Brignolet, au contraire, n'avait presque rien pris. Il n'avait fait que boire.

-- Ils sont partis ensemble ?

-- Ensemble.

-- C'est bien, nous vous remercions, monsieur Cornélius.

Les deux amis payèrent leur consommation, glissèrent un fort pourboire dans la main du patron, qui se confondit en remerciements, et s'en allèrent. Pivolot rentra chez lui en se remémorant ce qu'il venait d'entendre et en essayant d'en dégager quelques éclaircissements.

« Il est bien possible, se disait-il, qu'on ait essayé de verser un narcotique dans le vin de Béjaud... »

Et tout en marchant, tout en réfléchissant, Pivolot se grattait vigoureusement l'occiput, comme s'il avait voulu en faire sortir une explication plus sensée.

« Ah ! nom d'un petit bonhomme, se dit-il, cela nous irait comme un gant, cette idée du narcotique... parce qu'elle explique aussi le sommeil étrange de Jean Guerrier. Parbleu ! la voici l'explication : on endort les gardiens ; on endort le caissier ; on entre ; on a des fausses clés ; on vole ; un gardien se réveille ; on l'assassine ; puis on se sauve. Il y a là quelque chose à trouver, je le sens, mais quoi ? »

Il était arrivé chez lui, s'était déshabillé, avait chaussé des pantoufles et passé un veston de chambre.

Toujours plongé dans ses réflexions, il s'assit, ou plutôt se coucha à demi dans un fauteuil large et commode, où il avait l'habitude de faire sa sieste, après déjeuner, et il tira un cigare dont il coupa l'extrémité avec soin.

« Assurément, il y a du narcotique sous jeu, se disait-il ; assurément, Jean Guerrier a dû être envahi par un sommeil contre lequel il lui fut impossible de lutter... Et ce qui le prouve, pardieu ! ce qui le prouve, c'est qu'il a oublié d'éteindre sa lampe... Je me rappelle encore, en entrant, le matin, dans le cabinet près duquel avait été commis le meurtre, je me rappelle cette abominable odeur d'une lampe qui avait filé... Et quelle lampe ?... celle de Guerrier. Si ce garçon avait été coupable, aurait-il eu la présence d'esprit de réfléchir qu'en éteignant la lampe, il se livrait ? Non... Il l'eût éteinte, avant de feindre de s'endormir, naturellement... Tandis que la lampe s'est éteinte d'elle-même, parce que personne n'était là pour la remonter... parce que Guerrier était tombé sans force sous la puissance de ce sommeil maladif... C'est une explication, cela ! »

Il alluma une allumette et, pendant qu'elle commençait à flamber, il jeta un coup d'œil distrait sur un guéridon placé près de son fauteuil, où il avait mis des notes et différents objets relatifs à l'enquête.

Cinq ou six cigares entamés, mais non fumés, étaient sur ce guéridon, épars -- les cigares essayés par Jean Guerrier la nuit du meurtre.

Il les regarda machinalement -- et son allumette, flambant toujours, lui brûla le bout des doigts -- puis tout à coup, poussé par un singulier soupçon, il lança son cigare dans la cheminée, saisit un de ceux de Guerrier et l'alluma.

-- La bonne intention excuse la malpropreté, murmura-t-il avec conviction.

Il tira quelques bouffées et toussa.

-- Exécrable ! Quel horrible tabac ! Ça ne peut être que des cigares de la Régie !... C'est égal, je veux savoir. J'irai jusqu'au bout.

Et il se remit à fumer consciencieusement.

-- Il n'est pas possible que tous ces cigares soient aussi mauvais, murmura-t-il.

Et, imitant Jean Guerrier, il jeta le premier pour en allumer un autre.

Et celui-là, il ne le fumait pas depuis cinq minutes que des symptômes étranges se manifestèrent chez lui tout à coup.

Il fut pris d'un engourdissement général ; des choses de toutes les couleurs dansaient devant ses yeux ; sa tête retomba sur sa poitrine lourdement.

Il se souleva sur ses mains ; ses bras tremblaient ; il essaya de se mettre debout, n'y parvint point et retomba. La terre tournait autour de lui.

Et songeant à Guerrier et à ce que le jeune homme avait dû éprouver en fumant ces mêmes cigares :

-- Très bien ! Très bien ! faisait-il.

Il fit encore un effort, pour essayer de se rendre maître de lui, mais il perdit complètement connaissance et s'endormit.

Il y avait déjà fort longtemps qu'il dormait ainsi, quand Tristot frappa à sa porte.

La bonne de Pivolot, une vieille domestique fidèle et dévouée qui le servait depuis vingt ans, alla ouvrir.

-- Monsieur Pivolot est chez lui ?

-- Il est dans son cabinet, en train de dormir...

-- À cette heure ?... Il est neuf heures du soir.

-- Voilà ce qui m'inquiète... Monsieur est rentré vers une heure et s'est enfermé... De toute l'après-midi, je ne l'avais pas entendu bouger... Ayant eu besoin de lui parler... car je voulais savoir si Monsieur dînait chez lui, j'entrai... Il dormait encore... et le bruit que je fis ne le réveilla pas... À sept heures, j'entrai de nouveau dans le cabinet, en criant de toutes mes forces : « Monsieur est servi ! » J'entendis un ronflement pour toute réponse.

-- Et il dort toujours ?

-- Toujours. Entrez, vous le verrez.

Tristot pénétra dans le salon avec une certaine anxiété. Ce sommeil lui semblait extraordinaire.

Il s'approcha de son ami, le contempla attentivement et le secoua vigoureusement.

Puis il cria :

-- Hé ! monsieur Pivolot, réveillez-vous ! Quelle idée de dormir ! Est-ce que vous êtes malade ?

Le bonhomme ne fit pas un mouvement.

-- Si je ne l'entendais pas respirer, je jurerais qu'il est mort ! murmura Tristot.

Et il recommença à le bousculer et à crier :

-- Monsieur Pivolot !... C'est moi, c'est Tristot.

Et comme il ne bougeait pas davantage, Tristot pria la bonne de lui apporter une cuvette d'eau fraîche et un linge.

Il fit mettre le tout près de lui, sur le guéridon, et bassina les tempes, le visage, le cou, les mains, les poignets de Pivolot.

Enfin, il fit tant et si bien que Pivolot ouvrit un œil, puis l'autre, étendit le bras gauche, puis le bras droit, bâilla, se détendit, se souleva, promena des regards effarés autour de lui, reconnut la cuisinière, reconnut Tristot et, ahuri, demanda :

-- Qu'est-ce qu'il y a donc, monsieur Tristot, et pourquoi suis-je tout mouillé ?

-- Vous dormez depuis six ou sept heures.

-- Hein ?

Il passa sa main sur son front.

Il se rappelait :

-- Ce sont les cigares ! Sapristi, que j'ai mal à la tête ! Mais je suis bien content !

Tristot le considérait d'un air stupéfait. « Il est fou », pensait-il.

-- Oui, je suis rudement content d'avoir si bien dormi. Maintenant, je vois clair dans tout cela. Parbleu ! un enfant comprendrait !... Eh ! c'est très fort !

-- Monsieur Pivolot, si vous vouliez m'expliquer ?

Pivolot se hâta de mettre Tristot au courant de ce qu'il avait tenté.

Quand il eut fini :

-- Vous voyez, monsieur Tristot, que cette découverte est assez importante. Nous sommes sur une bonne piste.

-- Pour cela, il faut que nous voyions Béjaud et Jean Guerrier. Monsieur de Lignerolles ne nous refusera pas, je l'espère, l'autorisation de causer avec eux.

-- Surtout, si nous lui faisons part de nos soupçons. Peut-être nous donneront-ils quelques renseignements ; mais auparavant, et afin d'agir avec plus de sécurité, je veux aller trouver notre ami, le docteur Corpitel. Je le prierai d'analyser deux de ces cigares que Guerrier a allumés et dont il a tiré quelques bouffées. Il nous dira ce qu'ils renferment.

Pivolot se mit à table après s'être rafraîchi le front à plusieurs reprises.

Il mangea d'assez bon appétit, pendant qu'auprès de lui, tout en causant de l'affaire qui les préoccupait, Tristot prenait un verre de fin et vieux cognac.

Tristot qui était allé au Palais pendant l'après-midi, avait appris là tous les bruits qui couraient sur Guerrier, sa femme, Margival et Terrenoire.

Il en fit part à Pivolot.

Et, à son grand étonnement, il vit que son compère, tout en écoutant avec attention cette histoire, n'avait pas l'air de s'en soucier.

-- Cela ne dérange aucunement mes plans, dit-il. Est-elle vraie, cette histoire ?

-- On le dit.

À onze heures, les deux amis se séparaient.

-- Je vais dormir sérieusement, cette fois, dit Pivolot.

Et, en effet, il dormit jusqu'au lendemain à huit heures.

Il se leva, s'habilla, avala son chocolat, et sans perdre plus de temps alla sonner chez Corpitel.

Le docteur Corpitel, consulté, décomposa et analysa les cigares, ce qui lui prit la journée et, le soir même, il adressait à Pivolot un assez long rapport où il expliquait le résultat de son analyse. Ce rapport constatait que les cigares qui lui avaient été remis par Pivolot avaient été imprégnés d'une composition obtenue avec du chanvre indien et de l'extrait de daturah.

En lisant le rapport du docteur Corpitel, Pivolot pensait que c'était l'amertume très grande du daturah qui avait dû mettre Béjaud en défiance. Béjaud n'avait bu qu'un verre de vin, auquel était mêlé le narcotique. Jean Guerrier n'avait fait, pour ainsi dire, que toucher du bout des lèvres aux cigares. Enfin, Pivolot, lui-même n'avait pas eu le temps de fumer jusqu'au bout un cigare commencé.

Quand le bonhomme fut bien pénétré des observations scientifiques sur lesquelles le docteur s'était longuement étendu, il alla trouver Tristot, auquel il rendit compte de ce qu'il savait, et tous deux s'empressèrent de courir au parquet, où ils demandèrent à parler à M. de Lignerolles.

Le juge d'instruction pensait à eux depuis quelques jours ; il savait par M. Lacroix, qu'ils s'occupaient de l'affaire, et il commençait à s'étonner de ne les point voir : il les connaissait, en effet, et savait de quelle importance était leur opinion aussi.

« Où est la vérité ? » s'était-il dit.

On comprend avec quel empressement il accueillit Tristot et Pivolot, et avec quelle curiosité il les interrogea.

C'était la première entrevue qu'ils avaient avec le juge pour cette affaire : ils ne lui cachèrent rien de ce qu'ils avaient fait, rien de ce qu'ils pensaient, rien non plus de ce qu'ils avaient découvert.

Ce n'était ni une explication bien précise qu'ils apportaient, ni la preuve indiscutable de l'innocence de Béjaud et de Guerrier, mais c'était du moins une piste qui mènerait au coupable, quel qu'il fût.

M. de Lignerolles le comprit, et n'attendit pas, pour signer aux deux compères une permission de voir Jean Guerrier, qu'ils la lui demandassent.

-- Tenez, dit-il, voilà ce que vous désirez, n'est-ce pas ?

-- En effet, nous vous remercions, monsieur de Lignerolles.

-- C'est bien plutôt moi qui vous dois des remerciements pour le zèle que vous apportez gratuitement aux affaires de la justice.

-- Nous trouvons notre récompense en nous-mêmes, monsieur.

Et Pivolot, se penchant à l'oreille de son camarade, ne manqua pas d'ajouter :

-- Et aussi dans la satisfaction d'embêter Chambille.

Ils se rendirent au dépôt, après avoir pris congé du juge, et ils furent introduits sur-le-champ auprès du prisonnier ; le gardien qui les avait amenés se retira après avoir lu le mot de M. de Lignerolles, et ils restèrent seuls avec Jean Guerrier.

Celui-ci, assis sur un escabeau, la tête appuyée contre le mur, dormait à demi, ou plutôt rêvait, ayant les yeux fermés.

Pivolot l'appela doucement.

-- Monsieur Jean Guerrier ?

Le jeune homme les regarda tour à tour et ne les reconnut pas.

-- Monsieur Guerrier, reprit Pivolot, nous avons déjà eu, mon ami et moi, le plaisir de nous rencontrer avec vous -- le matin même de votre arrestation -- et vous avez dû voir que nous n'étions ni l'un ni l'autre animés de mauvaises intentions à votre égard... Je vous prie donc de nous considérer bien plus comme des amis que comme des ennemis.

Ce langage surprit Guerrier. Il examina attentivement les deux compères et après un moment d'hésitation, finit par les reconnaître.

-- Je vais vous expliquer tout de suite et sans autre préambule, monsieur Guerrier, l'objet de notre visite. Nous croyons, mon ami et moi, que vous êtes innocent.

Le caissier eut un geste attristé.

Pivolot comprit ce que voulait dire ce geste.

-- Vous avez tort de vous décourager, monsieur. À votre place, je me débattrais comme un beau diable, ne fût-ce que dans l'espoir de me venger plus tard de ceux qui m'ont fait de la peine.

Les yeux de Guerrier brillèrent tout à coup.

-- Vous avez raison, dit-il, parlez ! Que me voulez-vous ?

-- Peu de choses. Nous désirons être renseignés sur un point. Le soir du meurtre, en travaillant aux comptes de votre caisse, vous avez fumé beaucoup ?...

-- Oui, beaucoup, comme j'en ai la mauvaise habitude.

-- De deux choses l'une : ou vous étiez préoccupé et vous laissiez éteindre vos cigares, que vous jetiez aussitôt pour en allumer d'autres -- ou bien vous trouviez vos cigares détestables et en cherchiez un meilleur.

-- Votre dernière supposition est exacte. J'allumai quatre ou cinq cigares. Je les trouvai tous infumables.

-- Vous n'avez pas remarqué qu'ils vous portaient à la tête ?

-- Si. Je me suis endormi presque aussitôt d'un sommeil de plomb, et malgré moi.

-- Eh bien ! vous êtes victime d'une intrigue fort habile, les cigares avaient subi une préparation savante dans laquelle entraient, à des doses inégales, le daturah, le chanvre indien et l'opium ordinaire.

-- Que dites-vous ?

-- La vérité !... Et il est probable -- nous l'apprendrons tout à l'heure par Béjaud lui-même -- que ce gardien a été endormi de semblable façon... Et il est aussi probable que pareille tentative a été faite sur Brignolet, mais n'aura pas réussi. Ce qui explique que Brignolet se soit réveillé et ait été assassiné !...

Guerrier semblait épouvanté :

-- Et vous êtes sûr de ce que vous prétendez ? dit-il.

-- Absolument sûr, monsieur... Nous venons, il n'y a qu'un instant, de déposer entre les mains de monsieur de Lignerolles le rapport du médecin-chimiste qui a analysé les cigares.

Les trois hommes gardèrent le silence.

Guerrier réfléchissait profondément.

-- Vous connaissez-vous des ennemis ? demanda Tristot à son tour.

Le premier mot que répondit Jean Guerrier fut :

-- Non !

Il se reprit :

-- Une femme, pourtant -- dit-il -- avait juré de tirer de moi une vengeance...

-- Une maîtresse abandonnée ?

-- Non, une femme dédaignée...

-- Oh ! oh ! ceci est grave. Rancune d'amour ! Les femmes dédaignées ne pardonnent pas... Quelle est-elle ?

Guerrier hésita au moment de prononcer le nom d'Andréa... Qu'allait-il faire ?... Ne se trompait-il pas ? Quelles raisons avait-il de croire Andréa si méchante et si perverse ? Un pressentiment seul le poussait. La colère l'emporta sur toute autre considération.

-- C'est madame de Terrenoire !

Tristot et Pivolot ne parurent nullement étonnés.

-- Nous le savions, dirent-ils simplement.

-- Comment ? Par qui ?

-- Par l'homme qui vous aime et qui vous estime autant qu'il est possible d'aimer et d'estimer un ami fidèle dans le malheur. Vous comprenez ?

-- Oui, fit-il tout bas. Ah ! gardez-lui son secret, messieurs. Celui-là fut un martyr.

-- Il ne sépare pas votre cause de la sienne et n'aura de repos que lorsque tous deux vous serez lavés de la boue sanglante qu'on vous a jetée. Dites-nous bien tout, mon ami. Nous avons besoin d'être guidés par les victimes elles-mêmes dans ce labyrinthe inextricable.

Alors il raconta tout, c'est-à-dire ses relations avec M. de Terrenoire ; il dit comment il remarqua d'abord la bienveillance d'Andréa, puis comment il s'était aperçu, à la fin, que cette bienveillance se changeait en un sentiment plus vif. Il l'avait fuie, alors, pour échapper à la tentation, mais elle l'avait recherché, suivi.

Tristot et Pivolot l'avaient écouté avec la plus profonde attention. Les confidences sincères de Jean Guerrier confirmaient celles de Roger Laroque.

Mme de Terrenoire avait rêvé de se venger du caissier, mais de quelle façon ? Et avait-elle accompli sa vengeance ? C'était un fait intéressant à connaître, que cette inimitié d'une femme.

-- Madame de Terrenoire vous hait, c'est visible, dit Pivolot, mais cela ne prouve rien, malheureusement, quant à ce que nous cherchons. La haine de cette femme, le meurtre de Brignolet et le vol de cette caisse n'ont rien de commun. Rappelez-vous bien les moindres incidents de votre vie... Vous ne vous connaissez pas d'autres ennemis ?

-- Non.

-- Parmi les employés de la banque, vos supérieurs ou vos inférieurs...

-- Je n'ai compté parmi eux que des amis jusqu'au jour de mon mariage. Alors, à peine marié, je n'ai plus rencontré chez eux que mépris et éloignement...

-- Ah ! je comprends... Ils connaissaient les relations de votre femme et de votre patron.

-- Ils les connaissaient, oui.

-- Et vous ?

-- Pouvez-vous croire que je fusse capable ?...

-- Vous ne saviez rien en vous mariant ?

-- Je le jure !

-- Nous avons besoin de tout savoir. Racontez-nous donc comment vous avez été instruit de ces relations et quelles preuves vous en ont été données.

Guerrier fronça le sourcil. C'était un cruel supplice que de revenir sur une pareille honte.

-- À quoi bon ? dit-il, sombre.

-- Il le faut ! dit Pivolot. Croyez que si nous insistons, ce n'est ni par curiosité ni par plaisir.

Le caissier rendit compte aux deux agents des scènes qui s'étaient passées devant le juge d'instruction, rapportant fidèlement les moindres paroles de Margival, de Marie-Louise et de Terrenoire.

Tristot et Pivolot ne l'interrompirent point. Ils hochaient la tête, et de temps en temps, se regardaient.

-- Tout cela est singulier, murmura Pivolot...

Le récit qu'il venait de faire avait rejeté Guerrier dans une surexcitation nerveuse. Il s'épongeait le front fréquemment, et en même temps il grelottait, secoué de frissons.

Tristot et Pivolot avaient sans doute des pensées graves, car ils gardaient maintenant le silence et ne songeaient plus à interroger.

-- Nous avons besoin de réfléchir à tout ce que nous venons d'entendre, monsieur Guerrier, dit Tristot à la fin, c'est pourquoi nous allons vous quitter. En prenant congé de vous, nous n'avons qu'à vous souhaiter un peu de patience, car votre affaire nous passionne mon ami et moi, et nous sommes de fichues bêtes, si nous ne parvenons pas à la débrouiller.

Guerrier haussa les épaules. Cela lui était indifférent, à la vérité.

-- Avant de partir, j'ai une question à vous adresser. D'où teniez-vous les cigares que vous avez fumés ?

-- D'un garçon de café qui les reçoit directement de La Havane.

-- Nous procédons de la même manière, n'est-ce pas, monsieur Tristot ? Mais vous aviez déjà fumé de ces cigares, de la même boîte sans ressentir d'effets soporifiques ?

-- Assurément.

-- Qu'en concluez-vous ?

-- Que, si ce que vous dites est vrai, des cigares empoisonnés ont dû être mélangés aux miens, -- placés par-dessus, de façon que je dusse les prendre les premiers.

-- Qui s'en occupait d'habitude ?

-- Moi-même, quelquefois Brignolet...

-- Qui avait apporté ceux-là ?

-- Brignolet, justement. Je l'avais envoyé dans l'après-midi renouveler ma provision. Et c'est lui qui, sur mon ordre, plaça la boîte dans le placard.

-- Bien. Cette boîte était-elle ouverte ?

-- Oui.

-- Ah ! ah ! Et Brignolet ne vous donna pas une explication de ce fait ?

-- Si. Je crois qu'il me dit que la boîte avait été ouverte par erreur... Peu m'importait, du reste, puisque c'étaient les cigares que je voulais.

-- Dans l'après-midi, vous n'avez pas fumé ?

-- Jamais je ne fume à mon bureau dans la journée, mais seulement lorsque je suis seul, et obligé de veiller.

-- Très bien. Vous aviez confiance en Béjaud et en Brignolet ?

-- La plus grande confiance.

-- Ni l'un ni l'autre ne vous a jamais donné le moindre sujet de soupçon ?

-- Jamais !

-- Le soir du meurtre, vous n'avez remarqué rien d'anormal chez eux, sur leur visage, dans leur allure ?

-- Brignolet était silencieux et distrait. À plusieurs reprises, je lui adressai la parole et il ne répondit pas. Quant à Béjaud, il s'est couché de bonne heure, disant qu'il avait des coliques violentes et une envie de dormir qui lui coupait bras et jambes... Tous les deux se sont mis à ma disposition, pour le cas où j'aurais besoin de leur service pendant la nuit. Je n'ai pas remarqué autre chose.

-- Un dernier mot, dit Pivolot. Madame de Terrenoire ne s'est-elle pas consolée de vos dédains avec un amant ?

-- Je l'ignore. Cela me semblerait peu compatible avec ses idées de vengeance.

-- Vous raisonnez en honnête homme. Si, comme nous, vous aviez eu souvent l'occasion d'expérimenter la perversité de certaines femmes chez qui la passion parle en souveraine, vous auriez remarqué en elles d'étranges inconséquences, de monstrueuses aberrations. Permettez-moi de vous adresser une question sur laquelle je vous prie de me garder le secret le plus absolu vis-à-vis de monsieur de Lignerolles.

-- Parlez.

-- Connaissez-vous bien monsieur de Luversan ?

-- Ce boursier qui venait de temps à autre à la banque...

-- Et aux soirées de la rue de Chanaleilles.

-- Oui. Je le connais peu, mais j'avoue qu'il m'est antipathique.

-- Ne le soupçonnez-vous pas d'avoir reçu, à un titre quelconque, les confidences de madame de Terrenoire ?

-- Je ne puis rien vous dire à cet égard. Je vois bien que l'ami dont vous me parliez tout à l'heure a attiré votre attention sur cet homme qui, comme à moi, lui inspire les plus vives répugnances ; mais je dois vous avouer que je ne saurais vous fournir aucun renseignement utile à son sujet.

Tristot et Pivolot n'avaient pas, provisoirement, d'autres questions à adresser à Jean Guerrier. Ils le quittèrent donc pour se rendre dans la cellule du gardien de caisse Béjaud.

Béjaud avait été interrogé à plusieurs reprises par le juge d'instruction et confronté avec Jean Guerrier. Dans les premiers temps, il avait paru accepter son mauvais sort avec résignation. Il se défendait de son mieux. Mais, quand il vit que toutes ses protestations étaient inutiles, il déclara énergiquement qu'il serait désormais superflu de l'interroger, attendu qu'il ne répondrait pas -- quelles que fussent les questions. Et il tint parole, opposant le mutisme le plus absolu à toutes les habiletés de M. de Lignerolles. Il avait commencé par ne point prendre l'accusation au sérieux. Mais, au fur et à mesure des interrogatoires, il avait perdu sa confiance et sa gaieté. C'est alors qu'il déclara qu'il ne répondrait plus. Ce qui lui avait imposé silence, en l'exaspérant, c'était l'impossibilité où il était d'expliquer comment il avait pu dormir si lourdement, qu'on avait assassiné un homme tout près de lui sans qu'il entendît rien.

-- Je ne sais pas, moi, avait-il dit, je ne peux pas vous donner de renseignements. J'ai le sommeil léger. Faut croire que, cette nuit-là, je dormais comme une souche. Pauvre Brignolet, va, pauvre Brignolet ! Mais il n'y a pas que moi qui dormais, puisque monsieur Jean Guerrier lui-même... Enfin, il y a de la gabegie là-dessous, c'est sûr, il y en a...

Cependant sa détention lui paraissait longue. Il était au secret, aussi bien que le caissier, et cette solitude était lourde. Dans les premiers jours, il conserva le vague espoir d'être remis en liberté ; mais cet espoir diminua vite pour disparaître tout à fait. Il tomba dans un abattement profond, une prostration absolue, dont les gardiens qui lui apportaient sa nourriture ne purent le tirer. C'était le souvenir de sa femme et de sa famille qui l'obsédait.

-- Qu'est-ce que tout ça va devenir, mon pauvre bon Dieu, répétait-il vingt fois de suite, machinalement, qu'est-ce que tout ça va devenir, si je ne suis plus là pour donner la pâtée ?... Ils sont capables de me garder des années sous les verrous... Et pourquoi, mon pauvre bon Dieu, pourquoi ?

Puis il cessa de pleurer et de se plaindre. Mais ses yeux fiévreux indiquaient qu'il était obsédé par une idée fixe.

Pivolot montra au gardien la permission signée par M. de Lignerolles.

Le gardien s'inclina et précéda les deux amis.

Arrivé à la cellule, il tira le verrou, passa la clé dans la serrure et ouvrit la porte.

-- Tristot et Pivolot voulurent entrer, mais reculèrent en laissant échapper une exclamation...

-- Nom de Dieu !... dit le gardien.

Béjaud s'était pendu.

XXXVII

La découverte de l'abominable lettre anonyme trouvée dans les vêtements de son père avait porté un coup terrible à Raymond de Noirville. Déduisant les faits avec l'inflexible logique de l'homme habitué à débrouiller les causes les plus obscures, il y voyait clair dans ce passé de honte et de scélératesse. Sa mère qu'il vénérait, dont il admirait encore hier la constance dans le deuil, la résignation, sa mère, qui le choyait, lui, Raymond, jusqu'aux dépens de son frère, avait commencé par tromper le plus noble, le meilleur des époux, et pour se venger de son amant qui, sans doute, la délaissait, avait poussé la haine jusqu'à se rendre complice d'un crime.

Complice ? Avec qui ? Là était le mystère impénétrable, le mur devant lequel se brisait cet ardent désir de réhabilitation dont Roger Laroque était animé. Pourquoi cet assassinat, dont, à coup sûr, le vol n'a pas été le principal mobile ? Pour reprendre les billets de banque versés à Larouette par Roger Laroque et pour les faire rentrer ensuite dans la caisse de ce malheureux. Et qui a tué ? Un scélérat à la solde de cette vengeance implacable.

L'assassin s'est grimé assez habilement pour que des témoins, et quels témoins, la mère et la fille de l'inculpé ! aient pu croire à la culpabilité de celui qu'il s'agissait de perdre.

Quelques lignes d'une écriture masculine ont suffi pour anéantir à la fois et l'éloquence du défenseur et le reste de vie qui avait permis à ce héros mutilé sur le champ de bataille de Sedan de venir in extremis défendre son meilleur ami.

Vingt fois Raymond la relut cette lettre dont chaque mot avait été un coup de poignard pour son père. Si habile qu'eût été ce coup droit frappé en plein cœur de la victime, il avait néanmoins dépassé le but. Ce n'était pas la mort de Noirville que les deux complices souhaitaient, mais bien celle de l'innocent, de Roger Laroque.

La mort de Noirville, en impressionnant douloureusement le jury, sauva la tête de cet innocent, qui, condamné aux travaux forcés à perpétuité, devait revenir plus tard et chercher, avec toutes les ressources de la richesse, le vrai coupable. Voilà ce que les criminels ne pouvaient prévoir.

Raymond s'était juré d'aider Roger dans son œuvre de réhabilitation, et maintenant qu'il tenait la preuve de l'innocence de cet homme, il lui était interdit d'agir. Il fallait qu'il gardât cet horrible secret au plus profond de lui-même, et pourquoi ? Pour sauver sa mère !

Puisque cette lettre ne devait jamais servir à éclairer la justice, Raymond ne la garderait pas. Il livra aux flammes la pièce à conviction et sa conscience ne lui reprocha rien. Un fils ne peut fournir des armes contre sa mère.

Mais le matin, quand Julia, avertie que Raymond, en proie à une fièvre ardente, gardait le lit, vint à son chevet, il ne put, dans son délire, réprimer un mouvement d'horreur.

-- Non ! non ! criait-il. Retirez-vous ! Votre baiser me brûle... Je ne veux plus.

Il proféra ainsi des mots sans suite qu'elle écoutait avidement, cherchant à en comprendre le sens caché, prise de peur, tremblant de tous ses membres. Par bonheur, le jeune homme, instinctivement, garda son secret, et la mère se retira à demi rassurée.

Grâce à sa robuste constitution, Raymond en fut quitte pour une courte crise suivie d'un profond anéantissement.

Profitant de l'absence de Laroque, Raymond se rendit à Maison-Blanche. Il trouva Suzanne très animée. Elle connaissait tous les détails de l'enquête concernant Guerrier, et elle ne voyait pas sans frayeur son père se compromettre en démarches qui pouvaient attirer sur lui l'attention de la justice. Elle fit part de ses appréhensions à Raymond.

-- Suzanne, dit-il, il n'y a qu'une solution possible à nos misères. Nous sommes tous perdus si nous n'agissons au plus vite.

-- Mais que faire ? s'écria-t-elle. Tant que mon père portera ce fardeau de honte et d'infamie qui lui rend la vie intolérable, devons-nous nous occuper de nous-mêmes ? Ne serait-il pas d'un égoïsme odieux de sacrifier l'honneur de mon père à notre amour ? Je vous aime, Raymond, vous m'aimez. N'est-ce pas déjà un bonheur que de pouvoir nous le dire sans contrainte ?

-- Sans espoir aussi, Suzanne. Mais laissez-moi vous exposer le plan que j'ai formé. Vous verrez que je ne l'oublie pas, votre père, et que je ne sépare point son bonheur du nôtre.

Il lui prit la main, qu'il couvrit de baisers passionnés, et la gardant serrée dans les siennes, lentement, il lui parla ainsi :

-- Suzanne, depuis notre dernière entrevue, il s'est passé des choses terribles dans ma vie, des choses que je vous dirai peut-être plus tard, quand nous serons unis par les liens du mariage. Suzanne, voulez-vous fuir avec moi ?

À cette demande imprévue, elle devint très pâle, et chercha, mais en vain, à dégager sa main.

-- Vous vous révoltez à cette idée, Suzanne ? Vous croyez sans doute que je veux vous arracher à votre père. Non, telle n'est pas mon intention. Fuyons, Suzanne. Nous partirons, comme frère et sœur, nous irons loin, bien loin. Croyez-moi, Suzanne, votre père, qui vous aime, qui ne peut vivre sans vous, renoncera à une enquête où il risque à chaque instant de trouver sa perte.

-- Quitter mon père ! dit-elle, simplement. Y songez-vous, Raymond ! il en mourrait.

-- Ne le croyez pas. Je prendrai soin de l'avertir par une lettre. Il saura que sa fille est sous la sauvegarde d'un cœur loyal, et il attendra impatiemment notre appel. Et dès que nous lui aurons dit d'accourir, il viendra.

Mais Suzanne n'était pas convaincue. Elle aimait encore son père, alors qu'elle le croyait coupable. Maintenant qu'elle était sûre de son innocence, cet amour s'était décuplé par le sentiment de profonde pitié que lui inspiraient les souffrances de ce père vénéré.

Raymond ne se découragea pas. Il plaida la cause de l'amour avec toute l'éloquence d'une conviction sincère.

Et comme elle se laissait aller à dire :

-- Calmez-vous, Raymond, je verrai... je réfléchirai.

-- Non ! s'écria-t-il, ces décisions-là se prennent tout de suite ou jamais. Je ne m'adresse pas à votre raison, mais à votre cœur. Que dit-il, ce cœur adoré ?

-- Il dit qu'il vous aime, mais qu'il chérit un père...

-- C'est justement parce que vous le chérissez, votre père, interrompit-il, que vous devez forcer sa résolution. Rester ici, c'est risquer pour lui une nouvelle comparution en cour d'assises, son renvoi au bagne où il finira en martyr.

Raymond avait frappé juste, cette fois.

-- Eh bien, oui, s'écria-t-elle, nous partirons...

-- Ne dites pas : « Nous partirons », c'est tout de suite qu'il faut partir. Nous serons demain matin au Havre, et dans trois semaines à New York.

Partir ainsi, sans avoir embrassé son père. Elle ne pouvait s'y décider.

-- Eh bien, soit, dit-il, ce soir, à onze heures, soyez à votre fenêtre. Je vous attendrai dans une voiture attelée d'un bon cheval qui nous mènera tous deux à Paris, où nous prendrons le premier train du matin pour Le Havre. Vous me promettez ?

Elle hésita encore, et enfin, les yeux pleins de larmes, la poitrine oppressée, elle répondit en détournant les yeux :

-- Je vous le promets.

Promesse qui scellait les fiançailles de ces deux êtres dans les yeux desquels rayonnait le pur amour.

-- Par prudence, Raymond, dit-elle, retirez-vous. J'attends mon père d'un moment à l'autre, et, s'il survenait, il comprendrait, à notre émotion, qu'il s'est tramé quelque chose contre lui. Pauvre père ! Comme il va souffrir !

À cette pensée, elle eût voulu pouvoir reprendre sa promesse. Raymond la serra contre son cœur, l'embrassa au front et s'enfuit comme un fou.

Quelques instants après, Laroque revenait tout joyeux de Paris. C'est qu'il venait de voir Tristot et Pivolot et que ces deux messieurs lui avaient dit :

-- Faites-nous le plaisir, monsieur Laroque, de ne plus bouger de chez vous. C'est jouer avec le feu que de vous montrer au nez et à la barbe des magistrats dont les yeux pourraient se dessiller tout d'un coup.

Et Pivolot, approuvé par Tristot, avait ajouté sur un ton des plus mystérieux :

-- Nous tenons une piste. Est-elle bonne ? Est-elle mauvaise ? C'est ce que nous vous dirons bientôt. En attendant, ne nous demandez rien, si vous ne voulez pas nous rendre tout à fait sourds et encore plus muets.

Roger se frottait les mains, embrassait sa fille, et dans sa joie, s'écriait :

-- William Farney ressuscitera Roger Laroque.

Et comme Suzanne, toujours attristée, ne se laissait pas aller à cet enthousiasme, il redevint sérieux :

-- Je vois, dit-il, que tu doutes du succès. Aussi bien, ne connais-tu pas ces deux prodiges de policiers amateurs en qui j'ai mis tout mon espoir. Quand ces gens-là espèrent, c'est qu'ils sont sûrs de réussir. Je me suis bien gardé d'insister pour connaître leur fameuse piste, mais si mes pressentiments ne me trompent pas, ces gens-là me feront réhabiliter et alors... alors... tu sais ce que je veux dire ?... Tu baisses les yeux... Alors, rien ne t'empêchera plus d'épouser sous ton vrai nom de Suzanne Laroque, le fils de mon meilleur ami, de l'homme qui est mort en me défendant.

Il prononça ces derniers mots avec une certaine hésitation, et un tremblement dans la voix. Le souvenir de Lucien réveillait toujours en lui un cuisant remords. Plus l'homme s'éloigne en vieillissant des grandes fautes de sa jeunesse, plus la conscience, qui n'oublie jamais, elle, parle avec fermeté, plus le remords est cuisant.

Le père et la fille dînèrent silencieusement, Laroque se laissait absorber par les souvenirs du passé ; Suzanne songeait à sa promesse envers Raymond. La pauvre enfant s'était laissé arracher cette promesse dans un moment d'abandon. Elle frémissait à l'idée de tenir parole, d'abandonner son père. Elle n'en aurait jamais la force.

Le soir, Roger la pria de se mettre au piano et de lui jouer les sonates de Mozart qu'il avait entendu si souvent exécuter à Henriette, quand il revenait exténué de l'usine de la rue Saint-Maur.

Plongé dans un fauteuil, les bras croisés, Roger écoutait les suaves mélodies du Raphaël de la musique. Il revoyait Henriette, Henriette heureuse, souriante, ne songeant qu'à plaire à son mari. Que de douces heures il avait passées ainsi auprès d'elle avant cette maudite rencontre de Julia. À onze heures du soir, Suzanne était encore au piano et Roger répétait pour la cinquantième fois :

-- Recommence, mignonne. C'est si beau ! Tu joues le Mozart avec le même sentiment que ta pauvre mère. Il me semble l'entendre. Tu me la fais revivre. Va, mignonne.

Et mignonne tournait les pages, et ses doigts agiles couraient sur l'ivoire. Elle avait laissé la fenêtre entrouverte et, tout en jouant, prêtait l'oreille aux bruits du dehors.

Un roulement de voiture se fait entendre. C'est sans doute Raymond.

Suzanne attaque un scherzo avec une maestria surprenante. Les notes crépitent sous ses doigts.

Roger, qui sommeillait, se réveille. Il se lève et va à la fenêtre. La nuit est sombre et il ne saurait voir ce qui se passe sur la route. Son ombre, immensément grande, se projette sur la pelouse du jardin.

Nouveau bruit de voiture. C'est Raymond qui s'éloigne. Il a compris. Elle ne partira pas. Désespéré, il rentre à Méridon. Et demain, entre cette mère qu'il n'aime plus, parce qu'il ne peut plus l'estimer, et cette jeune fille qu'il aime, mais qui ne sera jamais sa femme, à quel projet se résoudra-t-il ?

XXXVIII

Quelle était l'énigme de la vie de Terrenoire ?

Dans sa jeunesse, alors qu'il avait vingt ans, Terrenoire menait la vie dissipée d'un garçon auquel la mort de son père et de sa mère a tout à coup laissé une fortune indépendante. Il avait le goût du luxe et de la dépense. Maître de ses biens, presque au sortir du collège, il en fut grisé et bientôt il attaqua le capital. Le capital allait bon train et il devenait évident qu'à ce train, il ne résisterait pas à un an ou deux d'attaques pareilles, quand tout à coup Terrenoire, comme par enchantement, disparut.

-- Ruiné, fini, plus personne, dit-on. Déjà ?

Et ce fut tout. Quinze jours après il était oublié. Cependant il n'était pas complètement ruiné. S'il avait disparu, ce n'était pas pour faire une fin, c'est qu'il était amoureux.

Cela avait commencé, ainsi que commencent presque toutes les amours, à Paris. Une fillette, un jour, trottinait devant lui. Cette fillette avait une tournure gracieuse, la taille souple, les épaules larges ; ses cheveux, tordus derrière la nuque, se relevaient en masses sous son chapeau de paille orné de fleurs. Elle allait très vite. Terrenoire hâta sa marche et la dépassa. Et en la frôlant, il la regarda. Son air était modeste ; elle avait les yeux baissés ; son visage ovale était d'une exquise distinction, pâle, avec des lèvres rouges et fermes, dessinées d'un coup de pinceau délicat ; avec des yeux bleus, paraissant d'autant plus bleus qu'elle était brune. Ses grands yeux, au regard tout à la fois doux et ferme, s'arrêtèrent une seconde sur Terrenoire. Il n'y eut rien de plus.

Elle passa, gagnant de l'avance, se hâtant, comme si elle avait été en retard. Terrenoire la suivit de loin et la vit entrer dans une maison de la rue Lepic. Il attendit cinq minutes et ne la vit pas ressortir. Il allait entrer, lui aussi, et s'informer auprès du concierge, quand il la vit apparaître à une fenêtre du troisième étage. Elle aussi l'aperçut, car aussitôt la fenêtre se referma. Il attendit encore, mais ce fut vainement. « C'est bon, je reviendrai », se dit-il. Et il revint tous les jours, en effet.

Tous les jours, il suivit la jolie fille, l'accompagnant dans toutes ses courses, d'abord sans qu'elle parût s'en douter ; ensuite, malgré elle ; enfin, peut-être avec son consentement.

Comme il avait fait parler le concierge de la maison de la rue Lepic, il n'avait pas eu de peine à savoir ce qu'était la jeune fille, ce qu'elle faisait, comment elle vivait, à quoi elle passait son temps.

Elle s'appelait Blanche Warner ; elle était la fille unique d'un ancien commandant en retraite. Blanche ne travaillait pas ; elle s'occupait seulement du ménage de son père, qu'elle tenait très gentiment avec le plus d'économies possible.

Il fallait voir le vieux Warner, quand il sortait raide, sa longue taille maigre serrée par sa redingote étroite, sur laquelle il eût été impossible de distinguer un atome de poussière !

Il avait confiance en sa petite Blanche chérie, et il avait raison, car il n'était pas une fille plus honnête et plus chaste. Jusqu'au jour où le hasard -- ce dieu qui se plaît à brouiller tant de vies -- avait jeté Terrenoire sur son chemin, aucun trouble d'amour n'avait fait rougir son front ; jamais la pensée d'un homme ne l'avait inquiétée et fait tressaillir. Le commandant Warner recevait peu de monde, quelques anciens officiers seulement.

Point de jeunes gens. C'était une règle qu'il s'était imposée. Mais, sans doute, pour confirmer cette règle, il avait souffert une exception en faveur du neveu de son colonel, Margival, un chimiste très distingué et travailleur, lequel consumait sa jeunesse en expériences assez malheureuses, mais fort honorables.

Margival était doux et timide. Blanche avait dix-huit ans ; il en avait plus de trente-cinq ; elle était jolie ; il n'avait jamais songé à aimer ; il se trouva pris un beau jour et laissa là chimie, expériences, travaux et projets pour se mettre à être malheureux tout à son aise, car sa timidité insurmontable l'empêcha longtemps de se déclarer -- non seulement à Blanche, ce qui eût été au-dessus de ses forces, mais à Warner lui-même.

Margival était amoureux fou, mais elle ne l'aimait pas. Certes, il ne lui déplaisait pas non plus ; elle était loin d'avoir de l'antipathie ; à force de le voir, même, elle avait conçu une certaine affection de camarade pour ce grand garçon, si occupé de la science, de ses inventions, qu'il en était resté d'une naïveté étonnante pour les choses les plus simples de la vie. Mais de cette camaraderie à l'amour, il y avait loin.

Les jours se passaient ; personne ne parlait de cet amour, et Blanche n'aimait toujours pas Margival. C'est alors qu'elle connut Terrenoire. Comme Terrenoire ne lui manquait pas de respect et lui témoignait au contraire une grande déférence, elle s'enhardit, à la fin, jusqu'à le regarder.

Il lui plut ; il était joli garçon, mis avec élégance, il avait l'air si doux, et fort amoureux, ma foi !

Après s'en être préoccupée, quand elle sortait, Blanche y pensa chez elle. Après y avoir pensé toutes les journées, elle en rêva toutes les nuits. Dès lors, elle était conquise.

Ce n'était plus qu'une question de temps et de prudence pour Terrenoire.

Bientôt ils se donnèrent des rendez-vous. Blanche ne croyait pas mal faire. Quant à Terrenoire, il ressentait un goût très vif pour cette enfant et n'avait d'autre but que d'en faire sa maîtresse, sans aucune préoccupation de l'avenir. Ce fut ce qui arriva. Blanche abusa de la liberté que lui laissait son père, de la confiance qu'il avait en elle.

La faute commise, elle eut le pressentiment de son esclavage, elle se vit à jamais enchaînée à cet homme qu'elle aimait et sans cesse obligée de recourir au mensonge, auprès du commandant Warner, pour cacher sa défaillance, mais l'amour l'emporta sur ses craintes.

Quand Blanche fut à lui, il sentit tout à coup pénétrer dans son âme un sentiment plus doux que le désir de cette belle enfant -- un sentiment de pitié pour cette jeunesse qu'il déflorait, de regret aussi. En un mot, il se mit à aimer bel et bien. Lorsqu'il s'en aperçut, deux ou trois mois déjà s'étaient passés.

Un jour qu'il se promenait avec elle -- elle s'appuyait, languissante, à son bras, étant malade depuis quelque temps -- il rencontra un élégant, nommé du Volterier, avec lequel il avait eu autrefois quelques rapports mondains.

Son mécontentement redoubla quand il vit Volterier s'approcher de lui, le saluer et adresser galamment la parole à Blanche -- défaillante.

Ensuite, se tournant vers Terrenoire :

-- Voilà donc pourquoi vous avez disparu ?... Mes compliments !... Parole d'honneur, je vous comprends !... J'en aurais fait autant à votre place !...

-- Assez ! dit brusquement Terrenoire, dont l'irritation était extrême...

-- Hein ! fit le crevé.

-- Passez votre chemin et veuillez ne pas vous souvenir que vous m'avez vu, sinon...

-- Sinon..., fit Volterier, pâle, se redressant.

-- Vous avez deviné.

-- À votre aise. Mais je n'ai pas l'habitude d'écouter les menaces. Je trouve très gai ce que j'ai découvert, et rien ne m'empêchera de le raconter.

Blanche, demi-morte de frayeur, avait écouté cette conversation en frémissant. Bien que les deux hommes eussent baissé la voix, elle avait tout entendu.

Ils avaient échangé leur carte, sans plus ajouter un mot. Ils se quittèrent en se saluant froidement.

Terrenoire fut obligé de porter Blanche dans son appartement, tant elle était faible. Là, elle s'évanouit.

Il lui prodigua des soins, la fit revenir à elle. Son premier mot fut pour lui, pour l'empêcher de se battre.

Il essaya de nier encore.

-- Jure-moi donc que tu ne te battras pas.

Il se tut.

Quand elle fut plus calme, il la reconduisit jusqu'aux environs de la rue Lepic. Il n'osait jamais s'aventurer dans la rue, dans la crainte de rencontrer Warner ou quelque ami de la famille.

Elle était si étrangement pâle qu'en rentrant son père le remarqua du premier coup d'œil.

-- Qu'as-tu donc ? Serais-tu malade ? demanda-t-il.

Elle trouva un prétexte, une raison pour expliquer sa pâleur ; il ne se douta de rien.

Le lendemain, elle alla chez Terrenoire aussitôt qu'elle put sortir. Il n'était pas chez lui ; elle l'attendit.

Il ne tarda pas à rentrer. Il la prit dans ses bras, l'embrassa avec plus de tendresse que jamais ; il paraissait très gai.

-- Tu ne te bats pas !

-- J'aime mieux ne pas te mentir. Je me bats.

-- Quand ?

-- Demain matin, vers dix heures.

-- Loin d'ici ?...

Il eut une hésitation.

-- Non, dit-il, dans le bois de Ville-d'Avray.

-- Et rien ne peut empêcher ce duel ?

-- Rien, ma chère âme. Ce Volterier, vois-tu, est un de ces plaisantins insolents qu'il faut châtier un jour ou l'autre. Il m'a toujours été profondément antipathique. Je solde une vieille dette.

-- Vous vous battez au pistolet ?

-- À l'épée.

-- Au moins, es-tu fort ?

-- De la force de Volterier ; tranquillise-toi...

-- Non, je ne suis pas tranquille. Est-ce ma faute ? Me comprendras-tu quand je t'aurai dit que ce serait effroyable... s'il t'arrivait malheur... effroyable, oui, parce que... je vais te confier un secret...

-- Un secret ? De toi à moi ?

-- Je suis enceinte...

-- Dieu !

Et il la prit dans ses bras, l'étreignit contre sa poitrine, la serrant de toutes ses forces.

-- Prends garde ! dit-elle, tu me fais mal.

-- Chère enfant !

-- Comprends-tu, à présent ?

-- Sois courageuse, Blanche, et prie pour moi !

-- Hélas ! dois-je faire autre chose que prier ?...

-- Et si tu veux ne pas m'enlever à moi-même le courage et le sang-froid dont j'ai besoin, sois raisonnable... retourne chez ton père... Laisse-moi !

-- Oui, adieu ! dit-elle, cherchant à être calme.

Et ils se quittèrent ainsi, essayant tous les deux de sourire. Ils ne devaient jamais se revoir.

Terrenoire avait menti en disant qu'il se battait à Ville-d'Avray. Rendez-vous avait été pris sur la frontière suisse : il partait le soir même.

Le lendemain dans la matinée, les deux adversaires étaient en présence, l'épée à la main.

Terrenoire s'était-il trompé, en se prétendant de la force de Volterier, ou bien le souvenir de Blanche et de son funèbre pressentiment jeta-t-il quelque trouble en son âme ?... Toujours est-il que les témoins, dès la première passe, s'aperçurent de sa faiblesse ; et il leur fut facile de prévoir un dénouement fatal.

Sur une fausse attaque, Volterier para et riposta avec une telle vigueur que son épée entra profondément dans la poitrine de Terrenoire. Le jeune homme étendit les bras et tomba. Il ne proféra pas une parole : la syncope était complète.

Le médecin ne put se prononcer et ne voulut pas sonder immédiatement la blessure pour se rendre compte de sa gravité. On transporta le blessé en voiture. Et la voiture prit au pas la route de Genève. On n'en était pas loin, heureusement. Terrenoire était toujours évanoui.

La nuit, le médecin put se prononcer.

-- S'il en revient, dit-il, ce sera miracle.

Son fâcheux diagnostic ne l'empêcha point de donner à Terrenoire tous les soins que réclamait son état. L'abandonner, autant eût valu l'achever.

Terrenoire resta entre la vie et la mort pendant de longs mois, sans pouvoir recouvrer la parole. Dans les premières semaines, une fièvre ardente le consuma. Le docteur Sernois le disputa pied à pied à la mort, et ce ne fut qu'après trois mois qu'il put se dire à lui-même et dire à Terrenoire :

-- Maintenant, je suis sûr de sauver mon malade !

La convalescence fut aussi longue qu'avait été la maladie.

Que devenait Blanche Warner pendant ce temps-là ?

Le jour même du duel, elle vint deux fois chez Terrenoire demander si l'on n'avait rien reçu. Toute la journée, elle attendit vainement. Le lendemain, rien non plus. Donc il était blessé, mort peut-être. Et les jours se passèrent ainsi dans une attente cruelle ; et pendant les nuits elle ne cessait de pleurer silencieusement.

Puis les jours et les semaines s'écoulèrent.

« Il est mort ! » se dit Blanche.

À qui pouvait-elle s'adresser pour le savoir ? Elle ne connaissait pas les amis de son amant, ni les gens qu'il fréquentait. Personne, de ceux-là, ne la connaissait elle-même, leur liaison ayant été mystérieuse. Sans doute, puisqu'il n'avait pas fait écrire, sa mort avait dû être foudroyante. Elle n'en doutait plus !...

Et sa grossesse devenait visible, cela lui était un atroce supplice que de se serrer la ceinture, comme elle le faisait, pour ne point trahir son état. Warner ne voyait rien encore. Mais, d'un jour à l'autre, dans un mois, dans deux mois, il allait tout découvrir, si elle ne trouvait pas moyen de tout cacher. Ah ! si elle avait été seule, elle eût accepté cet enfant qui allait venir, lui apportant le déshonneur, avec une sorte de joie farouche ! Elle eût vécu pour lui, et avec le sourire de Terrenoire elle eût vécu heureuse ! Mais le vieux Warner, le soldat honnête et confiant, qu'allait-il dire ? qu'allait-il faire ?

Ce fut l'amour de Margival qui la sauva.

Voyant que le chimiste ne venait pas à lui, Warner lui parla, le forçant ainsi de s'expliquer. Margival avoua son amour.

-- Est-ce que tu crois, dit Warner brusquement, qu'elle t'aurait demandé en mariage ?

-- Ainsi, vous pensez qu'elle m'aime ?

-- Je n'en sais rien, mais nous allons l'apprendre.

Il alla chercher Blanche, qui était dans sa chambre, et l'amena au salon, où Margival attendait.

-- Assieds-toi là, dit-il, et écoute.

Il se moucha et dit :

-- Ma petite Blanche, voici, devant toi, un excellent garçon qui t'aime tendrement, et qui, si tu n'y mettais pas d'opposition, ne demanderait qu'à devenir ton mari.

Blanche, très rouge, se taisait.

Warner se moucha derechef.

Quant à Margival, il ne savait trop quelle posture prendre.

-- Voyons, sacrebleu, Margival, parle un peu qu'on entende le son de ta voix.

Le jeune homme se leva :

-- C'est vrai, mademoiselle, dit-il, je vous aime, je vous aime profondément, depuis longtemps, et mon plus grand bonheur serait de vous entendre me dire que vous ne ressentez point trop d'éloignement pour moi. Vous voyez en quelle émotion je suis. Votre père a bien fait de tout dire, car jamais je ne m'y serais résolu. J'attends votre réponse, mademoiselle Blanche ; quelle qu'elle soit, je ne vous en aimerai et respecterai pas moins.

Blanche écoutait interdite. Que se passait-il en son âme ? Elle était certaine que Terrenoire était mort. En se mariant avec Margival elle restait quand même, au fond du cœur, fidèle à ses souvenirs ; son apparente trahison était nécessitée par son affection maternelle et par le besoin de donner un nom à cet enfant qui allait naître et était destiné à n'avoir point de père.

-- Vous ne répondez pas ? interrogeait Margival.

Blanche se leva. Sa résolution était prise. Elle alla mettre sa main dans celle de Margival. Sa main était glacée mais le jeune homme était si ému qu'il ne s'en aperçut même pas.

-- Ainsi, dit-il, tremblant, vous m'aimez un peu ?

-- J'ai beaucoup d'affection pour vous, balbutia-t-elle. Ne suis-je pas habituée à vous voir ?... N'êtes-vous pas sans cesse, ici, auprès de mon père, auprès de moi ?... N'ai-je pas pu, chaque jour, apprécier vos qualités ?

-- Mademoiselle Blanche, je suis bien heureux, bien heureux ! disait Margival.

-- Allons, embrassez-vous une bonne fois et ensuite parlons du jour de la noce. Il y a longtemps que je n'ai dansé, moi, mort de Dieu ! Et je tiens, avant de tourner de l'œil, à me dégourdir les jambes !...

Ce ne fut pas la volonté de Blanche qui pouvait entraver le mariage ; elle désirait, au contraire, qu'il fût précipité. Elle sentait sa santé chancelante ; des accidents, qui se renouvelaient fréquemment, rendaient sa grossesse très pénible.

Enfin, elle se maria.

Margival, jusqu'au bout, ne se douta de rien.

Warner, lui aussi, continuait d'être heureux et confiant ; son vœu s'était réalisé ; il avait dansé le jour des noces de sa fille, si bien dansé, tant dansé, qu'il en avait eu, le lendemain, une attaque de goutte, laquelle le retenait au lit, depuis ce temps.

Après quelques semaines, ce ne fut pas sans honte et sans une inexprimable angoisse qu'elle avoua sa grossesse à son mari, et, devant la joie manifestée par Margival, elle éprouva un tel trouble, un tel remords, qu'elle éclata en sanglots, lorsqu'elle rentra chez elle et se trouva seule.

Mais elle était condamnée à la dissimulation jusqu'à la fin -- condamnée à boire ce calice d'amertume jusqu'à la dernière goutte de lie.

Afin d'être plus libre et de mieux dissimuler sa grossesse, elle resta chez elle, s'étendit sur une chaise longue, et n'en bougea plus.

-- Tu as tort, lui disait son mari, tu devrais marcher.

Mais elle s'obstinait et il ne résistait pas à ses caprices ; ses conseils n'étaient point suivis.

Un jour, comme il lui demandait de ses nouvelles et qu'elle se déclarait souffrante, il eut un mouvement de passion et la prit dans ses bras, la serrant contre sa poitrine.

-- Prends garde, dit-elle, tu me fais mal !...

Et tout à coup, se rappelant que jadis, en une pareille occasion, elle avait jeté le même cri devant Terrenoire, elle retomba sur sa chaise, pantelante, effarée, et s'évanouit.

Sept mois après son mariage, elle accoucha.

-- Avant terme ! dit le médecin.

De fait, la fille qu'elle mit au monde était si chétive, l'accouchement fut si laborieux que tout faisait croire à un accident de ce genre.

-- Vois-tu, disait Margival, si au lieu de rester inactive, tu avais suivi mon conseil !...

-- Ne me fais pas de reproches, mon ami, répondit Blanche, je crois que je vais mourir !...

-- Mourir ! s'écria-t-il, affolé.

Il prit le médecin à part. Celui-ci n'était pas très rassuré. Il ne voulut pas se prononcer et attendit.

Il n'attendit pas longtemps, la péritonite se déclara le cinquième jour. La maladie fut foudroyante. Blanche fut enlevée en trois jours.

Elle eut le délire quelques heures avant sa mort et prononça quelques paroles que ni son mari, ni Warner -- qui s'était fait porter dans sa chambre -- ne comprirent.

Elle dit à plusieurs reprises :

-- Je le savais bien que ce duel nous serait fatal !...

De quel duel voulait-elle parler ?

Ils l'ignoraient et mirent ces paroles sur le compte de la fièvre.

Cependant Terrenoire, pâle, amaigri, mais sauvé, avait pu quitter Genève et rentrer en France !

Il avait hâte de s'éloigner de cette terre où il avait failli trouver la mort et de revoir Blanche à laquelle il avait écrit -- adressant les lettres chez lui, en comptant bien qu'elle viendrait les y prendre -- deux ou trois mois auparavant.

Il s'étonnait un peu de n'avoir pas reçu de réponse à ces lettres, et il craignait quelque catastrophe -- comme, par exemple, que la faute de Blanche n'eût été découverte par son père.

On devine, dès lors, quelle fut sa surprise, quelle fut son inquiétude, lorsqu'il retrouva chez lui toutes les lettres qu'il avait écrites à l'adresse de la jeune fille.

Il descendit aussitôt interroger le concierge et apprit par lui que Blanche, après être venue assidûment pendant les premiers jours, n'avait pas reparu depuis longtemps.

-- Elle m'aura cru mort, la pauvre enfant ! murmura Terrenoire.

Et il tremblait en pensant à cette grossesse qu'elle lui avait avouée la veille même de son duel, lorsqu'elle lui exprimait ses craintes.

-- Qu'a-t-elle pu faire ? Qu'est-elle devenue ?

Sachant où demeurait Warner, rien ne lui fut plus facile que de connaître le sort de Blanche...

Morte ! Elle était morte !

Morte mariée... morte en accouchant d'une fille... d'une fille qui était son enfant à lui, il n'en pouvait douter !...

Il était si faible que cette nouvelle le rejeta au lit et l'y retint plus d'un mois encore.

Quand il se releva, il apprit une autre nouvelle qui était, en quelque sorte, le complément de ces drames !...

Warner n'avait pas survécu à Blanche. La mort de sa fille l'avait tué.

Margival restait seul, chargé de l'enfant sur laquelle il avait naturellement reporté tout l'amour qu'il avait toujours pour la mère.

Longtemps Terrenoire resta inconsolable, ne vivant que du souvenir de Blanche et de la fille de Blanche, car la fille de Blanche, la fille de Terrenoire, c'était Marie-Louise.

Terrenoire, pendant les mois qui suivirent, essaya d'oublier en se replongeant plus profondément dans ses dissipations d'autrefois.

Il acheva bientôt de se ruiner. Alors il songea à se marier.

Mussidan avait mis sa fortune à sa disposition pour lancer une banque, laquelle prospéra vite grâce à l'intelligence de Terrenoire.

Quelques affaires bien lancées et heureusement menées lui donnèrent un certain renom d'habileté.

Ce fut alors qu'il épousa Andréa.

Étrange bizarrerie du hasard, il épousait Andréa comme Margival avait épousé Blanche.

La femme de Terrenoire avait été la maîtresse de Mussidan, et lui avait donné une fille.

Ainsi, dans ces deux ménages, dans ces deux familles, le même secret, le même drame douloureux.

Déjà, d'une part Mussidan se trouvait aux prises avec un sentiment contre lequel il s'était vainement débattu : il était jaloux de Terrenoire, et il aimait d'une affection presque maladive, à force d'être intense, Diane, pour laquelle il n'était qu'un étranger !

D'autre part, Terrenoire se voyait soupçonné d'un odieux crime, sans pouvoir se défendre ; on l'accusait d'être l'amant de Marie-Louise. De sa fille !

Emporté par son amour paternel, il avait manqué de prudence peut-être, dans la manifestation de cet amour. Pouvait-il dire qu'il avait suivi, mois par mois, année par année, l'existence de Margival, veillant ainsi de loin sur Marie-Louise, sans qu'on s'en aperçût.

-- Est-ce qu'il lui était possible d'expliquer cela ?

Enfin Guerrier, Guerrier surtout -- persuadé qu'on s'était joué de son honnêteté et de sa bonne foi -- suppliait, menaçait, insultait.

Et Terrenoire ne sait que se taire !... Quel supplice pour cet homme, pour ce père !...

Ainsi sont expliquées les scènes qui se passèrent dans le cabinet de M. de Lignerolles.

Le lendemain du jour où ces scènes s'étaient passées, Margival, qui était venu au bureau, comme d'habitude, attendit que M. de Terrenoire fût à son cabinet et fit dire au banquier qu'il désirait lui parler. On l'introduisit sur-le-champ.

Terrenoire s'avança vers lui avec empressement. Il lui désigna un siège, mais Margival fit un geste pour dire qu'il n'acceptait pas.

-- Monsieur de Terrenoire, dit-il, tremblant et d'une voix que l'émotion entrecoupait, je viens vous adresser une dernière, une suprême question.

-- Parlez, Margival, je vous écoute -- et n'oubliez pas, avant toutes choses, que j'ai toujours été votre ami, que je le suis encore, que je le serai toujours.

-- Je voudrais le croire. Oh ! oui, je voudrais, comme par le passé, avoir confiance en vous. Est-ce donc vrai, monsieur de Terrenoire ? Étiez-vous vraiment, êtes-vous l'amant de ma fille ? Personne ici ne nous écoute, personne ici ne sait de quoi nous parlons. Soyez franc !

-- Non, je le jure !

-- La cause de la justice est sainte et sacrée. Elle doit passer avant toutes les autres. S'il est vrai que vous n'êtes pas l'amant de ma fille, il faut que le juge d'instruction en soit convaincu. Ainsi sera détruite la preuve morale de la culpabilité de Guerrier. Les autres preuves tomberont d'elles-mêmes, au fur et à mesure que l'enquête se complétera.

Terrenoire baissait la tête.

-- Il le faut ! insista Margival. Il doit vous être facile de prouver que ces relations dont on vous accuse n'existaient pas -- que les apparences seules vous accablent.

-- Je ne le pourrais ! dit Terrenoire.

-- Vous refusez ? C'est la perte de Jean Guerrier... En refusant, vous consacrez son déshonneur, puisque votre refus passera pour l'acceptation du fait accompli.

Margival eut beau insister. Il n'obtint rien de plus. Il se retira désespéré.

Le lendemain, il envoyait à Terrenoire la lettre suivante :

« Monsieur, je n'ai pas besoin de grandes explications pour vous faire comprendre que je ne puis plus rien avoir de commun avec vous. Je vous donne ma démission et vous prie de ne point vous préoccuper de la façon dont je vivrai. Adieu ! »

-- Que va-t-il devenir ? murmura Terrenoire, après avoir pris connaissance de cette lettre.

Dans les premiers jours, il n'en entendit pas parler. Puis il apprit que Margival avait vendu les meubles, les tableaux, les tapis, les bibelots, enfin tout ce qui se trouvait chez lui. La vente s'était faite à l'hôtel Drouot.

Terrenoire en avait été averti par les tapissiers qui le fournissaient habituellement. Les bijoux avaient été vendus -- les bijoux achetés par Guerrier, et ceux que Marie-Louise tenait de la générosité de Terrenoire. Rien ne restait dans le petit appartement de la rue de Châteaudun.

Et l'argent produit par cette vente n'entra même pas chez Margival, car Terrenoire apprit par le commissaire priseur qu'ordre avait été donné par le père de Marie-Louise de le verser aux pauvres.

Puis Margival quitta l'appartement pour prendre deux chambres dans la même maison, au sixième étage, sous les toits : une chambre pour lui, une chambre pour sa fille. Et il se mit à la recherche d'un travail quelconque.

Le juge d'instruction était au courant de ce qui se passait ; Tristot et Pivolot n'ignoraient rien, eux non plus, et les agents, troublés par le suicide de Béjaud, et le magistrat surpris par cet acte de probité du vieux Margival, se posaient la question à laquelle une fois déjà le juge n'avait pu répondre :

-- Où est la vérité ?

À Méridon, Raymond s'isolait de plus en plus. Ses yeux ne cherchaient plus comme jadis les regards de sa mère. Que savait-il donc ?

Elle voulut se raccrocher à l'affection de son fils Pierre ; mais il était trop tard. Froissé dès l'enfance par la préférence accordée à son frère, habitué à se considérer comme le sacrifié, il se tenait à l'écart. Aux tendresses imprévues de la repentante, il répondit :

-- Vous m'avez dit que mademoiselle Farney en aimait un autre, pourriez-vous me nommer cet autre ?

Et comme elle gardait le silence :

-- N'espérez pas me faire oublier un amour qui m'avait consolé de toutes les amertumes de ma jeunesse.

Elle se récria, fit semblant de ne pas comprendre.

-- Ne me fais pas de reproches, mon Pierre. Je t'aime à l'égal de Raymond et je veux te le prouver à l'avenir.

-- Vous n'en aurez plus guère l'occasion, s'écria-t-il. Bientôt, sans doute, mademoiselle Farney sera conduite à l'autel par l'heureux fiancé qu'on lui a choisi et que, paraît-il, elle a accepté. On me conviera à cette fête. Eh bien je n'irai pas, par la raison toute simple que je serai à deux mille lieues d'ici.

-- Partir ? toi ! mon Pierre. Toi aussi, tu m'abandonnes ?

-- Ma mère, dit-il, je fais des démarches pour participer à une mission scientifique en Océanie. Mon ambition est que ma vie, désormais inutile ici, serve au progrès de la science, au bien de l'humanité.

Elle comprit qu'il ne fallait pas en rechercher davantage pour une première fois. Du reste, on était venu la prévenir qu'un étranger la demandait au salon.

Elle ne recevait personne depuis de longues années. Que lui voulait-on ? Elle descendit.

Un homme à visage sinistre, à l'œil interrogateur, très soigné de sa mise, mais sanglé dans une irréprochable redingote noire, se leva de sa chaise en la voyant entrer et s'inclina cérémonieusement.

-- C'est à madame de Noirville que j'ai l'honneur de parler ? dit-il.

-- Oui, monsieur.

Raymond survint à ce moment. Il allait se retirer quand la physionomie bizarre du visiteur l'intrigua. Il s'assit devant le guéridon et se mit à feuilleter un album.

-- Je suis, dit l'inconnu, monsieur Pivolot. Peut-être me connaissez-vous, tout au moins de nom ? Les journaux ont bien voulu parler de moi quelquefois.

-- Je ne lis jamais les journaux, répliqua-t-elle avec une certaine hauteur. Veuillez me faire connaître le motif de votre visite.

-- Il s'agit, madame, de la mort de monsieur votre mari et des circonstances qui l'ont précédée et suivie.

Raymond ne perdit plus un mot de ce qui allait se dire ; il observait avec attention les expressions de sa mère et celles que M. Pivolot laisserait paraître. Ce nom de Pivolot ne lui était pas inconnu ; mais il ne pouvait préciser ses souvenirs.

Quant à Julia, elle était devenue livide.

-- À quel titre, monsieur, vous présentez-vous chez moi ?

-- À titre d'homme libre, mais esclave du devoir qu'il s'est tracé.

-- Je ne vous comprends pas.

-- Je m'explique. Tristot et moi, Tristot est mon ami, madame, mon alter ego, comme on dit, un autre moi-même ; Tristot et moi, nous faisons de la police pour notre plaisir, mais de la bonne police, la seule qui mérite cette épithète. Nous cherchons les grands criminels impunis et, quand nous les trouvons, nous ne les arrêtons pas, n'ayant pas mandat à cet effet, mais nous les faisons arrêter. M'avez-vous compris, madame ? Nous les faisons arrêter.

Raymond se leva. Il était temps qu'il intervînt.

-- Ma mère est souffrante, dit-il. Je suis son fils, Raymond de Noirville, avocat, et si je puis vous fournir un renseignement utile, je le ferai volontiers, mais je tiens avant tout à ce que vous me précisiez le but de votre démarche.

Julia aurait voulu sortir ; mais elle se sentait rivée à sa place par une force irrésistible. L'œil finaud de M. Pivolot la fascinait.

-- Mon Dieu, dit le policier, c'est bien simple. Je doute cependant que vous puissiez me répondre au lieu et place de madame votre mère. Vous étiez bien jeune à l'époque.

-- Votre but, monsieur, encore une fois, vous dis-je.

-- Nous suivons l'affaire Brignolet. Vous connaissez l'affaire Brignolet ?

-- Oui, monsieur ; mais ma mère qui, effectivement, ne lit jamais les journaux ne la connaît pas.

-- Madame le regrettera sans doute quand elle saura que le principal inculpé de cet assassinat est un sieur Jean Guerrier, qui fut autrefois le caissier du meilleur ami de votre père, j'ai nommé Roger Laroque... pour le populo, Roger-la-Honte.

-- Ah ! fit-elle, très étonnée.

-- Cela commence à vous intéresser, madame. Que diriez-vous si Guerrier n'était autre que l'assassin de Larouette ?

-- Je dirais, fit-elle vivement, que vous vous trompez. Ce jeune homme est innocent. N'est-ce donc pas déjà assez d'une victime ?

Elle se trahissait sous l'œil finaud du policier. Raymond vint à son secours.

-- Et quels renseignements pourrions-nous vous fournir, monsieur Pivolot ? demanda-t-il.

-- Pas vous, monsieur, mais madame votre mère.

-- Je vous écoute, dit-elle en détournant les yeux pour éviter ce regard dont elle se sentait tenaillée jusqu'au fond du cœur.

-- Pourriez-vous me dire, madame, à Tristot et à moi, ce qu'est devenu un certain Luversan qui, à l'époque, fréquentait, je crois, votre maison ?

À cette attaque directe, elle chancela, mais la peur retint sur ses lèvres les paroles imprudentes, et ce fut d'un ton en apparence très calme qu'elle laissa tomber ces mots :

-- Ce nom m'est tout à fait inconnu.

M. Pivolot se leva, salua de nouveau humblement, et se retira en s'excusant de la liberté grande qu'il avait prise.

Raymond le reconduisit, mais quand il revint au salon, sa mère n'y était plus. Julia, enfermée dans sa chambre, priait Dieu de la faire mourir, de lui épargner, au moins dans ce monde, un châtiment qui retomberait sur ses enfants.

Quant à Raymond, la visite mystérieuse de ce M. Pivolot l'avait rempli d'épouvante. Il était loin de se douter que M. Pivolot, agissant en « fouinard » à l'insu de Tristot à qui il se garda bien d'en parler, avait fait un pas de clerc. La réponse droite et catégorique de Mme de Noirville l'avait dérouté dans ses inductions.

Les deux policiers amateurs étaient fort perplexes. Ils avaient compté sur l'interrogatoire qu'ils s'étaient proposé de faire subir au gardien Béjaud ; ils s'attendaient à être renseignés par lui sur différents points restés obscurs dans leur esprit ; de plus, ils étaient persuadés de son innocence aussi bien qu'ils étaient convaincus de celle de Guerrier, et voilà que Béjaud se suicidait dans sa cellule !

Cette mort renversait leur plan. Chose plus grave, elle faisait naître le doute chez eux. Béjaud voleur, Béjaud assassin, c'était Guerrier coupable !...

Ils employaient tous les deux le même système de défense ; tous deux, ils prétendaient qu'ils s'étaient endormis, d'une manière bizarre. Tous deux, sans préciser, ils avaient indiqué, dans leurs déclarations qu'ils s'étaient endormis lourdement, sans se réveiller, et qu'ils n'avaient rien entendu de ce qui s'était passé auprès d'eux. C'était pour le moins étrange. Telles étaient les réflexions qu'échangeaient entre eux les deux agents.

Après avoir recueilli le plus de renseignements possibles, Tristot et Pivolot en étaient venus à recouvrer un peu d'espérance.

« Après tout, se disaient-ils, il n'est pas impossible que Béjaud se soit tué par désespoir, et sans être coupable. Il ne serait pas le premier. »

Et ils reprirent de plus belle leur enquête, à laquelle cet incident avait fait subir un moment d'arrêt.

Leur instinct de policier les portait à surveiller la femme de Brignolet, qui avait supporté avec assez de philosophie la mort du gardien.

Cette femme les intéressait. Juliette Brignolet n'avait pas quitté son petit logement de la rue de Laval, depuis la mort de son mari. Elle continuait d'y vivre avec son enfant. Auparavant, elle travaillait un peu ; maintenant, elle ne faisait plus œuvre de ses dix doigts.

M. de Terrenoire, dont le cœur était excellent, et qui aimait beaucoup tous ses employés, petits ou grands, avait envoyé à Juliette une certaine somme pour l'aider à se trouver de l'ouvrage.

Juliette avait profité de cet argent pour se faire confectionner un coquet costume de veuve qui lui seyait à merveille et sous lequel elle était ravissante. De fait, elle était jolie à croquer, avec ses yeux noirs éclairant son teint rendu plus pâle par le deuil, et sa rousse chevelure épaisse qui se tordait sur sa nuque en bandeaux lourds, sous le long voile de veuve.

-- Non, monsieur, elle n'a pas changé son genre de vie ; elle va et vient comme auparavant -- avait répondu le concierge à Pivolot qui le questionnait -- on ne peut rien dire sur elle ; pour ce qu'elle fait quand elle est hors d'ici, je n'en sais trop rien ; mais pour ce qui est de chez moi, je peux affirmer qu'elle ne découche pas...

Et il ajouta philosophiquement, en prenant une prise :

-- Patience, ça viendra !

Tristot et Pivolot ne s'en rapportaient pas souvent aux apparences, de telle sorte que la conduite de Juliette Brignolet pouvant ne rien laisser à désirer quant à l'extérieur, ils ne la surveillaient pas moins pour cela. Ils firent bien.

Quand Juliette sortait, elle s'en allait promener d'abord, soit au square Montholon, soit devant l'église Saint-Laurent, remontant jusqu'au parc Monceau. Mais une fois là, elle prenait l'omnibus, quelquefois même, lorsque les omnibus étaient au complet, ou qu'il pleuvait, ou qu'elle était en retard, sans doute, elle appelait une voiture et allait -- toujours dans la même direction.

« Tiens ! tiens ! la petite qui se paie des voitures ! » se dirent les agents. Et ils la filèrent.

Elle se dirigeait vers la rive gauche. Elle passa le Pont-Neuf, et, à peu près devant la statue de Henri IV, tourna à gauche et s'arrêta place Dauphine.

Il y avait encore deux ou trois hôtels garnis où l'on pénétrait par d'étroits couloirs humides et sombres, donnant sur le trottoir par une porte à claire-voie, faisant tinter une sonnette dans la loge du concierge.

La voiture de Juliette Brignolet s'arrêta devant un de ces hôtels, dont le rez-de-chaussée était tenu par un restaurant à bon marché. La jeune femme descendit lestement et s'engouffra dans le couloir.

-- C'est un rendez-vous ! dit Tristot.

Les deux amis, en voyant s'arrêter le fiacre qui conduisait Juliette, avaient fait rétrograder leur voiture et étaient venus à pied.

Ils s'attendaient à faire là une longue station. Déjà, ils avaient tiré de l'étui et coupé un cigare, quand tout à coup, à leur grand étonnement, ils virent réapparaître Juliette.

Elle semblait furieuse, sauta d'un bond dans la voiture, et celle-ci avait disparu avant que Tristot et Pivolot fussent revenus de leur étonnement et eussent songé à la suivre.

-- Elle n'aura pas trouvé celui qu'elle cherchait. Nous savons où la retrouver. Ce que je voudrais apprendre, c'est le nom du... Il n'acheva pas.

Comme ils avaient regagné leur voiture, ils aperçurent soudain, à quelques pas, Juliette, -- Juliette elle-même, qu'ils croyaient loin. Elle était sur le trottoir et parlait avec animation à un grand et bel homme, encore jeune, bien qu'il eût été difficile de lui assigner un âge exact, d'allure assez distinguée, qui écoutait en manifestant des signes de la plus évidente impatience et semblait chercher autour de lui quelque prétexte pour rompre la conversation.

Tristot et Pivolot s'arrêtèrent sur le quai, et de là suivirent des yeux la scène. Cela dura longtemps.

Ils auraient payé cher pour entendre ce qui se disait, mais, de là où ils étaient, ils se trouvaient réduits à s'en rapporter à la mimique. Heureusement, celle-ci était expressive, chez Juliette surtout, et l'on pouvait mettre les paroles sous les gestes. D'abord, elle parut emportée, menaçante, puis elle se fit suppliante tout à coup, quand elle vit que ses menaces ne réussissaient pas.

Comme cela se passait près du fiacre de Juliette, le cocher entendait, et un large sourire goguenard éclairait sa figure rouge : celui-là, Tristot et Pivolot le comprenaient aussi : ah ! qu'ils auraient voulu être à sa place !

Juliette s'essuya les yeux ; donc, elle pleurait.

Le cocher hocha doucement la tête. Enfin l'homme parut céder aux larmes, Juliette remonta dans la voiture. Elle semblait transfigurée. L'autre prit place à côté d'elle, et le fiacre partit, refaisant le chemin de tout à l'heure et regagnant la place Dauphine.

-- Ce n'est pas pour aujourd'hui la brouille ! dit Tristot.

-- Tout de même, le monsieur en a assez. Il s'agit à présent de prendre sur lui quelques renseignements. Il a l'air bien cossu, cet amoureux, pour habiter un hôtel de dernière catégorie ?

-- Il se cache peut-être ?

-- Pourquoi ? Je flaire là-dessous quelque chose, monsieur Pivolot.

-- Et moi pareillement, monsieur Tristot. Mais je veux bien me pendre, comme ce pauvre Béjaud si je peux dire ce que je flaire !

Les renseignements recueillis auprès du gérant de l'hôtel garni de la place Dauphine furent assez significatifs. L'homme qui venait d'entrer, en compagnie d'une jolie femme en deuil se nommait Parent. Il habitait là, depuis peu de temps, une quinzaine de jours environ. Du reste, son entrée était consignée, à sa date, sur le livre de police, ainsi que l'exigeait le règlement. À vrai dire, Parent ne venait guère là qu'à certains jours, pendant l'après-midi, et toujours pour y recevoir la jolie veuve avec laquelle il s'était rencontré tout à l'heure et se trouvait en ce moment.

-- Depuis combien de temps est-il lié avec cette jeune femme ?

-- Depuis qu'il vient ici, je les vois ensemble.

-- Connaissez-vous les moyens d'existence de Parent ?

-- Ma foi, non. Il a mis sur le registre : « Sans profession ». Je n'ai pas à lui demander autre chose, et il faut que je me contente de ce que l'on m'avoue. Il a accusé, comme dernier domicile, la rue de l'Université. Peut-être trouverez-vous là des renseignements plus intéressants.

Tristot et Pivolot se séparèrent.

Tristot resta en surveillance sur la place Dauphine, afin de filer Parent, lorsqu'il sortirait.

Pivolot courut rue de l'Université. Là, il eut beau consulter le registre de l'hôtel, il ne trouva point de Parent. Il eut beau donner le signalement de l'homme qu'il avait eu le temps de retenir, pendant le court espace de temps qu'il avait vu Parent causant avec Juliette -- on ne le connaissait pas. Il revint place Dauphine.

Il était tard ; la nuit était venue. Tristot avait disparu de son poste.

Pivolot parcourut tous les marchands de vin des environs, passa et repassa la Seine, et ne découvrit pas son compagnon.

« Je n'ai qu'à rentrer chez moi, se dit-il. C'est là que Tristot viendra, s'il a quelque communication à me faire. Je l'y attendrai. »

Mais Tristot, toutefois, ne rentra que tard, vers onze heures.

-- Voilà, dit-il. La petite veuve est sortie vers six heures. Elle a pris un omnibus qui passait sur le Pont-Neuf. Un quart d'heure après, Parent lui-même sortait. Il a demandé au premier cocher venu s'il était libre. C'est justement le cocher de notre fiacre. Je lui avais fait la leçon. Parent est monté, et le cheval a pris un bon petit trot bien doux qui m'a permis d'attraper moi-même une autre voiture et de suivre facilement.

-- Où est-il allé ?

-- Chez Lespès, sur le boulevard où il s'est fait coiffer.

-- Et de là ?

-- Prendre une absinthe à la terrasse de Tortini.

-- Puis ?

-- Il a dîné au cabaret du Lion d'Or, et comme je mourais de faim, j'ai dîné à la table voisine. Il a mangé copieusement, comme un homme qui a* *besoin de réparer ses forces -- la jolie veuve, sans doute, a des exigences ! Quand il est sorti, je l'ai suivi. Il a fait deux tours de boulevard. Il est entré au cercle de la rue Laffitte, et il est bien probable qu'il y est encore. Qu'allons-nous faire ?

-- Le plus simple est de retourner au cercle. Il faut que nous sachions où il demeure.

-- J'y retourne.

-- Moi, je vous attendrai dans quelque taverne des environs. Vers le milieu de la nuit, je vous rejoindrai.

Ils passèrent la nuit dans la rue Laffitte. Leur homme ne parut point.

-- C'est à croire qu'il sera parti pendant que moi-même je suis allé chez monsieur Pivolot.

Entrer au cercle, demander Parent, s'informer s'il se trouvait encore là, c'était bien possible, mais il donnait par là l'éveil. Si Parent était mêlé d'une façon quelconque à l'affaire dont ils s'occupaient, il devait être sur ses gardes.

Mieux valait prendre patience et attendre. La patience était une des qualités de nos deux compères. La nuit s'écoula ; le jour parut ; pas le moindre vestige de Parent.

Ils avaient faim ; ils étaient fatigués et ils allaient quitter leur poste, persuadés qu'attendre plus longtemps était inutile, quand ils virent Parent le visage boursouflé, les yeux rouges, très pâle, les vêtements en désordre, sortir et suivre le trottoir en chancelant.

-- Il a passé la nuit au jeu ! dit Tristot. Et il n'a pas gagné, sans cela, il aurait l'air plus joyeux.

Deux jeunes gens étaient sortis derrière Parent, avaient pris le chemin opposé et étaient passés devant les infatigables policiers.

-- Quatre-vingt-dix mille francs !... disait l'un ; il n'a pas de quoi payer, c'est connu. Comment diable vas-tu jouer contre ce rastaquouère. ?

-- J'entends dire cela depuis longtemps ; cependant, il a perdu plus d'une fois et il a toujours payé.

Le reste de la conversation ne fut pas entendu. Tristot se pencha vers l'oreille de son ami.

-- Monsieur Pivolot, j'ai une idée, fit-il rapidement, suivez ces deux joueurs. Sachez leur nom, leur adresse, surtout le nom et l'adresse de celui qui a joué contre Parent. Moi, je file celui-ci. À moins de circonstances imprévues, rendez-vous au Lion d'Or.

À midi, en effet, ils étaient assis dans un coin de la grande salle du cabaret à la mode. Ils se racontaient leurs impressions, leurs observations.

-- J'ai suivi les deux joueurs, faisait Pivolot ; ils se sont séparés en arrivant boulevard Haussmann ; l'un est allé vers la Chaussée-d'Antin ; l'autre, celui dont j'avais à m'occuper, sur votre avis, est rentré, quelques minutes après, dans une fort belle maison de la rue de Londres. J'ai réussi à prendre sur lui quelques renseignements dans la matinée. Il se nomme de Luvigny, il est garçon, mène grand train. Cela vous satisfait, monsieur Tristot ?

-- C'est plus que je n'en voulais savoir pour le moment.

-- Et à quoi serviront ces détails ?

-- Ne devinez-vous pas ? Parent doit quatre-vingt-dix mille francs à monsieur de Luvigny. Les dettes de jeu sont des dettes d'honneur et doivent être payées dans les vingt-quatre heures. Parent devra rembourser la somme énorme qu'il a perdue cette nuit.

-- Je comprends. Votre idée est excellente ; Parent a tout l'air d'un aventurier. Où trouvera-t-il cet argent ? Payera-t-il ou non ?

Tristot hocha la tête.

-- Je plaide le pour et le contre, dit Pivolot. Nous allons un peu au hasard depuis hier, et, ma foi, si ce hasard ne nous est pas propice, je crains bien que nous ne fassions fausse route. Que Parent soit aussi riche que Luvigny et nous serons nous, bien avancés ! Avez-vous appris sur lui quelque chose de nouveau ?

-- Peu de choses, répondit Tristot. Notre homme, au sortir du cercle, a fumé un cigare sur le boulevard, est entré dans un tripot, d'où il n'est sorti que vers dix heures plus blême encore que le matin. Il est allé prendre une douche au Hammam, est passé comme la veille chez Lespès et il déjeune en ce moment près de nous, ici même.

« Oui. Regardez la table du fond, parallèle à la nôtre au bout de la rangée. N'ayez l'air de rien. L'homme qui déjeune là, seul, c'est Parent.

C'était lui, en effet, fort tranquille, mangeant de bon appétit et n'ayant point la mine d'un homme tracassé par une dette de quatre-vingt-dix mille francs qu'il devait payer dans les vingt-quatre heures.

Cette réflexion les deux amis se la firent à voix basse.

-- Il ne faut pas que nous le quittions de toute la journée. Il faut que nous sachions où il trouvera cet argent.

-- C'est mon avis.

Ils achevèrent de déjeuner, se réglant sur Parent, afin de n'être ni en avance ni en retard.

Parent ayant allumé un cigare, Tristot et Pivolot, qui, on le sait, étaient toujours fournis, en firent autant.

Leur homme se promena un instant sur le boulevard, flânant, regardant les tableaux au coin de la rue du Helder ; il descendit jusqu'au cercle où il prit une voiture, qui partit au grand trot d'un assez vigoureux cheval.

Tristot et Pivolot avaient prévu le cas et avaient arrêté un fiacre sur le boulevard.

Tristot avait dit deux mots au cocher, et la voiture les suivait pas à pas, de telle sorte qu'au moment où Parent passa dans la sienne, ils ne le perdirent pas de vue.

-- Cette fois, dit Tristot, j'espère bien qu'il va rentrer chez lui et que nous allons enfin savoir où il demeure.

Parent se dirigeait vers la rive gauche. La voiture, après avoir suivi un instant les boulevards, prit la rue Montmartre, traversa les Halles, le Pont-Neuf ; mais, au lieu de s'arrêter place Dauphine, comme le croyaient nos deux compères, elle enfila la rue Dauphine, tourna à gauche par la rue de l'Ancienne-Comédie, le carrefour de l'Odéon et s'arrêta rue Monsieur-le-Prince. Parent descendit là et entra dans un hôtel.

Tristot et Pivolot entrèrent dans un café-marchand de vin situé rue Monsieur-le-Prince, et des fenêtres duquel on pouvait aisément surveiller l'escalier et l'hôtel. Ils se firent servir une consommation et attendirent.

Environ trois quarts d'heure après, Parent sortait et remontait dans la voiture du cercle, qui l'avait attendu.

Il s'était habillé, était élégamment mis et avait fait disparaître toute trace des désordres et des fatigues de la nuit.

Sa taille élégante était serrée par une redingote de couleur foncée et il avait un pardessus gris clair.

Pendant que la voiture partait, il arracha le fil qui retenait une paire de gants et les passa.

La porte du petit café étant entrouverte, Tristot et Pivolot purent entendre Parent qui disait au cocher :

-- Rue de Chanaleilles !...

Les deux amis se regardèrent.

-- Rue de Chanaleilles ? Mais n'est-ce pas là que demeure monsieur Terrenoire, le banquier ?

-- C'est là, en effet.

-- Je vais le suivre, dit Tristot. Je garde la voiture. Il faut que nous en ayons le cœur net. Vous, monsieur Pivolot, informez-vous auprès du gérant de l'hôtel... et tâchez d'apprendre quelque chose sur Parent.

Le fiacre dans lequel se jeta Tristot ne rejoignit point celui de Parent, mais le cheval ayant marché bon train, il arriva presque aussitôt rue de Chanaleilles.

Les deux amis ne n'étaient pas trompés. La voiture de Parent attendait rue de Chanaleilles. Leur individu était entré depuis un instant.

Lorsqu'il sortit, ce fut pour aller rue de Londres, chez Luvigny, où il ne resta pas longtemps, après quoi, ayant payé la voiture, il la renvoya et descendit à pied jusqu'au cercle où il passa le reste de la soirée.

Parent ne se doutait pas -- jusqu'à ce moment -- qu'il était filé avec tant d'acharnement et d'adresse, autrement il eût pris, sans aucun doute, ses précautions pour dépister les deux agents.

Tristot, n'ayant plus rien à découvrir pour ce jour-là -- car il était plus que probable que Parent allait passer la nuit au cercle -- retourna rue de Londres, s'informa auprès du concierge si Luvigny était encore chez lui et sur sa réponse affirmative, monta au premier étage. Un valet de chambre vint ouvrir.

Tristot fit passer sa carte sur laquelle il mit un mot pressant pour le jeune homme.

On l'introduisit quelques instants après.

-- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur ? demanda Luvigny, en lui indiquant un siège, d'un geste indifférent.

-- Monsieur, dit Tristot, la démarche que je fais vous surprendra, j'en suis certain, et je suis obligé de vous prier de me promettre de garder le secret le plus profond, jusqu'au jour où vous saurez qu'en la faisant, j'étais conduit par un plus haut intérêt que celui d'une simple et blâmable curiosité...

-- Parlez, monsieur... je suis prêt à satisfaire votre curiosité, si je le peux...

-- Vous le pouvez, sans contredit. Voici de quoi il s'agit. Parmi les membres d'un des cercles que vous fréquentez, se trouve un individu avec lequel vous avez joué plusieurs fois déjà, sans doute -- et en particulier dans la nuit d'hier... et auquel vous avez gagné une très forte somme...

-- Luversan ? dit Luvigny en se levant.

Tristot faillit tomber à la renverse. Parent, c'était Luversan. Ah ! ah ! Cela marchait bien, très bien, et ce pauvre M. Laroque avait eu le nez fin.

-- Luversan ? répéta Luvigny. Eh bien ?

Le policier surmonta sa joie.

-- Des motifs très graves, que je suis forcé de vous cacher encore, répondit-il, et ce, parce qu'ils ne reposent que sur des observations superficielles qui vous sembleraient à vous, peu probantes, nous ont amenés, un de mes amis et moi, à surveiller cet homme qui nous paraît suspect.

-- Vous êtes agent de police ?

-- Non point agent de police régulier, comme vous l'entendez probablement...

Luvigny fit un geste de dégoût.

-- Un mouchard ! murmura-t-il.

Tristot comprit et sourit.

-- Ni l'un ni l'autre, monsieur, dit-il, et cependant, c'est dans l'intérêt de la justice que je suis ici. Il serait trop long et peu intéressant de vous expliquer notre situation, à mon ami et à moi. Plus tard, s'il y a lieu, nous vous mettrons au courant. Je reviens donc à l'affaire qui m'amène. Je disais que vous aviez gagné à Luversan une somme de quatre-vingt-dix mille francs ?

-- C'est vrai.

-- Plusieurs de vos amis et entre autres celui avec lequel vous êtes sorti du cercle ce matin, ont exprimé devant vous des doutes au sujet du paiement régulier de cette dette d'honneur ?

-- C'est encore vrai, dit Luvigny avec un geste de surprise.

-- Et vos amis se trompaient, n'est-ce pas, puisque monsieur Luversan sort de chez vous et vient de vous payer ?

-- Comment le savez-vous ?

-- Je l'ignore, monsieur, et c'est ce que je viens vous demander.

-- Je n'ai aucune raison pour le cacher.

-- Vous êtes payé ?

-- Intégralement. Voici, dans ce portefeuille, les quatre-vingt-dix mille francs de monsieur Luversan.

-- Voudriez-vous, monsieur, ne pas vous défaire de cette somme à présent, et la garder par-devers vous jusqu'à ce qu'un mot de moi vous en rende la libre disposition ?

Luvigny hésita un instant. Cependant, il en prit vite son parti. Il alla placer le portefeuille dans un secrétaire.

-- Cet argent restera là, dit-il. Cependant, ne me faites pas trop attendre. J'avais grande envie de certains bibelots... et je voulais profiter de cette veine pour me les payer.

-- Puis-je compter sur le secret le plus absolu ?

-- Vous avez ma parole.

Quel triomphe pour Tristot quand il annonça sa découverte au confrère Pivolot.

-- Alors, dit-il en risquant pour la première fois de sa vie un jeu de mots, l'amant de Juliette serait le Parent de Luversan.

-- Vous l'avez dit, mon maître.

Mais, le lendemain, ils apprirent avec inquiétude, rue Monsieur-le-Prince, que Parent avait déménagé et n'avait pas laissé sa nouvelle adresse.

Ils coururent place Dauphine.

On ne l'y avait point revu, depuis son dernier rendez-vous avec Juliette Brignolet.

Restait le cercle dont Luversan était un habitué.

Pendant huit jours, tantôt l'un, tantôt l'autre, ils restèrent là en surveillance, mais ne virent pas celui qu'ils attendaient.

Il était évident que Luversan n'y remettrait pas les pieds.

-- Il se méfie, dit Tristot, il devient prudent... Donc, il n'a pas la conscience tranquille.

Ils firent une nouvelle démarche place Dauphine.

Le gérant de l'hôtel leur répondit :

-- Le soir même du jour où je vous ai vus, j'ai reçu la lettre suivante, que je ne demande pas mieux que de vous communiquer.

Pivolot parcourut la lettre.

Elle ne contenait que quelques lignes assez insignifiantes :

« Monsieur Lurelot -- c'était le nom du gérant -- obligé de quitter Paris sans retard, pour une affaire urgente qui m'appelle en province, et comptant rester absent plusieurs mois, je vous prie de m'envoyer mes effets dans une malle, à mon nom, en gare à Blois, où je les ferai prendre. Ci-joint un billet de banque pour vous couvrir de vos frais.

« PARENT. »

Il n'y avait rien de plus.

-- C'est une ruse. Il n'a pas quitté Paris, dit Tristot.

Et, s'adressant à M. Lurelot :

-- Vous avez expédié les bagages ?

-- Aussitôt. Je ne pouvais les garder. Mon locataire ne me doit rien.

-- Veuillez nous laisser cette lettre.

-- Très volontiers.

-- S'il vous arrivait quelque nouvelle intéressante, ayez l'obligeance de nous le faire savoir. Voici notre adresse.

-- À propos, et sa maîtresse, la jolie veuve rousse ?

-- En voilà une qui n'est pas contente. Toutes les après-midi, je la vois arriver. Toujours la même question : « Monsieur Parent ? » à laquelle je suis obligé de faire la même réponse : « Parti ! »

Tristot et Pivolot le laissèrent pour courir à un bureau télégraphique, où ils lancèrent le télégramme suivant, à l'adresse du chef de la gare de Blois :

« Colis, au nom de Parent, à Blois, est-il encore en gare ? Réponse immédiate. »

Une heure après, ils avaient la réponse qu'ils attendaient au bureau :

« Colis n'a pas été réclamé. Est en gare, à la consignation. »

-- J'en étais sûr ! dit Pivolot.

Ils se rendirent ensuite rue de Laval où ils grimpèrent au sixième étage et frappèrent à la porte du petit logement habité par Juliette Brignolet.

Elle vint ouvrir et manifesta quelque surprise à la vue des deux hommes.

Ils entrèrent en souriant, et tout de suite Pivolot fit les frais de la conversation.

-- Madame, dit-il, je n'ai pas l'honneur d'être de vos amis... et j'en suis heureux pour ma tranquillité -- ajouta-t-il galamment -- car si j'avais l'occasion de vous rencontrer souvent, je craindrais fort de ne plus guère dormir.

Après quoi, il présenta Tristot et se présenta lui-même.

-- Que voulez-vous de moi ? dit Juliette, qui, malgré le calme qu'elle affectait, ne pouvait dissimuler son inquiétude.

-- Rien que vous rendre service.

-- En quoi pouvez-vous donc m'être utile ?

-- En vous renseignant sur l'endroit où se cache un homme qui, nous avons de bonnes raisons pour le croire, ne vous est pas indifférent.

-- Je ne comprends pas, dit-elle d'une voix altérée. Veuillez vous expliquer plus clairement.

-- C'est de Parent que nous parlons...

Le visage de la jeune femme, de très pâle, devint rouge : ses yeux flamboyèrent... ses narines palpitaient... tout en elle trahissait la colère, la jalousie, la fureur.

-- Vous savez où il est ? dit-elle, sourdement.

-- Peut-être... Lisez cette lettre !...

Elle arracha des mains de Pivolot le papier qu'il tendait, y jeta un coup d'œil, puis se mit à rire -- mais d'un rire brusque, nerveux.

-- Cette lettre, je la connais. C'est son hôtelier qui vous l'a remise ; et vous croyez qu'il est à Blois, vous ?

Elle haussa les épaules, et, tout à coup, changeant de ton :

-- Cette lettre n'a été pour vous qu'un prétexte pour vous introduire chez moi, me parler, me voir... J'entends que vous me disiez ce que vous me demandez. Quel a été votre but en venant ici ? J'ai le droit de le savoir...

-- Là, là ! Vous prenez feu ! Quelle femme vous êtes ! Est-ce notre faute si votre amoureux vous est infidèle !

-- Ah ! tenez, dit-elle, qui que vous soyez, vous êtes pour moi les bienvenus, parce que vous pourrez peut-être m'aider à me venger.

-- Allons donc ! allons donc, murmura Pivolot, tu y viens, à la fin ! voilà ce que j'attendais !

-- Me venger, oui, reprit-elle avec violence. Car je l'aimais, cet homme, autant que je le hais, à présent. Il m'a prise pour dupe... Il s'est joué de moi... Après m'avoir eue comme sa maîtresse pendant quelques jours voilà qu'il me plante là et il croit que cela va se passer de la sorte ? Ah, non ! Ah ! je me vengerai !

-- Je trouve, en effet, dit Pivolot, d'un ton paternel, que cet homme a prouvé là beaucoup de légèreté... et si nous pouvons vous aider à en tirer vengeance ?

-- Vous êtes de la police ?

-- À peu près !

-- Eh bien ! informez-vous donc des moyens d'existence de Parent !... Malins, vous serez si vous les découvrez !... Il vivait en garni depuis quelque temps, et de quoi vivait-il ? Je l'ignore. Est-ce que vous le savez, vous ?

-- Non, et nous avions compté sur vous.

-- Il y a un mois et demi à peu près... peut-être deux mois, que nos relations ont commencé... Ce qu'il m'a promenée d'hôtel en hôtel garni... Il m'a fait faire le tour du quartier Latin...

-- Pardon, interrompit Pivolot avec aménité. Vous dites que vos relations avec Parent ont commencé il y a environ deux mois ?...

-- Oui.

-- Que devenait donc ce pauvre Brignolet pendant ce temps-là ?

Elle tressaillit et se troubla.

-- Pourquoi m'adressez-vous cette question ?

-- Dame ! c'est tout naturel.

-- Est-ce que cela vous regarde ? dit-elle. Je le trompais, mais il n'en a jamais rien su... Et j'en suis contente, aujourd'hui qu'il est mort... C'est un chagrin que je lui aurai épargné, parmi tous ceux qu'il a éprouvés -- par ma faute.

Tristot et Pivolot se regardèrent. Évidemment les paroles de Juliette Brignolet les intéressaient.

-- Je remarquai, continua Juliette, une chose qui me parut bizarre. Mon mari et Parent avaient lié connaissance.

-- Comment avez-vous fait cette remarque ? dit Pivolot.

-- Je les ai rencontrés deux fois dans la rue. Ils sortaient d'un café et causaient avec vivacité. Je n'ai pas fait semblant de les voir. Quant à eux, ils ne m'ont pas aperçue, j'en suis sûre.

-- Et qu'avez-vous pensé ? fit Tristot, qui redoublait d'attention.

-- J'ai pensé que Parent était très prudent et essayait d'entrer dans l'intimité de mon mari pour rendre plus faciles ses relations avec moi.

-- Vous n'en avez pas dit mot à Parent ?

-- Non -- répondit-elle avec un certain embarras -- c'eût été entamer avec lui une conversation sur un sujet qui m'eût déplu.

-- C'est la vraie raison ?

Elle resta quelques instants sans répondre. Elle regarda tour à tour avec frayeur Tristot et Pivolot, cherchant à deviner au fond de leur âme ce qu'ils pensaient, ce que signifiaient leurs paroles.

Puis, comme poussée par le besoin de faire des demi-confidences, peut-être pour se mettre à l'abri de tout soupçon, elle raconta :

-- Un jour, Brignolet me dit : « Tu veux de l'argent ? Tu ne seras tranquille et heureuse que lorsque tu seras riche ? Et tu promets de bien m'aimer quand je t'en apporterai beaucoup, autant que tu en voudras ? Tu ne me tromperas pas ? Tu me resteras fidèle quand les belles toilettes que tu pourras te payer attireront sur toi les yeux de tout le monde ? » Je lui promis tout ce qu'il voulut, mais, inquiète de l'air étrange avec lequel il me racontait tout cela, je voulus m'enquérir du moyen qu'il avait trouvé pour faire fortune, il répondit d'une manière évasive, en me disant qu'il n'était pas assez intelligent pour avoir découvert tout seul ce moyen-là, mais qu'il s'était associé avec un homme dont l'imagination était plus fertile que la sienne, et qui avait promis de le rendre riche. C'est tout ce que j'en pus tirer. J'ajoutai pourtant : « Et ça se fera attendre longtemps, cette fortune ? » Je disais cela en riant, pour le réconforter un brin, parce que je le voyais tout sombre et tout drôle. Il me dit : « Ça commencera peut-être demain ! » Je n'insistai pas, et de toute la soirée nous n'en avons plus parlé...

Elle s'arrêta, en voyant avec quelle ténacité l'examinaient Tristot et Pivolot.

-- Comme vous me regardez ! dit-elle.

Pivolot eut un sourire froid.

-- Continuez donc, madame Brignolet. Vous êtes vraiment charmante...

-- Mais je n'ai plus rien à ajouter...

-- Si, une chose... seulement. « Demain, vous avait dit Brignolet, demain, je t'apporterai une fortune. » Et c'est le lendemain, n'est-ce pas, qu'il a été assassiné ?...

-- Oui, fit-elle -- sans parler -- d'un geste de la tête.

Au moment où les deux amis allaient sortir de l'appartement, Tristot, se retournant, demanda tout à coup :

-- Et vous n'avez aucun soupçon sur l'assassin de votre mari ?

-- Aucun. Si je le connaissais, l'assassin, croyez-vous que j'aurais attendu jusqu'aujourd'hui pour aller faire ma déclaration au commissariat du quartier ?

Elle avait la voix un peu altérée en disant cela.

-- Songez, dit Tristot sévèrement, que si vous nous cachiez quelque chose, vous seriez coupable, très coupable, et que vous pourriez même être considérée comme complice du meurtre.

-- Moi ?... moi ?... complice du meurtre... de mon mari ?...

-- Oui !... réfléchissez-y !

Et sur ce mot, ils partirent, la laissant interdite et pâle.

-- Que pensez-vous de tous ces bavardages ? demanda Pivolot.

Tristot mit du temps à répondre, puis, prenant le bras de son ami et lui parlant bas à l'oreille :

-- Et vous, monsieur Pivolot ?

-- Moi, je suis persuadé que nous n'avons pas perdu notre temps avec ce Luversan...

Tristot eut un sourire approbatif, tira un étui agrémenté de son chiffre en or et offrit un cigare à Pivolot, qui accepta.

Ils étaient d'accord.

XL *(1) *

Laroque, énervé par cette enquête interminable, les craintes qui commençaient à l'envahir pour sa sûreté personnelle, se laissait aller à la réaction du découragement.

Suzanne en profita pour essayer de le déterminer à repartir en Amérique.

-- Père, lui dit-elle, depuis que je sais dans quel labyrinthe inextricable vous vous êtes engagé, je ne vis plus. La nuit, au moindre bruit, je me réveille en sursaut croyant qu'on vient vous arrêter. Quand vous promettez de revenir à telle heure, et que vous me faites attendre, je songe avec effroi à l'idée que vous êtes retombé dans les griffes de la justice et que je ne vous reverrai plus, comme autrefois que devant ces hommes à robe rouge dont la vue me glaçait d'épouvante, à Versailles. Si cela doit continuer encore plusieurs mois, vous risquerez peut-être de retrouver votre honneur, mais vous perdrez votre fille.

-- Chère enfant ! Oui... Tu changes tous les jours... tu t'étioles dans cette solitude... Je devrais partir, retourner là-bas, où je suis honoré, où je serais heureux avec toi... si je pouvais oublier ; mais il y a ici, dans cette France que j'aime tant, où je veux finir mes jours, il y a un homme qui compte pour moi, qui est malheureux, injustement accusé, martyr...

-- Jean Guerrier... c'est vrai.

-- L'abandonner serait une trahison. Luttons jusqu'au bout, mon enfant. Soyons vaillants. Il n'est pas possible que cet inique jugement de Versailles ne soit pas réformé. Éloigne de toi les folles terreurs. Sois ferme dans ta conviction, dans l'ardent désir de voir ton père réhabilité.

Il achevait ces derniers mots quand la porte s'ouvrit.

Le père Firmin, vieux jardinier du pays, avait passé la journée à Maison-Blanche.

-- Que voulez-vous, père Firmin ? demanda-t-elle.

-- Pardon, mademoiselle ; pardon, monsieur Farney. C'est un voisin, un bon voisin, qui demande la permission de visiter votre serre. Je crois bien qu'il voudrait vous demander quelques boutures qu'on aurait bien de la peine à se procurer ailleurs qu'ici.

-- Vous n'avez pas besoin de ma permission, père Firmin, dit Laroque. Donnez à ce monsieur tout ce qu'il désire... du moment que c'est un bon voisin.

-- Et un voisin rigolo, sauf vot'respect, monsieur Farney, ajouta le père Firmin qui s'arrêtait difficilement de parler quand il avait commencé. Cet homme-là, il en évu de toutes les couleurs. Paraît qu'c'est lui qu'a arrêté Lacenaire, mais vous n'connaissez pas ça, Lacenaire, vous, monsieur Farney. Lacenaire, c'est un assassin qu'en a tué quinze à lui tout seul. Il s'a fait prendre le jour où il a évu un complice.

Laroque écoutait avec intérêt le père Firmin, ce qui ne contribua pas peu à donner au vieux jardinier une impulsion nouvelle d'éloquence.

-- J'vas vous dire. C'est un... un bon... un vrai... un roussin, quoi ! Il a été d'la boîte pendant trente-trois ans, sept années de rabiot, sans compter les services militaires. On ne voulait pas lui octroyer sa retraite, mais il l'a prise. C'est Cuvellier qu'y s'nomme : quand on dit « Cuvellier » à la boîte paraît que tout l'monde se découvre. Y en a pas, y en a jamais eu d'pareil, y en aura jamais plus.

Laroque ne put s'empêcher de rire.

Mais, si le vieux de la boîte était réellement aussi malin, peut-être bien qu'on pourrait l'utiliser en faveur de Guerrier.

Laroque invita le père Firmin à le mettre en rapport avec cet homme extraordinaire.

Le vieux jardinier, enchanté du succès de sa harangue, sortit avec son maître et le conduisit à un petit vieillard tout ratatiné et clignotant qui essuyait ses lunettes avec un formidable mouchoir de couleur.

-- Vous êtes monsieur Cuvellier ? demanda Laroque au visiteur, en exagérant, par prudence, son accent yankee.

-- Oui, monsieur.

-- Et vous désirez visiter notre serre ? Très volontiers, monsieur. Le père Firmin vous expliquera nos essais d'acclimatation. Si quelques boutures de nos réserves pouvaient vous agréer, ne vous gênez pas. Je me fais un plaisir d'obliger un voisin qui, paraît-il, a rendu de grands services à son pays en le débarrassant de nombreuses bêtes féroces à faces humaines.

-- Mon Dieu, oui, monsieur, de très grands services. Mon pays m'a prouvé sa reconnaissance en m'allouant une petite retraite dont je vis, après avoir élevé cinq enfants qui font leur chemin à Paris. J'aurais peut-être été plus favorisé aux États-Unis, mais je n'aurais pas le plaisir d'être français ; c'est un privilège qui vous console de bien des choses.

William Farney trouva que le petit père Cuvellier ne manquait pas de finesse. Lui aussi aimait la France, sa patrie, et peut-être bientôt la lui faudrait-il quitter pour toujours.

-- Quand vous aurez fait votre tournée et vos choix, lui dit-il, vous m'obligerez, monsieur Cuvellier, de m'accorder un moment d'entretien pour une affaire sérieuse où j'aurais besoin de vos lumières.

-- Soit, monsieur ; mais je vous préviens qu'elles sont bien vacillantes, mes lumières. Tant va la mèche au feu qu'elle brûle toute la chandelle. Encore deux ou trois jets de flamme et la farce sera jouée. Chacun son tour.

-- Je vous attends au salon.

Le père Cuvellier revint au bout d'un quart d'heure.

-- Je suis à vous, dit-il en acceptant avec plaisir le cigare que lui présentait son hôte, de quoi s'agit-il ?

-- Il s'agit d'un homme qui veut me faire verser cinq cent mille francs dans sa caisse pour le seconder dans une affaire industrielle.

-- Cinq cent mille francs ! répéta l'agent retraité. C'est un joli denier.

-- C'est peu pour moi. Néanmoins, je ne tiendrais pas à les perdre.

-- Je comprends ça.

-- De quels moyens dispose-t-on à Paris pour vérifier l'honorabilité d'un homme ?

-- Il y a des agences ; mais quand il s'agit d'une aussi forte somme, il faut se garder des agences. Si vous avez affaire à un coquin, croyez qu'il aura graissé la patte aux gens chargés de vous renseigner. Il peut lui en coûter dix mille francs, mais qu'importe, puisqu'il lui en restera quatre cent quatre-vingt-dix mille.

-- Vraiment ! Mais alors, comment faire ?

-- Vérifier par soi-même. Ah ! ce n'est pas commode, surtout pour un étranger. Connaissez-vous les habitudes du bonhomme ? C'est un débauché ? Il court les filles ?

-- C'est bien pis, m'assure-t-on ; mais je n'ai pu en avoir la preuve. Il serait joueur.

-- Joueur ? Et il vous demande cinq cent mille francs ? C'est pour les jouer, monsieur ! C'est pour avoir la jouissance d'éclabousser de vos billets de banque une galerie émerveillée ! Savez-vous en combien de temps il peut vous les perdre, vos cinq cent mille francs ? En une nuit, en une demi-nuit !

Roger admirait ce petit vieux qui, après quarante années de services militaires et civils, avait encore tant de vigueur dans l'expression de sa pensée.

-- Je vois, dit-il, que vous connaissez à fond les joueurs.

-- Je vous crois ; j'ai été pendant dix ans brigadier au service des garnis à la préfecture de police, où nous avions entre autres surveillances de nuit, celle des tripots.

-- Vraiment ! s'écria Laroque. Alors, vous allez peut-être pouvoir me renseigner.

-- J'en doute ; car ce personnel se renouvelle en moyenne tous les cinq ans. Les pigeons disparaissent, se suicident ou vont en prison pour abus de confiance.

Laroque alla droit au but.

-- Dans votre collection de voleurs ou de volés n'auriez-vous pas un certain Luversan ?

-- Parfaitement, je tiens cet article.

Roger rayonna.

-- C'est un homme entre deux âges, beau garçon, brun, l'œil perçant, un accent indéfinissable, un bellâtre, une sorte de rastaquouère, comme on dit de nos jours.

-- Parfait, et il ne saurait y avoir deux Luversan de cet accabit.

-- C'était de mon temps un boursier, une sorte de banquier marron.

-- Ah !

-- Il n'a pas toujours fait que de la banque et je l'ai connu dans les bas tripots du Quartier latin. Seulement, il ne s'appelait pas Luversan à l'époque dont je veux parler. Il s'appelait... attendez !... Ah ! diable, c'est qu'il y a bigrement longtemps de cela. Ma foi, je ne m'en souviens plus.

-- Je vous en prie, monsieur, tâchez de vous rappeler ce nom. Faites un effort.

-- À quoi bon. Luversan est un coquin à qui je ne prêterais pas quarante sous. Je vous sauve cinq cent mille francs et je ne vous demande pas de remise.

Il se levait pour se retirer quand soudain son visage s'illumina, Cuvellier, triomphalement, s'écria :

-- Le nom de votre homme, je le tiens, c'est... c'est Mathias Zo... non ! Zu... Zubé... Mathias Zuberi !

À ce nom de Mathias Zuberi, Roger Laroque avait fait un brusque mouvement. Son cœur avait battu plus vite. Il lui semblait se souvenir, lui, aussi ! Il lui semblait qu'il connaissait ce nom ! Mathias Zuberi avait été mêlé à sa vie.

Le vieux de la boîte s'était remis.

-- Un joli coco, dit-il. Je revois son dossier comme si je l'avais là, sous la main. On ne connaît pas sa nationalité, mais on a la conviction qu'il a fait de l'espionnage pendant la guerre de 1870, pour le compte des Allemands. Il est gros joueur et c'est ce qui le perd. Vous êtes renseigné, monsieur. Encore une fois merci, et bonsoir. Mon petit-fils m'attend.

Il se retira en saluant sans obséquiosité.

Laroque était très agité et très nerveux. C'est que lui aussi se souvenait.

Il se souvenait de ce Mathias Zuberi.

-- N'avait-il pas été soldat ? Ne s'était-il pas battu autour d'Orléans ? N'avait-il pas, alors qu'il était sous-officier, surpris ce Mathias Zuberi en flagrant délit d'espionnage et ne l'avait-il pas fait arrêter ?

Mathias Zuberi s'était échappé de sa prison, quelques heures avant d'être conduit devant le peloton d'exécution, et dans la prison, sur les murs, il avait écrit quelques mots à l'adresse de Laroque, par lesquels il le menaçait de sa vengeance...

Tout un monde d'idées et de conjectures se développait devant Laroque. Était-ce donc vrai que ce Mathias Zuberi fût le même que Luversan ? Alors que de choses compliquées se simplifiaient !

Le hasard avait servi le misérable d'une façon bien singulière, mais le hasard est un dieu aveugle qui tend les mains et se laisse prendre par le premier venu.

Zuberi connaissait sa ressemblance avec Laroque, il l'avait augmentée, cette ressemblance, en choisissant des vêtements pareils à ceux que portait le mécanicien, d'une coupe particulière, de la même couleur, sans oublier cette pèlerine -- mode assez rare -- dont Laroque se couvrait les épaules, car il avait gagné des rhumatismes pendant les terribles froids de la guerre de 1870.

Voilà à quoi il pensait. Mais, tout cela, après tout, n'était que conjectures.

Rien, peut-être, n'était vrai ! Zuberi avait donc calculé qu'il serait vu par la femme et la fille de Laroque ? Impossible. Que des témoins le prendraient pour Roger ? Impossible. Qu'il rencontrerait le mécanicien le lendemain au cercle, perdrait contre lui, et ferait ainsi passer dans sa caisse les billets volés à Larouette, billets accusateurs ? Impossible, encore, toujours !

Toutes ces hésitations, toutes ces incertitudes, Laroque était décidé à ne les confier à personne, pas même à Suzanne.

Le lendemain, il rendait visite au père Cuvellier qu'il trouva en train d'apprendre à lire à un bambin de six ans.

-- C'est mon petit-fils, dit le retraité. Il a la tête bien dure, mais il a bon cœur, ce qui fait compensation. La tête s'amollira chez lui et je suis convaincu que le cœur ne s'endurcira pas. Je parie que vous venez pour notre homme ? J'y ai pensé toute la nuit. Si vous voulez savoir ce qu'il vaut, adressez-vous à une sorte de coulissier marron, nommé d'Andrimaud, rue de Rivoli, 104. Il ne vous en dira que du bien, mais l'un vaut l'autre. D'Andrimaud en a eu pour deux ans de Poissy et dernièrement, étant allé à la boîte, j'ai appris que ce coquin recommençait sur une grande échelle. C'est peut-être pour lui que Mathias Zuberi voulait vous faire verser cinq cent mille francs ?

-- Non ; mais je vous remercie, monsieur, de vos bons renseignements. Si votre petit-fils veut venir de temps en temps faire des bouquets chez moi, il sera le bienvenu.

L'enfant sauta de joie, et Cuvellier, reconnaissant, fit à son tour visiter à M. Farney son jardinet et sa basse-cour.

XLI

Le lendemain matin, Roger Laroque se rendait chez d'Andrimaud.

Cet incorrigible « banquier » tenait au premier étage une agence financière dénommée : Le Sauveteur des Capitalistes.

À la vue d'un gentleman aussi cossu que l'arrivant, d'Andrimaud se leva et, d'un geste noble, lui indiqua un siège.

Laroque n'y alla point par quatre chemins.

-- Voulez-vous gagner cinq mille francs à ne rien faire ?

Très étonné, le Sauveteur des capitalistes se demanda s'il n'avait pas devant lui un aliéné ; mais Laroque tira de son portefeuille les cinq billets de mille, ce qui rassura le banquier en lui mettant l'eau à la bouche.

-- Que faut-il faire ? demanda-t-il.

-- Rien, vous dis-je.

-- Je ne comprends pas.

-- Connaissez-vous monsieur Luversan ?

-- Parbleu !

-- Le voyez-vous souvent ?

-- Presque tous les jours.

-- Pouvez-vous me mettre en rapport avec lui ?

-- Pourquoi ?

-- Ça, c'est mon secret. Aussi bien ne vous offrirais-je pas cinq mille francs si je n'avais besoin tout au moins de votre discrétion.

-- Parlez et je vous réponds que pas un mot de ce que vous m'aurez dit ne sortira de ma bouche.

-- Je ne parlerai pas. Je désire seulement que vous me mettiez en rapport avec monsieur Luversan et qu'il ignore ma démarche.

-- Quand ?

-- Demain.

-- Soit ! J'inviterai Luversan à dîner ; je suis garçon. Vous arriverez comme par hasard à six heures et demie, et je vous forcerai à être des nôtres. Cela vous va-t-il ?

-- Cela me va. Voici deux mille francs d'arrhes. Vous toucherez les trois autres mille francs fin du mois, à mon domicile.

Roger lui tendit sa carte au nom de William Farney.

-- C'est à deux pas de Paris, lui dit-il. La course vaut bien trois mille francs.

Laroque se retira avec la conviction que d'Andrimaud était beaucoup trop fort pour avertir son ancien complice de filouteries. Les heures lui semblèrent interminables jusqu'au lendemain.

Vingt fois il s'était dit :

« Pourvu que Luversan accepte ! Pourvu que je ne reçoive pas de d'Andrimaud une dépêche contremandant ce rendez-vous ! »

Pas de télégramme... Laroque prit le train de Paris.

À six heures, il sonnait au Sauveteur des Capitalistes.

Cinq personnes dînaient ce soir-là avec d'Andrimaud ; tous « banquiers », à l'exception de Laroque. D'Andrimaud fit les présentations d'usage. Il termina par Luversan.

Celui-ci s'était approché de Laroque et le saluait courtoisement. Laroque répondit à son salut avec la même politesse, mais il n'y eut rien de plus entre eux ; pas un mot ne fut échangé.

À table, Laroque l'observa attentivement. Luversan était grand et robuste, large d'épaules, la même taille et la même carrure que Laroque. Mais pendant que celui-ci avait blanchi, Luversan était resté noir.

« Est-ce celui-là l'assassin de Larouette ? » se disait le condamné, en l'examinant à la dérobée.

Après le dîner, ils lièrent conversation.

Laroque s'était donné un air bonhomme admirablement joué, et très bien servi par son horrible accent et le peu de connaissance qu'il semblait avoir des choses parisiennes. Il amena la conversation sur le monde des affaires et de la finance, qu'il disait peu connaître, ayant passé la plus grande et la meilleure partie de sa vie à chercher quelques inventions de mécanique et ne jouissant guère de l'existence que depuis quelques années.

Il ne fit pas un secret de sa fortune. Du reste, d'Andrimaud, en trois ou quatre mots, avait prévenu Luversan que William Farney était l'associé richissime d'une très grosse maison de New York.

Il eut l'air de ne point paraître intéressé aux confidences que lui faisait William Farney. Mais il pensait pourtant, en l'écoutant :

« Cet homme est riche et naïf. Il ne connaît rien de Paris. Comme tous les savants et inventeurs, c'est un grand enfant. Il pourra me rendre service si je me sers habilement de lui. Qui sait ?... C'est peut-être cet imbécile qui m'aidera à rétablir ma fortune !... »

William Farney avait-il lu dans les yeux du misérable ?

Un pâle sourire éclaira un moment son visage et, dans ses yeux éteints, passa comme le rayonnement fugitif d'un éclair. Laroque donna rendez-vous à Luversan dans un café du boulevard des Italiens. Ils se virent tous les jours. Au bout d'une semaine ils étaient intimes.

Ils étaient intimes et si bien entrés dans les habitudes de leur vie, à tous deux, qu'ils n'avaient plus guère de secrets l'un pour l'autre, du moins en apparence, car si Laroque jouait une comédie vis-à-vis de Luversan, celui-ci rendait la pareille et ne lui faisait connaître de ce qui l'intéressait, que juste ce qu'il voulait qu'on sût.

C'est ainsi qu'il se donna comme très riche, alors que Laroque savait très bien à quoi s'en tenir sur ce sujet. Des deux, celui qui gardait sur l'autre une supériorité était donc Roger.

Il arriva ce que Roger avait prévu. Luversan lui offrit de l'associer à différentes affaires qu'il se proposait de lancer et pour lesquelles il lui fallait une mise de fonds considérable.

Roger, pour la forme, hésita quelque temps, se fit donner le plus de renseignements possible, afin d'écarter les soupçons de Luversan, en paraissant s'entourer de toutes les précautions imaginables. Après quoi, il consentit.

Il s'agissait encore d'une vaste agence de vente à tempérament d'obligations.

Ainsi donc, Luversan avait l'aplomb de parler philanthropie, lui ! voleur, espion, escroc, assassin !

Et Laroque ne sourcilla pas.

-- Quelle somme vous faudrait-il ?

-- Un million est nécessaire, dit-il.

-- C'est beaucoup, fit le faux Américain avec le plus grand flegme, mais enfin je m'attendais à quelque chose de plus excessif. Je vais réfléchir... Dans combien de jours vous faudrait-il cet argent ?

-- Quatre jours au plus tard.

-- Dans quatre jours, vous aurez ma réponse... Un million, vous pensez bien, ne se réunit pas en quelques heures...

Il se tut un instant, puis, soudain, comme ayant une autre idée :

-- Mieux que cela, dit-il, je puis être en mesure de vous rendre réponse dans deux jours, et de vous fournir l'argent, si je m'y décide...

-- Oh ! vous vous déciderez... il ne peut en être autrement...

-- Je ne dis ni oui ni non... Dans deux jours donc... c'est-à-dire samedi, venez me trouver chez moi...

-- À Paris, rue d'Amsterdam ?

-- Non.

Le boursier ne connaissait que l'appartement de la rue d'Amsterdam où il était allé la veille. Laroque avait loué en outre à Ville-d'Avray la maison où s'était commis le meurtre de Larouette, et qui, en raison de ce meurtre même, n'avait pas été habitée depuis lors.

Luversan demanda :

-- Où donc vous verrai-je ?

-- À la campagne..., fit William Farney.

Et il n'osait achever... dans une agitation visible qu'il aurait voulu surmonter en vain... Et l'œil toujours fixé sur Luversan :

-- Je vis très simplement, vous le savez, mon cher monsieur. Comme je vis seul, sans famille, sans besoins, sans rien, je me contente de peu. Eh bien, j'ai trouvé à louer à Ville-d'Avray une gentille maisonnette où je vais aller m'installer pendant l'été. Ville-d'Avray me plaît. Il y a de l'eau, il y a des arbres... Et la maison est isolée...

Malgré sa puissance sur lui-même, dans le premier moment de surprise, Luversan s'était troublé. Il dit, péniblement, d'une voix altérée :

-- Votre adresse exacte ? Ville-d'Avray est grand !

-- C'est juste. La maison ne porte pas de numéro, mais elle est bien facile à trouver. Connaissez-vous le village ?

-- Non, dit-il, cherchant à reprendre son sang-froid, je n'y suis jamais passé qu'en voiture... il y a très longtemps...

-- Le premier venu vous renseignera. Vous demanderez la rue de Paris. Quand vous arriverez tout au bout, près du bois, la dernière maison, à droite, c'est la mienne...

Luversan était horriblement pâle. Les yeux étaient agrandis par une épouvante atroce. Laroque le regardait.

-- Du reste, fit le faux Américain, la maison est connue... Il paraît qu'il y a dix ou quinze ans, ou vingt ans, même, je ne sais plus, un crime a été commis là... on a assassiné un vieux bonhomme... et le nom de la victime est resté à l'habitation qu'on n'appelle que la Maison Larouette. Tout le monde vous la montrera...

Les jambes de Luversan chancelaient. Il s'assit lourdement. Pour la seconde fois, son front était mouillé d'une grosse sueur. Et il l'essuyait machinalement du plat de la main.

-- Qu'avez-vous ? fit Roger qui l'observait.

-- Rien, dit-il. Je suis un peu énervé par tout ce qui arrive... Je ne me suis, je l'avoue, jamais trouvé dans une situation aussi critique, et cela m'émeut profondément... Pardonnez-moi si je vous fais répéter... Ainsi, vous dites, n'est-ce pas : Ville-d'Avray, rue de Paris... la dernière à droite, près du bois... la maison... la maison Larouette...

-- C'est cela. Avec ces indications, vous ne vous tromperez pas.

-- Donc, à samedi ?...

-- À samedi.

-- Et j'aurai une réponse certaine ?

-- Je serai en mesure de vous la donner.

-- Favorable ?

-- Cela, c'est moins sûr. Je réfléchirai... Je verrai...

-- Monsieur Farney, croyez que l'affaire est superbe !...

-- Un million, c'est beaucoup...

-- Si peu pour vous !... Je me charge de doubler le capital en moins de dix ans. Je vous enverrai demain un mémoire détaillé.

-- Bien !... je verrai, vous dis-je...

Et, sur ce mot, il quitta le misérable.

Celui-ci le reconduisit, puis, se retrouvant seul, resta debout un instant, sombre, les yeux baissés.

-- Ville-d'Avray, murmura-t-il... La rue de Paris ! La maison Larouette !... Qu'est-ce donc que cette fatalité qui m'y ramène, après douze ans !...

Roger Laroque ne retourna pas ce soir-là à Maison-Blanche ; sur-le-champ, il partit pour Ville-d'Avray. Cette maison qu'il avait louée, il ne l'avait pas habitée encore et il voulait s'y trouver au moins deux jours avant le moment où Luversan y viendrait.

Les héritiers de Larouette avaient fait enlever les meubles, mais l'ameublement de la chambre où avait eu lieu le crime, et où Laroque avait été confronté avec le cadavre était resté dans sa mémoire comme un souvenir impérissable, comme si vraiment la scène s'était passée la veille.

Il lui avait été bien facile de reconstituer le mobilier, au moins de cette chambre, car il n'avait vu que celle-là. Et il y avait fait porter, depuis qu'il était entré en relations avec Luversan, suivant en cela, pas à pas, le plan mystérieux qu'il s'était tracé, un bureau secrétaire d'acajou, une table ronde, quelques chaises recouvertes en velours d'Utrech (pareilles à celles de Larouette) et des chandeliers de cuivre.

Il donna à la chambre une apparence de vie, un air habité, en jetant, par-ci par-là, des journaux, en laissant traîner sur la cheminée des cigares, des allumettes. Sur la cheminée, la pendule marchait. Aux fenêtres, des rideaux blancs et des doubles rideaux d'Utrech. Dans le bureau d'acajou, du papier, des plumes, de l'encre, des lettres, des enveloppes, des pains à cacheter, des épingles, de la cire à cacheter, un cachet.

La mère Dondaine, qui faisait toujours des ménages à Ville-d'Avray, celle-là même qui avait trouvé un matin, douze ans auparavant, le cadavre de Larouette, avait ciré et épousseté partout. Elle ne s'était pas fait faute, la bonne femme, de raconter à Laroque l'histoire de Larouette, et si Laroque en avait oublié les détails, elle se serait chargée de les lui rappeler...

XLII

Terrenoire, après quelque temps de mariage, s'était aperçu que sa femme ne l'aimait pas.

Il s'en était vite consolé, du reste, car son cœur était encore plein du souvenir de Blanche Warner.

Il ne demanda point à sa femme un amour qu'il n'éprouvait pas lui-même ; pourvu qu'elle gardât intact son honneur et le fît respecter, il n'en désirait pas plus.

Mais il eût été implacable s'il avait découvert une faute, et Andréa, qui avait eu tout le temps de connaître et de redouter cette inflexible nature, tremblait, souvent, au fond du cœur, qu'une imprudence de Mussidan -- dont la jalousie était surexcitée -- ne fît tout apprendre à Terrenoire...

Cette épouvante -- où elle vivait -- était un attrait de plus qui l'entraînait vers le mal. C'est pourquoi elle avait songé, d'abord à Jean Guerrier ; elle avait vu là une liaison plus criminelle qu'une autre, puisque Guerrier était presque un enfant d'adoption de son mari, qu'il était aimé de lui comme son fils, entouré de faveurs, choyé.

Lorsque Mme de Terrenoire s'était aperçue de la violente et réelle passion qu'elle avait inspirée à Luversan, bien qu'il fût très beau et très séduisant -- tout occupée qu'elle était, à ce moment, par son amour pour Guerrier -- elle ne voulut pas y répondre. Elle ne se sentait pas, alors, de goût pour lui -- et ce qu'elle éprouva seulement, ce fut la satisfaction intime de toute femme qui se voit distinguée par un homme dont la séduction est dangereuse et dont les bonnes fortunes sont connues.

Sous la violente colère que lui inspira le mépris de Jean Guerrier, l'idée lui vint tout à coup de donner quelque espoir à Luversan.

-- Êtes-vous capable de tout, même d'un crime, si je vous aime ? lui avait-elle demandé, le soir de la fête japonaise.

Quelle était son intention ? Quel projet sinistre avait-elle donc ? Avait-elle vraiment résolu de se venger de Jean Guerrier par un crime ? Et de Marie-Louise, par quelque terrible intrigue où viendrait sombrer son honneur ?

Après cette déclaration d'Andréa à Luversan, pendant la fête japonaise, quelques jours s'étaient passés sans que ni l'un ni l'autre n'y fissent allusion.

Andréa attendait, espérant jusqu'à la fin que Jean Guerrier n'oserait pas braver sa fureur, reculerait devant son mariage avec Marie-Louise, ou quitterait la banque du boulevard Haussmann.

Rien de tout cela n'arriva. Un soir que Luversan et Andréa se trouvaient seuls -- c'était le lendemain du mariage du caissier -- le jeune homme s'approcha de Mme de Terrenoire et, sans la quitter de son regard fixe et troublant :

-- Je vous ai dit que je vous aimais... Vous souvenez-vous de votre promesse ?

-- Je m'en souviens.

-- Vous m'avez dit que vous m'aimeriez... peut-être...

-- Je l'ai dit !...

-- Seulement, il m'a semblé qu'à votre amour vous mettiez une inexorable et terrible condition...

-- J'ai parlé d'un crime...

Elle avait dit cela très bas -- si bas qu'à peine il l'entendit -- et cependant, le son de sa voix leur fit peur à tous deux.

-- Je suis prêt, dit-il, mais avant de vous dévoiler, avant de vous confier à moi, songez que nous devenons complices ; songez, je vous le dis, parce que je vous aime plus que moi, plus que ma vie, songez à quelle intimité terrible cela vous condamne... Ce n'est pas un amour commun que le mien, puisque je vous aimerai jusqu'au crime...

Il s'était approché d'elle, et elle se sentait attirée vers lui, machinalement, par une étrange fascination.

-- Mais je vous promets, madame, de vous aimer avec fureur, avec délire, avec folie, car je suis vraiment fou quand je suis près de vous. L'amour d'un criminel -- et je le serai devenu pour vous -- ne peut être un amour ordinaire... N'avez-vous point peur ? Est-ce bien ainsi que vous désirez que l'on vous aime ?

Elle passa sur son front sa main toute moite de sueur. On eût dit qu'en un éclair, elle avait entrevu l'avenir.

-- Non, je n'ai pas peur, dit-elle. Je me venge !... Et puis, l'amour que vous m'offrez, c'est bien cet amour-là que je demande, que je veux. Il y a là quelque chose de terrible et de mortel qui m'attire... Oui, c'est bien cela que je veux...

Il la prit dans ses bras et leurs lèvres se réunirent, brutalement. C'était une morsure, plutôt qu'un baiser.

Et quand ils se séparèrent, Luversan, alla s'assurer que personne ne les épiait :

-- Maintenant, dit-il parlez ! Qu'exigez-vous de moi ?

Ce qu'elle lui dit, on le devine : elle lui raconta comment elle avait aimé Guerrier, comment elle avait été repoussée ; elle lui confia ses menaces, sa vengeance.

Elle acheva ainsi :

-- C est lui que je veux punir, mais je veux que ma vengeance soit si terrible qu'elle rejaillisse sur sa vie tout entière. Je n'ai pas d'autre projet. C'est à vous que je livre le soin de châtier cet homme. Vous avez en partie deviné mon âme... Je m'étais promise à vous en récompense de ce que vous ferez... mais, en me donnant, je pouvais réserver le cœur... Allez, ayez confiance... vous ne me faites point peur... Je n'ai plus que la haine pour Guerrier... et je tiendrai mieux que ma promesse...

Il l'étreignit dans ses bras une seconde fois.

Huit jours se passèrent encore.

Jean Guerrier avait repris son train de vie ordinaire : Luversan n'avait pas paru devant Mme de Terrenoire.

Que prépare-t-il ? se demandait celle-ci, avec une angoisse qui lui faisait passer des frissons dans le dos.

Un matin, en se réveillant, elle apprit le vol du million à la banque du boulevard Haussmann et le meurtre de Brignolet. Elle en fut terrifiée, car, sans rien soupçonner, prise d'une superstition subite, elle vit là comme une punition qui la frappait, elle-même, pour avoir rêvé contre Jean Guerrier une vengeance injuste.

Ce coup l'atteignait d'autant plus rudement qu'elle se crut ruinée. Elle dépensait beaucoup d'argent, sans compter -- elle en dépensait même plus que Terrenoire ne lui en donnait, à des fantaisies coûteuses. Elle était criblée de dettes. Deux fois déjà son mari les avait payées, en lui faisant de douces remontrances. La troisième fois, elle n'avait pas osé les avouer.

Et elle vivait, depuis longtemps, dans des angoisses, recevant en cachette les réclamations des créanciers, leur faisant prendre patience, essayant de les convaincre et de les amener à entendre raison, jusqu'au jour où quelque occasion s'offrirait pour elle de les payer.

Cette occasion, en général, c'était un gain de Terrenoire à la Bourse, ou bien une rentrée sur laquelle on ne comptait plus. Et voilà qu'au lieu d'un succès financier à la Bourse, au lieu d'une rentrée, la Banque Terrenoire, à la suite de ce vol et d'affaires assez mal engagées, était menacée d'une formidable débâcle !

Le soir, comme elle recevait quelques amies qui, à la nouvelle de la catastrophe, étaient venues la consoler, Luversan entra.

Il était étrangement pâle.

Il s'avança lentement vers Mme de Terrenoire qui, tout de suite, à sa vue, comme frappée d'un coup de foudre, était restée épouvantée...

Il s'inclina, correctement, prononça quelques paroles à voix basse, qu'on n'entendit pas, mais qui furent prises pour des compliments de circonstance et se retira auprès de la fenêtre, d'où il ne perdit plus de vue Mme de Terrenoire.

Nous avons raconté quelle fut la scène.

Andréa, subitement, avait compris...

-- Le meurtre ! le vol ! c'est lui qui les a commis !

Telle avait été sa première réflexion. Tout le lui criait, à elle, bien haut, dans l'attitude de Luversan : son air étrange, la pâleur de son visage, la ténacité de son regard fiévreux, je ne sais quoi de résolu et de fatal, tout à la fois, dans sa physionomie.

Quand il partit, sans autre explication, elle ne doutait plus. C'était lui ! ! !...

Le lendemain, eut lieu entre Mussidan et Terrenoire la scène qui eut pour résultat le sauvetage de la banque.

Et ce fut ce jour-là, aussi, que Luversan, se trouvant seul avec Mme de Terrenoire, lui tendit silencieusement un portefeuille gonflé de billets de banque et de titres.

-- Ceci vous appartient, dit-il, je vous le restitue, car cela est à votre mari.

-- Malheureux, qu'avez-vous fait ?

-- J'ai tué, j'ai volé, n'était-ce pas convenu ? Ne l'aviez-vous pas ordonné ? Prenez ce portefeuille et cachez-le ; quelqu'un peut entrer et nous surprendre...

-- Jamais ! vous me faites horreur !...

-- Je m'y attendais, dit-il froidement -- ayant toujours le million du meurtre dans sa main tendue -- je m'y attendais et c'est parce que je crains vos remords que je veux que vous possédiez ce portefeuille.

Elle saisissait le portefeuille, rentrait dans sa chambre, le cachait et tombait demi-morte devant le petit secrétaire où elle venait d'enfouir cette fortune. Luversan l'attendit au salon.

Quand elle rentra, ayant recouvré un peu de force, elle lui dit :

-- Allez ! ne reparaissez plus devant moi !... Laissez-moi toute ma vie pleurer l'abominable crime que vous avez commis.

Il haussa les épaules.

-- Trop tard, dit-il, sombre. Trop tard !

-- Je vous avais dit : Vengez-moi de Guerrier ! Vous avais-je conseillé de voler... d'assassiner ?

-- Vous aviez dit : Êtes-vous capable d'un crime ?

Après un silence, il reprit :

-- En volant, j'ai été amené à tuer... Ce n'est pas ma faute... c'est la fatalité qui l'a voulu... Le meurtre, du reste, vous vengera mieux que le vol... Guerrier est accusé de l'un et de l'autre... Il ne pourra se disculper... C'est pour lui l'échafaud -- ou, sinon l'échafaud, le bagne !... Votre vengeance ne sera-t-elle pas complète ?... C'était auparavant qu'il fallait avoir peur... À présent, je le répète, il est trop tard.

Puis, après un silence, il dit, plus doucement :

-- Qu'avez-vous à redouter, après tout ?... N'avez-vous pas confiance en moi ? Ne vous suis-je pas dévoué jusqu'à la mort ?...

-- Allez, murmura-t-elle d'une voix étouffée, maintenant je ne peux rien dire... Je vois partout du sang ! Revenez plus tard, quand je serai calme...

-- Et vous me retirez tout espoir ?

-- Non. Puisque c'est moi qui ai commandé le crime, eh bien ! je le paierai.

Elle le paya, en effet.

Une sorte de folie des sens l'avait atteinte et elle se jeta dans les bras de Luversan, ne vivant que par lui.

Cet homme la possédait bien tout entière jusqu'à la moindre de ses pensées ; c'était ce qu'il avait rêvé. Ce crime, commis en commun, les enchaînait éternellement.

Peu à peu, Mme de Terrenoire en oubliait l'horreur -- ou bien, si quelques remords traversaient encore la perversité de son esprit, elle les étouffait sous les transports d'amour dont l'accablait Luversan, dans les scènes de passion exaltée, affolée, maladive, auxquelles ils se livraient.

-- Dis-moi tout, faisait-elle à Luversan. Si nous sommes découverts, je veux tout savoir, afin de tout avouer, avec toi...

Et lui, tranquille, comme s'il se fût agi d'une simple aventure et non d'une tragédie sanglante, raconta l'histoire du vol et de l'assassinat, disant de quels moyens il s'était servi pour accomplir son œuvre terrible.

-- Vous vouliez vous venger de Guerrier... Comment faire ? Je pensai, d'abord à séduire sa femme ; mais je réfléchis qu'une jeune mariée, pendant la période de la lune de miel, est une place imprenable. J'appris, à peu près en même temps, que sa femme ne l'aimait pas, que ce mariage n'avait été qu'un mariage d'affaires et que Marie-Louise, depuis un an ou deux passait pour être la maîtresse de monsieur de Terrenoire. On expliquait de la sorte l'avancement rapide qu'avaient obtenu Jean Guerrier et Margival dans les bureaux de la banque.

-- C'est une calomnie, dit Andréa. Si Marie-Louise a un amant, ce n'est pas monsieur de Terrenoire.

-- En êtes-vous sûre ?

-- Oui.

-- Quelle preuve en avez-vous ?

-- Mon mari m'a épousée sans amour. Aujourd'hui il m'aime !

Et comme Luversan faisait un geste de colère :

-- Que vous importe ? Doutez-vous de moi ?

Il se radoucit et reprenant son récit :

-- Quoi qu'il en soit, je l'ai cru, comme tout le monde, et c'est moi qui ai averti Guerrier, par des lettres anonymes, des bruits scandaleux que l'on colportait autour de lui...

-- Quel était votre but ?

-- Ne comprenez-vous pas ? Détruire son bonheur, d'abord ; ensuite m'attaquer à son honneur. Et comment pouvais-je mieux le perdre, cet homme dont vous vouliez vous venger, et que je haïssais, moi, parce qu'un jour vous l'aviez aimé, comment pouvais-je mieux vous venger, enfin, qu'en volant sa caisse et le laissant accuser de ce vol !

« J'appris vite quelles étaient les habitudes de la banque et je sus que lorsque la caisse renfermait une somme considérable, deux gardiens, Béjaud et Brignolet, couchaient auprès, soit dans un cabinet particulier, soit dans la pièce même où se trouve la caisse.

« Il me fallait faire la connaissance de l'un de ces gardiens. Ce fut Brignolet que je choisis ; pourquoi ? parce qu'il avait une femme fort jolie et fort coquette avec laquelle je ne tardai pas à me mettre en relations, et par laquelle je connus vite les secrets de ce ménage. Je pris le faux nom de Parent.

« Bientôt, la vie de Brignolet devint un enfer ; sans cesse sa femme lui réclamait de l'argent, lui faisait honte de la position servile qu'il occupait et dont il ne pouvait sortir.

« Juliette -- c'est le nom de sa femme -- me tenait au courant, sans qu'elle se doutât de l'immense intérêt que j'apportais à ses paroles.

« Il était aux abois et cherchait des expédients. Le pauvre diable aimait passionnément sa femme.

« Quand je devinai que Brignolet était prêt à m'écouter, je ménageai certaines occasions d'entrer en relations avec lui et je fis sa connaissance. Je ne tardai pas à entrer dans sa confiance. Et un jour où je le vis plus triste et plus sombre que jamais, je m'ouvris à lui... J'étais sûr de mon homme ; je n'avais plus d'hésitation à avoir. J'étais sûr qu'il allait m'écouter, et qu'il ne s'effaroucherait pas aux premiers mots... Il m'écouta, en effet, froidement.

-- Que lui disiez-vous ? fit Andréa, haletante.

-- Oh ! deux mots sans grands détails : « Il y aurait un moyen d'être riche, Brignolet, très riche, si vous vouliez... mais pour cela, il faut que vous vouliez, et cette fortune dépend de vous seul !... »

« -- Comment ? répliqua-t-il...

« -- Il y aura, dans trois jours, plus d'un million en or et en billets dans la caisse de monsieur de Terrenoire... Ce million, s'il était à vous, vous ferait heureux jusqu'à la fin de votre vie...

« Il avait une grosse sueur au front, et il s'épongea à plusieurs reprises avec son mouchoir. Il était devenu si pâle, ses yeux étaient si troublés, que je crus qu'il allait se trouver mal. En même temps, il me regardait, avec épouvante.

« Je le laissai revenir à lui, sans le presser, patientant.

« -- Vous voulez vous moquer de moi, dit-il en riant faux... Pour qui me prenez-vous donc ? Cessez cette plaisanterie...

« -- Ce n'est pas une plaisanterie, Brignolet. Demain, je serai ici, à ce café, et vous me direz ce que vous pensez.

« Je partis, voulant le laisser à ses réflexions, à ses tentations. Il rentrait chez lui, et il allait trouver Juliette revêche, avec sa demande incessante : « De l'argent ! »

« Le lendemain, je trouvai Brignolet qui m'attendait. Il m'avait précédé au rendez-vous que je lui avais donné. Et avant même que je lui eusse dit un mot :

« -- J'accepte, fit-il... Je veux en finir !... Quelle sera ma part ?

« -- La moitié.

« -- C'est convenu. Comment nous y prendrons-nous ?

« Je lui expliquai ma pensée. Je lui demandai quelle était la disposition intérieure de la banque. Cette disposition, je la connaissais déjà, mais je désirais être sûrement renseigné. Quand il eut fini de parler, mon plan était conçu.

« -- Béjaud sera-t-il des nôtres ?

« -- Jamais ! Au moindre soupçon, soyez sûr qu'il avertirait monsieur de Terrenoire ou monsieur Jean Guerrier.

« -- Très bien ! Nous nous arrangerons pour que ce soupçon ne lui vienne pas. Depuis combien de temps avez-vous repris votre service de nuit à la caisse ?

« -- Depuis deux jours.

« -- À quand le versement des douze cent mille francs ?

« -- Demain.

« -- De telle sorte que nous n'avons plus que cette nuit pour agir.

« C'est grave. Pouvez-vous me cacher dans la maison de la banque, boulevard Haussmann ?

« -- Ce n'est pas impossible, dit-il. Nous avons en commun, Béjaud et moi, un petit cabinet noir, sous les toits, où nous mettons quelques effets.

« -- Et si Béjaud vient pendant que je serai là ?...

« -- Ma malle est très grande... et contiendrait facilement un homme... Vous vous y cacherez...

« -- Tout est pour le mieux. Je me tiens coi jusqu'au milieu de la nuit. Je me lève, je descends doucement jusqu'à la porte de la banque, au premier étage. Vous m'attendez derrière cette porte et vous m'aidez à faire sauter la serrure. J'entre, et nous allons droit à la caisse.

« Brignolet hocha la tête.

« -- Je vois à tout cela bien des inconvénients, dit-il.

« -- Je prévois vos objections. Il s'agit de Béjaud, n'est-ce pas, qui peut se réveiller et entendre ?...

« -- D'abord...

« -- Eh bien ! il dormira, je vous en réponds, quand vous aurez réussi, en buvant avec lui, à lui jeter dans son verre le contenu de la petite fiole que voici !...

« Et je lui donnai un narcotique puissant.

« -- Réussirez-vous à le lui faire prendre ? Tout est là.

« -- Je le pense. Mais une fois dans le bureau, tout n'est pas fini. Vous n'avez pas le mot de la caisse...

« -- Je vois avec plaisir, monsieur Brignolet, que vous êtes un homme de précaution. En effet, je n'ai pas le mot de la caisse, et je ne l'aurai pas, car il est probable que monsieur de Terrenoire ne vous le confiera, ni à vous, ni à moi. Mais le coffre doit être construit comme tous les autres. Il est scellé au mur et inattaquable par-devant...

« -- Je le crois.

« -- Eh bien, nous défoncerons la muraille et nous l'attaquerons par-derrière... De ce côté-là, avec d'excellents outils, nous rencontrerons moins de résistance.

« -- Et Béjaud ne se réveillera pas ? Ce n'est pas du poison, au moins ?

« -- Tranquillisez-vous, Béjaud ne sera même pas malade.

« -- Je dois vous faire part d'un détail qui a son importance.

« -- Ne me cachez rien. Un rien qu'on oublie peut nous faire échouer au dernier moment.

« -- Il arrive parfois que monsieur Guerrier, à la veille des grands versements, conserve de la besogne pour le soir et passe à travailler une partie de la nuit. En ce cas, que ferions-nous ?

« J'avoue que ce détail, que j'ignorais, et que pourtant j'aurais dû prévoir, m'embarrassa sur le moment. Cela était de nature à faire échouer mon projet. Je dus le modifier.

« Et d'abord, je priai Brignolet de mettre en ma possession, ne fût-ce que pendant un quart d'heure, la clé de l'entrée, qui restait sur la porte tant qu'il y avait du monde dans les bureaux. Ce qu'il fit. C'était une clé ordinaire, et je n'eus pas de peine à trouver sa pareille chez un serrurier.

« De ce côté-là, j'étais tranquille, et, si Guerrier était dans son cabinet, il n'entendrait pas ouvrir ; n'ayant plus besoin de faire sauter la serrure, je ne ferais aucun bruit.

« En m'enquérant des habitudes du caissier, j'appris qu'il fumait beaucoup. Cela me suggéra l'idée de me servir de certains cigares qu'un de mes amis m'avait rapportés de l'Amérique du Sud et qui avaient subi une préparation opiacée. Je remis ces cigares à Brignolet avec ordre de les mélanger à ceux de Guerrier.

« J'étais sûr que, s'il les fumait, il s'endormirait. Et, le caissier endormi, le vol de la caisse devenait une œuvre d'enfant.

Luversan s'arrêta un moment.

Il eut un sourire et reprit :

-- J'arrive à la nuit où je vous vengeai..., dit-il, où, par amour pour vous, je devins un meurtrier, un voleur.

« J'étais monté le soir dans la maison. Brignolet m'avait remis la clé du cabinet noir. Je m'y cachai. Je n'eus pas besoin de me jeter dans la malle, car Béjaud ne vint pas. La nuit s'écoula lentement. Dans la soirée, Brignolet, qui conservait plus de sang-froid que je n'aurais osé l'espérer, monta m'avertir que monsieur Guerrier prenait ses dispositions pour passer une partie de la nuit dans les bureaux.

« -- À-t-il fumé ? demandai-je.

« -- Pas encore.

« Je désespérais de réussir. Tout dépendait de Guerrier. Minuit sonna.

Quelques instants après, on frappait doucement à la porte du cabinet noir et je reconnus la voix de Brignolet qui me disait d'ouvrir.

« -- Messieurs Guerrier et Béjaud sont endormis, dit-il, et sa voix tremblait, cette fois -- les portes sont ouvertes.

« Je descendis. Pour sortir, Brignolet s'était servi de la clé de Jean Guerrier. La mienne ne devait plus nous être utile que pour refermer les portes afin que le vol devînt inexplicable.

« Guerrier dormait !... Je pus m'approcher de lui ; il ne se réveilla pas ; il ne fit pas un mouvement. Cinq ou six bouts de cigares, jetés autour de lui, me prouvaient que mon ami ne m'avait pas trompé sur leur efficacité.

« La caisse était ouverte ! En une seconde, j'eus fait un paquet de tout ce qu'elle contenait. Ce n'est pas très lourd, un million.

« J'avais conseillé à Brignolet de se recoucher auprès de Béjaud et d'attendre patiemment le petit jour. Brignolet s'assit sur son lit. Il paraissait en proie à l'émotion la plus violente.

« J'essayai de le rassurer en lui montrant comme nous avions facilement réussi et je froissais sous ses yeux les papiers satinés de la Banque de France.

« -- Demain, lui dis-je, vous viendrez chez moi et nous partagerons cette fortune.

« L'émotion de Brignolet redoubla. Il était pris de frissons si violents que ses dents claquaient.

« -- Non, non, dit-il, on verra tout de suite que je suis coupable. Je n'aurai jamais la force de nier, d'inventer et de soutenir des histoires...

« En vain, je voulus lui prouver qu'il n'aurait rien à inventer, rien à soutenir ; que ses réponses aux demandes qu'on lui ferait seraient bien simples et qu'il n'aurait qu'à dire :

« -- Je ne sais rien. Je dormais. Je n'ai rien entendu.

« Mais il répétait obstinément :

« -- Non, non, je ne veux pas... j'ai peur de la police... Remettez cet argent dans la caisse...

« -- Vous êtes fou ?... Jamais !...

« Et je voulus partir.

À cet instant de son récit, Luversan s'essuya le front.

Ce qu'il dit ensuite, ce fut d'une voix rauque :

« Il était bien décidé à rentrer en possession de cet argent, car il se jeta devant la porte pour m'empêcher de m'enfuir.

« -- Vous ne vous en irez pas, disait-il en regardant d'un air effaré Béjaud qui dormait, vous ne vous en irez pas ou vous me passerez sur le corps... Heureusement, il n'est pas trop tard... vous êtes là... Allons, hâtez-vous ! décidez-vous ! Monsieur Jean Guerrier peut se réveiller... Nous serions pincés, et ce n'est pas ce que vous cherchez, n'est-ce pas ?

« La colère me montait au cerveau. Je voyais rouge. Cependant, j'eus encore assez d'énergie pour essayer de le convaincre sans me fâcher.

« -- Non, non, non, tu ne passeras pas ! dit-il, élevant la voix au fur et à mesure que moi, au contraire je baissais la mienne. Rends-moi cet argent et disparais, et que je ne te revoie jamais plus, car je ne sais ce que je ferais...

« -- Réfléchissez, Brignolet, à ce que vous perdez. Acceptez-vous ? Oui... Rangez-vous donc, et ne me défendez plus cette porte...

« -- Je refuse. Tu ne partiras pas !...

« -- Place ! une dernière fois, je te l'ordonne !

« -- L'argent ! je veux cet argent !

« J'avais, sans qu'il le vît, tiré de ma poche un poignard que j'y avais mis, à tout hasard, pour me défendre...

« Je me précipitai sur lui et le saisis à la gorge. Il se défendit ; il était robuste, mais l'épouvante lui enlevait la moitié de sa force ; quant à moi, la hâte d'en finir doublait ma vigueur... Je fus bientôt maître de lui...

« -- Choisis, lui dis-je à voix basse, ou tu resteras mon complice ou tu vas mourir...

« Il essaya sans me répondre, de se débarrasser de moi. Alors le poignard que j'avais levé s'abattit. Il s'écroula, sans un cri, en poussant seulement un profond soupir, essaya de se relever, machinalement, en tendant les bras en avant et resta immobile. Il était mort. Je l'avais tué raide.

« J'eus un moment de frayeur... Dans la courte lutte que j'avais eu à soutenir, j'avais repoussé Brignolet sur son lit... C'était là, sur ce lit, qu'il était tombé... Je le tirai fortement par les bras pour le placer de son long sous les draps et les couvertures, afin de faire croire qu'il avait été frappé là, pendant son sommeil. Je regardais Béjaud...

« Il continuait de dormir... Je sortis et passai dans le cabinet de Jean Guerrier. Le caissier, lui aussi, dormait. Je pouvais être tranquille. Toutes mes précautions étaient prises, et rien ne viendrait me trahir.

« Je n'ai plus rien à vous dire, Andréa. Maintenant, vous savez tout !... Vous pouvez me livrer !... Je vous appartiens comme vous m'appartenez !... Je suis un meurtrier et un voleur !... Mais c'est par amour pour vous que j'ai volé et que j'ai tué...

Et après un silence :

-- M'aimez-vous ?

-- Je vous aime ! dit-elle avec une violence farouche.

Luversan occupait jadis un assez joli petit appartement, de ceux qu'on appelle garçonnières -- rue Royale.

Ce fut là, dans les premiers jours, qu'il reçut Mme de Terrenoire ; mais, au fur et à mesure que l'enquête de la police agrandissait son investigation, Luversan comprenait qu'il ne serait en sécurité qu'autant qu'on ne le trouverait plus à son domicile.

Il partit de la rue Royale, un soir, en disant qu'il se rendait à Blois, où il passerait sans doute quelque temps.

Puis il courut les garnis ; tantôt descendant dans les meilleurs hôtels de Paris, tantôt retournant à son ancienne vie de bohème et dégringolant jusqu'aux garnis borgnes du Quartier latin.

Il ne se départit plus de cette bizarre conduite qui lui donnait, à ce qu'il croyait, la sécurité, surtout quand il remarqua qu'il était suivi depuis quelques jours par deux singuliers personnages dont les allures lui paraissaient suspectes.

Pourquoi le filait-on ? qu'avait-on pu découvrir ?

Il n'avait commis aucune imprudence pouvant laisser prise aux soupçons. Il avait eu Juliette Brignolet quelques jours pour sa maîtresse -- caprice peu fait pour le distraire de sa passion pour Mme de Terrenoire.

Il avait fini par s'en débarrasser...

Mais ne craignait rien de Juliette...

Il n'avait eu garde de lui confier ses projets sur la caisse de M. de Terrenoire, elle ne pouvait donc le livrer.

Dans ses fuites d'hôtel en hôtel, Mme de Terrenoire le suivait ; cette vie de terreurs continuelles, de continuelles angoisses, en l'énervant, doublait pour ainsi dire les voluptés criminelles qu'elle éprouvait à se retrouver auprès de Luversan.

Habituée à tous les raffinements que donne la richesse, elle ressentait une curiosité malsaine à passer quelques heures de sa vie -- heures remplies d'amour et de baisers -- dans ces maisons garnies où s'abritaient, en tout temps, les amours banales des étudiants et des grisettes.

Après avoir quitté le garni de la place Dauphine, après être resté quelques jours dans un hôtel de la rue de l'Odéon et quelques autres dans la maison de la rue Monsieur-le-Prince, Luversan était allé, pour éviter la curiosité gênante de Tristot et Pivolot, se réfugier rue Saint-Jacques, dans une maison meublée d'assez triste apparence.

C'était là qu'il avait donné rendez-vous à Mme de Terrenoire.

Depuis qu'elle était sa maîtresse, il n'avait eu, en somme, que d'assez rares moments à passer avec elle ; Andréa était obligée pour ne pas être soupçonnée, à d'incessantes précautions et jamais elle n'avait accordé à Luversan, qui la réclamait avec les instances de la passion partagée, une nuit tout entière. Une nuit d'amour, pendant laquelle il aurait été tout à Andréa, jusqu'au lendemain -- pendant laquelle elle aurait été tout à lui !

Elle le lui avait promis, à la première occasion. Cette occasion se présenta plus tôt qu'elle ne pensait.

M. de Terrenoire fut obligé de s'absenter pendant plusieurs jours pour un court voyage en Allemagne.

C'était l'été ; Mme de Terrenoire témoigna le désir d'aller passer ces quelques jours à la campagne, dans une maison que son mari venait de faire construire et meubler aux environs de Vernon.

Elle y envoya donc son domestique, afin de partir seule avec sa fille. De telle sorte qu'elle se trouva libre, sinon pour une nuit entière, au moins pour une partie.

Elle était sortie vers neuf heures sous prétexte d'une soirée chez une amie. Et elle était allée droit rue Saint-Jacques.

Luversan l'y attendait, dans la rue même. Ils montèrent aussitôt, sans prononcer une parole, s'enfermèrent à double tour et tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

Il était minuit ; peu à peu les locataires, filles et garçons, étaient rentrés à l'hôtel ; coup sur coup, la porte du corridor s'était ouverte, puis fermée avec un bruit retentissant après des coups de sonnette à réveiller un mort.

Depuis quelques minutes, l'hôtel était devenu plus tranquille.

Comme il faisait très chaud, Luversan et Andréa avaient laissé entrouverte la fenêtre de la chambre, sur la rue.

À voix basse, les deux amants causaient. Ils osaient faire des projets d'avenir.

-- Nous courons trop de dangers, disait Luversan, à rester à Paris. La terre ne nous appartient-elle pas ? N'y pouvons-nous trouver, à deux mille lieues d'ici, s'il le faut, un asile où il nous sera permis de nous aimer sans redouter les comptes à rendre à la justice.

-- Partir ? Partir avec toi !

-- Que veux-tu dire ?

Elle ne s'expliqua point. Elle n'osait pas dire à cet assassin qui la subjuguait : « Partir avec toi, c'est me livrer pieds et poings liés à tes fantaisies sanglantes. Quand tu auras assez de moi, je sais trop bien ce dont tu serais capable pour que mon horrible secret ne sorte jamais de ma bouche. »

Lui ne comprenait pas.

-- Est-ce pour ta fille que tu ne voudrais pas me suivre ?

Sa fille ! Qu'il y avait longtemps qu'elle ne l'embrassait plus comme autrefois ! Devant cette candide enfant, elle rougissait de honte d'être tombée au dernier échelon du vice et de l'infamie.

-- Eh bien oui, dit-elle, je voudrais assurer le bonheur de Diane. Son mariage est retardé par...

Elle ne savait comment dire.

-- Par notre crime, n'hésita pas Luversan.

Elle trembla : ainsi donc, elle était la complice de cet homme. N'avait-elle pas provoqué le meurtre pour assouvir une basse vengeance ?

-- Son père s'en chargera.

-- Ma fuite rendrait ce mariage impossible.

-- Et cependant, il faut fuir, et à tout prix, déclara Luversan. Divers indices m'ont révélé que j'étais surveillé. Je puis être arrêté d'un moment à l'autre. Je réponds de moi ; mais je ne réponds pas de vous. Les femmes sont sujettes aux remords. Quand la peur de l'Éternité les assaille, elles parlent... elles disent tout.

Elle se révolta à cette idée.

-- Alors, ce n'est donc point par amour que tu veux m'enlever, mais par peur ? Je te croyais moins pusillanime.

Luversan se redressa.

-- Écoute, Andréa, dit-il, et ne m'insulte pas.

Sa voix était vibrante. Il ne songeait même plus qu'il pouvait se trahir si, par hasard, quelqu'un écoutait dans la chambre voisine séparée de la leur par une mince cloison.

-- Rester à Paris, continua-t-il, c'est notre perte à tous deux. Et puis, à la forte somme que je t'ai confiée en dépôt viendra s'adjoindre un million tout rond qui m'est promis à bref délai.

-- Par qui ?

-- Peu t'importe, pourvu qu'il vienne.

-- Sera-ce à un nouveau forfait que tu devras cette fortune ?

Il hésita à répondre, mais songeant qu'il n'avait aucun intérêt à révéler ses sinistres projets sur William Farney :

-- Non, répondit-il.

-- Un vol, peut-être ?

-- Oui.

Elle détourna la tête. Ne savait-elle donc pas que l'homme, une fois lancé sur la pente du crime, doit rouler jusqu'au fond du gouffre, qu'il n'y a plus pour lui de repos jusqu'à ce qu'il soit perdu tout à fait !

Soudain, ils entendirent le bruit que fait, sur le trottoir, la marche d'une petite troupe de cinq ou six personnes arrivant ensemble. Cette petite troupe parut s'arrêter devant l'hôtel. Personne ne parlait.

Quelqu'un sonna vigoureusement, le concierge étant endormi, on sonna derechef et l'on secoua la porte. On entendit le bruit du cordon et du ressort qui s'ouvrait.

Luversan, pris d'un pressentiment bizarre, s'était précipité vers une fenêtre et penché sur la rue. Il ne vit que des hommes, qui s'engouffraient dans le couloir. Il fronça le sourcil... Il devinait un danger et tout de suite il en avertit Mme de Terrenoire...

Celle-ci était couchée, dans le lit, déshabillée. Elle se mit à rire.

-- Tu as peur ? dit-elle.

-- Je te prie de croire que c'est pour toi que je crains, non pour moi.

On montait l'escalier, lentement. La chambre où ils étaient se trouvait au troisième étage.

Les hommes s'arrêtèrent au premier et heurtèrent une porte. Une voix vigoureuse cria, sur un ton insolent :

-- Allons, ouvrez, et plus vite que ça, s'il vous plaît !

-- Ce n'est pas à moi qu'on en veut, murmura Luversan, rassuré.

Et il écouta toujours, tout en s'habillant et en conseillant à Mme de Terrenoire de s'habiller aussi pour être prêts à tout événement.

-- Bast ! fit-elle, j'ai encore une heure devant moi avant de rentrer rue de Chanaleilles. Inutile de me presser.

Et elle resta au lit.

Il y avait comme des cris, des pleurs, des larmes, des bousculades au premier étage.

-- Qu'est-ce que cela signifie ? murmurait Luversan.

C'étaient des cris de femmes surtout que l'on percevait, des plaintes, des reproches, des protestations. Puis, des courses précipitées dans l'escalier jusqu'au fond du corridor qui restait fermé et où tout cela semblait se masser et attendre.

Cela dura une demi-heure. Puis les hommes montèrent au deuxième étage. Et les mêmes scènes recommencèrent. Cette fois, les pleurs et les cris paraissaient plus distincts. Et Luversan, comprenant, devint très pâle et ne put retenir une exclamation de terreur.

-- Qu'avez-vous donc ? demanda Mme de Terrenoire, qui ne put s'empêcher, devant ce qu'elle prenait pour de la pusillanimité, d'avoir un geste d'impatience.

-- Ce que j'ai ? Prêtez l'oreille ! Vous n'entendez pas ? Vous ne devinez pas ce qui se passe là, auprès de nous ?

-- Non, je ne sais... Une querelle d'amoureux ?... Eh bien ! n'y sommes-nous pas un peu habitués, et pareilles scènes ne se renouvellent-elles pas toutes les nuits ?

-- Il s'agit bien de cela !

Et il paraissait en proie à la plus grande agitation.

-- Enfin, parlez ! ! !

Il dit, avec effort :

-- La police fait dans l'hôtel une descente de garni !...

Mme de Terrenoire eut l'air surpris.

Évidemment, l'expression dont venait de se servir Luversan ne signifiait rien pour elle.

Il fallut qu'il la lui expliquât.

Mme de Terrenoire avait perdu son air de fanfaronnade et ne songeait plus à rire. Toute pâle, à genoux sur le lit, elle écoutait, à son tour, les bruits d'en bas, retenant sa respiration, et entendant le battement sourd et précipité de son cœur.

-- Est-ce qu'ils viendront ? interrogea-t-elle, haletante.

-- Peut-être.

-- Et s'ils viennent, que faire ?

-- S'ils viennent, nous sommes perdus.

-- Mais peuvent-ils donc me prendre pour une fille ?

-- Est-ce qu'ils savent ?

-- Je me défendrai... je leur parlerai...

-- Rien ne fera. Ils n'écoutent pas les protestations. Chacune de celles qu'ils enlèvent pleure et éclate en reproches, en récriminations, inutile ! C'est au dépôt que l'on donne des explications, quand ce n'est pas à Saint-Lazare...

-- Le dépôt ! Saint-Lazare ! ! ! dit-elle, frémissante.

La situation lui apparaissait maintenant dans toute son horreur !...

-- Ah ! non, non, cela ne peut pas être ! dit-elle... Ils verront bien qu'ils se trompent !...

-- Ils ne verront rien !... Toutes prétendent que l'on se trompe, et qu'elles sont honnêtes et vivent de leur travail... Ils ne les croient jamais !...

-- C'est horrible !... Je ne puis pas, cependant, leur dire qui je suis !

-- Ce serait le seul moyen.

-- Mais c'est le déshonneur !...

-- C'est vrai... Tout plutôt que d'en arriver à pareille extrémité... Habillez-vous vite, Andréa ! Je les entends au second étage... Dans un instant, ils seront ici... Il ne faut point qu'on nous y trouve...

-- Qu'allons-nous tenter ?

-- Nous allons essayer de nous sauver, de nous cacher... Vous êtes prête... suivez-moi... Donnez-moi votre main, afin de ne pas trébucher, car l'escalier est noir... le corridor n'est pas éclairé. Montons à l'étage supérieur...

Ils se hâtaient, cherchant à mettre le plus d'espace possible entre eux et la police.

Au quatrième, blottis l'un contre l'autre dans un coin obscur, ils écoutaient.

Les agents des mœurs en avaient fini maintenant avec le deuxième étage et s'en venaient au troisième et arrivaient devant la porte de la chambre que venaient de quitter Mme de Terrenoire et Luversan et que celui-ci avait laissée ouverte, dans la précipitation qu'il avait mis à s'enfuir.

Ils avaient poussé la porte et étaient entrés dans la chambre où tout, depuis le lit défait jusqu'à des vêtements traînant sur des meubles, attestait la présence des amants.

-- Hé ! hé ! dit l'un en riant, le nid est vide ; les oiseaux sont envolés...

-- Oh ! fit un autre, nous les retrouverons... Ils ne peuvent être loin... ils ont dû grimper au quatrième...

Mme de Terrenoire s'affaissa dans les bras de Luversan ; ses dents claquaient.

Luversan, le front mouillé de sueur, crispait les poings. Et, dans ses yeux, passaient de sanglantes lueurs, comme à cette minute maudite où il avait assassiné Brignolet.

La maison n'avait bien que quatre étages, mais un petit escalier conduisait, au bout du corridor pavé de briques, à un grenier où le gérant de l'hôtel mettait des malles. C'était la dernière ressource des deux amants.

Quand ils devinèrent que la visite du troisième étage était terminée, ils grimpèrent au grenier. Luversan souleva quelques malles, en fit une pile dans un coin, et derrière ce rempart improvisé attira sa maîtresse. C'était leur dernière ressource.

Mme de Terrenoire était demi-morte de frayeur.

Machinalement, Luversan avait tiré de sa poche un couteau-poignard et l'avait ouvert, prêt à tout.

Et Andréa, épouvantée, le suppliait :

-- Je t'en prie, disait-elle, tu vas nous perdre... Jette cette arme... S'il y a, comme tu le crois, un commissaire de police avec les agents des mœurs, peut-être entendra-t-il raison.

Il ferma son couteau, mais sa respiration oppressée disait son émotion et sa colère.

La visite du quatrième étage était faite. On entendit la voix de l'agent qui avait parlé le premier : « Et nos tourtereaux ? »

Deux ou trois agents répondirent par un éclat de rire.

-- Est-ce qu'ils seraient au grenier ?

-- Cependant, s'ils se cachent, c'est qu'ils pourraient bien avoir quelque peccadille sur la conscience...

-- Au fait ! cela ne nous coûte pas de grimper là-haut...

Et ils montèrent. Cinq minutes leur suffirent pour trouver Mme de Terrenoire et Luversan. Celui-ci s'était jeté devant sa maîtresse, en voyant les agents.

-- Que voulez-vous ? dit-il. Que demandez-vous ?...

Les agents se mirent à rire. Pourtant, ce fut avec une certaine politesse qu'ils répondirent :

-- Ce n'est pas vous que nous cherchons, monsieur, mais la personne qui vous accompagne, que nous apercevons derrière vous, et qui serait bien aimable si elle consentait à nous suivre sans résistance, afin de nous empêcher d'employer la force.

-- Madame n'est pas ce que vous croyez...

-- Parbleu ! Est-ce que nous ne le savons pas... Voilà la dixième fois, depuis une demi-heure, que nous entendons cette phrase.

Les agents riaient de nouveau. Un homme âgé s'avança.

Il portait une ceinture tricolore sous sa redingote. C'était le commissaire du quartier.

Il dit, impatienté :

-- Finissons-en ; nous n'avons pas le temps de passer la nuit en conversations...

Deux agents écartèrent Luversan avec violence.

Et comme un de ceux qui étaient là tenait une bougie allumée au-dessus de sa tête, la lumière éclaira Mme de Terrenoire, bouleversée par la terreur. La malheureuse était affaissée, sans force, presque sans connaissance. Elle cachait, d'un geste machinal, son visage dans ses mains.

-- Allons ! pas de comédie, s'il vous plaît ! fit un agent.

Elle regarda Luversan, désespérée... mais ne put faire un mouvement... Elle eut un sanglot nerveux, une sorte de cri de colère et de terreur... Luversan sentait que toute prudence allait lui échapper... Il avait pris un des policiers par les bras et d'un vigoureux effort l'avait jeté contre des malles. Il était tombé en jurant.

-- Eh bien ce ne sera pas la fille seulement qu'on emmènera, dit le commissaire, vous ligoterez l'homme aussi. Ça lui apprendra à se mêler de ce qui ne le regarde pas.

-- Ne me touchez pas, râla Luversan.

Il allait se servir de son poignard... oubliant toute prudence... quand, soudain, Mme de Terrenoire se précipita devant lui, échevelée, blême :

-- C'est vous qui êtes le commissaire de police ? dit-elle, en s'adressant au vieillard.

-- C'est moi !

-- Ordonnez à ces hommes de ne pas me toucher... Je vais vous dire mon nom...

-- Que m'importe votre nom... Demain, on vous interrogera...

-- Il importe. Vous vous méprenez sur mon compte... Regardez-moi donc de plus près ! Est-ce que j'ai l'air d'une de ces filles que vous cherchez ?...

Le commissaire de police eut un sourire sceptique.

Il y eut, dans l'attitude de Mme de Terrenoire, un désespoir si profond, si près de la folie que le commissaire en fut frappé.

-- Monsieur, dit-elle, veuillez m'écouter, je vous en supplie... et avoir pitié de moi... J'ai assez honte de me trouver ici, en pareille situation, sans que vous rendiez mon déshonneur public...

Le magistrat fit un signe à ses agents. Ils s'éloignèrent à contrecœur.

-- Parlez, madame, disait le commissaire.

-- Je voudrais bien ne pas vous dire mon nom, murmura la malheureuse affolée. Est-ce possible ?... Vous devez voir, à la façon dont je vous parle, que je ne suis pas une femme pareille à celles que vous êtes venu chercher ?... Cela ne vous suffit-il point ?

Certes, cela pouvait suffire, en effet. Le commissaire de police pouvait passer outre, ne plus s'occuper d'elle et partir ? Cependant, il insista.

-- Nous sommes seuls, dit-il ; votre amant et moi, nous pouvons seuls vous entendre... Quel est votre nom ? Qui peut vous réclamer, qui peut répondre de vous ?

Son nom ! Elle allait livrer son nom à cette ignominie ! Il le fallait !... Ou une honte plus grande encore, le dépôt !... Saint-Lazare ! l'attendait. D'une voix étranglée, elle murmura :

-- Je suis madame de Terrenoire...

Le commissaire de police fit un geste de surprise.

-- Madame de Terrenoire !... dit-il, la femme du banquier du boulevard Haussmann ?

-- Oui.

Et Luversan la reçut dans ses bras, à demi morte. Le commissaire de police la regardait, en réfléchissant.

Le crime du boulevard Haussmann avait fait trop de bruit pour qu'il n'en connût pas les détails ; le mystère dont ce crime était entouré, malgré l'arrestation de Jean Guerrier, était trop impénétrable pour n'avoir point excité sa curiosité.

La présence de Mme de Terrenoire dans cet hôtel, avec un amant, lui parut bizarre, inexplicable.

« Cette femme ne ment point, se disait-il, j'en suis sûr. Du reste, je peux également m'en assurer... »

Et, se tournant vers Luversan :

-- Monsieur, j'ai également besoin de savoir votre nom...

-- Mais, monsieur, pourquoi, s'il vous plaît, et de quel droit ?

-- Je ne veux pas vous donner d'explications... Si vous refusez, j'envoie Madame au dépôt...

Luversan fit un pas vers le commissaire, comme s'il eût voulu l'étrangler... Un regard de sa maîtresse le contint.

-- Je porterai plainte contre vous, monsieur, dit-il, je vous en préviens... Et je saurai si vos fonctions vous permettent...

-- À votre aise. Répondez-moi, je vous prie. Votre nom ?

Luversan hésita. Donnerait-il son vrai nom ? Mais il s'était inscrit, sur le registre de l'hôtel, sous celui de Pierre Laugevin, professeur : c'était ce nom qu'il fallait donner... Ce fut celui que le commissaire inscrivit sur son carnet, à côté de celui de Mme de Terrenoire...

Et, en regard du nom de Pierre Laugevin, le magistrat inscrivit, en quelques coups de crayon, le signalement de Luversan.

-- Vous demeurez ici ? Vous êtes professeur ?

-- Oui, répondit Luversan aux deux questions.

Le commissaire n'avait pas besoin provisoirement d'en apprendre davantage. Il remit son carnet dans sa poche.

-- Vous êtes libre, dit-il à Mme de Terrenoire. Vous pourrez partir quand vous voudrez.

Elle respira, puis, sans dire un mot, elle regagna sa chambre, suivie par Luversan.

Le magistrat fit signe à un agent d'approcher :

-- Cette femme va regagner son domicile, vous la filerez et vous vous assurerez de son identité... Elle prétend se nommer madame de Terrenoire et être la femme du banquier du boulevard Haussmann... Allez, je vous attendrai à neuf heures, à mon bureau.

À neuf heures du matin, l'agent était au commissariat de police.

-- Cette femme ne vous a pas trompé, dit-il.

Sur-le-champ, le commissaire fit un rapport qu'il adressa à la préfecture -- à tout hasard -- pour informer ses chefs de cette aventure.

Troisième épisode
XLIII

-- À samedi, avait dit Laroque à Luversan.

C'était seulement le soir de ce jour qu'il attendait Luversan. Il s'était excusé de l'heure étrange -- neuf heures -- qu'il avait donné à ce rendez-vous en lui disant qu'il serait pris toute la journée par quelques visites à des amis de Versailles et qu'il ne rentrerait à Ville-d'Avray qu'à la nuit tombante.

La mère Dondaine lui servit à dîner -- il la congédia quand la table fut desservie et se mit à sa fenêtre, attendant l'arrivée du boursier.

Celui-ci ne se fit pas attendre.

À neuf heures, il descendit à la gare, du train de Paris.

Nous le suivrons, cet homme, qui se trouvait ainsi, après douze ans, refaire le trajet qu'il avait fait une fois pour commettre un crime horrible, non expié.

Il était très agité, en mettant le pied sur le quai. Instinctivement, il jeta un coup d'œil sur ceux qui descendaient comme lui. Par hasard, il ne vit personne de connaissance.

Il respira. Il se sentait soulagé ! Pourquoi ? Il ne savait. Il aimait mieux être seul sans doute. Il ne voulait pas être vu. Il se rappelait les dernières paroles de William Farney :

-- La rue de Paris !... Tout au bout... La maison Larouette...

Ah ! comme il savait où elle était, cette rue !... Et comme il la voyait, cette maison... là-bas... isolée dans les arbres.

De la sueur lui coulait du front.

Il ne demanda pas son chemin... Il le connaissait, ce chemin...

Il eût vécu mille ans qu'il s'en serait souvenu.

Il alla très vite d'abord, en croyant que l'énergie physique abattrait son émotion, aurait raison de sa faiblesse. Mais, quand il approcha, il fut obligé de s'arrêter, de s'appuyer contre un mur, et il resta là longtemps, sans souffle, les tempes battant avec une force inouïe. Enfin, il fallait se décider. Il se remit en marche. Aux arbres qui entouraient la maison, il s'arrêta encore.

Laroque l'avait vu, dans la nuit, et comme ses yeux peu à peu s'étaient habitués à l'obscurité, il avait surpris les hésitations étranges de Luversan... et il avait remarqué qu'à différentes reprises, il s'était essuyé le front...

Lorsque Luversan sonna, Roger descendit et, ouvrant la porte :

-- Excusez-moi, dit-il, je n'ai pas encore de domestiques... C'est une vieille femme, la mère Dondaine, qui fait mon ménage... en attendant que je trouve une cuisinière et un valet de chambre...

Et il tendit la main à Luversan.

Une lampe, suspendue dans l'antichambre où ils étaient, les éclairait. Laroque put voir combien le misérable était pâle et bouleversé. Luversan prit en tremblant la main qu'on lui tendait ; mais quand Roger prononça le nom bizarre et caractéristique de la mère Dondaine, il tressaillit si violemment que le faux Américain demanda :

-- Qu'avez-vous ? Êtes-vous souffrant ?

C'est que Larouette l'avait eu aussi autrefois à son service, cette mère Dondaine ; on le lui avait dit lorsqu'il avait préparé son crime...

William Farney vivait isolé, comme jadis Larouette...

Quelle étrange ressemblance dans les deux situations, et comme tout cela était bien fait pour le bouleverser !...

-- Non, j'ai marché vite, voilà tout ! balbutia-t-il.

Laroque monta l'escalier, le précédant.

-- Je vous montre le chemin, dit-il. Excusez-moi, n'est-ce pas, de la simplicité avec laquelle je vous reçois... Je suis un vieux garçon et, par-dessus le marché, américain. Qui dit américain dit original... Et qui dit vieux garçon dit vieux maniaque... Est-ce bien cela ?

Luversan esquissa un sourire... mais il ne put faire qu'une grimace... ses terreurs n'avaient point cessé...

Cette épouvante était plus forte que toutes ses résolutions, que l'appel suprême qu'il faisait à son énergie !...

Quand il entra dans la chambre que nous avons décrite, la chambre de Laroque, il eut un geste de recul... d'horreur... Il revoyait tout ce qu'il avait déjà vu... la table au milieu... et, là-bas, le bureau-secrétaire. Larouette seul manquait !... Fasciné, terrifié, il restait là, la bouche entrouverte, la respiration oppressée.

-- Il paraît, d'après la mère Dondaine, que Larouette a été attaqué par-derrière lorsqu'il était assis à ce secrétaire que vous voyez là-bas contre le mur. Il a été surpris et n'a pu se défendre... La table était renversée et le cadavre à l'endroit où vous êtes, tenez, lorsque la mère Dondaine est entrée le matin pour faire le ménage...

Luversan se retira brusquement comme s'il avait marché sur un fer rouge.

Machinalement, il regarda, à ses pieds, le plancher : il croyait voir du sang -- et même l'hallucination fut si intense et complète qu'il bégaya, montrant les planches auprès de la table :

-- Du sang !... du sang !...

-- Non ! fit Laroque en riant. Il n'y en a point... J'ai regardé... Je le regrette pour ma part... C'est la mère Dondaine, avec ses manies de propreté, qui a lavé la place. Mais asseyez-vous donc, mon cher Luversan, vous restez là, debout et vous paraissez gêné... Est-ce le logis ?

Le boursier retrouva un peu son sang-froid.

-- Non, dit-il, pourtant, j'avoue que je suis un peu ému...

-- Pourquoi ? L'histoire de Larouette peut-être ?

-- Oh ! le pouvez-vous croire ?... Je ne suis pas timide... Si vous me voyez ému, c'est que, de ce que vous allez me dire, dépend ma fortune, la réalisation d'espérances longtemps caressées, déçues toujours faute... du nerf de la guerre.

William Farney s'était assis à son secrétaire. Il se gratta le front, en se tournant vers Luversan :

-- Oui, c'est une bonne affaire, je le sais bien, c'est une très bonne affaire... Et je suis très chagriné, croyez-le bien, on ne peut plus chagriné !...

-- Quoi ! vous refusez ?...

-- Non, je n'ai pas dit cela... Je ne refuse pas absolument !... Non... même j'étais sur le point d'accepter... Il nous faut, n'est-ce pas, un million... Eh bien, la preuve que j'étais sur le point d'accepter, c'est que, hier, je suis allé à Paris pour le chercher ce million... J'en ai une partie ici, en excellentes valeurs... mais, tout en m'adressant à mes banquiers, qui sont en même temps mes amis -- et qui n'ignorent pas que je suis fort expérimenté en affaires financières -- je n'ai pu leur cacher, grâce à leurs instances, à quel emploi je destinais l'importante somme que je retirais de leur coffre-fort. Ils m'ont bel et bien convaincu que je faisais, en m'associant dans une entreprise de cette nature, la plus grande sottise.

La proie échappait à Luversan. Le misérable essaya de la rattraper, et, rejetant tout remords, toute terreur de se retrouver solliciteur, dans cette maison où il avait triomphé revolver en main, la nuit du 24 juillet 1872, il eut recours aux artifices de son bagout d'escroc.

-- Ces banquiers dont vous me parlez, s'écria-t-il, doivent avoir quelque affaire aléatoire à vous proposer et c'est la raison qui les pousse à vous mettre en défiance au sujet d'une combinaison que je les mets au défi de démolir par des arguments sérieux. J'aurais voulu me trouver là quand ils vous ont tenu ce beau langage. Je leur aurais dit : « Mais, intrigants que vous êtes, vous... »

-- Ce n'eût pas été poli, observa Farney avec un sourire caustique.

-- De la politesse avec les banquiers ! On dit que les manieurs d'argent sont retors en Amérique, mais ce sont des dupes, à côté de nos princes, petits ou grands, de la finance. Prenons un exemple récent : ne croyez-vous*, *pas, comme moi, que ce Terrenoire, chez qui nous nous sommes rencontrés, en soirée japonaise, rue de Chanaleilles, s'est volé lui-même avec la complicité de son caissier ?... Cela se découvrira certainement à l'enquête. Mais, revenons à vos banquiers, dont je ne vous demande pas les noms.

-- Monsieur de Terrenoire est étranger à ces conseils, se hâta de dire le faux Américain.

-- Ah ! fit Luversan avec un soupir rassuré.

Et Laroque pensait : « Pour que cet homme me parle ainsi de l'assassinat de Brignolet, pour qu'il m'affirme la culpabilité de mon pauvre Guerrier, il faut qu'il en sache long sur ce crime ! »

-- Et qu'auriez-vous dit, à mes banquiers ? demanda-t-il. Achevez.

-- Qu'une loi n'a pas d'effet rétroactif et que si, d'un jour à l'autre, il plaisait à nos gouvernants, par un caprice de législateurs, de supprimer notre industrie, ils nous devraient des compensations, comme aux gens dont on exproprie les biens par raison d'utilité publique.

-- Vous m'en direz tant ! s'écria Farney, feignant d'être convaincu. Il y a là trois à quatre cent mille francs que je vous destinais... Oui, je vous le jure... Demain, après-demain, j'aurais bien trouvé le reste... ou je vous aurais donné les chèques...

Luversan restait les yeux rivés à ce secrétaire..., à cet amas de billets, d'actions, d'obligations... une fortune... Et de nouveau, sur son front, de grosses gouttes de sueur perlaient... ses mains s'avançaient avidement, et il avait beaucoup de peine à les retenir.

Laroque l'observait froidement.

Ce soir-là, Roger, malgré les prières, et les supplications de Luversan, ne voulut pas s'engager définitivement. Il continua d'hésiter, puis, fléchissant à la fin :

-- Eh bien, je vous donne rendez-vous lundi à la même heure... Le matin, j'aurai vu mes amis.

Luversan fit un geste de désespoir et de découragement.

-- Oui, vous voulez dire qu'ils ne pourront que répéter leurs conseils...

-- Peut-être bien. Enfin, je pèserai leurs raisons... Je verrai... Ayez bon courage...

-- À lundi ! fit Luversan, un peu remis.

De la fenêtre, Laroque le regardait s'en aller chancelant.

« C'est lui, se disait-il. Après cette émotion, cette horreur, je n'en puis plus douter. Lundi, il se trahira. »

Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, il fit passer une dépêche à Luversan, à Paris.

Le télégramme disait : « Impossible. Tous mes regrets. Ne venez pas au rendez-vous, ce serait inutile. Vous ne m'y trouveriez pas. »

Et, en remettant la dépêche, Laroque se disait encore :

« Si je me suis trompé, Luversan ne viendra pas... Si Luversan est l'assassin de Larouette, le sang attire le sang, il viendra. »

Il prit le train de Paris et courut chez Tristot et Pivolot.

-- J'aurai besoin de vous, demain, leur annonça-t-il.

-- Pourquoi pas aujourd'hui même ? Avez-vous du nouveau ?

-- Et vous ?

-- Parlez d'abord.

-- Non, je vous écoute.

-- Il y a, dit Tristot, que nous tenions l'oiseau et que...

-- L'oiseau a disparu, acheva Pivolot.

-- Vous le prendrez au gîte, la nuit, comme tous les carnassiers.

-- Nous en acceptons l'augure. Serait-ce cette nuit même ?

-- Non. Mais inutile de m'interroger ; je ne vous dirai rien. Demain soir, vous saurez tout.

-- Demain soir ? répétèrent en chœur les deux policiers.

-- Oui. Tenez-vous ici en permanence. Je vous apporterai de quoi surprendre le commissaire Lacroix et le juge d'instruction de Lignerolles.

-- Vous savez bien que la magistrature ne s'émeut pas si facilement.

-- Excepté quand on lui met le nez dans ses erreurs.

-- Nous apporterez-vous l'assassin de Larouette et l'assassin de Brignolet ?

-- Peut-être. À demain, vers deux heures de l'après-midi.

XLIV

Mais Laroque avait trop présumé de ses forces. Depuis bientôt cinq jours qu'il vivait séparé de sa fille, tout entier aux souvenirs du passé et à la poursuite du but suprême, une fièvre intense s'était emparée de lui. Tout autre à sa place fût tombé, anéanti par l'excès du mal. Roger ne prenait pas le temps de s'écouter. Si, par hasard, il se fût regardé dans la glace, il eût été effrayé du changement qui s'était fait dans ses traits. Les battements précipités de son cœur, il les attribuait à l'émotion due à ces longues conférences avec le misérable dont il aurait pu, la veille, arracher les aveux par la force.

Toutefois, en reprenant le train pour Maison-Blanche, il fut pris d'une telle faiblesse générale qu'il s'affala, à demi évanoui, dans son compartiment. Un heureux hasard lui avait donné pour unique compagnon de voyage un médecin de Sceaux, le docteur Lagache, qui se rendait tout justement à Méridon, sur l'appel de Raymond, pour donner ses soins à Mme de Noirville, atteinte d'une anémie chronique.

-- Vous souffrez, monsieur ! demanda le docteur à Roger.

-- Oh ! oui, murmura celui-ci.

-- Je suis médecin. Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil ?

-- Volontiers, monsieur. Je ne veux pas être malade, je n'en ai pas le temps. Ce serait épouvantable.

-- Depuis combien de temps souffrez-vous ? demanda le médecin.

-- Mais... je ne sais... depuis aujourd'hui.

-- En arrivant chez vous mettez-vous au lit. La soirée ne se passera pas sans que je vienne prendre de vos nouvelles, en sortant de Méridon.

-- Madame de Noirville serait-elle en danger ? demanda Roger.

-- Je ne sais encore. Vous la connaissez ?

-- Un peu.

Il dit ces deux mots en poussant un soupir. Déjà, le délire s'emparait de lui.

-- Docteur, s'écria-t-il, sauvez-moi !...

-- Mais vous n'êtes pas en danger, vous, monsieur. Un traitement énergique peut vous remettre debout en deux ou trois semaines tout au plus.

-- Vous dites ?

-- Quinze jours... tout au moins.

-- Alors, je suis perdu !

Le docteur avait reconnu les symptômes de la fièvre typhoïde.

-- Ce ne sera rien, vous dis-je.

À la station de Saint-Rémy, le docteur, aidé des employés, porta le voyageur dans sa voiture. Suzanne se montra vaillante ; elle renferma sa douleur en elle-même, fit promettre au médecin d'accourir sans retard au chevet du malade.

Vingt minutes après, Roger Laroque revenait à lui, étendu sur son lit ; Suzanne le veillait. Les tempes lui battaient un peu moins fort. Il y avait accalmie dans la fièvre.

-- Chère enfant ! dit-il.

Mais, aussitôt, le souvenir lui revint.

-- Si tu savais ! s'écria-t-il en pleurant. J'ai rendez-vous, demain, avec... avec l'assassin de Larouette.

Suzanne crut qu'il délirait de nouveau. Elle l'embrassa.

-- Calme-toi, père. Le médecin va venir... tout à l'heure. Il m'a juré que ce n'était qu'une indisposition.

-- Mais je suis calme, très calme. Je me sens même beaucoup mieux. Donne-moi à boire !

-- Non, père. Le médecin l'a défendu.

-- À boire, te dis-je. Mais j'ai du feu dans la gorge. À boire !

Elle lui tendit une tasse de tisane chaude.

-- Pas cela ! s'écria-t-il.

Et, se jetant à bas du lit, il courut prendre, sur une cheminée, une carafe pleine d'eau, la vida presque d'un trait, malgré les supplications de Suzanne.

La fraîcheur de l'eau l'avait soulagé pour un instant. Il chargea Suzanne de guetter l'arrivée du docteur.

-- Oui, père.

Elle se retira sans lui demander aucune explication. Un instant après, elle revenait s'asseoir au chevet de son père qui, les yeux fixés sur la pendule, attendait avec anxiété la venue du médecin.

Enfin, une voiture s'arrêta devant la grille. Un coup de sonnette retentit.

Roger renouvela ses instructions à Suzanne.

-- Descends tout de suite, et dis-lui qu'il fasse un miracle.

Suzanne se hâta de lui obéir.

Les yeux du malade flamboyaient.

C'était bien le docteur Lagache.

-- Mon père, lui dit Suzanne, m'a chargée de vous supplier de le mettre en état de sortir demain. Mon père est bien mal, n'est-ce pas ? Ne me cachez rien, monsieur. Je serai forte.

-- Mademoiselle, répondit le docteur, je ne saurais, en mon âme et conscience, me prononcer aujourd'hui. Il est certain que votre père est atteint d'une fièvre qui exigera de longs soins. La forte constitution du malade en viendra à bout très probablement. Mais où nous procurer de la glace immédiatement ?

-- Nous avons ici une glacière.

-- Qu'on se hâte, mademoiselle. Il est incroyable que votre père ait pu aller et venir aujourd'hui.

Le docteur Lagache entra dans la chambre du malade.

Après un examen minutieux des symptômes, il ne douta plus de l'existence d'une fièvre typhoïde ; mais, conservant un visage impassible, il ne laissa percer aucune de ses inquiétudes.

-- Eh bien ? demanda Roger avec anxiété.

-- Je ne puis encore me prononcer.

-- Serai-je sur pied demain ?

-- Peut-être. Cela dépendra du succès de la médication énergique dont je vais faire usage.

James, valet de chambre amené de New York par Roger, apporta la glace. Les compresses furent apprêtées immédiatement, enroulées autour de la tête du patient qui en éprouva un grand soulagement.

-- Allons, dit-il, je me sens mieux. Demain, à huit heures, je serai à Ville...

Il n'acheva pas, ferma les yeux et essaya de dormir. Le docteur se retira en promettant de revenir le lendemain. La nuit fut relativement calme. Suzanne put dormir deux heures dans un fauteuil. James veillait, prêt à accourir au premier signal. Ils avaient pris soin de fermer les rideaux des fenêtres ; mais le matin, quand les voitures des maraîchers revenant de Paris commencèrent à rouler lourdement sur la route, Roger demanda quelle heure il était.

-- Cinq heures, répondit Suzanne.

-- À dix heures, déclara le malade avec assurance, je me lève, je m'habille, je déjeune légèrement et je pars.

Il referma les yeux, forçant le sommeil, faisant provision de repos.

À dix heures, il était debout, s'habillant avec l'aide de James.

Suzanne avait épuisé sans succès ses supplications. Le visage inondé de larmes, elle attendait la fin de cette tentative désespérée. Ce ne fut pas long. Soudain, le père s'affaissa dans les bras du fidèle James. C'en est fait de Roger Laroque. Adieu la vengeance, adieu la réhabilitation !

Il s'étend dans un fauteuil, se prend la tête dans les mains, réfléchit. Il congédie James, appelle Suzanne auprès de lui. Il ne délire plus, il est en possession de toutes ses facultés.

-- Mon enfant, dit-il, d'une voix calme, il est exact que ce soir même, j'aurais été à même de prouver à mes juges qu'ils ont frappé un innocent. Écoute-moi, et surtout ne doute pas un seul instant de l'exactitude de mon récit.

Lentement, sans exaltation, il raconte à Suzanne, comment grâce à la mémoire prodigieuse de son voisin, le père Cuvellier, ancien agent de police, il a retrouvé Mathias Zuberi dans Luversan, retrouvé Luversan lui-même par l'escroc d'Andrimaud ; dans quelles circonstances il s'est lié avec son ancien sosie au point de l'appeler « mon cher ami ».

-- Mais, mon père, c'était encore risquer votre vie.

-- Non. Je ne te dis pas tout. Cela m'épuiserait ; je vais me recoucher. Qu'il te suffise de savoir que toutes mes précautions sont prises, que l'assassin tombera dans un piège comme on n'en a jamais vu. Il sera pris le poignard à la main, levé sur moi.

-- Sur vous ! Mais...

-- Tranquillise-toi... Je serai cuirassé.

Mais Roger a épuisé ses forces en faisant ce récit. Il sent la fièvre le dominer. Le délire lui monte au cerveau.

Roger appelle James qui l'aide à se déshabiller, le couche et lui enveloppe de nouveau la tête dans des compresses glacées. Dès qu'il se sent un peu plus calme, il redemande Suzanne.

-- Mon enfant, dit-il, puis-je compter absolument sur ta discrétion, quoi qu'on tente pour te faire parler ?

-- Oui, père.

-- Je vois qu'il me faudra de longs jours pour chasser cette abominable fièvre qui m'étreint. D'ici là, tu auras peut-être des assauts à subir de la part de gens intéressés à connaître un secret dont j'ai fait la sottise de leur toucher un mot avant-hier. Je veux parler des braves Tristot et Pivolot. Certainement, ils croient à mon innocence, mais ils mettront leur gloire à trouver par eux-mêmes un coupable contre qui planent de graves présomptions au sujet de l'assassinat de Brignolet. Ils viendront pour savoir. Ils épieront mon délire.

-- Faudra-t-il les éconduire ?

-- Non. Ce serait imprudent. Il ne faut se fier qu'à demi à tout homme que l'esprit de police gouverne. Ferme ma porte aux curieux. Et maintenant, agissons.

Sur l'ordre de son père, Suzanne apporta une petite table de travail, une plume, de l'encre, du papier.

-- Écris, dit Laroque.

Et il lui dicta cette dépêche à adresser à Luversan, chez d'Andrimaud, rue de Rivoli :

« Mon cher ami,

« Je suis rentré très malade, et le docteur Lagache, de Sceaux, qui me soigne, craint que j'en aie pour près d'un mois. Dès que je serai remis, je vous préviendrai, et deux jours après, je vous verserai la somme en question. Mes amis sont revenus sur leur première appréciation de notre affaire financière. Ils la trouvent très bonne, après les explications que je leur ai données, d'après vos idées personnelles.

« Votre bien dévoué,

« WILLIAM FARNEY.

« À Maison-Blanche, près Chevreuse. »

La main de Suzanne tremblait en écrivant ces lignes.

Signer « votre bien dévoué » à un homme dont le crime, resté impuni, est retombé sur votre tête et vous a mis au nombre des réprouvés, lui paraissait un sacrifice au-dessus des forces humaines.

Roger Laroque le faisait, ce sacrifice. Pour attirer le scélérat dans le piège, il l'eût embrassé au besoin.

Il importait maintenant de prévenir Tristot et Pivolot, ce qu'il fit par la dépêche suivante :

« Très malade. Projet remis après guérison. Rien ne presse.

« À vous,

« WILLIAM FARNEY. »

Il fallait aussi se précautionner contre un bavardage d'Andrimaud, et Roger dicta cette lettre destinée à renforcer la discrétion de ce maître escroc :

« Cher monsieur,

« Je suis tombé subitement malade en rentrant chez moi, ce qui retarde mes projets. Si vous avez besoin de deux mille francs, venez les prendre ici. À mon défaut, ma fille vous les remettra.

« Comme l'affaire en question prendra plus de temps que je ne pensais, je me considère comme étant votre débiteur de cinq mille francs, si vous voulez bien ne pas perdre de vue Luversan, dont j'ai besoin pour une combinaison avantageuse à laquelle j'espère vous intéresser, malgré lui.

« Tout à vous,

« WILLIAM FARNEY. »

-- Ma lettre est à deux fins, observa Roger. Si d'Andrimaud vend la mèche, Luversan ne pourra que se réjouir. Luversan croira simplement que je tiens à lui, à ses combinaisons financières, au point de le faire surveiller par son alter ego. Mais d'Andrimaud ne parlera pas. Il aurait trop peur de perdre une gratification si facile à gagner.

Suzanne était effrayée de l'effort prodigieux que faisait son père pour parer aux dangers créés par cette maladie si inopportune.

-- Reposez-vous, père. Vous allez vous tuer.

-- Je me reposerai quand j'aurai fini. Il me reste à régler une formalité pour le cas où je viendrais à... à mourir... sans avoir eu la joie d'être réhabilité, de t'avoir rendu un nom honoré. Écris.

Il dicta ce qui suit :

« Monsieur le Procureur de la République,

« L'assassin de Larouette est un sieur Luversan que vous découvrirez facilement en faisant surveiller le sieur d'Andrimaud, directeur du Sauveteur des Capitalistes, rue de Rivoli. Ces deux hommes se voient tous les jours.

« Ce Luversan n'est autre qu'un certain Mathias Zuberi que j'arrêtai, comme espion prussien, place du Martroi, à Orléans, quelques jours après la bataille de Coulmiers. Ce misérable, déguisé en paysan, avait fait tomber ma compagnie dans une embuscade, à la ferme des Mazures, près de la forêt de Marchenoir... Fait prisonnier par les Allemands, je pus m'échapper pendant la nuit, et j'eus la bonne fortune de le retrouver et le reconnaître, malgré son nouveau déguisement. On devait le fusiller le lendemain, mais il parvint à desceller un barreau de son cachot et disparut après avoir gravé sur la muraille ces lignes menaçantes :

« Au sous-officier de cavalerie qui m'a fait arrêter et qui a failli me faire exécuter...

« À charge de revanche !

« MATHIAS ZUBÉRI. »

« Comment cet homme parvint-il à savoir, par la suite, que j'avais remboursé une forte somme à Larouette ? Comment, après avoir assassiné ce dernier, sacrifia-t-il une bonne partie de son butin en faisant rentrer mes billets de banque dans ma caisse, pièces à conviction qui devaient me perdre ? c'est ce que je ne puis dire. Cet homme se trouvait sans doute en relations avec une personne qui, le lendemain du crime, me remboursa cent mille francs en billets, parmi lesquels on glissa ceux qui m'ont perdu. Le nom de cette personne, nul ne le connaîtra jamais. Pas plus aujourd'hui qu'en 1872, je ne dirai rien à cet égard. L'honneur me défend de parler.

« Je termine en désignant également Luversan comme étant l'assassin de Brignolet. À cet égard, MM. Tristot et Pivolot ont en main de quoi vous édifier. Je pardonne à mes juges.

« ROGER LAROQUE. »

Le malade fit mettre cette déclaration sous enveloppe cachetée à la cire, pria Suzanne de la cacher sous une feuille du parquet dont il avait fait un compartiment secret et où se trouvaient déjà divers papiers, notamment des lettres de sa femme et des Bénardit.

-- Et maintenant, dit-il, je puis mourir.

-- Vous vivrez, père. Il serait impossible que Dieu nous abandonnât au moment où votre cause est sur le point de triompher.

Suzanne fit atteler la voiture et partit à Saint-Rémy pour assurer elle-même le départ des lettres et de la dépêche.

À son retour, le malade était en plein délire.

La vue de Suzanne eut le don d'apaiser l'accès, et quand le docteur Lagache arriva, il n'eut pas à constater de complications dangereuses.

Même Roger put soutenir avec lui une conversation à peu près suivie.

-- Vous avez vu madame de Noirville ? lui demanda-t-il.

-- Oui. Elle est bien faible. Je lui ai recommandé de l'exercice. Elle sortira tous les jours et même, ayant appris de moi que vous étiez malade, elle se propose de venir vous voir dès que vous entrerez en convalescence, ce qui ne sera pas long, j'espère.

-- Elle viendra ! s'écria Roger, terrifié. Ici !

Le docteur regretta son indiscrétion.

-- Si vous ne tenez pas à la voir, dit-il, je m'en charge. Je lui dirai que votre état de santé ne vous permet pas de recevoir de visites.

-- Oh ! oui, monsieur, qu'elle ne vienne pas !

-- C'est entendu, monsieur.

C'était le commencement d'une nouvelle crise de délire. Le docteur se retira après avoir fait renouveler les compresses glacées et prescrit une nouvelle ordonnance.

À partir de ce moment, la fièvre typhoïde suivit son cours normal. Vingt fois, on crut le malade perdu. Il eut même une syncope qui dura cinq heures, durant lesquelles Suzanne le pleura comme mort ; puis la respiration, suspendue subitement, reprit peu à peu. Les joues, dont le sang s'était retiré, se colorèrent vaguement d'une teinte rose et la vie recommença.

Roger l'avait prévu : Tristot et Pivolot, furieux de ne retrouver nulle part la piste de Luversan, qui ne sortait plus que la nuit depuis son aventure d'hôtel garni, venaient tous les jours demander des nouvelles du malade.

Ils épiaient sa résurrection, convaincus maintenant qu'ils étaient que leur « bonhomme », comme ils disaient entre eux, en savait très long.

Mais, invariablement, tout en se montrant très aimable envers les visiteurs, Suzanne les retenait au salon.

-- Je vous en prie, messieurs, leur disait-elle, de la patience. Dans quelques jours, mon père sera en état de vous écouter. En ce moment, la moindre émotion peut le tuer.

Un autre visiteur se présentait de temps en temps : d'Andrimaud. Il emportait chaque fois un billet de cinq cents francs à valoir pour ses frais de surveillance de Luversan, dont lui seul connaissait la retraite et à qui il était chargé de porter des nouvelles du malade.

Une autre visite plus agréable à Suzanne : celle du garde Petit-Louis, homme discret par excellence. Tous les deux jours, Raymond l'envoyait prendre des nouvelles du malade et en même temps de Suzanne. Certes, la jeune fille ne l'oubliait pas ; mais elle était tout entière à son père. Pour le soigner, ses forces s'étaient décuplées. Elle ne sentait pas la fatigue.

-- Elle est vaillante, disait le garde à Raymond. Mais gare à la réaction, quand son père sera rétabli... S'il se rétablit.

Un après-midi que Suzanne était au chevet de son père, Tristot et Pivolot attendaient au salon les nouvelles quotidiennes. Soudain, la porte s'ouvre. Un troisième visiteur entre. C'était d'Andrimaud. Il attend son tour, comme les autres, et au domestique qui lui dit :

-- Monsieur va plus mal ; je ne crois pas que Mademoiselle puisse recevoir.

Il répond :

-- Ce n'est pas votre affaire. Annoncez-moi.

L'escroc tire un journal de sa poche et baisse le nez. Mais les deux policiers l'ont vu et ont échangé un regard d'intelligence. Cette figure ne leur est pas inconnue. Dans tous les cas, ce n'est pas la tête d'un honnête homme.

De son côté, d'Andrimaud s'est demandé dans quel couloir de juge d'instruction il a bien pu apercevoir les silhouettes de ces messieurs. Et soudain la mémoire lui revient. Lors de sa grosse affaire d'escroquerie, il entendit chuchoter des agents de la Sûreté au sujet de deux entêtés policiers amateurs qu'ils se désignaient sournoisement à la porte de leur chef chez qui on venait d'amener le futur propriétaire du Sauveteur.

Et, pendant ce colloque, d'Andrimaud avait dévisagé les deux hommes afin de pouvoir les reconnaître au besoin. Comme il ne tenait nullement à être filé par ces messieurs, au sortir de chez l'Américain, il décampa lestement.

-- Que pensez-vous ? demanda Tristot à Pivolot.

-- Et vous ? riposta Pivolot à Tristot.

Tous deux convinrent qu'ils cherchaient dans leur mémoire un nom à mettre sur le visage de l'homme très bien mis devant qui le hasard, ce serviteur intermittent de la police, les avait placés.

Mais ils eurent beau secouer leurs souvenirs, ils ne trouvèrent rien.

-- Que pensez-vous ? réitéra Tristot à Pivolot.

-- Je pense qu'il faudra nous rendre demain au dépôt. Vous voudrez bien chercher dans les photographies des prisonniers libérés si vous n'apercevez pas une tête dans le genre de celle dont les yeux perçants nous dévisageaient tout à l'heure.

-- Je chercherai, monsieur Tristot, et vous ?

-- Je chercherai aussi, monsieur Pivolot. Nous aurons peut-être vingt mille photographies à examiner, et cela...

-- Prend du temps...

Le docteur Lagache descendait de la chambre à coucher. Il était chargé par Suzanne de renseigner les visiteurs.

-- Messieurs, leur dit-il, votre ami subit en ce moment une crise d'où dépend la vie ou la mort. S'il est vivant demain matin, je réponds de le sauver.

-- Et combien de temps durera la convalescence ?

-- Un mois, peut-être plus.

Les policiers ne purent retenir un geste de désespoir. Ils se retirèrent, consternés.

XLV

Les deux situations semblables qui se reproduisaient dans la famille Margival et dans la famille Terrenoire devaient donner lieu à deux dénouements tragiques.

On a déjà vu quelles scènes cruelles avaient fait chèrement expier à M. de Terrenoire sa position irrégulière à l'égard de Marie-Louise ; aimant cette fille à l'adoration, il se voyait accusé d'être son amant.

On a vu aussi par quelles angoisses avait passé Mussidan qui se trouvait, vis-à-vis de M. de Terrenoire, dans la situation de celui-ci vis-à-vis de Margival -- puisqu'il était le père de Diane qu'il aimait, à laquelle, sans trahir, perdre ou déshonorer la mère, il ne pouvait avouer sa paternité.

Les souffrances des deux hommes étaient égales.

Mussidan était jaloux. Le regret de la trahison commise, venu trop tard pour remédier à une faute irréparable, puisque Andréa était la femme de M. de Terrenoire, avait développé chez lui le sentiment de la paternité à l'égal d'une sorte de folie ou de maladie. Enfermé dans le cercle inextricable du secret à garder, il vivait pour ainsi dire de son cœur et de ses larmes. Jaloux de Terrenoire, pendant longtemps, il n'avait pu rien faire pour le bonheur de Diane -- au contraire du banquier, qui, par une préoccupation constante, avait doucement conduit Marie-Louise à l'aisance et au bonheur dans l'amour. Souvent, lorsqu'il assistait aux manifestations de l'affection ardente que Diane portait à son père, il avait peine à se contenir et se sentait envahi par le furieux désir de crier bien haut à cet homme qui lui volait les baisers de sa fille :

-- Mais tu n'es pas son père !... Va-t'en !... Tu n'as aucun droit à ses caresses !... C'est moi qu'elle doit aimer !... ce n'est pas toi !...

Diane avait surpris l'entretien de Mussidan avec sa mère, le surlendemain du vol de la banque : elle avait surpris la joie fiévreuse de Mussidan qui se félicitait de pouvoir rendre enfin à Diane un service qui allait la sauver du déshonneur et de la misère, et la forcer à lui vouer, à lui, une éternelle reconnaissance. De la reconnaissance, et aussi de l'amour, peut-être !...

Pendant les jours qui suivirent, Mussidan et Andréa la surveillèrent, cherchant à surprendre, sur cette physionomie indéchiffrable, ce qui se passait dans l'âme murée de la jeune fille. Mais il leur fut impossible d'y rien lire. Diane se tenait sur ses gardes. Elle voyait Mussidan tous les jours, tantôt seul avec Terrenoire, tantôt seul avec Andréa. La moindre imprudence pouvait la trahir.

Et Terrenoire, comme à plaisir, élargissait la secrète et mortelle blessure de la jeune fille. Il lui répétait, en souriant, profitant toujours pour revenir sur ce sujet de la présence de Mussidan :

-- Écoute-moi, ma fille, ma Diane chérie... Tu as pour moi un peu d'affection, n'est-ce pas ?

-- Beaucoup, mon père, répondit-elle avec tendresse.

-- Eh bien, je te prie de reporter un peu de ta tendresse sur mon ami Mussidan, que tu connais, que tu vois et qui t'aime depuis ton enfance.

-- Mais je l'aime ! disait-elle en tremblant, en baissant les yeux devant le regard scrutateur de Mussidan.

-- Je n'en doute pas... Je voudrais cependant que tu l'aimasses davantage... Sans lui, vois-tu, à cette heure, nous vivrions misérables... et comme la fille pâtit toujours du déshonneur de son père, tu vivrais déshonorée...

-- Mon père !

-- On ne sait ni qui vit ni qui meurt... et personne n'est mort pour avoir pris trop de précautions... Promets-moi, dis-je, si je n'étais plus là, de considérer Mussidan comme ton père, de le traiter, dans ton jeune cœur, à l'égal de celui que tu auras perdu. Comme cela, vois-tu, quand tu m'auras fait cette promesse, je serai plus tranquille.

Diane avait l'âme broyée ! Que dire ? que faire ? sinon dissimuler toujours ! Elle promit tout ce qu'on voulut.

-- Je sais, fit-elle, avec un suprême effort, le grand sacrifice que monsieur de Mussidan s'est imposé... Ma mère, le jour même, m'a tout appris... et monsieur de Mussidan n'ignore pas que je lui ai voué, et que je lui garderai toute ma vie une reconnaissance éternelle !...

Et elle détourna les yeux.

-- Comme tu dis cela ! fit Terrenoire, surpris et considérant tour à tour Mussidan et sa fille. Comme tu dis cela ! On dirait que cela te coûte !...

Et s'adressant à Mussidan qui était là, gêné, souffrant de tortures sans nom :

-- Qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce qu'il y a une querelle entre toi et ma fille ?

Mussidan alla prendre la main de Diane.

-- Ai-je fait quelque chose qui vous ait fâchée ? dit-il.

Elle eut la force de sourire.

-- Mon père se crée des imaginations ! dit-elle.

-- À la bonne heure ! dit Terrenoire, voilà comme j'aime à t'entendre parler !... Savez-vous que j'ai eu peur, un instant ?... Je croyais que vous étiez en brouille !...

Il les laissa seuls...

Il y eut un moment de silence entre Mussidan et Diane. Tous les deux avaient mille choses sur le cœur et n'osaient les dire. Diane se leva et, saluant légèrement Mussidan, se dirigea vers la porte. Elle allait sortir, quand Mussidan se précipita vers elle, lui mit la main sur le bras et la retint. Il avait l'air suppliant.

-- Que désirez-vous ? fit-elle.

Elle tremblait. Elle avait peur.

-- Je voudrais vous parler...

Elle se laissa retomber sur une chaise, défaillante. Et elle murmura :

-- Mon Dieu ! que va-t-il me dire ?

-- Votre père avait deviné juste tout à l'heure, Diane. Il est évident que vous n'êtes plus pour moi ce que vous étiez auparavant...

-- Vous vous trompez ! dit-elle glacée.

-- Je ne me trompe pas. J'ai trop d'affection pour vous pour ne pas deviner ce qui se passe dans votre cœur. Ce qui me frappe surtout, dans votre changement de conduite à mon égard, c'est qu'il s'est produit justement après le service que j'ai eu le bonheur de vous rendre à vous et à votre père...

-- En vérité, monsieur, j'ignorais que j'étais, de votre part, l'objet d'une pareille surveillance.

-- Ne jouez pas sur les mots, Diane. Il ne peut être question de surveillance de vous à moi. Si ma pensée se reporte constamment à ce que vous dites, à ce que vous faites, c'est mieux qu'à un sentiment de curiosité qu'il faut l'attribuer.

-- Monsieur, l'expression d'un sentiment aussi vif, alors que ni mon père, ni ma mère ne sont là pour l'entendre, me semble déplacée, et je ne sais si je dois rester plus longtemps...

Elle faisait de nouveau mine de sortir. Mais Mussidan gardait la porte avec l'intention évidente de ne point la laisser sortir. Que voulait-il ? Elle le devinait, elle était sur ses gardes.

-- Puisque vous avez toujours autant d'affection pour moi que par le passé, dit Mussidan, veuillez me permettre de vous embrasser sur le front comme vous me permettiez autrefois de vous embrasser...

Elle recula ; son visage était empreint d'horreur.

-- Non, non ! bégaya-t-elle.

-- Vous le voyez, dit Mussidan très pâle.

Mais déjà Diane était maîtresse de son émotion. Déjà sur son visage, il y avait un sourire.

-- Je suis folle, dit-elle, je ne suis qu'une enfant... Pourquoi vous refuserais-je aujourd'hui ce que je vous ai accordé tant de fois ?... Pourquoi, vous-même, demandez-vous une permission dont vous vous êtes fort bien passé jusqu'alors ?

Il s'approcha d'elle doucement, sans la quitter des yeux. Et, ayant les deux mains de la jeune fille dans les siennes, sur son front, il mit un baiser. On eût dit qu'il venait de la brûler avec un fer rouge. Elle poussa un cri sourd et se recula, défaillante. Mussidan la regardait avec épouvante.

Il ne la retint plus, quand elle se dirigea vers la porte, toute chancelante et sans forces.

Le supplice de Mussidan augmenta les jours suivants. Diane ne se départait pas de son attitude froide, réservée, presque méprisante à l'égard de Mussidan. Or, un soir qu'elle était seule au salon, Mussidan entra soudain et alla, sans prononcer un mot, s'asseoir près de la jeune fille. Elle fit un signe pour le saluer.

-- Diane, lui dit-il d'une voix douce, j'ai longtemps hésité à croire que vous connaissiez le secret qui me lie à votre mère, à vous-même... Votre conduite envers moi, votre refus de me répondre franchement, l'attitude que j'ai remarquée en vous, tout me prouve que ce secret, vous l'avez surpris le jour où vous avez mis sur le compte d'un malaise inexplicable la faiblesse qui vous faisait toute pâle et toute tremblante devant votre mère et devant moi... De l'entretien que je vais avoir avec vous dépendra ma vie ou ma mort, car je ne peux plus vivre ainsi. Cela seul peut-être -- cette détermination d'en finir excuse mes paroles, car il faut être audacieux pour aborder un pareil sujet avec une jeune fille -- et Dieu sait que je ne vous eusse jamais parlé de rien si je n'avais été sûr que notre secret vous est connu. Une autre considération, aussi, m'a engagé à ne pas me taire plus longtemps. Rien, dans tout ce que je dirai, comme rien dans tout ce qui est fait, ne peut atteindre à vos yeux l'honneur de votre mère.

Diane eut un mouvement, voulut reculer son fauteuil, et son regard alla frapper droit le regard de Mussidan.

-- Votre mère reste digne de votre respect. C'est à moi que reviennent et la faute et le déshonneur ; moi seul ai été coupable, car j'ai été lâche !

-- Je n'ai jamais soupçonné ma mère, dit-elle froidement. Je veux bien vous dire que je comprends vos paroles, que, malgré moi, en effet -- puisqu'il faut l'avouer -- j'ai surpris votre secret.

-- Je vous ai dit que ce que j'avais à demander était pour moi une question de vie ou de mort !

-- Quoi donc ? dit-elle sans aucun trouble.

-- Je ne puis vivre avec votre haine, avec votre mépris.

-- Je ne vous hais ni ne vous méprise... je vous plains...

-- Vous me haïssez, ne niez pas ! Et c'est horrible de découvrir un pareil sentiment chez une fille à laquelle on est enchaîné par des liens aussi étroits que les nôtres.

-- Monsieur, mesurez vos paroles, n'oubliez pas qu'on peut nous entendre.

-- Qu'on m'entende donc !... Je vous aime, Diane, comme je ne croyais pas qu'il fût possible d'aimer...

Il s'arrêta, passa longuement la main sur son front.

-- Je vous aime, Diane, je ne pourrais vivre sans vous. J'ai besoin de votre amitié, de votre sourire, de votre tendresse. Ah ! c'est beaucoup, tout ce que je réclame ! Mais votre cœur est-il si fermé que vous n'ayez pas un peu de pitié pour ce que j'ai souffert ?... Ah ! s'il m'était possible de vous dire quels ont été mes remords !... quand vous verrez que je ne mens pas et que je me repens, vous serez heureuse de ne m'avoir pas désespéré ! Vous ne répondez pas, Diane, vous détournez les yeux ?...

Elle dit, hochant la tête :

-- Je pense à mon père !

Mussidan crispa les poings. Après un moment de silence, domptant son trouble :

-- Du reste, Diane, je ne sortirai d'ici qu'avec la certitude, qu'avec la promesse que vous me pardonnerez, que vous essayerez de ne point me mépriser... ou sinon...

-- Sinon ? dit-elle fièrement, relevant la tête, croyant que cette dernière parole était un défi.

Il tira de sa poche un revolver chargé.

-- Sinon, c'est bien simple, je me brûle la cervelle ici, devant vous, à vos pieds !...

Elle allait répondre, quand tout à coup un léger bruit, qui se fit derrière eux, leur fit retourner la tête ; et tous les deux ensemble poussèrent un grand cri d'épouvante et d'horreur. Terrenoire était là, qui venait d'entrer et écoutait... Avait-il entendu ? Telle fut leur première pensée, telle fut leur crainte...

Terrenoire paraissait en proie à une vive émotion ; une pâleur profonde était répandue sur son visage ; il fit quelques pas vers Mussidan et Diane, puis chancela, comme si tout à coup les forces lui avaient manqué.

-- Mon père ! dit Diane, tentée de se précipiter à ses pieds.

Il fit un geste pour lui indiquer de reprendre sa place. Puis, d'une voix faible, s'adressant tantôt à Mussidan, tantôt à la jeune fille :

-- J'étais là, dans le salon voisin -- dit-il en balbutiant, tant son trouble était grand -- ; j'ai entendu quelques-unes de vos paroles... ce n'est pas ma faute... mais je ne le regrette pas... cependant je n'ai pas compris certaines choses... et je voudrais vous interroger... Cela répond bien à des soupçons que j'avais depuis longtemps ; je souhaite m'être trompé.

Diane et Mussidan se regardèrent. Une même espérance naissait pour eux tout à coup. Terrenoire, s'il avait entendu, n'avait pas tout compris ; alors, il était possible peut-être de tout lui cacher encore.

Ah ! ce regard de l'homme et de la jeune fille, que de choses il disait ! Il disait : il faut que Terrenoire, à tout prix, ignore le secret de la naissance de Diane ! Il le faut, parce que ce serait une inutile et abominable cruauté que de briser ainsi, de gaieté de cœur, la vie de cet homme !... Il disait aussi : il faut que Terrenoire ignore tout à cause de sa femme qu'il aime et respecte -- en laquelle il a toujours eu confiance et qu'il n'a jamais soupçonnée. Il faut sauver Mme de Terrenoire !

Ainsi, ces deux êtres, Mussidan et Diane, dont l'un était digne de pitié, dont l'autre était innocent, allaient se sacrifier pour une femme qui, à la même heure où s'accomplissait le sacrifice, se jetait dans les bras de Luversan pour le payer et le remercier de son crime.

-- Tout ce que tu as entendu, mon cher ami, pouvait être dit devant toi. Je suis prêt à t'expliquer les choses que tu as entendues et que tu n'as pas comprises. Si tu avais des soupçons, tu as eu tort de ne point me les faire connaître. Je t'aurais épargné peut-être quelques inquiétudes. En tout cas, je t'aurais empêché sans doute des mauvaises pensées.

Terrenoire ne parut pas prêter attention à ces paroles. Son front ne se dérida point, son visage resta blême.

-- Ainsi, dit-il, il y a entre vous un secret ? Quel est donc ce secret, s'il vous plaît ?

Ni l'un ni l'autre ne répondit.

-- Il faut que ce soit bien grave, reprit Terrenoire, pour que vous craigniez ainsi de me prendre pour confident... Puisque ma fille garde le silence, Mussidan, je fais appel à ton honneur... J'ai le droit de savoir, j'ai le droit d'ordonner... Parmi les paroles que j'ai entendues, j'ai retenu ceci, que tu me trompes depuis longtemps avec Diane... Ma fille est donc ta maîtresse ?

-- Tais-toi ! fit Mussidan avec violence.

-- Ah ! c'est infâme, murmura Diane.

-- Quel est, dès lors, votre secret ?... J'ai entendu encore que Mussidan disait à ma fille : « Je vous aime, je ne pourrais vivre sans vous ! » Est-ce vrai ?... Est-ce vrai aussi que, quelques instants auparavant, il avait avoué cet amour en termes plus passionnés encore : « Je vous aime, Diane, disait-il, comme je ne croyais pas qu'il me fût possible d'aimer ! »

Mussidan adressa à Diane un regard par lequel il implorait à l'avance son pardon pour ce qu'il allait dire :

-- C'est vrai, j'ai dit cela, je ne puis le nier.

-- Tu aimes ma fille ?...

-- Je l'aime !...

-- Depuis longtemps ?...

-- Depuis que je la vois belle, douce, digne d'être aimée...

-- Pourquoi ne me le disais-tu pas ?

-- Je n'osais !

-- Tu n'ignores pas que Diane est fiancée à monsieur de Vaunoise, et que leur mariage, bien qu'il ne soit pas publié encore, n'en est pas moins chose convenue entre eux... S'il a été retardé, c'est à cause du vol de la banque et des affaires de Bourse où notre maison s'est trouvée mêlée...

-- Je ne l'ignore pas...

-- Qu'espérais-tu donc, en aimant Diane ?

-- Rien.

-- Tu mens. On espère, quand on est aussi pressant que tu l'étais tout à l'heure. On espère, quand on trouve dans son cœur -- ou dans son imagination -- des paroles aussi ardentes. On espère -- et c'est une espérance inavouable que l'on n'ose confier à un ami, à un père !...

Mussidan frissonnait.

Ce que disait Terrenoire était assez clair. Il l'accusait d'avoir voulu séduire sa fille.

-- Diane, fit Terrenoire, puisque Mussidan ne veut pas parler, c'est toi que j'interroge. J'ai eu jusqu'aujourd'hui confiance en ta franchise. Depuis combien de temps es-tu la maîtresse de cet homme ?

Elle éclata en sanglots nerveux. Elle, la maîtresse de Mussidan, de son père !

C'était la même souffrance aiguë que celle qu'avait éprouvée Terrenoire lorsqu'on l'avait accusé d'être l'amant de Marie-Louise, sa fille !

-- N'insulte pas ta fille, Terrenoire. Chacune de tes paroles est une cruauté dont tu te repentiras et dont tu lui demanderas pardon. Ne l'insulte pas. Je serais obligé de la défendre contre toi.

-- C'est déjà trop qu'elle ait besoin d'être défendue ! Si je me trompe, si ma fille n'est pas ta maîtresse, pourquoi parlais-tu de remords tout à l'heure ?... Car tu as dit : « Ah ! s'il m'était possible de vous dire quels ont été mes remords ! Quand vous verrez que je ne mens pas et que je me repens, vous serez heureuse de ne m'avoir pas désespéré ! » Que signifie ce remords ? D'où viennent ces repentirs ? On n'a ni l'un ni l'autre lorsqu'on n'est pas coupable !...

-- Mais c'est moi qui parlais...

-- Mais c'est toi que j'interroge.

-- Eh bien ! ne te l'ai-je pas dit : J'aime ta fille !... C'est cet amour-là que j'acceptais comme une faute, et voilà pourquoi je te le dérobais.

Mais Terrenoire secoua la tête.

-- Je ne te crois pas. Il y a ici un secret que vous essayez de me cacher. Il faut que je le sache... Je le saurai, avant de vous quitter. Vous n'osez me regarder, parce que vous me craignez ! Oh ! je vois trop bien que vous êtes coupables tous deux et que vous êtes devant moi comme devant un juge.

-- Terrenoire, que crois-tu donc ?

-- Si tu avais aimé véritablement ma fille, depuis longtemps, tu m'eusses choisi pour confident... Qui t'empêchait de me la demander en mariage ?... Il y a six mois à peine qu'elle connaît monsieur de Vaunoise.

-- Diane ne m'aime pas...

-- Oui, j'ai entendu aussi que tu lui reproches de te haïr. Pourquoi donc te haïrait-elle ? Que lui as-tu fait pour cela ?

Terrenoire essuya son front mouillé de sueur.

-- Ah ! quel soupçon ! quel soupçon ! murmura-t-il.

Et, s'approchant plus près encore de Mussidan :

-- Tu étais jaloux -- tu l'as avoué -- de l'amour que ma fille avait pour moi !... C'était un sentiment étrange ! Je ne me le suis jamais bien expliqué. Maintenant, je n'ose comprendre. Et je me rappelle, oui, je me rappelle... Au moment de mon mariage, tu connaissais la famille de ma femme... tu connaissais ma femme, qui était ton amie d'enfance !... ton amie !... Il y avait entre vous une certaine intimité, je l'appris par des amis qui fréquentaient la maison. Je n'y pris point garde, parce que j'étais confiant. Du reste, on n'avait rien remarqué de suspect, seulement, tu disparus tout à coup, puis Andréa se maria... avec moi ! Maintenant que je rapproche ces différents faits, je les trouve étranges.

À mesure qu'il parlait, Mussidan reprenait un peu de présence d'esprit. L'étrangeté de la situation tragique dans laquelle il se débattait lui redonnait du courage et du sang-froid.

Et il venait de prendre un parti désespéré. Il continua avec tant de calme apparent que Terrenoire fut un peu surpris et que Diane elle-même releva la tête pour écouter ce qu'il allait dire.

-- L'injure que tu as faite à ta fille, l'injure que tu me fais à moi-même nous a étonnés tous les deux à ce point que nous n'avons pas eu la force de nous défendre... Ta fille ne peut que pleurer. Moi, je suis profondément affecté de tes soupçons. Cependant, il faut en finir avec ce jeu cruel...

Il parlait d'une voix de plus en plus ferme :

-- Lorsque je me suis aperçu que j'aimais ta fille, j'ai juré que jamais personne ne le saurait, pas même toi ! J'ai plus de quarante ans : ta fille n'a pas vingt ans. Je ne pouvais songer à elle ; puis je me disais que si je laissais voir cet amour, tu pourrais croire que c'est en paiement des services que j'ai rendus, de la fortune que tu me dois, que je te demande Diane, en t'obligeant à me sacrifier la jeunesse de ta fille. J'ai juré qu'elle-même ne saurait rien, parce que j'étais épouvanté à la seule pensée qu'elle pourrait croire aussi de ma part à un pareil calcul. Cependant je ne me suis pas tenu parole, puisque j'ai été faible. Je lui ai avoué que je l'aimais.

Et comme Diane le regardait avec horreur, incertaine si ce qu'il disait était vrai... croyant presque à cet amour infâme, il se hâta d'ajouter :

-- Je l'aime et l'entoure d'un respect profond. C'est une idole pour moi que ta fille. Qu'aucune mauvaise pensée ne te vienne à l'esprit. Je l'aime, avec tout ce qu'il y a de plus saint dans l'amour. Lorsque je parlais de honte, tout à l'heure, de remords, et de repentir aussi... je voulais faire allusion à cette crainte que j'avais de voir ma pensée mal comprise, et mon amour méconnu. Il ne s'agissait pas d'autre chose, et si, Terrenoire, tu avais tout entendu, si tu étais arrivé quelques minutes plus tôt, tu aurais surpris, comme le reste, cette partie de notre conversation. Tu peux invoquer, toi-même, le témoignage de ta fille.

-- Est-ce vrai, Diane ? dit Terrenoire dont le visage sembla s'éclairer et dont le cœur oppressé semblait se dilater un peu.

-- C'est vrai, mon père ! dit Diane, mentant pour répondre au mensonge de Mussidan.

-- Ainsi, tu n'étais pas offensée par cet amour ?

-- Non, mon père. Comment aurais-je pu l'être ? Votre ami ne m'a jamais parlé qu'avec la plus respectueuse déférence.

-- Ce que je ne comprends pas, dit le banquier à Mussidan, ce sont tes scrupules à mon égard. Il fallait, ainsi que je le disais tout à l'heure, me la demander en mariage.

-- Il faut un jeune homme à cet enfant. Du reste, elle n'eût pas consenti, sans doute. N'est-ce pas, Diane ?

Diane fit un signe de tête. Elle n'avait pas la force de parler. Il lui eût été impossible de supporter le poids de cette conversation pénible.

Terrenoire redevenait sombre et considérait Mussidan avec une persistance singulière.

Mussidan voyait avec terreur que sa conviction était loin d'être faite, que ses soupçons renaissaient, plus forts qu'auparavant. Heureusement son énergie grandissait avec le péril.

-- Cette histoire est habilement débitée, dit le banquier, mais elle ne fait pas honneur à ton invention, Mussidan. Tu essayes de te sauver d'une situation difficile...

-- Je n'invente rien, mon ami, et je te prie de me croire lorsque je t'affirme que je n'aurais pas de plus grand bonheur que celui d'être le mari de ta fille...

Il était horriblement pâle en parlant ainsi.

Diane elle-même avait frémi. Tout son corps tremblait.

Mussidan continuait :

-- C'est un rêve que j'ai souvent caressé. Et il m'a rendu bien malheureux, parce que plus j'y songeais et plus je me rendais compte des infranchissables obstacles qui me séparaient de Diane.

-- Eh bien ! fit Terrenoire, peut-être ces obstacles ne sont-ils pas aussi grands que tu te l'es figuré.

-- Que veux-tu dire ?

-- Diane... je ne crois pas que ton amour pour M. de Vaunoise soit une passion bien profonde. C'est une camaraderie plutôt qu'une affection plus vive... Tu connais Mussidan ; tu sais ce qu'il vaut, de quel cœur il est doué ; tu viens de l'entendre et tu connais également la grandeur de son amour... Il est impossible que tu n'en sois pas touchée... Veux-tu vivre désormais avec la pensée que tu seras la femme de Mussidan ?...

-- Moi ? que dites-vous, mon père ! fit la jeune fille, qui ne retint pas un cri d'horreur.

-- Réponds-moi !...

Derrière Terrenoire, Mussidan, les poings sur le dossier d'un fauteuil, se maintenait debout avec peine.

Diane vit qu'il allait se trahir. Il fallait gagner du temps, continuer de jouer cette odieuse et épouvantable comédie !

-- Je ne puis changer ainsi en si peu de temps, fit-elle. Que dirai-je à monsieur de Vaunoise ? Qu'aurait-il le droit de penser ? Certes l'amour de monsieur Mussidan m'émeut... me flatte. Il le sait... Cependant, jamais je n'avais cru qu'il faudrait me prononcer aussi vite...

Elle mit les mains sur ses yeux et s'étreignit la tête entre ses doigts crispés. Elle se calma presque aussitôt.

-- Je ne veux pas forcer ton cœur, dit Terrenoire, et Mussidan, j'en suis sûr, ne voudrait pas accepter un pareil sacrifice.

-- Certes, dit Mussidan. Malheureusement, je crains fort de n'être pas agréé par elle... Cela fait mon désespoir.

Terrenoire semblait apaisé et avait repris confiance. Tous ses soupçons paraissaient envolés.

-- Patience, dit-il à l'oreille de Mussidan -- Diane ne les regardait pas -- il faut que tu l'aimes bien, -- puisque tout à l'heure tu la menaçais de te tuer si elle ne répondait pas à ton amour !... Je parlerai pour toi. Patience !...

Mussidan devint encore plus pâle.

-- Je te laisse donc avec elle, dit-il..., mais tu vois comme elle est émue, la pauvre enfant !... Ne lui parle plus de moi !... Tâche de la distraire ; demain, les jours suivants, il sera temps de revenir sur ce sujet...

Plusieurs jours se passèrent. Terrenoire, suivant le conseil de Mussidan, ne fit aucune allusion à Diane. Celle-ci avait repris sa physionomie habituelle. Quand elle revit Mussidan, elle lui dit :

-- Que devons-nous faire ?... Je ne sais plus... je deviens folle !... En tout cela, c'est vous qui êtes coupable !... Ce serait à vous de nous sauver... Vous ne trouvez rien ?... Iriez-vous donc jusqu'au bout... et consentiriez-vous vraiment à ce mariage infâme d'un père... d'un père avec sa fille ?

Lui, sombre, fiévreux :

-- Diane, vous avez compris que Terrenoire n'était pas loin de soupçonner votre mère... Un mot, une imprudence peut la perdre... Me conseillez-vous de tout raconter à Terrenoire, de lui causer cette atroce souffrance en déshonorant votre mère ?...

-- Puis-je vous donner un semblable conseil ?

-- Une fois les soupçons éveillés chez Terrenoire, il finira par tout apprendre, soyez-en certaine !... Puis, n'eût-il qu'un doute, ce doute ferait le malheur de sa vie !... sans cesse, il se demanderait si vous êtes sa fille !... Quel supplice pour cet homme ! plus affreux peut-être que l'affreuse vérité ! C'en était fait si je n'avais pas avoué cet amour pour vous que j'ai feint de ressentir... Ah ! je pouvais vous laisser voir mon âme et je ne mentais pas en disant que je vous aimais. Seulement, il s'est mépris sur la nature de mon affection !...

-- Enfin, désormais, que ferez-vous ? Que lui direz-vous ?

-- Eh ! le sais-je moi-même ?... S'est-il jamais trouvé au monde une situation plus tragique que la nôtre... et croyez-vous qu'il soit possible de la dénouer, cette situation, sinon par des moyens surhumains ?

-- Mon Dieu... à quoi songez-vous donc ?

-- Courbez la tête sous le sort aveugle qui vous frappe, mon enfant. Ayez confiance dans la parole d'un homme qui mourra pour vous s'il le faut, pour votre mère et pour Terrenoire lui-même dont il s'agit de sauvegarder le bonheur.

-- Lorsque mon mère m'interrogera, que dois-je répondre ?...

-- Dans la certitude que vous sauvez votre père et votre mère, vous puiserez le courage de répondre que si vous ne m'aimez pas encore, vous êtes prête cependant à unir votre vie à la mienne !...

-- Grand Dieu !...

Elle joignit les mains. Sa terreur était si grande, son désespoir, son horreur si visibles que Mussidan ne put retenir ses larmes.

Deux jours après, Terrenoire demandait à Diane :

-- As-tu réfléchi, mon enfant ?

Elle répondit affirmativement, d'un geste machinal de la tête.

Et comme il la pressait, voulant s'assurer qu'elle ne mentait pas et que ce n'était pas un sacrifice qu'elle s'imposait pour obéir à son père, elle dit :

-- Je suis prête, mon père.

-- Jure-moi, mon enfant, qu'en te mariant à Mussidan je ne fais rien contre ta volonté !

-- Ne me croyez-vous pas, mon père ?

-- Jure-le-moi, mon enfant. Certes, je te crois. J'ai cependant besoin de ce serment pour n'avoir point de remords.

Elle eut une seconde d'hésitation. Une seconde ! Son père ne s'en aperçut même pas. Et elle jura, la pauvrette, en pensant à sa mère, en regardant son père, pour lequel elle se dévouait !

XLVI

À Méridon, le docteur Lagache n'avait pas tardé à s'apercevoir que le dépérissement dont Mme de Noirville était atteinte, provenait surtout du moral. À chacune de ses visites, elle ne manquait jamais de lui demander des nouvelles de son client de Maison-Blanche. Le docteur, qui savait la répugnance de William Farney à recevoir la visite de la châtelaine de Méridon, répondait invariablement :

-- Monsieur Farney va mieux, mais il a besoin des plus grands ménagements. Je recommande surtout à mademoiselle Suzanne, sa fille dévouée, de ne pas le faire parler, de lui éviter toute secousse, toute émotion, toute fatigue de tête.

Cependant, l'Américain entra en convalescence et le docteur ne put cacher plus longtemps la situation véritable. Pourquoi eût-il menti ? Il ignorait la nature des relations qui s'étaient établies entre ses clients. Leurs affaires n'étaient pas siennes. Si William Farney ne voulait pas recevoir Mme de Noirville, il n'avait qu'à la consigner à sa porte. Il annonça donc une guérison qui lui faisait honneur.

Le docteur croyait d'ailleurs avoir trouvé le mot de l'énigme : Raymond s'était trahi devant lui à force de lui demander des détails sur le malade et surtout sur la santé de Mlle Suzanne qui s'épuisait à soigner son père jour et nuit. « Le jeune avocat, pensa-t-il, aime la charmante enfant. Il paraît être digne d'elle, mais le riche Américain ne veut pas d'un gendre sans dollars. »

Sous l'influence d'un traitement énergique, les forces étaient revenues à Mme de Noirville. Cette amélioration ne la trompa point. Elle se sentait minée par le remords qui ne pardonne jamais. Elle appelait sa fin de tous ses vœux, mais avant de s'éteindre, elle voulait faire une nouvelle démarche auprès de William Farney pour assurer le bonheur de son Raymond. Quant à Pierre, elle ne s'en préoccupait plus : le pauvre garçon renonçait à la lutte ; sous peu de jours, il partirait, comme il l'avait annoncé à sa mère, avec des explorateurs chargés d'une mission scientifique en Océanie. On le prenait à titre d'auxiliaire. Ses dépenses seraient presque nulles.

Pierre n'en voulait plus à Raymond. Dans sa bonne et franche nature, il le plaignait même. Les deux frères évitaient toute conversation sur un sujet qui les touchait si profondément au cœur.

Cependant, un beau matin, lorsque Mme de Noirville eut dit à ses fils : « Je crois qu'il serait convenable d'aller prendre des nouvelles de monsieur Farney », Raymond et Pierre trouvèrent l'idée excellente. Tous trois se firent conduire en voiture à Maison-Blanche.

Le convalescent ne s'attendait guère à cette visite et ne put l'éviter. Étendu sur un fauteuil, au jardin, il demandait au soleil la réparation de ses forces. Le pauvre homme n'était plus que l'ombre de lui-même.

En revoyant la femme de Lucien, Roger devint encore plus pâle. Elle lui tendit la main et il eut le courage de la prendre. Il détourna les yeux de l'infâme créature dont la complicité avec Luversan ne faisait plus aucun doute, et dit à Suzanne :

-- Conduis Madame et Messieurs au salon. Je vous rejoindrai tout à l'heure... si je puis.

Il s'excusa sur sa grande faiblesse. En réalité, il avait hâte d'éloigner de lui la veuve de Lucien de Noirville. Un instant après, il se faisait remonter par James dans sa chambre à coucher.

Suzanne était doublement heureuse ; son père était sauvé et elle voyait que Raymond ne l'oubliait pas.

La conversation roula sur William Farney. Suzanne retraça toutes les péripéties d'une crise qui, pendant un mois passé, avait failli, à plusieurs reprises, emporter le cher malade.

Mme de Noirville se garda, dans une première visite, de faire aucune allusion au refus de Suzanne. Le prétexte de la maladie lui suffisait pour renouer des relations de voisinage avec l'Américain ; plus tard, elle verrait. Une idée l'inquiétait néanmoins ; que ferait le malade quand il serait tout à fait rétabli ?

-- Monsieur votre père, dit-elle à Suzanne, ne songerait-il pas à retourner dans son pays ?

Répondre franchement, c'eût été désespérer Raymond. Suzanne, en fille avisée, s'en garda bien.

-- J'ignore, répondit-elle, quels sont les projets de père. Le médecin lui a d'ailleurs interdit d'en faire aucun. Pauvre père ! Il ne sera pas en état d'aller et venir avant de longs jours encore, et cependant !...

Elle n'acheva pas. Elle en avait déjà trop dit.

À ce moment, James entra et informa la jeune fille que son maître, sans être plus malade, se sentait trop faible pour venir au salon, et qu'il reposait dans sa chambre.

-- Au revoir, mademoiselle, dit Mme de Noirville. Nous vous laissons à votre père qui réclame vos soins. C'est vous qui l'avez sauvé. Votre présence, votre amour filial, votre dévouement de tous les instants, ont fait plus que la science, pourtant si éclairée, du docteur Lagache.

Raymond s'en était tenu aux propos banals, mais ses regards parlaient avec une éloquence dont Mlle Farney ne perdait pas un mot. Dans cette courte visite, ils s'étaient renouvelé leurs aveux.

Quant à Pierre, il restait en contemplation devant un petit tableau simplement encadré et qui lui rappelait un souvenir à la fois doux et cruel : c'était l'esquisse que Suzanne avait faite aux ruines de l'abbaye des Vaux-de-Cernay. Il ne pouvait en détacher ses yeux.

-- Allons ! Pierre, lui dit sa mère, fais tes adieux, grand voyageur.

-- Mademoiselle, dit-il, permettez à un homme qui va partir pour une exploration en pays étranger, loin, bien loin d'ici, de vous présenter ses souhaits de bonheur et de prospérité. Je ne sais si je vous reverrai jamais, mais je conserverai le souvenir de notre première rencontre que vient de me rappeler cette charmante esquisse.

Suzanne comprit-elle la pensée secrète du jeune homme ? Elle rougit et échangea avec Raymond un regard qui signifiait : « Pauvre garçon ! » Puis elle décrocha le tableau et le tendant à Pierre :

-- Puisque cette esquisse vous plaît, dit-elle, permettez-moi de vous l'offrir.

Le frère de Raymond n'hésita pas. Il accepta le souvenir qu'il devait emporter avec lui dans son long voyage.

-- Merci, mademoiselle, dit-il d'une voix étranglée par l'émotion.

Et Mme de Noirville se retira avec ses fils en priant Suzanne de lui amener son père dès qu'il serait rétabli.

La jeune fille remonta aussitôt auprès de son père. Elle était rayonnante. Le convalescent évita toute parole qui aurait pu troubler la joie de l'enfant. Mais il se disait à part lui :

-- Tant que cette femme, qui sort d'ici, vivra, la fille de Roger Laroque, même réhabilité, ne pourra jamais être la femme d'un Noirville.

XLVII

Tant qu'il n'avait pas connu la résolution définitive de Diane, Terrenoire n'avait parlé à personne de l'union projetée entre Mussidan et sa fille.

Dès que Diane eut accepté Mussidan, il n'y avait plus de raison pour lui de cacher ce projet. Il l'annonça à sa femme, à brûle-pourpoint.

-- Je ne vous ai point confié, dit-il, un revirement qui s'est opéré dans l'esprit de ma fille.

-- Un revirement ? fit Andréa, étonnée. À quel propos ?

-- À propos de son fiancé, monsieur de Vaunoise.

-- Diane ne l'aime plus ?

-- Elle garde pour lui une certaine affection ; mais, tout compte fait, elle s'est aperçue que de cette affection à l'amour, il y avait loin...

-- Quelle histoire est-ce là ?

-- C'est la vérité.

-- Et Diane a repris sa parole ?

-- Depuis deux jours.

-- Et elle me cachait cela, l'hypocrite, je la gronderai... Que s'est-il donc passé entre eux ?

-- Ah ! je l'ignore. Diane vous le dira...

-- Il faut qu'elle aime autre part...

-- De cela, je n'ai pas le moindre doute...

-- Vous savez ? Et qui aime-t-elle ?... En cachette ?...

-- D'abord, celui qu'elle aime et qu'elle aimera -- mais qui l'aime, lui, profondément -- n'est plus de la première jeunesse...

-- Oh ! oh ! qu'entendez-vous par là ?

-- Quarante ans passés.

-- Vingt ans de plus que ma fille, c'est beaucoup. N'importe, ces unions-là sont souvent les meilleures. J'espère qu'il est distingué, riche, du meilleur monde ?

-- Il est tout cela. Du meilleur monde, très distingué et très riche. Vous le connaissez beaucoup.

-- En un mot, c'est ?...

-- Devinez !...

Andréa, surprise, cita quelques noms :

-- Vous en êtes loin ! disait chaque fois le banquier.

-- Qui donc, s'il vous plaît ?

Il y eut un léger silence. Après quoi :

-- Mussidan ! fit le banquier.

Mme de Terrenoire, blême, épouvantée, se leva...

-- Vous avez dit Mussidan ? Vous voulez rire ?

Sa voix était rauque. Sa gorge se desséchait. Elle essayait vainement d'avaler sa salive.

-- Qu'y a-t-il donc là de si étonnant ? Qu'y a-t-il dans cette nouvelle qui puisse vous causer autant d'émotion ?

Tous ses soupçons revenaient.

Andréa, terrifiée, ne voyait, n'entendait rien. Elle répétait machinalement :

-- Mussidan à Diane ! Mussidan à Diane !...

-- Encore une fois, répétait Terrenoire gravement, d'où vient votre étonnement ? Vous me feriez croire, si vous gardiez plus longtemps le silence, que vous connaissez sur Mussidan des détails qui le rendent indignes de notre fille ?

Enfin, surmontant son émotion, essayant de parler :

-- Cette nouvelle est si surprenante... elle est si soudaine, surtout, que vous m'en voyez toute décontenancée... Vous venez m'apprendre tout à coup... que le mariage est rompu... que M. de Vaunoise n'est plus aimé... et que c'est Mussidan... lui... qui est le fiancé... Et vous voulez que j'écoute cette surprenante nouvelle d'un air calme, sans donner le moindre signe d'émotion ?... À quoi, vous-même, songez-vous donc ?

-- C'est vrai, dit Terrenoire, vous avez raison, Andréa... J'oubliais que je ne vous avais pas prévenue de ce brusque changement.

-- Je le regrette, mon ami, car peut-être aurais-je élevé quelques objections à ce mariage.

-- Lesquelles ?

-- Monsieur de Mussidan n'est plus un jeune homme.

-- Il a quarante ans... Il est loin d'être un vieillard et peut encore passer pour un homme jeune. Il pourrait accuser trente-cinq ans.

-- Êtes-vous bien sûr qu'il aime... notre fille ? Elle allait se trahir... elle allait dire : sa fille !

-- Je le crois, car j'ai surpris une scène d'amour entre eux...

Une scène d'amour entre Mussidan et Diane... c'est-à-dire entre le père et la fille... c'est-à-dire l'inceste !... Allons ! c'était folie !... Terrenoire était dupe !...

Mais, pour l'avoir trompé, il fallait que Mussidan et Diane, qui paraissaient être complices, eussent de bien graves raisons !... Lesquelles ? C'était cela qu'il lui importait de savoir.

-- Vous n'avez pas d'autres motifs ? fit Terrenoire.

-- Comment se faisait-il que monsieur Mussidan se soit déclaré ainsi brusquement, lui qui jamais, bien qu'il vînt ici presque tous les jours, n'avait fait la moindre allusion à ce sentiment, lui qui paraissait aimer Diane, en effet, mais, semblait-il, d'une toute autre affection que celle d'un mari ?...

M. de Terrenoire lui dit qu'il avait interrogé Mussidan et lui redit les réponses de celui-ci ; quelles avaient été ses hésitations, ses craintes, comment surtout il avait tremblé d'être soupçonné de calcul...

Et, entendant son mari ainsi parler, Mme de Terrenoire murmurait :

-- C'est étrange ! Quel mystère cache une pareille conduite ? Si dépravée qu'elle fût, elle se révoltait, dans sa maternité.

-- C'est impossible..., dit-elle tout haut... c'est impossible... ce mariage ne peut se faire !...

-- Pourquoi ? répétait Terrenoire.

-- Que dirait le monde ? que penserait-il ?

-- Que nous importe ce qu'il dirait, ce qu'il penserait ! Est-ce que Mussidan n'est pas notre ami ? N'est-ce pas à lui que nous devons tout, la fortune, même l'honneur ? Car il nous a sauvé l'honneur en ces derniers temps... Le monde trouvera cette union toute naturelle et il aura raison...

Andréa essayait de secouer ce cauchemar...

« C'est une épreuve assurément... De quoi se doute-t-il ? Aurait-il découvert quelque chose et soupçonnerait-il que Diane n'est pas sa fille ? »

Et tout à coup, changeant de ton :

-- Après tout, dit-elle, s'il est vrai que monsieur de Mussidan ne déplaît pas à Diane, c'est un excellent parti pour elle !... Je n'y ferai point d'opposition pour ma part... Je sais ce que nous devons à monsieur de Mussidan... Êtes-vous certain de ne pas aller contre la volonté secrète de Diane en la donnant à votre ami ?

-- Diane m'a juré qu'elle ne se sacrifiait pas !

-- Alors, c'est dit, mariez-les !

Là, comme avec Mussidan et Diane, si Terrenoire avait tout d'abord conçu quelque soupçon, finalement l'attitude de sa femme le lui avait enlevé.

Elle avait écrit à Mussidan :

« Mon mari vient de me parler. Vous devinez ce qu'il m'a appris... L'horrible chose !... J'ai besoin de vous voir. »

Mussidan arriva presque aussitôt. Terrenoire était à la banque. Ils ne craignaient donc pas d'être surpris. En l'abordant, Mussidan dit, tout de suite :

-- Je voulais venir. Je n'attendais que l'occasion de vous voir en secret et de causer avec vous librement.

Mussidan -- brièvement -- lui raconta ce qui s'était passé. Au fur et à mesure qu'il avançait dans son récit, Mme de Terrenoire pâlissait.

-- Je suis perdue ! murmura-t-elle. Que peuvent faire deux ou trois jours de répit ?... Ma perte est certaine. Cela ne peut que la retarder...

-- Ne comprenez-vous pas, Andréa, que l'odieuse comédie que nous jouons depuis quelques jours, nous la jouons pour vous sauver ?

-- Qu'importe ! Il faudra tout dire...

-- Non ! dit Mussidan d'une voix ferme. Je ne le veux pas. Terrenoire est heureux. Il aime sa fille. Il vous aime. Pourquoi lui dire qu'il a eu tort de mettre sa confiance en vous, de se reposer sur vous du soin de garder son honneur ?...

-- Enfin ! dit Andréa, comptez-vous donc mettre votre projet à exécution ?

-- Il le faut. Je l'ai dit. Trouvez-vous dans votre imagination, vous, le moyen de sortir de ce danger ?

-- Est-ce que j'ai le courage même de chercher ?

-- Vous voyez bien. Moi seul puis penser...

-- Mais ce mariage est infâme !...

-- Oh ! la cérémonie seule aura lieu... Ce qu'il y a d'infâme en elle, disparaît à mes yeux sous l'intention qui l'a amenée... Puis, personne autre que moi ne sera sacrifié, en tout cela..., acheva-t-il d'une voix sourde.

-- Que voulez-vous dire ?...

Il parut n'avoir point entendu, car il ne répondit pas.

-- Et Diane ?... que dit-elle ?... Avez-vous compris sa pensée ?

-- Diane consent. Elle sait tout. Et elle consent...

« Elle sait qu'elle est victime de son affection pour Terrenoire... et j'ai su lui inspirer assez de confiance, malgré mon indignité, pour qu'elle attende patiemment l'heure de la délivrance.

-- Vous voulez mourir ?

-- Vous le saurez plus tard, mais soyez certaine que si je me suicidais dès aujourd'hui, les soupçons reviendraient à Terrenoire plus nombreux et plus pressants qu'auparavant. Tandis qu'après... Laissez-moi faire !... Il s'agit de vous, il s'agit de lui !... Ma vie est peu de chose... Je la mène inutilement depuis des années. Je donne ma vie de gaieté de cœur, pour la vie d'un honnête homme... et j'espère que Diane, à laquelle le plus étrange des hasards va donner mon nom, ne le portera pas longtemps !...

Et Mussidan s'enfuit, pour éviter d'autres questions -- pour échapper à d'autres attaques...

M. de Vaunoise, le fiancé de Diane, n'avait pas accepté sans se récrier, sans se plaindre, sans éclater en reproches, la nouvelle résolution prise par M. de Terrenoire. Il s'était réclamé de la probité du banquier et lui avait demandé des explications.

-- Mon cher enfant, dit Terrenoire, les femmes sont versatiles. Ce n'est pas à moi qu'il faut vous adresser, mais à ma fille. C'est elle seule qui a changé, ce n'est pas moi. Je vais l'appeler, vous lui parlerez. Vous verrez, par vous-même, que vous ne pouvez m'accuser, et, s'il est quelqu'un de coupable, c'est vous, mon cher enfant, qui n'avez pas su conserver un cœur qui ne demandait pas mieux que de se donner à vous.

Il fit appeler Diane, et quand il l'entendit, il s'en alla, pour la laisser seule avec M. de Vaunoise. C'était la première fois que les deux jeunes gens se voyaient, en tête à tête, depuis leur rupture. Diane avait évité soigneusement une entrevue de ce genre, qui eût été pénible en l'état de son cœur -- et quand elle vit M. de Vaunoise, elle recula, avec le geste instinctif de s'enfuir.

-- C'est d'après le conseil de votre père que je suis ici, mademoiselle, dit Vaunoise avec tristesse. Cependant, si ma présence vous est désagréable, je ne resterai pas plus longtemps... Veuillez me pardonner...

-- Demeurez ! dit-elle avec fermeté. Il est bon, il est nécessaire que nous ayons un entretien.

-- Mademoiselle, dit Vaunoise, je viens, il n'y a qu'un instant, de prier votre père de m'apprendre ce qui m'avait fait démériter à ses yeux comme aux vôtres.

-- Et que vous a-t-il dit ?

-- Il m'a répondu que, seule, vous étiez juge de vous-même, et maîtresse de vos actions... C'était donc à vous que je devais m'adresser.

-- Ne m'accusez pas, monsieur.

-- Eh ! à qui donc m'en prendrais-je, si ce n'est à vous ?... J'avais votre parole, votre aveu, vos serments d'amour... et, tout à coup, brusquement, j'apprends qu'au mépris de la foi jurée vous êtes à un autre... Pardonnez-moi mon agitation, mademoiselle, mais je vous aime trop, hélas ! pour considérer avec calme votre inexplicable conduite. Et je vous supplie, s'il y a un autre malentendu entre nous, de m'en instruire bien vite... afin que je le fasse cesser.

Elle secoua la tête.

-- Il n'y a pas de malentendu !...

-- Alors, vous avez cessé de m'aimer ?...

Elle l'aimait, cet homme !... Pouvait-elle lui dire le contraire ? Tout son être s'y refusait !... Elle avait assez souffert depuis quelques jours... Elle ne voulait pas s'infliger cette nouvelle souffrance !...

-- Vous m'aimez, monsieur de Vaunoise ?

-- Si je vous aime, Diane ! dit-il avec élan.

Elle alla vers lui, prit ses mains qu'elle mit dans les siennes et garda en les serrant doucement, faisant passer un frisson dans les veines du jeune homme.

-- Si je vous priais de ne plus m'interroger !... Si je vous avouais, en vous suppliant de l'oublier, que je vous aime toujours... toujours, entendez-vous ?... Plus que jamais !... Si je vous disais qu'un grand malheur plane sur cette maison qui vous a reçu et où l'on vous considérait comme si vous en faisiez partie ?... Si j'ajoutais que ce malheur effroyable ! -- mon mariage avec monsieur de Mussidan -- mon mariage seul -- peut l'écarter ?...

-- Diane ! Que me dites-vous là ?

-- La vérité, mon ami.

-- Vous avez commencé votre confidence. Achevez-la !...

-- Je ne le peux. C'est pour nous tous ici, un secret de vie ou de mort !... Et jugez combien je vous aime en vous révélant que ce secret existe !...

-- Mon Dieu ! Que se passe-t-il donc ?

Elle défaillit. Il la soutint dans ses bras. Elle se remit...

-- Il faut, mon ami, que, sur votre honneur, vous me promettiez de ne répéter à âme qui vive un mot de ce que vous venez d'entendre.

-- Mais, Diane, je peux savoir pourquoi vous vous sacrifiez...

-- Vous ne le saurez jamais !...

-- Si quelque malheur vous menace, ne puis-je l'écarter ?

-- Vous ne le pouvez.

-- Mussidan est très riche. Le bruit a couru que la banque Terrenoire était embarrassée. On a dit ensuite que ce bruit était faux : peut-être était-il vrai ? Alors, ce mariage avec Mussidan n'aurait-il pas pour objet...

-- Vous vous trompez, mon ami... Mon père me sacrifierait en ce cas ?... Le penser, c'est lui faire injure... Puis, si c'était là le secret dont je parle, je ne vous le cacherais pas.

Interdit, M. de Vaunoise réfléchissait.

-- Quoi donc ? murmurait-il, quoi donc ?

-- N'essayez pas de savoir, ami, n'essayez pas... Dites-vous seulement que je vous aime... et que... malgré tout... malgré ce qui peut m'arriver... peut-être je ne suis pas entièrement perdue pour vous.

-- Vous avez mon serment, Diane !... J'ai confiance en vous !

Et, après une hésitation, il reprit :

-- Voulez-vous me permettre encore une question ?

-- Parlez, mon ami.

-- Monsieur de Mussidan est un homme d'honneur... Que n'allez-vous le trouver ? Que n'allez-vous lui répéter ce que vous venez de me dire ?...Il est incapable de vouloir vous prendre malgré votre volonté... Sans que vous ayez besoin, plus qu'à moi, de lui confier votre secret, il vous comprendra peut-être et vous rendra votre liberté... Alors...

-- N'achevez pas, ami... et n'insistez pas, de grâce...

-- Tout cela est étrange ! dit M. de Vaunoise.

-- Vous doutez ?

-- Non. Je le répète : vous avez mon serment, Diane. Quoi qu'il arrive, jamais il ne sortira de ma bouche la moindre allusion à ce que vous m'avez dit... Jamais !

-- Merci, mon ami, merci, fit-elle, troublée.

Et des larmes coulèrent de ses yeux.

Il réunit dans les siennes les deux mains de la jeune fille et les meurtrit d'ardents baisers.

-- Adieu, donc, Diane, dit-il, singulièrement ému lui-même. Adieu, puisque je vous perds !...

-- Ayez confiance en Dieu, mon ami, et croyez en mon amour. Vous serez fort !

Elle lui jeta, de la main, un dernier adieu et s'en alla.

M. de Vaunoise resta quelques minutes accablé. Puis, tout à coup, il se ressouvint de ce que lui avait dit M. de Terrenoire et il se rendit auprès de lui.

En le voyant, en remarquant son visage défait, le banquier n'eut pas de peine à comprendre ce qui s'était passé.

-- Eh bien ! dit-il, est-ce ma faute ? Vous ai-je menti ?

-- Non, monsieur, vous aviez raison, hélas !

-- Que vous a dit Diane ?

-- Elle a été froide, elle a été indifférente... Enfin, on aurait dit que la cruelle prenait plaisir à me désespérer...

-- Pauvre garçon ! murmura Terrenoire.

-- Je l'aime toujours, monsieur, dit de Vaunoise... et je l'aimerai, ne l'oubliez pas, quand même...

-- Vous êtes jeune, vous oublierez !

-- Jamais !

Quand il fut parti, Terrenoire respira plus librement.

-- Puisqu'il en est ainsi, songeons à ce mariage !... Morbleu !... je ferai bien les choses ! Je veux qu'on en parle, à Paris !

Et, en effet, on en parla à Paris.

En vain Diane essayait-elle de convaincre son père que plus modeste serait la cérémonie, plus grand serait son bonheur, M. de Terrenoire ne voulut rien entendre.

En vain, Mme de Terrenoire elle-même essaya-t-elle d'élever quelques observations. Aux premiers mots qu'elle prononça, son mari parut surpris.

-- Eh quoi ! dit-il, vous qui aimez le monde, les fêtes, tout ce qui brille... vous qui êtes reine partout où vous passez, vous me demandez de marier ma fille comme si je devais cacher à tout le monde ce mariage !... Non, non, je suis trop heureux... Et puis, je désire que chacun voie combien ma fille est jolie...

Mme de Terrenoire, affaissée, n'osait répondre, dans la crainte de se trahir. Mais son supplice était effroyable. Entre elle et Diane, pas un mot n'était prononcé.

Un jour seulement, Mme de Terrenoire, qui avait cru surprendre des larmes dans les yeux de sa fille -- larmes qui échappaient à Diane malgré son courage et sa volonté -- fut un moment vaincue et se précipita à ses genoux :

-- Diane, Diane, me pardonnes-tu ?

-- Je n'ai rien à vous pardonner, ma mère. Je ne suis pas votre juge. Relevez-vous, je vous en prie !...

Mme de Terrenoire l'écoutait, blême. Elle n'avait pas la force de se relever. Une étreinte nerveuse lui broyait le cœur. Elle étouffait. Elle avait peur de mourir !

-- Diane, tu ne m'aimes plus ?... Je ne possède plus ton cœur !...

-- Je vous plains, ma mère !... Mais je vous supplie de ne pas me demander ce qui se passe en moi... Je n'y vois point clair moi-même et je ne saurais vous répondre.

Et pour mettre fin à cette pénible scène, elle était sortie.

Pour la mère et la fille, le ménage était un enfer. Chacun devait sourire devant Terrenoire. Et Mussidan, Mussidan surtout, devait paraître gai... Et il l'était peut-être, plus que les autres, parce que seul il entrevoyait, seul il connaissait la fin !... Chaque heure du jour apportait avec elle un supplice nouveau.

Quand le mariage fut connu, les amis, les connaissances de la famille Terrenoire, ceux même qui n'avaient eu avec elle que des rapports très rares, mais qui avaient quelque intérêt à ce qu'on ne perdît pas leur souvenir, affluèrent rue de Chanaleilles.

Combien cruelles étaient les félicitations que recevait Mme de Terrenoire ! Ce qui lui rendait un peu de force, ce qui augmentait son énergie quand elle se sentait défaillir, c'était la confiance et la gaieté de Terrenoire. Il continuait de ne se douter de rien.

Pour le contrat, les amis avaient été invités. C'était pour Diane, le premier chapitre du sacrifice.

Mussidan et Diane se mariaient sous le régime de la communauté de biens, et Mussidan avait voulu que fût inséré au contrat un article par lequel, en cas de mort d'un des époux, sans enfants -- sans enfants !... -- la fortune du mort appartiendrait au survivant. Elle signa ; son écriture était illisible.

À la mairie, quelques jours après, quand elle fut obligée de mettre sa signature au bas de l'acte qui la faisait désormais la femme de son père, quand elle eut accompli, sublime sacrifice filial, d'un trait de plume cette iniquité infâme, elle fut prise d'un tremblement si violent que son père le remarqua.

-- Qu'as-tu, chère enfant ? dit-il. Serais-tu indisposée ?

Mussidan, plus pâle qu'elle peut-être, s'était penché vers elle et doucement avait murmuré à son oreille à voix basse :

-- Courage ! prudence ! tout le monde a les yeux sur vous !

Elle allait se trouver faible. Elle se redressa. Et d'un pas raide, elle sortit, fermant les yeux, se laissant conduire, n'entendant et ne voyant plus rien !... Une seule chose luisait pour elle, comme une flamme rouge, dans ces abominables ténèbres : elle était la femme de son père.

Afin d'abréger le supplice de la pauvre enfant, Mussidan avait manifesté le désir que la cérémonie nuptiale eût lieu à l'église le même jour que le mariage à la mairie. Après quelques objections fondées plutôt sur les usages d'un certain monde que sur des raisons sérieuses, M. de Terrenoire y avait consenti. Il avait pris l'avis d'Andréa. Mais Andréa était-elle capable d'avoir une autre opinion que celle de Mussidan ? N'avait-elle pas compris, du premier coup, la pensée qui faisait agir celui-ci ?...

À l'église, Diane, assise à son prie-Dieu, put s'abîmer dans son rêve.

Toute sa vie de jeune fille, vie d'insouciance, de calme et de bonheur, repassa devant ses yeux troublés, depuis ses années de pension jusqu'au jour où, ayant rencontré M. de Vaunoise, elle s'était mise à l'aimer...

Quelle était pâle, la vierge, sous son voile blanc de mariée !... Elle essayait vainement de prier. Son livre d'heures restait entre ses doigts, toujours ouvert à la même page ; elle n'y jetait même pas les yeux ; elle sentait, sur ses épaules, peser les lourds regards de toute cette foule brillante et joyeuse convoquée par son père. Ah ! comme cette joie lui faisait mal !... Comme elle souffrait !...

Jusqu'au prêtre, cruelle ironie, qui vint lui parler de ses devoirs d'épouse, de ses devoirs de mère ! Jusqu'au prêtre qui, chastement, lui fit l'image du bonheur vrai de sa vie de femme : le bonheur d'être mère, et lui retraça les devoirs, les obligations de la maternité !...

Elle écoutait, la tête baissée. Et Mussidan écoutait aussi ; ses dents claquaient, il était secoué de tremblements... Son âme seule réagissait contre la faiblesse de son corps.

La cérémonie enfin se termina. Il était temps. Diane et Mussidan, lui-même, étaient à bout de forces. Ils allaient se trahir.

Les époux et les parents entrèrent à la sacristie.

Alors commença le défilé de tous ceux qui avaient assisté à la messe de mariage et venaient serrer la main, soit à Terrenoire, à Andréa ou à Diane, soit à Mussidan.

Pendant plus d'une demi-heure, Mussidan et Diane, debout côte à côte dans la sacristie, subirent ce nouveau supplice : c'était le dernier, heureusement. Ce fut alors seulement que, comme on se trouvait tout près d'eux, on remarqua leur pâleur, leur air de fatigue, toute cette étrange attitude. Ceux qui étaient les amis de Mussidan mirent cette émotion sur le compte de son bonheur.

Les ennemis ou les indifférents échangèrent des réflexions, espérant découvrir quelque mystère ou quelque intrigue. Les jeunes filles disaient, les unes :

-- Comme Diane est belle, sous ses blanches parures de mariée !

Les autres :

-- Comme elle est pâle ! On dirait qu'elle est malade et qu'elle souffre. Ne voyez-vous pas son air penché ? Comme elle courbe la tête ! Ne dirait-on pas qu'elle porte sa couronne de fleurs d'oranger comme un fardeau trop lourd ?...

C'était vrai. Elle avait à peine le courage de répondre à ses amies les plus intimes, à celles qu'elle chérissait le plus ; elle avait à peine l'énergie de leur ébaucher un sourire.

Enfin, quelqu'un -- c'était une femme -- dit :

-- Elle a l'air d'être mariée contre sa volonté.

On remarqua, alors, combien ils étaient gênés l'un à l'égard de l'autre, évitant de se rencontrer seuls, et manœuvrant toujours pour qu'il y eût une personne en tiers avec eux...

Le même manège recommença chez Terrenoire, où il y avait un lunch pour quelques amis et des parents venus de province.

On vit aussi combien Mme de Terrenoire était pâle et changée : elle avait maigri ; sa peau avait pris une couleur jaune qui indiquait une fatigue générale de l'esprit et du corps. La vie semblait s'être concentrée dans ses yeux noirs, où flamboyaient d'insoutenables lueurs. En quelques jours -- ces derniers jours de tortures aiguës et mortelles -- ses cheveux avaient blanchi !

Terrenoire seul, aveuglé par cette hypocrisie généreuse de Mussidan et de Diane, ne voyait et ne soupçonnait rien.

Le soir arriva. Tous les préparatifs étaient faits pour le départ de Mussidan et de sa femme. Mussidan emmenait Diane en Italie. Il avait loué un wagon-salon ; de telle sorte qu'il était seul avec sa femme.

Diane avait mis une toilette de voyage de couleur sombre, si sombre qu'on eût dit qu'elle portait, dès ce jour-là, le deuil de son bonheur et de sa chasteté d'âme. Mussidan la comprenait et l'imitait. Ce lien nouveau qui unissait cet homme et cette jeune femme, ce père et cette fille, était si extraordinaire, qu'ils rêvaient tous les deux une fin tragique pour y échapper, le briser au plus tôt.

Heureusement, ils étaient libres, à présent ! Ils n'étaient plus obligés à cette horrible contrainte dont le joug leur pesait depuis un mois ! Le cœur de Mussidan était gonflé de sanglots, et rien ne les retenait plus. Les yeux de Diane débordaient de larmes, et personne ne l'empêchait plus de pleurer, elle pleura.

Cela lui faisait du bien, la soulageait de pouvoir s'épancher ainsi ; elle pleura longtemps, longtemps. Et Mussidan, la tête baissée, pleurait aussi.

Cette nuit, en ce wagon à demi éclairé, était lugubre. Tout à coup, Mussidan se leva, fit en chancelant quelques pas vers Diane. Celle-ci fut prise d'une inexprimable horreur. Mais Mussidan s'arrêta... retourna sur ses pas. Il essuya son front, tout ruisselant de sueur, et s'assit...

Et des heures se passèrent encore.

Maintenant, Diane avait cessé de pleurer. Elle priait, machinalement. De nouveau Mussidan s'était levé. Il avait compris que le murmure de Diane n'était qu'une invocation à Dieu.

-- Priez pour moi, Diane..., dit-il.

Et, avec une supplication suprême à laquelle elle ne pouvait qu'obéir, il ajouta, du même ton grave :

-- Priez pour moi, je vais mourir...

Elle tressaillit.

Elle était assise, elle se laissa glisser à genoux. Et elle pria tout haut. Mussidan l'écoutait, les mains jointes. Il ne paraissait plus aussi pâle maintenant. Un peu de sang colorait ses joues, ses yeux n'avaient plus le même éclat fiévreux. Il semblait, chose bizarre, sous l'empire de je ne sais quelle impression, avoir repris un peu de calme.

Quand elle eut fini de prier, Mussidan retourna au vasistas resté entrouvert... Il ouvrit la portière. Puis là, toujours penché, il attendit. Qu'attendait-il ?... Debout, pareille à une statue, tant son immobilité était grande, malgré les oscillations du train, Diane tenait les mains sur les yeux pour ne plus rien voir !...

Mussidan aperçut tout à coup un point rouge si petit qu'il ressemblait, à cette distance, à un de ces vers luisants qui rayonnent, par les soirs d'été, comme des diamants, dans les touffes d'herbe.

Seulement, de seconde en seconde, le point rouge grossissait, grossissait, semblant se rapprocher, et se rapprochant en effet. On entendait déjà le formidable bruit d'un train qui arrivait et allait croiser celui où se trouvait Mussidan... Encore quelques secondes et il allait être là !...

Mussidan vint à Diane.

-- Ma fille, dit-il, je vais mourir... Me pardonnez-vous ?

Elle conserva une main sur ses yeux, étendit l'autre vers l'homme, et dit :

-- Je vous pardonne !

Alors, Mussidan alla pousser la portière, qui s'ouvrit toute grande.

Quand la locomotive ne fut plus qu'à quelques mètres, il se laissa glisser et tomba de son long, le corps étendu sur le rail, les bras en croix. Tout le train passa sur lui, faisant de ce pauvre corps un amas de chairs sanglantes et d'entrailles immondes.

Dans les deux trains qui s'éloignaient, personne ne se douta de ce drame. Mais dans le wagon une femme venait de s'évanouir en murmurant :

-- Pardonnez-lui et pardonnez-moi, mon Dieu, comme je lui ai pardonné.

À Lyon, quand le train s'arrêta, des employés de la gare remarquèrent la portière entrouverte.

On monta dans le wagon-salon et l'on vit Diane étendue sur le tapis, toujours sans connaissance. On devina un drame...

On la descendit et on la transporta à la gare, où un médecin, que l'on se hâta d'aller réveiller, put la rappeler à elle.

Le train était reparti.

Quand elle reprit connaissance, elle fut longtemps sans se rendre compte de l'endroit où elle se trouvait.

-- Où suis-je donc, dit-elle, et que s'est-il passé ?

Le médecin le lui expliqua doucement, avec mille précautions.

-- Vous êtes dans un des salons de la gare de Lyon, dit-il ; tout à l'heure, quand est arrivé en gare le train de Paris, on a remarqué une portière ouverte, on est monté, et l'on vous a trouvée gisant évanouie...

-- Ah ! je me rappelle !

Et elle ajouta, plus bas, se parlant à elle-même : « L'horrible cauchemar !... »

-- Un accident serait-il arrivé ? demanda le chef de gare.

-- Un accident... oui... épouvantable...

-- Parlez ! Instruisez-nous !...

-- Mon mari s'est penché à la portière... Celle-ci n'était pas fermée, et sous son poids elle s'est ouverte... Il est tombé... et à ce moment passait un train... Après, je ne sais plus !

-- Ah ! c'est horrible, murmura-t-on.

Diane était, après cet effort, retombée dans sa syncope.

Son portefeuille, resté sur la voie, entre les deux rails, à peu près intact, avait indiqué son nom. On le télégraphia sur-le-champ à Paris, où la nouvelle se répandit avec la rapidité de la foudre.

Terrenoire fut averti aussitôt.

Diane avait été conduite dans un hôtel de la place Bellecour, où elle était en proie à une fièvre ardente. Elle n'avait plus recouvré connaissance depuis les quelques mots qu'elle avait prononcés.

Ce fut là, dans cet hôtel, que la retrouva Terrenoire. Il s'installa à son chevet et la veilla nuit et jour.

Heureusement et grâce aussi à des soins empressés, la fièvre cérébrale que le docteur redoutait ne se déclara point. Diane était sauvée, mais elle était plongée dans un abattement profond.

Quand elle fut assez forte pour entreprendre le voyage, son père l'emmena à Paris... Il n'avait pas encore osé l'interroger sur la mort de Mussidan, craignant de renouveler sa peine... Ce fut Diane elle-même qui lui en parla la première.

N'était-elle pas obligée d'achever la tâche commencée par Mussidan et d'éloigner tout soupçon de la pensée de Terrenoire ? Elle y réussit.

Terrenoire crut sa fille. Il crut que la mort de Mussidan était due à une imprudence. Diane dut dissimuler jusqu'au bout. Mme de Terrenoire, seule, savait la vérité !... Mais entre elle et sa fille il n'y eut pas un mot sur ce sujet, pas une allusion !

On parla longtemps, dans le monde fréquenté par Mussidan, de cette fin tragique. Puis ce fut de cela comme de toute chose : on finit par n'y plus penser.

-- Diane est jeune, dit-on, elle oubliera.

Elle ne devait jamais oublier, cependant... et l'amour de M. de Vaunoise ne devait jamais effacer de son front le pli creusé, en cette effroyable nuit.

Elle demanda à son père la permission de se retirer dans un couvent pour y passer le temps de son deuil.

Quelque douleur que pût lui causer une aussi longue privation de son enfant bien-aimée, Terrenoire approuva cette résolution.

XLVIII

Jean Guerrier était toujours en prison.

Les divers incidents qui venaient de se passer avaient empêché M. de Terrenoire de s'occuper de lui ; mais il ne l'avait pas oublié, cependant, et il plaignait le pauvre garçon, de l'innocence duquel il était de plus en plus convaincu, il le plaignait, disons-nous, avec d'autant plus de raison qu'il devinait la cruelle souffrance de cette âme torturée par la jalousie. Une dernière parole de Margival lui revenait sans cesse à l'esprit :

« Il y a une question de justice qui prime toutes les autres. Les preuves morales relevées contre Guerrier sont telles que, si elles n'existaient pas, il se pourrait que Guerrier vît s'évanouir toutes les autres charges. S'il est en votre pouvoir d'anéantir ces preuves morales en expliquant l'intimité qui vous est reprochée avec Marie-Louise, vous ne devez pas hésiter... »

« Il a raison, le vieux Margival », se disait Terrenoire en repassant dans son esprit les phases compliquées du drame qui avait commencé au meurtre de Brignolet.

Il n'hésita pas plus longtemps. Il écrivit à M. de Lignerolles une lettre dans laquelle il priait le juge de lui accorder un rendez-vous ayant à lui faire, disait-il, une confidence de la plus haute gravité.

M. de Lignerolles lui répondit aussitôt en le priant de passer le lendemain, dès le matin, à son cabinet.

Terrenoire fut exact. Le magistrat l'attendait ; il lui adressa un regard curieux lorsqu'il entra, accueillit froidement son salut et lui désigna un siège d'un geste.

-- Vous avez à me parler, monsieur ?

-- Je suis décidé à vous confier un secret que j'ai hésité à révéler jusqu'aujourd'hui...

-- Il s'agit du vol de votre caisse et du meurtre de Brignolet, sans doute ?

-- Oui.

-- En ce cas, parlez, je vous écoute... Une observation, pourtant : le secret auquel vous faites allusion, ne le connaissiez-vous donc point lorsque vous êtes venu dans mon cabinet, il y a quelque temps, pour la première fois ?

-- Je vous demande pardon.

-- S'il est aussi grave, s'il peut avoir des conséquences aussi grandes que celles que vous semblez prévoir, pourquoi avez-vous tant tardé à m'en entretenir ?

-- Vous connaîtrez, quand vous saurez tout, les raisons qui m'ont fait hésiter.

-- Parlez donc, je ne vous interromprai plus.

Alors, non sans trembler à tous ces douloureux souvenirs qu'il était forcé d'évoquer, Terrenoire raconta ses jeunes amours avec Blanche Warner, la grossesse de sa maîtresse, son duel, sa blessure, et comment il était resté sans donner de ses nouvelles, comment Blanche s'était mariée, le croyant mort, avec Margival, auquel elle avait donné une fille, qui n'était pas l'enfant de son mari, mais bien celui de Terrenoire : Marie-Louise !

Au fur et à mesure qu'il parlait avec cet accent pathétique qu'il est impossible de feindre, M. de Lignerolles l'écoutait avec autant de curiosité que de surprise.

Quand Terrenoire eut fini -- et il lui avait été possible de deviner, sur le visage du juge, l'effet de ses paroles -- il ajouta :

-- En vous faisant cet aveu pénible, c'est à l'homme avant tout que je me suis adressé. C'est une confession que j'ai faite, et je vous demande le secret, comme je le demanderais à un confesseur... Vous devez comprendre à présent les raisons qui m'ont forcé au silence, alors que Guerrier et Margival m'accusaient de relations coupables avec Marie-Louise, sans savoir que Marie-Louise est ma fille !

À ce moment, M. de Lignerolles ne put retenir un geste d'attention. Il s'attendait, sans doute, à quelque allusion qu'il eût comprise, car il prêta, à ce qu'allait dire le banquier, une oreille attentive... mais il fut trompé... Terrenoire s'interrompit.

Alors le magistrat :

-- Vous avez eu tort, monsieur, dit-il, de ne pas me faire connaître la vérité dès le premier jour...

-- Il n'est pas trop tard, heureusement, puisque votre instruction n'est pas terminée, et puisque le dossier n'est pas renvoyé à la chambre des mises en accusation.

-- Vous savez que la justice ne peut se contenter de quelques paroles... elle demande autre chose... Moi, personnellement, monsieur de Terrenoire, je vous crois lorsque vous me dites que vous êtes le père de Marie-Louise... mais le magistrat exige autre chose...

-- Des preuves, n'est-ce pas ? fit tristement Terrenoire.

-- Des preuves, oui. Des preuves de vos relations avec la mère de Marie-Louise, de cette Blanche Warner dont vous m'avez parlé...

-- J'y avais pensé, monsieur, et ce n'est pas sans un serrement de cœur que je vous les livre... Les voici...

M. de Lignerolles tendit la main avec empressement.

-- Ce sont, fit le banquier, les lettres d'amour de Blanche, que j'avais toujours conservées comme de précieuses reliques, car elles me rappellent les plus heureux et les plus doux moments de ma jeunesse. Elles étaient, chez moi, cachées à tous, dans le secret le plus profond... et je m'enfermais souvent, dans les premières années qui suivirent mon retour à Paris, pour les relire...

Le magistrat prit le paquet de lettres et les parcourut. Elles disaient tout, ces lettres, en effet.

Le juge d'instruction connaissait maintenant tous les incidents qui avaient suivi : le mariage de Blanche Warner avec Margival, l'inventeur ; la naissance de Marie-Louise ; la mort malheureuse de Blanche, enlevée quelques jours après par une péritonite aiguë ; la mort de Warner, qui n'avait pu survivre à sa fille.

L'accent de sincérité que Terrenoire avait mis à ce récit, sa profonde douleur en se ressouvenant de ces amours jeunes et fraîches qui avaient été le seul vrai moment de bonheur de sa jeunesse, tout cela avait frappé M. de Lignerolles, qui n'avait pas cessé d'étudier attentivement le banquier pendant qu'il parlait. Il n'eut pas, même une seconde, le soupçon qu'on le trompait.

-- Je vous crois, monsieur, dit-il, et je vous prie de me pardonner, si je vous ai demandé des preuves.

M. de Terrenoire s'inclina.

Le juge reprit :

-- Seulement, il ne suffit pas de m'avoir fait cette confidence... il faut aussi que Jean Guerrier sache tout. Je souhaite que vous le trouviez aussi bien disposé que moi à vous entendre... Il est très irrité contre vous... C'est à vous qu'il reproche ce qui lui arrive, son malheur, son accusation, à vous, à sa femme et à son beau-père.

-- Hélas !

-- Êtes-vous résolu à lui parler ?

-- Ne le faut-il pas ? N'est-ce pas nécessaire ?

-- Absolument, non pour moi, mais à cause de vous. Il se peut que la justice, trouvant désormais insuffisants certains indices que n'appuient plus les preuves morales, rende la liberté à Jean Guerrier. Elle le fera sans lui donner d'explications... Elle ne lui en doit pas... mais Jean Guerrier se retrouvera dès lors en face de vous, avec la même jalousie... et, s'il ne connaît pas votre secret, qu'adviendra-t-il ?

-- Je lui dirai tout ; Guerrier est un homme, il ne peut s'offenser de ce qu'il entendra... Mon histoire n'enlève rien à l'honorabilité de Margival... elle n'enlève rien non plus à la chasteté et aux vertus de Marie-Louise... il ne pourra qu'en aimer sa femme davantage, en découvrant combien injustement il la soupçonnait !

Et, après un moment de silence :

-- Plaise à Dieu que je ne rencontre pas de résistance chez Marie-Louise et chez Margival... À eux je ne puis rien dire... Je ne puis déshonorer la mère aux yeux de ma fille, je ne puis enlever à Margival le respect de sa femme morte... Dieu m'inspirera...

-- Il faut conquérir Guerrier... Guerrier vous aidera...

-- Veuillez le faire venir.

-- À l'instant, et je le préparerai à vous écouter... Peut-être même, si je le vois bien disposé et calme, lui dirai-je tout moi-même ! Entrez dans ce cabinet. Je vous appellerai quand le moment me semblera propice.

-- Merci, monsieur de Lignerolles.

Jean Guerrier fut amené quelques instants après. Il était hâve et maigre ; on lisait sur sa physionomie tout ce qu'il souffrait, depuis qu'on le tenait emprisonné, de rage et d'impuissance de se sentir ainsi désarmé devant ceux qui s'étaient joués de lui et l'avaient conduit là.

Il ne rêvait que vengeance contre Terrenoire, contre Margival et contre Marie-Louise.

Après les premiers interrogatoires, Guerrier avait été écroué à Mazas, procédure qui a lieu régulièrement ; mais, depuis quelques jours, un incident très grave étant survenu dans l'enquête -- la découverte de Mme de Terrenoire dans une maison meublée de la rue Saint Jacques -- le juge, voulant avoir Guerrier sous la main, l'avait fait réintégrer au dépôt.

Quand il entra dans le cabinet de M. de Lignerolles, il baissa légèrement la tête pour saluer.

-- Jean Guerrier, veuillez vous asseoir, fit le juge doucement.

Et comme le malheureux ne pouvait s'empêcher de tressaillir, étonné de ce ton auquel il était loin d'être habitué :

-- J'ai une grave communication à vous faire.

-- Grave ?

-- Écoutez-moi et veuillez ne pas m'interrompre.

Alors, M. de Lignerolles reprit, de point en point, le récit fait un instant auparavant par Terrenoire, n'omettant aucun détail, glissant avec une habileté qui dénotait une extrême facilité de parole sur les renseignements qui pouvaient jeter, dans le cœur de Guerrier, un peu de rancune contre la mère de Marie-Louise, appuyant, au contraire, sur tous ceux qui pouvaient faire comprendre, excuser, sinon justifier, sa faute...

Quand l'aveu fut fait, la confidence complète, Guerrier se leva brusquement, les mains au front, un flot de sang au visage, bégayant dans son affreux trouble :

-- Non, ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible... Ne voyez-vous pas que c'est une histoire, inventée par eux, par Terrenoire, par Margival, par Marie-Louise elle-même... les infâmes !

Mais le juge avait les preuves. Il avait gardé les lettres de Blanche Warner. Il les montra.

-- Vous n'avez pas, dit-il, plus de raisons que moi, de vous montrer incrédule... Eh bien, moi j'ai cru !

Il y eut un moment de silence entre eux.

Ils se regardaient ; le juge souriait.

-- Lisez ! dit-il. Plus tôt vous saurez... plus vite vous serez heureux.

Guerrier s'essuya les yeux.

-- Je vous demande pardon, dit-il, égaré, il faut que j'attende un peu. Je ne vois plus clair...

Maintenant, de rouge qu'il était tout à l'heure, il était devenu mortellement pâle... et il tremblait violemment... Il approcha de très près les lettres et finit par les déchiffrer. Il resta longtemps ainsi, les yeux fixés sur ces lignes, qu'il parcourait fiévreusement. Quand il eut fini, il les rendit à M. de Lignerolles. Il ne parlait point, il réfléchissait. Un à un, tous ses doutes s'en allaient. Une immense quiétude entrait en lui et il se sentait revivre, comme sauvé d'un danger de mort.

M. de Lignerolles épiait ses pensées sur sa physionomie. Il lisait là comme en un livre ouvert.

-- Monsieur de Terrenoire est ici, dit-il.

-- Puis-je le voir ?

-- À l'instant, si vous le désirez !

-- Oui, tout de suite...

M. de Terrenoire écoutait. Il avait entendu, sans doute, car il entra aussitôt. Il ouvrit ses bras en pleurant. Et Guerrier s'y laissa tomber. Il pleurait, lui aussi.

-- Malheureux enfant !... dit le banquier, malheureux enfant ! De quoi donc m'avais-tu soupçonné ? De quoi donc me croyais-tu capable ?

-- Pardon ! fit Guerrier, j'étais fou.

-- Non. Et je pardonne.

Ils se tournèrent alors, inquiets, vers le juge. C'était de lui que dépendait la mise en liberté de Guerrier. Qu'allait-il dire ? Qu'allait-il faire ?

Il comprit leur inquiétude et leur hâte de savoir ce qu'il pensait ; il avait pris tout à coup un air grave.

-- Monsieur Guerrier, dit-il, je vais signer une ordonnance de non-lieu et vous remettre en liberté...

Guerrier eut un geste de joie...

-- Cette liberté, vous la devez aussi bien à la déclaration que monsieur de Terrenoire s'est enfin résigné à nous apporter qu'à des découvertes que viennent de faire certains de mes agents... et qui semblent éclairer le crime du boulevard Haussmann d'une lumière toute nouvelle.

-- Connaîtrait-on enfin le vrai coupable ? demanda vivement M. de Terrenoire.

-- Nous ne le connaissons pas encore, dit le juge, mais il est probable que la piste que nous suivons cette fois est la bonne, et que nous arriverons par elle à la vérité.

-- Si je puis vous être bon à quelque chose... si je puis vous donner quelques renseignements ?... dit le banquier.

M. de Lignerolles fut quelque temps sans répondre.

-- Vous le pourrez, dit-il, et il est probable que dans cinq ou six jours je serai obligé de vous prier de passer à mon cabinet, à moins que je n'envoie chez vous des agents qui vous instruiront de ce qu'il faut que vous sachiez.

-- Vous me dites cela d'un ton étrange !

Et Terrenoire était un peu pâle.

-- Ne m'interrogez pas, je ne pourrais vous répondre.

Le banquier secoua l'inquiétude qui venait de naître en son esprit et demanda s'il pouvait emmener Guerrier.

-- Oui, fit le juge, je vais donner des ordres à cet effet.

Et, quelques minutes après, Guerrier, appuyé sur le bras de Terrenoire, sortait, en chancelant, du cabinet du juge et descendait sur le boulevard, où il était obligé de s'arrêter tout à coup, en proie à une émotion très vive, presque à de la faiblesse, comme s'il avait été ébloui, au sortir d'une longue nuit, par les rayons aveuglants du soleil.

XLIX

Le commissaire de police qui, dans l'hôtel borgne de la rue Saint-Jacques, avait procédé à la descente de garnis, n'avait pas gardé pour lui la découverte qu'il y avait faite. Le matin même, dès qu'il fut à son bureau, et, avant toute autre occupation, il rédigea un rapport très étendu où fut relaté l'incident avec les détails les plus infimes et les plus minutieux. Il y disait dans quelles circonstances la descente s'était faite, et comment avait été surprise Mme de Terrenoire. Il donnait aussi le signalement de son amant, « lequel avait déclaré se nommer Pierre Laugevin ».

On comprend l'émoi que causa ce rapport dans les bureaux du chef de la police de sûreté, où il fut transmis confidentiellement, après avoir été décacheté par le chef du cabinet du préfet.

Le chef de la Sûreté alla conférer immédiatement avec M. de Lignerolles, qui ne fut pas moins surpris. Mais toutes ces surprises et tous ces émois ne donnaient pas la clé de l'intrigue, et, comme le disait familièrement le chef, tout cela menaçait de devenir la bouteille à l'encre.

L'agent Chambille, que l'on mit au courant, ne put donner non plus d'éclaircissements. Chambille avait haussé les épaules :

-- Est-ce que madame de Terrenoire ne peut avoir d'amant, dit-il, sans être accusée pour cela de complicité dans le meurtre du gardien de la caisse de son mari ?

Ce qu'il disait avait un semblant de raison. Mais le chef n'était pas convaincu. Son instinct le poussait, malgré lui, à se mêler de cette intrigue d'amour, comme leur instinct de policiers avait poussé Tristot et Pivolot à se mêler des amours de la jolie Mme Brignolet.

Ce fut à eux, justement, que pensa le chef, en cette conjoncture.

Il ne les avait pas vus depuis longtemps.

Les deux compères poursuivaient patiemment leur enquête. Ils attendaient des renseignements complets, une conviction, une certitude, avant de livrer à la police le secret de leurs investigations et de leurs découvertes.

Le chef les fit appeler. Il leur recommanda de ne pas perdre une minute, et d'accourir à la Préfecture, toute affaire cessante.

-- Il paraît que c'est sérieux, dit Tristot à Pivolot.

-- Sans doute qu'il y a du nouveau.

-- Pourvu que Chambille n'ait pas eu la main heureuse et ne soit pas arrivé bon premier...

-- Allons donc, est-ce que c'est possible ? D'abord, vous saurez, monsieur Tristot, que le mieux informé en cette affaire, c'est encore le père Laroque, qui est tout à fait rétabli et qui nous va donner du fil à retordre, car il entend bien chasser tout seul son gibier.

Ils sortirent, arrêtèrent un fiacre et se firent conduire à la préfecture de police où ils se firent annoncer au chef de la Sûreté. On les introduisit aussitôt.

Le chef les attendait avec une certaine impatience et ne put retenir, malgré tout son flegme, une exclamation de plaisir quand il les aperçut. Il s'enferma aussitôt avec eux et défendit sa porte.

Tristot avait cligné de l'œil à Pivolot. Pivolot avait répondu à Tristot par le même geste. Ils étaient radieux et ne déguisaient pas leur contentement. Le chef avait besoin d'eux ! Donc il reconnaissait, par ce fait même, leur supériorité, leur astuce, leur vigilance ; donc, il était plus que probable que l'on voyait à la Préfecture que l'on avait fait fausse route, et que Chambille s'était trompé... Chambille, leur adversaire, leur bête noire !

-- Vous occupez-vous toujours de l'affaire Brignolet ? demanda le chef, abordant franchement la question.

-- De plus en plus.

-- Où en êtes-vous ?

-- Heu ! heu ! c'est un écheveau bien embrouillé...

-- Ce qui veut dire ?...

-- Que nous ne savons pas grand-chose, jusqu'à présent.

-- Quelle piste suivez-vous ?

Tristot et Pivolot hésitèrent à répondre. Ils avaient toutes sortes de raisons pour ne point parler de Luversan, tant qu'ils ne seraient pas sûrs de sa culpabilité. Pivolot répondit donc évasivement :

-- Nous sommes persuadés de l'innocence de Jean Guerrier. Nous partons de là pour donner un sens à tous les renseignements, à tous les indices que nous recueillons.

-- Vous ne voulez rien me dire de plus précis ?...

-- Nous ne le pouvons... Ce serait nous enlever notre liberté... Si nous nous trompons, nous tenons à ce que vous ignoriez les moyens que nous avons employés et que vous n'approuveriez peut-être pas... Si nous réussissons, c'est vous qui en aurez gloire et profit, et alors peu vous importe par quels procédés plus ou moins réguliers nous serons arrivés au but !

-- J'ai confiance en vous. Gardez donc pour vous ce que vous avez découvert. Je suis certain que vous me direz tout lorsqu'il en sera temps.

-- Soyez-en convaincu, monsieur.

-- Moi, de mon côté, puisque je suis appelé à bénéficier moralement de vos services, je ne veux rien vous cacher et je vous communiquerai un renseignement de la plus haute importance, que vous utiliserez, je n'en doute pas...

« Ah ! ah ! nous y voici », sembla dire à Tristot le regard expressif de Pivolot.

-- Dans une descente de garnis, opérée rue Saint-Jacques, au-dessus du concert, le commissaire de police du quartier a pincé madame de Terrenoire avec son amant, un personnage équivoque...

-- C'était bien madame de Terrenoire ?

-- C'était elle.

Cette fois, Tristot et Pivolot ne songeaient plus à se faire des signes. Ils se regardaient, les yeux écarquillés, avec les marques de la plus complète stupéfaction.

-- Diable ! diable ! fit Tristot après un silence, qu'est-ce que cela veut dire ?

Et, tout à coup, frappé d'une idée subite :

-- Le commissaire de police n'a pas commis, je suppose, l'imprudence de laisser partir l'amant sans exiger son nom !

-- Parbleu ! fit le chef, n'était-ce pas l'enfance de l'art ?...

-- C'eût été, en effet, pousser la discrétion trop loin ; les commissaires de police de Paris sont tous gens instruits, bien élevés et prudents. Mais il faut arrêter la discrétion là ou la police commence, fit Tristot.

-- Et le nom de l'amant ? demanda Pivolot, qui n'abandonnait pas son idée.

-- Pierre Laugevin !...

Tristot et Pivolot firent un geste de désappointement. Ils s'étaient, sans doute, attendus à un autre nom que celui-là.

-- Au moins, le commissaire de police ne s'en est pas rapporté à cette simple indication... Il a pris le signalement ?

-- Il l'a pris.

-- Pouvons-nous le connaître ?

-- Le voici.

Le chef tendit une note à Tristot, qui la lut et la remit ensuite à Pivolot, qui en prit également connaissance.

Puis les deux compères gardèrent un moment de silence. Mais à tous deux leurs yeux brillaient et à tous deux il y avait le même pli sur leur front.

Le chef de la Sûreté les observait : « Évidemment, ils savent quelque chose ! » pensa-t-il.

Ce qu'ils venaient de découvrir, ce qui avait pour eux une importance énorme, c'est que le signalement de Pierre Laugevin se rapportait, trait pour trait, au signalement de Luversan !

On conçoit leur émotion et leur curiosité.

-- Qu'a fait ensuite le commissaire de police ? interrogea Tristot.

-- Rien de plus. Il s'est assuré que la femme ne mentait pas et était bien madame de Terrenoire ; elle habite un hôtel rue de Chanaleilles et son mari est bien le banquier dont le garçon de caisse a été assassiné... Quant à Pierre Laugevin, il a laissé partir sa maîtresse et il est resté dans sa chambre. C'est rue Saint-Jacques qu'il demeure...

-- Depuis longtemps ?

-- Non. J'ai fait prendre ce matin le relevé du garni. Il porte que Laugevin n'habitait là que depuis quelques jours. Il est certain qu'il a un autre domicile. Pourquoi cache-t-il ses amours dans un hôtel de dernière catégorie ? Voilà ce qui est bizarre et ce qu'il importe d'approfondir.

Tristot eut un petit tressaillement qui fut répercuté par les nerfs de Pivolot.

-- Monsieur le chef de la Sûreté aurait-il quelques doutes ?

Le chef eut un sourire ironique.

-- En police, vous êtes trop fins pour l'ignorer, il faut approfondir, surtout les choses les plus indifférentes.

Tristot et Pivolot échangèrent leurs pensées dans un coup d'œil ; on sait qu'ils se comprenaient ainsi.

Puis Pivolot prit la parole :

-- Franchise pour franchise et confidence pour confidence, monsieur, dit-il. Nous allons vous faire part de nos doutes. Nous vous prions, toutefois, auparavant, de ne point nous faire d'observations sur notre manière de mener une enquête... et, lorsque vous saurez tout, de ne confier à personne autre qu'à nous, surtout à Chambille, le soin de mener à bien ce que nous avons entrepris...

Le chef connaissait, sans doute de longue date, la profonde antipathie des deux compères pour le gros Chambille, car il se mit à rire et répondit aussitôt :

-- C'est une affaire entendue, pour ce qui concerne Chambille. Quant à contrecarrer vos plans, vous avez, j'espère, assez de confiance en moi pour ne pas me faire l'injure d'exiger autre chose que ma promesse...

Le chef mêlait habilement la bonhomie à la flatterie. Du reste, un peu rude, il passait pour être très franc.

Pivolot -- c'était lui, généralement, qui prenait la parole dans les circonstances graves -- tira de sa poche un carnet, sur lequel il mettait, au jour le jour, ses impressions et ses notes, le consulta pendant quelques minutes et releva la tête.

-- Le signalement de Pierre Laugevin répond exactement à celui d'un homme que nous recherchons, que nous avons filé, qui nous semble suspect..., ou du moins dont la conduite ne nous paraît pas très claire dans cette affaire de vol et d'assassinat...

-- Il s'appelle ?

-- Luversan.

Le chef de la Sûreté parut consulter sa mémoire, mais ce nom, sans doute, ne lui disait rien, car il fit signe à Pivolot de poursuivre.

-- Nous savions déjà que ce Luversan avait des relations avec les Terrenoire ; mais nous ne pouvions soupçonner qu'il fût l'amant de la femme du banquier.

-- Mais vous aviez quelque raison de filer et de surveiller ce Luversan ?... Qu'est-ce donc qui vous avait fait naître des doutes sur la possibilité de sa participation au meurtre de Brignolet ?

-- En prenant des renseignements sur Béjaud, que tout semblait accuser au premier abord, nous avons été amenés à en prendre sur la victime elle-même, sur Brignolet. Ils n'étaient pas aussi satisfaisants que ceux que nous avons recueillis sur son camarade.

Le chef eut un geste qui indiqua toute l'attention qu'il apportait aux paroles de Pivolot.

-- Non pas que Brignolet eût une mauvaise conduite ; mais sa femme, qui est fort coquette, le forçait à certaines dépenses qui l'obligeaient à faire des dettes. Que ne peut pas sur un homme faible une jolie femme, bête, entêtée et sans scrupules !

-- Et madame Brignolet était tout cela ?

-- Peut-être quelque chose de plus encore. Du moins, c'est ainsi que nous l'avons jugée dans l'entrevue que nous avons eue avec elle.

-- Qu'est-il résulté de cette entrevue ?

-- Rien, en fait. Cependant nous en sommes sortis avec la conviction que nous étions dans la bonne voie, que nous suivions la bonne piste, et que c'était la justice, c'est-à-dire vous, ou plutôt Chambille, qui faisait fausse route...

-- Instruisez-moi. Je ne demande pas mieux que de partager votre conviction.

-- Madame Brignolet avait certes, en elle, tout ce qu'il fallait pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui, c'est-à-dire une fort jolie cocotte. C'est ainsi que nous avons appris qu'elle était la maîtresse de ce Luversan, lequel je dois le dire, s'apprêtait, à cet instant, à se débarrasser d'elle. Madame Brignolet était jalouse, et nous l'avons, quelque temps après, trouvée furieuse d'être ainsi abandonnée. C'était là d'excellentes dispositions pour nous avouer tout ce qu'elle avait sur le cœur. Elle ne se fit pas longtemps prier. Voyez, chef, comme tout se lie : madame Brignolet nous apprit qu'elle était, depuis deux ou trois semaines, la maîtresse de Luversan ; que ce Luversan avait commencé par lui jeter dans la tête des idées de coquetterie ; qu'il s'était lié avec son mari ; elle nous dit qu'elle avait fait de son ménage un enfer pour ce pauvre diable, auquel elle réclamait sans cesse de l'argent... de l'argent... et encore de l'argent, malgré ses protestations et son impuissance ; elle nous dit aussi qu'enfin, un beau jour, Brignolet lui avait annoncé, poussé à bout par d'incessantes demandes, qu'il allait entrer, avec Luversan, dans une affaire qui lui rapporterait beaucoup d'or. Il ne voulut pas s'expliquer davantage, mais répondit seulement, à une question que lui faisait sa femme : « Demain, tu seras riche ! »

Pivolot fit silence, comme les acteurs qui prennent un temps, avant de lancer un mot à effet :

-- Or, acheva-t-il, c'est le lendemain de ce jour, justement, que Brignolet a été assassiné près de la caisse...

-- En effet, voilà qui est singulier ! murmura le chef.

-- D'autre part, continua Pivolot avec un sourire, dans lequel il triompha, Mme Brignolet nous avait parlé d'une maîtresse du grand monde qu'elle soupçonnait à son amant... Elle avait surpris une fois une lettre qu'elle allait lire, quand elle lui fut arrachée par Luversan ; mais Mme Brignolet avait eu le temps de lire la signature qui portait le nom d'« Andréa ».

Le chef fit un sursaut.

-- C'est le prénom de madame de Terrenoire, dit-il.

-- Bravo ! Voilà qui nous prouve -- avec le signalement pris par le commissaire de police -- que ce Pierre Laugevin et ce Luversan ne font qu'un seul et même personnage. Je m'en doutais...

-- Tout cela est, en effet, très intéressant, dit le chef, et ces détails semblent se rapporter, chez cet homme, à un plan de conduite ; mais ce plan, nous ne le connaissons pas. En tout cela, rien ne m'indique la participation au crime...

-- C'est vrai. Il nous manque encore un peu de lumière pour éclairer ces détails... mais, patience ! la lumière viendra.

-- Est-ce tout ce que vous avez découvert ?

-- Non. Pendant deux ou trois jours, nous n'avons pas cessé de filer Luversan. Il nous a promené d'hôtel en hôtel, changeant de demeure comme à plaisir... voulant dépister sans doute des gens intéressés à le découvrir... Même il a feint de partir pour la province et il a expédié ses malles à Blois.

-- Elles doivent y être encore ?

-- Elles y sont toujours, et elles y resteront longtemps, car Luversan ne doit pas avoir l'intention de quitter Paris. Nous avons étudié sa vie. Elle est très décousue, mais régulière, pourtant, dans son désordre. Il joue beaucoup.

-- Ah ! ah ! Et il joue gros jeu ? fit le chef.

-- Très gros jeu. Nous allons citer un exemple. Il a joué contre un jeune homme très riche, nommé de Luvigny, qui demeure rue de Londres, garçon fort bien apparenté ; il a perdu, une nuit, une somme assez ronde.

-- Combien ?

-- Quatre-vingt-dix mille francs !

-- Et il n'a pas pu payer ?

-- Pardonnez-moi. Les quatre-vingt-dix mille francs ont été payés dans les vingt-quatre heures obligatoires.

-- Voilà qui est étrange. Et vous dites que ce Luversan vit en garni ?

-- Hélas ! nous n'en savons plus rien !

-- Comment ?

-- Luversan, qui vivait effectivement en garni il y a six semaines environ, nous a échappé.

-- Ah ! ah !

-- Déjà, reprit Pivolot, Luversan prenait, il y a six semaines, de grandes précautions pour se cacher. C'est justement ce qui nous avait frappés, monsieur Tristot et moi, ce qui avait éveillé notre attention en nous engageant à le surveiller de près...

-- Luversan a dû gagner de l'argent dans un autre cercle pendant l'intervalle de vingt-quatre heures dont vous parliez tout à l'heure ?

-- Il n'est allé nulle part.

-- Vous en êtes sûrs ?

-- Nous ne l'avons pas quitté !

-- Alors, il est riche...

-- Quand j'affirme qu'il n'est allé nulle part, j'entends qu'il n'a pas remis les pieds dans un cercle, mais il a fait des visites... Il est retourné rue Antoine-Dubois, au Quartier latin, et là s'est habillé... Il avait une voiture de place qui l'a conduit rue de Chanaleilles...

-- Chez monsieur de Terrenoire ?

-- Justement.

-- Et c'est en sortant de chez monsieur de Terrenoire...

-- Vous avez deviné... C'est en sortant de chez le banquier que Luversan s'est rendu chez monsieur de Luvigny et l'a payé intégralement.

-- Comment connaissez-vous ce détail ?

-- Parbleu ! fit M. Pivolot en riant, je suis allé trouver bonnement monsieur de Luvigny, je l'ai questionné ; il a répondu, avec assez de complaisance, aux questions que je lui adressais... Il avait encore, dans un portefeuille, les quatre-vingt-dix mille francs de Luversan... il me les a montrés...

-- Avez-vous pris des renseignements à ce sujet ?

-- Pas encore. Chaque chose vient en son temps. Ce que je sais, par exemple, c'est que Luversan n'est pas allé à la banque ; ce que je sais encore, c'est qu'au moment où Luversan est entré à l'hôtel de la rue de Chanaleilles, monsieur de Terrenoire était absent et n'y est pas venu pendant que notre homme s'y trouvait.

-- Il avait peut-être de l'argent rue Antoine-Dubois.

-- Je l'ignore. Toujours est-il que j'ai usé de prudence. Profitant des excellentes dispositions dans lesquelles je voyais monsieur de Luvigny, je l'ai prié de ne pas disposer de la somme que venait de lui apporter Luversan, et à laquelle il me parut qu'il avait déjà une destination...

-- Dans quel but avez vous fait cette demande ?

Pivolot hésita avant de répondre.

-- Ma foi, dit-il, j'ai agi d'instinct, sans trop savoir, mais je suis persuadé pourtant, que cela nous servira.

-- De quoi se composait la somme ? De valeurs, de billets de banque, ou d'un chèque ?

-- De billets.

-- Et vous êtes sûr que ce monsieur de Luvigny les aura gardés ?

-- J'en suis sûr ! J'ai sa parole... Il s'est même relativement gêné pour conserver cette grosse somme sans y toucher. Hier encore, il m'a renouvelé sa promesse en m'accordant un délai de huit jours.

-- Est-ce tout ce que vous avez à m'apprendre ? demanda le chef de la Sûreté.

-- Non, ce n'est pas tout.

-- Je vais résumer déjà ce que vous m'avez dit, ou du moins en tirer les conclusions rationnelles... Vous soupçonnez Luversan d'avoir assassiné Brignolet et volé la caisse de monsieur de Terrenoire.

-- Oui, nous le soupçonnons.

-- Béjaud, selon vous, n'était pas son complice ?

-- Il ne l'était pas. Et cependant, Luversan en avait un. Cela lui était nécessaire. Il ne pouvait entrer dans la banque sans clé... car la serrure n'a pas été forcée... Il lui fallait un complice aussi pour l'aider à plonger Béjaud et Jean Guerrier dans ce sommeil bizarre dont ni le vol ni le meurtre ne les ont tirés... Il lui fallait un complice, peut-être deux, pour le renseigner sur le contenu de la caisse... Il lui fallait un complice, enfin, pour l'aider dans chacun des moindres actes de ce drame.

-- Et ce complice ?

-- Je vais bien vous étonner en vous disant que tout nous porte à croire, monsieur Tristot et moi, que c'est Brignolet.

-- La victime ?...

-- Elle-même !

-- Ce n'est pas vraisemblable.

-- Peu importe, si cela est la vérité.

-- Mais une pareille supposition doit reposer sur des raisonnements serrés...

-- Ces raisonnements, nous les avons faits, monsieur, croyez-le bien !... Pourquoi Luversan a-t-il recherché madame Brignolet ? Est-ce pour en faire sa maîtresse ? Pour cela, soit, mais aussi pour influer sur l'esprit de Brignolet. Cela est si vrai, que le crime commis, Luversan s'est débarrassé de sa maîtresse, trop commune et vulgaire pour lui, et, avec sa jalousie, trop encombrante. Cela vous paraît-il probable ?

-- Continuez !

-- Pourquoi Luversan a-t-il eu la bizarre idée de faire la connaissance du mari, alors qu'il était l'amant de la femme ? Cela lui était, avouez-le, bien inutile !... Ce n'était qu'un désagrément de plus dans cette intimité et il aurait pu s'en dispenser.

-- Je le reconnais comme vous.

-- Il avait intérêt à se lier avec Brignolet et sa femme, à cause de la position du mari à la banque Terrenoire. C'est par lui qu'il a obtenu les renseignements qu'il désirait. Et comme il n'était pas sûr d'attirer à lui Béjaud, comme, d'autre part, il le craignait, comme Béjaud pouvait être un empêchement pour son projet, il avait besoin de Brignolet pour écarter Béjaud.

-- Comment cela ?

-- Ce n'est pas naturellement que Béjaud s'est endormi. Lui et Brignolet fréquentaient le comptoir du marchand de vin Cornélius, dit Lupin, rue de La Rochefoucauld. C'est là qu'ils déjeunaient ou qu'ils dînaient quelquefois. Or, Cornélius, dit Lupin, m'a raconté que, le soir même du meurtre, Béjaud avait trouvé un goût étrangement amer au vin que Brignolet venait de verser dans son verre.

-- En a-t-il fait la réflexion ?

-- Assurément. Cornélius a goûté le vin, tiré du même litre, Brignolet a versé un second verre, du même vin, mais Béjaud n'a plus rien senti... Un second verre de narcotique était inutile ; le premier suffisait.

-- Cela expliquerait jusqu'à un certain point le sommeil léthargique du gardien de caisse ; mais avez-vous trouvé quelque explication au sommeil non moins extraordinaire de Guerrier ?

-- Certes, et des plus romanesques, vous allez voir.

« Dans l'après-midi, Guerrier, qui a, paraît-il, la mauvaise habitude de trop fumer, avait fait renouveler sa provision de cigares, qu'il se procurait, par l'intermédiaire d'un garçon de restaurant. Pendant cette nuit, le caissier a essayé ces nouveaux cigares apportés par Brignolet. Et c'est après avoir tenté vainement d'en fumer cinq ou six, qu'il s'est endormi. Monsieur Chambille et monsieur Lacroix ont négligé, lors de leur première enquête, de ramasser ces bouts de cigare. Monsieur Tristot et moi, qui ne négligeons rien, nous nous en sommes emparé.

-- Dans quel but ? À quoi pouvaient-ils vous servir ?...

-- J'ai fumé un de ces cigares abandonnés par Jean Guerrier. Il me serait difficile de vous dire à quelle idée j'obéissais. Cependant, je n'eus pas à me repentir de m'être laissé aller à cette excentricité. Après quelques bouffées, je sentis tout à coup que je m'endormais ; j'essayai de combattre ce sommeil qu'aucune fatigue de la journée n'excusait. Peine perdue... C'était comme une main de fer abattue sur ma tête, qui me fermait les paupières. Je ne résistai plus ! Combien de temps je dormis, c'est mon ami qui pourrait vous le dire... C'est lui qui me réveilla, non sans effort, car il me crut mort ou peu s'en faut, pendant quelques minutes !... Quand j'eus repris entièrement connaissance, je compris vite que mon sommeil avait été causé par une sorte d'ivresse engendrée par la fumée du cigare. J'ai un ami, le docteur Corpitel, très fort chimiste. J'eus recours à lui, en cette circonstance. Il analysa les cigares que je lui apportai.

-- Et il trouva du narcotique ? fit le chef intrigué.

-- Oui, à haute dose... Ces cigares avaient été imprégnés d'une composition obtenue avec le chanvre indien et de l'extrait de daturah. C'est le daturah qui les rendait exécrables.

-- Ainsi, Brignolet, complice de Luversan, aurait endormi Béjaud et Jean Guerrier ?

-- Je le crois !

-- C'est une habile intrigue que celle-là, et il fallait une perspicacité comme la vôtre, messieurs, pour se débrouiller au milieu d'un pareil écheveau... Tout cela est habilement arrangé, commenté, expliqué... Je n'ai qu'une objection à faire...

-- Nous sollicitons vos observations, et nous serons heureux, soyez-en convaincu, de les mettre à profit.

M. Pivolot avait dit cela d'un air très sérieux. Il voulait plaire au chef, bien que, au fond, il se souciât peu de son opinion, ayant la sienne toute faite et ne voulant pas en démordre.

-- Vous avez agi, je le vois, dit le chef de la Sûreté, en partant de cette hypothèse que Luversan était le coupable et Guerrier était innocent...

-- C'est cela.

-- Il est encore facile de faire d'autres suppositions... Luversan peut être un aventurier jouant auprès de madame de Terrenoire le rôle des de Grieux auprès de Manon Lescaut et n'hésitant pas trop à se servir de la cassette particulière de sa maîtresse pour payer ses dettes de jeu...

-- Je crois, monsieur, dit Pivolot avec fermeté et en relevant sur le chef ses yeux intelligents, je crois que la vérité est de notre côté.

-- La preuve... une preuve devant laquelle il faudra s'incliner, me l'apportez-vous ?

-- Non.

-- Croyez-vous l'obtenir bientôt ?

-- Je l'ignore. Je suis trop prudent pour affirmer et promettre, sans être sûr de tenir. Je ferai mon possible, c'est tout de que je puis dire... et même plus que le possible...

-- Revenez me voir quand vous aurez appris autre chose. Et que ce que je vous ai dit ne vous décourage pas.

-- N'ayez pas cette crainte, monsieur, répliqua Pivolot avec une légère pointe d'ironie.

Le chef de la Sûreté s'était levé.

Pivolot et Tristot comprirent que le moment était venu de se retirer.

Ils saluèrent et prirent congé du chef.

L

Pivolot n'avait pas trompé Tristot en lui disant que le père Laroque en savait plus à lui tout seul que la police officieuse et officielle sur la retraite de Luversan.

Un beau matin, le père de Suzanne débarqua chez eux, le visage rayonnant. Il relevait à peine de convalescence et sa maigreur était telle que, sans ses affreuses cicatrices et sa longue barbe blanche, on n'aurait eu peine à reconnaître en lui l'opulent William Farney.

-- Êtes-vous prêts, mes enfants ? demanda-t-il aux deux policiers sans prendre le temps de leur dire bonjour.

-- Cela dépend, répondirent-ils en chœur.

-- Il s'agit de Luversan.

-- Eh bien ?

-- Tenez-vous prêts demain à me suivre. Je vous conduirai dans une maison où vous trouverez Luversan en train de vaquer à ses occupations ordinaires.

-- Ah ! ah ! fit Tristot, à qui Pivolot lança un coup d'œil de blâme.

Ce dernier se prit la tête dans les mains et réfléchit une demi-minute. Les deux autres l'observaient.

-- Je ne doute pas, dit enfin Pivolot, du succès de votre campagne personnelle, campagne qui a commencé avant votre maladie ; mais prenez garde : en voulant vous réhabiliter, vous risquez de perdre votre jeune ami Jean Guerrier.

-- Expliquez-vous ! s'écria Roger.

Tristot crut devoir prendre la parole à son tour.

-- Monsieur Laroque, dit-il. Mon ami et moi, nous avons à cœur de prouver l'innocence de Guerrier.

-- Moi aussi !

-- Nous n'en doutons pas ; mais, si nous arrêtions dès demain Luversan comme étant le véritable auteur du crime de Ville-d'Avray, serions-nous en mesure de prouver qu'il est également l'assassin de Brignolet ?

Roger se calma aussitôt.

-- Vous avez raison, dit-il ; mais quand l'aurez-vous, cette preuve ?

-- Dès demain, peut-être. Cela ne saurait tarder plus de deux ou trois jours. Êtes-vous sûr de retrouver Luversan ?

-- Quand je voudrai.

-- Alors, accordez-nous ce court délai dans l'intérêt d'une cause qui nous est aussi chère que la vôtre.

-- Vous avez dit vrai. Y a-t-il indiscrétion à vous demander des détails sur votre entreprise ?

Tristot consulta du regard Pivolot. Ils s'accordèrent instantanément pour refuser tout renseignement à Roger Laroque.

-- C'est bien, dit celui-ci. Je viendrai tous les jours ici pour prendre vos ordres. Tâchons de nous entendre pour en finir avant la fin de la semaine.

Il se retira, désappointé et résigné tout à la fois. Puisqu'il fallait attendre, il attendrait. Quel était le secret des policiers amateurs ?

Bien avant le meurtre de Brignolet, la situation pécuniaire de Mme de Terrenoire n'avait pas été sans lui causer des discussions avec son mari.

Ignorant, comme il avait toujours été, des débordements de sa femme, le banquier, depuis son mariage, n'avait jamais eu de graves reproches à lui adresser ; mais Andréa était très coquette et dépensière.

Terrenoire, dont les affaires étaient prospères, et qui était puissamment aidé par Mussidan, dont l'immense fortune foncière poussait la sienne, avait desserré volontiers, et de plus en plus tous les jours, les cordons de sa bourse. Il arriva toutefois un moment où les dépenses devinrent si exorbitantes que Terrenoire eut peur et fut obligé d'intervenir. Il demanda une fois pour toutes à sa femme de lui fixer un budget, en la priant, après l'avoir établi le plus large possible, de ne le point dépasser.

-- Je gagne beaucoup d'argent, ma chérie, mais cet argent va et vient, paraît et disparaît. Je suis obligé, si je veux réussir, d'être en même temps audacieux et prudent. C'est la première fois que je parle chiffres avec vous. Je veux que ce soit la dernière. Quelle somme vous faut-il par an ?

Andréa avait souri, elle aussi. Mentalement, elle fit un calcul.

-- Soit, dit-elle, parlons chiffres et parlons ménage. C'est la première fois que cela nous arrive, que ce soit la dernière. J'ai des dentelles, des bijoux... que vous vous chargerez de renouveler quand il le faudra. Je ne parlerai donc que des dépenses courantes... Est-ce bien cela ?

-- Justement.

Andréa fit la nomenclature de ses dépenses pour sa couturière, sa modiste, son cordonnier, sa ganterie, ses bas, rubans, bibelots, parfumerie, fleurs, coiffures ; le blanchissage, le teinturier, pour la lingerie de soie.

Terrenoire, toujours souriant, avait tiré son petit carnet de bourse, et crayonnait les chiffres, au fur et à mesure qu'ils tombaient de la jolie bouche sensuelle de Mme de Terrenoire.

Quand elle eut fini :

-- C'est bien tout ?

-- Je le crois.

-- Avec cela, vous n'aurez plus besoin de rien ?

-- De rien, je l'affirme.

-- Bon.

Terrenoire additionna rapidement.

-- Vous croyez que cela est suffisant ?

-- J'en suis sûre.

Il lui tendit les mains ; elle avança son front ; il y mit un baiser et la garda un instant appuyée contre sa poitrine.

-- Maintenant, dit-il, que cette grave affaire est terminée, j'espère bien qu'il ne sera plus jamais question de ces vilaines choses entre nous deux, madame ?

-- Jamais, dit-elle.

Et, en effet, pendant des années, il n'en fut plus question.

À mesure qu'elle atteignit, puis dépassa la trentaine, à mesure qu'elle voyait fuir les attraits de la jeunesse, elle cherchait l'équivalent pour elle dans les artifices de la toilette. Après s'être trouvée au large dans son budget, la jolie femme se trouva à l'étroit. Elle souffrit quelque temps, puis s'en plaignit à son mari.

Celui-ci fronça le sourcil et ne lui vint pas en aide.

Elle fit des dettes ; la première fois, Terrenoire les paya et fit quelques remontrances paternelles à sa femme. La seconde fois, il paya encore, mais il lui dit :

-- Ma chère enfant, ma fortune n'est pas assez solide pour me permettre des dépenses aussi exagérées. Je dois songer à Diane, à notre fille. Ne m'obligez pas, je vous en supplie, à des mesures extrêmes.

Des mesures extrêmes ? Lesquelles ? Une séparation, peut-être ? Elle frémissait à cette pensée.

Pendant quelque temps, elle fut donc sur ses gardes. Et Terrenoire, n'entendant plus parler de dettes, crut que ses remontrances avaient produit leur effet.

Il n'en était rien, pourtant.

La conversion de Mme de Terrenoire dura quelques mois, au bout desquels elle retomba dans les mêmes caprices coûteux. Les dettes s'accumulèrent.

Les créanciers attendirent longtemps, très longtemps même, puis finirent par trouver étranges les tergiversations constantes de Mme de Terrenoire, par s'inquiéter de ses remises de paiement, et par s'impatienter. Humblement d'abord, avec mille précautions, ils protestèrent. Ils ne voulaient qu'être payés et tremblaient de s'aliéner une aussi riche et aussi fructueuse cliente. Leurs prières ne réussissant pas, il fallut bien qu'ils en vinssent aux menaces.

L'un deux prévint Mme de Terrenoire qu'il irait trouver son mari, auquel il dévoilerait la situation s'il n'était pas payé dans les trois jours qui suivraient. Les trois jours passèrent : il ne fut pas payé, et il allait exécuter sa menace, quand une lettre de Mme de Terrenoire vint le supplier -- comme dernier retard -- d'attendre jusqu'au lendemain.

Le créancier impitoyable qui la poursuivait ainsi avait cependant gagné avec elle presque une fortune. C'était Kleper-Turner, le couturier à la mode.

Quand, le lendemain, Kleper-Turner se présenta rue de Chanaleilles avec sa facture, pour être payé, il n'alla pas jusqu'à Mme de Terrenoire. Il apprit en bas que la banque Terrenoire avait été volée de plus d'un million et qu'un gardien avait été assassiné.

Kleper-Turner fit la grimace, mais il se retira sans esclandre. Il attendrait quelques jours avant de se présenter rue de Chanaleilles.

M. Kleper-Turner se disposait un matin à sortir, et, sur la liste de ses courses, il avait inscrit la rue de Chanaleilles, quand on introduisit dans son cabinet deux personnages longs, maigres, ayant assez l'allure de deux magistrats, et ayant entre eux un certain air de ressemblance.

Les deux cartes qu'un domestique en livrée avait remises à M. Kleper-Turner portaient l'une le nom de Tristot, l'autre le nom de Pivolot.

C'étaient nos deux amis. En effet. Leur visite au couturier à la mode avait lieu le lendemain même du jour où ils avaient demandé à Laroque un délai pour l'arrestation de Luversan.

-- Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, messieurs ? demanda poliment le tailleur.

-- Monsieur, dit Pivolot, nous sommes agents d'affaires, nous nous chargeons de recouvrements, d'achats de créances, de recherches de débiteurs disparus.

-- Je ne vois pas en quoi vous pouvez m'être utiles. J'ai surtout, vous le savez, une clientèle de femmes du monde, très riches et payant presque toutes très bien. Par conséquent...

-- Vous dites, monsieur Kleper-Turner, que vos clientes vous paient presque toutes. Il y a donc des exceptions ?

-- Il y en a, en effet.

-- Sont-elles nombreuses ?

-- Non, fort heureusement. Mais c'est le secret de mes affaires que vous demandez là ? fit Kleper-Turner avec inquiétude.

-- Pardonnez-nous donc. Nous irons droit au fait. Parmi les exceptions dont vous parliez, c'est-à-dire parmi les clientes qui ne vous paient pas très régulièrement, n'en est-il pas une qui se nomme madame de Terrenoire ?

M. Kleper-Turner fronça les sourcils et prit un air mécontent :

-- Je n'ai pas l'habitude de raconter mes affaires à tout le monde, monsieur, et je ne suis pas disposé, mais pas du tout, à vous faire connaître, à vous que je n'ai jamais vus, des détails que je ne confie à personne, dans l'intérêt de mes clientes.

-- C'est très bien, monsieur Kleper-Turner, fit Pivolot, imperturbable, c'est très bien ; ces sentiments ainsi exprimés prouvent un caractère droit et une discrétion qui doit être, après celle d'habile coupeur, la première vertu de votre métier.

Il allait peut-être répondre vertement quand Pivolot ajouta :

-- Si madame de Terrenoire vous devait quelque somme, si forte que fût cette somme, mon ami et moi serions prêts à vous la rembourser intégralement, sur-le-champ.

M. Kleper-Turner fit un soubresaut.

-- Quel intérêt avez-vous ?

-- Ne nous interrogez pas. Nous offrons. Acceptez-vous ?

-- Si je cède sa créance, elle l'apprendra et me marquera son mécontentement.

-- Donc, vous refusez ?

-- Je refuse. Madame de Terrenoire se vengerait, en allant se fournir ailleurs. Voilà ce que j'y gagnerais.

-- Jouons cartes sur table... Combien vous doit-elle ? Asseyez-vous, monsieur Kleper-Turner. Ne vous impatientez pas. Nous appartenons ou à peu près, mon ami, monsieur Tristot, et moi, à la préfecture de police...

-- Qu'est-ce que cela me fait ?

-- Rien, pour le moment. Beaucoup peut-être tout à l'heure.

-- Je ne vous comprends pas.

-- Patience. Madame de Terrenoire est donc votre débitrice ? Puisque vous refusez de me dire de quelle somme vous êtes son créancier, je suis obligé de faire des suppositions. Je suppose donc qu'elle vous doit... Mettons une somme ronde... cinquante mille francs. Je vous offrais tout à l'heure de me substituer à votre place et de vous rembourser intégralement. Je vous offre maintenant davantage...

-- Quoi donc ? fit le juif avec curiosité.

-- Soixante mille francs de cette créance.

M. Kleper-Turner eut une seconde d'hésitation.

-- Non, dit-il, j'y perdrais -- tout bien considéré -- j'aime mieux conserver la clientèle de madame de Terrenoire.

-- Soixante-dix mille ! fit Pivolot, très calme.

M. Kleper-Turner eut un nouveau tressaillement ; ses narines enflèrent et le bout de sa langue alla rafraîchir ses lèvres minces et pâles ; il parut faire un violent effort sur lui-même pour répondre :

-- Non, encore une fois, n'insistez pas. Je ne puis à aucun prix vous abandonner cette créance.

-- Quatre-vingt mille francs..., dit Pivolot.

-- J'ai dit à aucun prix.

-- Quatre-vingt-dix...

-- Non.

Et M. Kleper-Turner ferma les yeux pour échapper, sans doute, à la tentation de gagner d'un seul mot, et d'un seul trait de plume, soixante mille francs.

Après ce dernier chiffre, Pivolot garda quelques instants le silence. Il ne paraissait pas trop décontenancé et il s'attendait peut-être à ce que le couturier ne lâcherait pas aisément ses droits sur sa riche cliente.

Il s'était levé, en débattant ce prix. Il se rassit en transportant sa chaise auprès de M. Kleper-Turner. Il le touchait presque. Le couturier parut inquiet.

-- Je vous ai dit, monsieur Kleper, que nous étions de la Préfecture. C'est vous dire que nous ne sommes pas venus chez vous sans prendre nos précautions. Vous l'avez deviné -- le plus bête l'aurait fait à votre place -- que nous avions un intérêt énorme à devenir propriétaires de la créance sur madame de Terrenoire. Vous pouviez accepter mes propositions et vous avez eu tort de refuser, car vous avez perdu l'occasion de faire un joli bénéfice.

-- Je ne le regrette pas.

-- C'est ce que nous allons voir. Je vous prie, monsieur Kleper-Turner -- notez bien que je ne vous prie plus de la même manière -- de me céder la créance pour ce qu'elle vaut, c'est-à-dire pour la somme même que vous doit madame de Terrenoire, sans un sou de plus.

M. Kleper-Turner eut un haussement d'épaules.

-- Vous voulez rire, dit-il.

-- Pas le moins du monde.

-- Cessons ce babillage, je vous le conseille. Mon temps est précieux et je ne le peux perdre en futilités.

-- Le nôtre ne l'est pas moins et ce que vous traitez de futilités a une grande importance pour nous. Puisque vous avez l'esprit borné au point de ne pas nous comprendre à demi-mot, je vais être plus explicite. Vous êtes allemand, monsieur Kleper-Turner...

-- Pas du tout, fit l'homme, comme offensé, c'est un mensonge, je suis alsacien.

-- Naturellement. Tous les Allemands prétendent qu'ils sont alsaciens, c'est-à-dire français, pour être bien reçus chez nous. Vous n'en êtes pas moins allemand et, de plus prussien. Nous savons d'où vous venez et qui vous êtes. Inutile de nier ; car pour vous mettre les preuves en mains, nous vous conduirons, si bon nous semble, jusqu'au cabinet du préfet de police, où vous apprendrez, sans doute avec surprise et surtout avec indignation que vous faites depuis dix ans de l'espionnage pour le compte de monsieur de Bismarck.

-- Moi ! fit M. Kleper-Turner très pâle. Moi ? Bonté de Dieu, qui a pu vous dire pareil mensonge ?

-- Ce doit être un mensonge, et vous en êtes assurément incapable. Regardez cependant comme les plus honnêtes gens peuvent être calomniés, fit M. Pivolot goguenard.

-- Oui, c'est une calomnie, une infâme calomnie.

-- Voilà qui est entendu, monsieur Kleper. Vous êtes blanc comme neige. Vous êtes alsacien et vous aimez la France, ce qui ne vous a pas empêché d'être sous-officier de uhlans pendant la guerre. C'était pour mieux servir la France, sans doute, que vous combattiez contre elle ?...

M. Kleper était hébété.

-- Je vous assure, répétait-il, je vous assure...

Pivolot ne le laissa pas continuer.

-- Voici donc ce que je vous propose... Êtes-vous prêt à m'écouter plus attentivement que tout à l'heure ?

-- Je suis à votre service, dit Kleper-Turner, humblement, mais je vous assure que je ne suis pas...

-- Vous me céderez à l'instant la créance sur madame de Terrenoire... À combien se monte-t-elle ?

-- À trente mille francs seulement.

-- Vous consentez ?

Le couturier hésitait, se mordait les lèvres, était blême de colère.

-- Je vous préviens que si vous n'acceptez pas, dit Pivolot, je ferai prendre un arrêté d'expulsion contre vous et vous forcerai de repasser la frontière.

M. Kleper-Turner fit une dernière grimace.

-- Au moins, dit-il, si je vous laisse cette créance pour le prix qu'elle vaut, c'est-à-dire pour trente mille francs, croyez bien que je le fais pour vous être agréable.

Quand les deux compères furent seuls, ils se mirent à rire.

-- Difficile à la détente, ce bonhomme ! Et si nous n'avions pas eu, sur son compte, les jolis petits renseignements que nous a donnés le chef du cabinet du préfet, nous aurions échoué. Il n'eût jamais abandonné ses droits.

-- Voilà trente mille francs bien aventurés, monsieur Pivolot.

-- Hé ! monsieur Tristot, nous serons remboursés, comptez-y. J'ai acheté ce matin, chez des orfèvres, des marchands de bibelots et autres fournisseurs de madame de Terrenoire différentes créances en souffrance depuis fort longtemps. Le tout monte à la somme assez rondelette de soixante-dix-huit mille francs. Il paraît que madame de Terrenoire est à court d'argent. Malgré son budget qui doit être assez large pour lui permettre de se passer bien des fantaisies, elle a fait des dettes.

-- Terrenoire, sans être riche, fait d'excellentes affaires. Tout lui réussit. Si sa femme lui avoue cette dette, s'il paie, nous aurons perdu notre temps.

-- C'est vrai, mais cela est peu probable. J'ai le pressentiment qu'elle ne dira rien à son mari et qu'elle paiera.

-- Nous le saurons bientôt.

-- Oui, car je compte bien me rendre rue de Chanaleilles cet après-midi... Mais d'abord, allons déjeuner.

Après avoir déjeuné, les deux amis se rendirent en voiture rue de Chanaleilles et firent passer leurs cartes à Mme de Terrenoire. On leur répondit que Mme de Terrenoire n'était pas chez elle. Ils insistèrent. On leur répondit qu'elle était très souffrante et ne recevait pas, en les priant de revenir un autre jour ou d'écrire quel était le but de leur visite.

Ils renvoyèrent leurs cartes, sur lesquelles ils s'étaient contentés d'écrire : « De la part de monsieur Kleper-Turner. » On les introduisit sur-le-champ.

Or, à cette heure, pendant que Terrenoire était le plus occupé à sa maison de banque, quelqu'un tenait compagnie à Andréa : Luversan. Luversan, qui ne se savait pas surveillé de si près, mais qui, depuis la descente de police, avait la prescience d'un danger imminent, était venu pour en finir avec cette existence de fugitif. Aimait-il sincèrement sa maîtresse ? Oui et non. Il avait surtout peur d'une indiscrétion de la malheureuse. Découverte, arrêtée, Andréa, il n'en doutait pas, ne résisterait pas à ses remords : elle parlerait.

Quel était le plan de Luversan ? On s'en doute : s'emparer par ruse ou par violence du million de William Farney, enlever Andréa, et s'enfuir avec elle dans un pays où les malfaiteurs vivent à l'abri de l'extradition.

Luversan venait, après force supplications et protestations d'amour éternel, d'obtenir d'Andréa la promesse de le suivre, lorsque la femme de chambre annonça l'arrivée de Tristot et Pivolot.

Le nom de Kleper-Turner les tranquillisa -- car, devinant partout des dangers, ils avaient peur -- mais Luversan, qui avait laissé seule Andréa, s'arrangea de façon à voir les deux visiteurs sans être aperçu par eux ; il tressaillit ; il lui sembla que ces deux figures maigres, fines, rusées, ne lui étaient pas inconnues. Il rentra précipitamment au salon, s'élança vers Mme de Terrenoire, et lui dit :

-- Prenez garde, soyez prudente !...

Étonnée, Mme de Terrenoire n'eut pas le temps de lui demander des explications ; Luversan s'était jeté derrière un haut paravent, dans le fond du salon, où il resta, n'ayant pas le temps de sortir ; et Tristot et Pivolot entrèrent. Ils saluèrent poliment, Andréa leur répondit à peine.

Elle laissa debout les deux hommes et les examina attentivement, d'un œil anxieux.

-- Vous êtes chez Kleper ? demanda-t-elle. C'est bizarre, je ne vous connais pas... Il y a peu de temps, sans doute ?

-- Pardonnez-nous, madame, nous ne sommes ni l'un ni l'autre employés chez monsieur Kleper-Turner.

-- Qui êtes-vous donc ?

-- Nous sommes tout simplement des agents d'affaires.

-- Et qu'ai-je à faire avec vous s'il vous plaît ? demanda Mme de Terrenoire, dont l'orgueil s'éveillait.

-- Mon Dieu, c'est pour une affaire bien simple que nous avons le déplaisir de déranger madame.

-- Et quelle est cette affaire ?

-- Un petit recouvrement.

-- Oh ! je comprends... Monsieur Kleper-Turner s'est fatigué d'attendre ; monsieur Kleper a perdu confiance...

-- J'avoue qu'il ne s'est pas décidé sans peine.

-- Et il vous a vendu...

-- La créance de trente mille francs qu'il avait sur vous.

-- Et, sans doute, il l'a dépréciée ?

-- Au contraire, nous lui en avons offert plus de quatre-vingt mille francs ; il ne la cédait pas, il préférait votre clientèle.

-- Et de quel moyen vous êtes-vous servi ? demanda Mme de Terrenoire, méprisante, mais peu rassurée.

-- Monsieur Kleper-Turner, en outre de son métier, fait un peu d'espionnage pour le compte du gouvernement allemand. Nous l'avons menacé de le faire expulser.

-- Quel intérêt avez-vous donc à posséder cette créance ?...

-- Aucun autre intérêt que celui d'arrondir la somme que vous nous devez déjà et qui se monte à environ soixante-dix-huit mille francs... compte rond... Nous négligeons les centimes.

Imperturbable, M. Pivolot continua :

-- Et c'est cette petite somme que nous venons vous prier, madame, de vouloir bien nous rembourser.

-- Sur-le-champ ?

-- Sans doute. Les affaires sont difficiles. L'argent est rare et rentre difficilement. Nous sommes à découvert, et nous avons besoin de tous nos fonds.

-- Je n'ai pas d'argent.

-- Vous en trouverez...

-- Si je ne le peux ?

-- Nous le regretterons, assurément, mais nous ne sortirons pas d'ici sans avoir été payés.

-- Asseyez-vous donc et restez.

-- Et, comme notre temps est précieux et nous est compté, nous avons le nouveau regret de vous prévenir que, si dans une demi-heure...

M. Pivolot tira sa montre, gravement.

-- Il est quatre heures juste. Donc, à quatre heures et demie, si nous ne sommes pas intégralement payés...

-- Que ferez-vous ?

-- J'irai trouver monsieur de Terrenoire, votre mari, je lui raconterai quelle est la situation et j'espère qu'il fera droit à notre demande.

Mme de Terrenoire était devenue pâle. Elle considérait, effarée, ces deux hommes qui restaient calmes, railleurs, devant elle, et ne perdaient pas un de ses gestes.

Pivolot profita de l'émotion où il voyait Mme de Terrenoire pour accentuer sa menace.

-- Je ne suppose pas, dit-il, que monsieur de Terrenoire laisserait en souffrance une pareille dette sans la payer. Je suis convaincu également que si vous faisiez une tentative auprès de lui, cette tentative serait couronnée de succès.

-- Songez que mon mari peut ignorer cette dette... que votre réclamation peut produire entre nous un effet déplorable.

-- Nous ne pouvons, hélas ! Madame, entrer dans ces considérations.

La façon dont répondait Pivolot prouvait à Mme de Terrenoire qu'elle n'avait rien à attendre de leur indulgence.

Elle se dirigea vers son boudoir : dans un secrétaire dont elle avait seule la clé, se trouvait la somme volée par Luversan dans la caisse de son mari.

Sur le point de sortir, elle s'arrêta. Si elle laissait Pivolot et Tristot au salon, n'allaient-ils pas découvrir Luversan ? Et s'ils le découvraient, que penseraient-ils ?

Elle passa dans le salon qu'avaient traversé les compères en entrant et leur fit signe de la suivre. Ils obéirent. Alors, elle les pria d'attendre, ressortit, prit, sans dire un mot, Luversan par la main et l'entraîna silencieusement dans son boudoir. Luversan se laissa conduire. Il avait compris.

Seulement cette ruse fut inutile : au moment où disparaissaient l'amant et la maîtresse, Pivolot, qui avait eu soin d'oublier son chapeau, revenait, les apercevait, et si peu de temps qu'il lui fût donné de voir Luversan, le reconnaissait quand même.

« Allons, allons, tout va bien », pensa-t-il en s'esquivant.

Lui n'avait pas été vu.

« Le père Laroque, se dit-il encore, doit avoir l'adresse du citoyen. C'est pour cela qu'il fait tant le malin. »

Un quart d'heure après, Mme de Terrenoire revenait à eux. Elle tendit un paquet de billets de banque à Pivolot, qui le prit, compta lestement, mais soigneusement, soixante-dix-huit mille francs en billets de mille francs et s'inclina pour remercier en souriant.

-- Je vais maintenant vous remettre une quittance en règle et les pièces qui constituaient mon droit sur vous.

Cela prit encore quelques minutes. Enfin, ils partirent.

Luversan entra. Il était horriblement pâle.

-- Je suis sûr que ce sont deux agents de police, dit-il. Nous sommes perdus. Soyez persuadée que ce n'est pas sans une grave raison et pour obéir à un plan, qu'ils ont racheté ces créances et sont venus vous forcer de payer en vous influençant par la menace de tout révéler à votre mari !

Elle ne répondit pas. Elle aussi, avait eu la même pensée et partageait la même épouvante. Elle fut envahie tout à coup par la fièvre et se sentit prise de frissons convulsifs.

En vain, il essayait de la rassurer.

-- Nous nous trompons peut-être, disait-il, peut-être est-ce une véritable réclamation d'argent, sans parti pris et ne cachant point de piège. Peut-être, nous effrayons-nous à tort. Calmez-vous, Andréa, calmez-vous, je vous en supplie, je ne puis vous voir ainsi sans être troublé moi-même.

-- Partons tout de suite, disait-elle. Je ne prendrai même pas le temps d'embrasser ma fille pour la dernière fois. Partons.

-- Pas aujourd'hui. Demain soir. Je veux que nous soyons assez riches pour mener une existence toute de jouissances matérielles, loin, bien loin d'ici. Il me reste à régler une affaire d'où dépend ma destinée.

Et Luversan sortit sans se douter qu'il serait filé par les deux policiers amateurs.

LI

Le même jour, M. de Lignerolles, que les explications de Terrenoire semblaient avoir convaincu de l'innocence de Guerrier, mettait ce dernier en liberté. Toutefois, dès le soir même, le juge le fit avertir que cette libération n'était que provisoire. De nouveaux doutes avaient sans doute surgi dans son esprit.

L'inculpé avait hâte d'embrasser Marie-Louise, de serrer la main à Margival. Il les aborda franchement, repentant, les suppliant d'oublier les accusations qu'il avait portées contre eux.

Ils étaient trop heureux de le revoir pour ne pas oublier les mauvais jours ; Margival seul l'interrogea à part.

Le vieux voulait savoir de quelle façon s'était formée, dans l'esprit de Jean Guerrier, la conviction que M. de Terrenoire n'était pas coupable de ce qu'il lui avait reproché.

Guerrier n'eut pas de peine à faire entrer dans l'âme de Margival la plus parfaite certitude qu'il avait de l'innocence de M. de Terrenoire.

Il lui rappela, pour y arriver, les nombreuses preuves d'affection qu'il lui avait données, à lui, Margival, alors même que Marie-Louise n'était qu'une fillette, une enfant, et que M. de Terrenoire ne pouvait même songer à faire d'elle, même plus tard, sa maîtresse.

Et c'était bien avant, aussi, que Guerrier eût fait la connaissance de Marie-Louise, qu'il avait éprouvé déjà les effets de la générosité du banquier.

Guerrier parlait avec chaleur et fit partager à Margival sa conviction.

-- Monsieur de Terrenoire a été peut-être imprudent, dit-il, dans la manifestation des sentiments de sympathie que nous lui avons inspirés, mais il a dû souffrir beaucoup en voyant comment et de quelle odieuse façon nous traduisions cette sympathie.

-- Allons le voir ensemble, dit Margival, et la réconciliation sera complète.

Marie-Louise les accompagna.

Ce fut elle seule -- sa fille -- que vit le pauvre homme en cette occasion, elle seule dont il s'occupa, avant tout.

-- Vous seule, ma chère enfant, dit-il, vous saviez que ni vous ni moi n'étions coupables et que nous n'avions jamais eu la moindre mauvaise pensée. Nous avons eu beaucoup de peine à nous faire croire, continua-t-il avec un sourire triste, du moins rien n'a pu altérer l'affection que nous avions l'un pour l'autre, car je ne faisais pas de différence, dans mon cœur, entre ma fille et vous...

Il l'embrassa sur le front en pleurant. Ils étaient très émus.

-- J'espère, dit Terrenoire, que Margival et vous, Guerrier, vous allez reprendre chez moi vos anciennes fonctions. Ce sera la meilleure des réponses à toutes les calomnies, et votre justification entière.

-- C'est juste, dit Guerrier. Je suis à votre disposition.

-- Et vous, Margival ?

-- Je n'ai plus de raisons pour vous refuser, mon ami.

Le lendemain donc, Guerrier et Margival reprenaient possession de leur poste à la banque du boulevard Haussmann.

Et Guerrier y était à peine installé qu'un commissionnaire lui apportait un billet ainsi conçu : « Je t'attends en bas dans une voiture. » Il reconnut l'écriture de Roger Laroque. Il descendit rapidement l'escalier et se précipita dans la voiture.

Roger le reçut les bras ouverts.

Après la première accolade, son jeune ami regarda de tous côtés dans la rue avec frayeur. Ayant aperçu Tristot et Pivolot, il se rejeta en arrière, disant :

-- Nous sommes perdus. On nous file.

-- Je le sais bien, et c'est pourquoi nous sommes sauvés.

-- Comment ?

-- Tu viens de voir nos amis Tristot et Pivolot, n'est-ce pas ?

-- Oui. Êtes-vous sûr qu'ils sont nos amis ? Je ne me fierai jamais à un homme de police.

-- Ceux-là sont des anges ! Ils n'ont pas la beauté séraphique, loin de là, mais ils sont bons comme du bon pain, et comme ils ne doutent ni de mon innocence, ni de la tienne, tu peux te fier à eux. Au surplus, ils vont nous rejoindre dans un instant.

Et Roger ordonna au cocher de les conduire au pas sur le boulevard. Tristot et Pivolot suivaient.

-- J'ai appris par ces deux policiers qui venaient me voir à Mazas, dit Guerrier, tout ce que vous avez souffert pendant votre maladie. Et mademoiselle Suzanne, comment va-t-elle ?

-- Bien, et c'est un miracle : la pauvre enfant n'a pour ainsi dire pris aucun repos durant un mois.

De cette phrase, Guerrier n'avait retenu que le début.

-- Auriez-vous réussi dans vos recherches ? demanda-t-il avec anxiété.

-- Oui.

-- Vous connaissez l'assassin de Larouette ?

-- Je le connais.

-- Et vous ne l'avez pas arrêté ?

-- Pas encore.

-- Pourquoi ?

-- Parce que je l'arrêterai demain.

-- Et la raison de ce retard ?

-- Toi.

-- Moi ?

-- Oui, toi. Ces policiers, dont tu te défies à tort, ont, très probablement, trouvé la bonne piste. Je connais l'assassin de Larouette ; eux connaissent l'assassin de Brignolet. Conclusion : tu leur dois plus que la vie.

Guerrier s'inclina.

Mais pourquoi Tristot et Pivolot les suivaient-ils ?

Il le demanda à Laroque, qui lui répondit :

-- Ces messieurs attendent la fin de nos confidences. Après quoi, sur un signe de ton vieux et ancien patron, ils viendront nous rejoindre. Ils ont à te demander un renseignement de la plus haute importance pour leur enquête.

-- Appelez-les tout de suite, cher monsieur Laroque.

-- Farney, ne t'en déplaise ; je reprendrai mon nom de Laroque quand je pourrai le porter avec honneur. Quant à toi, l'avenir te réserve une surprise à laquelle tu ne t'attends guère.

-- L'avenir ?... Pourquoi me faire attendre cette révélation ? Parlez, je vous en supplie !

-- Tu le veux ?

-- Oui.

-- Tu seras discret.

-- Comment pouvez-vous en douter ?

-- Eh bien, l'assassin de Brignolet ne serait autre que l'assassin de Larouette.

Et sans laisser à Guerrier le temps de manifester par des paroles la stupéfaction qui se manifestait sur son visage, il fit signe aux policiers de les rejoindre.

Tristot et Pivolot intimèrent au cocher l'ordre d'arrêter. Ils ouvrirent chacun une portière du véhicule, et, en deux temps furent assis en face des deux amis qui leur rendirent leur salut.

-- Merci, messieurs, dit Guerrier. Je sais tout !

-- Si vous savez tout, dit Pivolot, approuvé par Tristot, vous répondrez à chacune de nos questions. Il y va de votre salut. Mais auparavant, rendons-nous à la banque Terrenoire. Là, vous trouverez sans doute des pièces à conviction qui nous sont nécessaires.

Guerrier se conforma à ce désir.

En entrant dans les bureaux de la banque, Tristot dit à Laroque :

-- Vous connaissez l'adresse de Luversan ; nous aussi.

Roger pâlit.

-- Vous n'allez pas le faire arrêter avant moi ? s'écria-t-il.

-- Non, vous avez notre promesse. Il sera toutefois nécessaire de nous concerter demain. En attendant, c'est votre ami Guerrier qui va vous fournir les preuves de la culpabilité.

-- Croyez, messieurs, que je ne ferai rien contre Luversan sans avoir votre approbation, et que vous serez, l'un mon bras droit, l'autre mon bras gauche. Et maintenant, faites ici ce que vous avez à faire.

Pivolot, promenant son regard de tous les côtés, demanda à Guerrier :

-- Nous sommes bien seuls ?

Guerrier alla fermer les doubles portes qui communiquaient avec les bureaux voisins.

-- Nous sommes chez nous, dit-il.

-- C'est que nous avons à parler de choses délicates. Et, d'abord, allons au plus pressé. Dans le million volé se trouvaient, n'est-ce pas, des valeurs et des billets de banque ?

-- Et même de l'or.

-- Plus de valeurs que de billets ?

-- Au contraire, il y avait plus de sept à huit cent mille francs en billets de la Banque de France.

-- Avez-vous conservé et voudriez-vous me communiquer les numéros des valeurs et de ces billets ?

-- Pour les valeurs, ce sera facile...

-- Ce sont surtout les billets qui m'intéressent.

-- Je puis vous donner les numéros d'une certaine partie d'entre eux ; je les retrouverai par les lettres des banques correspondantes de la nôtre, desquelles nous avions reçu la veille et l'avant-veille des sommes assez fortes. Ces sommes, je les avais enfermées dans le coffre-fort et elles ont été volées avec d'autres. Ce renseignement vous suffit-il ?

-- Je suis bien obligé de m'en contenter.

Jean Guerrier, pendant un quart d'heure, s'occupa de rechercher les numéros et les retrouva ainsi qu'il l'avait dit.

À l'empressement avec lequel Pivolot les glissa dans son portefeuille, il était aisé de deviner qu'ils étaient pour lui d'une importance extrême. Au moment où Pivolot, Tristot suivi de Laroque, allaient prendre congé de lui, et où Guerrier les remerciait de l'aide qu'ils lui avaient apportée, Pivolot vint à ce dernier et lui dit à voix basse :

-- Vous rappelez-vous, monsieur, la conversation que nous avons eue ensemble alors que vous étiez au dépôt ?

-- Je me la rappelle... dans son ensemble...

-- Je vais vous citer un détail. Vous nous avez dit, répondant à l'une de nos questions : « Je ne me connais qu'une ennemie, madame de Terrenoire... »

-- Je me souviens, en effet.

-- Eh bien, monsieur, madame de Terrenoire n'a pas oublié l'affront que vous lui avez fait en refusant de répondre à son amour.

Jean Guerrier pâlit et balbutia :

-- Ainsi, vous croyez... que madame de Terrenoire est complice... du crime... que c'est elle... ou par son conseil... ou c'est sur ses instigations... que ce crime aurait été commis ?

Pivolot hocha la tête. Il ne répondit pas, et, quand il sortit, il laissa Jean Guerrier tout tremblant, épouvanté de cette révélation.

Tristot et Pivolot se séparèrent de Laroque, qui leur dit :

-- À demain matin, messieurs.

Ils étaient, quelques minutes après, rue de Londres, chez Luvigny.

Luvigny n'était pas libre et les fit attendre. Pivolot et Tristot s'y résignèrent mais ne perdirent pas leur temps. Pivolot tira de sa poche les soixante-dix-huit mille francs payés par Andréa. Il en passa la moitié à Tristot.

Ils les étalèrent sur un guéridon et la liste des numéros remise par Guerrier ayant été placée devant eux, ils contrôlèrent les billets de banque en s'assurant s'ils répondaient à ces numéros.

Il y avait déjà un quart d'heure qu'ils se livraient à cet exercice quand un valet de chambre entra. Il s'arrêta stupéfait, bouche béante, en voyant les deux étranges visiteurs se livrer à cette besogne. Pivolot et Tristot l'avaient entendu et se retournèrent.

-- Monsieur de Luvigny est libre ?

-- Libre... oui..., fit le domestique les yeux écarquillés.

-- Nous vous suivons.

Ils ramassèrent les billets de banque prestement, et en les rangeant :

-- Qu'est-ce que vous avez découvert ? dit Pivolot.

-- J'ai déjà retrouvé vingt billets correspondants à ceux qui ont été volés dans la caisse. Et vous, monsieur ?

-- Et moi, dix-huit. Nous ne nous étions pas trompés. Madame de Terrenoire est bien complice. Nous allons voir maintenant de quoi nous pouvons accuser Luversan.

Luvigny les attendait. Ils entrèrent.

-- Que désirez-vous ? dit-il.

-- Avez-vous conservé, monsieur, les quatre-vingt-dix mille francs que vous avez gagnés à Luversan, un soir, au Cercle ?

-- Les voici.

Luvigny alla ouvrir son secrétaire et, d'un tiroir secret, tira un portefeuille gonflé, qu'il jeta sur la table.

-- Que faut-il que j'en fasse à présent ? M'en donnez-vous la libre disposition ?

-- Encore quelques jours de patience, monsieur. Vous aurez rendu à la justice un signalé service, et nous devons vous remercier tout d'abord de votre complaisance.

Luvigny s'inclina d'un air assez indifférent.

-- Permettez-nous de vous importuner un quart d'heure en nous livrant à un travail de contrôle auquel vous pouvez assister.

Luvigny s'assit et alluma une cigarette.

Tristot et Pivolot recommencèrent leur besogne, pointant d'un coup de crayon, sur leur liste les numéros qui correspondaient aux billets remis par M. de Luvigny. Leur travail réussissait, sans doute, car ils avaient la figure épanouie. Un large sourire ouvrait leurs lèvres : et, de temps en temps, à chaque coup de crayon, ils s'envoyaient un coup d'œil expressif.

Quand ils eurent fini, ils se levèrent. Pivolot remit le portefeuille et les billets à Luvigny.

-- Je vous prie de nouveau, monsieur, de vouloir bien ne pas disposer de cette somme avant que nous vous l'ayons permis -- pardonnez-moi d'user de cette expression. J'espère que vous nous ferez cette promesse avec autant de complaisance que la première.

-- Vous avez ma parole, dit Luvigny. Ainsi, cette somme qui est ici a été volée ?

Il avait un geste de dégoût en prononçant ces mots, et ses doigts s'essuyaient les uns contre les autres, comme s'il avait craint de garder une souillure, après avoir touché les billets de banque.

-- Volée, oui, monsieur, dit Pivolot. Et le vol a été commis dans des circonstances tout à fait dramatiques...

-- Par ce... Luversan ? C'est son nom, je crois ?

-- Nous ne pouvons vous en dire davantage...

Et après une hésitation, Pivolot ajouta :

-- Nous sommes persuadés, cependant, que si vous rencontrez quelque jour cet homme en face de vous, dans un cercle, vous refuserez de faire sa partie...

Luvigny resta un peu interdit. Il avait jusque-là marqué beaucoup de froideur aux deux compères ; il les considéra avec plus d'attention et de bienveillance... Leurs allures n'étaient en rien celles des agents de police ; ils étaient polis et réservés, s'exprimaient en termes choisis, enfin, avaient presque l'air de gens du monde. Il leur tendit la main spontanément.

-- Vous savez, leur dit-il, que je ne considère pas du tout cette somme comme m'appartenant, bien qu'elle ait été loyalement gagnée au jeu. Je vous l'abandonne.

-- J'accepte, monsieur. Cette résolution ne m'étonne pas de la part d'un galant homme. Je vais vous donner un reçu que nous signerons, mon ami et moi, et nous vous rendrons compte de la façon dont nous aurons disposé de cette somme. En attendant, elle restera en dépôt, à la préfecture de police.

Les trois hommes se saluèrent et Tristot et Pivolot prirent congé.

Munis d'indications aussi précieuses, les deux compères étaient sûrs de confondre le criminel que Roger devait leur livrer le lendemain.

Luversan pouvait, avec son complice, cacher le reste du million volé, les soixante-dix-huit mille francs payés par Mme de Terrenoire et les quatre-vingt-dix mille francs confiés aux policiers par Luvigny, le tout en billets de banque provenant antérieurement de la caisse de Jean Guerrier, suffiraient à fixer le jury. C'est décidément chose utile que de relever les numéros des billets qui vous passent par les mains.

Le lendemain matin, Luversan recevait de William Farney la lettre suivante :

« Cher Monsieur,

« C'est une fatalité, je vais toucher aujourd'hui même à Paris le million que je destinais à notre affaire, mais je dois, à mon regret, le garder pour une opération tout à fait sûre qu'on m'offre dans mon pays.

« J'aurais mauvaise grâce à ne pas vous donner de vive voix toutes les explications qu'on doit à un honnête homme et je vous convie, à ce dessein, à déjeuner après-demain matin à ma villa de Ville-d'Avray, où je couche ce soir. Ne croyez pas à un nouveau refus de ma part. Personne ne m'a influencé, je vous le jure, et pour vous le prouver, je veux bien m'engager dès demain à faire votre affaire dans six mois.

« Tout vôtre.

« WILLIAM FARNEY. »

-- Ah ! il fera mon affaire dans six mois, s'écria Luversan. Moi, je lui ferai la sienne ce soir, et demain, ma chère Andréa, vous, dont je crains les indiscrétions, vous filerez sans plus tarder en ma compagnie.

Il resta seul jusqu'au soir. Il rêvait. Et sa physionomie était sinistre.

Vers dix heures du soir, il sortit, après avoir caché dans sa poche un couteau-poignard, qu'il détacha d'une panoplie.

Il suivit les petites rues pour se rendre à la gare Saint-Lazare. Il ne fit aucune fâcheuse rencontre.

Dans le train non plus, personne de connaissance.

À Ville-d'Avray, il rôda aux alentours de l'étang, attendant que la nuit fût plus avancée. Il tressaillait à toute minute, secoué par les frissons d'une fièvre intense.

Devant la pâle clarté de la lune, en cette nuit sereine, ayant au bout de la ruelle la vague et sombre silhouette de la maison où dormait William Farney, il dit presque haut :

-- Comme il y a douze ans !

Il se retourna, comme si un autre avait parlé, épouvanté par le timbre étrange et profond de sa voix.

Il s'avança lentement, courbé le long des haies jusqu'au coin de la rue Montelais. De là, en avançant la tête, il apercevait les fenêtres de la maison de William Farney... Les fenêtres étaient ouvertes... Un peu de lumière les éclairait. Farney était donc là, mais il n'était pas couché !...

Voilà pourquoi il hésitait. Courbé, la tête rasant presque le sol, il arriva à la porte... Elle n'était fermée qu'au guichet.

-- Comme il y a douze ans ! murmura-t-il encore.

Les planches ne craquèrent point quand il monta les marches de l'escalier. Et il fut à la porte de la chambre de Farney sans avoir fait plus de bruit que s'il avait été un fantôme...

William -- comme l'avait deviné le bandit -- était chez lui, en ce moment. Il tournait le dos à la porte d'entrée... Il était à son bureau, la tête penchée sur le bras... et, dans les tiroirs entrouverts, Luversan aperçut des liasses de billets de banque : le million convoité.

L'Américain, très occupé, n'entendit pas que la porte s'ouvrait... Il resta le dos courbé, présentant une large place au couteau de l'assassin... Il dormait, assoupi par la chaleur d'orage, par le calme de la nuit.

Luversan tira doucement de la poche intérieure de sa redingote son couteau-poignard tout ouvert.

Il avait cinq ou six pas à faire, pas plus. Et, par une bizarre illusion de perspective, cela lui semblait long, long à ne plus finir... Au deuxième pas, il s'arrêta, serrant plus fort dans une contraction à le briser, le manche du poignard... Il avait cru voir Farney remuer... Il fit encore deux pas...

Cette fois, l'effroyable voyage était terminé. Alors, brusquement, serrant les dents, il leva le poignard de toute la hauteur de son bras. Une seconde, le poignard resta en l'air, puis il s'abaissa et disparut dans le dos de l'homme qui était là. L'homme ne poussa même pas un soupir et resta sans bouger ; les bras seulement retombèrent inertes.

Alors, Luversan, ivre, fou, dans un épouvantable accès de fureur, dans un paroxysme de rage, releva son couteau vingt fois, et vingt fois le couteau disparut dans le dos. Il frappait... Il frappait toujours... Son bras se levait, s'abaissait comme une machine... Et quand il fut fatigué de frapper, il s'arrêta, retira le couteau et, froidement, voulut l'essuyer.

Alors, soudain, il eut un cri d'atroce terreur. Littéralement ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Il n'y avait pas une goutte de sang sur le poignard. Il se crut le jouet d'un rêve. Sous ses coups répétés, sous ses attaques de bête fauve, l'homme qu'il avait frappé avait roulé sous ses pieds. Le brouillard rouge qui aveuglait ses yeux l'empêchait de le voir. Il se pencha sur lui, de très près. Mais il ne se releva pas. Il sentit tout à coup, sur son épaule une pesanteur énorme. Il se tourna...

Cinq hommes étaient debout derrière lui, froids, sans émotion apparente, simplement un peu pâles. Celui qui appuyait la main sur l'épaule du misérable était cet homme même qu'il avait cru assassiner... William Farney... et sa main, il l'appuyait doucement. À peine effleurait-il l'épaule. Voilà ce que Luversan, dans sa terreur, qui centuplait les sensations, avait pris pour l'engrenage brutal, mortel d'une machine.

Les autres étaient M. Lacroix et M. de Lignerolles, plus loin, derrière eux, Tristot et Pivolot.

Luversan bégaya :

-- Je suis perdu... je suis perdu !...

Il n'eut même pas un mouvement pour se relever.

-- Luversan, dit William Farney, qui n'avait plus son accent anglais, à cette heure-là, une seule chose pourrait vous sauver de la vengeance des lois -- de la mort -- votre aveu !...

-- Qu'ai-je besoin d'avouer ? Ce que vous avez vu suffit.

-- Il ne s'agit pas du crime que vous avez voulu commettre sur moi... Il s'agit d'un autre...

-- Un autre ?... Je ne vous comprends pas.

-- Vous me comprenez trop bien, au contraire. Cette maison vous rappelle de terribles souvenirs. Ce n'est pas la première fois que vous y venez. Vous y êtes venu un soir, par une nuit belle comme cette nuit. Vous êtes monté en rampant par cet escalier, et vous êtes entré, sans qu'on vous entendît, dans cette chambre où nous sommes, il y a douze ans !...

Attiré vers Laroque par une sorte de magnétisme surnaturel, Luversan se soulevait sur les mains, les yeux effroyablement ouverts, si bouleversé par ce qu'il entendait qu'il faisait peur.

-- Il y a douze ans ! il y a douze ans ! murmura-t-il. Qui donc êtes-vous ?

-- Avouez votre crime... Voici monsieur de Lignerolles, juge d'instruction, et monsieur Lacroix, magistrat comme lui, qui vous écoutent... Avouez, si vous voulez que plus tard on ait pitié de vous...

-- Qui êtes-vous ?... Je veux savoir... Vous ! vous !

-- Souvenez-vous d'un homme que vous haïssiez jadis, que vous avez commencé à haïr alors que vous vous appeliez Mathias Zuberi, que vous étiez espion au service de l'armée allemande... un homme qui n'a fait que son devoir en vous livrant à la loi martiale, mais qui, de ce fait, a encouru votre haine et excité chez vous un désir de vengeance... Rappelez-vous cet homme auquel vous ressembliez si étrangement, à cette époque...

-- Laroque !... Laroque !... dit-il hagard, reculant en se traînant.

-- C'est moi ! moi que vous avez déshonoré, moi qui ai expié votre crime, moi qu'on appelle Roger-la-Honte ! moi qui me suis évadé et qui n'ai qu'une pensée depuis mon évasion : prouver mon innocence !

-- Roger Laroque ! Roger Laroque ! Après douze ans !

Il était resté couché près du mannequin.

L'assassin de Larouette, c'était cet homme, on lisait son aveu dans sa terreur même. Blême, les yeux enfoncés et plus noirs, il avait le visage tordu par des contractions nerveuses. Tous ses membres étaient agités de violentes convulsions. Oui, son épouvante criait son aveu... Pourtant Laroque eût voulu un mot, le mot qu'il attendait, le mot qui, prononcé devant ces magistrats -- ses anciens juges -- lui eût fait relever le front, eût rendu de la sérénité à son âme, un peu de bonheur à sa vie...

Sous sa main, Luversan venait de rencontrer le poignard, échappé, tout à l'heure, au moment de sa première surprise ! Il le saisit. Tristot vit le mouvement et se précipita. Mais il était trop tard. Il ne put que retirer l'arme que le misérable s'était enfoncée dans la poitrine jusqu'à la garde. Le sang bouillonna en sortant de la blessure horrible. Luversan resta étendu de son long.

-- Mort ! murmura Roger avec un geste de désespoir.

-- Il respire ! fit M. de Lignerolles, on pourra peut-être le sauver !

Luversan essaya aussi de se soulever, mais retomba.

Ses lèvres s'agitèrent.

-- Parlez ! parlez ! fit M. de Lignerolles, au nom de Dieu !

Penché sur le moribond, ne respirant plus, aussi pâle que l'homme qui allait mourir, Laroque attendait, haletant.

Luversan fit un effort.

-- C'est moi qui ai tué Larouette... je l'avoue... Laroque est innocent. Mais je ne suis pas... pas seul... coupable...

Il s'arrêta, cracha du sang, ses yeux se tournèrent.

-- Complice... complice ! dit-il.

Il eut un hoquet et fut pris de syncope.

Pivolot s'agenouilla, le tâta :

-- Cet homme achèvera-t-il sa pensée ? dit le policier. Monsieur Tristot, ajouta-t-il, courez chercher un médecin.

Tristot partit.

M. de Lignerolles prit les deux mains de Roger Laroque.

-- Monsieur, déclara-t-il avec une sincère émotion, j'ai été autrefois un de ceux qui n'ont pas voulu croire à votre innocence et qui vous ont fait condamner... Me pardonnerez-vous jamais ?

-- Je vous pardonne, monsieur de Lignerolles.

-- J'ai été un de ceux-là, moi aussi, dit humblement Lacroix.

-- Tout est oublié, monsieur Lacroix.

-- Et maintenant, dit le juge, nous avons fait le mal, c'est à nous de le réparer.

-- Je ne demande que l'honneur, monsieur de Lignerolles. Encore s'il ne s'agissait que de moi ! Ma pauvre fille ! Mon pauvre Jean !

-- Ne vous inquiétez pas de Guerrier, assura Pivolot. Cette semaine nous aurons en main toutes les preuves de son innocence.

Par un heureux hasard, un médecin de Versailles, le docteur Vandeuil, passait la soirée dans une villa du voisinage. Tristot, à qui on l'avait désigné, l'amena tout de suite. On étendit Luversan sur un lit improvisé. Le docteur opéra un premier pansement. Il déclara que l'état du blessé était très grave, mais non désespéré. Il consentit à passer la nuit dans l'ancienne maison Larouette, où Luversan, qui n'avait pas repris connaissance, fut confié à la garde vigilante de deux policiers. On convint de garder le secret sur cette arrestation extraordinaire. Les magistrats redoutaient la presse, qui ne manquerait pas de commenter l'erreur judiciaire.

Roger partit à Maison-Blanche. Ses anciens juges l'accompagnèrent à Paris et lui renouvelèrent, avant de se séparer de lui, leurs témoignages de repentir.

LII

Depuis l'affreuse découverte de la complicité de sa mère dans le crime de Ville-d'Avray, Raymond n'avait fait, à part sa visite en famille à Maison-Blanche, aucune tentative pour revoir Suzanne. L'infortuné comprenait que le fils de Julia de Noirville ne pouvait épouser la fille de Roger Laroque.

Il quittait souvent Paris pour revenir à Méridon, où sa mère le rappelait, et où il pouvait avoir, par son ami le garde, des nouvelles de la bien-aimée.

Un matin que, poussé peut-être par un pressentiment, il était allé tuer le temps près des ruines de l'abbaye des Vaux-de-Cernay, quel ne fut pas son étonnement d'apercevoir Suzanne en train de prendre le croquis de la brèche faite dans les ruines l'année précédente par l'écroulement du mur dont les débris avaient failli la tuer. Il voulut rebrousser chemin ; mais elle l'aperçut et l'appela.

-- Je vous attendais, dit-elle. Je savais que vous étiez à Méridon et j'étais certaine que vous viendriez vous promener par ici.

-- Vous ne vous étiez pas trompée. C'est ma promenade favorite. Vous m'attendiez ?

-- Oui. J'ai à vous faire part de graves événements. Rassurez-vous, ces événements ne peuvent que consolider notre bonheur.

Leur bonheur ! Raymond soupira. Elle poursuivit :

-- Mais d'abord, mon ami, n'avez-vous rien à me dire ?

-- Rien, dit-il, d'une voix mal assurée. Elle battit des mains.

-- Eh bien ! consolez-vous, dit-elle. Tout est pour le mieux.

Il frémit. Que savait-elle, de son côté ?

-- Oui, mon père, sans rien me dire, cherchait aussi, lui, et activement... Hier, en rentrant d'une absence de plusieurs jours, il m'a tout raconté... Le coupable... l'assassin de Larouette... est connu...

-- Connu, dites-vous ?

-- Oui. Et il a avoué... Et il a tenté de se tuer... de se faire justice... Son aveu, qui n'eût point suffi, si mon père avait été seul à l'entendre, a été fait devant plusieurs témoins, et parmi ces témoins se trouvaient deux magistrats...

Et comme Raymond restait sans parler, elle lui dit ce qu'elle savait, elle lui fit l'histoire de l'arrestation de Luversan et de sa tentative de suicide. Il eut un violent soubresaut, lorsqu'elle rapporta les paroles du bandit : « Je suis coupable... mais je ne suis pas seul coupable... J'ai un complice ! »

-- Vous le voyez, mon ami, acheva Suzanne, tout est pour le mieux. Maintenant, mon père peut être fier de sa vie, et moi je puis être fière de mon père... car la révision du procès ne peut se faire attendre...

Il avait la tête basse. Il ne trouvait pas un mot à dire. Le malheureux pensait à ce complice que, par bonheur, Luversan, dans son agonie, n'aurait peut-être pas le temps de nommer avant de mourir.

-- Maintenant, plus d'obstacles entre nous, Raymond ! Nous pouvons avouer notre amour ! Nous sommes libres de nous aimer... et je vous aime, Raymond, oh ! je vous aime tant... si vous saviez... plus que je ne l'ai jamais laissé voir.

Lui ne répondait pas. Ses yeux la fuyaient. Son cœur était gros. Il aurait désiré être seul pour pleurer. Il était infiniment désolé et troublé.

Elle, toute à son amour, ne remarquait pas cette attitude.

-- Oh ! mon pauvre Raymond, disait-elle, vous avez cru que je ne vous aimais pas !... Et vous l'avez cru longtemps... Et je souffrais plus que vous de vous tenir rigueur !... Quand je vous rencontrais et que je passais auprès de vous sans vous adresser la parole, me contentant d'un salut bien froid et bien cérémonieux, comme j'étais triste après ! que de fois j'ai pleuré, en me disant que je vous avais rendu triste aussi !

Tout à coup, ses joues se couvrirent d'une vive rougeur.

-- Raymond, dit-elle, vous rappelez-vous ce jour où vous m'avez surprise endormie près de mon chevalet, contre les roches de granit de la vallée ? Eh bien, je ne dormais pas, Raymond... C'est à ce moment-là que j'ai compris que vous m'aimiez... Moi je vous laissais faire. Cela était si doux d'être regardée ainsi... Je ne savais pas encore que je vous aimais... C'est après, seulement, que je le compris.

-- Chère bien-aimée ! murmura-t-il, emporté par cette tendresse.

-- Hier, mon père me l'a dit : « Tu peux maintenant aimer Raymond, puisqu'il est digne de toi et qu'il t'aime. Considérez-vous comme fiancés !... » Raymond, mon père a tant souffert, voulez-vous, avant d'aller à Méridon, venir à Maison-Blanche ? Il sera si heureux de nous serrer dans ses bras... tous les deux...

-- Suzanne !...

-- Vous acceptez ?... Oh ! que vous êtes bon !...

-- Suzanne, écoutez-moi...

Mais elle ne l'écoutait pas.

-- Et ce qui le rendra plus heureux que tout, ce qui augmentera son affection pour vous, c'est que nous lui dirons, à mon pauvre père, que jamais, depuis que vous savez la vérité, jamais vous n'avez cru un moment qu'il fût coupable. Alors, plus d'arrière-pensée pour lui, lorsqu'il partagera notre vie dans quelque temps.

Sa joie débordait. Lui restait pensif et morne.

-- Courons, courons vite au château... Ensuite, nous irons apprendre la bonne nouvelle à votre mère que j'aime déjà... Courons !...

Sa mère !... Il tressaillit, retira son bras.

-- Mon Dieu, fit-elle, Raymond qu'avez-vous ?

Il ne répondit rien.

-- Je me trompe ? Regardez-moi donc bien. Vous n'osez !

-- Suzanne, je vous assure...

-- Ne mentez pas. Jamais, je ne vous ai vu ainsi... Que s'est-il passé pendant notre séparation, mon ami ? Vous craignez de me prendre pour confidente ? Vous avez si peu confiance en moi ? M'aimez-vous encore ?

-- Oh ! Suzanne, plus que ma vie, plus que tout...

-- Raymond, je vous ai prié de venir à Maison-Blanche afin que mon père pût vous serrer dans ses bras.

Il secoua la tête.

-- Je ne puis aller voir votre père, Suzanne... au moins tout de suite, mais j'irai bientôt... Permettez-moi, tout d'abord d'aller embrasser ma mère que je n'ai pas encore vue ce matin et qui a été tous ces temps-ci un peu souffrante.

-- Je vous accompagnerai donc, dit-elle, soupçonneuse, voulant connaître la vérité à tout prix, nous reviendrons à Maison-Blanche avec votre mère, et, en chemin, nous lui raconterons cette triste affaire de Ville-d'Avray que nous n'avons plus de raison de lui cacher, désormais.

Il fit un brusque mouvement de frayeur.

-- Non, Suzanne, je resterai auprès de ma mère toute la journée. Et, comme je suis obligé de repartir ce soir même pour Paris -- une affaire importante y exigeant ma présence pour demain -- je ne verrai monsieur Laroque que plus tard.

-- Raymond, dit-elle d'un ton ferme, je veux savoir la vérité, dût-il m'en coûter le bonheur de toute ma vie !

-- Je vous en supplie, Suzanne, ne m'interrogez pas.

-- Vous voyez bien !... Il y a quelque chose !

-- Hélas !

-- Parlez... je veux savoir...

-- Notre mariage est impossible... Suzanne...

Elle reçut le coup sans faiblir. Depuis qu'elle pensait à un malheur, c'était bien à celui-là qu'elle s'attendait.

-- Pourquoi ?

-- Je ne puis le dire... ou plutôt, j'ai réfléchi depuis quelque temps Suzanne... Vous rappelez-vous un mot qui vous a échappé un jour chez le garde Petit-Louis, lorsque vous avez cru à une comédie préparée par Catherine... Vous avez dit que l'un des fils de la fermière de Méridon ne ferait pas une sotte affaire s'il prenait pour femme la fille de William Farney.

-- Oh ! Raymond, ce propos, vous me l'aviez pardonné. Et voilà que vous me le reprochez de nouveau.

-- Je vous l'ai pardonné, Suzanne, et je ne vous le reproche pas, mais il revient, malgré tout à mon esprit... J'ai réfléchi, depuis quelque temps, Suzanne, je suis très pauvre, ma confiance en moi, en l'avenir, peut être de l'orgueil et ne pas se justifier... Je puis rester un avocat obscur... Avec son grand talent, mon père est mort pauvre... Et je ne veux pas que l'on m'accuse d'avoir fait un mariage d'intérêt...

Il s'arrêta. Elle ne l'avait pas interrompu.

Quand elle vit qu'il ne disait plus rien et attendait sa réponse, elle lui prit les deux mains et les serra dans les siennes de toutes ses forces.

-- Raymond, dit-elle, gravement et lentement, vous mentez encore. Il y a autre chose que vous me cachez. Comment voulez-vous que je mette votre refus inexplicable d'aujourd'hui sur le compte de pareils scrupules ? Ne serais-je pas votre femme, si j'avais alors consenti ?

-- C'eût été un grand malheur !

-- Un grand malheur, dites-vous... Raymond, vous m'effrayez... Raymond, vous m'avez trompée... vous avez été le jouet de votre imagination en vous persuadant que vous m'aimiez... Vous ne m'avez jamais aimée...

-- Suzanne, je vous le jure, je vous aime...

-- Comment vous croirais-je ?

-- Je vous jure... oui, je vous jure, Suzanne qu'en parlant de votre fortune, j'ai dit la vérité.

Elle le regarda avec une fixité singulière. Sous son regard limpide et droit, il se sentait troublé. Il craignait de n'avoir pas assez d'énergie pour dissimuler encore.

-- Ainsi, dit-elle, c'est la vérité... vraie ?

-- Oui.

-- Vous le jurez ?

-- Je vous le jure !

-- Ma fortune est le seul obstacle à notre mariage, à notre bonheur ?

-- Le seul.

-- Eh bien, tranquillisez-vous, mon ami, dit-elle avec une sorte de dédain. Rien n'est plus facile que de faire disparaître cet obstacle.

-- Comment ?

-- En Amérique, il est une coutume que vous ignorez peut-être. Les jeunes filles se marient sans dot... Les parents, si riches qu'ils soient, ne sont pas tenus d'enrichir leur fille. Mon père suivra la coutume américaine. Votre fierté ne sera donc pas blessée.

Un orage de la saison dernière avait déraciné un chêne dont les branches s'étaient trouvées arrêtées dans les branches d'un autre chêne voisin. Le tronc formait un siège adouci par la mousse qui tout de suite avait poussé là.

Elle s'y assit, l'attira de force auprès d'elle. Il se laissa tomber presque à genoux, mais détournant toujours les yeux et n'osant la regarder.

Dans ses deux petites mains dégantées, elle serrait étroitement sa main, ses doigts s'entrelaçant aux doigts du jeune homme, voulant à toute force vaincre son obstination, lui communiquer son épouvante de l'avenir ; s'il persistait, le ramener à elle en augmentant ses regrets, s'il était possible encore.

Il aurait bien voulu fuir, se sentant éperdu sous cette caresse ardente, les yeux troublés, le cœur douloureusement serré.

-- Raymond, je vous en supplie...

C'est à peine s'il eut la force de murmurer, d'une voix éteinte :

-- Laissez-moi, Suzanne, adieu, il le faut...

-- Raymond, dit-elle, aussi à voix basse, comme l'appelant dans une langueur d'amour... Raymond, je vous aime tant !

Il eut dans une contraction de la gorge un spasme de douleur horrible, insupportable. Mais par-dessus ces atroces angoisses, l'énergie surnageait.

-- Adieu... Plus tard... Si vous saviez...

Elle portait à ses lèvres la main de Raymond et l'embrassait comme les mères embrassent doigt par doigt, les mains des enfants tout petits, et si fraîches et humides que fussent ces lèvres qui prononçaient de si douces et enivrantes paroles, Raymond sentait des brûlures qui lui faisaient mal... sa tête flottait dans une ivresse, ses yeux ne voyaient plus... et les paroles de Suzanne n'arrivaient à son oreille que comme venant de loin...

Et tout à coup, s'arrachant aux caresses de la jeune fille, il se mit à courir de toutes ses forces, gagnant la bordure de la forêt, pour s'éloigner d'elle, craignant de succomber à son amour, à ses prières si tendres et si douces.

Il ne s'arrêta point sur la lisière et s'élança dans la campagne. Elle s'était levée, elle aussi, interdite, ne comprenant pas, tout d'abord... Ce ne fut que lorsqu'il disparut qu'elle vit qu'il la fuyait... Elle s'élança.

Déjà, il était loin, courant toujours entre les moissons, dans les prés et les blés de la campagne, courant sans s'arrêter, comme un fou...

Elle tendit vers lui, d'un mouvement instinctif, ses mains suppliantes, et par deux fois appela :

-- Raymond ! Où vas-tu, Raymond ?

Mais il était trop loin pour l'entendre.

Et quand elle ne le vit plus, pour ainsi dire évanoui derrière les arbres qui entouraient Méridon, elle sentit en elle un vide énorme, comme s'il avait emporté avec lui sa vie, son âme, son souffle, avec son bonheur. Et elle tomba sur la mousse, les bras en croix.

Quand elle se releva, elle reprit en trébuchant, les deux mains sur le front, le chemin de Maison-Blanche.

LIII

Ce jour-là, Laroque avait été prévenu par une dépêche de Pivolot que Luversan était toujours entre la vie et la mort et qu'il ne parlait plus. Peu lui importait. Il redoutait des aveux complets. Si Luversan allait nommer sa complice.

Suzanne avait été malade, mais son père, croyant à une indisposition sans conséquence, ne s'en était pas autrement inquiété. Et il était parti pour Paris, où il voulait avoir un entretien avec M. de Lignerolles, le juge d'instruction.

Il trouva le magistrat au Palais, dans son cabinet. On le fit entrer aussitôt qu'il eut passé sa carte.

M. de Lignerolles se leva vivement, en le voyant entrer, vint à sa rencontre et lui tendit les mains. Puis il avança un siège.

Subitement, et après cette première effusion, le visage du juge avait changé, s'était assombri, et ce fut avec une sorte de tristesse qu'il le regarda, silencieusement.

Laroque ne s'aperçut de rien tout d'abord : il était confiant. L'avenir enfin, après tant de déboires, ne lui sourirait-il pas ?... La justice s'était trompée à son égard et l'avait déshonoré, il allait demander à la justice de réparer le mal qu'elle avait fait -- ce qui lui serait facile, sans doute -- et de lui rendre l'honneur.

« N'était-ce pas tout simple ? se disait-il. La justice est souveraine et toute-puissante. Elle s'est affaiblie, puisqu'elle s'est trompée. Elle regagnera ce qu'elle a perdu, en reconnaissant son erreur. »

Il n'avait pas la moindre inquiétude, et aucun doute, depuis l'arrestation de Luversan, ne lui était venu. Ce fut donc en souriant qu'il interrogea M. de Lignerolles :

-- Vous comprenez mon impatience d'en finir, dit-il, car, depuis de longues années, j'ai subi trop de hontes, et quiconque les abrégera, ces hontes, ne fût-ce que d'un jour ou même d'une heure, pourra prétendre à ma vive reconnaissance. Voilà pourquoi je n'ai point tardé à venir vous trouver, monsieur de Lignerolles.

M. de Lignerolles se taisait.

La tristesse de son visage s'accentuait. Cependant Laroque était si éloigné de croire à un nouveau malheur qu'il ne s'apercevait de rien.

Il y eut un long silence, puis :

-- Pardonnez-moi, monsieur Laroque, dit le juge à la fin, et écoutez-moi. Surtout ne vous désespérez pas et restez courageux. Vous voulez votre réhabilitation, entière, complète, et la révision de votre procès ?

-- Oui. N'est-ce pas trop juste ?

-- Certes, de toute justice.

-- Eh bien ?

-- Cette réhabilitation est peut-être impossible... Luversan agonise.

Laroque se pencha, croyant avoir mal entendu.

Le juge répéta avec une tristesse croissante :

-- Impossible, si Luversan succombe sans avoir avoué devant la cour d'assises.

-- Vous n'y pensez pas, monsieur de Lignerolles ? Rappelez-vous ce qui s'est passé... On m'accuse d'un assassinat... Je suis condamné... Pendant douze années, je suis le forçat Laroque -- Roger-la-Honte -- puis l'assassin est découvert. Il essaye de se faire justice, il va mourir, soit, mais il a avoué, devant des témoins qui sont des magistrats. Luversan peut mourir, maintenant. Que m'importe ! Vous oubliez...

-- Je n'ai rien oublié.

-- Et vous dites que la réhabilitation est impossible, s'il meurt ? Il y a une cause à cette impossibilité ?

-- La loi !...

-- La loi ! Allons donc ! Vous voulez rire... La loi me condamne injustement à une peine infamante... et la loi, plus tard, ne pourra reconnaître son injustice ?

-- C'est la vérité. Lorsque j'ai vu Luversan se poignarder sous nos yeux, je compris qu'il nous échapperait en quelque sorte, malgré son aveu. Pourtant, doutant encore, espérant que le texte précis de la loi n'était pas présent à ma mémoire, je me suis renseigné. Tout en déplorant cette nouvelle et effroyable injustice, ils ont été unanimes dans leurs réponses. La loi est précise ; maintenant, je ne doute plus.

Laroque tomba, écrasé, sur une chaise.

-- Mais ce serait monstrueux, monstrueux ! balbutiait-il.

Et après un silence que le juge n'osait interrompre, comprenant trop bien quelles devaient être les angoisses du pauvre homme :

-- Cette loi, dit Laroque, d'une voix rauque, cette loi, je veux la connaître... je le veux... tout de suite...

Et pendant que le magistrat allongeait le bras vers un code, Laroque baissa la tête très bas, très bas, comme s'il allait écouter de nouveau sa condamnation.

M. de Lignerolles parla longtemps, et ses explications tombaient sur le cœur de Laroque comme autant de brûlures.

Quand il eut terminé, le pauvre homme s'écria :

-- Ah ! monsieur de Lignerolles, monsieur de Lignerolles, la loi est coupable... soit... mais la loi est une chose inerte et je ne puis m'en prendre à elle... mais vous, le magistrat, vous êtes plus coupable encore... parce que ce qui arrive est votre faute. La loi met entre vos mains tous les moyens, tout le pouvoir possible pour éclairer votre conviction. Vous êtes coupable de vous être trompé... On ne joue pas ainsi avec l'honneur et le cœur d'un homme. Je vous criais, à genoux, et pleurant, mon innocence... Il fallait me croire !

Il s'exaltait en parlant... Ses gestes étaient brusques... Ses paroles étaient pleines de colère et d'amertume. Il se débattait dans une situation sans issue, le pauvre homme... et il souffrait ce qu'il avait souffert une fois, jadis, quand tout le monde le croyait coupable et qu'il voyait, pour ainsi dire, la honte se rétrécir autour de lui, comme une haute et infranchissable muraille, au-delà de laquelle jamais il ne lui serait plus permis de regarder !...

Le juge se taisait toujours, le front un peu rouge sous les reproches qui l'accablaient. Qu'eût-il dit à cet homme ? Et M. de Lignerolles baissait la tête...

Roger Laroque reprit :

-- Lorsque j'ai combiné, contre Luversan, le plan qui a si complètement réussi, lorsque, ayant surexcité son âpreté au gain par la vue des richesses que j'étalais sous ses yeux et que je mettais presque à sa disposition par la facilité que je lui offrais de s'en emparer, je convoquai à la suprême entrevue que j'avais avec ce misérable, non seulement Tristot et Pivolot, mais aussi monsieur Lacroix ; je pensai à vous aussitôt. Je pouvais m'adresser à n'importe quel magistrat qui ne m'eût point refusé, dans cette circonstance. Je pensai à vous. C'est vous que je suis allé trouver, parce que je voulais vous donner l'occasion de réparer le mal que vous aviez fait ; parce que je me disais : « L'âme de cet homme n'est pas tranquille. Il achèvera sa vie dans le remords d'avoir fait condamner un innocent, s'il n'emploie pas ses forces à faire réhabiliter le condamné. » Et aujourd'hui, vous me dites : « La loi est ainsi, elle vous considérera toujours comme un coupable, c'est-à-dire comme un assassin. Pourtant, vous êtes innocent, je le sais, moi, néanmoins je ne puis rien pour vous. Passez votre chemin !... » C'est une dérision, monsieur de Lignerolles, et l'on appelle cela la justice !...

-- Laroque, la douleur vous égare. Attendez au moins que Luversan soit mort. Dans tous les cas, vous obtiendrez votre grâce...

-- Ma grâce... ne comprenez-vous pas que c'est, en quelque sorte, un second déshonneur ?... Ma grâce complète, ma condamnation... Je ne la demanderai pas...

-- Vous la demanderez, monsieur Laroque, il le faut ; autrement vous ne seriez pas libre. Entre deux maux, il faut choisir le moindre...

-- Je retournerai en Amérique... et je tâcherai d'oublier la France...

-- Vous ne l'oublierez pas. On n'oublie pas la France, quand bien même on serait victime de ses lois, et frappé par elles injustement. Vous demanderez votre grâce et vous l'obtiendrez.

-- Et je porterai toujours ce nom exécré de Laroque !

-- Non, vous obtiendrez le droit d'en changer. Puis, si vous n'arrivez point, de par les lois, à la réhabilitation effective que vous aviez rêvée, vous aurez une réhabilitation morale ; car, malgré nos précautions, les journaux s'entretiennent déjà de votre affaire... Je ferai en sorte que les dramatiques détails de la mort de Luversan soient connus... Il y aura, n'en doutez pas, en votre faveur un mouvement de sympathie...

-- Que m'importe ! C'est l'honneur qu'il me faut... Quand les journaux auront assez parlé de moi, ils passeront à autre chose. Je serai vite oublié. Le temps marchera. Ceux qui viendront ne se rappelleront pas les articles de journaux, et comme rien de précis, de légal, ne sera resté, ils ne se rappelleront que de Roger-la-Honte, sans se souvenir de Roger l'Innocent...

-- Laroque n'existera plus. Vous aurez changé de nom.

Le pauvre homme soupira.

-- Il le faudra bien, dit-il, mais ce n'est pas là ce que j'avais rêvé.

-- Toute espérance de réhabilitation n'est peut-être pas perdue, dit le juge d'instruction, même si Luversan meurt.

Laroque releva les yeux ; il eut un geste de joie...

-- Comment ! dit-il, serait-ce possible ?... Qu'entrevoyez-vous ?

-- Vous rappelez-vous les aveux de Luversan ?

-- Oui, le misérable a avoué qu'il est l'assassin de Larouette.

-- Et ce n'est pas tout. Il a parlé d'un complice. Mais la mort le prendra peut-être avant qu'il l'ait nommé... ce complice !

-- C'est vrai.

-- Eh bien, voilà notre dernier espoir, notre dernière ressource : si nous découvrons ce complice, si nous l'arrêtons, si nous le faisons condamner, nous retombons dans la première des conditions prévues par la loi. La révision de votre procès est certaine.

Laroque hocha la tête.

-- Oui, évidemment. Mais ce complice, où se cache-t-il ?

Ces derniers mots, Laroque les prononça faiblement. La complice, il ne la devinait que trop. Jamais il ne livrerait à la justice la mère de Raymond.

-- Ce seraient de nouvelles angoisses ! ajouta-t-il. Et, si vous saviez, monsieur de Lignerolles, combien je suis fatigué, combien j'ai besoin de repos, comme je voudrais, désormais, non pas me laisser vivre, mais me laisser doucement mourir !... Je suis jeune encore, et pourtant je suis si vieux !...

-- De l'énergie, Laroque !

-- Je suis découragé...

-- Puisqu'il le faut... pour votre fille !

Il garda longtemps la tête baissée. Il avait les bras ballants. Debout, il rêvait. Toute sa vie, si remplie d'amertume, passait devant ses yeux attristés.

-- J'essayerai, dit-il. Mais je ne crois plus à rien.

Et saluant M. de Lignerolles, il le quitta pour courir à Ville-d'Avray. Le juge resta longtemps à réfléchir, puis tout haut :

-- En dehors de ce complice, il y a un autre coupable... la Loi !...

LIV

Tristot et Pivolot s'étaient bien gardés de faire connaître en détail à Laroque les preuves qu'ils avaient de la culpabilité de Luversan dans le meurtre de Brignolet et de la complicité de Mme de Terrenoire, comme receleuse et peut-être comme inspiratrice du crime. Ayant à cœur d'obtenir en faveur de Guerrier une ordonnance de non-lieu définitive, ils avaient redouté que Laroque ne se montrât par trop indulgent pour la femme du banquier qui l'avait obligé autrefois, dans une circonstance critique.

Le complice de Luversan eût mérité le châtiment suprême. Les deux policiers lui réservaient une fin terrible.

La veille du drame qui s'était déroulé à Ville-d'Avray, Tristot et Pivolot s'étaient présentés l'après-midi chez Mme de Terrenoire. Ils étaient certains de la trouver seule.

L'étrange femme ne vivait plus depuis qu'elle connaissait les terreurs de son complice. Chaque coup de sonnette la faisait tressaillir.

Quelques jours auparavant, Andréa songeait encore à la fuite... avec son amant. Mais maintenant, elle avait peur... peur de cet homme sinistre. Sa nature cauteleuse et lâche la rendait incapable de chercher un refuge dans la mort. Elle attendait son sort tout en nourrissant un secret espoir d'impunité.

La fuite imminente de Luversan, qu'elle se refuserait à suivre, la délivrerait d'un joug... dont elle voyait toute l'horreur. Mais l'assassin de Brignolet la dénoncerait-il s'il était arrêté ? Voilà ce qu'elle se demandait avec angoisse.

Et ces deux hommes sinistres qui l'avaient forcée à leur vendre la créance Kleper-Turner, savaient-ils réellement quelque chose ? Elle n'en pouvait plus douter. À force de tourner et retourner dans sa tête ce problème, Andréa en était venue à comprendre le but des acheteurs : pour avoir en main des billets de banque provenant de la caisse Terrenoire, ces hommes n'avaient pas reculé devant un sacrifice énorme.

Et elle était tombée dans ce piège enfantin, et maintenant la police avait une pièce à conviction contre la complice du fugitif. Elle se disait aussi que la fuite de Luversan n'empêcherait pas le procès de ce criminel, qui serait jugé par contumace. Alors, le juge d'instruction la convoquerait, l'arrêterait peut-être, pour lui demander compte du recel des billets de banque volés par l'assassin.

Que répondrait-elle aux questions du magistrat ? Elle se forgeait vingt systèmes de défense dont l'absurdité ne tardait pas à lui apparaître. Fuir toute seule ? Elle n'y songeait plus. Sa fille, Diane, rentrée auprès d'elle, se montrait douce et prévenante. La pauvre enfant attribuait la tristesse de sa mère à la mort de Mussidan, et elle avait pardonné, elle était redevenue comme autrefois une fille aimante, Diane aussi avait besoin de consolations.

Et pour cette enfant, déjà si éprouvée, Andréa n'avait pas le courage d'en finir avec une existence vouée désormais à l'infamie. Et chaque matin, comme le condamné à mort qui attend à son réveil la visite du bourreau, elle sortait d'affreux cauchemars pour rentrer dans une réalité plus terrible encore que les hallucinations du remords. Aussi, lorsqu'on lui annonça que Tristot et Pivolot insistaient pour lui parler tout de suite, tout son sang lui reflua au cœur. La sueur froide inonda son front.

-- C'est bien, dit-elle à sa femme de chambre. J'y vais. Priez ces messieurs de m'attendre au salon.

Auparavant, elle prit dans le tiroir secret une liasse de valeurs dans l'intention de les brûler.

Soudain, la porte s'ouvrit. Bravant la consigne, Tristot et Pivolot pénétraient dans le boudoir d'Andréa. Mme de Terrenoire s'évanouit.

-- Monsieur Tristot, dit Pivolot, veuillez faire diligence et aller prévenir monsieur de Terrenoire et monsieur Guerrier d'apporter avec lui tous les renseignements relatifs au vol du million.

M. Tristot comprit sans doute la pensée de son compère, car il ne fit aucune réflexion. Il partit aussitôt. Son collègue et ami entra dans le cabinet de toilette et y mouilla une serviette dont il frotta les tempes, le visage, les mains de Mme de Terrenoire.

Andréa ne tarda pas à revenir à elle. Et, en se voyant près de cet homme, en voyant les valeurs étalées devant elle, elle eut un cri d'épouvante, se leva, fit quelques pas en chancelant, et alla s'abattre dans un coin, à genoux, défaillante, sans forces. Pivolot ne dit pas un seul mot. Une demi-heure se passa ainsi, en cet étrange silence.

Tristot n'avait pas trouvé M. de Terrenoire à la banque, d'où on l'avait renvoyé à la Bourse. Ce fut là qu'il rencontra enfin le banquier.

Il l'aborda au moment où il le vit seul.

-- Monsieur, dit-il, deux mots. J'ai à vous parler d'une affaire de la plus haute importance.

Terrenoire dévisagea Tristot et, ne se rappelant pas l'avoir vu :

-- Il me semble que je n'ai pas l'honneur de vous connaître.

-- En effet. Et mieux eût valu pour vous ne jamais faire connaissance avec moi.

-- De quoi s'agit-il ?...

-- Du meurtre de Brignolet et du vol de la banque...

-- Avez-vous découvert le coupable ? Serait-ce ce Luversan dont les journaux parlent ?

-- L'un des deux coupables, oui, monsieur ! c'est pour que vous vous trouviez en sa présence que je viens vous chercher.

-- Je vous suis ! dit le banquier, sans soupçon. Montez dans ma voiture. Si vous le permettez, j'irai d'abord, à cinq minutes d'ici, reprendre ma fille chez son oncle où elle a déjeuné.

-- Nous n'en avons pas le temps, dit Tristot en montant dans le coupé. C'est à votre domicile que nous irons d'abord.

Le banquier s'assit auprès de lui, intrigué, inquiet. Quelques minutes après, ils étaient rue de Chanaleilles.

À peine entré dans le salon, Tristot appuya la main sur le bras de Terrenoire, et d'une voix grave :

-- Vous avez besoin de tout votre courage, monsieur, vous aurez tout à l'heure à supporter une douleur terrible !...

Terrenoire ne comprit pas, mais il eut cependant un frémissement d'épouvante.

-- Monsieur, dit enfin Tristot, pardonnez-moi de vous avoir conduit jusqu'ici et veuillez excuser ce qu'il y a de mystérieux dans ma conduite. Mon devoir, hélas ! est de vous révéler un terrible secret... Patienter davantage serait impossible ; vous pourriez vous trouver aux prises avec un déshonneur public, être livré à un scandale abominable.

-- Mon Dieu, que se passe-t-il donc ?... Et d'abord, qui êtes-vous ?

-- Je suis agent de police. Depuis le vol de votre caisse et le meurtre de Brignolet, je suis à la piste du voleur et du meurtrier...

-- Serait-ce vous, par hasard, qui avez fait arrêter Guerrier ?

-- C'est moi, au contraire, qui avec un collègue, ai beaucoup contribué à le faire mettre en liberté. Le meurtrier et le voleur que nous recherchions, ce n'était point votre caissier, que nous avons jugé innocent, dès le premier jour, mais ce Luversan dont les journaux parlent au sujet du crime de Ville-d'Avray ; mais il n'était pas seul.

-- Le complice ?

-- Une femme, et c'est ici surtout que commence la partie la plus douloureuse de la confidence que j'ai à vous faire. Luversan avait une maîtresse, et c'est avec cette femme qu'il a conçu, mûri et exécuté son crime.

-- Vous en êtes sûr... dites-vous ?

-- Nous vous représenterons la plupart des valeurs qui ont été volées dans votre caisse : déjà, grâce aux numéros qui nous ont été remis par votre caissier, nous avons découvert un grand nombre de billets de banque, lesquels sortaient tous des mains de Luversan et de sa maîtresse.

-- Et cette femme, je la connais ?

-- Hélas !

-- Pourquoi semblez-vous si ému ?

Tristot gardait le silence, n'osant aller jusqu'au bout de sa terrible révélation.

-- Pourquoi vous taisez-vous ? Vous me parliez tout à l'heure d'un grand chagrin ? D'où peut-il venir ?... De quelle femme est-il donc ici question ? Est-ce de la femme de mon caissier, qu'on sait que j'aime comme ma fille ?

-- Non, il ne s'agit point d'elle.

-- Est-ce de... est-ce de ma fille ? Mais non, c'est une horrible supposition ! Cela n'a pas le sens commun.

-- Ce n'est pas votre fille... et il faudra même que votre fille ignore, s'il est possible, le fatal secret.

-- Mais quoi donc ? grand Dieu ! Quoi donc ?

Tout à coup, il devint pâle...

La pensée de sa femme avait surgi soudain à son esprit. Est-ce d'elle qu'on parlait ? Telle fut son émotion qu'il flageola.

Tristot se précipita vers lui, le soutint dans ses bras et le fit asseoir dans un fauteuil.

-- Celle dont nous parlons, dit-il, est ici, dans cette chambre... Vous n'avez qu'à ouvrir cette porte et vous la verrez.

Terrenoire se leva et se dirigea vers la porte. Au moment d'ouvrir, il se retint. Il avait peur !... C'était un doute horrible qu'il venait de concevoir... Et pourtant, au moment d'acquérir une certitude, il aimait mieux douter encore... Blême, furieux, il essuyait machinalement, du bout du doigt, des gouttes de sueur froide qui lui coulaient sur le front.

Ce fut d'un pas rapide, pareil à celui qu'on prête aux fantômes, qu'il se dirigea vers la porte. Il la poussa d'un coup brusque. Et quand elle fut ainsi grande ouverte, quand il eut vu, tout au fond, une femme affaissée, demi-folle, dans un coin du cabinet, au lieu d'entrer, il recula, étendant les deux bras en avant comme pour se défendre, comme pour écarter un affreux spectacle.

-- Ma femme !... ma femme !...

Elle ne l'avait pas vu, elle ne l'avait pas entendu.

Les agents se taisaient, en le regardant, pris de pitié pour la terrible souffrance de cet honnête homme.

Pivolot s'approcha et lui prit la main :

-- Monsieur, dit-il, croyez bien que ce n'est pas pour le seul plaisir de produire un effet mélodramatique que nous vous avons montré votre femme en flagrant délit de complicité de crime avec Luversan, l'assassin de Brignolet, le voleur de votre caisse... Toutefois, nous sommes obligés de saisir à titre provisoire cette liasse de billets de banque et de valeurs qui constituent des pièces de conviction.

-- Alors, messieurs, s'écria le banquier, pourquoi m'avoir prévenu si vous étiez résolus à me perdre ? Pourquoi emporter cet argent qui, d'ailleurs, m'appartient ?

-- Sur ce dernier point, dit Tristot, rassurez-vous. Le tout vous sera rendu en temps utile, à l'exception de soixante-dix-huit mille francs de billets de banque que madame de Terrenoire nous a remis, il y a quelques jours, pour solder une créance.

-- Quelle créance ?

-- Peu vous importe ! Madame de Terrenoire devait la somme. Nous avions racheté la créance. Notre but était d'avoir en main des billets de banque provenant du vol accompli par l'assassin de Brignolet.

-- Et vous êtes arrivés à votre but. Fort bien. Mais ne comprenez-vous pas, messieurs, que l'arrestation de ma femme, receleuse, sa condamnation, c'est ma mort ? C'est le déshonneur d'une famille honorable. Or, messieurs, j'ai une fille sur laquelle ce déshonneur retombera directement. Vous voyez bien que c'est ma propre condamnation, que vous m'avez tué en me révélant ma honte. Je ne comprends pas votre démarche.

Les deux policiers se hâtèrent de s'expliquer.

-- En dehors des preuves que nous venons de vous indiquer, nous en possédons d'autres tout aussi concluantes. L'assassin sera arrêté avant quarante-huit heures. Il niera énergiquement jusqu'au bout et sera condamné quand même. Peut-être n'aurons-nous pas besoin de produire à la cour d'assises les billets de banque et les valeurs qui nous viennent de votre femme. En ce cas, nous vous les rendrons, et personne ne connaîtra jamais la receleuse. Dans tous les cas, il serait de toute prudence de vous mettre à l'abri, à l'étranger, jusqu'à la fin du procès. Des agents dépendant de la préfecture de police ne vous donneraient pas un tel conseil ; mais nous, monsieur, nous ne dépendons de personne. Nous ne voulons qu'une chose, mais celle-là, nous la voulons absolument : faire éclater l'innocence de Jean Guerrier.

-- Il a été remis en liberté...

-- Provisoire. Bientôt, tout le monde l'accuserait de ce crime, si le véritable auteur du meurtre et du vol n'était pas découvert. Ce n'est pas tout : l'assassin de Brignolet a commis autrefois un autre crime pour lequel un innocent a été condamné. Cet innocent existe encore. Nous voulons le faire réhabiliter. Ainsi que vous le voyez, notre tâche consiste à prévenir une nouvelle erreur judiciaire et à en réparer une ancienne. Mais avant de nous séparer, ajouta Pivolot, nous devons vous donner un reçu des sommes que nous emportons. Ce reçu est préparé. Le voici. Veuillez le contrôler...

Le banquier lui coupa la parole.

-- Eh ! Monsieur, dit-il, vous ne voyez donc pas que mon cœur éclate à la vue de cette malheureuse dont le silence est un aveu accablant. Vous me demandez de m'occuper de comptabilité en un pareil moment. Emportez tout ce que vous voudrez. J'ai autre chose à faire ici que de songer à mes intérêts matériels. J'ai à faire justice !

Andréa se jeta à ses pieds.

-- Tuez-moi ! s'écria-t-elle. Tuez-moi tout de suite. Moi, je n'ai pas eu le courage d'en finir.

M. de Terrenoire leva le bras ; Tristot le retint.

-- Et votre fille ? lui dit-il. Laissez cette femme à ses remords. Elle n'en a pas pour longtemps. Quant à vous, monsieur, soyez convaincu que nous ferons tout ce qui est possible de faire pour vous épargner un déshonneur public.

Le banquier sentit que Tristot parlait en toute sincérité.

-- Vous avez bien fait de me rappeler ma fille, lui dit-il. Je vous remercie. Quant à quitter Paris, je ne puis en ce moment. J'ai un devoir à remplir ici avant de songer à la fuite, ou... à la mort. Avant deux mois, ce devoir aura été rempli. En aurais-je le temps ?

-- Oui, monsieur. L'instruction des deux crimes commis par Luversan durera au moins six mois. Je vous le répète, tout me porte à croire qu'il n'avouera jamais et que, par conséquent, la justice n'aura pas à se prononcer sur le recel.

Le banquier, après avoir enfermé Andréa à clé, reconduisit les deux policiers et sortit avec eux. Tristot et Pivolot s'éloignèrent précipitamment après l'avoir salué. Ils avaient hâte de placer dans leur coffre-fort la fortune dont ils s'étaient érigés les dépositaires au nom de la sécurité publique. M. de Terrenoire remonta en voiture et se fit conduire, rue de Choiseul, chez son frère, où il devait reprendre Diane.

LV

Après le suicide de Mussidan, Diane s'était, avec la permission de son père, retirée dans un couvent.

La pauvre enfant, si rieuse autrefois, si vivante n'avait guère de vocation pour le cloître, et si elle avait pris cette résolution désespérée, c'est qu'elle ne pouvait se faire à l'idée de se retrouver entre un père dont les témoignages d'affection lui semblaient des caresses volées, et une mère qui rougissait devant elle. Au cloître, elle vivait séparée de Robert de Vaunoise. Il le fallait. Comment pourrait-elle jamais divulguer au loyal jeune homme le secret de l'odieux mariage ! Et elle ne doutait pas qu'il ne vînt le lui demander, ce secret !

Ce fut dans un couvent de Tarbes qu'elle se retira... Son père avait choisi cette ville de préférence à toute autre, pour deux raisons : le climat du Midi conviendrait à Diane qui, depuis plusieurs mois, avait perdu ses belles couleurs et tournait à l'anémie. D'autre part, elle ne serait pas loin de son vieil oncle, M. Ludovic de Terrenoire, ancien colonel, retiré à Pau avec sa femme, depuis la perte de son fils unique, enlevé à l'affection des siens, à l'âge de vingt ans, par une maladie de cœur.

De la sorte, Diane ne serait pas trop isolée. La colonelle, qui l'adorait, irait la voir fréquemment, et, d'accord en cela avec le père, s'efforcerait de la ramener au monde.

C'était à Pau, pendant les vacances, que Diane avait connu Robert de Vaunoise. Ce jeune homme appartenait à une famille honorable, mais peu fortunée. Son père, magistrat à Paris, s'était lié avec le colonel à Salies-de-Béarn, où ces deux vieillards venaient chaque année soigner leurs rhumatismes.

Bien que très en froid avec son frère, à qui il reprochait de s'être jeté dans les finances au lieu de suivre la carrière des armes, Ludovic de Terrenoire, averti de l'amour de Robert de Vaunoise pour Diane, n'avait pas hésité à recommander ce jeune homme à son frère. « Le fils de mon ami, lui écrivit-il, est déjà un architecte distingué. Il aura à Pau, d'ici quelques années, une très belle situation ; mais si ses ressources lui permettaient d'exploiter son art à Paris, il s'y conquerrait rapidement une place distinguée. Ma femme et moi, nous laisserons à Diane notre petite fortune. Je pense, d'ailleurs, que tu peux doter Diane avantageusement. De son côté, Robert possède, du chef de sa mère, cinq à six mille livres de rente. Les deux époux ne seront donc pas trop malheureux. Il n'y a pas besoin d'être millionnaire quand on s'aime. »

Le banquier ne voulut pas tout d'abord faire part de la nouvelle à sa femme.

Il attendait d'avoir recueilli sur l'amoureux des renseignements complémentaires.

Le colonel lui facilita l'occasion de rencontrer Robert de Vaunoise dans une maison tierce, à Paris, où l'architecte s'était rendu avec le secret espoir d'y revoir Diane.

Robert plut à première vue au père de l'adorée. Le banquier l'invita à venir aux réunions musicales intimes qu'il donnait dans son hôtel de la rue de Chanaleilles. Tout était convenu entre les deux pères, lors de la grande soirée japonaise dont nous avons décrit les splendeurs, et où M. de Terrenoire se décida enfin à faire part à sa femme du double projet de mariage concernant Diane et Marie-Louise.

Cette nuit-là, Andréa était trop préoccupée de sa vengeance contre Guerrier pour s'émouvoir d'une décision qui allait la priver de Diane. Mussidan seul se sentit mordu au cœur par la jalousie en entendant son associé décider du sort de « sa fille ».

On n'a pas oublié les terribles circonstances qui obligèrent la jeune fille à manquer à la foi promise et à épouser Mussidan.

Avant d'entrer au couvent, elle eut à supporter un terrible interrogatoire de la part du colonel à qui son étrange mariage et l'accident non moins étrange où Mussidan avait trouvé la mort avaient donné à réfléchir. Elle ne lui répondit que par des larmes. Le vieillard renonça à obtenir d'elle, au moins pour l'instant, la justification de sa conduite.

-- Diane est une folle ou une victime, dit-il à sa femme, quand la colonelle revint de Tarbes où elle avait conduit la désespérée.

Quant à renouer des relations avec les Vaunoise, il n'y fallait plus songer. En effet, M. Ludovic de Terrenoire avait reçu du magistrat la lettre suivante :

« Monsieur le colonel,

« J'ai trop de respect pour la loyauté de votre caractère, trop de confiance en la pureté de vos intentions, pour croire que vous avez approuvé le mariage significatif de votre nièce avec le capitaliste dont votre frère ne pouvait se passer à la suite de l'assassinat suivi de vol commis dans ses bureaux.

« Quelle que soit l'admiration qu'on puisse éprouver à l'égard d'une jeune fille qui se sacrifie à la fortune de son père, on ne saurait s'empêcher de reconnaître qu'une telle action a des conséquences irrémédiables. Jamais je n'admettrai qu'une raison purement matérielle, la raison d'argent, ait pu changer ainsi le cœur d'une fiancée.

« Pardonnez-moi, monsieur le colonel, de vous exprimer, en toute sincérité, mon opinion sur cette triste affaire. Et si je vous dis : adieu, croyez bien que c'est moi qui suis le plus privé d'interrompre un commerce d'amitié qui m'était si cher.

« Il le faut... pour votre nièce... pour mon fils.

« Votre ami quand même,

« DE VAUNOISE. »

Le père de Robert croyait que Diane s'était sacrifiée à la question d'argent ! Et il ne se gênait pas pour l'écrire à son vieil ami. Et son vieil ami partageait jusqu'à nouvel ordre cette manière de voir.

Seule la bonne tante n'était pas d'un avis aussi catégorique. En femme intelligente, expérimentée, réfléchie, elle sentait qu'il y avait autre chose que ce vilain argent dans ce mystère. Mais elle n'en parlait jamais à son mari, de peur de réveiller le chat qui dort. Quand il pensait à cet abominable mariage, le colonel pestait et jurait. Il allait même jusqu'à traiter son frère de « financier », expression qui, dans sa bouche, équivalait à la qualification d'homme intéressé, rapace, capable de tout vendre pour remplir sa caisse.

La colonelle se rendait à Tarbes deux fois par semaine. C'était pour l'apprentie recluse une grande joie que d'embrasser sa tante qui, sans avoir l'air d'y toucher, lui donnait des nouvelles de tout le monde, Robert compris.

Au trouble que le seul prononcé de ce nom : Robert, suscitait dans le cœur de Diane, la colonelle vit bien que la foi désirée, attendue, n'était point encore descendue du ciel. Sous l'influence du calme, d'un admirable climat où on a le privilège de respirer tout à la fois l'air pur de la montagne, les brises de la mer et le souffle embaumé de la vallée, Diane se sentait renaître. Elle redevenait la jeune fille enviée dont le visage gracieux et avenant était resté gravé dans la mémoire de Robert. Elle s'étonnait elle-même de se surprendre souriant à des riens, murmurant les doux chants de son enfance, ne pensant à Dieu que quand elle lui adressait les trop longues et trop fréquentes prières voulues par le règlement de la communauté.

Un mois ne s'était pas passé que la bonne tante disait à Diane :

-- Tu n'as pas la vocation, mon enfant. Inutile de t'entêter à rester ici. Reviens chez nous, où tu seras bien. Ton père ne s'y opposera pas et j'arriverai certainement à obtenir de lui qu'il te confie à notre garde. Ta mère est trop occupée de ses plaisirs, vois-tu, pour élever une belle jeune... fille comme toi. Et puis, vois-tu, mon enfant, il ne faut jamais désespérer de l'avenir. En attendant, avoue que tu n'as pas la vocation.

Un silence éloquent fut toute la réponse de Diane. Elle n'avait pas la vocation.

Le soir même, au grand désappointement de la supérieure, Diane quittait le couvent.

Quant à M. Ludovic de Terrenoire, il était si ravi du retour de sa nièce, qu'il la reçut à bras ouverts et lui épargna toutes nouvelles questions désobligeantes.

Comment Robert de Vaunoise apprit-il tout aussitôt la libération de la recluse ? Nous n'oserions pas dire que la colonelle y fût pour quelque chose, mais nous avons des raisons de croire qu'elle commit directement ou indirectement cette indiscrétion.

Le surlendemain, comme la tante et la nièce s'étaient rendues en promenade au ravissant village de Bizanos, le hasard voulut (était-ce bien le hasard ?) que Robert vînt à passer sur leur chemin, et à se trouver face à face avec Diane, dont la colonelle, occupée à faire un bouquet le long des haies, s'était écartée.

Le jeune homme évita tout détour.

-- On me défend de penser à vous, Diane. Approuvez-vous cette défense ?

-- Oui, répondit-elle, d'une voix qu'elle essayait en vain d'affermir.

-- Pourquoi ?

-- Parce que je vous ai trahi.

-- Il le fallait et je vous pardonne. Vous aviez à sauver votre père de la ruine, de la banqueroute peut-être.

Lui aussi, il croyait à la raison d'argent !

-- Allez, ajouta-t-il, j'ai tout compris. Votre sacrifice consommé, vous n'avez pas eu le courage, une fois seule avec cet homme qui se croyait assez riche pour vous acheter, de lui sourire, de répondre à son abominable amour. Et cet homme a découvert soudainement qu'il avait commis une lâcheté inutile, qu'il ne vous posséderait jamais, et, dans une lueur de clairvoyance tardive, il s'est tué. C'est ce qu'il aurait dû faire le jour où il osait proposer à votre père cet infâme marché. Vous ne répondez pas, vous n'avez rien à répondre... J'ai bien dit la vérité.

Diane baissait la tête, le visage caché sous le long voile noir des veuves.

-- Je vous en prie, fit-elle, épargnez-moi... Vous ne savez pas... vous ne saurez jamais... Il y a des choses si affreuses qu'on ne peut les dire à personne, pas même à celui à qui on voudrait pouvoir tout dire. Non, ce n'est pas l'argent... Vous connaissez mal mon père... Quant à moi, jamais je ne bénéficierai de la fortune de mon mari. Adieu, Robert.

Et elle courut rejoindre sa tante, que Robert salua respectueusement au passage.

Ce n'était pas l'argent ? Alors, qu'était-ce donc ? Comment Robert aurait-il pu deviner ce drame intime ? Après avoir essayé de toutes les inductions, il reconnut que tant que Diane ne parlerait pas, il ne saurait rien. Et avec la confiance des amoureux, il en vint à se consoler, se disant : « Elle m'aime, que m'importe le reste ? Quand elle sera ma femme, elle s'expliquera, et, j'en suis bien sûr, elle n'aura pas à rougir de son explication. »

Robert comptait sur le temps, ce grand guérisseur d'infortunes. Il ne formait pas de plan, mais il agissait avec la logique de sa franchise. C'est ainsi qu'il n'avait pas hésité à renouveler ses aveux à Diane, devinant bien quelles devaient être les appréhensions de la sacrifiée. L'innocente enfant ne les avait-elle pas renouvelés elle-même, ses aveux, en trahissant sa pensée secrète ?

Adieu, avait-elle dit, sur un ton qui signifiait : Au revoir.

Le soir de sa rencontre avec Diane, Robert rentra transformé chez son père. Ce désespéré de la veille semblait radieux.

M. de Vaunoise s'imagina qu'il prenait son parti. Il se réjouit d'avoir, lui aussi, sacrifié une vieille amitié par amour paternel. Mais, quelques jours après, le magistrat dut en rabattre : Diane, rappelée soudainement par son père, était repartie pour Paris, et depuis ce moment Robert ne parlait plus, ne souriait plus, se laissait aller à la plus noire des mélancolies.

Et pourtant le jeune architecte aurait dû avoir mille raisons de se montrer joyeux. Ne justifiait-il pas tous les éloges que le colonel avait faits de lui à son frère ? Robert, recherché par les notabilités de la colonie étrangère, était déjà chargé d'importants travaux artistiques. Tout autre se fût enivré d'une telle réussite. Robert travaillait beaucoup, mais plutôt pour chasser le chagrin que pour donner un aliment à ses belles facultés d'artiste.

Pensait-il donc toujours à Diane ? M. de Vaunoise ne put en douter en recevant de Robert, parti à son tour pour Paris, la lettre suivante :

« Mon cher père,

« Vous allez être bien surpris et bien peiné, en apprenant que je quitte un pays où j'avais rencontré dans ma carrière tant de sympathies. Je sais que je perds très probablement l'occasion de faire ma fortune, mais je n'ai pu résister au désir que j'ai de me conquérir une situation dans la vraie ville des lumières. C'est à Paris seulement qu'un artiste peut se perfectionner et devenir quelqu'un.

« Votre fils qui vous demande pardon, et vous embrasse tendrement.

« ROBERT. »

Le magistrat ne fut pas dupe. C'était à Paris seulement que son fils pouvait revoir Diane. Quant aux lumières sur lesquelles cet artiste ambitieux de devenir quelqu'un prétendait avoir recours, M. de Vaunoise savait bien qu'elles émanaient de deux yeux charmants cachés sous un voile de veuve. Qu'en adviendrait-il ? Le vieillard s'en rapporta à la Providence.

Robert prit le parti de s'en référer au colonel, dont il avait pu apprécier le bon sens et la fermeté de décision. Bien que, pour ne pas froisser son père, il eût cessé, à Pau, de rendre visite au retraité depuis la fameuse lettre de rupture, il ne doutait pas que l'oncle de Diane ne lui conservât toute son estime et toute son amitié.

Le surlendemain, le colonel recevait la lettre suivante :

« Mon cher colonel,

« Certain que vous ne m'avez pas gardé rancune de mon apparente froideur et que vous ne vous faites aucune illusion sur le but de mon départ pour Paris, je viens, comme j'aimais à le faire autrefois, vous demander conseil.

« Il ne s'agit plus de connaître les motifs secrets qui ont fait agir ma fiancée. Je les saurai un jour, ces motifs, si... et quand je les saurai, je regretterai certainement d'avoir douté un instant d'une affection dont Diane m'a donné une nouvelle preuve, il y a quelques jours à peine.

« Que faire ? À qui parler ? Je suis parti de Pau en formant mille résolutions, fort belles en théorie, mais bien difficiles à accomplir. On peut m'accuser d'être un ambitieux vulgaire, de courir après une fortune. Toutes les apparences, il est vrai, seront contre moi ; le monde est si méchant ! Mais que m'importe l'opinion de ce qu'on est convenu d'appeler le monde ! En dehors des affections sincères, je fais peu de cas des indifférents, toujours prêts à négliger leurs affaires pour s'occuper de celles des autres. Ce qui me préoccupe, c'est d'obtenir l'assentiment des parents de Diane, c'est de déterminer Diane elle-même à quitter au plus vite ses vêtements de deuil qu'elle n'a pas mérités. La mort de ce Mussidan cache un mystère de famille dont ma fiancée a été la victime. Nous nous imaginions qu'il y avait là-dessous une fort vilaine question d'argent. Eh bien, non ! il y a autre chose. Quoi ? Je ne veux pas le savoir ! J'ai la foi en Diane et cela me suffit.

« Et voilà pourquoi, mon cher colonel, je viens vous demander conseil, vous promettant de suivre de point en point vos sages avis. Vous aimez Diane, vous aviez préparé notre union, vous êtes étranger aux motifs secrets de la rupture, vous seul pouvez nous sauver.

« Veuillez agréer, mon cher colonel, l'expression de mon amitié respectueuse et dévouée.

« ROBERT DE VAUNOISE. »

M. Ludovic de Terrenoire n'était pas homme à répondre par lettre à des questions aussi graves. Il se contenta d'adresser à Robert la dépêche suivante, fort éloquente dans son laconisme :

« Viendrai réinstaller à Paris la semaine prochaine et vous préviendrai de mon arrivée. Bon courage. »

Le jour béni arriva ; le colonel, à peine installé rue de Choiseul où il s'était fait meubler un confortable pied-à-terre, invita son protégé à déjeuner. Robert fut reçu par les deux vieillards avec la même affabilité qu'autrefois. Que d'heureux moments il avait passés ainsi à Pau, alors que Diane illuminait de sa présence l'intérieur un peu monotone de ces braves gens qu'un deuil irréparable avait achevé de vieillir !

Durant le repas, on se garda bien de mettre la conversation sur ce terrain brûlant. Mais après le café, la colonelle s'empressa de les laisser seuls, et tout aussitôt M. Ludovic de Terrenoire dispensa son convive de commencer l'attaque, en lui disant à brûle-pourpoint :

-- Eh bien ! Qu'est-ce que vous savez, vous ?

Robert ne s'attendait pas à une invitation aussi subite dans le domaine du secret.

-- Mais..., balbutia-t-il, je ne sais rien.

-- Bah ! Vous savez toujours ce que Diane vous a dit.

Robert comprit un peu tard qu'il avait commis une indiscrétion. On devrait toujours tremper sa plume sept fois dans l'encrier avant d'écrire une lettre compromettante. Il fallait s'exécuter : Robert répéta mot à mot la conversation qu'il avait eue avec Diane, à Bizanos.

L'oncle l'écouta attentivement. Quand Robert eut cessé de parler, le vieillard alluma sa pipe et, comme s'il oubliait la présence du principal intéressé, il se renferma dans une méditation durant laquelle l'architecte eut le temps de fumer trois cigarettes.

-- C'est étrange..., conclut enfin le colonel. Ma foi, j'y perds le peu de latin que j'ai conservé de mes études scolaires. Cependant, il me semble que la première chose à élucider, c'est ce diable de secret.

Robert n'était pas de cet avis.

-- Eh bien ! non, mon cher colonel, et je vais vous le prouver. Mussidan s'est fait justice.

-- Et il a fort bien fait, déclara le retraité. Au surplus, ce citoyen, que j'ai eu l'occasion de voir deux ou trois fois dans ma vie à leur satanée boutique d'argent, ne m'inspirait qu'une confiance relative. C'est lui qui, grâce à ses capitaux, a poussé mon frère dans la funeste voie de la Finance, alors que nous ne comptions pas encore un spéculateur parmi les Terrenoire, depuis le neuvième siècle jusqu'à ce jour. Il y a un autre mystère, dont vous faites abstraction, et qui me préoccupe, moi : cet assassinat suivi de vol... une vilaine affaire, mon cher ami, où le nom de Terrenoire reviendra trop souvent sur le tapis, lors du procès. En apprenant la sinistre nouvelle, je me suis écrié : « Mon frère est ruiné ! » Je me trompais, j'avais compté sans l'associé, monsieur de Mussidan.

Robert eut un frisson. Le colonel voulait-il dire par là que l'auteur du crime et du vol fût celui dont Diane portait encore le nom ? Mais peu lui importait. Il était venu pour parler de Diane et non de l'assassin de Brignolet.

-- Mon cher colonel, dit-il, je crois que nous n'avons rien à gagner à vouloir approfondir une question qui, au fond, est maintenant indépendante de celle qui nous occupe.

Le colonel eut un léger mouvement d'impatience.

-- Pardon, fit-il. Je ne suis pas venu seulement à Paris pour vous. Comptez sur mon dévouement, mais n'espérez point que je me désintéresse d'un mystère où pourrait sombrer l'honneur de notre famille et par conséquent de la vôtre. Tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai vu mon frère hier, qu'il m'a demandé de vos nouvelles avec beaucoup d'intérêt, et qu'à mon avis il serait très heureux de vous voir faire les premiers pas.

-- J'irai, dit Robert, avec une inquiétude visible.

Robert se sépara du colonel avec l'intention formelle de voir, le jour même, le père de Diane. Il se rendit directement à la maison de banque. M. de Terrenoire, à qui il fit passer sa carte, travaillait avec Margival et Jean Guerrier.

Le banquier expédia rapidement sa besogne, congédia ses employés, et donna l'ordre d'introduire le visiteur.

-- Excusez-moi, dit ce dernier en entrant, d'être venu vous déranger jusque dans vos bureaux. Mais l'entretien, que nous devons avoir ensemble, exige le plus grand secret.

M. de Terrenoire s'inclina en désignant un siège à l'architecte.

-- Monsieur, dit-il, mon intention n'est nullement de récriminer sur le passé. J'ai pu croire un instant que votre fille, éblouie par la fortune de l'homme dont elle porte le nom, désireuse de vous complaire, avait oublié et trahi ses serments. Il y a certainement, dans la décision si subite et si imprévue que vous avez prise contre moi, un mystère, une fatalité...

M. de Terrenoire, qui avait pâli, l'arrêta sur ce dernier mot.

-- Pardonnez-moi, monsieur de Vaunoise, je n'ai pris, quant à moi, aucune décision contre vous. Ma fille a agi en pleine liberté.

Le père de Diane parlait-il sincèrement ? Son ton l'indiquait, mais Robert ne pouvait pourtant pas accepter cette protestation.

-- Je dois vous croire, dit-il au banquier, mais alors, le mystère devient encore plus impénétrable. Je vous jure que Diane n'a jamais aimé monsieur de Mussidan, et que, par conséquent, elle n'a pu l'épouser qu'en se sacrifiant. Tenez ! j'arriverais bien à vous le prouver, si vous consentiez à me relater de point en point toutes les circonstances qui ont précédé le mariage.

M. de Terrenoire devint blême.

-- Mais, s'écria-t-il, c'est un interrogatoire, que vous me faites subir.

-- Je n'ai point cette prétention.

-- Je vous répète que je me suis gardé d'influer sur l'esprit de ma fille, que j'ai même pris votre défense. Il m'a fallu céder à Diane qui s'est trouvée très honorée de la demande en mariage de mon associé.

Cette appréciation froissait toutes les susceptibilités du jeune homme.

-- Et vous croyez aussi, s'écria-t-il, que votre associé a été victime d'un accident ?

-- Je le crois. C'est d'ailleurs l'avis du médecin qui a été chargé de l'examen légal.

-- Eh bien ! moi, je crois que votre associé s'est fait justice. Il a reconnu trop tard qu'il avait commis une lâcheté.

M. de Terrenoire se leva, et d'un ton sec :

-- Enfin, monsieur, pourriez-vous me dire le but de votre visite ?

Robert sentit qu'il était allé trop loin.

-- Excusez-moi, monsieur de Terrenoire, vous aimez votre fille, toute votre ambition est de la voir heureuse. Diane est redevenue libre. Elle m'avait aimé, elle m'aimait encore, elle m'aime !

M. de Terrenoire se rassit. Une telle affirmation l'étonnait un peu.

-- Que ma fille vous ait aimé, je n'en doute pas, monsieur, mais ce sentiment n'a pas duré aussi longtemps que vous l'auriez désiré, puisqu'elle a accepté la main de monsieur de Mussidan. Sur quoi vous basez-vous ?

Robert de Vaunoise n'hésita pas à raconter au père, comme il l'avait fait à l'oncle, sa conversation avec Diane. Restait le point délicat : la question d'argent.

-- Si Diane, dit-il, consentait à m'accorder de nouveau sa main, je serais le plus heureux des hommes, mais à deux conditions : 1° qu'elle ne bénéficiera pas de la fortune laissée par votre associé ; 2° que vous ne lui donnerez pas de dot. Sur le premier point, je suis rassuré, Diane m'a déclaré elle-même qu'elle entendait ne jamais bénéficier des millions de M. de Mussidan.

Une grande stupéfaction se peignit sur les traits du banquier.

-- Diane, s'écria-t-il, vous a fait cette déclaration ?

Était-ce de l'étonnement joué ? Le banquier n'éprouvait-il pas plutôt une amère déception ? Robert ne savait que penser.

-- Diane me l'a déclaré, répéta-t-il.

-- Puisque vous avez vu ma fille, dit-il, vous avez toute liberté de vous adresser directement à elle. Diane est libre de ses actions. Et de même que j'ai accepté une première fois une alliance qui me paraissait des plus honorables, je l'accepterai de nouveau si vous tombez d'accord avec ma fille. Je vous demanderai toutefois, deux ou trois jours de répit.

Robert ne releva pas ce dernier mot, qu'il attribua au désappointement du banquier. Il se retira, fort ennuyé du compte rendu qu'il aurait à faire au colonel.

Le soir même, le banquier, profitant de l'absence d'Andréa, interrogea sa fille.

-- Tu as revu Robert ?

Elle baissa les yeux sans répondre.

-- Tu l'as revu, répéta-t-il. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit ?

Elle ne répondit toujours point.

-- Robert, continua-t-il, m'a tout raconté. Il t'aime toujours. Il m'a redemandé ta main... d'accord avec toi, paraît-il.

La jeune veuve se décida à parler.

-- Il n'y a aucun accord entre nous, dit-elle, j'ai eu tort de lui laisser voir le fond de ma pensée. Je ne saurais plus être sa femme. J'entrerai définitivement en religion le mois prochain. Je vois bien qu'il le faut.

-- À ton âge ! Es-tu sûre d'avoir la foi ? Et d'abord, tu as déclaré à Robert que tu l'aimais ; c'est un sentiment qui concorde mal avec une aussi grave résolution. Réfléchis avant d'agir.

Tout en lui donnant ces sages conseils, M. de Terrenoire examinait attentivement sa fille. Il fit une étrange découverte : le regard de l'enfant, autrefois si doux, si franchement heureux, était devenu sombre et désespéré. M. de Terrenoire le connaissait, ce regard. C'était le regard de Mussidan.

-- Pourrais-tu m'expliquer, demanda-t-il à Diane, pour quel motif tu as déclaré à Robert que tu ne voulais en aucune façon profiter de la fortune laissée par ton mari ?

Avec une grande présence d'esprit, elle répondit :

-- Je n'ai pas besoin de fortune pour entrer dans un couvent.

-- Mauvaise raison. Tu ne dis pas la vérité. D'abord, tu n'entreras pas dans un couvent, attendu que ce n'est pas ta place. Il faudrait renoncer à tous les biens de la terre, et si tu es prête à renoncer à la fortune, je sais que tu n'as pas encore sacrifié ton amour. Tu n'as jamais cessé d'aimer Robert. Pourquoi donc as-tu épousé Mussidan ?

Elle ne pouvait se sauver, sauver sa mère, qu'en recourant à la raison d'argent, la seule en laquelle tout le monde avait foi.

-- Monsieur de Mussidan m'aimait, dit-elle. Je savais qu'il vous avait sauvé de la ruine après la catastrophe. J'ai considéré qu'il était de mon devoir de ne pas repousser sa demande.

Elle avait su prendre un tel accent de sincérité que son père la crut encore.

Il la pressa contre son cœur.

-- Pauvre enfant, disait-il, tu t'es sacrifiée pour moi. Avant d'entrer de nouveau au couvent, je t'ordonne de réfléchir deux ou trois mois encore. Monsieur de Vaunoise me paraît décidé à te redemander ta main. C'est un garçon délicat ; il ne voudrait pas qu'on l'accusât de rechercher la fortune dans le mariage. Là est peut-être le plus grand obstacle à votre union. Quant à moi, à qui vous paraissez peu songer, je ne voudrais pas non plus passer aux yeux du monde pour m'être garanti l'association de mon pauvre ami par un mariage dont j'aurais été l'inspirateur. Tu me feras le plaisir de soumettre en temps utile mes observations à monsieur de Vaunoise. Vous ne voudriez pas, j'espère, vous faire une réputation de désintéressement à mes dépens.

Diane était enchantée de la tournure que prenait l'affaire, mais elle ne voyait pas comment jamais les choses pourraient s'arranger et la solution du couvent lui paraissait la meilleure... jusqu'à nouvel ordre.

Diane promit à son père de réfléchir encore deux mois. Excellente façon de gagner du temps.

En faisant part à Andréa de la résolution de sa fille, le banquier essaya vainement de pénétrer le fond de la pensée de cette femme astucieuse et dissimulée. Elle joua l'étonnement et poussa la comédie jusqu'à plaisanter les scrupules des deux anciens fiancés qui, déclarait-elle, n'étaient pas de leur siècle.

M. de Terrenoire eut à subir le lendemain un nouvel assaut au sujet de la question de Mussidan.

S'étant rendu chez son frère, qu'il chargea d'informer Robert de la détermination de Diane, le colonel s'écria :

-- Voilà de braves enfants. Ils ne veulent pas de l'argent de ton prétendu ami, monsieur de Mussidan, de ce personnage sinistre qui attristait la maison et qui, je te l'avais dit bien des fois, devait te porter malheur. Ils ont bien raison et je les approuve des deux mains. Tu avais la fortune, ou tout au moins une situation aisée, tu as voulu l'opulence et tu t'es fourré jusqu'au cou dans les combinaisons d'argent. Tu as réussi et tu n'es pas heureux. Voici maintenant que la justice est obligée de mettre le nez dans tes affaires. C'est agréable pour les Terrenoire !

Le banquier se récria. Est-ce que c'était sa faute si un malfaiteur inconnu avait assassiné un de ses garçons de recette et vidé la caisse de la banque ?

Le colonel fut impitoyable.

-- Eh bien ! puisque tu avais été volé, répliqua-t-il, il fallait subir valeureusement les conséquences de ce vol. Tu n'aurais jamais dû recourir à la bourse de ce Mussidan, qui ne s'est exécuté que pour te rançonner ensuite dans ce que tu as de plus cher. Diane ne serait pas aujourd'hui obligée de chercher un refuge au couvent pour échapper à une situation plus difficile à résoudre que tu ne le crois. Elle serait la femme de Robert.

Le banquier se fâcha tout rouge malgré la déférence qu'il devait à son frère aîné. Comme il l'avait fait à Robert de Vaunoise, il jura qu'il n'était pour rien dans ce mariage qu'on lui reprochait comme une mauvaise action.

-- Alors, c'est ta femme ! s'écria le colonel. Du reste, rien ne m'étonne de la part de ma belle-sœur, dont les besoins de luxe guident toute la conduite. Ce n'est pas elle qui se désintéresserait des millions de Monsieur. Bref, je ne suis pas tranquille. Il s'est passé dans ta maison, quelque chose de fort suspect.

Cette sortie du colonel bouleversa de nouveau l'esprit de M. de Terrenoire, mais Diane, qui se tenait sur la défensive, sut encore dissiper les doutes de son père. Andréa ne se montra pas moins habile, et bientôt, le banquier, absorbé par ses travaux, heureux de la mise en liberté de Guerrier, partagea sa vie entre ses deux filles : Diane et Marie-Louise, passant alternativement ses soirées chez lui et chez Margival.

Cette quiétude ne devait pas durer. On a vu plus haut par quel coup de foudre M. de Terrenoire apprit à la fois le nom de l'assassin de Brignolet, qui n'était autre que l'amant de sa femme, et la complicité d'Andréa comme receleuse du vol.

Quel parti allait-il prendre ? Quel châtiment réservait-il à cette grande coupable ?

LVI

Au sortir du cabinet du juge d'instruction, Roger Laroque s'était fait conduire en toute hâte à Ville-d'Avray. Allait-il trouver un nouveau cadavre dans la maison de Larouette ?

Luversan mort, c'était la ruine de toutes ses espérances. Roger Laroque aurait lutté vainement jusqu'au bout de ses forces pour obtenir sa réhabilitation. Luversan mort, il ne restait plus à Roger-la-Honte qu'à demander sa grâce. Roger ne voulait pas se sauver en perdant la mère de Raymond.

Si Luversan avait nommé Andréa, c'était encore perdre, par un déshonneur immérité, le banquier qui, sans le connaître, lui avait prêté autrefois une grosse somme d'argent pour lui épargner la faillite.

Et soudain un espoir revint à l'homme qui maintenant pouvait rejeter ce nom d'emprunt, William Farney, puisque, d'après l'aveu même de M. de Lignerolles, la presse parisienne entreprenait déjà une campagne en faveur de sa réhabilitation. Si Luversan vivait encore ? Si, avant d'expirer, le remords pouvait avoir raison de lui ? Si Roger Laroque obtenait de ce scélérat un aveu écrit ? Cinq mots suffiraient : J'ai assassiné Larouette et Brignolet.

Avec une telle preuve, la justice serait mal venue à se retrancher derrière des formalités de jugement dont aucun esprit sensé ne saurait admettre la valeur, même juridique.

Un seul homme pouvait obtenir cet aveu écrit : Roger Laroque.

Arrivé à Sèvres, où il prit une voiture pour Ville-d'Avray, Roger constata que M. de Lignerolles lui avait dit la vérité. Oui, la presse prenait en main son affaire et vigoureusement. De nombreux camelots criaient par les rues les feuilles publiques en annonçant : Le crime de Ville-d'Avray ! Une erreur judiciaire ! Agonie de l'assassin dans la maison de la victime ! Détails complets !

Roger acheta l'un de ces journaux et lut l'article suivant qui s'étalait en première page avec un titre en gros caractères :

« Nous avons raconté avec les détails les plus circonstanciés l'arrestation si extraordinaire de Luversan, l'assassin de Larouette dans la maison même où, la nuit du 24 juillet 1872, il accomplit son épouvantable forfait.

« On ne saurait trop admirer l'énergie déployée par M. Roger Laroque pour réparer lui-même l'erreur judiciaire dont il a été victime.

« Alors que la police et la justice, confiantes dans la cause jugée, avaient cru pouvoir se désintéresser des doutes que cette cause célèbre laissait dans l'esprit du public, M. Laroque, évadé du bagne, se refaisait une fortune en Amérique, sous le nom de William Farney.

« Grâce à son intelligence, il acquérait ainsi la seule puissance avec laquelle un homme énergique puisse arriver au but : L'OR.

« Et s'il l'avait désirée, cette fortune, ce n'était point pour se procurer les vaines jouissances du luxe. Cet honnête homme n'avait d'autre ambition que de rentrer en France et d'y dépenser, s'il le fallait, jusqu'à son dernier dollar, pour trouver l'assassin de Larouette.

« Si M. Roger Laroque n'a pas été reconnu, c'est grâce à un acte d'héroïsme accompli en Amérique où il a sauvé une jeune fille dans un incendie en traversant les flammes. On crut qu'il ne survivrait pas à ses affreuses brûlures ; pendant trois mois, il fut entre la vie et la mort. Il guérit enfin, mais il était défiguré.

« Tout autre eût éprouvé une véritable angoisse en se voyant défiguré ; lui, au contraire, s'en réjouit ; il était sûr maintenant qu'il passerait pour un étranger dans sa patrie.

« Et maintenant, il reste à la justice à faire son devoir. Une prompte réhabilitation rendra à M. Roger Laroque l'honneur qu'un jugement inique lui a ravi, mais elle ne saurait effacer de l'esprit du vieillard le souvenir des tortures qu'il a endurées. »

Suivaient des détails très étendus sur l'agonie de Luversan, dont le dénouement fatal ne pouvait être retardé par la science des médecins.

Roger Laroque s'étonna de ce que la presse fût déjà au courant des renseignements confidentiels qu'il avait donnés aux juges. Mais peu lui importait. Il avait l'opinion publique pour lui, c'était le principal. Arriverait-il à temps pour obtenir les aveux de Luversan ?

Comme il approchait de la maison Larouette, il entendit de grandes rumeurs au milieu desquelles dominaient les cris : « À mort ! à mort ! »

Il courut comme un fou jusqu'à la maison fatale. Et c'était maintenant lui, la victime, qui allait essayer, s'il en était temps encore, de sauver l'assassin. La porte était barricadée à l'intérieur. Aux fenêtres, deux hommes courageux, Tristot et Pivolot, parlementaient avec la foule, espérant l'adoucir par des paroles jusqu'à l'arrivée des gendarmes.

Déjà, la porte volait en éclats, et les lyncheurs allaient entrer dans la place, lorsqu'un vieillard s'écria :

-- Arrêtez, messieurs, je suis Roger Laroque. S'il appartient à quelqu'un de faire justice, c'est à moi, moi seul. !

Le nom de Roger Laroque passa de bouche en bouche. Un grand silence se fit. Chacun voulait voir la victime de l'erreur judiciaire.

Roger, devant qui tous se découvraient, s'ouvrit un passage dans la foule, et, se plaçant devant la porte brisée, prononça d'une voix ferme ces paroles :

-- Messieurs, je vous en supplie, respectez les derniers moments du misérable qui agonise ici. Vous voulez le tuer. Moi, j'ai besoin qu'il vive. Vous me plaignez, vous voulez ma réhabilitation. Eh bien, sachez-le, c'est mon juge lui-même qui me l'a dit : je ne serai pas réhabilité, je ne puis pas l'être, la loi me le défend, si Luversan meurt, si un nouveau jugement condamnant le véritable assassin de Larouette ne contredit pas le premier jugement qui m'a condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Des applaudissements couvrirent ces derniers mots. Ceux qui avaient entendu le vieillard se retirèrent paisiblement, mais d'autres arrivaient, voulaient voir et dans l'ignorance de ce qui venait de se passer, criaient à leur tour : « À mort ! à mort ! »

Roger dut répéter à cinq reprises son allocution à la foule sans cesse renouvelée. Il sentait les forces lui manquer, lorsque les gendarmes de plusieurs brigades des environs arrivèrent enfin.

La force brutale fit plus que la raison. En moins de cinq minutes, la villa maudite fut dégagée. Roger, assis auprès du docteur Vandeuil, examinait le criminel. Immobile sur sa couche, les yeux fixes, le misérable avait peur et ce sentiment dominait ses souffrances physiques.

Plus clairvoyant que le médecin, Roger en conclut qu'une amélioration sensible s'était déclarée dans l'état du blessé. Du moment que Luversan était en proie à la frayeur, c'est qu'il espérait encore en la vie, que les ombres de la mort s'étaient dissipées soudainement autour de lui, qu'il se raccrochait à l'existence.

Cependant, le commissaire ne savait à quel parti s'arrêter.

Laroque eut une inspiration de génie. Puisqu'on ne pouvait encore faire transporter Luversan dans un hôpital, on ne s'en tirerait que par une bonne ruse de guerre. On ferait amener une voiture, on simulerait le départ du blessé, et, protégé par les gendarmes, le convoi, précédé du commissaire qui aurait soin de ceindre son écharpe, irait jusqu'à la gare de Sèvres, d'où on ferait semblant de diriger sur Paris, dans un wagon spécial, le criminel.

Cette idée parut lumineuse aux magistrats ainsi qu'à MM. Pivolot et Tristot. Ce dernier s'offrit à remplacer le moribond, aux risques de se voir écharper par la foule si le convoi venait à être coupé. Pivolot l'approuva tout en lui recommandant la prudence.

Cinq minutes après, les milliers de curieux répandus autour de la maison Larouette, aperçurent un homme qu'on descendait inerte, les bras ballants, la tête renversée en arrière, du perron de la villa Larouette et qu'on hissait dans un fiacre avec les plus grandes précautions.

Tristot, étendu au fond de la voiture, ne pouvait s'empêcher de rire sous cape en jouant ainsi, lui, sans peur ni reproche, le rôle de criminel protégé par la force armée. Un moment il ne riait plus. Des gens féroces avaient réussi à s'approcher de la voiture. Une grosse pierre, brisant une des glaces, pénétra à l'intérieur et frappa au front le faux Luversan. M. Tristot en fut quitte pour une légère contusion. Les gendarmes refoulèrent les agresseurs. Des gardiens de la paix, accourus à leur tour, leur prêtèrent main-forte.

On arriva sans encombre à la gare de Sèvres, et Tristot, qui continuait admirablement sa comédie sinistre, fut monté à force de bras dans un wagon de première classe. Quand la locomotive siffla et que le train se mit en mouvement, une immense clameur retentit au-dehors et au-dedans de la gare :

-- À mort l'assassin ! À mort !

À Ville-d'Avray, cinq gendarmes étaient restés pour garder la maison. Ils ne se donnaient pas la peine de refouler les curieux que la mère Dondaine reconduisait habilement en leur disant :

-- L'assassin a été emmené à Paris. Courez vite à la gare de Sèvres. Vous le verrez peut-être encore.

La soirée fut tranquille, grâce au préfet de police qui avait eu la précaution de prévenir la presse du transport de Luversan à l'hôpital Beaujon. Les journaux du soir furent unanimes à insérer cette nouvelle « authentique ».

Le docteur Vandeuil s'était retiré un peu plus rassuré sur l'état du sujet.

Une fois seul avec Pivolot, dont la surveillance ne se relâchait pas d'une semelle, Roger se décida à profiter tout de suite de la demi-résurrection de Luversan. Mais il ne pouvait rien tenter en présence d'un tiers.

-- Monsieur Pivolot, dit-il, permettez-moi de parler un instant, tout seul, au blessé.

-- À quoi bon, monsieur Laroque ? Il n'est pas en état de vous entendre. S'il l'était d'ailleurs, il ferait semblant de ne pas vous avoir entendu.

-- Laissez-moi essayer, je vous en supplie. Si cet homme meurt, et l'agonie peut le ressaisir d'un instant à l'autre, je ne serai jamais qu'un gracié.

-- Je le veux bien, consentit le policier, mais prenez garde de vous emporter et de provoquer une nouvelle crise qui l'emporte en quelques instants. Hâtez-vous. Le docteur Vandeuil va revenir et nous aurons tout à l'heure une nouvelle consultation des médecins délégués par le parquet.

Roger Laroque pénétra dans la chambre où Luversan, toujours immobile, les yeux fixes, le visage exsangue, retenait sa vie prête à lui échapper. L'assassin ne parut pas avoir remarqué l'entrée de sa victime. Toutefois, il ferma les yeux. Laroque ne se laissa point prendre à ce sommeil improvisé.

-- Luversan, dit-il, c'est moi, Roger Laroque, que vous avez fait condamner à votre place aux travaux forcés à perpétuité.

Luversan ne rouvrit pas les yeux, mais les mouvements fébriles de sa physionomie indiquaient qu'il avait entendu.

-- Luversan, reprit l'ancien forçat, c'est moi, Roger Laroque, qui, tout à l'heure, vous ai épargné une fin épouvantable. La foule voulait se faire à la fois votre juge et votre bourreau.

Luversan se décida enfin à entrouvrir les yeux. Son regard faux et éteint rencontra le regard droit et plein de feu de l'homme dont il avait comploté la condamnation à mort.

Mais Roger, concentrant tous les efforts de sa volonté, le fixa, et d'une voix sourde :

-- Luversan, si vous échappez au jugement des hommes, vous ne sauriez échapper à celui de l'inflexible. Repentez-vous et, croyez-moi, le meilleur témoignage du repentir, c'est la réparation du mal. Avouez vos crimes, avouez que vous êtes l'assassin de Larouette, que vous êtes l'assassin de Brignolet.

Au dernier mot, Luversan fut pris d'un tremblement de tous ses membres. La sueur froide lui coulait du front.

-- Qui vous a dit cela ? murmura-t-il. C'est un mensonge ! C'est un mensonge !

Il se redressa sur son lit, l'écume aux lèvres, tout frémissant. Il ressemblait à une bête fauve qui, blessée à mort par le chasseur, darde sur lui des yeux furieux et fait en vain un dernier effort pour écharper son ennemi avant de mourir.

-- Luversan, reprit Roger, qui ne croyait pas à tant d'insensibilité et qui tenait encore le criminel sous son regard magnétique, avouez vos crimes, avouez-les par écrit avant de mourir, et à l'angoisse de l'inconnu succédera en vous la paix du devoir accompli.

Il lui tendit un feuillet de papier blanc et un crayon.

-- Essayez d'écrire. Vous le pouvez, si vous voulez.

-- Non !

Et le misérable, retrouvant des forces devant le danger, s'écria :

-- Je n'ai pas tué Brignolet. C'est Guerrier qui a fait le coup.

En présence d'une telle perversité, Roger comprit enfin qu'il était inutile d'insister. Il s'emportait à son tour, le pauvre Laroque ! Il sentait gronder en lui cette colère qui tout à l'heure animait une foule pourtant étrangère au drame. Des lueurs rouges passaient devant ses yeux. Il lui prenait un désir fou d'étrangler ce brigand qui lui avait fait tant de mal et qui, par ses révélations sur ses complices, sur Julia de Noirville, pouvait briser l'existence de deux innocents : Suzanne et Raymond.

Pivolot entra à temps dans la chambre du blessé pour prévenir un nouveau drame.

-- Monsieur Laroque, dit-il, j'ai tout entendu. N'insistez pas auprès de ce scélérat qui appartient au bourreau.

Ces paroles, loin d'épouvanter Luversan, le rassuraient sur le présent. Si on lui faisait un épouvantail de l'échafaud, c'est qu'on ne croyait plus à sa mort imminente. Il remettait à plus tard le soin de songer, s'il le fallait, à son salut. En attendant, il songeait à se tirer de ce mauvais pas par la fuite. Le mieux étant de continuer à passer pour un moribond, il poussa soudain un grand cri, porta la main droite à sa blessure et s'écria :

-- Vous me tuez ! Laissez-moi !

Pivolot entraîna Roger dans la pièce voisine et referma la porte derrière lui.

-- Vous n'êtes pas raisonnable, monsieur Laroque, lui dit-il tout bas. Vous voyez bien que Luversan va en réchapper. Laissez couler le temps. Avant trois semaines, l'inculpé sortira d'ici pour aller passer quinze jours dans un hôpital où nous le garderons à vue, je ne vous dis que ça ! Dès qu'il sera mûr pour l'instruction, Tristot et moi, nous nous chargerons de lui mettre le nez dans sa limonade. Ce n'est pas tout, il y a un complice dans cette affaire. Vous l'avez deviné, ce complice, c'est une femme...

-- Madame de Terrenoire ?...

-- Elle-même.

-- Pauvre homme !

-- De qui parlez-vous ?

-- De monsieur de Terrenoire...

-- Qui vous a rendu un grand service d'argent autrefois, et à qui vous voudriez à votre tour épargner le déshonneur que lui vaudrait la condamnation de sa femme comme receleuse, et qui sait ? comme inspiratrice du crime. Eh bien, ne vous alarmez pas, monsieur de Terrenoire est prévenu, il sait tout. Il sait aussi que nous ferons tout ce qu'il est humainement possible de faire pour que sa femme ne soit même pas appelée en témoignage.

Pivolot ne remarqua pas que Roger avait pâli soudainement. L'ancien amant de Julia avait peur de se réhabiliter aux dépens du bonheur de sa fille. Il se contenterait de sa grâce, plutôt que de perdre Julia.

Vers quatre heures du soir eut lieu la consultation des deux médecins délégués par le parquet. Le docteur Vandeuil y figurait pour la forme. Bien qu'il eût soigné le blessé dès le début, les docteurs de Paris n'accordèrent que fort peu d'attention à son avis. Le plus âgé des médecins commis par le parquet déclara franc et net que Luversan était parfaitement transportable en prenant les précautions élémentaires. L'autre, qui avait besoin de la protection du premier, se rangea tout aussitôt à cette opinion.

Le docteur Vandeuil protesta, et comme on voulait passer outre, exigea qu'on dressât un procès-verbal de la consultation.

-- Je ne veux pas, dit-il avec énergie, prendre sur moi, même avec vous, une telle responsabilité.

Et on décida qu'il valait mieux laisser mourir Luversan à Ville-d'Avray plutôt que de hâter sa fin en le ramenant, selon le désir du parquet de la Seine, dans un hospice de la capitale.

Il va sans dire que Luversan ne fut pas consulté. Le misérable écoutait avec une joie dissimulée cette discussion. La vérité était que, malgré son état de faiblesse et ses souffrances, il espérait vivre.

Au fond, le docteur Vandeuil ne se trompait pas : la moindre secousse pouvait tuer son illustre malade. Mais ce dont il ne se doutait pas, ce qu'aucun médecin si expérimenté fût-il n'aurait pu croire, c'était qu'au bout de quinze jours, le malade pourrait déjà préparer le plan d'une des plus audacieuses évasions dont les annales de la police aient fait mention.

LVII

Quand, au retour de Ville-d'Avray, Laroque rentra le soir à Maison-Blanche, il trouva Suzanne au lit, avec une grosse fièvre. Il fit venir le docteur Lagache qui resta longtemps près d'elle et ne se prononça pas. Il la vit très agitée et, connaissant sa nature nerveuse, il redoutait des complications. Laroque fut alarmé.

-- Un grand trouble moral, une très forte émotion..., disait le médecin... voilà ce que je soupçonne...

Laroque pensait à la joie de sa fille quand il lui avait dit, quelques jours auparavant, que l'assassin de Larouette était connu, arrêté.

-- C'est cela, disait-il, ce ne peut-être que cela... C'est ma faute... j'aurais dû prendre des précautions.

Et au docteur avec inquiétude :

-- Mais vous ne voyez là aucun symptôme inquiétant ?

-- Non... du moins aujourd'hui... je l'espère... je n'ose rien affirmer... Je reviendrai demain...

Et il partit en répétant : « De la prudence ! De la prudence ! »

Laroque passa la nuit auprès du lit de sa fille. Seulement, elle semblait abattue par une tristesse morne. En vain, son père essayait-il de la distraire, par un gai visage, par des tendresses inventives, par de gais propos, elle n'avait pas l'air de comprendre. Elle répondait à peine.

-- Qu'as-tu, chère enfant ? demandait Laroque.

-- Je suis malade, père, et triste, oh ! triste à mourir !...

-- Mais qu'est-ce qui t'a rendue malade ? Mais pourquoi es-tu triste ?

Elle ne répondit pas tout de suite, puis :

-- Parce que je suis malade, disait-elle.

Elle ne trompait pas son père. Longuement il la regardait, en silence, et, n'osant plus rien dire, il soupirait.

La fièvre redoubla les jours suivants, et le délire revint. Enfin, la maladie se déclara très intense : c'était encore la fièvre typhoïde. Laroque ne vivait plus.

-- Rassurez-moi, je vous en prie, disait-il au médecin.

Celui-ci ne le pouvait. Il faisait preuve du plus grand dévouement. C'était tout ce qu'il devait, alors. Plus tard, quand la maladie aurait suivi son cours, on verrait. Pour l'instant, il était impossible de l'enrayer.

-- La vie de cette enfant a dû être troublée, disait-il.

Il interrogeait Laroque du regard, désirant être renseigné. Et Laroque croyant dire la vérité :

-- Oui ! une grande joie... Une joie inespérée !...

Le médecin doutait... Il croyait plutôt à quelque grande douleur. Il insistait :

-- Mademoiselle Suzanne n'a pas éprouvé de contrariété ?

-- Non. Aucune. J'obéissais à tous ses caprices.

-- Aimait-elle ?

-- Elle aime et elle est aimée. Elle se mariera bientôt.

Le docteur Lagache ne paraissait pas convaincu, malgré tout. Laroque ne quittait plus la chambre de sa fille. Ce qu'il ignorait, il l'apprit pendant un accès de délire de l'enfant, car elle avait le délire presque toutes les nuits, presque tous les jours.

Une nuit, elle parla... par phrases entrecoupées... heurtées... mais qui avaient un sens, pourtant. Il sut que Raymond ne voulait plus d'elle... Raymond connaissait son passé. Suzanne lui avait tout dit. Il sut que Suzanne lui avait confié les dramatiques événements qui avaient amené l'arrestation de Luversan... Il sut, enfin, que Suzanne était abandonnée, sans espoir, elle qui avait mis sa vie dans cet amour... elle qui, certes, ne devait aimer qu'une fois, et devait mourir d'être repoussée. Il apprit tout.

« Voilà pourquoi elle était triste, se dit le malheureux père, voilà ce qui l'a rendue malade... Voilà de quoi elle se meurt !... »

Il fit atteler et courut à Méridon. Il avait l'espoir d'y rencontrer Raymond. Il voulait avoir une explication avec lui.

C'était un dimanche ; Raymond était arrivé la veille au soir. Il se trouvait avec son frère et sa mère à la ferme, quand la voiture de Laroque entra dans la cour. À sa figure bouleversée, Raymond comprit que Laroque savait tout, et un pressentiment -- inspiré par son amour --, lui dit que Suzanne était malade.

Il aurait voulu fuir ce père en qui il devinait une terrible douleur, mais Laroque s'approcha de lui sur-le-champ, comme s'il avait lu cette pensée dans ses yeux, et à voix basse :

-- Il faut que je vous parle sans témoin...

Une demi-heure après, ils se promenaient tous deux, seuls, dans l'allée de grands arbres qui précède Méridon. Longtemps ils restèrent l'un auprès de l'autre, marchant à petits pas oppressés et silencieux.

Ce fut Raymond qui, réunissant tout son courage, prit la parole :

-- Vous avez voulu me parler, monsieur Laroque ?

-- Oui, monsieur. Ma fille est très gravement malade. Elle a la fièvre et le délire. Dans son délire, elle a laissé échapper des mots qui m'ont révélé... d'abord qu'elle vous avait appris mon innocence et ma réhabilitation prochaine, enfin que vous ne vouliez plus d'elle, alors que vous l'aimiez et que vous aviez demandé sa main... Tout cela est-il vrai, monsieur ?

-- Oui. Je sais que, malgré votre condamnation, vous êtes le plus loyal et le plus honnête homme du monde, je sais que vous avez été profondément malheureux.

-- Ma fille vous aime, monsieur de Noirville, et elle est malade aujourd'hui, parce qu'elle vous aime. En souvenir de l'amitié qui nous unissait votre père et moi, voulez-vous me dire pourquoi vous la désespérez ? D'où vient votre brusque changement ? Quelles inexplicables raisons vous conduisent ?... Enfin, la vérité, monsieur.

Raymond resta longtemps sans parler.

-- Vous me demandez, monsieur -- dit-il avec une infinie tristesse --, quelles sont les raisons de ma conduite... Il en est deux... L'une de ces raisons, la plus puissante, je ne vous la révélerai jamais, n'y comptez pas, ne m'interrogez pas. L'autre, du reste, vous suffira.

-- L'autre ? disait Laroque, le cœur serré.

-- Il y a un mois, quand je sollicitais la main de Suzanne, je ne savais pas ce que j'ai appris depuis...

-- Quoi donc ? ma condamnation ?... Suzanne vous a tout dit... Et cela n'a pas changé vos projets...

-- Ce n'est pas cela... ce que j'ignorais, alors, -- ce que je sais aujourd'hui, c'est que vous avez été...

-- Un forçat ?

-- Un forçat ! Cela vous fait presque honneur puisque vous êtes innocent !

-- Alors, que voulez-vous dire ?

-- Vous avez été l'amant de ma... mère !

Roger tressaillit violemment... Une pâleur mortelle se répandit sur son visage... il ferma les yeux et baissa la tête très bas.

-- Vous invoquiez l'amitié qui existait entre mon père et vous... Cette amitié, mon père en a été victime... Il en est mort... Et il est mort de la révélation de son déshonneur... Le nierez-vous ?...

-- C'est vrai ! balbutia le malheureux.

-- Insisterez-vous encore, monsieur Laroque ?

-- Non. Certes, votre mère et moi, nous avons été coupables, jadis, mais j'en ai été atrocement puni... Vous le savez... Un mot de votre mère aurait pu me sauver... Ce mot, elle ne l'a pas dit... Un mot de moi pouvait la déshonorer, et m'arracher, moi, au bagne -- je ne l'ai pas dit --, j'ai préféré condamner à la honte éternelle ma femme, ma fille, moi-même... J'ai donc payé suffisamment ma faute... Mais, je vous le demande, monsieur de Noirville, est-il juste de punir ma fille d'une faute commise par son père... et si chèrement expiée par lui ?... En dehors de nous, de nos souvenirs, de nos tristesses, de nos rancunes même, si vous voulez, il n'y a plus qu'une jeune fille malade, qui mourra si vous ne lui venez en aide. Et c'est pour elle que je vous supplie...

Mais Raymond secouait la tête :

-- Non, non, c'est impossible.

-- Vous ne l'aimiez guère, cette enfant !

-- Ah ! Dieu ! fit-il dans l'explosion d'un désespoir violent...

-- Je vous ai montré que nos situations se valaient, par la même somme de malheurs arrivés à chacune de nos deux familles par la faute de l'autre... Ce n'est donc pas cette première raison, tout à l'heure invoquée, qui motive votre refus... Vous avez parlé d'une autre... que vous taisiez... C'est celle-là, j'en suis sûr, qui vous guide. Me la ferez-vous connaître ?

-- Jamais !

-- Cette raison n'existe pas, dit Laroque avec fermeté.

-- Je vous le jure.

-- Vous mentez !

-- Monsieur Laroque..., dit-il blême... je suis bien malheureux... Vous voyez que je souffre, épargnez-moi... un peu de pitié.

-- De la pitié, en avez-vous pour moi qui vous supplie, pour ma fille, belle, jeune, innocente, et que vous tuez ?... De vous, d'elle et moi, qui est à plaindre ?

-- Laissez-moi, n'insistez pas...

-- Soit, dit Laroque, -- je retourne à Maison-Blanche... et si ma fille peut m'écouter et me comprendre, je lui dirai ce que je vous ai demandé et ce que vous m'avez répondu.

Raymond eut un sanglot sourd, sans larmes.

-- Faites, dit-il... peut-être que cela vaut mieux...

Ils revinrent à Méridon sans plus rien ajouter. À la ferme, Raymond s'esquiva et Laroque ne le vit pas, quand il prit congé de Julia et de Pierre.

À Julia qui, ne lisant plus depuis longtemps les journaux, ignorait l'arrestation de Luversan, il ne dit qu'un mot :

-- Raymond et Suzanne s'aiment... Raymond a rendu sa parole à Suzanne sans vouloir s'expliquer... et Suzanne se meurt... Sauvez-la, vous, madame.

Et il s'était enfui, fouettant son cheval, parce qu'il sentait que des larmes lui venaient, et qu'il ne voulait pas qu'on le vît pleurer.

Tout d'abord, Julia resta songeuse. Que s'était-il passé ? Pourquoi Raymond, qui l'aimait tant, refusait-il maintenant cette jeune fille ? Elle résolut d'interroger son fils.

Justement, ayant vu partir Laroque, il entrait chez elle, pâle et les sourcils froncés. Il alla s'asseoir près de la fenêtre, prit un livre et fit semblant de lire. Il vit que sa mère le regardait, et soupirait. Son cœur se serra. Il eut une sorte d'étouffement et mit la tête à la fenêtre ouverte pour respirer plus facilement. Il prévoyait que quelque chose de très grave allait se passer entre sa mère et lui -- et il avait peur !

Le soir était venu ; dans les arbres voletaient les oiseaux qui cherchaient à se percher pour la nuit. Les troupeaux rentraient à la ferme. La soirée était calme. Le soleil se couchait au bout de l'horizon et le ciel flamboyait de lueurs rouges.

Raymond regardait, mais sans voir. Il tressaillit. Une main très douce s'était posée sur son épaule. Il se retourna. Sa mère était derrière lui, et le regardait avec tristesse.

-- Tu es triste et préoccupé, Raymond. Qu'as-tu donc ?...

Une explication avec sa mère l'effrayait si fort, qu'il essaya de mentir, mais sans oser lever les yeux sur elle :

-- Non, vous vous trompez, ma mère, je ne suis pas triste, et rien ne me préoccupe...

-- Bien vrai ?

-- Je vous l'assure...

-- Je croyais, cependant, que c'était un peu pour toi que monsieur William Farney était venu aujourd'hui. Me suis-je trompée ?

-- Assurément.

-- De telle sorte qu'il n'a pas été question de Suzanne entre vous ?

-- Non. Qu'eussions-nous dit ?

Elle soupira.

-- Mon pauvre Raymond, comme tu prends de peine à mentir !

Il tressaillit. Elle le devinait donc ?

-- Monsieur Farney m'a dit en partant que tu avais repris ta parole à Suzanne et que tu ne voulais plus entendre parler d'elle... Tu ne réponds pas... C'est donc vrai ?

Il baissa la tête deux fois en signe affirmatif.

-- Pourquoi cette décision soudaine et inexplicable de ta part ?

-- Ne m'interrogez pas, ma mère.

-- Au contraire, je veux t'interroger. C'est mon droit, c'est mon devoir...

-- Je ne vous répondrai pas...

-- Mon fils, il le faut... je te l'ordonne. Réfléchis combien ce silence est cruel et insultant pour Suzanne... Qu'as-tu à lui reprocher, à cette enfant, si douce, si chaste ?

-- Oh ! à elle... à elle, rien, je te le jure !...

-- À elle, dis-tu ? Et à qui donc, alors ? à son père ?...

-- À son père non plus, le malheureux !

-- Alors, je ne comprends plus... Pourquoi ce mystère ?... Parle, je l'exige... Est-ce à moi que tu as des reproches à faire... à moi ta mère qui t'ai tant aimé ?

Elle avait prononcé ces dernières paroles en tremblant. Je ne sais quel vague pressentiment s'était levé du fond de son cœur... Les souvenirs du passé n'étaient point morts en elle. Elle se savait horriblement coupable... Et si, quelque jour, le passé revivait ? S'il se dressait devant elle ? Quel horrible rêve !

-- Quels reproches aurais-je à vous adresser ? dit-il en détournant la tête.

-- Que penser ? Que croire ?

-- Vous désirez tout savoir, ma mère ? dit-il.

-- Si je le désire ! Tu vois, il y a quelque chose !...

Il eut une suprême hésitation qui dura une seconde à peine, puis fermant les yeux :

-- Il y a un très grave secret dans la vie de monsieur Farney.

-- Un secret ?... Et tu le connais ?...

-- Je le connais... Et d'abord, ma mère, je puis vous le dire, car le père de Suzanne n'a plus à s'en cacher maintenant, ce nom de Farney n'est pas le sien... Ce nom de Farney en cache un autre que vous n'ignorez pas et qui a été déshonoré...

-- Déshonoré, dis-tu ? Mon Dieu, que m'apprends-tu là ?

Elle était debout. Elle tomba sur une chaise assommée.

-- Son nom... son véritable nom ? fit-elle d'une voix éteinte.

-- Roger Laroque... l'ami de mon père.

Elle l'avait deviné, avant qu'il l'eût dit. Pourtant un vague espoir restait dans le fond de son cœur. Cet espoir s'écroulait. Une sueur froide envahit son front. Ses yeux s'obscurcirent. Un frisson très chaud monta, ensuite, de ses talons à sa nuque, et elle laissa pencher sur sa poitrine sa tête sans force.

-- Le châtiment ! murmura-t-elle, le châtiment !

Pourtant Julia ne s'évanouit pas. Ce ne fut qu'un éblouissement.

-- En effet, dit-elle -- sa voix ressemblait à un souffle -- en effet, je me souviens... Ce Roger Laroque... Ce malheureux !... Il avait assassiné pour voler !...

Et si bas, que son fils entendit confusément.

-- Et c'est en le défendant que ton père est mort...

Raymond se retourna lentement et regarda sa mère dans les yeux.

-- Vous comprenez que le mariage est impossible ?

-- Oui, oui, mon fils, je le comprends... la fille d'un forçat... Tu ne peux y songer.

-- N'est-ce pas ? fit-il d'un ton singulier.

Elle respirait. Il ne savait rien... rien de plus que ce secret... alors c'était peu... Elle fut soudain tranquillisée... De très longs soupirs s'échappaient de son sein... et elle sentait une sorte de bien-être qui l'envahissait, dont elle était pleine... Elle s'était vue si près d'une effroyable catastrophe...

-- Mon pauvre fils, dit-elle, mon pauvre enfant !...

Mais Raymond reprenait :

-- Roger Laroque a été condamné... mais le croyez-vous donc coupable ?

-- Certes, dit-elle... ton père, lui-même, a payé de sa vie les efforts qu'il a faits pour convaincre les juges de son innocence. Du reste, tu l'ignores ? Roger Laroque a avoué, à la fin de l'audience...

Raymond reprenait sans quitter Julia de son regard ardent, auquel elle essayait vainement d'échapper :

-- Je répète ma question, ma mère, croyez-vous que cet homme soit coupable ?...

-- Ce que tu me demandes est étrange... J'ai répondu...

-- Eh bien, moi, je vous le dis, il est innocent !...

-- Qu'en sais-tu ? Il te l'a dit ?... Tous les forçats, cela est connu, disent la même chose.

Il se leva brusquement et fit, à grands pas, deux ou trois fois le tour de la chambre. Tout à coup, il porta ses deux poings à son front, avec un geste d'insensé... Le dernier mot de Julia lui amena sur les lèvres une parole cruelle...

-- Ah ! ma mère, ma mère, prenez garde, vous blasphémez !

-- Mon fils, tu souffres !... Je te plains de toute mon âme.

-- Je n'ai que faire de votre pitié, dit-il durement.

-- Raymond !... Je te pardonne...

-- Je n'ai que faire de votre pardon !

-- Grand Dieu !

-- Roger Laroque est innocent... Ce n'est donc pas l'ignominie du forçat qui m'empêche d'épouser sa fille...

-- Comment peux-tu prouver ainsi son innocence ?

-- Une femme a joué dans toute cette affaire un rôle funeste... Entendez-vous, ma mère ?

La mère coupable fut reprise d'un tremblement violent. Elle bégaya, se laissant maintenant conduire sans se défendre :

-- J'entends, oui, mon fils.

-- Une femme que Laroque n'a voulu ni trahir, ni livrer, alors qu'en la livrant il aurait pu se sauver...

-- Lucien m'en a dit quelques mots autrefois. C'est un roman. Je n'y ai pas cru.

-- C'est la vérité, pourtant. Cette femme était sa maîtresse. Il lui avait prêté de l'argent. Elle est allée le lui rendre, la veille même du jour de son arrestation... le lendemain de l'assassinat de Larouette...

-- Comme tu es bien renseigné ! dit-elle d'une voix sourde.

-- Et ce que je devine -- ce que Laroque ne sait pas peut-être, le pauvre homme ! -- c'est que l'argent provenant du meurtre, du vol, a dû servir à ce remboursement... Je devine une vengeance...

-- Raconte-moi donc tout ! dit-elle presque morte.

-- Laroque avait quitté sa maîtresse... Elle s'en vengeait...

-- De telle sorte que, l'assassin, ce serait cette femme...

-- Non, mais un complice...

-- Et ce complice, tu le connais aussi, sans doute ?

-- Laroque l'a découvert, après tant d'années de recherches !

-- Et il l'a livré à la justice ?

En parlant de la même voix rauque et inintelligible, elle s'épongeait fréquemment le front avec son mouchoir. Les bandeaux de ses cheveux gris s'étaient dérangés, et la sueur mortelle d'angoisse les avait plaqués sur le front.

-- Il allait le faire... lorsque le misérable a retardé son châtiment en se poignardant. On espère le sauver.

-- Et... a-t-il avoué ?... a-t-il nommé cette odieuse femme dont tu parles ?...

-- Non... par bonheur pour elle !...

-- Ah ! dit-elle en s'affaissant -- tant ses nerfs étaient tendus depuis quelques minutes... Et l'assassin, tu connais également son nom ?

-- C'était un triporteur de la Bourse, un Levantin, appelé Mathias Zuberi...

Le regard de Julia n'exprima que de la surprise... et involontairement elle considéra son fils.

-- Oh ! dit celui-ci, il avait encore un autre nom...

-- Lequel ?

-- Luversan !

-- Luversan ?... Ce nom ne me frappe point... n'éveille aucun de mes souvenirs... Il n'a pas dû être prononcé aux débats ?

-- Je ne le crois pas, en effet... pourtant cet homme a influé sur les débats car c'est lui qui a dû en amener le dénouement tragique... Il se vengeait de Laroque, lui aussi, comme la femme, sa complice... Mon père n'est pas mort de sa plaidoirie pour sauver Laroque. Il est mort de la lecture d'une lettre qu'on lui a apportée après la reprise de l'audience...

-- Une lettre ?... Oui, en effet, on m'a conté... mais personne ne m'en a parlé comme toi et n'y a surtout attaché autant d'importance... Que contenait-elle donc ?

-- Une révélation qui a tué mon père !

-- Et cette révélation ? Qu'était-ce donc ?

Raymond eut un sourire terrible.

-- Oh ! presque rien, dit-il, presque rien, vraiment !... Luversan écrivait à mon père quelle avait été l'intervention de cette femme dans le meurtre de Larouette...

-- Il disait son nom !

-- Il lui écrivait que Laroque ne lui avait pas menti, lorsqu'il prétendait se sacrifier à l'honneur d'une femme... Il lui écrivait, enfin, qu'à lui Noirville moins qu'à tout autre, Laroque devait dire la vérité... Parce que la... femme... dont il s'agissait, la femme qui se vengeait, la femme qui avait remboursé les cent mille francs... la femme qui avait eu Roger Laroque pour amant...

-- C'était... Dis-le...

-- Eh ! pardieu, ne comprenez-vous pas ?...

-- Non, pardonne-moi ; je ne comprends pas... Je suis déjà vieille vois-tu, je n'ai plus ma pauvre tête à moi... Je la connais donc ? C'était donc une amie de Lucien ?

-- C'était -- cette femme --, c'était Julia de Noirville, vous ma mère... Vous ! Entendez-vous ?...

-- Si j'entends ? si j'entends ?... Mais oui, c'est moi, affirmait la lettre. Quelle singulière histoire !... roman, te dis-je, roman... Si ce n'était pas si triste, si terrible, puisqu'il y a eu mort d'homme, je rirais, tiens, oui, vraiment je rirais !

-- Ainsi, vous niez ?

-- Oserais-tu croire cela de moi, ta mère ?... Mais c'est une atroce calomnie. Et tu as cru cela, toi, tout de suite, sans te dire que c'était tout simplement odieux et absurde ?... Ainsi on peut te dire de ta mère ce qu'on voudra, et tu ajouteras foi aux racontars ?...

-- Hélas ! hélas ! murmura Raymond.

-- Et tu ne dis rien ! tu restes là sans bouger, au lieu de me demander pardon ?... Au lieu de pleurer toutes tes larmes ?... Oui, tu es un ingrat et un mauvais fils, Raymond... Car tu ne peux rien me reprocher, non... J'ai toujours eu pour toi une tendresse infinie... Je me soumettais à tous tes caprices d'enfant... Je t'ai toute ma vie adoré !... et voilà comme tu me récompenses, moi, qui n'ai été coupable qu'en t'aimant trop, en te donnant même, en plus de l'affection que je te devais, une partie de celle que je devais à mon autre fils.

On entendit près de la porte de la chambre, celle qui communiquait avec le petit salon de famille, un soupir profond, comme un sanglot... Raymond et Julia l'entendirent, mais Raymond crut que c'était sa mère qui soupirait... Julia crut que c'était son fils... Et ni l'un ni l'autre ne tourna la tête.

Raymond, comme elle se taisait, répéta :

-- Ainsi, vous niez, ma mère ?

« Mon Dieu, que faire ? que lui dire ?... Je me sens folle... je voudrais mourir... mais mourir avec la conviction qu'il me croit innocente... autrement ce serait horrible... Que dire ? »

Raymond fouilla dans son portefeuille, en tira une lettre dont le papier avait jauni, -- celle qu'il avait trouvée dans la robe d'avocat de son père.

Il la tendit ouverte à Julia.

-- Lisez, dit-il.

-- Ah ! c'est la lettre... dont tu parles ?...

Et elle lut, difficilement, parce que des choses troubles brouillaient ses yeux, qu'elle frottait du doigt, de temps à autre, elle lut cette lettre dénonciatrice qui avait tué son mari.

Elle termina les dernières lignes, puis recommença cette lecture, plutôt parce qu'elle craignait, en relevant les yeux, de rencontrer le regard de son fils, que parce qu'elle n'avait pas saisi le sens de cette accusation.

-- Vous avez lu ? demanda froidement le jeune homme.

-- Oh ! mon pauvre enfant, moi, ta mère !

Et tremblante, éperdue :

-- Il faut que je te le dise... Rien de tout cela n'est vrai... Il y a une vengeance d'homme, non de femme... Cet homme m'avait fait la cour...

-- Qui, Laroque ?

-- Non, l'autre... celui qui est l'assassin, dis-tu.

-- Luversan ?

« Vous prétendiez tout à l'heure ne pas le connaître ?

-- Je mentais. Il m'avait avoué qu'il m'aimait... Il était violent, brutal... capable de tout... Je le repoussai. Je ne voulus rien entendre à ses protestations passionnées... alors, il jura qu'il se vengerait de moi... de mon mari... Et tu vois qu'il a tenu parole, puisque ton pauvre père en est mort -- mort en me croyant coupable...

-- Mensonge ! Mensonge !

-- Raymond, je te jure que je te dis la vérité...

-- Croyez-vous que mon père se fût arrêté à une simple et basse dénonciation ? S'il avait cru à une calomnie infâme, il eût déchiré cette lettre et eût continué de plaider...

-- À quelles folles imaginations, obéis-tu, mon fils ? Reviens à toi, c'est affreux tout ce que tu dis là !...

-- Déjà, mon père avait eu des doutes... ses notes me sont restées... De graves entretiens avaient eu lieu entre lui et Laroque dans la prison... Et après chacun de ces rendez-vous, mon père écrivait sur les feuilles de son carnet, que j'ai retrouvées au dossier : « Quelle est cette femme, et pourquoi, à moi son avocat, son frère d'armes et son ami, Roger ne veut-il pas la nommer ? »

-- C'est faux, te dis-je, c'est faux, et tu blasphèmes en accusant ta mère... ta mère, y penses-tu ? mon fils.

Raymond fut un moment silencieux.

-- Ce n'est pas tout ! murmura-t-il. Vous rappelez-vous qu'un jour, il y a quelques semaines, je vous apportai une photographie ?... Le portrait d'un homme jeune encore que vous me dites avoir été victime de je ne sais plus quel accident, le lendemain de son mariage ?

-- Non, dit-elle, je ne me rappelle pas.

Il précisa :

-- Derrière la photographie, écrites de votre main, il y avait trois dates...

Elle se couvrit le visage de ses mains.

-- La première date était celle du 28 juillet 1872... c'était aussi la date de l'assassinat de Larouette, à Ville-d'Avray... la seconde, le 30 juillet : c'était le jour de l'arrestation de Roger Laroque, dans ses ateliers de la rue Saint-Maur. La troisième, le 14 août... C'était aussi la date de la comparution de Laroque en cour d'assises et de sa condamnation aux travaux forcés... Vous m'avez dit, vous, ma mère, que ces dates se rapportaient à la catastrophe qui enleva je ne sais plus lequel de nos amis ou parents... C'était un mensonge... la photographie était celle de Laroque.

-- Qu'en sais-tu ? bégaya-t-elle, éperdue, sentant tout crouler autour d'elle.

-- Je m'en suis assuré...

-- Laroque est défiguré... Il est méconnaissable...

-- J'ai eu entre les mains une autre de ses photographies. C'est lui. M'expliquerez-vous pourquoi vous avez écrit ces trois dates, comme on inscrirait une honte sur le front d'un homme ?... Pour assouvir complètement votre vengeance ?... Et vous aviez frappé ce portrait d'un coup de poignard au cœur !...

Elle s'abandonnait. Elle se sentit perdue. Elle n'eut plus la force de résister, ni de mentir encore. Elle tomba à genoux, puis s'écroula sur le plancher, ses cheveux gris dénoués l'entourant de leurs ondes épaisses. Et elle se roulait, au milieu de sanglots sourds, sans larmes.

-- Mon fils, mon fils, ne me maudis pas... pardonne-moi... tu es au seuil de la vie... tu ne t'es pas trompé... toute la vérité, tu la connais... c'est vrai... j'ai fait cela, ce que tu as dit... pardon, ne me maudis pas... de toi, ce serait horrible, bien plus que de tout autre... je t'aime tant... je t'ai tant aimé...

Raymond restait sombre.

-- Mon fils, je sais bien que je suis coupable, que ce que j'ai fait est horrible, je ne veux pas m'excuser... Je le voudrais que tu ne le comprendrais pas... Tu es froid, tu n'as pas de passions... Tu es maître de toi et tu ne peux t'expliquer certains entraînements ; mais les femmes, vois-tu, ce n'est pas la même chose, elles sont faibles, elles ont besoin d'être protégées... elles sont nerveuses et maladives... Mais je ne sais pourquoi je te dis tout cela... tu ne m'écoutes pas... Oh ! mon fils, si je suis coupable, j'avoue tout... tout ce que tu veux... que désires-tu que je fasse ?... J'avoue et je suis à tes genoux et je t'embrasse les mains... ne me maudis pas !... Roger a été doublement innocent... et je me suis vengée cruellement, je le dis, je dois le dire... Oh ! mon fils, regarde comme mon front est rouge... comme j'ai honte... n'as-tu pas pitié ?

-- Elle avoue..., murmurait Raymond. Elle avoue... Plus de doute !... Moi qui espérais encore, au fond du cœur...

Elle le comprit.

-- Oui, tu doutais, n'est-ce pas ? Tu ne pouvais t'imaginer !... Ah ! ce secret me pesait bien sur le cœur, va !... Et c'est parce qu'il m'était si pénible que j'ai passé tant d'années à pleurer... Que veux-tu que je fasse ?... Comment veux-tu que je répare ma faute ? Comment veux-tu que j'expie mon crime ?

Il ne répondit pas.

N'avait-elle pas expié, depuis douze ans, dans les larmes et le remords ?

Sa faute envers Lucien était irréparable, puisque Lucien était mort. Et Roger ? Comment réparer le crime, comment effacer de sa vie ces douze années de honte ?

-- Oh ! mon fils, mon Raymond... bientôt tu ne m'auras plus auprès de toi... Car je sens bien que je n'en ai pas pour longtemps à vivre...

-- Et moi, moi, je voudrais être mort ! dit-il.

-- Et ton mariage, Raymond...

-- Vous comprenez qu'il est impossible...

-- Impossible ! Et par ma faute !... Et tu l'aimes, cette enfant ?

-- Si je l'aime ! ! ! dit-il avec une sorte d'extase.

Et il eut tout de suite, à cette évocation, des larmes aux yeux.

-- Tu l'aimes ! et je fais ton malheur ! et rien, rien ne pourrait te la donner désormais, cette jeune fille ?

-- Rien. Puis-je épouser la fille de Roger-la-Honte, quand ma mère a été la maîtresse de son père, -- quand ma mère a déshonoré ce pauvre homme par une abominable vengeance ?...

Elle se roulait par terre, en proie à un désespoir effrayant. Tout à coup elle resta immobile. Elle était évanouie !... Raymond la releva, la mit dans un fauteuil, la fit revenir à elle. Puis, quand il vit qu'elle rouvrait les yeux, il se retira sans lui adresser un regard.

Et il erra toute la nuit dans la campagne.

Il était sorti par la porte qui donnait sur la cour. S'il était entré au salon, il se fût heurté du pied à un grand corps étendu en travers de la porte... C'était Pierre, évanoui lui aussi, et qui avait tout entendu, -- tout, de cet effroyable secret !

LVIII

M. de Terrenoire, entraîné hors de chez lui par Tristot et Pivolot, après leurs révélations sur la complicité d'Andréa dans l'affaire Brignolet, ne songea qu'à Diane qui avait passé la journée chez le colonel et qu'il devait reprendre vers les cinq heures pour la ramener à sa mère. Il voulait arracher la pauvre enfant à l'épouvantable tempête qui s'abattait sur sa maison.

À la colère succéda bientôt en lui un profond abattement. Enfin, un flot de larmes jaillit de ses yeux et il se sentit soulagé. Et le malheureux père de Diane, pensant à son déshonneur, se demandait comment une femme qu'il avait prise sans fortune et élevée à son rang, pour laquelle il avait eu toutes les prévenances, était tombée à ce point de dégradation. Maîtresse d'un Luversan ? Complice d'un Luversan ! Dans son désespoir, il enviait le sort de Mussidan.

Mais soudain, voici qu'à la pensée de son ancien associé, tous ses soupçons lui reviennent. Si Andréa a pu tomber dans les bras d'un Luversan, que faut-il croire de ses réponses au sujet de l'amour de Mussidan pour Diane ? N'a-t-elle pas encore joué à ce moment une infâme comédie ? Ah ! s'il en est ainsi, Mussidan a bien fait de se tuer. Il a évité le châtiment dû à son abominable trahison. L'infâme méritait tous les supplices. Mais alors Diane est fille de l'adultère. Diane le sait. Elle le savait déjà, elle avait dû l'apprendre soudainement, et surprise avec Mussidan qui lui reprochait sa froideur, qui la suppliait de lui pardonner, de lui garder son affection, l'infortunée s'était sacrifiée à ce hideux mariage pour sauver sa mère.

Maintenant, M. de Terrenoire s'expliquait l'attitude énigmatique du sombre personnage que son frère haïssait d'instinct ; les soins dont il entourait Diane, les mille attentions qu'il avait pour elle.

Il ne doutait plus. Son déshonneur avait commencé avec son mariage. Andréa ne consentit à l'épouser que pour masquer sa faute. Mais alors, pourquoi Mussidan l'abandonna-t-il pour revenir si longtemps après et se prendre d'amour paternel vis-à-vis d'une enfant dont il aurait pu faire sa fille légitime ? Sur ce dernier point, M. de Terrenoire renonçait à comprendre.

Dans tous les cas, il trouverait bien les moyens de se procurer la preuve de la trahison de Mussidan. Par qui ? Par sa fille !

Ce désespéré n'hésiterait pas à interroger l'innocente enfant, à lui torturer le cœur. Et il le ferait tout à l'heure, dès qu'il serait seul avec Diane.

Dans sa hâte d'éclaircir le mystère de son déshonneur, il réussit à se composer une physionomie à peu près calme et se fit conduire, rue de Choiseul, chez son frère. Le colonel, étendu dans sa chaise longue, souffrait d'une nouvelle crise de ses rhumatismes.

-- Tu as bien fait de venir, dit-il au banquier. J'endure un véritable martyre. Mon médecin m'avait bien dit que le climat de Paris ne me réussirait pas.

Et le vieux soldat prenant les mains de Diane qui, depuis deux heures, se tenait auprès de lui, ajouta :

-- C'est pour toi, ma belle enfant, que je suis venu affronter les frimas de ce maudit tas de pierres qu'on appelle Paris. C'est pour que tu ne fasses pas la bêtise de te cloîtrer par désespoir d'amour que j'ai voulu veiller de près sur ton sort. Eh bien, j'y renonce. Les choses iront comme elles pourront. Je m'en retourne au bon soleil de Pau.

La colonelle approuva son mari, mais elle qui, d'ordinaire, prenait rarement la parole dans les grandes occasions ne craignit pas d'aller de l'avant, certaine d'avoir l'approbation de son seigneur et maître.

-- Mon cher beau-frère, dit-elle au banquier, vous savez comme nous aimons Diane. C'est moi qui ai réussi à lui faire renoncer à un dessein funeste, à l'arracher de ce couvent de Bayonne où sa jeunesse et sa beauté se seraient perdues dans des prières inutiles. Celui ou celle qui n'a rien à se reprocher n'a pas besoin de demander pardon à Dieu. Diane est la pureté même. Laissez-nous l'emmener à Pau. Confiez-nous-la encore quelques mois et nous vous la ramènerons complètement guérie de ses idées de conversion.

Si le banquier ne se sentait plus pour Diane l'amour d'un père, il était trop bon, trop logique, pour la rendre responsable de sa naissance. Aussi, accepta-t-il avec empressement une proposition qui lui permettait de commencer le châtiment d'Andréa en séparant l'enfant de la mère.

-- Quand partez-vous ? leur demanda-t-il.

-- Le plus tôt possible, répondit le colonel, ravi de l'initiative que sa femme avait prise.

-- Demain soir, si tu veux...

-- Si je veux ! mais cela dépend de toi, non pas, du temps dont tu auras besoin pour décider ma belle-sœur à nous céder Diane pour quelques mois.

-- Oh ! ce ne sera pas long ! fit le banquier d'un ton étrange.

Le colonel, qui avait à peine regardé son frère, remarqua l'intonation. Oubliant un instant ses souffrances, il leva les yeux sur lui.

-- Mais qu'as-tu donc ? Que t'est-il arrivé aujourd'hui ? Tu as le visage bouleversé.

M. de Terrenoire reprit aussitôt son sang-froid.

-- Un peu de fatigue, dit-il naturellement. Le travail commande. J'ai passé la nuit sur les chiffres.

-- Un joli travail ! ne put s'empêcher d'observer le vieux soldat. Pour un homme dont les ancêtres ont servi leur pays non avec la plume, mais avec l'épée. Enfin !...

Il pria Diane de s'apprêter tout de suite.

-- Mon cher oncle, dit-elle en embrassant le colonel, et vous, ma chère tante, je ne saurais trop vous témoigner de reconnaissance pour tout ce que vous avez fait et tout ce que vous voulez faire pour moi, mais il y a quelqu'un qui, en ce moment, a besoin de votre nièce. C'est ma pauvre mère, dont la santé est très ébranlée et qu'un rien attriste. Elle ne me laissera point partir et d'ailleurs, en la quittant, en retournant à Pau, je faillirais au devoir filial.

-- Ta mère ? dit le banquier qui, s'oubliant encore, laissa percer la menace sous une apparente condescendance aux désirs de son frère, ta mère consentira !... Je t'en réponds.

Diane n'en doutait plus ; il était arrivé quelque chose. Le cœur lui battait violemment ; mais elle prit congé de ses bons parents sans rien laisser percer de son trouble. Elle monta avec son père dans le coupé et attendit que la scène, prévue par elle, éclatât.

M. de Terrenoire ne prononça pas une parole. Il se fit conduire à sa maison de banque, dont les bureaux étaient fermés. Il prit la clé chez le concierge et pénétra dans son petit salon de réception. Diane s'assit, résolue à supporter vaillamment l'attaque. Le banquier resta debout.

-- Diane, dit-il d'un ton sec, je sais tout.

Elle pâlit légèrement, puis levant sur son père des yeux où se reflétait l'innocence du cœur, l'abnégation d'une résignée :

-- Que savez-vous ? Qu'ai-je fait de mal ? En quoi vous ai-je déplu mon père ?

-- Il ne s'agit pas de vous, dit-il avec pitié. Il s'agit de votre mère ! Je sais tout, vous entendez ? Tout !

-- Ma mère ! Oh ! ma mère est incapable de vous avoir fait de la peine !

-- Incapable de me faire de la peine ! s'écria-t-il en riant d'un rire strident, d'un rire de fou. Ah ! Ah ! Ah !

Diane surmonta sa frayeur et, prenant un air digne, se dirigea vers la porte.

-- Ne blasphémez pas, dit-elle. Quoi que vous pensiez de ma mère, vous n'avez pas le droit de le dire à sa fille !

Il lui barra brutalement le chemin.

-- Ta mère n'a pas été seulement une épouse adultère, c'est la plus infâme des créatures ! Tu souhaitais le couvent, Diane. Tu avais raison. Au couvent, les filles des mères qui ont trahi la foi jurée et transformé le foyer conjugal en un lupanar ! Au couvent, les filles des mères qui se sont souillées de tous les vices et de tous les crimes ! Au couvent !

Elle crut qu'il devenait fou, et, sans souci du danger, se jeta au cou de son père et lui dit à travers ses sanglots :

-- Ne parle plus ainsi. Des méchants te l'auront calomniée, ma pauvre mère, et tu les as crus ! C'est horrible !...

Autrefois, un baiser de Diane suffisait à faire rentrer le calme dans l'esprit de son père. Maintenant, ce baiser le brûle comme un fer rouge.

Le malheureux se dégage de l'étreinte de sa fille, la repousse. Diane va tomber sur un fauteuil. Sa tête porte avec violence contre le bois du meuble. Diane s'évanouit.

Son père, la voyant toute blanche et inanimée, revient à la raison. « La pauvre enfant, se dit-il, ne sait rien ! Je suis un lâche ! »

L'évanouissement de Diane ne dura que quelques minutes qui parurent un siècle au mari d'Andréa.

Dès qu'elle se ranima :

-- Pardon ! lui dit-il. Pardon ! Demain, tu partiras avec ton oncle et ta tante et tu n'auras plus à subir mes colères. Crois que je suis un pauvre fou et oublie tout ce que je t'ai dit.

Quelques instants après, ils rentraient à l'hôtel. M. de Terrenoire pénétra dans la chambre d'Andréa, dont il referma la porte à clé. La criminelle, allongée sur son lit, avait les yeux ouverts et pourtant semblait dormir. Près de sa main, sur un coussin brodé d'or, se trouvait un petit flacon bouché à l'émeri.

M. de Terrenoire crut d'abord qu'Andréa s'était empoisonnée. Il prit froidement le flacon, l'examina et lut sur l'étiquette ce mot : MORPHINE.

Il comprenait maintenant l'étrangeté du regard de l'hallucinée. La maîtresse et complice de Luversan avait cherché l'oubli momentané dans le poison qui enivre. Son bras nu, relevé au-dessus de sa tête, se détachait en une courbe gracieuse sur le satin clair ; de nombreuses traces de piqûres s'y voyaient nettement.

-- Votre fille part demain, lui dit M. de Terrenoire. Vous ne la reverrez plus. Ayez le courage de ne rien laisser paraître devant elle de vos remords, si vous en avez, de votre ignominie et surtout de vos craintes. Il faut, autant qu'il sera en notre pouvoir, épargner à Diane la connaissance de vos crimes.

Mais elle ne le voyait, ni ne l'entendait. Elle flottait dans les rêves de la morphine. Elle souriait à son mari, comme si son mari n'était pas l'homme qui savait. Entre elle et cet homme, des rêves radieux passaient comme autant de tableaux enchanteurs.

M. de Terrenoire se laissa aller un instant à admirer celle qui avait été sa femme ; puis, honteux de cette faiblesse, il sortit de ce boudoir habité par les chimères, et revint auprès de sa fille.

-- Ta mère est souffrante, dit-il à Diane. Elle désire rester seule. Elle va s'endormir. Tu lui feras tes adieux demain matin. Active tes préparatifs de départ, nous dînerons ensemble et tu me feras le plaisir de passer la nuit chez ton oncle, où j'irai te prendre de très bonne heure pour que nous en finissions.

Diane eut un frisson.

-- Mais..., hasarda-t-elle, je voudrais embrasser maman ce soir.

-- C'est inutile. Elle dort, te dis-je. Elle a besoin de repos.

Diane n'insista pas.

Dès huit heures du matin, le banquier venait la reprendre pour les adieux.

La jeune veuve, abandonnée de tous les siens, se sentit bien seule dans la vie, mais elle pensa à Robert et il lui sembla que l'amour de son ancien fiancé lui tiendrait lieu de toutes les affections perdues.

Réveillée du lourd sommeil de la morphine, arrachée de l'extase, rejetée dans la vie réelle où elle entrevoyait au bout le châtiment, les longs jours silencieux de la prison centrale, Andréa commençait l'expiation. M. de Terrenoire lui avait dicté sa conduite.

-- Vous ne laisserez rien voir sur votre visage. Vous sourirez à l'enfant qui s'en va et que vous ne reverrez plus jamais !... jamais ! ! !

Et pas un muscle du visage de la mère ne tressaillit, et elle sourit comme tous les matins quand Diane venait l'embrasser à son réveil. Aux questions de l'enfant qui partait, et qu'elle ne reverrait plus jamais, jamais, elle répondit :

-- Je suis très heureuse, Diane, que mon beau-frère et ma belle-sœur aient la bonne inspiration de te ramener à Pau, où le soleil des Pyrénées fera plus pour le retour de ta santé, pour l'oubli d'un passé lugubre, que les témoignages de mon amour maternel.

Elle serra Diane contre son cœur, réprima les sanglots prêts à éclater, renfonça ses larmes et sourit encore.

-- Au revoir, mère. Écris-moi souvent.

-- Au revoir, Diane... Adieu, murmura-t-elle.

Seule l'enfant pleurait.

Diane devina que son père exerçait une horrible vengeance. Elle se promit de tout tenter pour sauver sa mère.

Le colonel invoqua ses rhumatismes pour se dispenser de venir faire ses adieux à sa belle-sœur. Il avait décidé qu'on partirait dès le matin et qu'on s'arrêterait quelques heures à Tours, où un ancien compagnon d'armes viendrait lui serrer la main à la gare.

Le banquier les accompagna jusqu'au train, laissant Andréa à son désespoir.

LIX

Or, ce matin-là, Célestin Damour se demandait comment un détenu libéré après une année pleine passée dans une prison de la capitale pourrait le mieux employer sa première sortie.

Célestin Damour, orphelin de père et de mère, âgé de dix-sept ans, avait été recueilli, après la mort de son père, par un petit patron cartonnier. Cet estimable commerçant, établi non loin de la porte Saint-Denis, se garda bien de lui apprendre l'art de rapprocher, au moyen de colles variées, des morceaux de carton découpés à la cisaille. Il lui fit faire toutes ses courses, balayer l'atelier, laver la vaisselle, pousser la voiture à bras surchargée de frais cartonnages qu'il lui recommandait « comme la prunelle de ses yeux ».

Pas d'appointements. Pour toute nourriture, un morceau de pain sec le matin, des légumes sans bœuf à midi, la soupe le soir, à manger sur le pouce, à la cuisine, avec le chien. Pour tout coucher, une paillasse au fond d'un cabinet de débarras, sans autres couvertures, été comme hiver, qu'une pile de sacs percés à jour et où le chat de la maison aimait à se gratter les puces.

Célestin Damour, pris de fringale, un soir de Mardi-Gras, alors que retentissaient, autour de lui, les joyeux appels de plaisir sonnés par les trompes, ne résista pas à la tentation d'escamoter un gigot à l'étal d'une boucherie du faubourg Saint-Antoine.

Donc, Célestin Damour s'empara du gigot, qu'il fourra sous sa blouse, ne fut aperçu de personne et, pressant le pas, se mit à l'abri des importuns. Ce n'est pas tout que de posséder un gigot, même au péril de sa liberté, il faut le faire cuire. Il arriva ainsi aux fortifications, l'estomac criant après le gigot qui ne pouvait pourtant pas répondre, tout cru, à son appel.

Soudain, il se voit entouré par une bande de jeunes rôdeurs dont le plus grand porte sur son dos une besace aux flancs de laquelle se modèlent vaguement des formes de bouteilles.

-- Tiens ! lui dit le gavroche à la besace, tu m'as l'air d'avoir sous le bras quelque chose avec de quoi on pourrait se caler les joues ? Ne serait-ce pas un gigot, par hasard ?

-- Eh bien oui, c'est un gigot, fit-il. Mais ça ne vous regarde pas. Au large !

Le chef de la bande se contenta de lui rire au nez.

-- Faut pas crier si fort, quand on a peur des gendarmes, dit-il. Si tu as un gigot, nous, nous avons du bon vin, du cacheté, et de la charcuterie. En se fouillant dans toutes les poches, on arrivera bien à trouver de quoi se payer un pain de six livres. Quant au feu, à la salle à manger et à la chambre à coucher, nous nous en chargeons.

Célestin comprit. Les cinq polissons qui en voulaient à son gigot, étaient comme lui, de petits voleurs, à cette différence près que lui avait très faim et que les autres ne pensaient qu'à faire bombance. Il les suivit à cause du feu. Seulement, il ne voulut pas se séparer de son gigot dont le chef prétendait s'emparer.

En chemin, ils avaient acheté un gros pain. Le chef s'arrêta enfin à la porte d'une cahute. Il frappa cinq coups et aboya. La porte s'ouvrit. Un vieux déguenillé parut sur le seuil. Il était hâve, décharné et puait l'alcool.

-- Ah ! c'est vous, mes enfants, dit-il, vous arrivez bien. J'ai soif.

Ils entrèrent tous les six. Le vieux tira une bouteille de la besace, la déboucha et se versa un plein verre de cacheté.

-- À votre santé, dit-il. À ta santé, monsieur de la Tire.

Ainsi était surnommé le chef de cette bande de voleurs.

-- Merci, répondit-il.

M. de la Tire alluma du feu dans un fourneau de terre, ustensile qui, avec un mauvais lit de sangle, une chaise et un grand coffre en bois, formait tout le mobilier du locataire.

Voyant pétiller la braise, Célestin consentit enfin à lâcher le gigot que le chef mit en casserole avec de la graisse de porc.

-- En attendant que ça cuise, proposa M. de la Tire, si nous prenions un acompte.

On étala sur le coffre renversé tout ce que contenait la besace, à savoir : trois harengs saurs, une boîte de sardines, six oranges, deux poignées de figues, un morceau de salé et une paire de bottines d'homme.

-- Qui a pris les bottines ? c'est toi, Grain de poivre ?

Un avorton de huit à dix ans répondit :

-- C'est moi qu'a pris les bottines.

Célestin mangea de tout et surtout du gigot. C'en était fait de lui. Il avait goûté sans permission au bien du prochain. Il appartenait maintenant à la justice et quand celle-là vous tient, c'est pour toujours.

Célestin Damour, véritable étourneau, crut qu'il suffisait de prendre un gigot quand on en avait envie. Il en prit encore quelques-uns et se fit prendre à son tour. On l'envoya dans une sorte de colonie pénitentiaire dirigée par un particulier qui avait eu l'ingénieuse idée d'acheter une île inculte, d'y établir des baraquements et de demander à l'assistance publique de lui confier des enfants moralement abandonnés qu'il instruirait, nourrirait et ferait revenir au bien.

Sauvé de la correctionnelle, grâce à l'indulgence de ses juges, mais n'ayant été réclamé par personne, Célestin était donc enfin assisté par ses semblables. Par malheur, le directeur de la colonie valait le cartonnier dont le pauvre enfant avait déserté l'atelier. Ce philanthrope faisait défricher son île par ses pensionnaires, les nourrissait de promesses, et les laissait rouer de coups par ses gardes-chiourme quand ils se permettaient de réclamer du beurre dans les haricots.

Le petit Damour qui avait appris à nager en Seine, aux bains à quatre sous, s'échappa de l'île et trouva le moyen de revenir à Paris sans faire de dettes. Il y vécut de toutes sortes de métiers qu'il inventait, suivant les saisons et les besoins de la clientèle. Lorsque les inventions ne rendaient pas, il attrapait de-ci de-là un gigot, à moins que ce ne fût une paire de bottines.

Bref, il en était à sa quatrième incarcération quand le directeur de la prison le fit comparaître devant lui.

-- Damour, lui dit-il, êtes-vous dans l'intention de revenir au bien ?

-- Au bien ! s'écria le gavroche. On ne m'a jamais dit ce que c'était. Je ne connais encore que le bien d'autrui. Ce n'est pas de celui-là dont vous voulez me parler sans doute, monsieur le directeur.

Le directeur se pinça les lèvres, haussa les épaules de pitié.

-- Heureusement, s'écria-t-il, qu'il y a encore des Saints Vincent de Paul !

-- Saint Vincent de Paul ? fit Célestin. Connu ! c'est celui-là qui recueillait les orphelins dont les auteurs s'étaient dérobés.

-- Célestin, le saint Vincent de Paul dont je vous parle est une dame.

Le gavroche ouvrit des yeux énormes.

-- Une dame patronnesse, continua le fonctionnaire.

-- Comprends pas.

-- Une dame qui patronne les malheureux, particulièrement les jeunes prisonniers sans famille et repentants. Êtes-vous un prisonnier repentant ?

-- Ça dépend.

-- Des restrictions ! Prenez garde, Célestin.

Le gavroche ouvrait en vain toutes les portes de son intelligence. Rien n'entrait.

-- Parlez-moi du français ordinaire, monsieur le directeur, supplia-t-il, et je comprendrai. Du français de la rue.

Le fonctionnaire s'exécuta.

-- C'est bien simple. Il existe une société de bienfaisance, composée de dames riches, qui se sont donné pour mission de veiller sur les jeunes détenus abandonnés et repentants, de les assister au besoin pendant leur détention et de leur procurer de l'ouvrage après leur libération.

-- Bravo ! fit le gavroche. Voilà ce qui s'appelle une société convenable.

Dans l'après-midi, Célestin fut mandé au parloir. Une dame tout habillée de soie et qui sentait bon, lui parla morale, religion, vertu et travail. Il approuva tout et accepta sans rougir la belle pièce de quarante sous que lui offrait la déléguée pour améliorer son ordinaire. Avec deux francs, on peut en « griller » des cigarettes.

La déléguée n'était autre qu'Andréa de Terrenoire. Elle faisait partie de diverses sociétés de bienfaisance et ne dédaignait pas les honneurs de la délégation.

Célestin Damour touchant au bienheureux moment de sa libération, se demandait comment il pourrait le mieux employer sa première journée de liberté.

Les formalités de la levée d'écrou furent enfin remplies, et Célestin, devant qui les portes verrouillées s'ouvrirent toutes grandes, put gagner la rue. La rue ! c'était son idéal, la rue !

Comme il humait délicieusement l'air chargé des vapeurs du ruisseau ! Il n'avait pas fais trois cents mètres qu'il s'arrêtait en extase devant une échoppe où une marchande de pommes de terre frites retournait sa marchandise dans la graisse crépitante.

-- Donnez-m'en pour quatre sous, dit-il.

Et, fièrement, il déposa d'avance, dans la main de la marchande, ses vingt centimes. Elle lui fit bonne mesure, en un cornet de papier jaune dont elle saupoudra le contenu d'une pincée de sel.

-- Eh ! la mère vous n'avez pas besoin d'un commis pour tenir vos écritures ?

-- Avez-vous des références ? répondit la marchande qui avait bonne langue et aimait à plaisanter avec ses clients de passage.

-- Comprends pas.

-- Des références, vous ne connaissez pas ça ? C'est des bons renseignements sur votre compte, des certificats de bonne conduite, de probité, signés et paraphés par les patrons chez qui vous avez travaillé !

Célestin s'éloigna tout attristé !

Les pommes de terre frites dans la rue ont l'avantage de soulager la faim et de procurer la soif. Célestin entra chez un marchand de vin et se fit servir un litre. Pas d'économies ! On verrait après. Une large rasade raviva l'appétit, et Célestin demanda du pain et du fromage.

-- Il y a de quoi ! dit-il en faisant sonner dans son gousset deux pièces de cent sous gagnées loyalement en prison à monter ces petites locomotives-joujoux.

Le repas terminé, Célestin commanda un café qu'il sirota en fumant des cigarettes. Il se souvenait des bonnes paroles de sa visiteuse, se les répétait comme ces douces mélodies gravées dans la mémoire et qu'on arrive à chanter en dedans aux heures de tristesse.

« Vous aurez bientôt payé votre dette à la société, lui avait-elle dit. Prenez dès maintenant la ferme résolution de vivre en honnête homme et vous retrouverez la paix du cœur. Si vous continuez à mériter de bonnes notes par votre obéissance et votre ardeur au travail, il me sera possible de vous recommander, lors de votre libération, à un industriel qui emploie de nombreux journaliers. »

Et elle n'est pas revenue, la dame ! Pourquoi ? Serait-elle tombée malade ? L'esprit des gamins de Paris est toujours en travail. Célestin a son idée. Il règle ses consommations et, d'un pas rapide, s'en retourne vers la prison d'où il sort.

En face du sombre monument, à l'encoignure d'une rue, se tenait constamment un vieux commissionnaire médaillé. Célestin s'arrêta devant l'humble travailleur de la rue, posa le pied droit sur la sellette à cirer les bottes, et montrant ses souliers éculés :

-- Allez-y ! mon petit père.

Le commissionnaire s'exécuta. Quand il eut fini, Célestin lui mit dans la main la pièce de deux sous réglementaire, puis l'invita à prendre « quelque chose sur le zinc »... Le bonhomme acceptait toujours. Tous deux entrèrent au débit du coin.

-- Que prenez-vous ? dit Célestin.

-- Oh ! du vin...

Célestin commanda une chopine. À la seconde « trinquette », le gavroche ouvrit le feu par cette question :

-- Le voisinage d'une prison doit être bon pour un commissionnaire ?

-- Comme ça !...

-- Il n'y a pas que des souliers à cirer...

-- Sans doute.

-- Les visiteurs, parents ou amis des prisonniers, vous confient souvent des commissions délicates.

-- Pas assez souvent.

-- D'aucuns vous chargent bien d'acheter régulièrement quelques bricoles à se mettre sous la dent.

-- Bien sûr. Malheureusement, les affaires ne vont pas et ceux qui voudraient bien, ne le peuvent pas.

-- Et les nouvelles à prendre et à rapporter aux familles ?

-- Oui, oui, mais pas comme au bon temps jadis. Le monde est pané *(1) *, et puis, le monde, il devient égoïste.

Célestin Damour touchait au but.

-- Des gens charitables, y en a encore, observa-t-il.

-- Oh, pour si peu !...

-- Et la dame patronnesse qui vient ici visiter les prisonniers sans famille et sans amis ? Vous n'allez pas me dire qu'elle n'est pas charitable, celle-là !

-- Non, je ne dirai pas cela, répondit franchement le médaillé. Je serais un ingrat si je le disais, à preuve qu'elle ne m'a jamais donné moins de dix sous pour lui ouvrir la portière de sa voiture. Sans son cocher, qui est bavard comme une pie, je n'aurais jamais su qui elle était et ce qu'elle venait faire à la prison.

Célestin était sur le point de triompher.

-- Je me suis laissé dire que c'était la femme d'un banquier, dit-il en trinquant pour le coup de la fin.

-- On ne vous a pas menti. Que même le cocher m'a dit le nom de son maître qu'est effectivement un riche banquier, un noble qui s'appelle... attendez !... oh ! un nom pourtant bien facile à retenir... parbleu, les journaux en ont assez parlé par rapport à l'assassinat d'un de ses garçons de recette... ah ! j'y suis ! de Terrenoire, oui, c'est bien ça, elle s'appelle madame de Terrenoire, une belle femme, mais qui a l'air triste, triste... Aussi c'est une drôle d'idée de soulager les prisonniers quand il y a tant d'honnêtes gens en liberté qui auraient besoin qu'on les ravitaille.

Célestin Damour en savait assez. Il serra la main au bonhomme, le quitta dans la rue, puis, rentrant au débit, demanda à consulter le Bottin. Ce précieux dictionnaire de toutes les adresses contenait, à la rubrique Banquiers, le renseignement suivant : De Terrenoire, boulevard Haussmann, 48.

Là il obtint sans peine l'adresse de la rue de Chanaleilles, reprit sa course et arriva un peu essoufflé à destination.

La vue du somptueux hôtel Terrenoire le refroidit sensiblement. On ne devait pas entrer là-dedans comme dans du beurre.

Après avoir réfléchi cinq minutes, Célestin entra de nouveau dans un débit de vin où il demanda « un rhum et de quoi écrire ». Il avala facilement le contenu du petit verre ; mais il ne lui fallut pas moins d'une demi-heure pour écrire la lettre suivante dont nous avons rectifié l'orthographe :

« Madame la comtesse.

« Je suis Célestin Damour, le jeune prisonnier orphelin à qui vous avez eu la bonté de vous intéresser. J'ai été libéré ce matin et je viens vous rappeler vos bonnes promesses.

« Si j'avais le bonheur d'être placé par vous, madame la comtesse, je mettrais toute mon ambition à vous faire honneur.

« Votre très humble, et très reconnaissant serviteur,

« CÉLESTIN DAMOUR. »

Il plia, mit sous enveloppe, inscrivit l'adresse, cacheta, régla le petit verre dont il huma les dernières gouttes, fit claquer sa langue, craquer ses doigts et se rendit à l'hôtel Terrenoire.

-- Portez ça à votre maîtresse, dit-il avec un grand air au domestique galonné.

Ce dernier le toisa d'importance, vit les souliers, fit une grimace significative, appela un de ses collègues, le chargea de la commission et, barrant le passage au mistoufier :

-- Attendez ! lui dit-il, on va vous répondre.

Andréa se trouvait seule depuis le départ de son mari avec Diane, quand sa femme de chambre lui remit la lettre de Célestin Damour. Elle lut, tressaillit, essuya ses larmes, et s'écria :

-- C'est peut-être le salut.

Et la dame patronnesse donna l'ordre qu'on introduisît le visiteur au salon.

Célestin Damour retira sa casquette en entrant, esquissa un salut, et, invité à s'asseoir, se posa au bord d'une chaise, très embarrassé de sa personne, les yeux fixés sur un luxueux tapis d'Aubusson, plus honteux de ses souliers éculés que de son audacieuse démarche.

-- Vous avez bien fait de venir, mon enfant, dit la dame patronnesse. Célestin releva les yeux et regarda curieusement celle qui l'appelait « mon enfant ».

-- Je connais votre histoire, continua-t-elle. Je sais combien vous avez été malheureux depuis que vous êtes au monde. C'est la misère qui vous a poussé au vol.

-- Et un peu la fainéantise, interrompit le libéré.

-- C'est surtout la misère, reprit-elle. Vous m'avez l'air d'un garçon décidé, intelligent, souple...

-- Oui, oui, je suis ce qu'on appelle un dégourdi.

-- Si l'on vous confiait une tâche sérieuse, lucrative surtout ; si, au bout de vos efforts, vous étiez certain de trouver la fortune, votre prétendue fainéantise se transformerait en une ardeur infatigable au travail, j'en suis convaincue.

-- Pour sûr, alors ! s'écria Célestin qui pressentait une aubaine sous ces compliments démesurés.

Andréa tira de sa poche un carnet, l'ouvrit et en sortit un billet de cinq cents francs, qu'elle tendit au libéré.

Célestin eut un éblouissement. Cinq cents francs !

-- Prenez, mais prenez donc ! lui dit Andréa. Cette somme vous est nécessaire pour accomplir la mission dont je vais vous charger.

Une mission ? Rien que ça ! Célestin prit possession du billet. Puis il demanda en quoi consistait la mission.

-- D'abord, lui demanda Andréa, êtes-vous discret, Célestin ?

-- Comme un poisson, quand mon intérêt me le commande.

-- Voulez-vous gagner cinq mille francs ?

-- Inutile de demander à un homme qui sort de prison s'il veut gagner cinq mille francs !

-- Obéirez-vous aveuglément à mes ordres ?

-- Je me ferais crever les yeux au besoin.

-- Et si jamais quelqu'un vous demande de lui rendre compte de ce que vous avez fait pour moi, seriez-vous de force à ne rien dire qui puisse me compromettre ?

Diable ! Diable ! Cela devenait inquiétant. Hanté par des idées d'honnêteté, de retour au bien, Célestin aurait bien voulu être dispensé d'accomplir des besognes compromettantes. Tout ça lui paraissait fort louche, à Célestin. Allait-il rendre le billet de cinq cents francs et s'en retourner à la rue, sans autre viatique que le restant de sa masse, avec la perspective des nuits passées sous les ponts ou dans les carrières d'Amérique.

-- Vous le jurez ?

-- Rien, s'écria-t-il. Je ne dirai rien, la tête sous le couperet de la guillotine. Je le jure ! fit Célestin Damour en levant le bras droit.

-- Attendez un instant.

Andréa se mit à son secrétaire, et toute tremblante, craignant au moindre bruit de voir rentrer l'homme dont elle redoutait la vengeance inexorable, elle écrivit fébrilement quelques lignes, mit le pli sous enveloppe, le cacheta à la cire et le tendit à son protégé.

-- Prenez ceci, lui dit-elle, et portez-le à destination.

Célestin fit remarquer qu'il n'y avait pas d'adresse inscrite sur l'enveloppe.

-- Oh ! c'est si facile !... Écoutez-moi bien.

Célestin fourra le pli dans sa poche de côté, près du fafiot, et ouvrit ses oreilles toutes grandes.

-- Il s'agit, dit-elle, de faire parvenir ce billet à un criminel qui est arrêté, a tenté de se tuer en se poignardant et se trouve entre la vie et la mort, sous la surveillance de la police, dans une maison de Ville-d'Avray, la villa Larouette, près de Sèvres.

Un criminel ! La mission devenait tout à fait compromettante.

-- Savez-vous, madame, fit observer Célestin, que je risque les galères ?

-- Pour avoir porté une lettre ?

-- On peut m'accuser de complicité dans le crime commis par votre homme. Vous m'interdisez de vous nommer si je suis pris ; mais ce serait ma perte.

-- Vous direz qu'un inconnu vous a accosté dans la rue et vous a chargé de porter la lettre. On sera bien forcé de vous relâcher quand on verra que vous n'êtes pour rien dans le crime, et vous aurez les cinq mille francs à vous, bien à vous.

-- Quand faudra-t-il venir les palper ?

-- Quand vous aurez remis la lettre et que vous m'aurez rapporté la réponse.

La réponse ? Ça se corsait !

-- Allons ! je vous donnerai mille francs de plus, reprit Andréa, sans préjudice de ce que vous pourrez gagner par la suite, à mon service. Acceptez-vous ? répondez vite.

-- J'accepte, fit Célestin.

-- Pour la réponse, ne vous présentez pas ici à l'improviste. Tous les jours, à trois heures de l'après-midi, je serai à cette fenêtre et je regarderai si vous passez dans la rue. Si j'agite un mouchoir blanc, c'est que vous pourrez monter ; sinon, vous attendrez mon signal.

-- Compris. Donc, c'est à Ville-d'Avray, villa Larouette ? Et comment se nomme le particulier ?

-- Luversan.

-- Connais pas.

Célestin oubliait que depuis une longue année, aucun journal ne lui avait passé sous les yeux. Or, quand il n'était pas en prison, il ne manquait jamais un seul jour de lire la gazette, dût-il l'escamoter à l'étalage d'un kiosque, ce qui, pour lui, était l'enfance de l'art.

-- Allez, lui dit la dame patronnesse, et n'oubliez pas votre serment.

Elle le reconduisit jusqu'à la porte avec son plus gracieux sourire.

Célestin sortit radieux à cause du fafiot ; ennuyé, à cause de la mission. Il croyait rêver. Un faux pas qu'il fit dans la rue le rappela à la réalité. La semelle de son soulier gauche venait de le lâcher de plusieurs crans. Impossible d'aller plus loin. Célestin héla un fiacre.

-- Au bazar d'Amsterdam, dit-il au cocher.

C'était là qu'il s'était fait prendre en flagrant délit de vol d'une douzaine de chaussettes.

Il n'aurait garde d'y changer le fafiot. Avec le reste de sa masse, il se paierait des « croquenots » de deux francs quatre-vingt-quinze, réglerait le cocher ; puis il ferait de la monnaie au guichet de la gare Saint-Lazare en prenant son billet pour Sèvres.

Tout marcha à souhait, si ce n'est que l'employé préposé à la délivrance des tickets jeta un coup d'œil soupçonneux sur la façon du pauvre diable qui se trouvait en possession d'une somme si peu en rapport avec sa mise.

« Suis-je bête ! se dit Célestin. J'aurais dû me payer un complet. Pourvu qu'on ne me file pas. » (Il songeait à la lettre cachetée. Qu'est-ce qu'il pouvait bien y avoir d'écrit là-dedans ?)

Arrivé à Sèvres, Célestin commença par y déjeuner confortablement, histoire de se donner des idées.

Il n'avait eu garde d'entrer dans un restaurant confortable. Il s'offrait un bifteck saignant chez le « mastroquet ». C'était l'heure du déjeuner. La salle se trouvait pleine de maçons aux blouses tachetées de plâtre frais, valeureuse équipe de travailleurs occupés à construire une maison dans le voisinage.

Célestin s'était assis au bout d'une table. Les maçons causaient bruyamment des choses du métier. L'un deux, qui parcourait un journal, poussa une exclamation de colère.

-- Qu'est-ce qu'il y a de cassé ? lui demanda un camarade.

-- Oh ! rien ! C'est encore le bandit de Ville-d'Avray.

-- Eh bien ?

-- Paraît qu'il va mieux à Beaujon où on le dorlote. Si la police nous avait laissé faire l'autre jour, l'affaire serait dans le sac. Voilà un gaillard qui va coûter cher au budget.

-- Paraît qu'il ne s'appelle pas Luversan, dit un troisième.

-- On ne saura jamais son vrai nom !

Luversan ! Célestin n'avait pas perdu un mot de la conversation. Ça se compliquait. Sa mission devenait tout à fait délicate. Il ne s'agissait plus de faire parvenir la lettre dans une villa de Ville-d'Avray, mais dans une salle d'hôpital où le criminel devait être gardé à vue par des agents. Les six mille francs à gagner devenaient tout à fait problématiques.

Le journal que l'un des ouvriers venait de commenter appartenait au débit. Célestin, resté seul, s'en empara et lut avidement l'article intitulé : Le crime de Ville-d'Avray.

« L'un de nos reporters s'est vainement présenté à trois reprises à l'hôpital Beaujon pour avoir des nouvelles de l'assassin. Nous avons dû nous contenter pour aujourd'hui du bulletin de santé que le service de la Sûreté a bien voulu communiquer à la presse et qui est ainsi conçu : Légère amélioration générale. La fièvre tend à diminuer.

« Il paraîtrait cependant que le trop fameux Luversan serait fortement soupçonné d'être l'auteur du crime du boulevard Haussmann. De graves présomptions pèseraient sur lui à ce sujet.

« Qui sait si, sans l'arrestation aussi extraordinaire qu'imprévue, M. Jean Guerrier n'aurait pas subi le sort de M. Roger Laroque, son ancien patron de la rue Saint-Maur.

« À demain, de nouveaux détails. »

Célestin Damour trouva toute cette histoire bien compliquée. Il en retint toutefois un détail important : Luversan, auteur d'un premier crime à Ville-d'Avray, en aurait commis un second boulevard Haussmann.

Boulevard Haussmann, banque Terrenoire. La lumière se faisait dans l'esprit du protégé de Mme de Terrenoire. Diable ! Diable ! Cette femme-là devait en savoir long sur le crime.

Célestin ignorait qu'Andréa, tout près de sa perte, traquée par la police, par son mari, n'avait plus à compter que sur le hasard pour se sauver, et il se disait tout franc et tout net : « La particulière me croit joliment canaille. Elle n'a pas douté un seul instant que pour six mille francs, je ne sois capable d'aider à la fuite d'un criminel. »

Célestin Damour n'était pas homme à parlementer indéfiniment avec sa conscience. L'occasion s'offrait de gagner une somme qui lui semblait énorme, à lui, le récidiviste de la rue, le happeur de bibelots aux étalages, il tâcherait d'en profiter.

De Sèvres à Ville-d'Avray, il n'y a que le temps de faire sa digestion. Célestin profitant du beau temps, se mit en route. Il verrait la villa Larouette, prendrait quelques renseignements aux environs, et, s'il fallait s'introduire à Beaujon, dès le lendemain, il aurait soin tout d'abord d'enterrer son argent dans un coin bien retiré du bois.

-- C'est égal, se disait-il en « grillant » une cigarette au pied d'un arbre, la patronne n'est guère renseignée sur son criminel.

Une pensée bizarre le fit rire aux éclats : Luversan devait être soigné à Beaujon, dans la salle des blessés ; donc, pour arriver jusqu'à lui, il suffirait de se faire écraser par une voiture. Un tel expédient, auquel ne se résoudrait jamais Célestin, même pour un million, excitait son hilarité.

Arrivé à Ville-d'Avray, le mandataire d'Andréa entra dans le premier cabaret venu, pour se rafraîchir et surtout pour se renseigner. Pas un client au cabaret où Célestin s'offrait une canette de bière. Le débitant rinçait des verres, pendant que sa femme, immobilisée au comptoir par un embonpoint exagéré, reprisait une paire de chaussettes.

Il fallait pourtant demander l'adresse exacte de la villa Larouette et s'enquérir des crimes de Luversan. Mais la physionomie renfrognée du cabaretier décourageait d'avance les questions.

Célestin attendit et fit bien. Le patron descendit à la cave et tout aussitôt la patronne, cherchant l'occasion de délier sa langue, dit en regardant au-dehors :

-- Une belle journée ! On est heureux de respirer l'air des bois.

-- Ma foi, oui, fit Célestin. J'en ai profité pour venir voir la villa Larouette.

-- Qu'est-ce que vous auriez voulu voir à la villa Larouette ? lui demanda-t-elle.

-- La chambre du crime.

-- Il y a quelqu'un qui pourrait bien vous la faire voir, s'il voulait, la chambre du crime, c'est la mère Dondaine.

-- La mère Dondaine ? connais pas.

-- C'est la domestique de ce pauvre monsieur Laroque.

-- La victime ? Je croyais qu'elle s'appelait Larouette.

-- Ah ! c'est comme ça que vous êtes renseigné ! fit-elle en haussant les épaules. Vous confondez Larouette avec Laroque ; mais vous ne lisez donc pas les journaux !

-- Jamais ! C'est des cancaniers.

-- Je vais vous conter l'affaire du commencement jusqu'à la fin.

Célestin l'écouta avec une patience, une attention dont elle se montra enchantée.

-- À la bonne heure ! dit-elle en terminant, on a du plaisir à causer avec vous. Vous n'interrompez pas les gens à tout bout de champ, comme il y en a tant.

L'histoire de Roger-la-Honte avait profondément ému le récidiviste. Travailler contre cet infortuné lui paraissait une action tout à fait infâme.

-- Et ce crime du boulevard Haussmann dont les journaux parlent ce matin et où Luversan aurait trempé, vous ne m'en dites rien ?

-- Par la raison que je n'en sais pas le premier mot.

-- Vous ne lisez donc pas les journaux ? demanda à son tour Célestin.

-- Si, mais quand mon mari est de mauvaise humeur, ce qui lui arrive plus souvent qu'à son tour, il allume sa pipe avec mon journal.

Célestin raconta le peu qu'il savait sur ce nouveau crime pour lequel un innocent avait été déjà arrêté. Puis il demanda où demeurait la mère Dondaine.

-- À la villa Larouette, répondit-elle. C'est elle qui en a la garde. Mais vous perdriez votre temps. Paraîtrait qu'un Anglais lui a offert cent francs avant-hier pour avoir la permission de visiter la baraque. Elle a refusé.

-- Vous la connaissez intimement ?

-- Nous sommes du même pays. Seulement, vous savez, elle a vingt ans de plus que moi.

-- Ah ! vous êtes deux payses. De quel pays ?

-- La Ferté-Milon.

Célestin prolongeait la conversation. En apprendrait-il davantage ? Il ne l'espérait guère.

-- C'est loin de Paris ?

-- Non. Dans l'Aisne, à deux lieues de Villers-Cotterêts.

-- Ah ! ah ! fit Célestin sur un ton dont la bavarde, tout entière à ses souvenirs, ne remarqua pas la singularité.

Elle aurait continué très volontiers à causer toute seule, si son mari, remontant de la cave, ne s'était écrié :

-- Tu n'as pas fini de dévider ton chapelet ! En voilà une maladie de bavarder avec le premier venu sans savoir pourquoi ni qu'est-ce.

Le premier venu ! Célestin n'était pas homme à laisser passer cette injure.

-- Le premier venu vous vaut bien, s'écria-t-il, quand il paie comptant. Réglez-vous.

Et il poussa un louis de vingt francs sur la table. Après avoir empoché sa monnaie, Célestin se dirigea vers la villa Larouette.

Comme il regardait par le trou de la serrure, il vit à quelques pas de lui deux messieurs tout de noir habillés qui, assis sur un banc, semblaient perdus dans leurs réflexions.

« Tiens ! Tiens ! se dit Célestin. La villa n'est pas tout à fait abandonnée. Quels sont ces deux particuliers. On dirait de la rousse. » Retenant son souffle, il écouta.

-- M'est avis, monsieur Tristot, dit l'un des hommes noirs, que notre homme est sauvé.

-- C'est aussi mon avis, monsieur Pivolot, répondit l'autre. Hein ! l'avons-nous assez roulée, la presse. Tous les reporters sans exception ont annoncé que Luversan avait été transporté à Beaujon. Pas un d'eux ne sait que l'assassin a mangé son premier potage aujourd'hui.

-- Je partage votre manière de voir, monsieur Tristot ; mais n'oubliez pas que nous ne sommes ici que de simples volontaires au service de la justice. Le juge ne nous demandera pas notre sentiment. Déjà il voulait nous faire remplacer ici par des agents du service officiel. Sans l'insistance du père Laroque, on nous aurait mis au rancard.

-- Laissez faire, monsieur Pivolot, nous aurons notre revanche avec l'affaire Brignolet. Les juges ne se doutent guère des preuves que nous possédons. Laissons-les gaffer jusqu'à ce que l'assassin soit en état de passer à l'instruction... Alors seulement, nous les produirons, nos preuves. En attendant, nous ferions bien de remonter là-haut et d'envoyer la mère Dondaine aux provisions. Le père Laroque vient dîner ici ce soir. N'avez-vous pas remarqué qu'il a peur de nous ?

-- Si. Il craint que nous ne fourrions le nez dans l'affaire Larouette. Il voudrait que le prisonnier avoue, mais sans nommer la complice !

-- Parbleu ! Il y a beau jour qu'il la connaît, la complice.

-- Ne la nommez pas, monsieur Tristot. Les murs ont des oreilles. Rentrons.

Les deux hommes noirs s'éloignèrent lentement. Célestin respira à pleins poumons, regarda de tous côtés si personne ne l'observait, longea le mur et se posta à cent mètres plus loin.

La porte s'ouvre. Une vieille femme apparaît, traînant la jambe gauche, le dos voûté. De temps à autre, elle s'appuie au mur pour assurer son équilibre. Quant à distinguer, tout là-bas, le gaillard qui s'en va, les mains dans les poches, elle ne le saurait, même avec ses lunettes.

Deux heures plus tard, l'homme de confiance de Mme de Terrenoire, prenait, à la gare du Nord, l'express de Soissons. L'idée de faire peau neuve en Amérique lui avait enlevé tous ses scrupules. Il allait de l'avant, écornait bravement son billet de cinq cents, prêt à le manger tout entier en frais généraux pour arriver au but. Tant que le criminel à qui il avait une lettre à remettre et une réponse à demander mangerait des potages dans la villa Larouette, on pourrait arriver jusqu'à lui, mais à la Santé, prison fermée aux curieux, bernique ! Il n'y fallait pas songer.

Dans le court trajet qui conduit de Villers-Cotterêts à La Ferté, Célestin trouva encore l'occasion d'en apprendre autant et plus qu'il ne lui en fallait. Ce fut un vieux jardinier du pays qui se chargea de ce soin.

-- La mère Dondaine, dit-il, je l'ai connue qu'elle était encore jolie fille et bonne à marier. Même je lui fis un brin de cour. La mère Dondaine (qu'on a tort d'appeler « la mère », attendu qu'elle est encore mademoiselle Dondaine) a son frère qui tient un petit débit de vin et d'épicerie, rue de Meaux, presque au bout, à droite. Son neveu, Isidore, qui est jardinier, un jardinier à la manque, comme on les fabrique maintenant, habite avec papa et maman. C'est des braves gens qui n'ont qu'un tort, celui de n'avoir jamais pu mettre un sou de côté par rapport au peu d'affaires qu'ils font dans un pays où il n'y a que de pauvres ouvriers agricoles habitués à vivre de peu et à supporter vaillamment leur misère.

Célestin descendit à La Ferté à huit heures du soir et n'eut pas de peine à trouver les Dondaine, rue de Meaux.

Pas un chat dans le débit où quelques rares bouteilles aux trois quarts vides et grises de poussière traînaient sur une planche au-dessus du comptoir. Le visiteur frappa du pied. Un homme âgé d'environ cinquante ans accourut d'une pièce voisine.

-- Vous êtes le patron ? demanda le Parisien.

-- Oui, pour vous servir.

-- Y a-t-il moyen de manger une omelette au lard et de vous donner des nouvelles de la tante ?

À ces derniers mots, la physionomie du bonhomme perdit son caractère de méfiance.

-- Ah ! vous avez vu ma sœur ! Y a si longtemps, bon Dieu, que je l'ons point vue. Comment qu'c'est qu'al'va ?

-- Bien, à part les jambes, la gauche surtout. La vue baisse aussi. Et puis vous savez, ça lui a fait de l'émotion, à cette pauvre femme, l'arrestation de Luversan. Je la voyais tous les jours. Mes parents habitent Ville-d'Avray. Vous savez, votre sœur, elle a toujours sa loupe, à l'angle du sourcil droit.

-- Eh la mère ! cria-t-il à sa femme, viens donc un peu. V'là un gars d'Paris qui nous apportions pourtant des nouvelles d'Ursule.

La mère s'amena tout doucement, suivie d'Isidore qui dardait de petits yeux en vrille sur le voyageur.

-- Comme ça, fit la mère, vous avez vu ma belle-sœur ?

Célestin, dévisagé par toute la famille, faisait bonne contenance. Dans cette comédie sinistre, il réservait sa poudre. Mais le moment était arrivé de faire feu de toutes pièces.

-- Coquin d'Isidore ! dit-il au neveu en lui tapant familièrement sur le ventre.

Le jardinier devint très rouge. Cette familiarité lui déplaisait visiblement.

-- Coquin d'Isidore, répéta le voyageur. C'est lui qui aura le gâteau.

-- Queu gâteau donc ? demanda le père.

-- Eh ! Les économies d'Ursule. Ah ! vous pouvez vous en vanter d'en avoir, une bonne tante. Elle me parle tous les jours de vous. Quatorze mille francs d'économies !

-- Quatorze mille francs ! s'écrièrent en duo les époux Dondaine. Et comment qu'al va ?

-- Oh ben, si ça n'est qu'l'âge, elle ira core ben longtemps.

-- Un an tout au plus, déclara Célestin. J'ai consulté le médecin de la maison qui est celui de ma famille.

-- C'est-y qu'vous avez vu le testament ? demanda Isidore.

-- Comme je vous vois.

Cette nouvelle lui valut une invitation à souper et à coucher.

Après le repas, Isidore le mena visiter les ruines du château qu'éclairait un superbe clair de lune. De temps à autre, le jeune jardinier répétait cette question : « C'est-y ben sûr qu't'as vu l'testament ? » Et Célestin répondait : « Comme je te vois, mon fieux. »

À son retour, il trouva son lit dressé dans la salle à manger. Le père Dondaine l'attendait pour trinquer une dernière fois.

-- Ouf ! fit le récidiviste quand il fut débarrassé de la famille d'Ursule.

Qu'était-il venu faire chez ces braves gens ?

Célestin inspecta tous les meubles. Dans le tiroir d'un antique bahut, il découvrit des papiers de famille, l'acte de naissance d'Isidore, diverses épreuves photographiques, les états de service militaire du père Dondaine, et quantité de lettres intimes.

-- Voilà mon affaire, dit-il en empochant les papiers d'état civil d'Isidore et une photographie du frère d'Ursule. Avec ces pièces-là, je tiens mes six mille balles.

Il se coucha et s'endormit du sommeil d'un homme qui fait des châteaux en Amérique.

Le soir même, de retour à Ville-d'Avray, il venait sonner à la grande porte de la villa Larouette ; mais il avait eu soin de dépouiller ses vêtements pour une blouse bleue et de s'acheter une casquette neuve. Sa défroque était soigneusement roulée en un paquet qui lui donnait l'air d'un voyageur décidé à rester quelque temps hors de chez lui.

La mère Dondaine avait ordre de ne pas ouvrir aux visiteurs. Néanmoins, elle regarda par la fenêtre du premier étage.

-- Il n'y a personne, dit-elle.

-- C'est moi que j'suis Isidore, ma bonne tante, répondit-il.

-- Isidore !...

Elle courut chercher ses lunettes, les assujettit sur son nez, et, contemplant le fils de son frère, lui recommanda le silence.

-- Fais le tour de la maison, lui dit-elle d'une voix câline, et attends-moi à la porte de derrière, tu m'entends, Isidore ?

Célestin ne se le fit pas répéter deux fois. Tout marchait à souhait. Il contourna la villa et s'arrêta à la petite porte à laquelle il avait entendu causer la veille MM. Tristot et Pivolot. Ursule vint ouvrir d'un air mystérieux. Célestin l'embrassa sur sa loupe.

-- J'vous apportons d'bonnes nouvelles de La Ferté. Le père et la mère m'envoyons à Paris pour que j'me placions à Vitry, dans quèque pépinière, j'irons d'main m'proposer en service.

Ursule lui trouvait un drôle d'air, à son neveu.

-- Comme tu es pâle, mon garçon, observa-t-elle. On ne dirait jamais que tu arrives de chez nous.

-- J'sortons d'avoir la fièvre thyphorique ; mais ça va bien maintenant, j'vous apportons la photographie d'papa. Tenez, la v'là.

En avant les preuves ! Célestin tira le portrait du père et l'acte de naissance d'Isidore qu'il déplia du même coup.

-- Dix-sept ans, ma bonne tante. J'marchons sur mes dix-sept ans.

-- Ça ne me rajeunit pas, fit-elle.

Elle jeta un coup d'œil sur le papier officiel et embrassa la photographie de son frère.

-- As-tu dîné, Isidore ?

-- Non, ma tante, mais si quèqu'fois ça vous dérangeait ?...

-- Tu vas dîner avec moi ; mais faut pas qu'on te voie. Tu sais pourquoi ?

-- J'savons rien.

-- Nous avons ici un grand criminel, l'assassin de monsieur Larouette.

-- J'croyais qu'les journaux avaient dit qu'il était transporté à l'hospice ?...

-- Il est ici... Oh, il n'en mène pas encore large. Tout de même, la police a l'œil sur lui, et j'ai ordre de ne laisser entrer personne.

-- J'm'en allons, ma bonne tante, j'm'en allons...

-- Mais non, viens avec moi. Tu vas monter dans ma chambre par l'escalier du jardin et tu m'attendras. C'est compris, Isidore ?

-- C'est compris.

-- Suis-moi.

Elle le conduisit à sa chambre.

-- Prends patience, Isidore. Dans une petite heure, je remonterai avec la soupe. Repose-toi en attendant.

Célestin était dans la place. Mais que d'obstacles il lui restait à surmonter avant d'arriver à Luversan !

Bientôt la vieille Ursule revint avec la soupe, le fricot, une bouteille de vin et deux couverts.

-- Mon service est fini, dit-elle tout bas. Le bandit a mangé son potage et dort. Il va mieux.

Le repas fut des plus touchants. Ursule ne tarissait pas en compliments sur son frère.

-- Il a eu bien du mal dans sa vie, dit-elle, et il ne m'a jamais rien demandé. Aussi c'est à toi que je léguerai tout mon bien avec l'usufruit à tes père et mère. Va, tu as une bonne tante, Isidore.

-- Oh oui ! faisait le jeune scélérat en feignant d'essuyer une larme.

La conversation se prolongea à voix basse jusqu'à neuf heures du soir. Célestin déclara qu'il était bien fatigué et qu'il irait coucher à l'hôtel.

-- Non pas ! déclara Ursule. Je vas te tirer un matelas par terre. Tu serais un mauvais jardinier si tu ne savais pas coucher à la dure.

-- Ça va ! répondit Isidore.

Il l'aida à préparer sa couchette et se jeta dessus tout habillé. Elle étendit sur lui une bonne couverture de laine, puis elle éteignit la bougie et se coucha à son tour, rompue des fatigues de la journée.

Un quart d'heure après, elle ronflait, et Célestin debout à la fenêtre, attendait la nuit pour profiter de la superbe occasion qui s'offrait à lui.

LX

Une profonde amitié régnait entre Diane et Marie-Louise.

-- Nous n'aurons jamais de secrets l'une pour l'autre aimaient-elles à se dire à l'âge où les pensées ne font encore qu'effleurer les choses sérieuses de la vie.

Quelle tristesse pour Marie-Louise quand elle apprit l'affreuse nouvelle : Diane refusait d'épouser l'homme à qui elle avait promis sa foi. Interrogée par son amie, Diane pleura à chaudes larmes, mais refusa d'expliquer les motifs de son apparente inconstance.

-- Ne me demandez rien, disait-elle. Dieu seul connaît mon secret.

Marie-Louise l'aimait trop pour insister. Le jour de son mariage, tout le monde remarqua qu'un nuage de tristesse flottait sur sa physionomie.

La jeune épouse de Jean Guerrier était heureuse, mais quelque chose manquait à sa félicité. Elle savait que Diane cachait, derrière un sourire de commande, le chagrin qui ne pardonne jamais.

Jean Guerrier reçut à ce sujet les confidences de sa jeune femme. Il n'était pas de ces égoïstes qui, rapportant tout à eux, s'offusquent d'un sentiment étranger à leur personnalité.

Marie-Louise n'en doutait pas : Diane aimait toujours Robert de Vaunoise et ce brave garçon n'avait en aucune façon démérité de sa fiancée.

Ce fut pour Marie-Louise, pour le vieux Margival, une affreuse déception quand M. de Terrenoire se décida enfin à leur faire part du prochain mariage de Diane avec l'associé, le sombre Mussidan, le riche capitaliste qui venait de sauver d'une catastrophe la maison de banque.

Marie-Louise s'écria :

-- Diane est folle ou on lui force la main.

-- Diane a toute sa raison, répondit froidement le banquier, et je n'admets pas que vous, Marie-Louise, qui me connaissez bien, vous m'accusiez de forcer la main à mon enfant.

Marie-Louise baissa la tête. Pourquoi Diane se sacrifiait-elle ? Pour la première fois, Marie-Louise douta de la parole du bienfaiteur de son père. Il mentait, M. de Terrenoire, quand il disait que la fiancée de Mussidan préférait cet homme à Robert.

En apprenant, dès le lendemain du jour maudit, la fin terrible de l'associé, elle se dit que le misérable s'était fait justice. Elle ne crut pas à l'accident, mais au suicide, et elle se réjouit d'un événement qui rendait toute sa liberté à son amie.

M. de Terrenoire s'en aperçut dès le premier jour. Vainement il essaya, après sa réconciliation avec Margival, de regagner le terrain perdu par un redoublement de tendresse. Marie-Louise trouvait cent prétextes pour ne jamais rester seule avec lui. Une fois cependant, comme il lui reprochait sa froideur et qu'il lui en demandait le motif : « Vous le savez bien », lui répondit-elle. Et rompant tout de suite l'entretien, elle parla de choses indifférentes, jusqu'à l'arrivée de Margival qui, lui, dans sa confiance aveugle ne se doutait de rien.

Quand Diane revint à Paris, Marie-Louise, transportée de joie, la supplia de venir la voir souvent. Mais la jeune veuve lui répondit :

-- Non, je n'attristerai pas de ma présence votre bonheur. Tu ne pourrais pas t'empêcher de me demander mon secret, et ce serait pour moi le plus cruel des supplices. Je viendrai te faire mes adieux avant de prononcer mes vœux et je passerai ma vie à prier pour toi.

-- Tu aimes Robert, et Robert doit t'aimer encore. Pourquoi désespérer ?

-- Tu le vois, répliqua Diane, tu me questionnes encore et tu sais bien que je ne puis te répondre.

Diane était repartie à Pau sans faire ses adieux à Marie-Louise. L'amie pleura de ce manque d'égards, puis elle se consola en se disant : « Allons ! ce n'est pas encore cette fois-ci qu'elle quittera définitivement le monde. »

Deux jours après, Marie-Louise recevait de Diane, par l'intermédiaire d'une amie commune, une lettre confidentielle qui la remplit de terreur :

« Ma chère Marie-Louise,

« Pas un mot à ton mari, à ton père, à personne ! Je ne vis plus !... Mais comment te dire cela ? Il le faut bien. Ma mère est en danger... Oui, j'en suis sûre. En danger auprès de mon père qui a tout appris. Tiens-toi au courant de ce qui se passe chez moi. Donne-moi des nouvelles de ma mère, et, s'il le faut, rappelle-moi par dépêche, j'accourrai.

« Ton amie,

« DIANE. »

Tout appris ? Ah ! Marie-Louise savait bien qu'un affreux mystère planait sur la famille de son amie. Pour que Diane se fût décidée à lui écrire des choses qui n'auraient pu sortir de sa bouche, il fallait que le danger pressât. Quel danger ? Elle ne chercha pas à approfondir le mystère.

Diane lui confiait une mission : sauver sa mère. Marie-Louise congédia la messagère, et sortit pour courir chez Mme de Terrenoire.

Comme elle descendait l'escalier, des pas bien connus retentirent à l'étage au-dessous. Marie-Louise s'arrêta. Jean Guerrier rentrait avec M. de Terrenoire. Tous deux causaient à voix basse.

-- Il faut que vous le décidiez, dit le banquier.

-- J'y réfléchirai, répondit Jean. C'est bien délicat...

-- Vous y arriverez par Marie-Louise.

-- C'est encore plus délicat...

Avec une décision, une promptitude dont les femmes sont seules capables, Marie-Louise rentra chez elle sans faire de bruit, et se cacha dans un cabinet de débarras.

Aussi, pourquoi son nom se trouvait-il mêlé à ce secret, d'où dépendait peut-être celui de la mère de Diane ? S'il ne s'était agi que d'elle-même, elle n'aurait pas employé un semblable moyen. Il le fallait !

Guerrier avait une double clé de l'appartement.

-- Tiens ! dit-il en entrant, Marie-Louise est sortie. Je l'avais pourtant prévenue que je reviendrais déjeuner.

Il alla à la cuisine interroger la domestique. Celle-ci ignorait que sa maîtresse fût sortie.

Les deux hommes s'installèrent au salon en attendant le retour de Marie-Louise qui, de sa place, put entendre toute leur conversation.

-- Oui, mon cher Guerrier, dit le banquier, j'ai offert ce matin à Margival la direction de ma maison de banque pendant le long voyage que je vais entreprendre. Il a refusé, prétextant qu'il ne se sentait pas de force à endosser cette responsabilité. Il ne me restait plus qu'à compter sur vous. Puisque vous refusez, à votre tour, que voulez-vous que je devienne ?

Après un silence pénible, Guerrier répondit :

-- Mon beau-père a bien fait de refuser.

-- Pourquoi ?

-- Je vais vous le dire, monsieur de Terrenoire. Mon beau-père, qui est la modestie même, s'est retranché derrière sa prétendue infériorité. Voulez-vous mon sentiment ? C'est son instinct d'honnête homme qui le pousse à décliner des bienfaits dont il n'a que trop usé.

-- Oh ! Jean, vous êtes dur pour moi. Ce n'est pas seulement de la dureté, c'est de l'ingratitude.

-- Je vous dois tout, c'est vrai, monsieur de Terrenoire. Mais je ne puis oublier la raison de vos bienfaits. Si Marie-Louise n'était pas votre fille, vous n'auriez jamais songé à lui choisir un mari et à la doter. Il a fallu cette abominable enquête judiciaire pour vous forcer à me confier ce secret. Au premier moment, j'étais si heureux de l'innocence de ma pauvre femme que je n'ai même pas songé à la fausseté de notre situation. Depuis, j'ai réfléchi. Ce serait une bassesse de ma part si je continuais à profiter de vos largesses, si je poussais mon beau-père à se déshonorer à son insu en acceptant la fortune des mains d'un homme qui l'a, disons le mot, indignement trompé.

-- Jean !...

Le voile se déchirait. Marie-Louise, atterrée, comprenait maintenant l'infâme motif pour lequel le bienfaiteur de son père avait tant tardé à se disculper devant Guerrier. Elle était la sœur de Diane, la sœur adultérine !

Mais l'autre mystère, celui de la maison Terrenoire, allait-elle l'apprendre aussi ? Marie-Louise, prête à défaillir, rassembla ses forces. Elle espérait tout savoir.

-- Et pourquoi voulez-vous quitter la France ? demanda Jean.

-- Il le faut.

-- J'ai lieu de m'étonner de cette résolution au moment où le procès de Luversan va s'ouvrir. Vous serez certainement appelé en témoignage.

-- Tranquillisez-vous à cet égard. Les juges auront contre l'assassin toutes les preuves nécessaires. Mon témoignage leur serait donc inutile.

-- Cependant... on parle d'un complice... Le connaîtriez-vous donc, ce complice ?

M. de Terrenoire eut une hésitation singulière.

-- Comment voulez-vous, dit-il enfin, que j'en sache si long.

-- Vous en savez toujours plus long que moi puisque vous me parlez de preuves parvenues à votre connaissance et dont le juge d'instruction n'a pas daigné me parler.

-- J'ai vu Tristot et Pivolot. Ils m'ont affirmé que la culpabilité de Luversan ne faisait plus un doute. Mais, ajouta le banquier sur un ton mal assuré, ils ne m'ont donné aucun détail.

-- Et qui vous dit que ces preuves, recueillies par les deux agents, n'exigent pas la confirmation de votre témoignage.

-- Non, vous dis-je.

-- Allons, vous en savez plus long que vous ne voulez bien le dire. Partez, puisqu'il le faut*, *mais ne comptez ni sur mon beau-père, ni sur moi, pour diriger votre maison.

-- Pas même pendant un mois ?

-- Un mois ?... Eh bien, si... je ne puis vous abandonner aussi précipitamment. D'ailleurs, il me faut bien tout un mois pour déterminer mon beau-père à quitter la banque sans éveiller ses soupçons.

-- Et que ferez-vous, mon ami ?

-- Tranquillisez-vous... Nous ne sommes pas embarrassés. Monsieur Laroque nous emmènera en Amérique, après le procès.

-- En Amérique ! Mais c'est affreux. Alors, vous voulez me séparer de Marie-Louise ?...

-- Tant que mon beau-père vivra. Après, nous verrons.

-- Jean, vous êtes impitoyable !...

-- Non, je suis logique. Je ne saurais me prêter plus longtemps au maintien d'une situation indigne de monsieur Margival, indigne de vous-même.

Marie-Louise entendit un sanglot étouffé. M. de Terrenoire s'abandonnait à l'excès de sa douleur.

-- Si vous saviez ! Jean, s'écria-t-il. Si vous saviez !

Un « ah ! » déchirant s'échappa de sa poitrine.

-- Adieu ! Jean, fit-il, adieu ! Vous ne me reverrez peut-être jamais !

-- N'oubliez pas, dit Guerrier, que vous avez une autre fille. Diane a bien mérité d'être heureuse. Ce serait un crime que de la laisser s'étioler dans un cloître par désespoir d'amour.

Le banquier ne répondit pas.

-- Adieu ! fit-il encore.

Et il sortit précipitamment.

Aussitôt, Marie-Louise entendit Jean s'écrier :

-- Ah ! je savais bien que cette femme était la complice de Luversan ! La malheureuse ! Il la tuera !

C'en était trop. Marie-Louise s'affaissa inanimée. Jean n'entendit pas le bruit de sa chute. Il sortit à son tour, décidé qu'il était à voir tout de suite Roger Laroque pour l'avertir.

Quand Marie-Louise revint à elle, les allées et venues de la domestique lui firent comprendre que la maison était vide. Elle quitta sa cachette, gagna l'escalier sans être vue et se rendit en toute hâte à l'hôtel Terrenoire.

Il était trois heures de l'après-midi. Avant d'entrer, Marie-Louise jeta un coup d'œil sur les fenêtres de cette demeure princière. Au premier étage, entre les épais rideaux tirés de côté, un visage pâle lui apparut. C'était Andréa. Les yeux étincelants de Mme de Terrenoire cherchaient quelqu'un dans la rue. Elle aperçut Marie-Louise et essaya de lui sourire, mais ses lèvres serrées se contractèrent nerveusement.

La visiteuse fut reçue avec une aménité à laquelle Mme de Terrenoire ne l'avait pas habituée.

-- Enfin, dit Andréa, voici donc une amie.

-- Oui, une amie qui ne vous demande aucune explication qui ne veut rien savoir. Sauvez-vous ! Il y va de votre vie. Diane m'a écrit. Elle soupçonnait pour vous des dangers dont j'ai eu la certitude tout à l'heure.

-- Vous avez vu mon mari ?

-- Je ne sais rien, vous dis-je. Un hasard m'a permis d'entendre une conversation que monsieur de Terrenoire a eue avec Jean...

-- Et vous prétendez ne rien savoir !...

-- Rien de précis. Le peu que j'ai entendu a suffi pour légitimer les sombres pressentiments de votre fille. Il ne faut pas que vous restiez une minute de plus ici. Votre vie est en danger.

Pour toute réponse, Andréa éclata de rire.

Ce rire saccadé, sec, aigu, sinistre, fit peur à Marie-Louise.

-- Attendez ! s'écria Mme de Terrenoire.

Elle entrouvrit de nouveau les rideaux et inspecta la rue.

-- Il ne viendra pas ! murmura-t-elle. Je suis perdue !

Qu'attendait-elle ? Celui qu'elle guettait ainsi n'était autre que le jeune et ingénieux Célestin Damour.

-- Partons ! dit Marie-Louise. Nous trouverons bien un refuge où vous pourrez échapper à tous les dangers qui vous menacent et revoir votre fille. Je vous jure que personne au monde, pas même mon mari, ne connaîtra, quoi qu'il arrive, votre retraite.

-- Écrivez à Diane, répondit froidement Andréa, que ses craintes sont mal fondées, je ne cours aucun danger. Vous êtes folles toutes les deux, avec vos chimères !

-- N'essayez pas de m'abuser, j'en ai assez entendu pour savoir à quoi m'en tenir. Faut-il donc préciser ! Vous êtes compromise dans le crime pour lequel mon pauvre Jean a été indignement torturé !

Andréa recula, terrifiée.

-- C'est une infamie ! s'écria-t-elle. Je ne suis pour rien dans ce crime, et la preuve, c'est que je ne veux pas me sauver. Je n'ai rien à craindre de la justice !

-- Pas encore peut-être. Mais vous avez tout à craindre de votre mari.

-- Lui !

Elle courut à la fenêtre, chercha vainement Célestin sur le pavé de la rue, et se retournant vers la visiteuse :

-- Monsieur de Terrenoire ne peut rien contre moi, dit-elle d'un air triomphant. Quant aux soupçons infâmes dont vous venez de me parler, l'avenir vous en prouvera l'inanité. Je n'ai pas à me sauver. Je ne me sauverai pas. Il n'y a que les coupables qui se sauvent !

Marie-Louise fit un dernier effort.

-- Admettons que votre mari se trompe. Vous n'en avez pas moins tout à redouter de lui.

-- Il n'oserait pas ! fit ironiquement Andréa.

Marie-Louise se retira le cœur serré. Elle entra dans un bureau de poste et écrivit à Diane la lettre suivante :

« Chère amie,

« Je viens de voir ta mère. Elle se porte bien. Tes pressentiments ne sont fondés sur rien.

« Profite du beau climat des Pyrénées et surtout ne désespère point de l'avenir. Tout s'arrangera.

« Je t'écrirai ces jours-ci.

« Ton amie,

« MARIE-LOUISE. »

En signant cette lettre rassurante l'amie de Diane n'en était pas moins envahie par de mortelles inquiétudes. Elle connaissait l'énergie de M. de Terrenoire. Cet homme était capable de tuer Andréa et de se tuer ensuite. Elle le plaignait, ce malheureux, et elle plaignait encore plus Margival si abominablement trompé, déshonoré.

Comme elle l'avait chéri cet homme, dont Margival ne lui parlait qu'avec respect. Il fallut tous ces sinistres événements pour la détacher de lui. Et maintenant, sachant qu'il était en danger, qu'il avait tout à craindre de son désespoir, elle comprenait qu'il lui tenait au cœur par un lien secret. Elle courut à la maison de banque.

M. de Terrenoire retiré dans son bureau avec Margival, le mettait au courant de toutes les affaires en instance.

À l'entrée de Marie-Louise, les deux hommes s'avancèrent. Margival l'embrassa tendrement.

-- Quelle bonne surprise ! dit-il, Jean sort d'ici. Il est inquiet de toi. Pourquoi n'es-tu pas rentrée déjeuner ?

Elle avait son excuse.

-- Parce que, dit-elle, je me suis mise en retard en faisant des emplettes dont Diane m'avait chargée et qui pressaient.

M. de Terrenoire lui avait tendu la main, et cette fois, elle ne s'était pas détournée.

Elle s'assit pour les laisser travailler et fit semblant de lire un journal.

Quelques instants après, Margival quittait le bureau pour aller donner des ordres aux employés.

-- Monsieur, dit-elle à Terrenoire, j'ai à vous parler.

Sa voix tremblait et des larmes perlaient à ses yeux.

-- De quoi s'agit-il, ma chère enfant ?

-- De vous et de madame de Terrenoire.

Il faillit tomber à la renverse.

-- Quoi qu'il arrive, dit-elle précipitamment, jurez-moi que madame de Terrenoire est en sûreté chez vous, et que vous n'attenterez pas à vos jours.

-- Tu m'en demandes trop, Marie.

Il la tutoyait, comme autrefois.

-- Jurez-le-moi.

-- Jure-moi alors que tu ne feras rien contre moi, que tu empêcheras ton mari de m'éloigner de la maison ?

Margival venait de rentrer. Du regard le banquier répéta sa question à Marie.

Elle baissa la tête en signe d'assentiment.

Un bonheur ineffable se peignit sur les traits de M. de Terrenoire.

-- Je m'en vais, papa, dit-elle à Margival. Tu dînes avec nous ce soir ?

-- Oui, chère enfant. Et vous, demanda-t-il au banquier, ne viendrez-vous pas nous tenir compagnie ?

-- Je pars ce soir, répondit-il ; mais, selon mes prévisions d'aujourd'hui, j'espère revenir plus tôt que je ne pensais.

M. de Terrenoire remarqua la confusion qui se peignit sur les traits de Marie-Louise. La jeune femme les laissa à leurs travaux.

« Saurait-elle quelque chose ? » se demanda le banquier avec angoisse.

Quand il eut donné à Margival et à Guerrier les explications nécessaires pour la gestion de la maison durant son absence, il rentra à son hôtel et pénétra dans le boudoir de sa femme. Andréa, nonchalamment étendue sur une chaise longue, n'avait pas eu recours à la morphine pour sortir de la réalité. Elle attendait de pied ferme les événements.

-- Que me voulez-vous encore ? lui demanda-t-elle.

-- Nous partons ce soir !

-- Où ?

-- En Espagne.

-- Un beau pays, dit-elle. J'ai toujours eu dessein de le visiter, mais, cette année, je tiens à rester à Paris.

M. de Terrenoire, se demandait si cette créature était folle de le braver ainsi. Ah ! Marie-Louise avait eu une bonne inspiration de lui faire jurer qu'il contiendrait sa vengeance et qu'il n'attenterait pas à ses jours. Des lueurs rouges passaient devant ses yeux. Sans Marie-Louise, il étranglait cette femme qui osait persifler ; qui, au lieu de baisser la tête, prenait une attitude hautaine et dardait sur lui des regards de défi.

-- Vous partirez ce soir avec moi, répéta-t-il.

-- Je ne partirai pas !

-- Vous partirez ! Vous me dispenserez d'employer la force.

-- Osez-le donc.

Il leva ses deux bras au-dessus de sa tête et, les mains crispées :

-- Ah ! ne me défiez pas !...

-- Vous auriez tort de me tuer, dit-elle froidement. Ce serait dommage pour votre Marie-Louise et... pour monsieur Margival.

De stupeur, il se laissa tomber dans un fauteuil.

Andréa savait tout ! Comment ? Par qui ? Elle tenait son secret ! Elle avait cette arme contre lui !

Andréa le fixait, sondant ses pensées les plus intimes. Elle triomphait.

-- Que savez-vous ? demanda-t-il enfin.

-- Tout.

-- Expliquez-vous !

-- J'ai eu besoin de dix mille francs... Je ne les avais pas, je vous les ai pris.

Ce fut un trait de lumière pour le banquier. Il avait commis l'imprudence de laisser traîner un portefeuille contenant les lettres de Blanche Warner.

-- Mes lettres ! s'écria-t-il. Je veux mes lettres !

-- Vos lettres ? vous voulez dire celles de Blanche Warner ? Je ne les ai plus. Elles sont en bonnes mains.

Il se leva terrifié. En bonnes mains ? Les avait-elle adressées à Margival ? Il blêmit de fureur, mais que pouvait-il contre l'abominable créature qui lui jetait à la face ses vérités ? L'expiation commençait pour lui. Mieux valait continuer à parlementer.

-- Pourquoi refusez-vous de partir ce soir ?

-- Parce que ma présence est nécessaire à Paris.

-- Nécessaire à quoi ?

-- À mon salut.

-- Mais on peut venir vous arrêter d'un instant à l'autre. Je suis même étonné que vous soyez encore en liberté.

-- Vous savez bien que vos agents m'épargnent. On espère que Luversan ne parlera pas. D'abord, sachez-le bien, je ne suis point complice de l'assassinat. J'ignorais les projets du misérable.

-- Mensonges ! Vous m'avez fait voler pour vous sauver avec votre amant et mener avec lui une vie luxueuse à l'étranger. Ceux que vous appelez : « mes agents » ne vous ont pas laissé le temps de mettre les valeurs à l'abri des recherches. Le lendemain de leur perquisition, votre amant était arrêté par sa première victime, Roger Laroque. Vous êtes complice du crime et la justice vous demandera compte de l'assassinat de Brignolet.

Elle se redressa à son tour, et d'une voix éclatante :

-- Vous me parlez comme un juge d'instruction. Pourtant, j'ai dit la vérité.

-- Admettons-le. Vous n'en êtes pas moins perdue. Tout vous conseille de partir ce soir. Il vous faudra prendre des précautions. Vous serez suivie.

-- Mais non, vous dis-je ! Puisque vos agents ne m'ont pas encore dénoncée. J'ai le temps. Luversan peut mourir en emportant son secret. S'il ne meurt pas, j'ai encore espoir qu'il taira mon nom à ses juges.

-- Vous comptez sans les perquisitions qu'on a dû faire à son domicile. On y aura sans doute trouvé des lettres de vous.

Elle se mit à trembler à cette idée.

Elle n'avait pas songé à ses lettres.

-- Vous voyez bien, conclut-il, qu'il faut partir tout de suite.

Elle passa la main sur son front brûlant.

-- Le domicile de Luversan ? fit-elle. Personne ne le connaît.

-- Si, vous !

-- Non.

-- Ah ! vous mentez encore.

-- Si je le connaissais, j'y serais déjà partie chercher mes lettres. Vous voyez bien qu'il faut que je reste à Paris. Laissez-moi agir. Dans trois jours, je serai fixée. Vous m'emmènerez où vous voudrez. Pourquoi avez-vous choisi l'Espagne ?

-- Parce qu'il y a en Espagne des couvents dont les portes ne se rouvrent jamais pour celles qui y sont entrées.

-- Jamais ! répéta-t-elle avec effroi. Et ma fille ? Comment expliquerez-vous mon absence, si vous la mariez avec celui qu'elle aime ?

-- Par une expatriation ou par une disparition. Dans le premier cas, c'est que vous n'aurez rien à craindre de la justice. Dans le second cas, inutile de discuter. La famille de Vaunoise ne consentira jamais au mariage de Robert avec la fille de la complice de Luversan.

-- C'est bien, dit-elle. Partez le premier. Attendez-moi à Bayonne. J'y serai dans quatre jours à l'hôtel de la Dorade, sous le nom de madame Maignan. Vous ferez de moi ce que vous voudrez. Le couvent ne m'effraie point.

Il réfléchit un instant.

-- Me rendez-vous les lettres ?

-- Oui, lorsque Diane sera mariée et que vous m'aurez permis de l'embrasser une dernière fois.

-- Vous aimez donc votre fille ?

-- Vous aimez bien la vôtre !

-- Diane n'est donc pas ma fille ?

-- Si je vous dis qu'elle est votre fille, vous ne me croirez pas. À votre fantaisie !

Il reçut le coup sans sourciller.

-- Et quelles mesures prenez-vous pour... votre salut ?

-- Ceci me regarde.

-- Ne craignez-vous point de vous compromettre davantage ? Vous avez la promesse de Tristot et Pivolot. Vous feriez mieux de vous en tenir là. Il importe d'ailleurs que Jean Guerrier soit entièrement disculpé, que Roger Laroque obtienne sa réhabilitation.

Elle haussa les épaules.

-- Je comprends que l'honneur de l'époux de Marie-Louise vous tienne tant à cœur ; quand à ce monsieur Laroque, vous ne le connaissez pas, ni moi non plus.

Il soupçonna la terrible vérité.

-- Essaieriez-vous de faire évader Luversan ?

-- Vous êtes fou ! Puisqu'il se meurt...

-- Faciliter son évasion serait un crime de plus, le plus abominable de tous...

-- À cause de Jean Guerrier ?

-- Certes !

-- Tranquillisez-vous. Je n'ai point ce pouvoir. Allez rejoindre Diane à Pau. Dans quatre jours, je serai à Bayonne, n'essayez pas de savoir ce que je tente pour... mon salut... pour notre salut ; car de mon déshonneur dépend le vôtre.

Il se sentait désarmé contre elle. Il la laissa à ses desseins ténébreux et partit le soir même à Pau.

LXI

La mission de Célestin Damour avait-elle réussi ? Reprenons les faits où nous les avons laissés. Ursule ronflait. Penché à la fenêtre, Célestin Damour était fort perplexe. Comment ferait-il parvenir au criminel qui reposait au-dessous de lui le billet de la banquière ? Agirait-il d'après un plan tracé d'avance ? S'abandonnerait-il au hasard des circonstances ?

« Baste ! On verra, se dit Célestin. C'est égal, je suis un riche idiot : j'aurais dû acheter une corde et tout ce qu'il faut pour écrire. »

Il cherche à tâtons sur tous les meubles dans l'espoir peu vraisemblable de rencontrer sous ses mains un crayon. Force lui est bien d'ouvrir les tiroirs.

Patatra ! Il heurte du coude un verre placé imprudemment au bord de la table et le fait tomber. Au bruit de la casse, Ursule se réveille.

-- C'est toi, Isidore ?... Qu'est-ce que tu cherches ? demanda-t-elle sans concevoir, dans sa bonne âme crédule, le moindre soupçon.

-- Un crayon et du papier, répondit-il effrontément.

-- Pour quoi faire ?

-- Pour écrire le nom et l'adresse du patron chez qui je dois aller ce matin à Vitry.

Ursule, qui ne connaît que son travail, est tout attendrie des préoccupations d'Isidore.

-- C'est bien, mon garçon, dit-elle. Mais ne parle pas si fort, on pourrait t'entendre au-dessous, et dame ! Ça ne marcherait pas comme sur des roulettes. Tu trouveras du papier à lettres et un crayon dans le tiroir du bas de la commode à droite. Bonsoir, Isidore. Dors bien.

-- Bonsoir, ma tante. J'tenons l'crayon. En deux temps, c'est fait, et j'vous laissons la paix.

Cinq minutes après, le sommeil des justes a refermé les yeux d'Ursule.

À défaut de mieux, Célestin tord ses draps de lit, les noue au bout l'un de l'autre, en attache solidement l'une des extrémités à la barre d'appui de la fenêtre, et laissant retomber au-dehors cette échelle de toile, constate que, grâce au peu d'élévation de la villa Larouette, il ne risquera pas de se casser le cou dans le jardin au sortir de chez Luversan -- s'il parvient à en sortir et à remonter chez Ursule.

Préalablement, il a retiré ses « croquenots » achetés au bazar d'Amsterdam, et les a accrochés, ainsi que le paquet renfermant ses effets de ville, au bout de l'échelle pour les reprendre au besoin. Afin de ne pas s'embrouiller dans les « chevaux de file », il a épinglé à sa blouse la lettre de la banquière et serré crayon et papier blanc dans sa poche droite. Quant à son boursicot, qu'il avait eu d'abord l'intention de cacher au pied d'un arbre, il se l'était passé autour du corps, dans une ceinture hygiénique.

Célestin Damour, part par la fenêtre d'Ursule, la bonne tante aux ronflements non moins sonores que rassurants. Il descend doucement... doucement... à la force des poignets. À hauteur de la fenêtre du criminel, il s'arrête. Il a bien pris ses précautions, ayant eu soin d'opérer sa descente du côté où les rideaux tirés masquent le jour au blessé. Il pose un pied sur le rebord de la corniche, reprend haleine, écoute. Il ne craint rien du dehors, mais dans un instant il va falloir entrer. Voilà le « chiendent ».

Luversan dort-il ? Faudra bien le réveiller, le monsieur à la banquière. Et les agents, où sont-ils ? Dans une pièce à côté, a dit la mère Dondaine. Mais on ne peut s'attarder en vaines réflexions entre ciel et terre. Célestin s'accroupit doucement sur le rebord de la fenêtre, empoigne la barre d'appui et exécute un « rétablissement » des poignets.

Il n'est pas encore dans la place, mais appuyé sur les mains, il peut faire l'inspection des locaux. Ô sublime concours de l'imprévu ! La chambre est délicatement éclairée par une veilleuse et Célestin, sondant tous les coins, a maintenant la certitude que le blessé est seul, tout à fait seul, et qu'il tourne le dos à la fenêtre.

Dans la chambre voisine, par la porte restée ouverte, il aperçoit une jambe démesurément allongée devant un pied de fauteuil. Célestin en conclut que le policier préposé à la surveillance du blessé pendant la nuit a cédé au sommeil.

Damour se laisse glisser tout doucement dans la place, pose les mains sur le parquet, rampe jusque sous le lit du blessé et s'y blottit.

Il était temps. La jambe de l'agent endormi vient de se replier comme mue par un ressort. Un éternuement suit. C'est M. Pivolot qui se réveille. M. Pivolot a cédé un instant à la nature : il a dormi. Donc, M. Pivolot s'est éveillé en éternuant.

-- Maudite fenêtre, murmure-t-il.

Il bâille, se détire, regarde Tristot qui dort à poings fermés, envie le sort de ceux que rien n'enrhume, se lève et vient faire son inspection. Ah ! s'il avait eu l'idée de regarder sous le lit ! Mais il faudrait être un brin sorcier pour avoir cette idée.

-- À boire, demande le blessé.

Le son de cette voix éteinte fait tressaillir Célestin. « Diable ! se dit-il. Voilà mon bonhomme qui n'aura jamais la force de lire le billet de la banquière et surtout de m'écrire la réponse. »

Pivolot, suivant l'ordonnance du médecin, a versé du liquide dans une cuillère et l'a fait absorber à son prisonnier. C'est un excellent infirmier que Pivolot.

-- Avez-vous besoin d'autre chose, mon ami ? demande-t-il à Luversan.

-- J'ai soif, répète ce dernier.

-- Tout à l'heure, vingt minutes après votre potion. Mais, dites-moi, mon ami, ne trouvez-vous pas que l'air est plus frais cette nuit que d'habitude ! Si vous alliez vous enrhumer ?

Qui ne dit mot consent. Pivolot ferme la fenêtre et va se rallonger dans la pièce voisine sur son fauteuil.

Luversan n'a pas protesté. Encore moins Célestin Damour, qui se demande avec terreur comment il sortira de sa cachette. Étendu sous le lit il regarde anxieusement la jambe du policier, la suit dans ses moindres contractions et la voyant enfin inerte, conclut qu'il est temps d'en finir. Il passe dans la ruelle sans faire le moindre bruit, se dresse le long du mur, et légèrement appuie l'index sur l'épaule du blessé auquel il dit à l'oreille :

-- N'ayez pas peur, c'est un ami.

Luversan retourne la tête. Le prisonnier est un de ces hommes que rien n'étonne et qui sont toujours en possession de leur sang-froid. Ses yeux perçants ont découvert l'étrange personnage qui se présente ainsi, sans aucune recommandation.

Il se retourne lentement, fait face à son ami.

Toujours penché à l'oreille du blessé, Célestin le rassure en lui disant :

-- Je viens de la part de Mme de Terrenoire.

Et il lui explique l'objet de sa visite. Il lui montre que la lettre est bien cachetée, mouille de sa salive les bords de l'enveloppe, en retire ainsi le pli sans faire craquer le papier, tend le billet au prisonnier qui essaye vainement de le lire.

-- Attendez, lui dit Célestin. Je vais vous donner de la lumière.

Avec son ongle, il frotte discrètement le phosphore d'une allumette, l'enflamme, soulève le drap du blessé et sous cet abri improvisé, lui facilite la lecture du billet, dont il prend lui-même connaissance, histoire d'être édifié sur le but exact d'une entreprise aussi dangereuse. Ce n'est pas long à lire. La banquière s'exprimait ainsi :

« Je vous envoie un garçon intelligent, sur qui vous pouvez compter. Agissez vite : Tristot et Pivolot ont entre leurs mains les billets de banque payés à Luvigny et tout le reste de la somme qu'ils ont trouvée chez moi. Ils ne produiront ces preuves que si vous n'avouez pas. »

-- Merci, murmure le blessé.

L'allumette s'était éteinte.

-- Ce n'est pas tout, lui dit aussi bas que possible Célestin, il me faut une réponse.

Célestin lui passe quand même du papier, le crayon d'Ursule et une enveloppe.

-- Du courage ! dit-il ! Il me faut au moins un reçu. Sans quoi madame ne croira pas que je vous ai vu. Quand on a été à l'école, on écrit très bien sans y voir clair.

Luversan obéit. Il trace quelques lignes, signe et prie son ami de mettre lui-même le pli sous enveloppe.

-- J'ai une seconde lettre à écrire. Vous la porterez à son adresse et me ferez parvenir ce qu'on vous aura donné pour moi.

Célestin se gratte l'oreille.

-- Alors, faudra revenir ?

-- Mais oui, demain, à la même heure.

-- Par le même chemin ?

-- Comme vous voudrez.

-- Et cela me rapportera ?

-- Cinq mille francs, sans compter ce que vous gagnerez par la suite à mon service.

Au service d'un assassin ! Il n'y tient pas du tout, Célestin Damour. Il tend à Luversan une nouvelle feuille de papier et le précieux crayon d'Ursule. Cette fois, le blessé y met le temps. Il ne lui faut pas moins de cinq minutes pour écrire sa seconde lettre et tracer l'adresse sur l'enveloppe. Célestin cachette la missive, met le tout dans sa poche.

-- Et maintenant, dit-il, faites moi ouvrir la fenêtre.

-- J'y pensais.

Le messager se reglisse sous le lit. Luversan reprend sa première position et tousse péniblement. La jambe de Pivolot se replie soudain. L'agent éternue sans réveiller M. Tristot. Il se lève, regarde la pendule et constate avec dépit qu'il est en retard de cinq minutes pour donner à boire au blessé. Lentement, méthodiquement, il va remplir une tasse de tisane chauffée à la flamme d'une lampe à essence et la présente au malade qui boit avec avidité.

-- Merci, fait Luversan.

Et il ajoute, non sans malice :

-- J'étouffe.

-- Ah ! vous étouffez ?...

-- De l'air !

-- Alors, vous désirez que j'ouvre la fenêtre ?...

-- Toute grande.

-- Toute grande, mais... il fait un froid de loup.

-- J'étouffe.

-- Je vais ouvrir la fenêtre, un seul battant suffit, comme tout à l'heure, croyez-moi.

Célestin respire. Si l'agent l'ouvrait toute grande, la fenêtre, il découvrirait fatalement l'échelle de toile !

Pivolot n'a rouvert qu'un battant. Il n'a pas vu l'échelle. Du reste, la nuit continue à se faire complice du mauvais coup qui se prépare. Elle en a fait bien d'autres, la nuit !

-- Merci, dit Luversan, en prenant une forte bouffée d'air.

-- Bonsoir, mon ami, maintenant vous n'avez plus besoin de rien. À cinq heures sonnant, je viendrai vous donner votre potion. Sapristi, qu'il fait froid !

Pivolot empoigne une couverture de voyage accrochée à une patère, se l'enroule autour du corps, et passant dans l'autre pièce, s'étend tout de son long sur son fauteuil.

Cinq minutes après, Célestin déguerpissait par la fenêtre avec la légèreté d'un fantôme, remontait à la force des bras chez Ursule, béatement endormie, reprenait son échelle et, la décrochant, s'en faisait un excellent drap. Il ne tarda pas à s'endormir du sommeil des coquins qui espèrent réussir dans leur œuvre ténébreuse.

Il ronflait encore lorsque sa « tante » le secoua aussi vigoureusement que son grand âge le lui permettait.

-- Isidore ! Isidore ! il est temps de te lever si tu veux arriver à l'heure chez ton nouveau patron.

Célestin se frotta les yeux, aperçut la tasse de chocolat fumant que lui présentait Ursule sur une soucoupe garnie de deux énormes tartines bien beurrées, remercia et déjeuna de l'appétit d'un homme qui s'est livré aux agréments de la gymnastique en plein air.

La tante attendit qu'il eût tout absorbé pour lui poser une question.

-- Ah çà, Isidore, dit-elle enfin, pourquoi n'es-tu jamais venu me voir ?

Question embarrassante. Célestin s'en tira par une repartie qui ne fut pas très goûtée d'Ursule.

-- Dame ! ma tante, j'pouvions pas nous douter qu'vous nous laisseriez en héritage votre galette.

-- Quelle galette ?

-- Vos économies, quoi !

Le gamin de Paris s'était trahi.

Elle fit une moue significative.

-- Je savais que ton père est intéressé, dit-elle, mais je ne le croyais pas à ce point, ni toi non plus. J'espère que tu viendras plus souvent et mon frère aussi.

-- Oui, ma tante. Que même j'pourrions ben revenir ce soir, si je n'me plaisons pas à Vitry.

-- Ce soir ? Non, pas ce soir.

-- Oh ! pour si peu. C'est que, voyez-vous, ma tante, si je m'accordons pas à Vitry, je l'verrons ben avant l'bout d'la première journée de travail. Alors, je r'filons cheux nous, mais auparavant, j'voulons vous embrasser et vous donner des nouvelles.

-- Ça va. Ce soir, j'irai voir à la petite porte si tu y es.

-- Merci, bonne tante.

Ursule s'assura si ces messieurs n'avaient pas besoin d'elle et Célestin fit un bout de toilette. Bientôt, elle fut de retour.

-- File, mon gars, tu n'as que le temps. On attend les juges d'un moment à l'autre pour un interrogatoire. Monsieur Laroque y sera, ainsi que son ancien caissier, monsieur Guerrier...

Oh ! le bain chauffait à la villa Larouette. Célestin embrassa derechef la tante sur sa loupe et fila par l'allée couverte, son petit paquet sous le bras.

Il était à peine sorti et longeait paisiblement l'allée qu'il se croisait avec un vieillard au visage tout sillonné d'affreuses cicatrices. Le vieillard regarda sévèrement le récidiviste qui perdit de son assurance.

Avant de tourner l'allée, Célestin jeta un coup d'œil en arrière. Cela avait été plus fort que lui. Le vieillard s'était arrêté devant la porte de la villa Larouette, il observait le passant suspect.

Célestin fila tout de bon. Il n'osait courir, mais pressait le pas, avait hâte d'échapper à ce regard inquisiteur. Arrivé à Sèvres, il se dit après mûre réflexion :

« Ce vieux-là doit être le père Laroque. »

Et il rougit de servir les intérêts d'une bande de misérables qui, pour se sauver, laisseraient encore dans le pétrin deux innocents. Sale besogne !

À cette heure matinale, peu de voyageurs se trouvaient dans le train de Paris. Célestin s'installa dans un wagon vide et commença l'inspection des lettres fermées sur lesquelles il comptait pour se constituer une malhonnête aisance.

L'une des enveloppes portait « Mme de Terrenoire » ; l'autre : « M. d'Andrimaud, rue de Rivoli, 104 ». Bien que tracée d'une main tremblante, dans la nuit, l'écriture de Luversan se lisait facilement.

À Paris, Célestin courut au plus pressé. Il se rendit de suite chez d'Andrimaud. Un petit groom en superbe livrée répondit d'un ton hautain à l'arrivant :

-- Repassez à une heure précise, avant l'ouverture de la Bourse.

Célestin calcula qu'il aurait le temps de se trouver à trois heures, rue de Chanaleilles. Il n'insista pas et s'en fut déjeuner.

À une heure précise, il était reçu par d'Andrimaud qui adorait les blouses bleues sous lesquelles on trouve parfois de gros sacs d'écus dont maint prétendu bourgeois se contenterait pour ses vieux jours. Mais en constatant la jeunesse du paysan, il fit une grimace de déception.

-- Que voulez-vous ? lui demanda-t-il sèchement.

-- Je ne veux rien, répondit le messager. C'est au contraire vous qui attendez quelque chose de votre serviteur.

Ce langage énigmatique déplut fort au directeur du Sauveteur des Capitalistes.

-- Expliquez-vous ! fit-il d'un ton péremptoire. Je n'attends rien de vous, déclara-t-il. Je ne vous connais même pas.

-- Vous apprendrez à me connaître. Voici une lettre qu'on m'a chargé de vous porter et je vous déclare qu'il était plus difficile de prendre livraison du billet qu'un abonnement à votre Sauveteur.

Célestin lui remit la lettre. Le financier examina l'enveloppe avec défiance, la retourna, la flaira, et finalement la décacheta. D'Andrimaud lut ce qui suit :

« Allez rue Poliveau numéro 13, et présentez-vous de la part de M. Morand qui a loué pour deux mois la chambre numéro 26 de l'hôtel garni. Vous trouverez une petite valise tout en haut d'un placard d'autant moins exposé aux visites des indiscrets qu'il n'est pas fermé à clé. Remettez cette valise au porteur de ce mot. En échange, ce jeune homme vous donnera une enveloppe fermée dont il ne connaît pas le contenu. Vous y trouverez une somme de dix mille francs. Vous en remettrez secrètement cinq mille sous pli à mon profit et garderez les cinq mille autres pour vous. Nous nous reverrons bientôt. Le porteur de ce mot me rapportera ce pli avec la valise. »

Un étonnement prodigieux se peignit sur la physionomie de d'Andrimaud.

-- Vous venez de Ville-d'Avray ? demanda-t-il au messager.

-- Parfaitement.

-- Vous avez vu... monsieur Luversan ?

-- J'ai vu Luversan.

-- Sans témoins ?

-- Sans témoins.

-- Ce n'est pas possible.

-- Je l'avoue, mais l'impossible, ça me connaît.

D'Andrimaud relut le billet de son ancien associé. Il n'y avait pas à discuter : c'était bien l'écriture de Luversan.

-- Vous connaissez depuis longtemps monsieur Luversan ? demanda-t-il au messager.

-- Depuis cette nuit.

-- Et comment êtes-vous parvenu jusqu'à lui sans témoins ?

-- Par la fenêtre.

-- Ah bah !

-- Ah bah ! si vous voulez ; mais je n'ai pas de temps à perdre. J'ai d'autres commissions à faire pour monsieur Luversan, si vous n'avez rien à me dire de plus, permettez-moi de me carapater.

D'Andrimaud lui montra cérémonieusement un des fauteuils de cuir qui garnissaient son bureau.

-- Asseyez-vous, je vais réfléchir.

-- Je vous accorde cinq minutes, pas davantage.

Le directeur du Sauveteur des Capitalistes lui tourna le dos et alla tambouriner à la fenêtre. C'était sans doute sa façon de réfléchir.

Les cinq minutes étaient écoulées.

-- Eh bien ? fit Célestin.

Le financier se retourna comme un automate discipliné.

-- Revenez à quatre heures, dit-il.

-- Parfait... C'est tout ce que vous payez ?

D'Andrimaud tira péniblement une pièce de cent sous de son gousset et la lui tendit.

-- Je n'accepte pas l'aumône, dit Célestin qui lui tourna le dos et disparut en s'écriant : « À tout à l'heure. »

Il se fit conduire en fiacre, rue de Chanaleilles, en face de l'hôtel Terrenoire. À sa fenêtre, se tenait Andréa qui lui envoya le signal convenu.

Les domestiques, stylés d'avance par la patronne, s'inclinèrent devant lui. Il revit le grand salon éblouissant, la splendide banquière dont les yeux brillaient comme des escarboucles.

Il ne prit pas le temps de saluer.

-- Voilà ! dit-il en tendant la lettre.

Andréa déplia fiévreusement le billet où Luversan s'était contenté de donner cet ordre :

« Remettez sous enveloppe fermée, dix mille francs au porteur de ce mot, à cette adresse : « M. d'Andrimaud, rue de Rivoli, 104 ». Je vous verrai bientôt. Que le messager ne sache pas ce qu'il porte. »

Dix mille francs ! On sait comment Andréa les trouva dans le portefeuille de son mari en même temps que les lettres de Blanche Warner. Quant aux six mille francs promis à Célestin en cas de réussite, elle les avait en réserve et elle les lui donna de grand cœur. Le récidiviste les accepta comme argent bien gagné ! Il prit la lettre fermée à l'adresse de M. d'Andrimaud sans se douter qu'elle contenait une petite fortune et se chargea bien volontiers de la porter à destination.

Célestin, suffisamment lesté, croyait pouvoir se retirer, mais la banquière réclama des détails complets sur sa visite à Luversan.

Au récit des moyens étonnants auxquels il avait eu recours, elle s'extasia.

-- Le blessé, dit-elle, vous attend cette nuit ? N'allez pas lui faire faux bond. Il vous a promis cinq mille francs pour votre course, moi j'augmenterai la somme, et je vous attends demain à la même heure.

Elle appelait ce tour de force : une course ! Pas gênée, la banquière.

-- À demain, répondit-il en s'éclipsant.

Six mille francs, c'est énorme pour un prisonnier qui sort de geôle avec deux pièces de cent sous. « Avec les cinq mille francs promis par Luversan, se dit-il, je serai au large, et vogue la galère ! »

À quatre heures, il était de retour chez d'Andrimaud qui revenait de la rue Poliveau où il avait eu toutes les chances. Le patron de l'hôtel se trouvait absent.

-- Ma clé ? avait demandé le financier au garçon de service.

Et comme cet employé le dévisageait :

-- Vous ne me reconnaissez pas ? lui dit-il. Je suis monsieur Morand. J'arrive de voyage.

Sans ajouter un mot, il détacha du clou la précieuse clé et monta.

Le garçon, qui avait à peine aperçu Luversan, laissa passer d'Andrimaud qui trouva la petite valise dans sa cachette, s'en empara, et partit aussitôt, après avoir raccroché la clé dans le bureau de l'hôtel.

Il n'eut rien de plus pressé que d'ouvrir la valise dont il examina le contenu en fiacre. Il y trouva des papiers d'identité à différents noms, un paquet de lettres écrites en allemand, diverses petites fioles non étiquetées et contenant des liquides suspects, un poignard, un revolver chargé et enfin deux petites liasses soigneusement enveloppées, ficelées, cachetées et portant l'une, comme suscription : Lettres de Julia ; l'autre : Lettres d'Andréa.

« Tiens ! se dit d'Andrimaud, le gaillard aurait aimé assez une Julia et une Andréa pour conserver leur correspondance. Voilà qui me surprend. Il doit y avoir là-dessous quelque mystère. »

Cette correspondance le tentait. Il y devinait les éléments de quelque chantage productif. Il brûlait du désir de connaître la prose de Mmes Julia et Andréa. Mais l'arrivée de Célestin qui s'était fait annoncer par le groom lui rappela qu'il n'avait pas de temps à perdre. Il remit tous les objets dans la valise qu'il referma à clé et donna l'ordre d'introduire le blousard.

-- Voilà ! lui dit le récidiviste en lui remettant la lettre de madame de Terrenoire.

Le dos tourné au messager, d'Andrimaud décacheta la missive qui ne contenait aucun mot d'écrit, mais d'où s'échappèrent dix billets de mille francs que le financier fourra dans sa poche de côté.

-- Qui vous a remis cette lettre ? demanda-t-il à Célestin.

-- Ça, c'est mon affaire. Faites votre exercice : moi, je fais le mien.

D'Andrimaud fut tenté de garder les dix mille francs et de mettre le messager à la porte ; mais tant que Luversan n'aurait pas rendu son âme au diable, le financier devait redouter ses révélations. Il se résigna donc à glisser sous enveloppe cinq beaux billets de mille francs et à se contenter des cinq autres billets.

-- Vous porterez cette réponse à monsieur Luversan, dit-il à Célestin, et vous lui ferez passer cette valise.

Il lui remit la lettre cachetée à la cire et lui tendit la valise. Célestin prit les deux objets.

-- Et la clé ? demanda-t-il, vous ne me donnez pas la clé ?

-- Je ne l'ai pas.

-- Au fait, ça m'est bien égal ! Alors, c'est bien tout ce que j'ai à porter là-bas ?

-- C'est tout.

-- Et si le prisonnier n'était plus à Ville-d'Avray, si on l'avait transporté à la Santé comme il en est question.

-- Vous iriez à la Santé.

-- Votre serviteur ! On ne va pas à la Santé comme on va à Ville-d'Avray. Pour y entrer, il faut s'y faire mettre et on n'en sort pas de sitôt. Si je rate mon coup, je vous rapporterai la lettre et la valise.

À ce moment, la porte du bureau s'ouvrit doucement, et le joli groom, casquette galonnée en main, annonça :

-- Monsieur, il y a un monsieur Roger Laroque qui veut vous parler tout de suite.

D'Andrimaud tressaillit.

-- C'est très bien. Priez monsieur Laroque d'attendre une seconde.

Dès qu'ils furent seuls, Célestin demanda :

-- Est-ce qu'en me retirant, je passerai devant monsieur Laroque ?

-- Sans doute.

-- Évitez-moi cette corvée.

-- Pourquoi ?

-- Parce que le père Laroque m'a aperçu ce matin comme je venais de sortir de la villa Larouette et qu'il pourrait me reconnaître.

-- Après ?

-- Après, ça ferait du gâchis, pour moi, pour vous, pour Luversan et pour d'autres.

-- C'est juste, entrez dans mon lavabo et attendez que je vous délivre.

Le récidiviste avait acquis dans la solitude de la prison, une finesse extraordinaire du sens de l'ouïe. Il colla son oreille à la porte et put entendre, sans en perdre un seul mot, toute la conversation des deux hommes.

-- Monsieur, dit Roger, je viens encore vous offrir de gagner de l'argent à mon service.

-- Bien volontiers, monsieur Laroque.

-- Connaissez-vous la dernière adresse de Luversan ?

-- Non, répondit-il.

-- Est-ce bien sûr ? Vous n'avez rien à craindre de moi. Je vous donne ma parole qu'en aucun cas, nul ne saura jamais que j'ai eu recours à vous. Répondez-moi donc bien franchement. Oui ou non, la dernière demeure de Luversan vous est-elle connue ?

-- Non, mais je pourrais peut-être arriver à la découvrir.

-- À la bonne heure ! Ce n'est pas tout. Il faudra quand même pénétrer dans ce domicile et y prendre, avant la justice, tous les papiers qui peuvent intéresser le procès, notamment des lettres sur lesquelles je compte pour établir mon innocence. Ce sont des lettres de femme. Je vous les paierai vingt mille francs.

-- Monsieur Laroque, dit-il au vieillard, revenez dans une heure, j'aurai peut-être les lettres que vous désirez.

-- Bien, et je vous remettrai les vingt mille francs.

D'Andrimaud regagna précipitamment son bureau et ouvrit la porte du lavabo.

À peine entré, il poussa un formidable juron. Le blousard s'était échappé en cassant un carreau donnant sur l'escalier de service.

On devine l'idée non moins ingénieuse que pratique qui avait inspiré la fugue de Célestin Damour. Les papiers de Luversan, si papiers il y avait, devaient se trouver dans la valise confiée à ses soins. Le récidiviste se proposa immédiatement de vérifier le fait sans le concours d'Andrimaud à qui il soufflerait les vingt mille francs promis par le père Laroque. Vingt mille francs ! De quoi vivre largement en attendant la réussite.

Célestin, que d'Andrimaud rechercha vainement, n'eut pas besoin de recourir à un serrurier pour ouvrir la valise. Tranquillement installé dans un fiacre, il vint à bout de la serrure avec un simple crochet, selon un procédé qui lui avait été enseigné en prison par un jeune cambrioleur.

En sentant sous sa main le froid du revolver et du poignard, Célestin se prit à trembler. Que voulait-il faire de ces armes, le criminel de la banquière ? Encore quelque mauvais coup. Confisqués, le revolver et le poignard. Célestin ne voulait pas se rendre complice d'un nouveau crime de l'assassin de Larouette et de Brignolet.

Quant aux fioles non étiquetées, il ne vit aucun inconvénient à les porter à domicile. Si le blessé y trouvait de quoi s'empoisonner et échapper ainsi au châtiment suprême, l'enquête serait close, ce dont personne ne se plaindrait.

Restaient les papiers. Oh ! oh ! lettres de Julia, lettres d'Andréa. Il y en avait pour vingt mille francs au bas mot. Confisquées, les lettres ! Et pour leur laisser toute leur valeur vis-à-vis du père Laroque, Célestin se promit de respecter les enveloppes, les cachets, la ficelle. Tout ce que ces dames avaient pu écrire à Luversan lui importait fort peu. Seuls, les vingt mille francs l'intéressaient. En six semaines, le père Laroque s'exécuterait. Il referma la valise aussi facilement qu'il l'avait ouverte.

À neuf heures du soir, débarrassé des armes compromettantes qu'il avait cachées dans le bois au pied d'un arbre, avec les papiers du blessé, il attendait Ursule devant la petite porte de la villa Larouette. La tante d'Isidore se montra ponctuelle au rendez-vous.

-- Tu ne t'es donc pas accordé avec ton patron, Isidore ? lui demanda-t-elle.

-- Ne m'en parlez pas, ma tante. Il avait la prétention d'me prendre à condition sans être nourri, ni blanchi. J'm'en r'tournons demain matin à La Ferté.

Ursule l'installa comme la veille dans sa chambre.

-- As-tu soupé, mon fieux ?

-- Oui, ma tante.

-- Ben vrai ?

-- Ben vrai. Je n'demandons qu'à dormir.

Il avait hâte d'en finir avec le brigand. Mais Ursule avait préparé pour son Isidore du thé qu'elle lui servit avec une assiettée de gâteaux secs. Il fallut bien collationner jusqu'à dix heures du soir.

-- Nous avons eu du nouveau, ce matin, lui dit-elle tout bas. Les médecins étaient d'accord pour autoriser le juge à interroger notre scélérat. Paraît qu'ils lui ont sauvé la vie tout de même et qu'on va pouvoir le transporter demain à la Santé. Donc, ce matin à dix heures, les juges sont venus. Ce pauvre monsieur Laroque était là depuis le point du jour. Tu penses s'il se fait vieux, s'il a hâte que ça finisse, lui qui était obligé de se cacher sous un faux nom. Quand on pense à tout ce qu'il a souffert, ça fait frémir, ça été d'abord le jugement en cour d'assises, la condamnation aux travaux forcés à perpétuité, le bagne avec tous les vrais assassins, empoisonneurs, incendiaires, pour uniques compagnons, puis l'évasion. Il s'est sauvé dans une barque par une nuit d'orage. Bien sûr que Dieu le protégeait ; de gros navires se sont brisés sur la côte ; sa barque a flotté au large, et quand le soleil est revenu, l'évadé a trouvé un refuge à bord d'un navire qui l'a porté en Amérique.

Célestin ouvrait de grands yeux à ce simple récit fait par la bonne femme, d'après ce qu'elle avait lu dans les journaux, d'après le peu que ces messieurs Tristot et Pivolot avaient bien voulu lui dire. Vrai, ces péripéties, ces malheurs arrivés à un honnête homme, ça lui gonflait son cœur desséché par l'égoïsme des prisons, par l'habitude de ne considérer son prochain que comme une proie difficile à prendre, à cause des gendarmes.

-- En Amérique, continua Ursule, monsieur Laroque travaille, travaille tant, qu'il devient riche. Il est obligé de laisser son nom, le nom de ses pères, tous des honnêtes gens, pour emprunter celui d'un Américain dont il a sauvé la fille dans un incendie. Si tu voyais son visage. Un homme qui était si beau, étant jeune ; il est maintenant tout couvert d'affreuses brûlures qu'il s'est faites en traversant les flammes pour arracher à la mort un enfant.

Elle devenait éloquente, la bonne Ursule.

-- Tes yeux se remplissent de larmes, dit-elle en observant le faux Isidore. Ça prouve que tu as du cœur. Aussi, je suis bien heureuse d'avoir fait des économies dont tu profiteras.

Ces témoignages d'affection achèvent la honte de Célestin qui pleure tout de bon.

-- Continuez, ma tante, continuez. Qu'est-il arrivé ce matin ?

-- Oh ! rien de bon pour monsieur Laroque. Les juges ont eu beau retourner sur le gril l'assassin, ce misérable n'a rien voulu avouer. Il nie tout et dit qu'il ne parlera que devant le jury. Je suis entrée pour mon service dans la chambre où on l'interrogeait au moment où monsieur Laroque s'écriait : « Vous êtes perdu, à quoi vous sert de nier ? Ne m'avez-vous pas assez fait souffrir ? Ne voulez-vous donc pas aider à ma réhabilitation ? Si quelque chose peut attirer sur vous la pitié du jury, ou, à défaut de cette pitié, celle du chef de l'État qui commuera votre peine, ce sera d'avoir rempli votre devoir envers celui que vous avez laissé appeler Roger-la-Honte. » Eh bien, ces paroles qui auraient ému le plus grand criminel des temps passés et futurs, Luversan les a écoutées sans un frémissement. « Vous me fatiguez inutilement, a-t-il dit. Laissez-moi mourir tranquille. » Les médecins se sont opposés à la continuation de l'interrogatoire, mais ils disent que le blessé est beaucoup mieux et qu'il joue la comédie de l'agonie... Ce pauvre, ce bon monsieur Laroque, que j'ai connu si heureux du temps de feu sa digne épouse qui est morte de chagrin, oui morte de chagrin, aussi vrai, Isidore, que tu es bien digne de porter le nom honorable de Dondaine, ce pauvre monsieur Laroque se brûlerait la cervelle s'il n'était pas réhabilité !

-- Ah ! y s'brûlerait la cervelle ? C'est-y ben sûr, ma tante, qu'y s'la brûlerait, la cervelle ?

-- Il a assez d'énergie pour ça.

Célestin, tout rêveur, tout décontenancé but une gorgée de rhum. Cela lui rendit des forces. Il se coucha en disant : « Après tout, j'ai confisqué le poignard, le revolver. Luversan ne peut pas faire du mal avec ce qui reste dans sa valise. Quant aux lettres, puisqu'elles sont si utiles au père Laroque, il les aura bientôt. Pour aujourd'hui n'oublions pas que j'ai encore cinq mille francs à gagner. Mais où notre homme les prendra-t-il ces cinq mille francs ? Bah ! dans le portefeuille de la banquière à qui il m'enverra porter un petit papier. »

À une heure, il recommençait sa descente par la fenêtre et parvenait à se blottir aussi heureusement que la nuit précédente sous le lit du blessé.

Luversan prit la lettre et la valise qu'il glissa entre ses deux matelas du côté de la ruelle. Puis, se penchant à l'oreille du messager :

-- Reprenez la lettre, lui dit-il, elle contient les cinq mille francs promis.

Ainsi, Célestin, avait eu la sottise d'apporter lui-même la galette, comme il disait élégamment. Quand, avec mille précautions, il eut réussi à ouvrir l'enveloppe sans produire le moindre froissement de papier, et à palper les cinq billets de banque :

« Imbécile ! pensa-t-il. Je pouvais m'éviter la corvée et être payé quand même. »

-- Vous n'avez plus besoin de moi ? dit-il à Luversan.

-- Non. Adieu.

C'était au tour de M. Tristot de veiller dans la chambre voisine. À bout de forces, les deux policiers s'étaient endormis tout de bon et ronflaient comme des tuyaux d'orgue.

Célestin, cette fois, ne remonta pas chez sa tante. Il se laissa glisser jusqu'en bas et regagna dans les bois, sa cachette où il prit seulement les lettres. Le revolver et le poignard ne pouvaient qu'aggraver sa situation. Il les enterra de son mieux.

Il repartit à Paris à pied sans encombre et attendit avec impatience les journaux du soir pour avoir des nouvelles de Ville-d'Avray.

Dès trois heures de l'après-midi, une volée de camelots hurlaient à s'égosiller ce titre bien fait pour engager le passant à mettre la main à la poche : « L'ÉVASION DE LUVERSAN ».

Célestin frissonna de la tête aux pieds. Il croyait avoir joué un bon tour au protégé de la banquière en soulageant de sa valise toutes les armes offensives et défensives, et voici maintenant qu'il devenait le complice du criminel pour avoir favorisé sa fuite.

Un limier de la Sûreté qui aurait vu Célestin lire en pleine rue le récit de cette évasion inouïe, l'eût certainement suivi pour s'assurer de son identité et savoir ce qui l'émotionnait tant dans l'affaire de Ville-d'Avray. Ce récit était ainsi conçu :

« Nous n'avons pas fini avec le trop fameux Luversan.

« On croyait que l'assassin de Larouette n'avait jamais, depuis sa tentative de suicide, quitté Ville-d'Avray, où il vient de jouer un tour aux deux agents chargés de le garder à vue.

« Ce matin, Mme Dondaine, vieille domestique au service de M. Roger Laroque, étant descendue à son heure habituelle de la chambre qu'elle occupait au-dessus de celle de l'assassin, constata que toutes les portes étaient ouvertes.

« Luversan ne reposait plus sur son lit de douleur. Avec une énergie qui tient du prodige, le blessé avait réussi à gagner la campagne et sans doute à rentrer à Paris, où les criminels recherchés se perdent comme une aiguille dans une botte de foin.

« Qu'étaient devenus les deux agents ?

« Ils dormaient ! Ils dormaient comme des sourds !

« Mme Dondaine eut beau les secouer, ils ne se réveillaient pas. Il ne fallut pas moins d'une heure d'efforts pour les réveiller.

« Interrogés par le commissaire de police de Sèvres, ils n'ont pu fournir aucun renseignement utile. Voici le résumé de leur déclaration :

« Vers deux heures du matin, le prisonnier s'est mis tout à coup à pousser des cris de douleur, prétendant éprouver de vives souffrances internes. Ils lui firent prendre un calmant et bientôt Luversan parut s'endormir, tout à fait soulagé. Auparavant, il avait demandé qu'on lui fermât sa fenêtre restée entrouverte par ordre des médecins. Les agents avaient accédé à son désir, et comme la fermeture de la fenêtre achevait de les rassurer sur le bouclage du prisonnier, ils crurent pouvoir sommeiller une petite heure. Avant de s'étendre sur leur fauteuil respectif, ils prirent la goutte.

« Peu d'instants après, ils s'endormaient.

« C'est tout ce qu'ils purent déclarer au magistrat.

« Le chef de la Sûreté n'a pas tardé à les rejoindre. Ce magistrat, convaincu de l'existence d'un complice de Luversan, a interrogé Mme Dondaine, qui s'est coupée dans ses réponses. Menacée d'une arrestation immédiate, la pauvre vieille, dont M. Roger Laroque répond comme de lui-même, a fini par raconter une histoire tellement extraordinaire qu'on s'est demandé un instant si elle n'était pas devenue folle.

« Elle déclare avoir reçu secrètement avant-hier la visite de son neveu, Isidore Dondaine, domicilié chez ses parents à La Ferté-Milon (Aisne). Ce jeune homme, ouvrier jardinier, se rendait à Vitry pour se faire embaucher dans une pépinière. La tante, à qui les agents avaient défendu de laisser pénétrer aucun étranger dans la villa, l'introduisit à leur insu dans sa chambre, lui donna à souper et, par bonté d'âme, lui improvisa un lit de camp pour le dispenser des frais d'hôtel. Il revint hier soir, à neuf heures et reçut la même hospitalité.

« Or, ce matin, Mme Dondaine a constaté que son neveu avait filé par la fenêtre en s'aidant d'un drap de lit transformé en échelle de toile. Or, rien n'empêchait cet étrange fugitif de faire station à la fenêtre ouverte de Luversan et de l'aider dans sa fuite.

« Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'Isidore Dondaine n'a aucun rapport avec l'audacieux visiteur introduit dans la place par la domestique de M. Laroque. Elle n'avait jamais vu son neveu, et s'est laissé prendre au piège.

« En effet, une dépêche envoyée à La Ferté-Milon par le chef de la Sûreté à l'appariteur de cette commune a été suivie de la réponse suivante, parvenue quai de l'Horloge à deux heures :

« Isidore Dondaine n'est pas venu à Paris. Est victime d'un imposteur inconnu qui lui a volé ses papiers de famille.

« La chambre de Mme Dondaine a été visitée minutieusement. L'examen du drap qu'elle avait décroché de la fenêtre et remis en place a permis de retrouver les traces de son enroulement et de sa tension sous le poids du faux Isidore qui a dû partir avec Luversan, lui fournir une voiture et le ramener à Paris.

« La fuite de l'assassin de Larouette peut retarder, sinon empêcher à tout jamais la réhabilitation de M. Roger Laroque. »

Célestin ne douta pas que son signalement ne fût donné par le père Laroque qui l'avait aperçu la veille à Ville-d'Avray, près de la petite porte de la villa ; par la marchande de vin, amie et payse d'Ursule ; par les époux Dondaine et enfin par Isidore.

Il résolut de gagner Le Havre le jour même et de s'embarquer par le premier paquebot. Ses idées de commerce lui semblaient absurdes maintenant qu'il se sentait des billets de mille dans la poche.

Il commença par s'acheter une modeste tenue de voyage, afin de ne pas attirer l'œil, bourra sa valise de linge demi-fin, et s'en fut tout tranquillement en troisième classe du train omnibus au chef-lieu de la Seine-Inférieure.

Trois jours après, il faisait viser ses papiers d'identité par l'autorité locale, et, pour ne pas éveiller les soupçons, s'embauchait dans une équipe d'ouvriers recrutés par un industriel de Buenos Aires.

LXII

La veille de son évasion, Luversan, tout entier à l'espoir de rattraper sa liberté, se sentit renaître. Grâce à sa robuste constitution, il avait échappé à la mort. Maintenant, il voulait guérir, et ce vouloir, poussé à son paroxysme, valait mieux pour le rétablissement du blessé que les drogues dont sa table de nuit était encombrée.

En deux phrases bien claires, Andréa l'avait mis au courant de la situation. Les preuves de son second crime se trouvaient en possession de Tristot et de Pivolot ; il fallait les leur arracher à tout prix, reprendre du même coup la fortune volée dans la caisse de M. de Terrenoire, et fuir avec Andréa.

Luversan demanda un verre de champagne, et les médecins, fidèles aux doctrines de la Faculté qui prône les vertus du vin mousseux pour les sujets en passe de tourner du mauvais côté, accédèrent à son désir.

Un grand pot de lait superfin fut mis à la disposition du malade qui le vida dans son après-midi, sans préjudice d'un second verre de champagne.

Tant et si bien que Luversan se sentait presque gaillard sur le soir, respirant moins péniblement et sentant que la cicatrisation de sa blessure serait l'affaire de quelques jours à peine.

De là à décamper de la villa avec la facilité du mystérieux messager qu'Andréa lui avait envoyé, et ce la nuit suivante, il y avait à franchir un monde de difficultés insurmontables. Mais les impossibilités, Luversan ne s'en inquiétait pas encore.

Enfin, la villa Larouette s'enveloppa des ombres d'une nuit opaque. Tristot et Pivolot, écrasés de fatigue, luttèrent vainement contre le sommeil.

À cet instant propice pour Luversan, Célestin opéra sa descente de chez Ursule Dondaine.

-- Adieu ! lui dit tout bas le blessé après l'avoir payé.

Luversan tenait sa valise.

Pour l'ouvrir, il avait pris ses précautions en s'emparant d'une paire de ciseaux oubliés sur la table de nuit par la mère Dondaine. Luversan creva le cuir et plongea sa main dans l'ouverture béante. Il faillit pousser un cri de rage en constatant que le revolver, le poignard et les lettres manquaient. « Canaille d'Andrimaud ! pensa-t-il. Tu me le paieras ! »

Il ne restait au fond de la valise que les fioles enveloppées dans une ignoble loque dont Célestin s'était servi pour faire le poids. Luversan palpa chacune d'elles. Il rit silencieusement en serrant dans sa main gauche un petit flacon bouché à l'émeri. « Je les tiens ! » murmura-t-il.

Il prêta l'oreille. Tristot et Pivolot ronflaient encore. Doucement, il sortit de son lit, s'avança dans la chambre des dormeurs qu'éclairait vaguement la lueur de la veilleuse, prit un carafon de cognac qui se trouvait sur la table, le déboucha, en but une large gorgée et le remplaça par le liquide contenu dans son petit flacon. Cela fait, il alla se recoucher. C'est alors qu'il se mit à proférer des plaintes qui réveillèrent les deux agents qui accoururent à son chevet.

-- Je souffre ! dit Luversan en simulant des douleurs internes. Quand il se fut calmé, il cligna des yeux en signe d'assoupissement, réclama la fermeture de la fenêtre et parut s'endormir tout à fait.

-- Voulez-vous mon opinion ? demanda Tristot à Pivolot.

-- Allez-y.

-- Eh bien, l'inculpé est ivre.

-- Je t'en ficherai, moi, du champagne ! déclara Tristot, qui, sans songer que son acte répondait mal à ses paroles, alla se verser du cognac dans la chambre voisine.

Pivolot le rejoignit.

-- On ne trinque donc pas ce matin ? demanda-t-il à Tristot, qui se hâta de le servir. À votre santé !

-- À la vôtre.

Chacun vida son verre d'un seul trait.

-- L'abominable drogue ! déclara Tristot.

-- Abominable, en effet, approuva l'autre.

Ce fut le dernier effort d'esprit de M. Pivolot. Il s'endormit tout aussitôt pour ne se réveiller que le lendemain : de même l'honorable M. Tristot.

Luversan, maître du terrain, n'avait plus rien à craindre que de lui-même. Il se leva, réussit par un effort suprême de la volonté à s'habiller, puis il passa dans la pièce voisine où les agents dormaient d'un sommeil de plomb.

Ils étaient à la discrétion de l'assassin. Luversan les contempla avec un sourire ironique. Pour l'instant, il triomphait. « Agissons, se dit-il, et vite ! » Il retourna les poches de Tristot qui, renversé sur son fauteuil, ressemblait à s'y méprendre à une poupée de cire comme on en voit au musée Grévin. En dehors de sa tabatière en argent, d'une paire de lunettes dorées, d'un foulard à carreaux rouges et bleus et d'un revolver, l'agent n'était porteur d'aucun papier pouvant intéresser le fugitif. Luversan prit le revolver.

Dans les poches de Pivolot, il trouva cent vingt-huit francs quatre-vingt-cinq centimes dont il s'empara. Cela le tirait d'un grand embarras. Sans un sou, l'homme le plus résolu est réduit à l'impuissance.

Mais ce n'était ni de l'argent, ni des armes qu'il cherchait. Il lui fallait, à tout prix, connaître la demeure de ces deux hommes, l'appartement où ils tenaient en réserve les pièces à conviction du crime du boulevard Haussmann, à savoir : les billets de banque repris à Luvigny et les valeurs dont Andréa s'était laissé déposséder.

Luversan tressaillit d'aise en découvrant un portefeuille dans la poche de Pivolot. Avec quelle joie féroce il déplia ce portefeuille, certain qu'il était d'y trouver au moins des renseignements précis sur le dormeur. Il ne se trompait pas. D'un des compartiments, il tira des cartes de visite ainsi conçues :

Cherchez

et vous trouverez

TRISTOT ET PIVOLOT

Volontaires de la Sûreté

RUE DE DOUAI, 22

« Ah ! ils demeurent ensemble, murmura Luversan. Cela va m'épargner des pertes de temps. "Cherchez et vous trouverez !" Il y a du bon dans cette vieille devise. J'ai cherché, messieurs, et j'ai trouvé. »

Les autres compartiments du portefeuille ne contenaient que des papiers sans importance.

« Ces gens-là, se dit le Levantin, ne doivent pas demeurer à l'hôtel garni. Conséquemment, ils ont leur clé sur eux. »

Il refouilla Tristot avec la méthode d'investigation recommandée par Edgar Poe, commençant par les poches du pantalon pour finir aux goussets du gilet.

« Je cherche, dit-il au dormeur, et... je trouve ! » conclut-il en retirant deux clés d'une poche secrète placée sous le revers droit de la redingote.

Et Tristot ne se réveilla pas.

-- Bonne nuit, messieurs ! dit Luversan en prenant sa valise et en descendant l'escalier. Bien que volontaires de la Sûreté, c'est bien involontairement que vous manquez le coche. Bonne nuit !

Luversan marchait d'un pas alerte, il avait hâte de regagner Paris. Une circonstance favorable lui fit gagner du temps et ménager ses forces. Grande-Rue de Sèvres, un fiacre vint à passer, s'arrêtant devant une porte. Deux voyageurs descendirent du véhicule et réglèrent le cocher, qui retourna vers Paris.

Luversan allait devant, très doucement, attendant que les voyageurs fussent rentrés chez eux. Le cocher flaira un client et ralentit l'allure de son cheval.

-- Vous êtes libre ? lui demanda le Levantin.

-- Cela dépend.

-- Où remisez-vous ?

-- À Grenelle.

-- Parfait. Conduisez-moi jusqu'à votre dépôt. Vous aurez un bon pourboire.

Enchanté de l'aubaine, le cocher rentra bon train dans sa bonne ville de Paris. À Grenelle, Luversan prit un autre fiacre et se fit conduire rue de Douai. Il était cinq heures du matin.

En face du n° 22 où habitaient Tristot et Pivolot se trouvait un débit de vin dont le patron était occupé à ouvrir ses volets. Luversan entra dans cet établissement et demanda un verre de chartreuse. Le débitant l'examina tout en le servant. Le voyant si pâle qu'on eût dit un mort relevé de sa couche funèbre, il le prit pour un joueur qui s'était fait décaver par des fripons dans quelque tripot clandestin.

-- Vous connaissez messieurs Tristot et Pivolot ? lui demanda Luversan.

-- Comme on connaît ses bonnes pratiques. Ce n'est pas que ces messieurs consomment beaucoup sur le zinc, mais ils savent que j'ai du beaujolais comme on n'en trouve nulle part et ils en usent suivant leur droit. Des clients qui paient toujours comptant, sans rechigner. Et des malins !

-- Oui, on les dit très forts.

-- Je vous crois. Ce sont eux qui ont arrêté Luversan.

-- Luversan ?

-- Oui, Luversan, l'assassin de Ville-d'Avray, quoi ! Si vous avez besoin de leurs services, si on vous a joué quelque mauvais tour, si votre femme vous trompe et que vous ne sachiez pas avec qui, si vous aviez commis l'imprudence d'étaler des billets de mille devant des philosophes qui se sont empressés de vous les rafler, vous ne sauriez mieux faire que de vous adresser à Tristot et à Pivolot, les deux font la paire.

-- Ils demeurent près d'ici, je crois ?...

-- En face, vous voyez d'ici les fenêtres.

Luversan savait ce qu'il voulait, il paya sa consommation et sortit.

Dans la rue il constata avec joie que la porte du n° 22 venait de s'ouvrir pour donner passage à la marchande de lait. Rapidement, il se glissa, par la porte entrouverte, dans l'allée de la maison où habitaient MM. Tristot et Pivolot, volontaires de la Sûreté.

Sur le palier, Luversan s'arrêta, deux portes se trouvaient devant lui. Il hésita un instant. « Suis-je bête, pensa-t-il. C'est à droite qu'il faut entrer. Il y a une serrure de sûreté. » Ce jeu de mots le fit sourire. Il ouvrit de deux tours de main les serrures, pénétra dans la place et commença par explorer toutes les chambres pour s'assurer si la femme de chambre ne gardait pas l'appartement.

Personne.

D'autre part, Luversan appréhendait de se heurter à quelque coffre-fort inexpugnable. Mais Tristot et Pivolot étaient en retard avec le siècle. Pas le plus petit coffre-fort à leur domicile. En revanche, Luversan eut beau faire sauter les tiroirs de tous les meubles, il ne trouva pas ce qu'il cherchait.

Soudain, il entend la porte d'entrée s'ouvrir. Il n'a que le temps de se baisser derrière un fauteuil du cabinet et de s'armer du revolver de Pivolot.

-- Au voleur ! crie une voix chevrotante.

Il s'élance en avant, saisit à la gorge la pauvre vieille mère Chalumet, femme de ménage des deux amis, et lui braquant son arme sur la tempe :

-- Un mot de plus et vous êtes morte !

Mais son instinct d'honnête femme a raison de sa terreur. Elle se laissera égorger plutôt que de trahir ses bons maîtres.

-- Où est la cachette ?

-- Je ne sais pas.

Il brandit son arme, mais, au moment de commettre ce nouveau crime, le Levantin en reconnaît l'inutilité ! Une idée infernale surgit dans son esprit.

Luversan s'était familiarisé avec une science nouvelle : l'hypnotisme. C'était pour lui un jeu que d'endormir par la fascination les êtres plus faibles que lui et de les forcer à obéir à ses suggestions. Son regard se riva sur celui de la vieille domestique. Il ne proféra plus une menace, mais concentrant toute la puissance de sa volonté, il obtint bientôt la réalisation du phénomène.

-- Vous sentez de l'engourdissement, de la torpeur, lui dit-il ; les bras et les jambes sont immobiles ; voici de la chaleur dans les paupières ; vous n'avez plus de volonté, vos yeux restent fermés, le sommeil vient.

Il leva les bras du sujet. Ils restèrent en l'air, semblables à des barres fixes. C'était le sommeil cataleptique ! La vieille était au pouvoir de l'endormeur.

-- Levez-vous, lui commanda-t-il.

Elle se redressa et demeura roide comme une statue. Elle gardait les yeux fermés, la tête penchée vers l'homme à qui elle était obligée d'obéir.

-- Montrez-moi la cachette de vos maîtres, commanda-t-il d'une voix sifflante.

Elle traversa lentement le cabinet, passa dans la chambre à coucher, et frappa du pied sur une lame de parquet. Luversan examina cette lame et vit qu'elle était fixée au plancher par deux vis soigneusement dissimulées. Avec son couteau, il retira les deux vis. Il mit tant d'action à cette besogne qu'il oublia la femme de ménage. La vieille s'était réveillée. Elle valait le chevalier d'Assas, la mère Chalumet.

-- Au voleur ! cria-t-elle héroïquement, à l'assassin !

Les bandits qui réussissent ont trop souvent comme complice le stupide hasard. À ce moment, une troupe de musiciens italiens exécutait, à grand renfort de crin-crins accompagnés par deux harpes, une des chatoyantes mélodies écloses sous le beau ciel de Naples. Tous ceux des locataires qui auraient pu entendre l'appel de la vieille se grisaient aux fenêtres de la cour à l'audition de ce concert en plein courant d'air.

Luversan, qui venait de saisir sous la lame du parquet un épais portefeuille, le lâcha pour s'élancer de nouveau sur la malheureuse. Eut-il pitié d'elle ? Il se contenta de lui remettre le bâillon et de l'attacher au pied du lit. Puis il reprit le portefeuille, l'ouvrit et poussa un rugissement de joie.

-- Cherchez et vous trouverez ! s'écria-t-il. J'ai trouvé !

Il sortit, descendit l'escalier et se croisant au premier étage avec le concierge :

-- Pardon ! lui dit-il.

-- Cette excuse arrêta la question sur les lèvres du vigilant gardien. Comment se défier d'un homme bien mis et qui connaît à ce point les convenances !

Arrivé au carrefour de Châteaudun, Luversan héla un fiacre. Il tomba épuisé sur la banquette.

-- Rue de Chanaleilles ! dit-il au cocher.

LXIII

À Ville-d'Avray, Pivolot et Tristot entièrement remis de leurs émotions avisèrent au plus pressé. Comme l'avait pensé Luversan, la disparition de leurs clés leur criait assez quel était le but du fugitif. Il commencerait par pénétrer chez eux et par s'emparer des billets de banque et valeurs repris à Luvigny et à Mme de Terrenoire. Oh ! cette femme, c'était elle assurément qui avait organisé à prix d'or, l'évasion de son amant. Et ils avaient eu la sottise de la ménager quand ils la tenaient sous leurs griffes !

Les deux vieux amis partirent pour Paris, après les aveux d'Ursule. Préalablement, et pour la satisfaction de leur conscience, ils avaient prévenu par dépêche le procureur de la République et le chef de la Sûreté.

-- Eh bien, monsieur Pivolot, dit Tristot dans la voiture qui les ramenait de la gare Saint-Lazare à la rue de Douai, m'est avis que nous avons eu notre Waterloo ce matin.

-- Peut-être, monsieur Tristot. Il faudrait que Luversan ait découvert votre cachette. Or, je me demande si, dans l'état où il était à son départ, il n'a pas échoué en chemin. Vous ne me ferez pas croire qu'un homme qui a le poumon perforé puisse monter et descendre les escaliers, enlever des fardeaux, et décrocher des lames de parquet.

-- Certes, monsieur Pivolot, mais ce qu'on ne peut faire par soi-même, on en charge un complice. Or, du moment que madame de Terrenoire est dans l'affaire, ce n'est pas l'argent qui leur manque, et avec de l'argent, on soulève très facilement des lames de parquet.

Ils étaient arrivés rue de Douai, devant la porte du n° 22. Pas le plus petit rassemblement. Le concierge accueillit ses locataires avec un sourire béat.

-- Il n'est venu personne ?

-- Personne. Ah si !... La mère Chalumet.

-- Elle est encore là-haut ?

-- Ma foi, je ne l'ai pas vue redescendre.

-- En êtes-vous sûr, demanda Pivolot, que personne ne peut entrer ni sortir de la maison sans que vous le voyiez ?

-- Certainement.

Tristot et Pivolot gravirent rapidement les étages et frappèrent à la porte.

Pas de réponse.

-- Nous aurions dû commencer par le commencement, observa Tristot. Il fallait amener le serrurier.

-- Je vais le chercher.

Luversan avait pris la précaution de refermer les serrures à double tour. Il ne fallut pas moins d'un grand quart d'heure pour venir à bout de celle de sûreté.

La mise à sac de la première pièce ne leur laissa aucun doute sur le passage de Luversan ou de son complice dans l'appartement. L'assassin avait-il trouvé la cachette ? Ils s'élancèrent dans la chambre à coucher. La mère Chalumet pendait, évanouie, bâillonnée, au pied du lit, les poignets solidement attachés à une colonnette. Sans cette syncope, elle aurait péri, étouffée. Ses maîtres s'empressèrent de la délivrer. Ils avaient hâte de connaître par elle le signalement de l'agresseur.

Le Waterloo était complet. À la place de la cachette, un trou béant, vide. Les locataires perdaient en même temps que la fortune de M. de Terrenoire, toutes les valeurs, environ trois cent mille francs. Ils étaient ruinés et déshonorés.

La mère Chalumet se ranima enfin. En apercevant ses maîtres, le souvenir de l'horrible scène lui revient tout à coup, et elle s'écrie :

-- Ce n'est pas moi ! Ce n'est pas moi !

-- Remettez-vous, lui dit Tristot. Vous répondrez tout à l'heure.

Ils lui font prendre un cordial. Peu à peu, les couleurs reparaissent à ses joues fripées comme un vieux parchemin.

Interrogée, elle raconte le drame d'un bout à l'autre, sans omettre un détail. C'est bien Luversan qui est venu, Luversan lui-même.

-- Je ne pouvais pas lui indiquer la cachette, balbutie la vieille domestique, puisque je ne la connaissais pas.

-- Alors, pourquoi en parlez-vous ? fait observer Tristot. C'est même heureux pour vous que vous l'ayez connue, la cachette. Sans quoi, l'assassin vous aurait égorgée.

Elle avoua qu'elle avait commis l'indiscrétion, mais jura sur les cendres de son fils, Ernest-Victor Chalumet, mort au champ d'honneur, qu'elle était innocente.

-- À partir du moment où le brigand, dit-elle, m'a saisie par les cheveux en brandissant son couteau au-dessus de ma tête, je ne me souviens plus de rien.

Prenant soin de ne rien déranger au désordre de l'appartement, ils se rendirent en toute hâte rue de Chanaleilles.

Espéraient-ils retrouver Mme de Terrenoire dans son hôtel ? C'eût été fou de leur part ; mais au moins leur fallait-il tâcher de savoir si Luversan était venu chez sa maîtresse. Car ils n'en doutaient plus : l'homme qui avait arraché, à la femme de ménage, le secret de la cachette, cet homme-là n'était autre que Luversan.

Et cela tenait du prodige que Luversan fût encore de ce monde après un tel effort. Qui sait ? Ils le trouveraient peut-être râlant à l'hôtel Terrenoire dernière étape de sa fuite.

Les domestiques du banquier édifièrent de suite les agents. « Monsieur était parti en voyage depuis plusieurs jours ; quant à Madame, elle venait de sortir avec un vieillard à longue barbe blanche et à lunettes bleues. On ne savait pas à quelle heure elle rentrerait. »

Les agents se dispensèrent d'entrer et d'attendre. Le vieillard, ils l'auraient parié, c'était Luversan.

Tous deux se firent conduire à la Sûreté. Devant la porte du chef, ils trouvèrent l'inspecteur Chambille qui triomphait.

-- Eh bien, messieurs, leur dit-il sans pitié, vous n'avez pas voulu de mon concours pour garder le prisonnier et vous voilà roulés. Dites-moi, quand vous avez bu le cognac, cette nuit, vous ne lui avez donc pas trouvé un goût particulier ? Vrai, si j'ai jamais besoin d'un dégustateur, ce n'est pas vous que j'irai chercher.

Le chef fut plus clément que son subalterne. Lorsque les deux volontaires de la Sûreté lui eurent fait leur confession entière, à savoir qu'ils possédaient encore la veille les preuves de la culpabilité de Luversan dans le crime du boulevard Haussmann, que ces preuves, l'assassin venait de les reprendre chez eux avec la fortune de M. de Terrenoire et leur sienne propre, le fonctionnaire ne put que les plaindre.

-- Courez vite, leur dit-il, former opposition à la vente de vos titres. Avez-vous les numéros de ceux volés dans la caisse de monsieur de Terrenoire ?

-- Nous n'avons rien, dit Tristot. Nos listes se trouvaient dans le portefeuille.

Le chef de la Sûreté prit le signalement de la fugitive ; mais il trouva très étrange que M. de Terrenoire eût disparu le premier.

Jean Guerrier pouvait seul expliquer le motif du voyage de son patron. Le chef de la Sûreté l'envoya chercher en toute hâte par Chambille. Le caissier, très intrigué, répondit franchement aux questions du magistrat.

-- Quant au but du voyage et à la direction prise par monsieur de Terrenoire, dit-il, je n'en sais pas le premier mot.

Sa voix tremblait légèrement. Au fond, il supposait que le mari d'Andréa ferait tout au monde pour empêcher l'arrestation de sa femme. Il les croyait partis tous deux à l'étranger.

-- Monsieur Guerrier, lui dit sèchement le chef de la Sûreté, rappelez-vous que votre mise en liberté n'est que provisoire. Si vous ne nous dites pas tout ce que vous savez, mon devoir sera d'engager le juge d'instruction à vous faire arrêter de nouveau.

-- J'ai dit tout ce que je savais, répliqua Jean.

-- Pardon ! vous ne nous avez jamais fait connaître qu'une femme se trouvait mêlée au crime.

-- Une femme ? quelle femme ?

-- Inutile de dissimuler plus longtemps, surtout devant messieurs Tristot et Pivolot, à qui vous aviez confié ce secret et qui, pour vous complaire, pour complaire à monsieur Laroque, ont poursuivi leur enquête personnelle en dehors de la justice et se sont bien gardés de nous révéler la complicité de madame de Terrenoire que vous vouliez épargner à cause de son mari. C'est une lourde faute dont vous êtes les premiers punis. Savez-vous la grosse nouvelle de ce matin, monsieur Guerrier, la nouvelle que tout Paris saura dans deux heures par les journaux ?

-- Au nom du ciel, parlez !

-- Luversan est en fuite !

En fuite, un homme si grièvement blessé ? Ce n'était pas possible ! Jean crut qu'on lui tendait un piège pour le forcer à parler. Mais les deux agents lui confirmèrent la nouvelle, si étonnante qu'elle fût. Jean Guerrier éclata en sanglots.

-- Mon pauvre patron ! Mon pauvre et cher monsieur Laroque !

-- Dites aussi : « Mon pauvre Guerrier ! » s'écria le chef de la Sûreté. En l'absence des preuves que ces deux messieurs se sont laissé voler par l'assassin, votre affaire devient plus obscure que jamais, et quand bien même nous vous laisserions en liberté définitive, vous n'empêcheriez jamais les mauvaises langues d'aller bon train. Il se trouvera des gens pour répéter en tous lieux que votre affaire n'est pas claire.

Il parlait d'or, le chef de la Sûreté, et Jean Guerrier, transporté d'indignation contre l'abominable femme qui venait de s'enfuir avec son complice, répéta tout ce qu'il avait dit dans sa cellule de Mazas aux deux policiers. Mais quand il vit sa déposition prise tout entière en notes par le magistrat, il songea au désespoir qu'en éprouveraient Margival, Diane, Marie-Louise elle-même et enfin son malheureux patron.

-- Qu'allez-vous faire ? demanda-t-il au chef de la Sûreté.

-- Mon devoir. Des dépêches seront envoyées tout à l'heure dans toutes les directions pour répandre le signalement des fugitifs. Je ferai mieux, si toutefois le juge d'instruction me le permet. Je communiquerai ce signalement à la presse. Les journaux ont leur bon et leur mauvais côté. Si parfois, dans leurs appréciations, ils dépassent la mesure du licite, ils nous ont souvent aidés grâce à leur immense publicité, à découvrir des criminels. Le public averti par des articles qui le passionnent se met de la partie. Tout personnage suspect est surveillé par quelqu'un qui a plus d'esprit que le meilleur des policiers. Ce quelqu'un n'est autre que monsieur Tout-le-Monde.

À ce moment, Chambille annonça que Roger Laroque arrivait de Ville-d'Avray et demandait à être reçu le plus tôt possible par le chef de la Sûreté.

-- Priez-le d'entrer de suite, dit ce dernier.

L'affreuse nouvelle avait déjà produit ses ravages sur la physionomie du père de Suzanne. Il entra précipitamment. Il allait exhaler sa douleur, son indignation, lorsqu'il aperçut Jean Guerrier.

-- Nous sommes perdus ! s'écria-t-il en tombant dans ses bras.

Les deux amis restèrent un instant silencieux. Puis ce fut Tristot qui prit le premier la parole. Il eut ce courage, le bon M. Tristot. Il se dévouait pour l'excellent M. Pivolot dont il connaissait la timidité.

-- Ne nous accusez pas de négligence, monsieur Laroque, dit-il. Nous sommes victimes d'une combinaison infernale.

L'entrée de Chambille qui n'attendait jamais le coup de sonnette du maître en cas d'urgence empêcha Laroque de répondre.

-- Une dépêche, dit l'inspecteur.

-- Donnez. Vous n'entrerez plus que si je vous appelle.

Chambille brûlait du désir d'en savoir davantage, mais il s'empressa d'obtempérer à l'ordre du patron. Il sortit et s'installa devant la porte, en vrai chien de garde, prêt à barrer le passage au ministre de la Justice en personne. C'était la réponse de l'appariteur de La Ferté-Milon. Une partie du mystère s'expliquait. Le chef de la Sûreté en conclut que la Terrenoire, renseignée exactement sur la mère Dondaine avait soudoyé quelque jeune récidiviste pour pénétrer dans la place en trompant la vieille domestique.

-- Ce qui est fort, très fort, dit le magistrat, c'est de s'être présenté préalablement chez les Dondaine de La Ferté et de leur avoir volé leurs papiers d'identité. La mère Dondaine ne pouvait pas faire autrement que de tomber dans le piège. Elle adore d'autant plus son neveu Isidore qu'elle ne l'a jamais vu. C'est toujours comme ça.

Roger n'avait pas encore adressé la parole aux volontaires de la Sûreté. La glace se rompit quand il sut que ces braves gens étaient ruinés par le vol dont ils venaient d'être victimes. Mis au courant de la fuite de Mme de Terrenoire, il trembla à la pensée du déshonneur qui allait s'abattre sur le mari et sur la fille. Le projet de communication d'une note à la presse lui parut prématuré.

-- Cette femme, dit-il, n'ira pas loin avec son amant. Je suis convaincu qu'il l'assassinera en route pour s'en débarrasser.

-- Votre idée est assez juste, déclara le chef. Mais alors le scandale n'en sera pas moins grand.

-- Je vous en prie, attendez encore un jour et surtout que le reportage parisien ne sache pas un mot de l'affaire.

-- Ceci n'est guère en mon pouvoir. Quant à différer la communication, je dois prendre l'avis préalable du juge d'instruction et je vais le trouver sur-le-champ. Attendez-moi.

M. de Lignerolles, vilipendé par les journaux au sujet de son rôle dans l'erreur judiciaire dont Roger Laroque avait été victime, détestait la presse. Il décida qu'on se contenterait des moyens à la portée de la justice. Des dépêches furent envoyées à toutes les gares importantes et dans tous les ports de mer. On y donnait le signalement de Luversan et celui d'une femme qui l'accompagnait dans sa fuite. Roger Laroque promit une récompense de cinquante mille francs aux agents qui arrêteraient Luversan.

-- Quant à vous, messieurs, dit-il à Tristot et Pivolot, si vous prenez votre revanche et que les valeurs emportées par l'assassin ne vous soient pas rendues, si, en un mot, vous retrouvez Luversan les mains vides, je vous rembourserai largement ce que vous avez perdu à mon service.

-- Merci, dit Tristot : mais qui dédommagera monsieur de Terrenoire de la grosse somme qu'il perd par notre faute ?

-- Moi, s'écria Roger Laroque.

Quatrième épisode
LXIV

Deux jours après l'évasion de Luversan, Raymond recevait de Laroque ce billet laconique dont chaque mot lui perça le cœur.

« Elle vous demande. Ne la reverrez-vous pas, une fois, une minute, avant qu'elle meure ? »

Raymond se mit la main sur les yeux et sanglota.

-- Ma mère a déshonoré Laroque, a fait mourir sa femme. Moi, je tue sa fille !... Je suis donc d'une famille maudite, faite pour le malheur de cet homme.

Cependant, il partit, malgré la certitude qu'il avait des tortures au-devant desquelles il courait. Pouvait-il ne pas revoir cette enfant innocente de tout ?... Pouvait-il, s'il est vrai qu'elle se mourait, ne pas essayer de lui rendre le courage.

-- Elle se meurt, disait-il... Est-ce possible ?... se peut-il vraiment ?... Elle que j'ai vue, il y a quelques jours, si gaie, si bien portante et, après avoir tant souffert, si pleine de confiance dans l'avenir !... Elle se meurt par ma faute !... et je l'aime... Mon Dieu, dans la part que vous faites de nos joies et de nos peines, que vous êtes injuste !

Il arriva vers deux heures à Maison-Blanche. De loin, il avait aperçu, ruisselants sous le soleil, les toits d'ardoise de Méridon, mais il avait détourné les yeux... c'était fini !... Jamais il n'y retrouverait le calme de son enfance !...

Laroque l'attendait, guettait son arrivée, Raymond n'eut pas de peine à remarquer combien il était pâle et abattu ; ses yeux étrangement cernés ; il était presque méconnaissable ; on eût dit qu'une fatigue énorme s'était abattue sur lui, tant il était courbé.

-- Je n'espérais pas que vous viendriez, dit-il... Elle est très mal... Votre présence ne peut que lui faire du bien... Monsieur de Noirville, je vous ai interrogé l'autre jour pour savoir ce qui vous faisait refuser ma fille. Vous ne m'avez pas dit. Depuis, je l'ai appris.

Raymond fit un brusque mouvement de stupeur.

-- Oui, je l'ai appris. Par pitié pour moi, vous me l'aviez caché sans doute. Vous saviez déjà, alors que je l'ignorais encore, moi, que la révision de mon procès n'aurait pas lieu, que ma réhabilitation ne serait pas possible, que j'achèverais ma vie avec la honte de cette condamnation !...

Raymond le regardait sans comprendre. Laroque, d'une voix sourde, fit le récit de son entrevue avec M. de Lignerolles. Puis il raconta tout ce qu'il savait sur la fuite de Luversan.

Raymond écoutait, n'osait pas l'interrompre, et peu à peu, au fur et à mesure que Laroque parlait, son cœur s'emplissait d'une atroce angoisse, de l'horreur de la situation où il se trouvait !...

Il écoutait Laroque disant :

-- La honte pour moi toujours ! Car ma grâce, c'est encore de la honte, puisque c'est la confirmation de ma condamnation !... Un seul espoir me reste, bien vague... qui ne sera jamais réalisé, peut-être... Ce complice dont Luversan a parlé ; ce complice mystérieux si je le découvrais, si je le traînais avec le souvenir sanglant de son crime, devant les tribunaux, si je le faisais condamner, lui coupable, comme je l'ai été, moi innocent, ce serait l'honneur, ce serait la possibilité de faire réviser mon procès ! La loi est précise ! Ah ! ce complice, où le trouver ?

Parlant ainsi, Laroque se mentait à lui-même. Il la connaissait, la complice, mais jamais il ne la livrerait.

« Ce complice, se disait Raymond, je suis seul à le connaître... C'est ma mère !... Vais-je donc le dire à cet homme ! Que faire ?... Où est mon devoir ?... Dois-je d'un mot envoyer ma mère au bagne ?... Elle !... Ce serait horrible, répugnant, abominable... C'est un acte auquel je ne puis songer !... Et, d'autre part, laisser ce pauvre homme achever sa vie dans l'ignominie de sa condamnation, ne pas les tirer d'un mot, lui et sa fille, de leur déshonneur immérité, ce serait une infamie !... Que faire ?... »

Et il se débattait dans cette lutte intérieure, sentant que sa vie ne résisterait pas longtemps à un pareil combat !

Laroque avait achevé son récit et s'était remis à la fenêtre. Il semblait très attentif à ce qui se passait au-dehors, mais il ne voyait rien. Il était tout à sa tristesse, à son désespoir. Ils restèrent silencieux : mais tout à coup Laroque se retourne encore, et, d'une voix très calme, -- un calme affecté, sans doute :

-- Rassurez-vous, monsieur, dit-il, je ne vous parlerai plus de ce mariage. Il n'est pas réalisable, je le comprends. Ce que je vous demande seulement, aujourd'hui, c'est d'adoucir les dernières heures de ma fille...

« Comme il me parle avec tendresse, pensa-t-il, et pourtant comme il doit me haïr !... »

Un quart d'heure après, Laroque monta dans la chambre de sa fille. Elle venait de se réveiller. Il redescendit.

-- Suivez-moi, dit-il à Raymond. Peut-être vous reconnaîtra-t-elle... Moi, depuis deux jours, elle ne sait plus qui je suis... Elle oublie que je suis son père et m'appelle de votre nom.

Il marcha devant le jeune homme. Laroque ouvrit doucement la porte de la chambre de sa fille, avançant timidement, bien qu'elle fût éveillée. Il fit signe à Raymond d'attendre sur le seuil. Ils avaient fait bien peu de bruit, et pourtant elle les avait entendus. Suzanne s'était dressée sur son lit, le regard dirigé vers la porte. Elle ne fit pas attention à son père quand il entra, quand il lui dit :

-- Ma fille, ma chère Suzanne, tu as dormi, comment te trouves-tu ?... Mieux, n'est-ce pas ?

Elle répondit par un geste lent de son bras vers la porte. Un sourire ineffable erra sur ses lèvres.

-- Raymond ! murmura-t-elle.

Elle ne pouvait voir Raymond, et cependant elle l'avait deviné tout près d'elle, -- là, derrière cette porte.

Il entra, sous le coup d'une émotion intraduisible. Il entra, la vit ainsi, pâlie, amaigrie, les traits tirés, les yeux brillants, presque sanglants, tant le visage était blanc Elle retomba sur l'oreiller, la main pendante hors du lit. Il prit cette main, appuya ses lèvres, la couvrit de baisers, ne répétant qu'un nom dans ses sanglots :

-- Suzanne ! Suzanne ! Suzanne !

Elle ferma les yeux et parut brusquement endormie ou évanouie. Elle n'était ni l'un ni l'autre, car sa main, doucement, pressait la main de Raymond.

-- Suzanne, murmura-t-il, me pardonnerez-vous de vous faire autant souffrir ?

Comprit-elle ? Évidemment, elle savait qu'il était là, mais ce qu'il disait arrivait-il jusqu'à son intelligence ?

Il demeura longtemps auprès d'elle ; de temps à autre, elle paraissait sortir de sa torpeur et disait alors :

-- Raymond ! vous êtes là, Raymond ?

Puis elle s'endormit.

-- Ne partez pas, dit Roger. Dès qu'elle va se réveiller, elle vous demandera. Que lui dire, si vous êtes loin ?

-- Je reviendrai, dit-il, ce soir...

-- Vous me le promettez ?

-- Je vous le jure...

-- Je puis le dire à Suzanne ?

-- Je vous en prie.

Et il s'en alla par la campagne, désolé et plein d'angoisse.

Le soir vint, il reprit la direction de Maison-Blanche. En chemin, il rencontra deux hommes d'allure bizarre, à la physionomie éveillée, rusée, maigres tous deux, l'œil vif et pénétrant. Comme ils étaient dans l'avenue qui conduisait au château, Raymond devina facilement qu'ils sortaient de Maison-Blanche.

Il reconnut en eux les étranges visiteurs qui l'avaient tant inquiété à Méridon. Une grave inquiétude l'envahit. Son pressentiment ne le trompait pas. Les deux promeneurs qui, venant de Maison-Blanche, s'en retournaient vers la gare, étaient bien Tristot et Pivolot.

Complètement évincés de l'enquête par le chef de la Sûreté, ils n'en avaient pas moins à cœur de prendre une revanche éclatante. On leur interdisait de rechercher la piste de Mme de Terrenoire sur laquelle la police comptait pour retrouver Luversan. Le chef de la Sûreté s'était contenté de leur dire :

-- Laissez-nous faire et ne nous mettez plus des bâtons dans les roues. Si, avec tous nos moyens d'action, nous échouons, croyez-vous réussir, maintenant que vous voilà pour ainsi dire sans ressources ?

Tristot et Pivolot n'étaient pas hommes à se morfondre dans l'inaction. Après de vaines recherches pour ressaisir la piste d'Andréa, ils se retournèrent du côté de l'affaire Larouette. Certains que Luversan ne se laisserait pas reprendre vivant, ils espéraient arriver quand même à la réhabilitation de Roger Laroque par la découverte du premier ou plutôt de la première complice de ce bandit.

En relisant attentivement le procès de Versailles, tous deux s'étaient convaincus que Roger la connaissait, cette complice, mais qu'il se taisait comme autrefois. Et ils en étaient venus à se dire : « La femme qui a rendu, au moment psychologique, les cent mille francs que Laroque lui avait prêtés, doit être madame de Noirville. Voilà ce qui explique la mort tragique de Lucien de Noirville. L'avocat savait tout et il a défendu quand même l'accusé. C'était sublime ; mais le pauvre homme n'a pu aller jusqu'au bout d'une tâche au-dessus des forces humaines. »

Ils raisonnaient fort bien, Tristot et Pivolot. Toutefois, ils doutaient encore de leurs inductions. Accepter de défendre un ami qui vous a pris votre femme, qui vous a déshonoré, c'était, à leur avis, pousser un peu loin le dévouement à l'amitié. Et cependant, plus ils réfléchissaient, plus cette invraisemblable défense s'imposait à leur conviction. Décidés à tâter de nouveau ce terrain brûlant, ils avaient dépisté Chambille qui les faisait surveiller par ses agents et ils s'étaient rendus à Méridon.

On se souvient de leur première entrevue avec Julia. La présence de Raymond pendant cette courte visite avait paralysé leurs moyens. Le jeune homme, très étonné de cette démarche, s'était montré impatient, irrité. Il ne laissa pas le temps de répondre à sa mère et tout, dans ses paroles, comme dans son attitude, interdit aux policiers d'insister.

Enfin à cette question adressée directement par Pivolot à Mme de Noirville : « Pourriez-vous me dire, madame, à Tristot et à moi, ce qu'est devenu un certain Luversan qui, à l'époque, fréquentait, je crois, votre maison ? », Julia avait pâli, tremblé, mais, rassemblant tout son sang-froid avait répondu : « Ce nom m'est tout à fait inconnu. »

Et Raymond s'était levé pour congédier les deux compères.

À leur seconde visite, Tristot et Pivolot eurent l'heureuse fortune de trouver Mme de Noirville seule. Très ferrés sur la disposition des locaux, ils avaient traversé la cour de la ferme sans demander aux domestiques de les annoncer et étaient entrés tout droit au salon. Julia reposait sur sa chaise longue. Elle reconnut aussitôt les agents. Le cœur lui battit à rompre. Une vive rougeur colora ses pommettes, puis elle devint pâle comme une morte, et ce fut d'une voix éteinte qu'elle dit :

-- Que voulez-vous encore, messieurs ?

-- Pardonnez-nous, madame, dit Tristot, notre insistance. Nous vous avons dit, il y a quelque temps, pour expliquer le but de notre première démarche, que, selon nous, l'assassin du boulevard Haussmann n'était autre que celui de Ville-d'Avray. Nos soupçons se portaient alors sur monsieur Jean Guerrier dont l'innocence a été reconnue depuis lors. Nous vous avons également parlé d'un certain Luversan que monsieur votre mari a peut-être fréquenté.

-- Je vous ai répondu, interrompit Julia, que ce nom m'était tout à fait inconnu.

Elle se raidissait contre le danger. Elle sentait le gouffre que les agents s'apprêtaient à découvrir devant elle.

-- En effet, madame, dit Tristot, et nous n'avons pas insisté. Dans tous les cas, l'événement a prouvé que nos soupçons sur Luversan étaient fondés. Si, après avoir arrêté l'assassin à Ville-d'Avray même où monsieur Laroque, travesti en Américain, l'attira si ingénieusement, nous avions su le garder jusqu'à sa guérison, s'il n'avait pris la fuite, se jouant ainsi tout à la fois de la police et de la faculté de médecine, nous serions à la veille d'assister à la solennelle réhabilitation de Roger Laroque. C'est une besogne à recommencer et nous voilà obligés de refaire notre enquête d'un bout à l'autre.

-- C'était bien inutile à mon égard, messieurs, puisque je n'ai jamais connu, fort heureusement, ce Luversan.

-- Oui, mais vous avez peut-être connu un sieur Mathias Zuberi ?

-- Pas davantage.

-- Cependant parmi les pièces du dossier figure une lettre que vous auriez adressée à Mathias Zuberi.

Le moyen de Tristot était, disons-le, très canaille, mais ingénieux.

-- Qui est ce Mathias Zuberi ? demanda Julia.

-- Il n'est autre que Luversan.

Elle voulut dire qu'elle ne connaissait pas plus Zuberi que Luversan, mais l'angoisse lui étreignit le cœur, la parole expira sur ses lèvres et elle tomba en syncope.

Pivolot salua, prit par la main Tristot et l'entraîna au-dehors.

-- Nous en savons assez, dit-il, elle a fait le coup.

-- Oui, mais comment le prouver ?

-- Il nous faut du temps.

Sur la route, ils en causaient encore quand ils se croisèrent avec Raymond. Tristot reconnut le jeune avocat.

-- Pauvre petit ! murmura-t-il, s'il se doutait de ce que nous tramons contre sa mère.

-- Que comptez-vous faire ? demanda Pivolot.

-- Avertir le procureur de la République. Une perquisition me paraît indiquée. Les femmes ont la manie de garder les lettres qui peuvent les compromettre. On trouverait peut-être ici un joli pot aux roses.

-- Dans tous les cas, observa Pivolot, il ne faut pas compter sur monsieur Laroque pour nous seconder. Il respecte trop la mémoire de son ami et défenseur...

-- Sublime défenseur !

-- Sublime, mais idiot. Le père Laroque, dis-je, respecte trop la mémoire de Lucien de Noirville pour faire appeler sa veuve au banc des accusés, à la cour d'assises.

Ils se gardèrent bien de passer à Maison-Blanche et rentrèrent à Paris, fort perplexes au sujet des graves soupçons qui pesaient sur la femme Noirville. Tous deux reconnurent, après réflexion, qu'ils s'exposeraient à un échec auprès du procureur de la République, s'ils n'apportaient pas de preuves décisives contre cette femme.

Ils passèrent une partie de la nuit à se tracer un nouveau plan de campagne.

Quant à Raymond que la rencontre des deux agents avait frappé d'épouvante, il était rentré en toute hâte à la ferme. Il trouva Pierre occupé à faire revenir sa mère de son évanouissement.

Elle avait rouvert les yeux et, en apercevant son fils, elle s'était écriée, à demi folle :

-- Où sont ces hommes ?

Puis elle s'était évanouie de nouveau. Pierre ignorait la mystérieuse visite des agents. Il croyait sa mère atteinte d'aliénation mentale.

Raymond envoya chercher le médecin. Une fois seul avec la malade, il lui mouilla les tempes avec de l'eau fraîche, lui fit respirer des sels. Elle se ranima enfin. La présence de son fils préféré la calma. Il ne lui posa aucune question, la laissa reprendre ses sens. Bientôt, elle regarda autour d'elle avec terreur, puis saisissant la main de Raymond :

-- Ils sont revenus, dit-elle.

-- Je le sais.

-- Ah ! tu les as vus, tu leur as parlé.

-- Non, je les ai rencontrés.

Elle n'avait plus que lui à qui se confier. Raymond connaissait son crime. Lui seul pouvait lui donner un conseil, la guider dans cette terrible épreuve. Elle lui raconta tout.

Raymond réfléchit longtemps. Ce qu'il souffrait de calculer ainsi le danger que courait sa mère, sa mère coupable d'un crime, est impossible à exprimer. Il rougissait de honte et en même temps il tendait tous les ressorts de son intelligence pour détourner de sa maison le déshonneur prêt à y entrer derrière la justice.

-- Rassurez-vous, dit-il enfin. C'est un piège qu'on vous a tendu.

Elle respira longuement.

-- Quoi qu'il en soit, reprit-il, il serait prudent de quitter cette maison.

-- À quoi bon, Raymond ? Il n'y a plus de place pour moi sur cette terre, et d'ailleurs, mes forces ne me permettent plus d'aller bien loin. C'est la vie qu'il faut quitter.

Elle songeait au suicide et il ne la défendait pas contre ce sombre projet.

Il se taisait.

Après un instant de silence qui leur parut un siècle, elle se leva pour essayer ses forces, fit quelques pas et retomba sur un fauteuil.

Il l'aida à remonter dans sa chambre. Elle se coucha en proie à une fièvre violente.

-- Tu vois bien, lui dit-elle, que je ne saurais aller bien loin. Pourvu que la mort arrive avant eux !

LXV

À trois reprises, Laroque était retourné chez d'Andrimaud, dans l'espoir qu'il le mettrait en possession des papiers de Luversan. Le directeur du Sauveteur des Capitalistes, toujours absent, avait fini par disparaître, abandonnant à leurs regrets tardifs six employés à cautionnements et son joli groom.

En réalité d'Andrimaud, qui craignait la vengeance de Luversan, s'était hâté de rassembler tous les capitaux arrachés aux gogos par la réclame et de filer à Londres où, sous un faux nom, il aimait à mener la grande vie. La cité des brouillards convient fort aux émigrés de l'escroquerie.

Laroque en vint à se dire que le financier s'était vanté auprès de lui en laissant croire qu'il connaissait la dernière adresse de Luversan. Pour les avoir, les précieux papiers, parmi lesquels il trouverait peut-être des lettres de Julia, le millionnaire aurait sacrifié la moitié de sa fortune. Non pas qu'il voulût s'en faire une arme de réhabilitation. Peu lui importait son honneur, s'il fallait l'obtenir au prix du déshonneur de Raymond et de la mort de Suzanne. Ces lettres, il les voulait, pour les anéantir, et prouver ainsi son abnégation au fils de Lucien de Noirville. Un tel sacrifice lui vaudrait sans doute le pardon de la grande faute, de l'unique faute d'une existence honorable entre toutes.

D'autre part, Laroque tremblait à l'idée que Tristot et Pivolot, dans leur violent désir de prendre une revanche, recherchaient cette complice dont la découverte pouvait amener la révision de son procès. Il se souvenait de leur promesse : « Nous ne connaîtrons jamais par l'assassin de Ville-d'Avray, lui avait dit Pivolot, son complice, mais nous ne devons pas renoncer à le trouver par nous-mêmes. Tristot et moi, nous croyons être à cet égard sur une bonne piste. Nous vous en causerons prochainement et vous ne serez pas peu surpris. »

C'était évidemment de Mme de Noirville qu'ils voulaient parler. Rien ne l'étonnait de la perspicacité des deux compères. Il les savait capables de toutes les ruses pour arriver au but. Quant à leur demander de cesser l'enquête, il ne fallait pas y songer, après l'échec qu'ils venaient d'éprouver. La personnalité de Roger Laroque ne comptait plus pour eux. Ils avaient tout un passé glorieux à défendre. Ils ne voulaient pas rester sur leur Waterloo.

Le docteur Lagache venait tous les jours voir Suzanne dont les forces diminuaient rapidement. Un matin, il dit à Laroque :

-- J'ai de mauvaises nouvelles de Méridon à vous annoncer. Madame de Noirville est bien près de sa fin. Je l'ai trouvée hier soir au plus bas. Elle délirait, et, chose étrange ! dans ses hallucinations, elle croit vous voir à son chevet. L'esprit de la pauvre femme a été fort ébranlé autrefois par le procès de Versailles et je ne suis pas étonné que ce souvenir l'ait minée peu à peu. Vous feriez bien d'aller la voir.

-- J'irai.

Dans le regard du médecin, Roger découvrit une arrière-pensée. Le docteur devait en savoir plus long qu'il ne le laissait voir.

-- Madame de Noirville n'aurait-elle pas, demanda Laroque, éprouvé une violente émotion dans ces derniers temps ?

-- Si. Son fils Pierre est venu me chercher, il y a trois jours. Elle avait été prise d'une syncope suivie de graves troubles cérébraux. Je suis resté l'après-midi auprès d'elle et ma conviction est qu'elle avait dû recevoir ce jour-là une visite pénible.

-- La visite de deux personnes, n'est-ce pas ?

-- Je ne sais pas. Son fils Raymond s'appliquait à la calmer en lui témoignant toute sa tendresse. Elle répétait : « Ils reviendront ! » ; puis elle vous appelait et disait : « Pardon, Roger ! Pardon ! » Je n'en sais pas plus long. Et d'ailleurs, s'il m'était permis de comprendre le sens exact de ces paroles, je devrais me taire, en vertu du secret professionnel auquel notre art nous oblige. Allez voir madame de Noirville, mon cher monsieur Laroque. Allez la voir au plus tôt. Cette visite ne sera peut-être pas perdue pour votre cause. J'en ai le pressentiment.

Le docteur, craignant d'être obligé de s'expliquer, se retira sur ces derniers mots.

« Brave homme ! se dit Laroque, il prend à cœur ma réhabilitation et trahit son devoir en ma faveur. »

Il savait maintenant que Tristot et Pivolot agissaient sous main, qu'ils étaient venus à Méridon, qu'ils avaient eu l'audace d'interroger Julia. La malheureuse s'était-elle trahie ? Laroque fut tenté d'aller l'interroger à son tour. Mais la pensée que Raymond assisterait à cette confrontation in extremis le découragea de se rendre à Méridon.

Et, dans sa tendre sollicitude pour Raymond et Suzanne, il en arrivait à souhaiter la mort de Julia. « Qu'elle emporte avec elle, dans la tombe, mon espoir de réhabilitation, pensait-il, mais que son fils soit heureux avec ma fille ! »

Comme il se disposait à se rendre à Paris pour savoir si le chef de la Sûreté avait du nouveau, James lui annonça la visite d'un inconnu vêtu en ouvrier.

Laroque descendit au salon. Il se trouva en présence d'un grand et vigoureux jeune homme dont la physionomie respirait l'honnêteté et la franchise.

-- Que désirez-vous, monsieur ? lui demanda-t-il.

-- Parler à monsieur Roger Laroque.

-- C'est moi.

-- Parfait. J'ai à vous remettre un petit paquet en échange duquel vous me donnerez, paraît-il, vingt mille francs.

-- Vous venez de la part de monsieur d'Andrimaud ?

-- D'Andrimaud ? Connais pas !

-- Vous l'avez sur vous, ce paquet ?

-- Oui, monsieur.

-- De qui le tenez-vous ?

-- Oh çà, monsieur, c'est toute une histoire, un vrai conte des Mille et Une Nuits.

-- Expliquez-vous ! qui êtes-vous d'abord ?

-- Je m'appelle Joseph Perruchet, orphelin de père et de mère, menuisier de mon état, et, de plus, amoureux de Catherine Barbareau.

-- Peu m'importe ! Donnez-moi ce que vous avez à me remettre, et, si c'est ce que je pense, vous toucherez de suite les vingt mille francs promis.

-- Oh ! Monsieur, ce serait deux fois plus qu'il ne m'en faut pour épouser Catherine, dont les parents ferblantiers établis, monsieur, ont repoussé ma demande en mariage sous prétexte que je suis sans père, ni mère et... sans argent. Voici le paquet, monsieur. Vous voyez que j'ai confiance.

Joseph Perruchet remit à Laroque une liasse de papiers tout tachés, fripés et maculés comme par un long séjour dans l'eau.

-- Faites pas attention aux avaries, dit-il. Vous êtes témoin qu'on n'a pas touché à la ficelle et que les cachets de cire sont intacts. Faut vous dire que j'ai fait naufrage, que je m'en suis tiré à la force des bras et que le bonhomme, qui m'a remis ce paquet entre deux vagues hautes comme des montagnes, a bu son dernier coup une seconde après.

Mais Laroque ne l'écoutait plus. Il avait coupé la ficelle, fait sauter les cachets, et découvert intactes, deux liasses, étiquetées l'une : Lettres de Julia ; l'autre : Lettres d'Andréa.

Il parcourut les premières lettres et pâlit affreusement. La culpabilité de Julia, son épouvantable association avec Mathias Zuberi pour se venger de l'amant qui la délaissait, toute cette ténébreuse machination lui était prouvée. Et par qui ? par la complice de l'assassin de Larouette.

-- Comment s'appelait l'individu qui vous a remis ces papiers ? demanda-t-il au menuisier.

-- Oh ! un drôle de nom : Célestin Damour.

-- Ne pourriez-vous me donner son signalement ?

-- Mais si. C'était un pauvre diable de « malingreux », tout voûté et pâlot. L'œil gris et malicieux. Une dégaine de gamin de Paris comme on en voit le soir, à la sortie des théâtres, ramasser les bouts de cigares et fermer les portières des fiacres.

-- C'est bien cela ! s'écria Roger.

Il avait reconnu le faux Isidore dépeint par la mère Dondaine. Il se rappelait parfaitement l'avoir aperçu, la veille de sa fuite, dans l'allée sur laquelle s'ouvrait, au fond du jardin, la porte de la villa Larouette.

-- Et vous ne le connaissez pas, monsieur Perruchet ?

-- À peine. Nous nous sommes embarqués ensemble, il y a huit jours, au Havre, à cinq heures du soir. La tempête nous a pris, vers minuit, en pleine mer. Nous nous étions fait embaucher, comme ouvriers, par une agence d'émigration de l'Amérique du Sud. Le petit Damour était cartonnier de son état. Il fuyait Paris où l'amour ne le rattachait pas. Tandis que moi, monsieur, je m'expatriais pour tâcher d'oublier Catherine.

-- Eh bien, vous l'épouserez, votre Catherine !

Laroque avait tiré de son coffre-fort vingt billets de mille francs qu'il tendait au menuisier.

Joseph Perruchet devint très rouge. Au lieu d'avancer la main, il recula de trois pas.

-- Pardon, monsieur Laroque, on n'achète pas vingt mille francs un paquet de lettres sans avoir un motif.

-- Ne vous inquiétez pas du motif et prenez la somme.

-- Pardon, monsieur Laroque, mais... c'est que je ne voudrais pas me... comment vous dire cela sans vous blesser... me compromettre.

-- Vous compromettre ? Vous ne savez donc pas à qui vous parlez ?

-- Je parle à monsieur Roger Laroque...

-- Victime d'une erreur judiciaire.

-- Oui, je sais... J'ai lu ça dans les journaux, mais c'est égal, il n'entre pas dans mon esprit qu'un paquet de lettres ait une valeur de vingt mille francs, à moins que...

Le menuisier n'osait achever sa pensée. Laroque s'en chargea.

-- À moins que, dit-il, ce paquet ne contienne quelque chose de compromettant pour celui qui l'achète. C'est là votre idée ?

-- Un peu... oui... c'est ça.

-- Me croyez-vous innocent ?

-- Oui... d'après les journaux. Mais je ne m'y fie pas, moi, aux journaux.

Roger ne put s'empêcher d'admirer cet ouvrier qui, sans ressources et, de plus, amoureux d'une jeune fille qu'on lui refusait à cause de sa pauvreté, hésitait à accepter une petite fortune sans connaître le motif de la générosité du donateur.

-- Vos scrupules vous font honneur, lui dit-il. Puisque vous avez lu les journaux, vous devez connaître tous les détails de mon procès. Vous savez que j'ai toujours refusé de révéler à mes juges le nom de la personne qui m'a remboursé une somme de cent mille francs le lendemain du crime de Ville-d'Avray ?

-- Je sais cela. Je parie que la personne en question c'était une femme.

-- Oui.

-- Une femme mariée, hein ?

-- Il n'est que trop vrai. Eh bien, ce que vous me rapportez là ce sont les lettres de cette femme à son complice.

-- Bravo ! Et vous allez les montrer à vos juges ?

-- Jamais ! Cette femme existe encore. Je pourrais me sauver en la perdant, mais je préférerais retourner au bagne, plutôt que de déshonorer le nom qu'elle porte.

-- Le nom d'un ami, n'est-ce pas ? C'est égal, vous êtes bien puni, monsieur Laroque d'avoir marché dans les plates-bandes du voisin. Mais ce sont des affaires qui ne me regardent pas. Jurez-moi qu'en acceptant ces vingt mille francs, je ne fais rien de contraire à l'honneur.

-- Je vous le jure !

-- Eh bien, j'accepte... pour Catherine.

Il se décida à prendre la liasse de billets de banque. Ce fut d'une main tremblante qu'il les serra dans son portefeuille.

-- Et vous, jurez-moi, dit Roger Laroque, que vous ne révélerez jamais à personne le secret de notre entrevue ?

-- Je vous le jure ! À personne, pas même à Catherine.

Joseph Perruchet tendit la main à son bienfaiteur.

-- Je n'aurais pas dû hésiter, dit-il en se retirant. L'honnêteté est inscrite sur votre front.

Une fois seul, Roger examina les lettres d'Andréa. Elles étaient conçues dans un style dont l'exaltation confinait à la folie. L'ascendant que le Levantin avait sur sa maîtresse lui parut inexplicable. Il n'approfondit pas davantage ce mystère.

« Je remettrai ces lettres à monsieur de Terrenoire, se dit-il, si toutefois Guerrier est mis hors de cause et que son innocence ne fasse plus aucun doute. Ce sera la meilleure manière de lui prouver ma reconnaissance pour le service qu'il m'a rendu autrefois. »

Quant aux lettres de Julia, il les serra précieusement dans son portefeuille.

-- Elles seront, dit-il, la rançon de Suzanne.

LXVI

M. de Terrenoire avait attendu vainement Andréa, toute une semaine, à Bayonne.

Il retourna à Paris par l'express et se fit conduire à son hôtel de la rue de Chanaleilles. Comme la voiture s'arrêtait devant la façade, le concierge sortit pour ouvrir la portière du fiacre. L'air consterné de ce fidèle domestique frappa son maître.

-- Qu'est-il arrivé ? demanda ce dernier.

-- Fuyez, monsieur. La police occupe l'hôtel depuis cinq jours.

M. de Terrenoire reçut le coup sans faiblir.

-- C'est bien, dit-il. Faites votre service et ne vous occupez pas du reste. Dites au cocher d'atteler le coupé.

Il pénétra bravement chez lui. Dans l'antichambre se tenaient l'inspecteur Chambille et deux de ses collègues. Le policier salua obséquieusement.

-- Pardon, monsieur, vous êtes monsieur de Terrenoire ?

-- Oui. Que voulez-vous de moi ?

-- Pardon, monsieur, mais... je suis inspecteur de la Sûreté, et j'ai ordre de monsieur Lacroix, commissaire aux délégations judiciaires, de vous prier de venir à son cabinet pour affaire qui vous concerne.

-- J'irai demain matin.

-- Pardon, monsieur, c'est... qu'il faudrait venir de suite.

-- Il faudrait !... D'abord, de quel droit vous êtes-vous installé chez moi ?

-- Sur l'ordre du juge d'instruction qui a tout pouvoir en matière criminelle. Croyez bien, monsieur, que je suis aux regrets d'être obligé de... Montez dans votre voiture. Je prendrai place à côté de vous, tandis que mes hommes resteront ici.

-- Pour quoi faire ?

-- Monsieur Lacroix vous le dira.

Il n'y avait pas à résister. Le banquier demanda à interroger ses domestiques avant de partir.

-- Vous pouvez le faire, dit Chambille, mais en ma présence.

-- Alors, je suis donc arrêté ?

-- Oui et non. Voici le mandat de comparution. Monsieur Lacroix vous relâchera de suite, oh ! je n'en doute pas.

-- Partons. J'ai hâte d'en finir avec ces humiliations.

Il sortit et s'élança dans son coupé, suivi de Chambille qui s'assit modestement sur la banquette de devant. Durant le trajet, l'agent ne prononça pas une parole et évita de tourner la tête du côté de son prisonnier.

M. de Terrenoire ne cessait de penser :

« Si mon pauvre frère me voyait dans cette horrible situation, il en mourrait de honte ! »

M. Lacroix reçut le banquier avec la plus grande déférence.

-- De la franchise de vos réponses, dit-il, dépend votre liberté. D'abord, pouvez-vous me dire où s'est réfugiée madame de Terrenoire ?

Réfugiée ! La police connaissait donc la culpabilité d'Andréa ? Le banquier pâlit légèrement, mais avec le sang-froid que les gens du monde savent déployer dans les suprêmes occasions, il répondit :

-- Madame de Terrenoire et moi, nous devions faire un voyage d'agrément en Espagne. Je suis parti le premier pour régler des affaires d'intérêt que j'avais à Bayonne. Madame de Terrenoire devait me rejoindre. Je l'ai attendue vainement, et, pris d'une inquiétude que vous devez comprendre, je suis revenu ce matin à Paris. Qu'est-il donc arrivé en mon absence pour que vous me disiez que madame de Terrenoire se serait réfugiée quelque part ?

-- Il y a, répliqua froidement le magistrat, que madame de Terrenoire est inculpée de complicité dans le crime du boulevard Haussmann.

Le banquier joua, avec un talent consommé, la comédie ou plutôt le drame de l'homme à qui on apprend tout à coup un épouvantable malheur.

-- Ce n'est pas possible ! s'écria-t-il. Prouvez-moi ce que vous me dites. Prouvez-le-moi !

-- Le juge d'instruction le prouvera en temps utile à la chambre des mises en accusation qui ordonnera le renvoi de l'inculpée devant la cour d'assises. Pouvez-vous me fournir l'emploi de votre temps depuis votre départ de Paris ?

-- Oui, monsieur.

M. de Terrenoire exhiba la facture de l'hôtel où il avait séjourné à Bayonne.

-- Fort bien, dit M. Lacroix après avoir constaté que la date de cette facture concordait bien avec la déclaration du banquier, mais vous pouvez néanmoins éclairer la justice.

-- En quoi ?

-- Vous en savez plus long que vous ne voulez bien le dire.

-- Moi ?

-- Vous ! Inutile de dissimuler.

-- Monsieur !...

-- Oh ! je comprends la légitimité de votre discrétion. Votre but est de retarder le plus longtemps possible le retentissement qu'aura cette lugubre affaire. Je m'explique : Tristot et Pivolot, honteux d'avoir été si bien joués par l'assassin, nous ont avoué les coupables ménagements qu'ils ont eus, d'accord avec vous, pour madame de Terrenoire. J'en conclus que votre voyage n'a eu d'autre motif que de mettre la criminelle en sûreté dans un de ces couvents d'Espagne où les secrets sont bien gardés, quand la recluse y fait le sacrifice d'une grosse somme d'argent. Quoi qu'il vous en coûte, votre devoir est de nous révéler la retraite de madame de Terrenoire. Songez, monsieur, que si nous ne retrouvons pas Luversan, l'innocence de Jean Guerrier ne sera jamais prouvée. Certes, votre caissier sera mis hors de cause, mais qui empêchera la calomnie d'insinuer qu'il n'est pas étranger à l'assassinat de Brignolet et au vol. Il se formera des légendes à ce sujet. Avouez que vous savez tout.

Accablé par ce raisonnement, M. de Terrenoire redevint lui-même et ce fut sur le ton de la plus sincère franchise qu'il répondit :

-- Eh bien, oui, je savais tout. Oui encore, mon plan était de faire entrer l'infâme dans un couvent d'Espagne. Mais elle s'est bien gardée de me rejoindre à Bayonne.

M. Lacroix se prit à sourire de la naïveté apparente du banquier.

-- Pourquoi, demanda-t-il, ne l'avez vous pas forcée à vous accompagner ?

-- Elle m'a demandé un délai.

-- Dans quel but ?

Le banquier reprit son rôle que la révélation du magistrat l'avait forcé à abandonner un instant.

-- J'espérais qu'elle aurait le courage de se faire justice elle-même. Chaque jour, je croyais trouver dans les journaux la nouvelle de son suicide. J'appris ainsi la fuite incroyable de Luversan et, n'y tenant plus, je revins à Paris.

M. Lacroix enregistra cette déclaration, puis d'un ton glacial qui en eût imposé à tout autre homme :

-- Pourriez-vous nous dire où est présentement madame votre fille ?

Tout d'abord, M. de Terrenoire ne se rendit pas compte du mobile de la question ; puis, comprenant enfin, il trembla à l'idée que le commissaire aux délégations judiciaires demandait où se trouvait la fille dans l'espoir d'y prendre la mère.

-- Madame veuve Mussidan, répondit-il, est chez mon frère, le colonel de Terrenoire, à Pau.

En faisant cette réponse, il calcula qu'il aurait le temps d'envoyer une dépêche à Diane, pour l'inviter à revenir auprès de lui.

Le magistrat se leva et lui rendit sa liberté par ces simples mots :

-- C'est tout ce que j'avais à vous demander, monsieur.

Au sortir du Palais de justice, M. de Terrenoire se dirigea vers le bureau du télégraphe situé dans les dépendances du tribunal de commerce. Mais il s'aperçut presque aussitôt qu'un agent maladroit le suivait de près, et il n'osa donner suite à son projet. Il sauta dans un fiacre vide et donna l'ordre au cocher de le conduire à la Bourse.

Malgré la rapidité de sa stratégie, il se vit dépisté presque aussitôt. L'agent avait fait comme lui et filait en voiture. « Après tout, se dit le banquier, il est bien peu probable que l'infâme aille retrouver sa fille. Elle doit être partie avec son complice. »

Il renonça à envoyer une dépêche à Diane dont la présence à Paris l'aurait d'ailleurs exaspéré : il ne voyait plus en elle que la fille de Mussidan. Diane lui devenait indifférente, sinon odieuse.

Un seul être le rattachait à la vie : Marie-Louise. Encore redoutait-il une nouvelle catastrophe qui le séparerait à jamais de sa fille. Ces lettres de Blanche Warner découvertes par Andréa, qu'étaient-elles devenues ? La fugitive n'avait-elle pas déjà livré à Margival le secret de la naissance de Marie-Louise ?

M. de Terrenoire affronta le danger. Il se rendit chez Guerrier, espérant y trouver seule Marie-Louise. Ce fut la jeune femme qui le reçut.

-- Vous ! s'écria-t-elle. Déjà ! Où est madame de Terrenoire ?

Il voulut l'embrasser au front. Elle se dégagea.

-- Diane m'a écrit, dit-elle. Si elle ne reçoit pas de nouvelles de sa mère, elle est décidée à revenir.

-- Elle n'en recevra plus.

Marie-Louise se leva, épouvantée.

-- Que voulez-vous dire, monsieur ?

-- Madame de Terrenoire a disparu.

-- Disparue ! fit-elle toute tremblante. Et... vous... ne savez pas où elle est ?

-- Non.

-- Dites-vous bien vrai ?

De quoi donc le croyait-elle capable ?

-- Marie-Louise, ma fille chérie, dit-il, je vous jure...

-- Je vous défends de m'appeler votre fille, s'écria-t-elle. Qu'avez-vous ? Vous m'aviez juré de pardonner à la mère de Diane.

-- Elle a disparu, te dis-je. Je te le jure sur la tombe de ta mère.

-- Ne me parlez jamais de ma pauvre mère. Quant à moi, je ne reconnais pour père que l'homme qui m'a élevée, qui m'a enseigné le bien, que je puis regarder sans rougir et qui n'a vécu que pour assurer mon bonheur. Je suis la fille de Margival.

C'en était trop. Une telle succession d'épreuves poignantes aurait raison d'un cœur de roche. M. de Terrenoire s'affaissa écrasé. Des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ; des hoquets convulsifs soulevaient sa poitrine.

Marie-Louise eut pitié de cet homme qui avait été si bon pour elle. Elle ne se sentait que trop enchaînée à lui par un lien naturel. Elle aurait voulu ne pas lui laisser voir cette affection profonde qui, loin de lui sembler douce, la remplissait de honte. Elle s'était résolue à ne pas se faire la complice d'une tromperie constante vis-à-vis de Margival. Sa froideur de commande fondit devant le désespoir qu'elle avait causé. Elle oublia un instant les promesses violentes qu'elle s'était faites de rester uniquement la fille de Margival. Elle vint se mettre à genoux devant son « père ».

-- Pardon ! lui dit-elle.

Il l'embrassa au front comme il en avait l'habitude et, comprenant enfin ce qui se passait dans cette âme pétrie de délicatesse et d'honneur :

-- Pardon ! murmura-t-il à son tour. Je t'épargnerai à l'avenir de me rappeler à l'ordre... Je saurai m'appliquer à n'être auprès de toi qu'un vieil ami. Je te préserverai de ma tendresse... Enfin, je viendrai le moins souvent possible... Tu ne me chasses pas, dis-moi -- pour tout à fait.

Elle se releva sans répondre.

-- Tu veux que je parte ? demanda-t-il.

-- Je n'ai pas dit cela, mais je vous en prie, à cause de mon... père, soyez prudent. Ne me forcez plus à rougir... ni devant lui... ni en son absence.

Un coup de sonnette retentit. C'était Margival et Guerrier qui rentraient.

Le premier témoigna une grande joie du retour de son bienfaiteur.

-- Vous allez reprendre la direction de la banque, lui dit-il. Moi, j'y perds mon latin, et, faut-il l'avouer, Jean pense à autre chose. Son affaire le préoccupe. La fuite de Luversan lui a porté un coup terrible.

Le banquier déclara qu'il était incapable de s'occuper d'affaires. Avant de se retirer, malgré les instances de Margival qui voulait le retenir à dîner, il fit signe à Guerrier de le suivre. Tous deux montèrent en voiture afin de pouvoir causer plus librement.

M. de Terrenoire avait parfaitement vu l'agent maladroit qui continuait à le filer.

-- Je sors de chez monsieur Lacroix, dit-il à Guerrier. Il croyait que je pouvais lui donner des renseignements sur madame de Terrenoire.

-- Ah ! fit Jean d'un ton qui signifiait : « Moi aussi, je le croyais. »

-- Eh bien, non, je ne sais rien, je vous le jure, à vous, Guerrier, certain que vous ne me donnerez pas un démenti. L'infâme est en fuite. On l'arrêtera, si ce n'est déjà fait. Faut-il donc pour vous sauver, mon pauvre Jean, pour dissiper tous les doutes à votre égard, que le nom de Terrenoire soit livré en pâture à la foule !

-- Dieu m'est témoin, répliqua Guerrier, que je n'ai rien fait contre madame de Terrenoire. Et, pourtant, dès le lendemain de mon arrestation, j'aurais pu dire à monsieur de Lignerolles : « Une femme me hait parce que je l'ai dédaignée. Une femme a juré ma perte. C'est elle qui a armé le bras de l'assassin. C'est elle qui a ourdi l'exécrable machination dont je suis victime. Interrogez cette femme, et...

-- Assez ! s'écria le banquier. Mais la vie de cette femme n'est donc que crimes, mensonges et trahison ! Ah ! c'est affreux ! Et vous l'avez épargnée ! Et nous l'épargnons tous, tandis qu'elle court les grands chemins avec son dernier amant !

-- Le secret a été bien gardé jusqu'à présent, grâce à messieurs de Lignerolles et Lacroix, grâce au chef de la Sûreté. Nous n'avons plus qu'un espoir, c'est qu'on retrouve Luversan et qu'on saisisse sur lui les billets et les valeurs qui prouvent sa culpabilité dans le crime du boulevard Haussmann. Quant au crime de Ville-d'Avray, il ne saurait le nier, après sa tentative de suicide. Nous parviendrons peut-être à écarter du procès madame de Terrenoire.

-- Jamais ! À moins qu'elle ne se tue. Elle est trop lâche pour se tuer.

M. de Terrenoire se résigna à rentrer dans son hôtel et prit congé de Guerrier. Il y reçut le soir même une dépêche ainsi conçue :

« Venez me voir à Maison-Blanche. J'ai du nouveau.

« ROGER LAROQUE. »

Dans son impatience de savoir ce que le signataire pouvait avoir à lui révéler, le banquier, dépistant sous un déguisement l'auxiliaire de Chambille, sortit de nuit, loua un cheval au manège le plus proche et partit à fond de train chez Roger Laroque. Il arriva à l'aube du jour, ne craignit pas de sonner à plusieurs reprises, et dit à James qui, tout ébahi, vint lui ouvrir :

-- Dès que votre maître sera éveillé, prévenez-le que monsieur de Terrenoire s'est rendu tout de suite à son appel.

-- Monsieur Laroque pourra vous recevoir tout de suite, dit-il. Il veille sa fille qui est bien malade. Le médecin sort d'ici.

James fit entrer le banquier au salon. Un instant après, Roger Laroque descendait le rejoindre. Il était très pâle, une inquiétude mortelle se lisait dans ses yeux.

-- Ma fille est en danger de mort, monsieur. Notre entretien sera court.

-- Voulez-vous que je me retire tout de suite ?

-- Non. Vous allez vous reposer ici. Mon domestique vous conduira à votre chambre. Comment êtes-vous donc venu ?

-- À cheval. J'ai attaché l'animal à la grille de votre villa.

-- James le remisera à l'écurie. Mais venons au fait. Vous m'avez rendu, monsieur, autrefois, un très grand service d'argent par l'intermédiaire de mon caissier, Jean Guerrier, qui est le vôtre. Je vous ai remboursé récemment, mais je vous dois de la reconnaissance. Je tiens à m'acquitter entièrement envers vous. Un étrange hasard a fait tomber entre mes mains des lettres dont la divulgation en cours d'assises serait atroce pour vous. Les voici. Brûlez-les tout de suite sans les lire. Ce sont des billets adressés par votre femme à Luversan.

Roger tendit au banquier la liasse des lettres d'Andréa.

Un grand feu allumé par James flambait dans la cheminée.

M. de Terrenoire jeta un coup d'œil sur l'une des lettres, et, pris d'un mouvement de dégoût, lança le tout dans le foyer.

-- Vous avez bien fait, lui dit Laroque. Je vais vous envoyer James.

Il tendit sa main loyale au banquier qui la lui serra chaleureusement.

-- Merci, dit M. de Terrenoire, et puissiez-vous sauver votre chère enfant !

Roger secoua la tête en signe de doute. Puis il remonta auprès de Suzanne.

Seul dans le grand salon, le banquier regardait avec horreur se consumer cet amas de lettres dont les cendres se rayaient de lueurs fantastiques, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau. Roger apparut, plus pâle encore que tout à l'heure.

-- Monsieur de Terrenoire, dit-il, vous pouvez encore me rendre un grand service.

-- Parlez, monsieur, je suis prêt à tenter l'impossible pour vous témoigner à mon tour ma reconnaissance.

-- Vous m'obligerez d'aller tout de suite jusqu'à Méridon, une ferme où demeure, avec ses deux fils, madame de Noirville, la femme de l'avocat qui fut à la fois mon ami et mon défenseur. Vous direz de ma part à monsieur Raymond de Noirville que Suzanne est très mal. Il reviendra ici avec vous j'en suis sûr. Mon domestique vous accompagnera. Dans un instant, il sera prêt à monter à cheval. Vous consentez ?

-- Comptez sur moi, monsieur Laroque.

LXVII

À Méridon, comme à Maison-Blanche, les événements dramatiques se précipitaient. De même que Roger Laroque redoutait une issue fatale de la maladie de langueur dont Suzanne était atteinte ; de même les fils de Noirville s'attendaient d'un instant à l'autre à voir succomber leur mère.

L'âme de Julia, bourrelée de remords, achevait de briser sa frêle enveloppe. L'agonie commença le jour où Raymond s'érigea devant sa mère en juge d'instruction et lui prouva sa complicité dans le crime de Ville-d'Avray.

Ce jour-là, on s'en souvient, Pierre se trouvait au salon au moment des aveux de la coupable. Comme il revenait des champs, et qu'il n'avait pas vu Raymond, il se disposait à entrer dans la chambre, en reconnaissant la voix de l'avocat, lorsque le son même de cette voix et les paroles brèves qui s'échangeaient l'avaient tenu sur le seuil. Et, de la première à la dernière parole, il avait tout entendu.

Il ne savait rien auparavant, il ne se doutait de rien. Et voilà que, coup sur coup, en quelques minutes, il apprenait des secrets terribles ! Et, d'abord, l'amour de Suzanne pour son frère...

La démarche de Mme de Noirville était restée secrète, Pierre n'avait jamais su que sa mère avait demandé pour Raymond la jeune fille en mariage.

Puis le crime de Julia... et la condamnation de Farney, dont les journaux avaient le véritable nom !...

Au premier moment, il eut envie de se montrer, de frapper à cette porte derrière laquelle se disaient des choses abominables ; une force mystérieuse retint son bras. Il aurait voulu crier aussi, dire : « Taisez-vous ! Je suis là ! Je puis entendre ! J'aime mieux tout ignorer ! » Mais les mots qu'il prononçait dans le fond de son âme ne sortirent point de sa gorge. Ses pieds étaient comme cloués. Il resta.

Mais c'était trop d'émotion ; tout autre, moins robuste, en fût mort, peut-être ; lui sentit qu'il fléchissait, que ses genoux se dérobaient, que ses yeux ne voyaient plus ; il sentit qu'il s'en allait dans un vide énorme, où il étendait les bras pour se retenir, en vain, et il s'abattit sans connaissance sur le plancher. Personne ne le vit ; personne ne le secourut. Pendant une heure, il fut sans mouvement, sans vie. Enfin, il rouvrit les yeux, se souleva et réussit à sortir. La nuit était venue.

Un peu de vent s'était levé et courbait les cimes des marronniers, des peupliers et des acacias. Il se promena aux alentours de la ferme, laissant son front nu aux caresses de l'air frais, afin de ressaisir son sang-froid.

Sa souffrance était si grande qu'il n'essayait même pas de l'analyser. Son âme était morte. Peut-être même ne souffrait-il pas alors, vraiment, tant la prostration était complète. De tout ce qu'il avait entendu, deux choses surnageaient... Suzanne aimait Raymond... Sa mère était complice d'un meurtre...

Lui aussi aimait cette douce et jolie enfant, lui aussi l'aimait d'un ardent amour depuis un an, depuis qu'il l'avait vue dans les ruines de l'abbaye, son cœur était rempli de son image. Il n'est pas rare de rencontrer dans ces fortes organisations physiques des timidités excessives. Pierre était un timide.

Il s'était nourri de son cœur, pour ainsi dire, devinant bien que Suzanne ne serait pas à lui. Quand il la voyait près de lui dans les champs, il la suivait d'un long regard attendri, et, sur son front intelligent et sérieux, passait alors une profonde tristesse. Jamais elle ne soupçonna cet amour. Souvent elle lui parlait. Il répondait en tremblant, se troublant, rougissant, parfois même, à des questions très simples, ne trouvant rien à dire. Et Suzanne ne comprenait pas. Le pouvait-elle, puisqu'elle-même avait le cœur rempli de la pensée de Raymond ?

Il avait toujours vécu avec l'idée de la supériorité de son frère. Tout petit, il avait vu Raymond préféré par Julia. Cela l'avait replié sur lui-même. Il soupirait seulement, quelquefois ; Suzanne ayant à choisir entre les deux frères avait préféré Raymond. Cela était naturel, cela devait arriver. Jaloux, il ne pouvait l'être. Mais malheureux, il le fut !

Arrêté le soir, par la nuit, au milieu des champs, il se disait que la vie n'avait point de but, qu'elle était brisée dans sa fleur, qu'elle se traînerait désormais misérable et lourde, sans consolation, auprès de lui, d'une affection partagée, de ces affections qui rendent les souvenirs moins pénibles et jettent un voile sur le passé. Et il secouait la tête...

Au milieu de ses tortures morales, la jalousie était si loin de son cœur, qu'il s'attendrissait sur Raymond, le sachant malheureux comme lui... Puis, oubliant Raymond, s'oubliant soi-même, il pensait à son père -- déshonoré et trompé !... À sa mère, si coupable... À sa mère auteur de tout le mal !... et encore à Suzanne, qui s'étiolait là-bas, à Maison-Blanche, ignorant que le crime de la mère empêchait le fils de l'épouser...

Et c'était une situation sans issue possible, une situation qui ne pouvait qu'aboutir à la mort de Suzanne, au désespoir, peut-être à la mort de Raymond. « Est-ce juste ? », se disait-il.

Quand il rentra à la ferme, il courut tout de suite à sa chambre pour s'y enfermer, sans frapper chez sa mère, sans souhaiter une bonne nuit à celle-ci, comme il le faisait tous les soirs.

Mais en entrant chez lui, il s'arrêta soudain. Sa mère était là, qui semblait l'attendre. Elle se leva péniblement et vint à sa rencontre. Jamais elle ne venait ainsi chez lui. Que désirait-elle ? Pourquoi était-elle là ?

-- Comme tu as tardé, Pierre ! dit-elle. Où étais-tu donc ? Je commençais à être inquiète...

Il regarda la pendule, il était à peine neuf heures. Il montra l'heure d'un geste silencieux.

-- Neuf heures, c'est vrai... Voilà qui est curieux... Je croyais qu'il était bien plus tard.

Elle parlait d'une voix brève, saccadée, prononçant à peine les mots. Elle avait l'air d'une folle.

-- Sais-tu où est Raymond ?

-- Je ne l'ai pas vu.

-- Oh ! c'est étrange...

-- Pourquoi ? J'ignorais même qu'il fût à Méridon. Serait-il déjà reparti ? Était-il si pressé ?

Elle ne répondit rien. Elle s'assit. La chambre était faiblement éclairée par une bougie sur la cheminée. La fenêtre était mal fermée et s'ouvrit, poussée par une rafale, Pierre la referma. La flamme, un instant, dansa et faillit s'éteindre.

-- Il ne reviendra plus, murmura-t-elle. Je ne le reverrai jamais, c'est fini... Allons, autant mourir !

Elle baissa la tête, silencieuse un moment, puis :

-- Mon Pierre, dit-elle -- effrayée de l'abandon de son fils chéri et ressentant tout à coup comme un âpre besoin de douces et tendres paroles -- tu parais triste ?

-- Non, ma mère, je suis comme tous les jours. Vous le savez, je ne suis jamais bien gai...

-- Oui, mon pauvre Pierre, je te devine... cet amour, n'est-ce pas, te tient au cœur ?...

-- Toujours, mère.

-- Et tu n'as pas perdu l'espérance ?

-- Oh ! mère, je n'espère plus depuis longtemps.

-- Mon pauvre Pierre, me pardonneras-tu ?

-- Qu'ai-je donc à vous pardonner ? dit-il avec effort.

-- Je n'ai peut-être pas été, de tout temps, pour toi, ce que j'aurais dû être...

-- Mais si, ma mère, je vous ai toujours trouvée pleine d'affection pour moi.

-- C'est que toi-même tu étais trop bon. Tu ne veux pas le dire, mais va, je m'en rends compte, à présent. Non, je n'ai pas été pour toi très bonne... Je ne t'ai pas aimé autant qu'il eût été de mon devoir.

-- Ma mère !...

-- Et c'est de cela que je te demande pardon... mon fils... c'est cela que je voudrais que, toi, tu me pardonnes... aujourd'hui surtout, mon fils...

-- Aujourd'hui, ma mère, pourquoi ?

-- Parce que je me sens très fatiguée, très malade et qu'il me semble que je n'en ai pas pour longtemps à vivre... Alors, je ne voudrais pas mourir, si, comme je le crains, cela doit arriver bientôt avec la crainte de laisser dans ton cœur le regret de n'avoir pas été aimé par ta mère.

-- Pourquoi ces craintes et ces tristes pressentiments ? Vous sentez-vous vraiment malade ? En ce cas, il faut mander le médecin. Une saison aux eaux, quelques semaines à la mer, si vous êtes fatiguée, vous guériront.

-- Non, j'aime mieux ne pas quitter Méridon... Je ne veux pas me priver de votre chère présence... Raymond... peut-être... me suivrait à la mer, mais toi, tes travaux te retiennent ici... et je veux te voir... et je ne veux plus m'éloigner de toi...

-- Il faut chasser ces idées funèbres, ma mère. Vous n'êtes pas malade. Jamais, au contraire, vous ne vous êtes mieux portée !

-- Jamais..., murmura-t-elle en hochant la tête.

Et, tout à coup, revenant à sa première idée :

-- Tu me pardonnes, n'est-ce pas, mon enfant ?

-- Encore une fois, ma mère...

-- Oh ! il faut que tu me le dises, il le faut, si tu m'aimes un peu.

-- Je n'ai rien à vous pardonner, moi.

-- Ah ! tu refuses ? tu me gardes rancune ? Tu es jaloux... tu t'es aperçu que Raymond avait eu dans mon cœur une place plus grande que la tienne ?... Tu m'en veux ?... Mais, aujourd'hui, je vous aime tous les deux avec une égale force et c'est pour que le passé soit oublié que je réclame ton pardon...

-- Je ne suis pas et je n'ai jamais été jaloux. J'ai toujours été heureux de votre tendresse...

-- Et, puisque je te dis, moi, puisque je m'en accuse, puisque je me reconnais coupable ! Comme tu hésites, mon fils, à rendre ta mère un peu plus heureuse !... S'il m'arrivait cette nuit, demain, bientôt -- je me sens si vieille --, une catastrophe ?... Si j'étais emportée ?... Ne te repentirais-tu pas d'avoir refusé ce mot, cette seule et bonne parole que je te demande, que j'implore de mon fils ?

Il détourna la tête et prononça froidement :

-- Je vous pardonne donc, ma mère, puisque vous le voulez !

Elle le regarda longtemps, infiniment désolée et désespérée. Ses mains se tendirent vers lui dans un mouvement instinctif. Elle avait la sensation de la solitude complète. Elle comprenait, sans deviner pourtant, que celui-là savait tout comme l'autre, que le cœur de Pierre lui échappait comme lui échappait le cœur de Raymond. Elle poussa un soupir profond, déchirant.

-- Ils le veulent tous les deux, murmura-t-elle. Tous les deux, ils me condamnent, les malheureux !

Et, résolue à mourir pour échapper aux tortures de la vie, car elle ne prévoyait plus que tortures à présent, elle fit quelques pas, pour s'éloigner. Sur le seuil, elle s'arrêta, les mains cramponnées à un fauteuil. Elle se retourna vers son fils.

-- Tu m'as appelée ?... fit-elle. Tu as quelque chose à me dire...

Il fit signe que non de la tête.

-- Excuse-moi, lui dit-elle, je croyais avoir entendu que tu me parlais... je m'en vais... je m'en vais, mon enfant, puisque tu ne me retiens pas...

Elle le regardait toujours, guettant la moindre faiblesse. S'il avait fléchi, elle se serait jetée dans ses bras ; elle avait soif d'une bonne parole de cet enfant ; elle avait soif des baisers, des caresses de ce fils, le seul qui lui restât, le seul à qui elle pût s'adresser dans la désespérance de son âme. Mais ce qu'elle attendit ne vint pas. Pierre avait baissé les yeux. Ses paupières voilaient son regard. Il ne fit pas un signe.

Elle sortit alors, à peine pouvant se tenir debout. Elle rentra chez elle, et, sans allumer sa lumière, elle se dirigea à tâtons vers le lit et s'y jeta tout habillée. Elle resta immobile, les mains croisées sur la poitrine. Quiconque eût pénétré dans sa chambre, la sachant là, eût été convaincu qu'elle reposait.

Elle ne dormait pas, cependant, le sommeil la fuyait ; elle avait les yeux grands ouverts... Elle ne pleurait pas. Elle rêvait au passé, au présent... à sa terrible douleur, si méritée, à l'expiation suprême qui était venue. Après tant d'années !... Elle essayait de n'y pas croire !... Elle s'était tant repentie, avait tant prié... Elle s'était imaginé que l'heure du châtiment ne sonnerait pas... qu'elle vieillirait, se repentant toujours et toujours triste au souvenir funèbre du drame d'autrefois, mais qu'elle finirait ses jours auprès de ses fils, après les avoir vus heureux dans une nouvelle famille : c'était tout ce qu'elle demandait ; c'eût été le suprême bonheur : c'était cela qu'elle n'obtiendrait pas.

C'était fini. Ses fils l'abandonnaient. Le premier lui gardait rancune du peu d'affection qu'il avait reçu. Ayant passé sa jeunesse replié sur lui-même, et gardant l'expansion de ses tendresses, il était devenu froid et dur.

-- C'est ma faute ! disait-elle, s'étreignant la poitrine... mauvaise mère, mère coupable !...

L'autre, le plus aimé, avait horreur d'elle à cause de son crime.

-- Dieu juste, votre vengeance différée n'en est que plus cruelle !

Le crépuscule du matin la trouva dans son lit, rêvant toujours. Elle entendit les bruits de la ferme, les domestiques qui se levaient, les étables que l'on ouvrait, les troupeaux qui sortaient pour aller aux pâturages, les chevaux que l'on attelait aux voitures, aux herses, aux charrues, les cris des chiens joyeux, les criailleries des poules, des pintades, des canards et des oies, et le coup de clairon des coqs.

Elle entendit la voix de Pierre donnant ses ordres. Elle écouta, se soulevant, penchant la tête hors du lit. Elle se disait : « Sans doute, il se repent... il aura pensé à moi tout la nuit... il aura mal dormi... sa voix tremble... »

Mais non, la voix était grave et sonore, comme d'habitude.

« Il va venir, se dit la pauvre femme, écouter à ma porte si je suis réveillée, comme il fait tous les matins... »

Mais les minutes s'écoulèrent ; ce ne fut plus que de très loin qu'arrivèrent les bêlements des moutons, les mugissements des vaches, les aboiements des chiens qui les dirigeaient, les cris des bouviers et des bergers ; les roues cessèrent de grincer dans les ornières ; le soleil était levé ; il ne restait plus à la ferme que les femmes de basse-cour.

Elle se leva et alla regarder à la fenêtre. Un homme, rêveur, était debout, près de l'avenue. Il avait les yeux fixés vaguement sur la campagne, vers Maison-Blanche, et il n'entendait pas une des filles de ferme qui le prévenait que la clavelée s'était déclarée dans les troupeaux d'une métairie voisine, et que déjà vingt moutons étaient morts. Ce que voyant, la fille s'éloigna.

L'homme, c'était Pierre, Julia le voyait.

« À quoi pense-t-il ? se demandait-elle. À Suzanne, peut-être. »

Tout à coup, Pierre rentra à la ferme.

« Il va me voir, il va tourner les yeux de mon côté... Il ne peut faire autrement... Et il me sourira... Du moins, il me fera quelque signe d'amitié... »

Machinalement, en effet, les yeux du jeune homme se dirigèrent du côté de la fenêtre ; Pierre tressaillit en voyant là cette pâle figure de spectre, et baissa les yeux aussitôt. Mais il passa. Il n'y eut ni un signe d'amitié, ni un sourire. Alors elle revint à son lit, folle de douleur, s'y roula dans des convulsions, la tête cachée dans les oreillers.

Vers midi, elle descendit, croyant trouver son fils dans la salle à manger.

Pierre était resté dans les champs.

« Il va revenir, se dit-elle, il faut bien qu'il déjeune !... »

Elle l'attendit, vainement. Elle ne mangea pas non plus, et retourna se mettre au lit.

Le soir, seulement, elle le revit : ses yeux imploraient de lui un sourire, une parole de tendresse.

Il fut silencieux...

-- Pourquoi, dit-elle, depuis hier, n'es-tu plus avec moi comme par le passé ? Que t'ai-je fait ? Est-ce parce que j'ai reconnu que j'avais eu tort de ne point t'aimer autant que Raymond que tu me tiens rigueur ? Oublie donc ce qui a été dit et redeviens ce que tu étais pour moi...

Il ne répondit rien.

-- Qui t'en empêche ? fit-elle, douloureusement. Ai-je donc fait quelque chose de mal en demandant ton pardon ? Mon Pierre, si tu savais comme j'ai besoin que tu m'aimes un peu... un peu !...

Il restait sombre.

« Ainsi, se dit-elle, pas un mot d'affection ?... »

-- Je ne puis, dit-il, d'une voix sourde.

-- Tu ne le peux, avec ta mère !...

-- C'est plus fort que moi !...

-- Pierre, tu m'insultes...

-- Hélas ! ma mère... n'exigez plus de moi, je vous en supplie, des choses qui sont au-dessus de mes forces... L'autre soir, il faut que vous le sachiez, j'ai entendu -- oh ! je vous le jure, malgré moi -- tout votre entretien avec Raymond... J'ai entendu, ma mère... toute l'horrible vérité... Comprenez-vous ?

-- Ah ! fit-elle, simplement... Ah ! tu as entendu...

Elle dit cela avec une sorte d'indifférence... c'était trop, à la fin, pour elle... Elle ne savait plus bien ce qu'elle faisait... sa pauvre tête déménageait...

Elle se mit à rire, tout à coup, d'un rire sec, affreux.

Il eut peur et laissa échapper un grand cri.

-- Ma mère ! ma mère !

-- Ta mère ! oui, ta mère ! dit-elle en branlant la tête.

Et elle riait, elle riait toujours.

Alors, il se sentit pris d'une immense pitié, d'un profond désespoir. Son cœur serré le faisait étouffer.

Elle cessa de rire ; sa tête, lourdement, retomba sur sa poitrine, les mains ballantes de chaque côté du fauteuil.

-- Grand Dieu !... dit-il avec une terrible crainte.

Il croyait qu'elle était morte, qu'elle avait passé ainsi, brusquement dans l'excès même de sa souffrance. Mais il l'entendit qui respirait. Elle s'était endormie d'un coup, d'un sommeil étrange.

Il voulut la réveiller. Elle ne remua point. Alors il la prit dans ses bras et la porta dans son lit.

Vers deux heures du matin, elle fit un mouvement, ouvrit les yeux, regarda son fils, ne le reconnut pas et se rendormit. C'était une sorte de sommeil cataleptique. Tous les ressorts de la vie semblaient brisés chez elle. Elle dormit ainsi trente heures de suite.

Le docteur Lagache était venu, l'avait longuement examinée.

-- Rien de grave, avait-il dit... Une extrême faiblesse... Il faudra beaucoup de calme, des distractions... un régime reconstituant... Mais, pour le moment, rien à craindre.

Enfin elle sortit de cette léthargie. Pendant deux ou trois heures encore, ses yeux restèrent hagards ; elle ne reprit pas connaissance tout de suite. Ce fut seulement dans le courant de la troisième journée qu'elle reconnut Pierre et l'appela par son nom...

Puis elle chercha dans la chambre, comme si elle se fût attendue à trouver, là aussi, un autre, le fils chéri...

-- Raymond ? dit-elle.

-- Raymond ne sait pas que vous êtes souffrante.

-- Tu ne lui as pas écrit ?

-- Non.

-- Préviens-le, mon fils, afin qu'il vienne... Je sens que je m'en vais et je ne voudrais point partir sans le revoir.

Il obéit, traça quelques mots à la hâte, sortit et envoya un domestique à cheval jusqu'à Limours.

Le télégramme portait cette seule phrase :

« Notre mère est au plus mal et te demande. »

Il voulut, la voyant calme, la laisser seule, mais elle le retint d'un geste :

-- Reste, dit-elle, je ne suis pas rassasiée de te voir !...

Quand Raymond vint, Julia avait de nouveau perdu connaissance. Raymond ne pouvait savoir que maintenant Pierre n'ignorait rien de son secret.

-- Comment cela est-il arrivé ? demanda-t-il.

-- Il y a deux jours, fit Pierre, évasivement. Elle s'est tout à coup trouvée très mal. Des idées de mort lui passaient par la tête. Elle semblait profondément découragée, profondément triste aussi...

« Il y a deux jours ! » pensait Raymond.

-- Oui, le soir où tu es venu... Le soir où tu as eu avec elle... la conversation que tu sais...

Raymond tressaillit et regarda son frère.

-- Elle t'a dit ?... interrogea-t-il, tout tremblant...

-- Elle ne m'a rien dit, j'ai tout entendu.

-- Tout ?

-- Oui.

Des larmes jaillirent des yeux de Raymond, pressées, brûlantes et il ne faisait aucun effort pour les retenir.

Pierre, lui, avait les yeux secs. Il était triste, mais il ne savait pas pleurer.

Tout à coup, il tendit les bras à son frère, oubliant tout pour ne plus se souvenir que de la tristesse commune.

Raymond tomba dans ses bras.

-- Mon pauvre Pierre, dit-il.

-- Mon pauvre Raymond !...

Et Pierre embrassait Raymond sur le front, comme il eût fait d'un enfant.

-- J'aurais voulu que tu ne connusses rien de cette effroyable honte.

-- Tu avais tort.

-- Pourquoi ? Ne devais-je pas t'épargner une honte inutile ?

-- Non. C'était mon droit, comme le tien, de tout connaître.

-- Et elle ! fit Raymond.

Il n'osait prononcer le nom de sa mère.

-- Tout à l'heure, elle dormait... maintenant je ne sais plus...

-- Elle m'a demandé ?

-- Avec insistance...

-- Allons auprès d'elle.

Ils montèrent dans la chambre de Julia. Elle était encore plongée dans cet état comateux dont elle ne sortait guère depuis trois jours. Elle n'entendit pas ses deux fils. Ils s'agenouillèrent près du lit. Enfin, elle se réveilla. Ils se levèrent, s'approchèrent. Chacun d'eux lui prit une main.

Comme si elle ne sentait ni ne remarquait rien, ses yeux restèrent fixés devant elle. Raymond et Pierre baisaient ses mains amaigries et jaunes. Elle ne tournait pas la tête vers eux. Et cela dura assez longtemps. Puis, la vie sembla renaître en elle ; ses doigts raidis remuèrent. Elle regarda ses fils.

-- Raymond ! murmura-t-elle, mon Raymond bien-aimé...

La première pensée avait été pour lui, la première parole aussi. Sans doute, elle le comprit, malgré sa détresse, sans doute elle s'en repentit, car elle ajouta aussitôt :

-- Pierre !... mon Pierre chéri !... Que vous êtes bons !...

Elle était si faible que ce peu de paroles parut la suffoquer. Elle respira péniblement.

-- Je cours chercher le médecin, dit Pierre.

-- Non, ne te dérange pas, le médecin est inutile. C'est fini.

Quand elle eut repris un peu de souffle :

-- Je ne veux pas m'en aller... ainsi... avec votre haine... avec votre rancune... Il faut que vous me pardonniez, mes enfants, le voulez-vous ? Malgré tout ce que je vous ai fait !... Je sais bien que c'est pénible, mais vous aurez pitié, n'est-ce pas, d'une femme qui va mourir... Et soyez sûrs mes enfants, que j'ai expié chèrement ce que j'ai fait... Aurez-vous le courage de me laisser partir sans un mot de pardon ?...

-- Oh ! mère, mère !

-- Vous pleurez ? dois-je croire que vous me pardonnerez ?

-- Nous vous pardonnons, mère.

Elle dit faiblement :

-- Merci, oh ! merci ! mes chers enfants...

Ils restaient à genoux, le front appuyé contre le lit, priant comme si elle était déjà morte. Pour son malheur, elle ne succomba pas après le double pardon de ses fils.

Le docteur Lagache qu'on était allé chercher malgré sa défense, déploya toute sa science, tout son dévouement pour la sauver de cette crise.

Julia, mue par une pensée secrète, se reprit à vouloir vivre. Il ne lui suffirait plus de l'indulgence de ses enfants. Elle ne voulait pas mourir sans avoir obtenu le pardon de Roger Laroque qu'elle avait tant fait souffrir. Au bout de deux jours, elle reprit un peu de force, et ce fut ainsi que Tristot et Pivolot purent la soumettre à une nouvelle et douloureuse épreuve.

À partir de ce moment, elle retomba dans son atonie, et la nuit même où Roger envoyait M. de Terrenoire chercher Raymond, Julia agonisait auprès de ses fils. Ce fut alors que, se sentant perdue, elle n'hésita pas à leur révéler l'unique espoir qui l'avait un instant rattachée à l'existence.

-- Il faut qu'il vienne, dit-elle, il le faut... sans cela... je ne mourrai pas tranquille... Je ne veux pas mourir sans l'avoir revu... sans qu'il m'ait parlé...

-- Ma mère, dit Raymond, l'un de nous va aller chercher monsieur Laroque.

Il était cinq heures du matin. Raymond venait de faire seller son cheval, lorsque deux cavaliers entrèrent dans la cour de la ferme. C'était M. de Terrenoire accompagné de James.

-- Est-ce à monsieur Raymond de Noirville que j'ai l'honneur de parler ? demanda-t-il au jeune homme.

-- Oui, monsieur.

-- Je viens de la part de monsieur Roger Laroque vous supplier de venir tout de suite. Sa fille est en danger.

Raymond sentit la terre se dérober sous lui ; mais rassemblant tout son courage :

-- Je vous suis, monsieur, répondit-il. Permettez-moi d'aller embrasser une dernière fois ma mère qui, elle aussi, se meurt.

Il remonta auprès de l'agonisante. Julia venait de tomber dans l'état comateux. Elle eut un léger tressaillement sous le baiser de son fils.

-- Tu le ramèneras ? dit Pierre à son frère.

-- Non.

-- Pourquoi ?

-- Parce que Suzanne...

-- Suzanne ? oh, mon Dieu !

-- Suzanne se meurt !

-- Du courage ! dit Pierre à Raymond.

Le docteur Lagache qui reposait depuis à peine une heure dans la pièce voisine entra à ce moment.

Il examina la mourante, écouta les battements de son cœur...

-- Eh bien ? lui demanda Raymond avec anxiété.

-- Rassurez-vous... pour l'instant, dit le médecin. La vie n'est pas encore suspendue. Elle se manifestera de nouveau dans quelques heures, mais alors... ce sera la fin. Vous sortez ?

-- Oui, ma mère m'a demandé à voir monsieur Laroque. Je vais le chercher.

-- Il ne pourra pas venir.

-- Je le sais. Sa fille...

-- Comment le savez-vous ?

-- Monsieur Laroque vient d'envoyer un de ses amis me chercher. Alors, docteur, vous croyez que Suzanne est perdue ?

-- Oui, à moins d'un miracle.

-- Que Dieu seul pourrait produire ?

-- Je n'ai pas dit cela.

-- Ce miracle serait-il au pouvoir de votre science ?

-- Non ; mais il y a quelque chose de supérieur à la science.

-- Quoi donc ? Faites-le-moi connaître et j'irai le chercher au bout du monde.

-- Il n'est pas nécessaire d'aller si loin, Suzanne peut être sauvée...

-- Par qui ?

-- Par l'amour. Courez, jeune homme, courez à Maison-Blanche. Moi, je veille sur votre mère.

LXVIII

À Maison-Blanche, Laroque attendait anxieusement l'arrivée de Raymond. Après trois heures qui lui parurent un siècle, il entendit enfin dans le lointain le bruit du galop de plusieurs chevaux lancés à fond de train.

-- Ce sont eux ! s'écria-t-il.

Il descendit sur la route et poussa une exclamation de triomphe en apercevant les trois cavaliers accourir dans un tourbillon de poussière.

Raymond mit pied à terre et suivit immédiatement Roger au salon.

M. de Terrenoire avait pris discrètement congé de son hôte et était reparti à Paris.

-- Monsieur de Noirville, dit Laroque, vous savez pourquoi je vous ai envoyé chercher ?

-- Le docteur Lagache m'a tout dit. Il croit néanmoins que vous exagérez la situation. D'après lui, mademoiselle Suzanne ne serait pas en danger immédiat.

-- Il ne vous aurait pas dit cela s'il avait vu ma fille il y a une heure à peine. Suzanne a failli s'éteindre entre mes bras. Je ne voulais pas que vous la retrouviez morte.

-- Vous avez bien fait de m'appeler, monsieur Laroque ; mais il faut que je reparte à l'instant même. Ma mère se meurt.

Laroque savait par le docteur Lagache que Julia était dans un état alarmant ; mais il ne croyait pas à un dénouement aussi proche.

-- N'en dites rien à Suzanne, recommanda-t-il au jeune homme. La moindre émotion peut la tuer. Suivez-moi.

Il le conduisit auprès de sa fille qui essaya, mais en vain, de se soulever sur son lit. Elle lui tendit sa main amaigrie et blanche comme de la cire.

-- Qu'il y a longtemps que je ne vous ai vu ! lui dit-elle.

-- Deux jours à peine, Suzanne. Je suis arrivé hier soir de Paris où une affaire des plus urgentes me force à repartir ce matin. C'est ce qui vous explique ma visite matinale.

Elle eut un bon sourire de reconnaissance. Ah ! le docteur Lagache ne se trompait pas en disant à Raymond que l'amour seul pouvait arracher des griffes de la mort la frêle créature.

Les deux jeunes gens restèrent cinq minutes silencieux, la main dans la main. Soudain Raymond, qui s'oubliait dans cette extase, pensa à celle dont la première parole, à son retour à la vie, serait pour lui, le fils bien-aimé, puis pour celui dont elle attendait le pardon suprême.

-- Pardonnez-moi de me séparer de vous, dit-il en se levant. Un devoir auquel je ne saurais faillir m'appelle hors d'ici.

-- Il faut obéir au devoir, murmura-t-elle. Vous reviendrez ?...

-- Demain, promit-il.

Il la baisa au front et elle laissa échapper la sinistre appréhension de son esprit :

-- Nous ne nous reverrons peut-être plus...

-- Si, Suzanne. Vous allez mieux, vous êtes sauvée. Voulez-vous permettre à votre père de m'accompagner jusqu'à la gare ?

-- Mais certainement. Père ne m'a pas quittée depuis deux jours. Cela lui fera du bien de sortir.

Laroque, très intrigué, sortit le premier après avoir embrassé sa fille. Raymond le suivit au salon dont il referma la porte.

-- Vous avez à me parler ? dit le vieillard. Moi aussi !

-- Allons, nous converserons en chemin. Je suis venu à votre appel, monsieur Laroque. Il faut que vous répondiez au mien. Je vous ai dit que ma mère se mourait. Votre messager est venu me chercher à Méridon au moment où je me préparais à accourir ici. Ma mère veut vous voir avant de mourir. Je vous en supplie, accordez-lui cette dernière consolation, puissions-nous arriver à temps !

-- Je ne puis abandonner ma fille.

-- Suzanne est sauvée.

-- Pas encore. Elle ne sera sauvée que lorsque vous m'aurez, vous aussi, pardonné.

Raymond se taisait. Il pensait à son père, ce martyr dont Roger Laroque avait broyé le cœur.

-- Vous gardez le silence, monsieur de Noirville, dit le vieillard. Vous me demandez de la pitié pour votre mère et vous n'en avez pas pour moi, pour Suzanne. Tenez ! Je vais vous dire la vraie raison qui vous a fait reprendre votre parole à mon enfant. Je ne m'en doutais que trop, mais la preuve me manquait.

-- Quelle preuve ? demanda Raymond avec inquiétude.

-- Votre mère... votre mère... monsieur de Noirville.

Et il lui tendit les lettres de Julia à Mathias Zuberi.

Raymond eut le courage de les parcourir, ces lettres. Quelques-unes étaient insignifiantes et se rapportaient à des affaires que seul Luversan pouvait comprendre ; mais d'autres étaient plus intéressantes : elles étaient de ce complice dont avait parlé Luversan au moment de mourir ; de fréquentes allusions à Roger Laroque y étaient faites ; la plupart avaient précédé le meurtre de Larouette, n'en parlaient pas, et ne mentionnaient seulement contre le mécanicien que des projets de vengeance, -- deux qui avaient été écrites après l'assassinat témoignaient de l'horreur que cet assassinat avait inspirée, mais acceptaient le fait accompli. Une enfin, écrite après la condamnation de Laroque, et datée, celle-là, ne contenait que ces mots : « Je suis vengée... Je suis heureuse... Merci, après tout ! ! ! »

Aucune n'était signée. Toutes portaient comme signature, un J.

-- Vous savez tout ! s'écria Raymond en laissant tomber de ses mains la sinistre correspondance.

Et de nouveau, entre eux deux, ce fut un silence profond.

-- Je suis las de ma honte, entendez-vous, monsieur de Noirville ? fatigué de mon infamie... J'ai soif d'un peu d'honneur et de considération... Puisque le hasard m'a fait connaître le complice de Luversan, je puis être réhabilité.

-- Grâce pour ma mère, monsieur, je vous en supplie... Pitié pour elle ! elle s'est tant repentie !...

-- Je ne le crois pas. Si elle s'était repentie, il y avait une façon bien simple de réparer le mal...

-- On lui avait dit que vous étiez mort...

-- Et cela l'avait rassurée, n'est-ce pas ?

-- Elle se meurt, monsieur... ayez pitié !

-- Pitié ?... N'a-t-elle pas tué ma femme ?... Pitié d'elle ? Pourquoi ? A-t-elle eu pitié de moi ?

Et il marchait dans la chambre à grandes enjambées. Une fièvre intense animait son visage, ses gestes étaient brusques et saccadés. Il parlait à Raymond sans le regarder. Il n'osait pas !...

-- Je vous en prie au nom de votre fille, au nom de Suzanne !...

Il eut un mouvement de colère et de douleur.

-- Ma fille ! dit-il.

Tout à coup il s'approcha de Raymond, lui appuya la main sur l'épaule et le considéra longuement avec une fixité étrange.

-- Si je le veux, si je parle, si je me sers de ces lettres, je suis réhabilité. C'est bien votre conviction ?...

Il ne laissa pas à Raymond le temps de répondre. Il ramassa le paquet de lettres et le jeta au feu. Raymond, qui le voyait, n'avait pas la force de parler, de le remercier, et se contentait de joindre les mains.

-- Monsieur de Noirville, dit Laroque d'une voix grave, je viens de vous sacrifier la révision de mon procès, mon honneur... c'est-à-dire ce qui, vous le savez, depuis longtemps, m'était plus cher que la vie... Vous avez de la répulsion à devenir mon gendre... En échange de ce que je viens de faire... je vous demande de me sacrifier votre répulsion...

Raymond ne répondit rien, mais des larmes jaillirent de ses yeux. Il s'inclina, prit les deux mains de Laroque et les appuya contre son front brûlant.

-- Demain, vous verrez Suzanne, dit Roger. Demain, vous lui direz ce que vous avez à lui dire. Vous la sauverez. Et maintenant, partons pour Méridon !

LXIX

Comme l'avait prévu le docteur Lagache, Julia sortit de l'état comateux et reprit pleine possession de ses sens. La crise finale commençait. L'agonisante se roula dans son lit, en proie à des convulsions. Et le désespoir restait, chez elle, se manifestant par une idée fixe :

-- Il ne viendra pas... Il ne veut pas pardonner !... Pierre, je t'en prie... Pierre, si tu m'aimes, sors, va dans la cour... Regarde au loin s'ils ne viennent pas... Vite, vite... mon Pierre... je ne vois plus déjà... C'est la mort... et je veux, si lui refuse, qu'au moins Raymond soit ici avec toi.

Et Pierre obéissait. Il sortait, allait jusqu'au bout de l'avenue et regardait au loin dans la campagne, interrogeant l'horizon, -- du côté où Laroque et Raymond devaient apparaître... Mais rien, rien ; il ne voyait que des laboureurs ou des faucheurs, épars dans les récoltes et les guérets.

Il rentrait, se hâtant. Il trouvait sa mère presque debout dans son lit.

-- Eh bien ? disait-elle dans un hoquet funèbre.

-- Pas encore.

-- Ils ne reviendront pas, te dis-je !...

-- Mère, Raymond est parti il y a deux heures à peine...

-- Cours encore... mon fils, mon fils chéri, si tu les aperçois, fais-leur signe de se hâter. Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi !

Et Pierre continuait d'obéir. Quand il rentra pour la seconde fois, n'ayant rien vu encore, il mentit à sa mère. C'est que, aussi, l'agonie se précipitait. Et cette angoisse terrible, il fallait l'adoucir -- mais par un pieux mensonge.

-- Mère ! mère ! je les ai vus... ils viennent...

Elle n'avait plus la force de parler... pourtant elle comprenait encore, car ses doigts serrèrent faiblement la main de son fils, et son regard morne, déjà vitreux, se fixa désespérément sur la porte d'entrée.

Les secondes, longues comme des siècles, s'écoulaient. Qui dira l'effroyable désespoir de cette âme de moribonde, aux prises avec l'épouvante du néant, de l'inconnu, de la mort ? Elle eut une dernière convulsion.

-- Pierre ! Raymond ! dit-elle, Raymond !

Son regard chercha le fils chéri, puis il s'éteignit.

La porte s'ouvrit. Deux hommes se précipitèrent dans la chambre... Il était trop tard. Julia venait de mourir.

Les trois hommes s'agenouillèrent. Laroque s'était découvert en entrant. Son regard restait obstinément attaché à la figure de la morte. Cette figure, en cet instant, semblait convulsée et gardait même, alors que la vie s'était retirée, le reflet du désespoir qui avait attristé sa dernière heure, -- le désespoir de n'avoir pas obtenu le pardon de celui dont elle avait brisé l'honneur, -- le désespoir aussi de mourir en n'ayant auprès d'elle qu'un seul de ses fils, le moins aimé !

-- Monsieur Laroque, dit Raymond, mon frère et moi, nous avons pardonné à notre mère ; vous êtes arrivé trop tard pour qu'elle entendît votre pardon. Mais son âme est peut-être encore auprès de nous... Si vous n'avez point de haine dans le cœur, si cette mort lamentable a effacé toute répulsion chez vous... dites à ma mère que vous lui pardonnerez.

-- Je lui ai pardonné ! dit Laroque. Je lui ai pardonné du jour où je vous ai supplié d'être, quand même et malgré tout, mon fils.

Raymond se releva, se pencha vers le cadavre et l'embrassa longuement sur le front déjà froid...

-- Mère, dit Raymond à voix haute, il vous a pardonné.

Et doucement, pieusement, il lui ferma les yeux. Alors la figure de la morte sembla se rasséréner, les traits se détendirent, les lèvres se rapprochèrent. Elle parut plus calme, -- avec un grand air de tristesse seulement, -- mais sans plus de souffrance, comme si vraiment de l'autre côté de la vie elle avait entendu cette voix de pitié qui effaçait le passé...

Laroque laissa les fils de Julia à leur douleur et repartit pour Maison-Blanche. Raymond lui avait tendu franchement la main. Dans un élan de reconnaissance pour le sacrifice qu'il venait d'accomplir en pardonnant à l'auteur de son martyre, il lui avait dit :

-- Merci, monsieur Laroque. Retournez près de Suzanne et... à demain.

Après le départ de Roger, les deux jeunes gens disposèrent la chambre mortuaire pour la veillée funèbre. Puis ils procédèrent à l'examen des papiers de leur mère. Ce lugubre inventaire, qui est le prélude de tous les deuils de famille, n'exigea pas moins de trois heures.

Ils conservèrent pieusement les lettres de leur père et jetèrent au feu les papiers qui leur parurent insignifiants. Ce qu'ils craignaient par-dessus tout, c'était de découvrir quelque document rappelant un passé odieux.

Ils croyaient avoir tout vu, lorsqu'ils trouvèrent au fond d'un tiroir une volumineuse correspondance. La plupart de ces lettres émanaient des anciennes amies du couvent où la défunte avait passé une partie de sa jeunesse.

Pierre en abandonna l'examen à Raymond. Il s'assit auprès du lit. Le pauvre garçon songeait à sa prochaine expatriation. Il devait partir la semaine suivante, avec M. Savorgnan de Brazza, chargé d'explorer le Congo. Reverrait-il jamais Suzanne ! Il se consolait à la pensée qu'elle serait heureuse avec son frère.

Mais pourquoi Raymond lisait-il d'un bout à l'autre ces lettres de jeunes filles dont les innocents propos eussent paru indifférents à tout autre ? C'est qu'il y retrouvait, par la futilité même du babillage, le caractère que sa mère avait à cette époque lointaine. Les amies de Juliette la considéraient déjà comme un oracle dans les questions de mode, de soirées parisiennes, de villégiature et leur correspondance roulait tout entière sur ces mondanités, comme on dit aujourd'hui.

Quelle différence entre la femme toujours triste et austère qui venait de s'éteindre, désespérée, et la jeune fille d'alors ! Mais aussi, il était facile à prévoir que cette jeune fille, élevée dans le luxe, n'ayant d'autre ambition que d'éblouir le monde, ne pourrait rendre heureux l'homme de travail et de devoir qui devait lui donner son nom.

Une seule des amies de Julia lui parlait sans cesse raison. Aussi leur liaison dura-t-elle quelques mois à peine. La rupture s'était faite par une dernière lettre ainsi conçue :

« Ma chère Julia,

« Je t'avais ouvert mon cœur à la suite des tristes circonstances qui ont causé la ruine de ma famille et m'ont privée de dot. Deux partis s'offraient à moi : je pouvais accepter de devenir la femme d'un homme riche que je n'aime pas et qui, depuis deux ans, me poursuit de son amour ; j'ai préféré accorder ma main à celui dont je t'ai si souvent parlé. Mon Paul n'a pas de fortune. Entré dans l'Administration, il y a cinq ans tout au plus, il faudra bien du temps avant qu'il ne s'y fasse une position digne de ses capacités. Mais je l'aiderai de tout mon pouvoir à attendre jusque-là. Je donnerai des leçons de musique. À nous deux, nous joindrons les deux bouts.

« Or, au lieu d'applaudir à ce mariage qui se fera dans huit jours et me rendra la plus heureuse des femmes, tu n'as trouvé que des railleries à m'adresser. Tu m'as dépeint sous les couleurs les plus noires l'existence à laquelle, selon ton expression, la pauvreté me condamnera. Mais ce qui est horrible, et ce que je ne te pardonnerai jamais, c'est de m'avoir conseillé de trahir mon serment.

« Je terminerai en te donnant à mon tour un conseil. Prends garde de tomber toi-même dans le piège que tu me tendais. Tu es belle et tu ne le sais que trop. Tu ne comprends le bonheur qu'avec l'opulence. Très bien, si tu trouves dans ton monde l'homme capable de te rendre heureuse à ta manière ; mais crois-moi, ne fais pas de cette condition l'idéal de ta vie. L'exemple de mon père qu'une malheureuse spéculation a ruiné de fond en comble te prouve qu'il ne faut jamais compter sur la fortune pour être heureuse indéfiniment. Il y a un idéal qui vaut mieux que l'argent ; c'est l'amour.

« Adieu,

« PAULINE. »

Au-dessous de la signature, Julia s'était consolée de l'adieu de Pauline en écrivant au crayon ces mots qui la dépeignaient sous son véritable jour :

« Bravo pour la dernière phrase ! Tous mes vœux pour Paul et Pauline ! »

Raymond jeta au feu avec les autres, cette lettre que sa mère avait oublié de détruire ou bien qu'elle gardait pour la relire et en constater, par son exemple, la moralité.

Au moment de fermer le tiroir, un médaillon que la défunte portait souvent lui tomba sous la main. Il eut l'idée de l'ouvrir.

Étrange contradiction ! Mystère du cœur féminin ! Ce médaillon contenait deux lettres : la première lettre du fiancé, signée : Lucien de Noirville ; la dernière lettre de l'amant, signée : Roger Laroque.

Raymond embrassa en pleurant le court billet où son père s'excusait presque d'oser prétendre à la main d'une personne aussi accomplie. Ah ! comme Lucien aimait Julia et comme il méritait d'être aimé.

Ce fut en tremblant que Raymond prit connaissance de la lettre de... l'amant. Il redoutait d'y trouver l'oubli du pardon qu'il venait d'accorder, en échange du sien au père de Suzanne. Roger s'exprimait ainsi :

« Madame,

« Je vous ai dit les motifs qui ont dicté ma conduite à votre égard. Vous avez paru les comprendre, et dans un élan de repentir, vous avez consenti à notre séparation. Vous m'autorisiez à fréquenter une maison où m'attire la plus profonde amitié. Je croyais à votre sincérité ; mais bientôt, sortant de la réserve que les circonstances nous commandent, vous n'avez cessé de me rappeler un passé dont je rougis.

« Croyez-le bien, madame, si j'avais connu votre mari, si j'avais, à cette époque, été son ami, comme je le suis devenu sur le champ de bataille, nous n'aurions pas à rougir de nous trouver en sa présence.

« Puisque le langage de la raison et de la loyauté ne peuvent toucher votre cœur je cesserai de venir chez Lucien.

« Oubliez-moi, madame. Nous avons tous deux de graves devoirs à accomplir. Vos fils promettent de devenir des hommes dignes de leur père. C'est sur eux que vous devez reporter toutes vos affections.

« Là, seulement, est le bonheur que je souhaite ardemment pour vous comme pour moi.

« ROGER. »

Raymond la relut plusieurs fois cette lettre où la faute du père de Suzanne était rachetée par le remords. Comment un tel langage n'avait-il pu toucher le cœur de l'épouse coupable ?

Raymond jeta la lettre au feu et tourna ses regards vers la morte. Le visage de Julia s'était complètement rasséréné. L'âme, meurtrie par les passions, déchirée par les chagrins, avait, en quittant le corps, imprimé aux traits de la délivrée l'expression de la paix éternelle du néant.

Raymond se reprocha de juger devant son lit de mort celle dont les caresses maternelles l'avaient tant de fois consolé.

Les deux frères veillaient silencieusement dans la chambre mortuaire lorsqu'un domestique de la ferme vint les prévenir que quatre messieurs, arrivés en voiture, demandaient à leur parler.

-- Congédiez-les ! ordonna Pierre.

Raymond retint d'un geste le domestique. Il passa dans la chambre voisine où, d'une fenêtre, il pouvait examiner les visiteurs. Il tressaillit d'effroi en reconnaissant Tristot et Pivolot accompagnés de deux autres personnages vêtus de noir. Rapidement, il descendit pour faire face au danger nouveau qui menaçait sa maison.

L'un des quatre visiteurs se détacha du groupe.

-- Monsieur, dit-il à Raymond, je suis monsieur de Lignerolles, monsieur Lacroix, commissaire aux délégations judiciaires, m'accompagne avec deux agents. Ne vous inquiétez pas, je viens faire ici une simple perquisition dans l'espoir de trouver, parmi les papiers de monsieur votre père ou... de madame votre mère, quelque pièce utile à mon enquête sur le crime de Ville-d'Avray.

Raymond pouvait l'arrêter d'un mot. Il lui suffisait de dire : « Ma mère est morte ce matin » ; il laissa aller le magistrat jusqu'au bout de son préambule.

-- Certains indices, relevés au cours de nos investigations, continua M. de Lignerolles, nous autorisant à penser que Luversan aurait été, sous un faux nom, en relation... d'affaires... autrefois... avec monsieur votre père, et nous espérons en trouver la preuve dans la correspondance laissée par ce dernier.

-- Vous ne trouverez rien, absolument rien, dit enfin Raymond. À la mort de mon père, tous ses papiers, à part quelques lettres d'un caractère tout intime, ont été brûlés. Quant à la correspondance laissée par ma mère qui a succombé ce matin à une longue et douloureuse maladie, je l'ai détruite moi-même, il y a à peine une heure, et je n'y ai rien trouvé qui fût de nature à éclairer la justice sur le point qui vous occupe.

M. de Lignerolles demeura interdit. Il balbutia quelques paroles d'excuse, salua et se retira en faisant signe à M. Lacroix et aux agents de le suivre.

« Cette démarche, pensa Raymond, n'est que le commencement d'une enquête qui peut aboutir à une catastrophe pour mon bonheur. Pauvre Suzanne ! »

Les obsèques de Julia de Noirville eurent lieu le lendemain. Roger Laroque s'excusa par lettre de ne pouvoir y assister, à cause de Suzanne.

LXX

Nanti du portefeuille de Tristot et Pivolot, Luversan s'était fait conduire en voiture rue de Chanaleilles. Comme il approchait de l'hôtel Terrenoire, la pensée lui vint qu'une souricière pouvait y être établie et qu'il ne saurait manquer d'y tomber. Il ouvrit sa valise et en tira un petit sac.

-- Ah ! ah ! fit-il en ricanant, ce coquin de d'Andrimaud m'a pris mon revolver ; mais il a oublié de me voler ceci.

En même temps, il vidait le sac qui contenait une perruque blanche des plus fines et une barbe de même couleur.

« Avec cela, pensa-t-il, je n'ai pas besoin de me faire raser. »

Et, rapidement, il se transforma en vieillard. Il eut soin de descendre à cinquante mètres de l'hôtel pour en observer les alentours. Le cocher qu'il paya en lui donnant un bon pourboire se contenta de lui dire :

-- Mon bourgeois a rudement vieilli dans ma voiture.

La discrétion professionnelle interdisait à l'automédon d'ajouter un mot de plus. Il fouetta son cheval et lui fit prendre le petit trot sans se douter qu'il venait de conduire un grand criminel.

Le dos courbé, marchant à pas comptés, ayant tout l'aspect d'un octogénaire, Luversan inspecta la rue. « Rien de suspect au-dehors, se dit-il, mais si j'entre dans la place, je n'en sortirai peut-être plus que pour prendre le chemin de l'échafaud. » Il hésita encore quelques instants, et remettant sa destinée au hasard, il pénétra dans l'hôtel.

-- Madame de Terrenoire est-elle ici ? demanda-t-il au suisse, en ayant soin de déguiser sa voix.

-- Oui, monsieur.

-- Annoncez-lui monsieur Laugevin.

À l'annonce de ce nom, Andréa donna l'ordre de faire entrer le visiteur. « C'est lui ! pensa-t-elle. » Mais en apercevant le faux vieillard, elle recula d'effroi. Elle crut à un nouveau piège de la police.

Dès que la porte se fut refermée sur le domestique, Luversan, reprenant sa voix naturelle, s'écria :

-- Ne me reconnais-tu donc pas Andréa ?

Disant ces mots, il fixa sur elle ses regards acérés.

-- Nous n'avons pas une minute à perdre, ajouta-t-il. Dans un instant la police sera ici. Rassemble ce que tu as de plus précieux et suis-moi.

Andréa recula jusqu'au fond du vaste salon.

-- Jamais ! s'écria-t-elle.

Mais déjà il l'avait rejointe et saisie par les bras.

-- Il faut me suivre. Tu ne m'as pas aidé à reconquérir ma liberté pour me laisser partir tout seul à l'étranger. Nous sommes rivés l'un à l'autre, entends-tu bien.

Luversan avait trop présumé de ses forces. Il s'affaissa sur le tapis, aux pieds de sa complice. Andréa, affolée, ferma à clé toutes les portes du salon.

-- Je ne mourrai pas ici, râla le misérable ; mais je n'ai pas devant moi dix heures d'existence, si tu m'abandonnes. Je t'en supplie, Andréa... Un peu de pitié !

Il s'était redressé en s'accrochant aux meubles. Puis il avait porté à ses lèvres la fiole contenant le secret de longue vie. Il n'en restait plus que quelques gouttes qu'il absorba avidement.

-- Me voici régénéré, dit-il d'une voix forte. Oh ! pour quelques heures à peine ! Maintenant ma vie dépend de toi.

Il avait retiré sa perruque et sa fausse barbe. Andréa retrouva en lui l'homme qu'elle aimait encore d'un amour étrange, conçu dans le crime et développé à travers les visions de la morphine.

-- Est-ce de l'argent qu'il te faut, lui dit-elle. Je n'en ai plus ; mais je possède encore des bibelots dont tu peux faire de l'or, je vais te les donner.

-- Ce n'est pas de l'or qui me rendra la vie.

Il tira de sa valise le vaste portefeuille volé dans la cachette de Tristot et Pivolot.

-- Nous avons là-dedans, les billets de banque, s'écria-t-il, donnés en paiement à Luvigny, les billets et valeurs que les policiers sont venus saisir ici, et jusqu'à leur fortune personnelle. Ça leur apprendra à se mêler de ce qui ne les regarde pas. Je suis disposé à leur rendre leurs titres, mais à une condition, c'est qu'ils cesseront de s'occuper de nos affaires. Donc, nous possédons un million. Mais à quoi sert d'être riche pour mourir ? Sans toi, Andréa, je suis un homme mort. Sans moi, Andréa, que deviendras-tu ? Il faut que tu me caches dans un asile sûr, que tu trouves un médecin discret pour me soigner. Dès que je serai guéri, nous partirons ensemble. Je sais un pays où la police française ne nous découvrira jamais.

-- Comment as-tu fait, lui demanda-t-elle, pour avoir la force d'arriver jusqu'ici ?

Il lui expliqua rapidement les vertus du secret de longue vie. Puis, montrant le flacon :

-- Je l'ai vidé jusqu'à la dernière goutte et je me sens régénéré. Mais avant deux heures d'ici, tout au plus, l'effet de cet élixir merveilleux dont, par malheur, je ne connais pas la composition, aura cessé. Hâte-toi de me conduire dans un asile où je puisse recevoir des soins immédiats. Fuyons, fuyons tous deux, et nous compterons encore de beaux jours. Nous devons vivre et mourir ensemble.

Il la dominait de toute la puissance de sa volonté.

-- Je consens, dit-elle. Ton pacte, je l'accepte. Tu l'as dit : nous devons vivre et mourir ensemble ; mais prends garde si jamais tu viens à manquer à ta promesse. Tu prétends que tu m'aimes. À combien de femmes, avant moi, as-tu fait de pareils serments ? Serait-ce encore pour posséder une femme que tu as commis le crime de Ville-d'Avray dont tu ne m'as jamais parlé ?

-- Non, répondit-il. Je te le jure !

-- Cependant, il me semble qu'une femme a été mêlée à cette affaire. Le malheureux Laroque n'a jamais voulu dire de qui il tenait les billets de banque retrouvés dans sa caisse le lendemain du crime. Oh ! je connais maintenant dans tous ses détails le procès de Versailles que les journaux ont réédité, commenté sous toutes ses faces. La personne qui a rendu à Roger Laroque cent mille francs était une femme, une femme que tu connaissais. Réponds !

-- Oui, je la connaissais.

-- Comme moi, cette femme t'avait confié le soin de sa vengeance.

-- C'est vrai. Elle haïssait Laroque, mais encore moins que moi. Cet homme a voulu me faire fusiller pendant la guerre de 1870. Je me suis associé à sa maîtresse pour le perdre, voilà tout.

-- Et tu n'as jamais revu cette femme ?

-- Jamais !

-- Mais pourquoi Laroque voulait-il te faire fusiller ?

-- Comme espion.

-- Alors, tu espionnais pour le compte des Allemands ?

-- Oui.

Elle eut un mouvement de dégoût.

-- Je ne suis pas français, reprit-il, et j'aurais espionné tout aussi bien pour tes compatriotes que pour leurs ennemis. Je t'aimais, que t'importe le reste ! Tiens-moi compte de ma franchise en faveur de mon amour. Oui, je t'aime, et je n'ai jamais aimé que toi, et je te jure que tu n'auras jamais à te repentir de m'avoir sauvé.

Elle voulut se défendre de ses caresses : mais il l'avait saisie par les bras et embrassée longuement sur la bouche.

Andréa, vaincu, se pâma. Elle appartenait à l'assassin dont elle avait armé le bras. À son tour, la peur la prenait d'être arrêtée au moment de fuir avec le seul être dont l'amour la rattachait à la vie, à l'idée de liberté. Vite elle rassembla ses bijoux les plus précieux, pendant que Luversan se transformait en vieillard. Tous deux quittèrent l'hôtel sans être inquiétés. Ils marchèrent pendant dix minutes avant de prendre une voiture.

-- Rue de Maubeuge, 24 bis, dit Andréa au cocher.

-- Où me conduis-tu ? demanda Luversan.

-- Dans un asile sûr. Donne moi deux mille francs.

-- Pour payer le propriétaire de l'asile, n'est-ce pas ? Prends la valise et tout ce qu'elle contient. À l'heure actuelle, c'est toi qui diriges notre destinée. Tant qu'on peut acheter le silence, on est sûr d'en avoir à discrétion. Mais si dès le début, le silence se dérobe devant l'or, rappelle-toi ceci : il n'est pas de fortune qui puisse l'enchaîner. Es-tu sûr de la personne à qui tu vas demander un asile pour un grand criminel. Songe à quoi elle s'expose en me cachant. Cette personne est-elle ambitieuse des jouissances qu'on peut se procurer avec de l'or ?

-- Laisse-moi faire. Nous n'avons plus que cet espoir. Si j'échoue, nous sommes perdus. Mais j'ai la conviction de réussir.

Le fiacre les arrêta devant une pharmacie dont la vitrine ressemblait à celles de toutes les officines du même genre. Toutefois, sur l'une des glaces, on lisait cette annonce tracée en lettres d'or.

CONSULTATIONS GRATUITES

De 9 heures à 11 heures du matin

par le docteur Vignol,

spécialiste pour les maladies des voies respiratoires

* *

Au-dessus de la vitrine s'étalait le nom du titulaire de la pharmacie : Claudinet.

-- Je reviens dans dix minutes, dit Andréa en descendant de voiture.

Auparavant, elle avait eu soin de prendre deux billets de mille francs dans la valise. Elle donna l'ordre au cocher de stationner quelques maisons plus loin ; puis elle entra dans la boutique.

-- Je voudrais parler au docteur Vignol, dit-elle au vieux préparateur Machillard, en déguisant le son de sa voix.

-- Il est à sa consultation ; mais si Madame veut bien prendre la peine d'attendre, je vais le prévenir et il expédiera rapidement la clientèle.

-- Je suis pressée, dit Andréa, et... je paierai ce qu'il faudra.

-- Madame veut-elle bien me donner l'adresse du malade, le docteur s'y rendra aussitôt après sa consultation.

Andréa tira de son porte-monnaie une pièce qu'elle glissa dans la main de Machillard et tout bas :

-- Faites-moi entrer de suite dans le cabinet du docteur.

Il disparut dans l'arrière-boutique et revint un instant après.

-- Suivez-moi, madame. Le docteur vous attend.

Il ouvrit la porte du cabinet de Vignol, se courba obséquieusement en introduisant la visiteuse ; puis il retourna à son comptoir.

Le docteur Pierre Vignol n'avait nullement le type de ces spécialistes obscurs qui, faute de clientèle, faute de cabinet monté, opèrent entre boutique et cour dans des pharmacies la plupart du temps mal achalandées.

Grand, bel homme, très soigné de sa personne, les cheveux noirs, le teint mat, le front bas, proéminent aux arcades sourcilières, les yeux d'un bleu trouble et voilé par d'épais sourcils, le regard doux, mais fuyant, le menton relevé, les lèvres épaisses et d'un rouge vif, il présentait tous les signes qui révèlent une volonté de fer doublée d'une ambition effrénée.

Prévenu par Machillard de l'insistance de la dame voilée :

-- Est-elle bien mise ? lui avait-il demandé.

-- Magnifiquement !

-- Faites entrer.

Le docteur désigna un fauteuil à Andréa, s'assit en face d'elle et d'une voix toute pleine d'aménité :

-- Vous souffrez de la poitrine ? lui demanda-t-il.

Pour toute réponse, Andréa souleva son voile.

-- Vous ! s'écria Vignol. Vous ici !

-- Oui, moi ! J'ai un grand service à vous demander.

-- Parlez ! Je n'ai rien à vous refuser. Je n'oublierai jamais les bontés que votre mari a eues pour moi. Je sais l'affection que vous portez à ma mère. Demandez, et s'il est en mon pouvoir de vous être utile, ce dont je m'étonnerais assurément, comptez sur mon dévouement.

Mme de Terrenoire lui tendit une main qu'il serra avec dévotion.

-- Merci, docteur.

-- Je m'intéresse à un malheureux que vous ne connaissez pas. Cet homme a tenté de se tuer, il y a quelques jours, en se portant un coup de poignard au côté gauche. Il est en danger de mort. Voulez-vous le soigner ?

-- Pourquoi m'y refuserais-je ? C'est mon devoir de soigner les malades qui m'accordent leur confiance. Donnez-moi l'adresse de votre... protégé, et j'y cours.

-- Mon protégé n'a pas de domicile.

Le docteur essaya vainement de comprendre.

-- Imaginez, cher docteur, reprit Andréa, que mon protégé, comme vous dites, soit un conspirateur recherché par la police. Dans ce cas, il ne peut aller à l'hôpital sans courir le risque de s'y faire arrêter. Vous me direz qu'il peut prendre logement n'importe où et s'y faire soigner. Qui lui répondra de la discrétion du médecin ?

Andréa alla droit au but.

-- Docteur, dit-elle, je sais que vous êtes pauvre et que vous faites ici un métier qui vous répugne.

-- En effet. Je suis tout bonnement le pourvoyeur de ce gueux de Claudinet qui est bien le plus franc coquin que la terre ait porté.

-- Vous aspirez à devenir votre maître et à mettre à profit les belles facultés dont la nature vous a doué. Combien vous faudra-t-il pour vous établir dignement ?

Vignol leva les bras au ciel.

-- Beaucoup trop, dit-il. N'en parlons plus. Il ne s'agit pas seulement aujourd'hui de m'acheter quelques meubles et de louer un second étage dans une maison propre. Cela m'aurait suffi il y a deux mois.

-- Et maintenant ?

-- Maintenant, je suis amoureux... amoureux fou.

-- Combien vous faudra-t-il ?

-- Cinquante mille francs.

-- Vous les aurez.

À cette affirmation, Vignol devint pourpre.

-- Qui me les donnera ? dit-il.

-- Moi.

-- Qu'avez-vous donc d'inouï, d'impossible, d'épouvantable à me demander ?

-- De soigner un malade sans savoir son nom et le motif de sa tentative de suicide.

-- Oh ! vous n'avez pas que cela à me demander.

-- De soigner ce malade chez vous.

-- Chez moi ! Mais je n'ai pas de chez moi, vous le savez bien. Je demeure chez ma pauvre mère, au cinquième étage, rue des Abbesses.

-- Vous louerez de suite un appartement et j'y ferai transporter mon malade. Voici deux mille francs pour les premières dépenses. Avez-vous un appartement en vue ?

Vignol prit les billets de banque. Il était très ému. Il sentait bien que cette femme l'entraînait à commettre un acte qui ferait de lui le complice de quelque mystérieuse machination. Mais ces trois mots : Cinquante mille francs, résonnaient encore à son oreille.

-- J'ai un appartement en vue, dit-il.

-- Où ?

-- Rue de Moscou.

-- Cet appartement est libre ?

-- Il l'était encore hier.

-- Connaissez-vous un tapissier qui puisse vous monter de suite une chambre à coucher ?

-- Oui ; mais qu'entendez-vous par : de suite ?

-- Il faut que la chambre soit prête dans une heure au plus tard.

-- C'est impossible.

-- Avec de l'argent, rien n'est impossible. Le principal est d'installer un bon lit. Il est dix heures ; à onze heures précises, le malade sonnera à votre porte. Vous le recevrez. Il prendra possession de sa chambre et nul ne saura qu'il est chez vous, pas même votre mère. Faites l'impossible. Quel numéro, rue de Moscou ?

-- 66, au premier étage. Mais votre malade ne pourra jamais monter l'escalier, s'il est grièvement blessé.

-- Il le montera quand même. Je l'accompagnerai ; car il me faut aussi une chambre dans votre appartement.

-- À vous ? Mais... votre mari ?

-- Il me cherche.

-- Et il ne faut pas qu'il vous trouve ?

-- Comme vous dites.

Le docteur crut, cette fois, avoir la clé du mystère. « L'amant de cette femme, pensa-t-il, aura fait des bêtises. Il s'agit de les cacher tous les deux. J'aime mieux ça que ce que j'avais supposé. » Il promit que tout serait prêt à l'heure dite.

Andréa alla retrouver Luversan et donna l'ordre au cocher de les conduire au petit pas, rue de Moscou. Les secousses produites par les cahots de la voiture sur le pavé ravivaient peu à peu les souffrances du blessé. Il pâlissait de plus en plus et devait ménager ses paroles.

Andréa fit arrêter la voiture, rue de Moscou, du côté des numéros impairs, de façon à pouvoir surveiller les allées et venues du 66. Bientôt, elle vit arriver une charrette à bras contenant un lit, quelques fauteuils, une table et des chaises.

À onze heures précises, Luversan, s'appuyant sur le bras d'Andréa, gravissait l'escalier. Il était à bout de force. Il dut rassembler toute son énergie pour ne pas tomber durant cette courte ascension.

Andréa n'eut pas besoin d'appuyer sur le timbre de la porte d'entrée. Le docteur les attendait ; il ouvrit. Luversan fit deux pas en avant, puis il s'affaissa inanimé dans les bras du médecin qui le transporta sur le lit, le déshabilla avec mille précautions, puis examina la blessure dont l'appareil était défait.

-- Cet homme, dit-il, peut mourir ici. Il faudra bien alors déclarer son nom.

-- Il ne mourra pas ici ! Vous le sauverez !

-- Merci pour le compliment. Par malheur, serais-je le premier de nos Esculapes, de ceux qui ne donnent pas un coup de lancette à domicile sans recevoir des billets de mille, je ne réponds nullement de sauver ce malheureux.

-- Essayez.

-- Très bien ; mais s'il meurt, comment voulez-vous que je tienne ma promesse de vous garder le secret ?

-- Nous en causerons tout à l'heure. Occupez-vous du malade.

Andréa alla s'asseoir près de la fenêtre déjà garnie de doubles rideaux.

Vignol replaça l'appareil de la blessure et glissa goutte à goutte, entre les lèvres de son client, une cuillerée d'un cordial dont il s'était muni.

Luversan rouvrit les yeux. Il eut un moment d'effroi en se voyant couché dans un lit. Les événements de la nuit et de la journée lui semblèrent un long rêve dont il sortait. Mais bientôt il eut conscience que tous ces événements si extraordinaires, si invraisemblables, si bien du domaine du songe, étaient réels.

-- Andréa ? murmura-t-il.

Elle s'approcha à son appel.

La mémoire revint tout entière au misérable. Il se rappela aussi qu'il avait un rôle à jouer et se hâta de remercier son médecin.

Vignol commença à se rassurer un peu sur les suites de ce pacte conclu entre lui et Mme de Terrenoire. Il appuya l'oreille contre la poitrine du malade, écouta longuement le râle de sa respiration haletante, essaya d'établir un diagnostic certain.

-- Le poumon droit, dit-il, est complètement sain ; mais le gauche, ah ! vous l'avez bien arrangé. C'est miracle que vous ayez pu supporter la fatigue et le grand air. Pour l'instant, je ne vois qu'un remède : l'immobilité absolue, le silence. Nous verrons dans deux jours.

Vignol passa dans la chambre voisine et fit signe à Andréa de le suivre.

Puis il referma la porte.

-- J'ai un peu d'espoir de le sauver, dit-il ; mais s'il allait tout à fait mal, je me verrais obligé, pour ma sûreté personnelle, de le faire transporter d'urgence dans un hôpital. En ce cas, puis-je être assuré qu'il ne dira jamais d'où il vient ?

-- Certainement. Il me semble d'ailleurs que vous vous inquiétez mal à propos. S'il mourait ici, vous avez une excuse toute naturelle. Vous diriez : « Un inconnu est venu me demander de le soigner chez moi ; j'ai accepté, comme c'était mon droit. » Pour le reste, vous vous retrancherez derrière le secret professionnel.

Elle tira de sa poche un élégant portefeuille et en tira dix-huit billets de mille qu'elle compta un à un sur le marbre de la cheminée.

-- Prenez ceci, dit-elle. Cela fait, quoiqu'il arrive, vingt mille francs que vous aurez reçus de moi. Encore supporterai-je tous les frais accessoires. Faites meubler à la hâte, d'ici à ce soir, deux autres pièces, une pour vous, une pour moi et annoncez par dépêche à votre mère que vous êtes parti en voyage. C'est moi qui servirai de garde-malade, préparerai les tisanes et les repas. Je ne veux d'aucune aide. Le complément de la somme vous sera servi par moi après la guérison, avant notre départ.

Le docteur, que cette petite fortune comblait de joie, installa Mme de Terrenoire au chevet du malade et sortit pour hâter l'aménagement provisoire.

Andréa s'était enfermée à clé dans la chambre où elle veillait son complice.

Vers quatre heures de l'après-midi, comme le docteur Vignol sortait d'un bureau de télégraphe d'où il avait envoyé à sa mère une dépêche explicative de son absence, cette annonce hurlée par un camelot l'arracha à ses préoccupations : Demandez l'évasion de Luversan -- Le crime de Ville-d'Avray.

Il acheta le journal et lut l'article d'un bout à l'autre. Ce passage : « avec une énergie qui tient du prodige, le blessé avait réussi à gagner la campagne et sans doute à rentrer à Paris » le frappa d'épouvante. Il le rapprocha de la phrase que Mme de Terrenoire lui avait répétée à plusieurs reprises quand il s'étonnait des précautions dont elle s'entourait pour cacher son protégé : « Vous ne me comprendrez que trop tôt. » Il n'en doutait plus : c'était l'assassin de Larouette qui se cachait chez lui, avec... Mme de Terrenoire, sa complice, peut-être !

Et le docteur Vignol songea à cet autre crime mystérieux : l'assassinat de Brignolet. Une induction terrible lui traversa le cerveau.

-- Le crime commis à la banque Terrenoire, conclut-il, est l'œuvre de Luversan. L'assassin n'a volé le mari que pour s'enfuir avec la femme.

Ainsi donc, les billets de banque que Vignol venait de recevoir provenaient du butin de Luversan.

-- Oh ! oh ! fit le docteur. C'est grave, très grave !

LXXI

La mère du docteur Pierre Vignol témoignait à Mme de Terrenoire une grande affection. Veuve d'un petit cultivateur de Oinville, près Meulan, elle avait été sa nourrice et la garda jusqu'à l'âge de six ans.

Andréa, dont la mère était morte en lui donnant le jour, fut mise dans un couvent aristocratique de Seine-et-Oise. Aux grandes vacances, son père, Hector de Francion agioteur à la Bourse, ne manquait pas de lui faire admirer pendant deux ou trois jours les merveilles de Paris, puis la ramenait à sa nourrice chez qui elle passa ainsi le meilleur temps de sa vie. Quand Andréa eut quatorze ans, elle déclara à son père qu'elle ne retournerait pas au couvent.

-- Veux-tu t'en aller à Oinville avec ta nourrice ?

-- Non ! fit-elle. Je veux rester à Paris.

-- Et pour quoi faire ?

-- Pour que tu me mènes au spectacle, en soirée, partout où l'on s'amuse.

Viveur par excellence, Hector de Francion trouva la réponse délicieuse et fit venir Mme Vignol.

Son emploi consistait à conduire Andréa au cours de musique, au cours de danse, au cours de récitation, chez le couturier, la modiste, le pâtissier, à la promenade, partout où l'on s'amuse. Il n'y avait rien de trop beau pour elle. Singulier père que ce Francion ! Il oublia sa fille en nourrice six années durant, au couvent, huit autres années ; puis il se prit d'un beau zèle et se dévoua jusqu'à la produire lui-même dans les soirées du grand monde où elle éclipsait par sa beauté étrange et captivante toutes les jeunes filles.

Il se trouvait alors à l'apogée de sa veine d'agioteur. Ses différences stupéfiaient le monde de la Bourse qui de rien ne s'étonne. On l'appelait le favori de la fortune. Un coup d'audace lui rapporta deux millions. Il s'écria :

-- J'ai quatre cent mille livres de rente et je donnerai un million de dot à ma fille.

Mais le joueur heureux qui n'a pas le courage de tourner le dos à la fortune en l'invitant à chercher un autre favori, devient bientôt le jouet de la capricieuse. Hector de Francion ne cherchait dans le jeu que ses poignantes émotions. Il devait succomber, comme tant d'autres. Un matin, il se réveilla ruiné. Le malheureux n'eut pas le courage d'envisager froidement la situation et se fit sauter la cervelle.

La maman Vignol le trouva étendu mort dans son cabinet de travail. Aux cris de la nourrice, Andréa accourut. Devant le cadavre ensanglanté, la jeune fille n'eut pas un mot de regret pour le père qui l'avait tant gâtée.

-- Je suis perdue ! s'écria-t-elle. Il ne m'épousera pas.

-- Malheureuse ! lui dit la nourrice. J'étais sûr qu'il t'avait séduite.

Les obsèques du suicidé eurent lieu le surlendemain. Parmi les amis qui accompagnèrent au lieu de repos cette nouvelle victime de la fortune, se trouvait un jeune homme, bien connu lui-même à la Bourse pour sa veine persistante. Il s'appelait Grégoire de Mussidan et était l'intime du défunt.

On le disait fiancé à Andréa, et l'on s'étonnait du retard apporté au mariage. En réalité, Mussidan, ancien compagnon de débauches de Francion, n'aurait jamais osé lui demander la main de sa fille. Aimait-il assez Andréa pour l'épouser ? Ne la jugeait-il pas telle qu'elle était : légère, capricieuse, sensuelle, toute au plaisir, incapable d'un sentiment profond ?

Mais elle ? Mussidan lui avait plu par son élégance correcte, par l'expression passionnée de ses yeux sombres.

Plus son père, ambitieux pour elle d'un mariage princier, s'efforçait de déconsidérer à ses yeux cet ami de plaisir, plus elle se laissait aller à un sentiment dont la nature instinctive l'empêchait de calculer les conséquences.

En homme expérimenté, Mussidan comprit l'impression qu'il produisait sur la jeune fille. Il eut l'infamie d'en profiter. Voulut-il ainsi forcer la main à de Francion dans l'espoir de joindre à sa fortune personnelle, sagement réalisée, le million de dot promis à Andréa ?

La disparition du séducteur après la mort tragique du grand joueur le ferait croire.

Un conseil de famille fut rassemblé. La succession réalisée produisit, toutes dettes payées, deux cent mille francs à l'orpheline. Andréa de Francion pouvait encore espérer un bon parti : mais elle n'avait pas le temps de choisir. Elle était enceinte.

Elle n'attendit pas la fin de son deuil pour épouser M. de Terrenoire, ami de Mussidan dont il devint plus tard l'obligé, lorsque ce dernier, revenu d'un long voyage, retrouva sa fille, Diane, et regretta amèrement, la voyant si belle, si intelligente, si parfaite, de l'avoir laissé prendre par un autre.

Mme Vignol retourna dans son village où, grâce aux subsides secrets de Mme de Terrenoire, elle put élever son Pierre dont l'intelligence éveillée dès le plus jeune âge faisait l'étonnement de tous.

Jamais Andréa ne l'engagea à venir la voir à Paris. Dans son excessive prudence, elle évitait toute rencontre entre M. de Terrenoire et la femme qui connaissait sa faute.

Néanmoins, lorsque Pierre, ayant remporté son diplôme de médecin, eut besoin d'un protecteur, Andréa sut intéresser son mari au fils de la nourrice. Le jeune docteur ambitionnait les honneurs et les profits de la célébrité à Paris où sa mère vint le rejoindre.

Andréa revit de temps à autre sa nourrice dont les témoignages d'affection lui rappelaient les doux souvenirs de son enfance.

La veille du départ de M. de Terrenoire pour Bayonne, Andréa s'était rendue chez la maman Vignol.

-- Nourrice, lui avait-elle dit en pleurant, embrasse-moi une dernière fois. Je suis perdue, irrémédiablement perdue. Si tu ne me revois pas d'ici à huit jours, c'est que je serai morte. Alors, tu me rendras un dernier service : tu porteras cette lettre à son adresse.

La nourrice lut le libellé de l'enveloppe ainsi conçu :

M. MARGIVAL

Administrateur de la banque

Terrenoire et C ie* ,*

Boulevard Malesherbes (Paris)

* *

Cette enveloppe contenait les lettres de Blanche Warner à son amant, Terrenoire ; de Blanche Warner, mère de Marie-Louise. La bonne nourrice, tout entière aux terreurs que son Andréa lui causait en lui parlant de sa mort prochaine, prit la lettre, la cacha, et dit simplement :

-- J'espère bien ne pas avoir à faire ta commission, ma charmante. Tu seras donc toujours, une petite folle.

Andréa ne lui laissa pas le temps de la questionner, l'embrassa, et sortit sans que la bonne femme pût s'opposer à son départ. Elle était sûre de sa vengeance. Contre l'ennemi Terrenoire, Margival devenait son otage.

LXXII

Après la cérémonie religieuse des obsèques de Julia, le corps avait été transporté au cimetière Montparnasse dans le caveau où repose Lucien de Noirville.

Raymond et Pierre rentrèrent à Méridon. Ils n'éprouvaient pas cette douleur infinie qu'on ressent après avoir conduit au lieu du repos l'être qui vous a le plus aimé et pour lequel tout homme de cœur nourrit une affection sans bornes. Ils étaient en proie à ce sombre chagrin qui suit la perte de la plus chère des illusions.

Arrivés à la ferme, chacun d'eux se retira dans sa chambre.

Raymond songeait à la promesse qu'il avait faite à Roger Laroque. Il hésitait à la tenir, cette promesse. Une question l'obsédait ; son père eût-il approuvé le mariage projeté ? L'amour pour Suzanne et le respect filial se combattaient en lui.

Raymond s'était étendu sur un canapé pour prendre un peu de repos. Bientôt, vaincu par la fatigue, il s'endormit. À ce moment douloureux de sa vie, Raymond rêva de son père.

Étrange rêve ! Le jeune homme revenait d'assister à l'inhumation de sa mère ; mais au lieu de rentrer à Méridon, comme il venait de le faire dans la réalité, il se dirigeait vers la demeure où il habitait autrefois avec ses parents. Un vieillard, que ses infirmités retenaient sur une chaise longue, l'attendait. Ce vieillard, c'était son père, son père encore vivant. Et tous deux confondirent leurs larmes. Puis le vieillard parla ainsi :

-- Je lui pardonne, comme il lui a pardonné. Elle a racheté sa faute par son repentir. Et maintenant, je pardonne à l'autre. Ne sois pas plus dur que ton père pour Roger Laroque. Sauve Suzanne et sois heureux.

Réveillé sur ce dernier mot, Raymond le considéra comme un ordre. Les songes heureux sont faciles à interpréter. On n'a pas besoin d'un Joseph pour en trouver la clé. Raymond partit à Maison-Blanche, où, confiant dans sa parole, Roger Laroque l'attendait.

Un mieux sensible s'était déclaré dans l'état de Suzanne.

Raymond s'installe à son chevet, et Roger laisse les deux enfants à leurs confidences.

-- Je vous ai fait bien de la peine, Suzanne, dit Raymond. Me le pardonnez-vous ?

Elle souriait un instant auparavant et voici déjà que son front se rembrunit.

-- Pourquoi me rappeler une scène douloureuse ! dit-elle. Je m'efforçais de n'y plus penser, je n'y pensais plus du tout, j'étais heureuse de vous savoir près de moi, et c'est vous qui me faites souvenir que notre bonheur est impossible.

-- Suzanne, je vous aime encore plus qu'au premier jour et si vous voulez m'accorder votre main, vous ferez de moi le plus heureux des hommes.

Elle se redressa, étonnée, inquiète, et, les yeux brillants de fièvre :

-- Ne me le demandez pas. Ce secret ne m'appartient plus. Qu'il vous suffise de savoir que votre père est toujours consentant à notre mariage.

-- Raymond, puisque vous m'aimez, vous ne devez pas avoir de secrets pour votre fiancée. Dites-moi pourquoi vous avez été si cruel ?

Il cherchait un motif et ne le trouvait pas.

Elle insista et se fâcha presque.

Soudain, il lui vint une inspiration ; puisque son frère était décidé à partir à l'étranger, Raymond n'hésita pas à le mettre en cause ; Pierre ne le saurait jamais. Et quand bien même il viendrait à l'apprendre, il avait l'âme trop grande pour ne point pardonner cette innocente supercherie.

-- Suzanne, dit Raymond, vous rappelez-vous votre première promenade à l'abbaye des Vaux-de-Cernay, alors que, poussée par la soif, vous étiez descendue vous agenouiller au bord de la source de Saint-Thibaud ?

-- Oui, je me souviens.

-- Qui avez-vous rencontré ce jour-là ?

-- Votre frère.

-- Quelques jours après, un mur de l'abbaye s'écroula près de vous. Une pierre vous atteignit au front. Qui est accouru à votre secours ?

-- Un jeune homme qui me souriait et dont la voix me parut douce comme celle d'un ange.

-- Ce jeune homme, qui vous implore aujourd'hui, vous aimait déjà, avait le pressentiment que cette rencontre déciderait de sa destinée. Eh bien, ce même pressentiment, un autre l'avait eu avant moi, et cet autre, c'était mon frère. Oui, Pierre vous aime, et c'est parce qu'il vous aime, qu'il veut s'expatrier. Avant huit jours, il aura quitté la France. Il partira, chargé d'une mission périlleuse en Afrique.

-- Il ne faut pas le laisser partir.

-- Sa décision est irrévocable. Il va chercher là-bas la gloire et l'oubli.

-- Pauvre garçon !...

-- Lorsque j'ai connu son secret, j'ai craint, en hâtant notre mariage, d'exalter le désespoir de mon pauvre frère. Il m'a deviné à son tour, et c'est lui qui s'est sacrifié.

La jeune fille dont le cœur est épris, ne demande qu'à croire. Suzanne, radieuse, tendit la main à son fiancé.

-- Puisque tel est le motif de votre conduite, Raymond, je vous pardonne et... je consens, si toutefois mon père est d'accord avec vous.

Roger Laroque rentra à ce moment.

-- Père, lui dit-elle, Raymond m'a fait connaître les raisons de sa conduite à notre égard.

Roger pâlit affreusement. Il interrogea des yeux Raymond qui le rassura d'un signe d'intelligence.

-- Et après ? demanda le père.

-- J'approuve ces raisons, qui, dit-elle, prouvent son bon cœur, et si tu le permets, je lui accorde ma main.

-- Si je le permets ! s'écria Roger. Mais vous savez bien, mes enfants, que votre bonheur à tous deux est maintenant la seule chose qui me rattache à la vie. J'étais bien fou de ne songer qu'à ma réhabilitation. Si je vous avais compris plut tôt, il y a beau jour que ce mariage serait fait.

À partir du lendemain, Raymond vint chaque jour voir Suzanne dont le rétablissement fut rapide. En apprenant la mort de Mme de Noirville, elle pleura, comme si le deuil qui frappait Raymond l'atteignait également. Ce dernier revint un soir avec un grand chagrin au cœur : son frère était parti pour l'Afrique en lui laissant ce mot :

« Cher Raymond,

« Je m'en vais loin, bien loin d'elle. Soyez heureux ; vous le méritez. Oubliez-moi.

« Ton frère qui t'embrasse et qui te dit adieu.

« PIERRE DE NOIRVILLE. »

Voyant Raymond si triste, Suzanne crut à un nouveau malheur.

Il lui montra la lettre de l'explorateur, et elle demeura convaincue que son fiancé lui avait avoué le vrai motif de leur dernière rupture. Elle manifesta de la compassion pour l'infortuné qui, le désespoir au cœur, partait chercher l'oubli à des milliers de lieues de sa patrie.

Les bans du mariage de Raymond de Noirville avec Suzanne Laroque étaient publiés. Une semaine tout au plus les séparait du grand jour, lorsque Roger, qui ne prenait même plus la peine de se rendre chez le chef de la Sûreté pour avoir des nouvelles des recherches de la police, reçut une convocation d'urgence du juge d'instruction. Il se garda bien d'en informer les amoureux et se rendit tout de suite au Palais de justice.

M. de Lignerolles le reçut avec aménité.

-- Il y a du nouveau, lui dit-il, et j'ai tenu à vous en faire part. Ne croyez pas que j'abandonne l'instruction. Tant que je serai à ce poste, le dossier Luversan ne sera jamais classé.

Très intrigué, Roger demanda tout d'abord à connaître les faits, mais le juge le pria de vouloir bien patienter.

Au fond de la pièce, se trouvait un panneau bibliothèque chargé de livres de jurisprudence. M. de Lignerolles y plaça à l'angle obscur un fauteuil où Roger prit place derrière un paravent de façon à pouvoir assister à toute la scène sans être vu des prévenus et témoins. Il lui recommanda de ne faire aucune démonstration.

M. de Lignerolles s'installa à son bureau et sonna.

-- Faites entrer monsieur Martellier.

Bientôt parut ce jeune employé de la banque Terrenoire avec qui Jean Guerrier s'était lié. Pour ne pas témoigner contre lui au sujet de la faveur suspecte que l'époux de Marie-Louise avait trouvée auprès de M. de Terrenoire, Martellier donna sa démission avant les poursuites.

-- Vos nom, prénoms, âge, profession et demeure ? lui demanda M. de Lignerolles.

-- Paul Martellier, vingt-huit ans, employé de caisse, rue Poccard, 52, à Levallois-Perret.

-- Vous reconnaissez avoir adressé à monsieur le procureur de la République la présente lettre dénonçant certains faits de nature à éclairer la justice sur le crime du boulevard Haussmann ?

-- Oui Monsieur, c'est moi.

-- Quel mobile vous a poussé à faire ces révélations ?

-- L'amitié, monsieur, l'amitié que je porte à Jean Guerrier sur qui j'ai eu le tort de concevoir des soupçons injurieux. J'entends me réhabiliter à ses yeux, mais je n'irai lui demander sa poignée de main que lorsque je lui aurai prouvé mon dévouement.

-- C'est bien. Racontez-moi avec la plus grande exactitude ce dont vous avez été témoin. Asseyez-vous.

Il s'assit carrément, et d'un ton à la fois ferme et familier, fit la déposition suivante :

-- Il y a eu hier deux mois, jour pour jour, je travaillais au bureau de la caisse. Mon chef recevait le public à son guichet. Soudain, le froufrou d'une robe de soie me fait relever la tête. J'aperçois une dame vêtue de deuil et fort élégante. Je ne pouvais distinguer ses traits cachés par un voile noir très épais, mais l'harmonie de ses proportions, l'aisance de ses manières, tout dans sa démarche, me rappelait une jolie femme que j'avais vue de temps à autre traverser les bureaux de mon ancienne maison de banque. Elle parla et le son de sa voix ne me laissa plus aucun doute : c'était madame de Terrenoire. Elle déposa contre un carnet de chèques, quatre-vingt mille francs à la caisse. Le chef, examinant sa signature, avait répété son nom à haute voix. Quant à moi, tout en faisant semblant de continuer mes additions, je me tins aux écoutes. Madame de Terrenoire était accompagnée d'un jeune homme de mine sombre et inquiète. Elle le désigna au caissier, disant :

-- Dans deux mois, à pareille date, monsieur viendra toucher la somme et vous présentera le chèque. Rappelez-vous-en, et ne faites aucune difficulté pour payer. -- Parfaitement, répondit le caissier. Du reste, madame, votre signature suffit. Ayez l'obligeance de nous la donner à part afin que nous puissions contrôler le chèque quand il nous sera présenté.

« Madame de Terrenoire se retira, suivie de son mystérieux compagnon. La déclaration de Martellier commençait à intéresser Roger Laroque. « Je trouvai fort étrange, continua Martellier, que madame de Terrenoire déposât, au profit d'un tiers, une aussi grosse somme dans une autre banque que celle de son mari. Mon Dieu ! Sans l'assassinat de ce pauvre Brignolet qui était bien la meilleure bête que j'eusse jamais connue, je n'aurais pas attaché autant d'importance à la chose. Mais j'y pense toujours, à ce diable de crime, et, faut-il vous le dire, mon opinion est que Luversan, qui vous a brûlé si gentiment la politesse, n'est pas étranger au coup que...

-- Contentez-vous, interrompit le juge, de déposer sur les faits connus de vous.

-- Et de conserver pour moi mes appréciations. Compris. J'abrège : je me gardai d'exprimer mon étonnement au caissier pour qui le secret professionnel est chose sacrée et je me livrai pendant plusieurs jours à de profondes méditations sur le cas de mon ancienne patronne. Bref, je me tins ce raisonnement subtil : si madame de Terrenoire a un amant, qui sait si cet heureux coquin n'a point participé directement ou indirectement au crime du boulevard Haussmann ; dans tous les cas, il serait bon que la justice fût prévenue de cet incident ; il appartient aux magistrats instructeurs d'en apprécier le plus ou moins d'importance. C'est pourquoi je me suis cru autorisé à dénoncer les faits à monsieur le procureur de la République, et comme j'ai horreur des lettres anonymes, j'ai signé ma déclaration du nom honorable de Martellier.

-- Et hier, quand le compagnon de madame de Terrenoire s'est présenté tout seul, les deux mois écoulés, pour toucher les quatre-vingt mille francs sur présentation du chèque, qu'avez-vous observé ?

-- Que deux agents de la Sûreté surveillaient depuis le matin le hall, espérant y reconnaître le bonhomme dont j'avais donné un signalement précis à monsieur le procureur de la République. Le caissier leur demanda ce qu'ils faisaient là et ils durent exhiber leurs cartes. Je m'amusai de les voir croquer le signalement du particulier de madame de Terrenoire. Enfin, ce particulier se présenta au guichet, passa son chèque au caissier qui, après avoir comparé les signatures, dit « c'est bien » et paya les quatre-vingt mille francs. L'inconnu empocha avec une jubilation qui se peignit dans toute sa personne. Quand je le vis sortir, quand je vis les agents disparaître à sa suite, je me dis : « Toi, mon bonhomme, tu es filé. » Je ne me trompais pas, puisque me voilà ici pour témoigner.

M. de Lignerolles relut tout haut la déposition de Martellier et l'invita à la signer.

-- Vous pouvez vous retirer, lui dit-il ensuite. Martellier salua, mais, avant de gagner la porte :

-- Puis-je savoir, demanda-t-il, si mon initiative vous a été utile ? Je serais désolé d'avoir causé de la peine à de braves gens dont les affaires particulières ne me regardent pas.

-- Je ne puis que vous féliciter d'avoir obéi à votre conscience. À bientôt, monsieur Martellier.

L'ancien camarade de Jean Guerrier salua de nouveau et sortit fort peu rassuré sur les suites de sa lettre dénonciatrice. Il regrettait maintenant d'avoir fait du zèle. « Pourvu, se dit-il en sortant du cabinet du juge, que cet imbécile n'aille pas casser du sucre auprès du mari. Aïe ! quelle tuile ! » Il se rassura en apercevant dans le couloir le particulier de la Terrenoire. Son bonhomme, gardé à vue par les deux inspecteurs aux triomphantes moustaches, venait d'être amené du dépôt sur le banc des témoins.

Le prévenu paraissait atterré. Martellier se félicita enfin d'avoir écrit au procureur de la République et se réjouit à la pensée que Jean Guerrier lui pardonnerait bientôt ses injustes soupçons d'autrefois.

Cependant, M. de Lignerolles avait délivré Laroque de sa cachette.

-- Tout cela est fort intéressant, lui dit ce dernier : mais tenez-vous madame de Terrenoire ?

-- Hélas ! non, et je vous avouerai maintenant que j'ai peu d'espoir de la découvrir avant longtemps. Elle a de l'avance sur nos limiers.

-- À propos de limiers, demanda Laroque, que deviennent messieurs Tristot et Pivolot ? je ne les vois plus, je n'en entends plus parler.

-- Ils courent après leur fortune perdue.

-- Pauvres gens...

-- Et pour vous parler franc, ces messieurs ne vont plus vous voir parce qu'ils n'ont plus confiance en vous.

-- Me croiraient-ils de nouveau coupable ?

-- Oh ! non ! Mais ils disent que vous en savez long, plus long que vous ne voulez bien le dire, au sujet de... la complice de Luversan dans le crime de Ville-d'Avray, et que si vous aviez voulu vous décider à parler, ils seraient arrivés depuis longtemps à retrouver leur évadé.

Roger Laroque ne répondit même pas. La mort de Julia ne pouvait rien changer à sa résolution. Jamais il ne dénoncerait la mère de Raymond.

Revenant à la question du moment :

-- La déposition de monsieur Martellier, dit-il n'est sans doute qu'un prologue ; je suis prêt à entendre la suite.

-- J'allais vous le demander. Ayez la bonté de reprendre votre place derrière le paravent.

Peu d'instants après, un grand jeune homme pâle, mais dont le regard et l'expression de la bouche exprimaient l'orgueil et la sécheresse du cœur, était introduit dans le cabinet du juge.

-- Vos nom, prénoms, âge et profession ? lui demanda M. de Lignerolles.

-- Pierre Vignol, âgé de vingt-cinq ans, docteur en médecine, rue de Moscou.

-- Bien. Asseyez-vous. Vous vous êtes rendu, il y a deux mois passés, au Crédit des Deux-Mondes, en compagnie d'une dame voilée ?

-- Oui, monsieur.

-- Quelle est cette dame ?

-- Vous le savez. Pourquoi me le demandez-vous ?

-- Vous reconnaissez alors que cette dame est madame de Terrenoire. Quels sont les motifs qui ont pu déterminer madame de Terrenoire à disposer en votre faveur d'une somme de quatre-vingt mille francs qu'elle a placée, vous présent, au Crédit des Deux-Mondes, sous la condition que vous toucheriez ces fonds, deux mois après, jour pour jour ?

-- Je ne puis le dire. Je n'ai pas à le dire.

-- Vous persistez dans votre refus ?

-- Absolument.

M. de Lignerolles appuya sur un timbre. L'huissier entra.

-- Introduisez les époux Martin.

Ces témoins n'étaient autres que les concierges de l'immeuble loué et meublé en hâte, rue de Moscou, par le docteur Vignol.

Interrogé, le mari commença la déclaration suivante :

-- Monsieur le juge, tout ce que je puis vous dire, c'est que le docteur est un homme très comme il faut et comme il en faudrait davantage. J'étouffais depuis vingt ans, ma femme pourra vous l'affirmer, et maintenant grâce aux pilules du docteur, je respire tout aussi bien que vous, monsieur le juge.

M. de Lignerolles l'avait laissé dire dans l'espoir qu'il finirait par où il aurait dû commencer.

-- Assez ! s'écria-t-il. Il ne s'agit pas de votre guérison. Il s'agit d'éclairer la justice sur certains points qui l'intéressent. Contentez-vous de répondre à mes questions. Le docteur Vignol n'a-t-il pas logé une ou plusieurs personnes chez lui ?

-- C'est au docteur qu'il faut demander ça puisqu'il est là. Moi, je ne me mêle jamais des affaires de mes locataires.

-- Sortez ! ordonna le juge. Vous attendrez ma décision dans le couloir.

Martin terrifié, se retira, l'oreille basse. Sa femme prit place à son tour sur la sellette.

Le juge eut recourt à une vieille ruse de guerre qui réussit toujours avec les faibles : l'intimidation.

-- Si vous ne répondez pas franchement, lui dit-il, je me verrai obligé de décerner contre vous et votre mari un mandat d'arrêt.

Elle se mit à trembler de tous ses membres.

L'interrogatoire commença.

-- Depuis combien de temps le docteur Vignol demeure-t-il dans votre maison ?

-- Depuis deux mois environ.

-- N'a-t-on pas transporté un malade dans son appartement.

-- Oui, monsieur le juge, un blessé.

M. de Lignerolles ne put réprimer un tressaillement. Ce blessé ne pouvait être que Luversan. On allait donc enfin retrouver la trace du fugitif.

Roger Laroque était très ému. Au lieu de se réjouir, comme il l'eût fait en pareil cas quelques jours auparavant, il redoutait maintenant l'arrestation immédiate du bandit. Tout son espoir consistait à voir ses deux enfants mariés, à les emmener en Amérique, à assurer leur bonheur. Cela fait, il reviendrait seul à Paris et poursuivrait son enquête.

-- Un blessé, répéta le juge. Ce blessé a dû être transporté le jour même de l'emménagement.

-- Oh ! non, monsieur le juge, l'accident n'est arrivé qu'un mois après, si cela n'est plus.

-- L'accident ! Quel accident ?

Non ! jamais majestueux visage de juge ne témoigna une telle stupéfaction.

-- Un mois après, répéta-t-il. Vous êtes bien sûre, femme Martin ?

-- Tout à fait sûre. C'était la Sainte-Thérèse, et comme ma sœur aînée s'appelle Thérèse, vous comprenez, monsieur le juge, que la coïncidence s'est gravée dans ma mémoire.

-- Votre blessé était un grand brun, n'est-ce pas ?

-- Non, monsieur, un petit rouge.

Pour le coup, cela devenait une véritable mystification. Que Luversan se fût teint en rouge, rien de plus naturel de la part de ce malfaiteur. Ne commença-t-il pas par se transformer en vieillard ce matin-là ; l'enquête en avait donné la preuve. Mais ces métamorphoses ne pouvaient aller jusqu'à modifier la taille de l'individu, en faire d'un grand brun un petit rouge.

Malgré la gravité de l'affaire, Laroque se permit de sourire derrière son paravent. M. de Lignerolles était littéralement déconfit.

-- Enfin, me direz-vous, femme Martin, s'écria-t-il, comment l'accident est arrivé !

-- Monsieur le juge ne me l'avait pas encore demandé.

-- Je vous le demande ! hurla M. de Lignerolles en frappant du poing sur son bureau.

-- Voilà, monsieur le juge. Il était trois heures de l'après-midi. Je venais de reconduire le facteur jusqu'au bout du couloir. J'allais retourner dans ma loge, lorsque j'entendis crier au secours. Les passants couraient comme des fous dans la rue. C'était le cheval d'une voiture de remise qui s'était emballé, jetant son cocher par terre au premier choc et continuant sa course à toute vitesse. Le petit homme rouge accourt droit sur l'animal, se jette à ses naseaux, mais il avait mal calculé son élan. Il glisse de côté, tombe sous les roues de la voiture. On le lève, une jambe brisée, écrasée, en lambeaux, et on le transporte chez le pharmacien. Tout justement, le docteur Vignol arrive au même instant. Je lui conte l'affaire. Il va visiter le blessé chez le pharmacien qui ne parlait rien moins que de lui couper la jambe.

Le juge invita alors le docteur à narrer lui-même cette étrange histoire d'accident.

-- J'y consens, monsieur, fit Pierre Vignol sur un ton de dignité exagérée, mais je ne vois pas en quoi ce récit peut servir à votre instruction. J'aurais voulu savoir tout d'abord le motif de mon arrestation.

-- Ce motif, monsieur Vignol, vous devez l'avoir deviné.

-- En aucune façon.

-- Vraiment !... Nous en parlerons tout à l'heure. En attendant, veuillez me faire connaître les circonstances dans lesquelles vous avez été appelé à donner vos soins au blessé ?

Pierre Vignol s'exécuta. Il parla du bout des lèvres, d'un ton ironique.

-- Comme ma concierge a l'honneur de vous le dire, la victime de l'accident de voiture qui vous intéresse à un si haut point avait été transportée dans une pharmacie. J'y cours et je trouve, installé auprès du malade, un individu qui, interpellé par moi, me répond : « Je suis médecin et je suis arrivé avant vous. » Je pouvais me retirer, mais comme le malade perdait des flots de sang, je m'offris à assister mon confrère pour les ligatures. Ce dernier repoussa ma demande et, sans souci d'effrayer la victime, s'écria : « C'est bien inutile. L'amputation est nécessaire. Vous allez m'aider à maintenir le patient. » J'examinai les plaies et je fus d'avis qu'on pouvait essayer de sauver le membre compromis. Mon confrère me traita d'ignorant. Déjà, il tirait sa trousse et prenait des airs de bourreau, quand le principal intéressé en cette affaire délicate, je veux dire la victime, se permit de revenir de son évanouissement et de protester, par des cris énergiques contre tout attentat envers son individu. Il avait entendu mes derniers mots. « Je vous en supplie, disait-il, sauvez-moi de ce boucher. » Je déclarai avec toute mon énergie que je prenais la responsabilité du sauvetage et je fis sur-le-champ les ligatures.

M. de Lignerolles avait beau étudier tous les jeux de physionomie du déclarant, il n'y trouvait que l'expression de la vérité.

Cette histoire vulgaire d'accident aurait certainement impatienté Laroque dans sa cachette sans le talent de mise en scène du jeune docteur.

-- Bref, continua Vignol, je persuadai le malade de se faire soigner à mon domicile où il pouvait être transporté en moins de cinq minutes. Un mois après, c'est-à-dire avant-hier, il sortait de chez moi complètement guéri. Je lui ai sauvé la vie ; car son tempérament affaibli par de longs voyages et des fatigues surhumaines ne lui aurait point permis de supporter l'amputation. Et pourtant, monsieur, ajouta le docteur Vignol sur un ton de conviction incontestable, s'il y a quelqu'un qui aime à tailler dans le vif, c'est moi.

-- Et comment se nomme ce monsieur ? demanda le juge.

-- Charles Boizard.

-- Où demeure-t-il ?

-- Je n'en sais rien, monsieur Boizard, qui est fort à son aise, est parti en me donnant cinq mille francs pour mes honoraires. Je n'ai pas eu l'indiscrétion de lui demander son adresse.

-- Vraiment !... Et pendant son séjour dans votre appartement, personne n'est venu le voir, ce monsieur Boizard ?

-- Personne.

-- Vous conviendrez que c'est surprenant. Un blessé en danger de mort fait prévenir ses parents, ses amis. Le vôtre n'a donc ni père, ni mère, ni frère, ni personne qui s'intéresse à lui.

-- Apparemment. Mais où voulez-vous en venir ? Quel intérêt pouvez-vous attacher à ma déclaration ? Vous tenez à en savoir davantage ? C'est bien simple. Je vois ici un appareil téléphonique. Tout justement le pharmacien de la rue de Moscou est également un abonné de la Compagnie des téléphones. Il ne quitte jamais son officine. Vous pouvez l'interroger tout de suite.

En somme, l'idée du docteur Vignol était pratique. M. de Lignerolles l'adopta avec docilité.

-- Le juge demanda le pharmacien de la rue de Moscou, n° 42 et le dialogue suivant s'échangea entre la pharmacie et le cabinet du juge.

-- Que voulez-vous ?

-- Vous êtes bien monsieur Vincent, pharmacien, rue de Moscou ?

-- Oui, monsieur. À qui ai-je l'honneur de parler ?

-- À monsieur de Lignerolles, juge d'instruction, répondit le juge. Veuillez me dire d'après vos registres, la date exacte du jour où vous avez reçu dans votre officine la victime d'un accident de voiture survenu rue de Moscou même.

Après un court silence, nécessaire à la recherche demandée, le pharmacien donna des explications qui confirmèrent de point en point la déclaration du docteur Vignol.

Il n'y avait plus à en douter : l'accident s'était produit un mois après la fuite de Luversan, et la victime n'était pas comme ce scélérat en fuite, un grand brun, mais un petit rouge.

-- Merci ! dit le juge au pharmacien.

Il replaça les récepteurs.

Le docteur avait entendu les questions et comprenait le but de ce colloque : M. de Lignerolles cherchait son Luversan. Le juge avait bien retrouvé la trace de Mme de Terrenoire, par les quatre-vingt mille francs déposés au Crédit des Deux-Mondes, mais c'était tout. Il lui restait à découvrir la retraite de cette femme et de son complice.

-- Ainsi donc, dit M. de Lignerolles au prévenu, vous ne voulez pas me dire les motifs de la libéralité princière de madame de Terrenoire à votre égard ?

-- Il me serait bien facile d'alléguer, monsieur le juge d'instruction, répondit Pierre Vignol, que cette somme de quatre-vingt mille francs n'est qu'un dépôt confié à mes soins. Un malade peut avoir confiance en son médecin non seulement au point de vue du savoir, mais encore à celui de la probité. Eh bien, je n'allègue quoi que ce soit, je n'ai rien à dire, je garde mon secret, comme c'est mon droit, et je compte bien sortir d'ici en citoyen libre d'un pays libre.

-- C'est ce que nous verrons tout à l'heure, répliqua le juge. Je vais vous dire pourquoi vous ne voulez pas me répondre. Le matin du jour où, quittant le modeste logement que vous occupiez avec votre mère, rue des Abbesses vous vous êtes improvisé un cabinet et un appartement convenablement meublés, rue de Moscou ; ce matin-là, un malfaiteur redoutable, inculpé de deux assassinats, s'était échappé d'une villa de la banlieue, où la justice le tenait consigné jusqu'à guérison d'une blessure qu'il s'était faite en tentant de se tuer pour s'éviter le châtiment suprême.

Le docteur affecta de rire au nez de la justice.

-- Vous voulez parler du fameux Luversan, dit-il. Ah ! c'est trop fort.

-- Je vous ferai remarquer, observa froidement le magistrat, que c'est vous qui le nommez.

-- Pardon, après vous, monsieur. En me rappelant l'évasion déjà célèbre de la matinée où il m'a plu d'improviser, comme vous dites, un cabinet rue de Moscou, vous ne pouviez faire allusion qu'à Luversan. Ce jour-là, les journaux n'ont relaté qu'une seule évasion. Par conséquent, vous avez nommé avant moi le criminel dont il s'agit, ce qu'il fallait démontrer.

M. de Lignerolles prit son air le plus imposant.

-- Nous verrons bien, docteur Vignol, répliqua-t-il, si cette démonstration suffira à vous disculper à la cour d'assises. En attendant, je vous retiens comme inculpé de complicité dans le crime du boulevard Haussmann.

Le docteur blêmit.

-- Mais je le connaissais à peine, ce crime, s'écria-t-il. Lors de mon installation, rue de Moscou, on ne parlait que de Luversan. Les camelots hurlaient ce nom dans les rues de Paris, et assassinaient à leur tour les passants. Sachez, monsieur le juge d'instruction, que je ne lis jamais les journaux pour les faits divers. Eh bien, ce jour-là, j'ai acheté le premier journal venu pour connaître les détails de cette évasion miraculeuse.

Pendant que le greffier, de sa plume rapide, enregistrait la réponse, le juge réfléchissait.

-- Docteur, dit-il enfin, je suis porté à croire que vous êtes étranger au crime pour lequel je vous arrête, mais je vous considère comme coupable d'un délit des plus graves.

-- Lequel ?

-- Quelqu'un a dû vous mettre en rapport avec le fugitif. Vous vous êtes chargé de recueillir ce dernier et de le soigner en échange d'une fortune. Vous avez accepté cet abominable marché.

Le docteur interrompit le juge par une audacieuse apostrophe :

-- Et quand bien même cela serait ! Admettons qu'on soit venu me trouver et qu'on m'ait dit : il y a un blessé qui vous appelle, qui ne veut être soigné que par vous. Dans ce cas, aurais-je eu le droit, moi médecin, de refuser mes soins à un sujet en danger de mort ? Quelle que soit l'indignité de ce sujet, j'aurais été obligé, par les lois qui régissent la profession de médecin, d'essayer de le sauver. Quant à le dénoncer, jamais ! Le secret professionnel nous interdit ces délations.

-- Le secret professionnel, dit M. de Lignerolles, ne se vend pas quatre-vingt mille francs.

-- Mais qui vous prouve que la somme touchée par moi au Crédit des Deux-Mondes et que vous avez saisie sans aucun droit, m'appartienne ? S'il en était ainsi, je ne serais point le seul inculpé dans cette affaire. Vous ne me ferez pas croire que madame de Terrenoire, la bienfaitrice de ma mère, a trempé dans l'assassinat d'un garçon de recettes. Jusqu'à présent, d'ailleurs, les journaux n'y ont fait aucune allusion.

Trop parler nuit. Le docteur s'enferrait.

-- Vous me disiez tout à l'heure, observa le juge avec finesse, que vous ne lisiez jamais les journaux au point de vue des faits divers. Il faut croire, docteur, que le crime du boulevard Haussmann vous intéresse tout particulièrement pour que vous les ayez suivis jour par jour au point de pouvoir affirmer que la presse n'a pas encore fait mention de madame de Terrenoire.

Pierre Vignol se troubla ; mais se remettant aussitôt :

-- Tirez de mes réponses toutes les inductions qu'il vous plaira, dit-il. Quant à moi, je me retranche absolument derrière le secret professionnel.

Sous le regard acéré de cet homme qui se croyait bien fort et qui tout à l'heure tomberait en faiblesse, le magistrat demeura impassible.

-- Le malheureux Laroque, conclut le docteur, avait comme moi touché un argent mystérieux ; mais, fort heureusement, mon cas n'est pas identique au sien et vous ne sauriez maintenir à mon égard votre inculpation d'assassinat. Les billets que j'ai touchés au Crédit des Deux-Mondes ne proviennent pas de la caisse d'une victime de Luversan !

-- C'est ce qui vous trompe, docteur. Une partie des billets de mille francs saisis sur vous se trouvaient dans la caisse de Jean Guerrier, à la banque Terrenoire, la nuit où Brignolet a été assassiné.

Atteint au défaut de la cuirasse par ce coup droit, l'inculpé baissa la tête.

-- Mais répondez, répondez donc ! s'écria M. de Lignerolles. Votre silence est un aveu.

-- Vous êtes sûr, balbutia l'inculpé, que la banque Terrenoire a été en possession d'une partie des billets que j'ai touchés hier ?

-- Tout à fait sûr.

-- La preuve ?

M. de Lignerolles tira du volumineux dossier de l'affaire, deux listes et les présenta au docteur Vignol.

-- L'une de ces listes, dit-il, est celle que monsieur Margival a fournie dès le lendemain du crime à monsieur Lacroix, commissaire aux délégations judiciaires. L'autre a été dressée par un employé du Crédit des Deux-Mondes, monsieur Martellier, au moment même où madame de Terrenoire venait de déposer en votre présence ses quatre-vingt mille francs. Elle est timbrée et datée. Or, voyez : les numéros de soixante des billets déposés par la titulaire du chèque de quatre-vingt mille francs, se trouvent sur la liste Margival. L'évidence est complète. Les deux tiers de la somme saisie sur vous proviennent du second crime de Luversan. Je vous arrête comme complice de ce crime.

Trop tard, le docteur Vignol regretta ses dénégations et l'insolence de son attitude...

-- Eh bien... oui..., avoua enfin le docteur Vignol, j'ai caché, j'ai soigné Luversan, je l'ai guéri et madame de Terrenoire m'a payé princièrement mes honoraires. Ce que je vous dis là, je suis prêt à le répéter à la cour d'assises. Mais vous me rendrez d'abord ma liberté, n'est-ce pas ? Vous aurez pitié de ma vieille mère qui en mourrait, si elle savait !... Avant de vous montrer trop sévère à mon égard, il faut que vous appreniez par où j'ai passé, dans quelle misère, dans quelle abjection, cette femme Terrenoire m'a trouvé quand elle m'a, à moi, le déshérité, proposé la fortune en échange d'une concession à l'honneur. Écoutez-moi jusqu'au bout, et je vous le répète, si vous me trouvez indigne de toute indulgence, songez à ma vieille mère.

Le docteur ne cacha rien de la triste vérité. Il raconta comment il avait accepté tout d'abord de soigner un inconnu qu'il installa sur-le-champ, rue de Moscou, puis comment, quelques heures après, un journal crié sur la voie publique lui apprit l'évasion de Luversan et l'éclaira en même temps sur l'identité de son malade. Il prétendit que Mme de Terrenoire à qui il refusait sa complicité l'avait tenté par l'offre d'une fortune.

-- J'ai eu la faiblesse, dit-il, de succomber à une tentation que la misère explique sans la justifier. Je le paie bien cher, en ce moment ; mais croyez, monsieur le juge d'instruction, que, quelle que soit, au point de vue de la morale pure, ma responsabilité dans la fuite du coupable, il n'y a pas un jury en France qui me condamnerait pour avoir voulu me retrancher derrière le secret professionnel.

-- C'est ce qui vous trompe. Que Luversan, guéri par vous, commette un nouveau crime, voulez-vous me dire qui lui aura redonné la force de faire le mal ? Vous pouvez encore réparer votre faute en disant où se cachent Luversan et sa complice.

Le docteur s'écria :

-- Est-ce que je le sais ! Luversan et madame de Terrenoire sont partis de chez moi et vous pensez bien que je ne les ai point suivis.

-- Quand ont-ils quitté votre appartement ?

-- Il y a huit jours.

-- Et vous n'avez aucune idée de la direction qu'ils ont prise ?

-- Aucune.

-- Alors, je suis obligé de vous envoyer à Mazas.

-- Et moi, répliqua le docteur, si vous êtes obligé de m'envoyer à Mazas, je me verrai dans l'obligation d'en finir avec l'existence.

-- On vous fera garder à vue.

Pierre Vignol sourit avec mépris.

-- J'ai assez étudié, dit-il, les secrets de la vie et de la mort, pour déjouer les policiers qui me surveilleront. Je ne sais rien de plus que ce que je vous ai dit, je vous le jure sur l'honneur !

-- C'est votre dernier mot ?

-- Je voudrais pouvoir vous dire non. J'ai tout dit.

M. de Lignerolles appuya trois fois sur un timbre. À ce signal, les deux agents de la Sûreté furent introduits dans le cabinet du juge par le garçon de bureau.

-- Conduisez le prévenu à la Sûreté, commanda le juge aux agents, et surtout qu'on ne le perde pas de vue un instant.

M. de Lignerolles fit signe aux agents d'agir sans plus de retard. Toute résistance eût été inutile. Le docteur se laissa passer au poignet le lien vulgairement appelé cabriolet, et tête basse, il traversa entre les deux inspecteurs les couloirs du Palais de justice qui aboutissaient alors au bureau du chef de la Sûreté.

On le fit entrer dans la pièce attenante à ce bureau et les deux inspecteurs s'y enfermèrent avec lui.

Le docteur se reprit à espérer. Du moment que M. de Lignerolles ne l'envoyait pas à Mazas, l'arrestation ne devait pas être encore définitive.

Cependant, le juge d'instruction demandait à Roger Laroque ce qu'il pensait de l'interrogatoire et des aveux du médecin.

-- Mon avis, répondit Roger, est que ce jeune homme vous a dit, à peu de choses près, toute la vérité. Le malheureux ne vaut pas cher, bien certainement ; mais il a pour excuse cette épidémie morale qui, de nos jours, fait tant de victimes : la soif de l'or. Luversan n'a pas eu grand-peine à triompher de ses scrupules.

-- Et vous croyez que cet homme ne connaît point la retraite des fugitifs.

-- J'en suis convaincu.

-- Peut-être aurions-nous pu, dit le juge d'instruction, en savoir davantage sur madame de Terrenoire par madame Vignol, sa nourrice. J'ai hésité, soit à faire une perquisition au domicile de la mère du docteur, soit à la convoquer à mon bureau. Il m'a semblé préférable d'établir une surveillance rue des Abbesses, aux alentours de la maison où elle habite. La Terrenoire, qui aime beaucoup sa nourrice, se fera peut-être prendre en lui venant demander asile.

-- J'en doute.

-- J'ai chargé aussi Tristot et Pivolot de suivre madame Vignol si elle sortait. Vous me direz qu'il y a peu de chances pour que madame de Terrenoire ait donné l'adresse de sa retraite à sa nourrice ; mais en matière de police tout est à supposer, même l'impossible.

-- Et monsieur de Terrenoire ? demanda Laroque. Qu'en faites-vous ?

-- On le surveille aussi. Le pauvre homme n'est d'ailleurs occupé que de sa fille. Madame veuve de Mussidan, vous devez le savoir, se remarie cette semaine à Pau.

-- C'est la première nouvelle. Et qui épouse-t-elle ?

-- Monsieur de Vaunoise, son premier fiancé.

-- Très bien. Ces deux jeunes gens auront bien mérité leur bonheur. Mais comment ce mariage peut-il se faire en l'absence de madame de Terrenoire ?

-- La fugitive, répondit M. de Lignerolles, a conservé encore quelques bons sentiments. Accompagnée de deux témoins, dont l'un était la veuve Vignol, elle s'est rendue chez un notaire de Paris où elle a fait dresser un acte par lequel elle déclare approuver pleinement et entièrement le mariage de sa fille avec monsieur de Vaunoise.

-- C'est étrange !

La conversation fut interrompue par l'entrée discrète de l'huissier qui annonça MM. Tristot et Pivolot.

-- Très bien, dit le juge. Vous ferez entrer ces messieurs quand je vous sonnerai.

L'huissier s'étant retiré, M. de Lignerolles pria pour la troisième fois Roger Laroque de reprendre son poste d'observation.

Une minute après, il appuya sur son timbre et les deux policiers ruinés par Luversan furent introduits.

Tristot acceptait en philosophe sa situation d'ex-rentier. M. Pivolot, lui, ne pouvait encore s'y faire. Le pauvre homme avait vieilli de dix ans en deux mois.

-- Comment va ? leur demanda le juge qui les traitait toujours sur un pied d'égalité.

-- Mal, fit Pivolot.

-- Bien, répondit Tristot.

C'était la première fois que le magistrat les voyait en désaccord.

Il se garda bien de le constater.

-- Quelles nouvelles m'apportez-vous ?

-- Parlez, monsieur Pivolot, lui dit son vieil ami. Cela vous distraira de vos préoccupations.

-- Tristot et moi, dit Pivolot, nous nous étions partagé ce matin la besogne. Pendant qu'il filait monsieur de Terrenoire, moi, je guettais la mère Vignol. Eh bien, voilà : la mère Vignol, qui ne sort pour ainsi dire jamais, s'est mise ce matin sur son trente et un et a descendu ses cinq étages. L'apercevant sur le pas de sa porte en train de parler du temps qu'il faisait avec sa concierge, je me dis : « Toi, ma vieille, tu t'en vas en visite chez des gens chic. » La pauvre femme n'y voit guère plus loin que le bout de son nez. Je n'ai pas eu de peine à la suivre, comme vous pensez. Elle gagne le boulevard Rochechouart, attrape la rue Pigalle, descend à la Trinité, prend la Chaussée-d'Antin, et tourne à droite, au boulevard Haussmann.

Cela devenait intéressant. M. de Lignerolles échangea un coup d'œil avec Tristot. Pivolot continua ainsi :

-- Je me disais à part moi : la mère Vignol irait-elle par hasard à la banque Terrenoire, et pour quoi faire ? Diable ! Diable ! Je ne me trompais pas : la mère Vignol s'arrête devant la banque, tire de sa poche une grande enveloppe toute gonflée de papiers, la regarde sans se douter qu'un curieux -- le curieux, c'était votre serviteur -- lit en même temps qu'elle l'adresse du destinataire qui était M. Margival, administrateur de la banque Terrenoire, et au-dessus, à droite, souligné d'un trait énergique, ce simple mot : personnelle.

-- Et après ? demanda M. de Lignerolles.

-- Après, la mère Vignol est entrée dans les bureaux de la banque, sa lettre à la main. Je l'ai attendue sous une porte cochère, presque en face. J'étais si bien grimé qu'aucun employé de la maison Terrenoire et Cie n'aurait pu me reconnaître. La mère Vignol n'a pas traîné dans la baraque. Elle est ressortie presque immédiatement sans sa lettre et a repris cahin-caha son pas de tortue. La mère Vignol n'avait pas fait deux cents pas qu'un grand vieillard accourt derrière elle, me bouscule au passage, arrête la bonne femme et lui dit d'une voix étranglée par l'émotion : « C'est vous qui m'avez porté cette lettre ? » En même temps, il lui montrait l'enveloppe qui m'avait tant intrigué. « Vous êtes monsieur Margival ? demanda-t-elle. -- Oui. -- C'est une commission dont m'a chargée madame de Terrenoire. » Margival s'écrie : « Elle ! Ah ! la misérable ! » Et il retourne à la banque, laissant la vieille tout interdite sur le trottoir. Elle défaillait la pauvre femme, si bien que, pris de pitié, je l'ai soutenue quelques instants. Après quoi, elle est rentrée tout droit chez elle, rue des Abbesses.

M. Pivolot avait terminé son récit.

-- Et vous ? demanda M. de Lignerolles à Tristot, qu'avez-vous fait ce matin ?

-- J'ai suivi monsieur de Terrenoire qui, après une courte visite à sa maison de banque, deux heures avant l'arrivée de madame Vignol, s'est rendu en voiture chez divers bijoutiers où il a fait des acquisitions. C'était pour sa fille, sans doute. En sortant d'une boutique, il a rencontré un ami à qui je l'ai entendu dire : « Je pars ce soir pour Pau. Ma fille s'y remarie dans huit jours. » Il ne rentre plus jamais à son hôtel de la rue de Chanaleilles, sans doute à cause des tristes souvenirs que cette superbe habitation lui rappelle. Il vit à l'auberge, comme un voyageur. Je l'ai lâché au café Anglais où il a déjeuné tout seul. Ma conviction est qu'il part ce soir pour les Pyrénées. Si monsieur le juge d'instruction veut que j'aille jusqu'à Pau, il faudra qu'il me paie mon voyage.

-- Je m'entendrai à cet égard avec le chef de la Sûreté, répondit le juge. Revenez dans une demi-heure au plus tard.

Les policiers partis, Roger, consulté par le juge, fut d'avis que ce serait inutile de convoquer Mme Vignol. Elle ne dirait rien qui pût compromettre Mme de Terrenoire. Oubliant et Suzanne et Raymond, repris par des idées de vengeance et de réhabilitation, il donna le conseil de mettre le docteur Pierre Vignol en liberté provisoire et de le faire suivre.

-- Si sa mère, dit-il, sait où est madame de Terrenoire, elle la fera prévenir par son fils du résultat de sa mission.

-- Excellente idée, déclara le magistrat. En attendant, je vais faire appeler tout de suite monsieur Margival. C'est un honnête homme dans toute l'acception du mot. Il me dira certainement pour quel motif madame de Terrenoire lui a écrit. Voulez-vous revenir ici dans une heure ? Je vous ferai assister à l'interrogatoire.

À son retour au Palais de justice, Margival, qu'un agent était allé chercher en voiture, se trouvait déjà dans le cabinet du juge.

Roger se fit annoncer à M. de Lignerolles qui le demanda aussitôt. Quand il entra, l'interrogatoire du vieillard allait commencer. Le magistrat présenta Roger à Margival. Ce dernier s'inclina sans dire un mot. Une grande souffrance morale se lisait sur les traits du père de Marie-Louise.

-- Vous pouvez répondre à mes questions devant monsieur Laroque, lui dit M. de Lignerolles.

-- Mais enfin, messieurs, que me voulez-vous ? demanda le vieillard avec une impatience marquée.

Le juge ne savait trop comment révéler à cet honnête homme les procédés peu délicats employés par Pivolot pour surveiller les démarches de la veuve Vignol. Après une hésitation qui parut fort pénible à Margival et même à Roger Laroque, M. de Lignerolles se décida enfin à user du pouvoir discrétionnaire dont les juges d'instruction sont investis dans l'intérêt de la sûreté publique.

-- Monsieur, dit-il, j'ai cru devoir, pour les raisons que vous connaissez, faire établir une surveillance autour de la maison de banque de monsieur de Terrenoire, votre patron. Or, ce matin, l'un de mes agents a été témoin d'un fait vraiment extraordinaire qui s'est passé, boulevard Haussmann, à cent mètres tout au plus de votre établissement financier.

Le vieillard devint très pâle. Ses lèvres se contractèrent.

-- Vous savez de quel fait je veux parler, continua le juge. Dispensez-moi de préciser. De deux choses l'une : ou il s'agit d'un événement de la vie privée sans aucun intérêt pour l'instruction concernant le crime dont nous recherchons l'auteur ; ou bien cet événement peu ordinaire, si j'en suis informé dans les moindres détails, me facilitera ma tâche.

M. de Lignerolles s'arrêta là. Il attendait que Margival voulût bien répondre au sous-entendu de son raisonnement. Le vieillard ne savait pas mentir. Faire l'ignorant, nier le fait révélé au juge par un agent bien informé, cela était au-dessous de lui. Il répondit franchement :

-- Mon Dieu, monsieur, vous faites sans doute allusion à la lettre qu'une dame âgée...

-- Madame Vignol...

-- C'est cela, madame Vignol m'a en effet remis une lettre, une lettre importante... non pour votre enquête, mais pour...

Le vieillard, en proie à une vive douleur, ne put retenir un sanglot étouffé.

-- Je vous en prie, messieurs, dit-il en s'affaissant sur un fauteuil, dispensez-moi de préciser. La lettre ou plutôt les lettres que madame Vignol m'a apportées et dont la pauvre femme ignore le contenu, me regardent seul, et rien au monde ne pourrait me forcer à vous révéler les faits dont j'emporterai prochainement le secret dans la tombe. Regardez-moi, messieurs, ne devinez-vous pas, à l'expression de mon visage, que ces lettres m'ont frappé à mort ? De quel droit, me faites-vous surveiller ? Croyez-vous donc que je sois pour quelque chose dans l'épouvantable crime soumis à votre instruction, monsieur de Lignerolles ?

-- Non, se hâta de dire le magistrat, je ne crois pas cela, je ne le croirai jamais.

-- Alors, que voulez-vous de moi ?

-- Vous allez le savoir. Ces lettres vous ont été envoyées par madame de Terrenoire qui a employé à cet effet, comme messagère inconsciente, la veuve Vignol. Vous n'ignorez pas que madame de Terrenoire a disparu ?

-- Ah ! vous êtes bien informé, dit le vieillard. Oui, ces lettres, ces lettres maudites, je les dois à... la complaisance... Ah !... c'est affreux ! de madame de Terrenoire. Et après ? Je sais cela.

-- Connaissez-vous aussi les raisons qui ont forcé cette malheureuse à quitter son mari, sa fille ?

-- Non, monsieur. Vous pensez bien que monsieur de Terrenoire n'a pas à me les dire, ces raisons, en admettant qu'il les connaisse.

-- Enfin, monsieur Margival, s'écria le juge, vous devez bien savoir où s'est réfugiée madame de Terrenoire, puisqu'elle vous a écrit.

-- Elle ne m'a pas écrit, répliqua Margival, elle n'aurait jamais eu cette audace. Elle m'a simplement transmis des documents que la fatalité a fait tomber entre ses mains et dont la lecture m'a...

Suffoqué par sa douleur, le vieillard perdit connaissance.

-- Je vous en prie, monsieur de Lignerolles, dit à son tour Roger, mettez fin à la torture de ce malheureux. Je pressens qu'il est victime d'une abominable machination. Il ne saurait être utile à votre enquête ; il ne sait rien de plus que ce qu'il vous a dit au point de vue du refuge de madame de Terrenoire.

Mais déjà le vieillard revenait à lui. M. de Lignerolles se hâta de lui rendre sa liberté.

-- Surtout, lui recommanda-t-il, pas un mot de notre entretien à monsieur de Terrenoire.

-- Lui ! Il part ce soir pour les Pyrénées.

-- Vous le reverrez sans doute au mariage de sa fille.

-- Certainement et j'aurai autre chose à faire que de lui parler du Palais de justice.

Il prononça ces derniers mots sur un ton où grondait la vengeance.

Tristot et Pivolot se firent annoncer aussitôt après son départ. Voulant les éviter, Roger avait repris sa place derrière le paravent.

M. de Lignerolles les mit au courant de tous les détails de l'incident Vignol.

-- Je mettrai cet homme en liberté à cinq heures du soir. Trouvez-vous dans la cour du dépôt et suivez-moi cet homme jour et nuit. Revenez ici à quatre heures, je vous remettrai la photographie du docteur.

-- La photographie ne nous suffira pas, observa Pivolot. Il nous manque le nerf de la guerre.

-- On ne fait rien sans argent, surtout en matière de police, dit à son tour Tristot.

Vraiment le juge était bien étourdi de ne pas se souvenir que ces deux messieurs avaient été totalement ruinés par Luversan.

Roger Laroque s'amusait de l'embarras du juge d'instruction.

-- Combien vous faudra-t-il pour filer le docteur Vignol ? demanda le magistrat à Tristot.

-- Je ne sais pas, répondit celui-ci. Demandez à Pivolot.

M. de Lignerolles se tourna vers ce dernier.

-- Combien ? répéta-t-il.

-- Je ne sais pas, fit à son tour Pivolot. Demandez-le à Tristot.

Cela devenait embarrassant.

-- Causons peu et causons bien, dit enfin Tristot. Ne croyez-vous pas que le docteur aura plus d'une bonne raison pour quitter Paris dès qu'il sera remis en liberté ?

-- Cela se pourrait bien, répondit le juge.

Les deux policiers firent un grand geste qui signifiait : « Nous ne sommes pas au bout de notre peine ; il en faudra de l'argent ! »

Et le juge se grattait toujours l'oreille. Dans cette situation, force lui serait bien de se priver du concours de Tristot et Pivolot.

À ce moment, Roger Laroque, sortit de derrière son paravent. Pour se donner une contenance, il avait pris un livre dans la bibliothèque et le tenait ouvert.

-- Merci, dit-il à M. de Lignerolles. J'ai trouvé les renseignements que je désirais.

Il tendit la main aux deux policiers, puis, tirant de sa poche un portefeuille rempli de billets de banque :

-- Mes enfants, leur dit-il, je vous défends de vous adresser à d'autres qu'à moi pour les frais de vos enquêtes. Voici cinq mille francs. Avec cette somme, vous pouvez aller encore assez loin. Mais il faut compter sur l'imprévu. Voici encore cinq mille francs. Est-ce assez ?

-- C'est trop, dirent Tristot et Pivolot, sans refuser toutefois les dix beaux billets de mille qu'ils se partagèrent séance tenante.

LXXIII

Le chef de la Sûreté était fort embarrassé du docteur Vignol. Il n'osait l'interroger sans en avoir reçu l'ordre du juge d'instruction qui, au reçu de la lettre dénonciatrice de Martellier, avait fait surveiller par des agents sûrs les abords du Crédit des Deux-Mondes, ordonné l'arrestation du docteur dès qu'il viendra toucher le chèque de quatre-vingt mille francs, et conduit lui-même toute l'enquête de cet incident si imprévu.

Au bout d'une demi-heure, le chef de la Sûreté, obligé de partir en expédition, se débarrassa du prisonnier en l'envoyant au dépôt pour y être mesuré et photographié.

Les deux inspecteurs conduisirent le docteur au bureau du service d'identification des inculpés nouvellement arrêtés. Le docteur se soumit sans résistance, mais un grand découragement s'empara de lui. Il se voyait pris dans l'étau de la justice. Il sombrait dans ce gouffre sans fond.

Fatigué d'attendre la décision de son juge, le docteur écrivit fébrilement au crayon le billet suivant à M. de Lignerolles :

« Vous avez reçu ma déposition. Je ne nie pas les faits qui me sont reprochés et j'en subirai les conséquences.

« Je vous en supplie, ne me détenez pas inutilement. Laissez-moi rassurer ma mère qui ne sait rien, ne saura jamais rien.

« S'il vous faut une caution, je sais où la trouver. Je vous l'apporterai sous trois jours et je vous donne ma parole d'honneur de me présenter à toutes vos convocations. »

Il mit le billet sous enveloppe et obtint d'un agent qu'il le porterait de suite à M. de Lignerolles.

En lisant ce pli, le magistrat fut frappé de la confiance avec laquelle le docteur promettait caution. Avec une logique un peu trop facile, il se dit que Mme de Terrenoire pouvait seule fournir la somme. Il ne douta plus de la prochaine revanche de Tristot et Pivolot qui, en filant le docteur avec leur habileté accoutumée, ne pouvaient manquer de retrouver la femme du banquier et peut-être Luversan.

Un instant après, il faisait ramener l'inculpé dans son cabinet.

-- Je fixe la caution à vingt mille francs, dit-il. N'essayez pas de fuir. Je vous retrouverai toujours. Restez correct vis-à-vis de la justice si vous voulez mériter son indulgence.

Le visage du prévenu s'illumina de joie. Libre ! Il allait être libre !

-- Je tiendrai ma parole, dit-il d'un ton ferme. Ma caution de vingt mille francs sera prête, sous trois jours, au plus tard.

-- Très bien. On va vous reconduire au dépôt pour la levée de l'écrou, et vous serez libéré de suite... à titre provisoire, bien entendu.

Les deux agents firent repasser le docteur par ces mêmes couloirs où il n'osait lever les yeux de peur d'apercevoir une figure de connaissance.

Rentré au dépôt, il en sortit à quatre heures et demie, seul, libre ! Quai de l'Horloge, il s'arrêta pour voir s'il était suivi. Personne ne l'observait. D'un pas rapide, il gagna le Pont-Neuf où il prit au passage l'omnibus Halles-aux-vins-Pigalle et rentra rue des Abbesses, chez sa mère, qu'il trouva tout en larmes.

-- Qu'as-tu, mère ? lui demanda-t-il.

-- Un gros chagrin, mon Pierre.

-- Qu'est-il arrivé ? dis-le-moi, vite, je pars en voyage dans une heure. Je vais en Normandie.

-- Quoi faire ?

-- Je t'ai parlé d'un malade, monsieur Boizard, qui avait été victime d'un accident de voiture, rue de Moscou, le mois dernier et que j'ai soigné à domicile.

-- Oui. Eh bien ?

-- J'ai guéri monsieur Boizard. Sans moi, un charlatan lui coupait la jambe.

-- C'est vrai. Mais où veux-tu en venir ?

-- Il me faut de l'argent pour monter un cabinet de consultations. Monsieur Boizard qui est riche, m'en prêtera.

-- Le crois-tu ?

-- J'en suis sûr. Monsieur Boizard n'est pas pour moi un étranger. Je lui ai sauvé la vie et je compte sur sa générosité, sa reconnaissance et surtout sa fortune.

-- Ce monsieur ne devait-il pas t'écrire aussitôt arrivé au pays ?

-- Oui. Il me l'avait formellement promis.

-- L'a-t-il fait ?

-- Il ne l'a pas fait.

-- Quand monsieur Boizard a-t-il quitté Paris ?

-- Il y a huit jours. Je l'ai accompagné justement à la gare.

-- Calcule un peu. Il a eu largement le temps de t'écrire. Tu vois un ami où il n'y a qu'un client. Chacun sait que le malade promet monts et merveilles à son médecin. Tu vas t'aliéner ce monsieur en lui demandant de l'argent.

Ce raisonnement de femme expérimentée ébranla la confiance de Pierre.

-- C'est pourtant vrai, dit-il, il me prouve son ingratitude en ne m'écrivant pas. Je n'aurais pas cru cela de lui.

-- N'y va pas. Mon pressentiment me dit qu'il ne t'arrivera rien de bon là-bas.

Pierre réfléchit un instant.

-- J'y vais, dit-il enfin. Je veux en avoir le cœur net. Le silence de cet homme m'inquiète et m'intrigue tout à la fois. J'aurais juré que monsieur Boizard m'écrirait le lendemain de son arrivée.

-- Donne-moi son adresse précise. Que je puisse t'envoyer une dépêche s'il m'arrivait du nouveau.

-- Mais il ne peut rien t'arriver ! Tu vas rester bien tranquille ici.

-- Est-ce que je sais ! Je suis si inquiète d'Andréa. Toi-même, tu me fais beaucoup de peine depuis quelque temps. Une mère n'est pas facile à tromper. Tu me caches quelque chose. Tu n'es plus le même à mon égard. Tu m'as laissée bien seule pendant deux mois ! C'est l'ambition qui te tourmente. L'ambition n'est pas toujours bonne conseillère.

Le docteur Vignol n'aimait pas les reproches.

-- Tu veux l'adresse de monsieur Boizard, dit-il. La voici. Il inscrivit au dos d'une des cartes les indications suivantes :

CHARLES BOIZARD

propriétaire

Château des Mouettes, près Auderville (Manche.)

Puis il passa dans sa chambre où il prit dans une cachette deux billets de mille francs sur les cinq mille provenant de la générosité de M. Boizard. Sa valise fut bientôt faite.

-- Tu vois, dit-il à sa mère en lui montrant le peu de linge qu'il emportait, je n'ai pas l'intention de visiter le pays en touriste, ni de m'attarder chez mon amphitryon.

Elle le pria de s'asseoir un instant. Il obéit avec contrainte.

-- Tu vas me faire une promesse, dit-elle. J'ai la mort dans l'âme. À mon âge on a tant besoin de tranquillité. Tu m'écriras, aussitôt arrivé, n'est-ce pas ?

-- C'est inutile. Je verrai monsieur Boizard immédiatement. Il m'obligera ou il ne m'obligera pas. Dans l'un ou l'autre cas, je reviens à Paris par le train le plus proche.

-- Eh bien ! jure-moi de m'envoyer une dépêche si tu devais t'attarder, ne fût-ce qu'une seule journée.

-- Je te le jure.

Ils s'embrassèrent une dernière fois.

Le docteur Vignol se fit conduire en fiacre à la gare Saint-Lazare où, après avoir dîné dans un restaurant du voisinage, il prit le train de Cherbourg, à huit heures du soir.

Arrivé à 6 h 19 du matin, il lui restait encore cinq lieues à faire en voiture pour arriver au château des Mouettes, dans les dépendances de la commune d'Auderville.

LXXIV

Près d'Auderville, à trois kilomètres de la mer, existe en pleins champs un amas de ruines que les marins de La Hague ont baptisé du nom de château des Mouettes. S'il faut en croire le vieil Yver d'Auderville, fils et petit-fils de bergers, berger lui-même, historiographe distingué de son arrondissement, mais en paroles seulement, il vous dira, d'après des récits authentiques transmis de père en fils dans sa famille :

« Les Boizard étaient autrefois de riches et entreprenants manufacturiers du Cotentin. Ils faisaient le bonheur du pays et trouvaient le moyen d'être toujours d'accord avec leurs seigneurs.

« Les Boizard eurent le tort, vers 1530, de trouver que le pape avait mal fait d'excommunier le moine allemand Luther, comme hérétique.

« Les Boizard se convertirent à la foi calviniste, furent persécutés et eurent l'honneur d'avoir un des membres les plus éminents de leur lignée, Gabriel-Joseph Boizard, massacré à la Saint-Barthélémy, au son du tocsin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.

« Les Boizard ne retrouvèrent la paix que sous le règne d'Henri IV qui, revenant à la véritable tradition française, inaugura le règne de cette tolérance, si vainement prêchée par L'Hospital, en accordant aux protestants, par l'édit de Nantes, la liberté de conscience, le droit d'exercer leur culte, pour les seigneurs hauts-justiciers dans leurs châteaux, avec permission d'admettre aux sermons religieux la famille de leurs vassaux. »

Bien que ne sachant ni lire, ni écrire, le berger Yver vous prouvera encore, avec force détails d'une précision absolue, que l'édit de Nantes, révoqué par Louis XIV, causa la perte de bien des braves gens, et non des plus bêtes, dans notre beau pays de France ; que, notamment, les Boizard, mis en demeure de renier leur foi, préférèrent quitter le Cotentin et chercher une patrie plus hospitalière aux travailleurs.

« Sachant que leurs biens seraient confisqués, affirme-t-il, les Boizard résolurent de détruire leur château plutôt que d'en faire cadeau à un gouvernement qui enlevait aux prétendus hérétiques jusqu'à leur état civil et déclarait illégitimes les enfants issus de leurs mariages.

« Durant la nuit du 24 octobre de la même année, les habitants des communes environnantes furent avertis que le feu était aux quatre coins du château. Ils accoururent pour porter secours, mais chacun s'en retourna bientôt chez soi en apprenant par un lettré de l'endroit que les Boizard avaient placé devant la façade de leur demeure un écriteau ainsi conçu :

DÉFENSE DE JETER DE L'EAU SUR LE FEU

Les propriétaires sont en sûreté et souhaitent un meilleur sort

à leurs amis, ouvriers et connaissances.

Le bonhomme Yver termine ainsi son petit discours, toujours le même.

« Les Boizard étaient en train, pendant la flambée de leur château, d'émigrer en barque chez les Anglais. De la grande île, ils passèrent en Hollande où ils firent des affaires d'or. Après la Révolution française, il ne restait plus qu'un Boizard qui, ambitieux de restaurer le château de ses pères, en racheta les ruines à vil prix. Il fit commencer de suite les travaux de restauration. On releva d'abord les bâtiments de la ferme attenante au château, mais le propriétaire, rappelé dans la Guyane hollandaise où il avait laissé sa femme malade, ne reparut pas. Qu'est-il devenu ? Personne ne le sait. Cependant, les gardiens de la ferme et des ruines ont, depuis ce moment, reçu de père en fils leurs appointements par l'intermédiaire du notaire, ce qui permet de croire que cette belle race de huguenots n'est pas près de finir et qu'un jour viendra où elle reprendra à La Hague le rang qui lui convient. »

Or, quatre jours après le départ du docteur Vignol pour Auderville, deux hommes, vêtus d'un vieux complet de commissionnaire, en velours marron, s'escrimaient sur la grande route, devant une ferme isolée à l'extrémité sud de la commune, l'un à faire tourner, au moyen d'un patin, la roue d'une meule, l'autre à repasser des couteaux au frottement de cette meule. Il était environ trois heures de l'après-midi. Ces travailleurs en plein vent ne mettaient guère d'action à leur ouvrage. De temps à autre, ils sondaient des yeux l'horizon.

-- Eh bien, monsieur Pivolot, dit l'un, ne trouvez-vous pas qu'il serait temps de rendre compte de notre nouvelle déception à monsieur de Lignerolles ?

-- Non, monsieur Tristot. Je persiste à croire que le docteur, entré il y a trois jours, sous mes yeux, au château des Mouettes, n'en est pas ressorti.

-- Puissiez-vous avoir raison ! répliqua Tristot. Le fait est qu'un voyageur ne peut pas prendre d'autre chemin que cette route, qu'il vienne à cheval, en voiture ou à pied, pour reprendre le train à Cherbourg. Attention ! Voici la patache. J'entends les grelots.

Les deux compères s'étaient installés dans le fossé de la route, à un point où la montée est assez rude pour obliger le conducteur d'une diligence à mettre au pas ses animaux.

La voiture passa lentement près d'eux. Ils eurent tout le temps nécessaire à leur inspection.

-- Pas encore ! firent-ils en poussant un énorme soupir.

-- Pourvu dit Tristot, que le docteur n'ait pas fait comme les Boizard du siècle de Louis XIV dont le vieil Yver nous a si bien raconté l'histoire.

-- Non, monsieur Tristot, non ! Le vent de la mer ne permettrait pas au docteur de faire, dans un simple « esquif », comme on disait au bon temps jadis, la traversée de la Manche. Attention ! voici notre homme.

L'homme de M. Pivolot n'était autre que le berger Yver, qui, suivi de son troupeau, s'avançait gravement.

Les policiers se remirent à l'ouvrage.

Le vieux Normand s'arrêta devant eux.

-- Et mon couteau ? leur demanda-t-il.

-- Le voici, dit Pivolot. Méfiez-vous ; nous en avons fait un vrai rasoir. Le berger examina la lame, parut satisfait, et demanda ce qu'il devait.

-- Deux sous, répondit Pivolot.

-- À ce métier-là, dit-il, vous ne ferez point fortune par ici. Cependant, si vous avez des rentes...

-- Des rentes ! répliqua Pivolot. C'est pas dans notre métier qu'on en attrape jamais. Heureusement que nous avons plusieurs cordes à notre arc.

-- J'en avions doutance, dit le paysan qui, grâce à sa prodigieuse mémoire, maniait tout aussi bien le jargon de La Hague que le beau parler des citadins.

Et il ajouta :

-- Vous n'êtes point ici pour enfiler des perles. Pas vrai ?

Les deux policiers se consultèrent du regard, ainsi qu'ils en avaient l'habitude dans les grandes occasions. Ils savaient aussi se parler par des gestes dont aucun traducteur n'aurait pu saisir le sens. Tristot ouvrit sa tabatière et la présenta à Pivolot. Cela signifiait : « Faut-il prendre cet homme pour confident ? » Pivolot prisa bruyamment, ce qui voulait dire : « Vous pouvez prendre cet homme pour confident. »

-- Mon père Yver, dit Tristot au berger, rentrez votre troupeau à la ferme et revenez ici le plus tôt possible. Nous avons besoin de toute votre intelligence, dont plus d'un savant archi-décoré se contenterait ; de tout votre flair, dont les limiers patentés de la préfecture de police seraient jaloux.

-- Quelle mauvaise action allez-vous me proposer ? répliqua le vieux Normand.

-- Regardez-nous bien en face, dit Pivolot. Avons-nous l'air de malhonnêtes gens ?

-- Non, mais vous devez être de fiers malins.

-- Malins n'est pas malicieux, encore moins méchants. Nous combattons l'esprit du mal ; nous ne l'assistons jamais.

-- Vous en êtes, quoi !

-- Nous en sommes ! avouèrent franchement les deux policiers. Mais nous en sommes sans en être, tout comme les francs-tireurs étaient soldats sans appartenir à l'armée.

Les derniers moutons se poussaient sous le porche de la grande entrée de la ferme, lorsque Pivolot crut devoir interpeller Tristot.

-- Vous vous êtes emballé, mon ami.

-- Et vous, mon cher. Il ne tenait qu'à vous de ne pas allonger votre pouce et votre index dans ma tabatière.

-- Ça, c'est vrai. N'empêche que vous vous êtes emballé le premier et que vous m'avez entraîné dans votre emballage. Nous voilà à la merci d'un vieux madré qui n'aurait qu'un mot à dire dans le pays pour nous faire jeter à la mer comme de simples gabelous.

-- Yver nous servira.

-- J'en doute.

-- Et moi, j'en mettrais la tête de Luversan à couper.

Déjà le vieux berger revenait gaillardement vers les deux faux rémouleurs. Il explora du regard la grande route et ne voyant rien de suspect, se croisa les bras.

-- Que voulez-vous de moi ? leur demanda-t-il.

-- À propos du retour inespéré du dernier des Boizard, dit Tristot, vous nous avez raconté l'histoire vraiment extraordinaire de cette ancienne famille.

-- Oui, fit le berger, et je n'ai rien dit qui ne soit la vérité. Les Yver n'ont pas de bibliothèque, mais ce qu'ils savent est écrit en lettres ineffaçables dans leur mémoire.

-- Je n'en doute pas. Vous estimez les Boizard et vous ne voudriez pas qu'il arrivât du mal au dernier survivant de leur race ?

-- Ah, mais non ! s'écria le Normand.

Tristot se passa la main dans les cheveux, ce qui voulait dire à Pivolot : « Vous voyez bien que j'ai raison de me confier à ce vieux berger. » Pivolot se frotta le nez, ce qui signifiait : « Attention à la suite. »

-- Eh bien, dit le premier, nous croyons, mon ami et moi, que le dernier des Boizard est en très mauvaises mains et que, s'il est aussi riche qu'on le prétend, il court le risque de se faire administrer quelque mauvaise drogue.

-- Par qui ? demanda Yver.

-- Par son médecin.

-- Vous me la chantez belle ! répliqua le vieux berger. Il n'y a pas de médecin qui vienne au château des Mouettes. Notre vieux docteur d'Auderville, monsieur Martineau est au lit depuis huit jours et je vous réponds qu'il est incapable d'empoisonner le dernier des Boizard.

-- Vous n'êtes pas au courant, mon brave Yver, dit Pivolot, monsieur Boizard a reçu la visite, non du docteur Martineau, mais d'un médecin de Paris qui s'est installé au château, ou plutôt à la ferme, il y a trois jours.

-- Oh ! çà, je le saurais bien, si c'était vrai.

-- Nous le savons, nous autres !

-- À preuve ?

-- À preuve que nous avons vu entrer le docteur en question à la ferme et qu'il n'en est pas encore sorti.

-- Et vous vous méfiez du médecin ?

-- Abrégeons, mon vieil Yver. Abrégeons. Le docteur qui est chez monsieur Boizard a été arrêté la semaine dernière à Paris pour avoir favorisé la fuite d'un grand criminel dont il a touché quatre-vingt mille francs que la justice a saisis. On l'a laissé en liberté dans l'espoir de le retrouver un jour ou l'autre en compagnie de ce malfaiteur. Nous l'avons filé de Paris jusqu'ici, et comme nous voyons que cela pourrait tourner mal pour monsieur Boizard, nous sentons la nécessité d'agir.

-- Quel âge a votre médecin ? demanda le berger.

-- Vingt-six ans.

-- C'est bien jeune pour empoisonner son monde. Comment monsieur Boizard, qui est si riche, a-t-il pu se confier aux soins d'un débutant ?

-- Ce débutant a eu la chance de se trouver là au moment où votre compatriote a eu la jambe cassée dans la rue par les roues d'une voiture dont le cheval s'était emporté. Pour prix de sa guérison, monsieur Boizard lui a donné cinq mille francs. Le docteur, que ce cadeau magnifique a mis en appétit, voudrait sans doute une plus grosse part du gâteau, sinon le gâteau tout entier. Or, il est permis de tout penser de la part d'un homme qui a reçu quatre-vingt mille francs d'un criminel en fuite.

-- En effet, dit Yver. Allez, marchez, que faut-il faire ?

-- Avez-vous vos entrées au château des Mouettes ?

-- Oui et non. Je connais les gardiens, le père Mazurier et sa digne femme, mais je ne connais pas monsieur Boizard.

-- Voyez les Mazurier et tâchez de savoir si le docteur Vignol, vous entendez bien : Vignol, est parti.

-- C'est tout ?

-- C'est tout pour aujourd'hui. Nous vous attendrons à l'auberge du Cheval-Blanc où nous logeons.

-- J'y serai dans une heure ou deux.

Le vieil Yver se dirigea d'un pas rapide vers le château des Mouettes. Tout justement, la mère Mazurier, aussi bavarde que son mari était taciturne, se trouvait sur le pas de sa porte.

-- Bonsoir, madame Mazurier.

-- Bonsoir, mon grand Noël.

Tous deux étaient à peu près du même âge. Ils s'étaient bousculés autrefois ensemble dans les dunes quand ils allaient à la pêche aux équilles. Ils n'avaient guère de secrets l'un pour l'autre.

-- Dis donc, Léonie, lui demanda le vieux Noël, c'est-y vrai qu'ton maître étions malade.

-- Not'maître. J'l'avons à peine aperçu trois ou quatre fois depuis qu'il est rentré. Mais pour sûr qu'y n'est pas plus malade qu'toi et qu'moi.

-- Alors, répliqua Noël, pourquoi monsieur Boizard a-t-il fait venir un médecin de Paris ?

-- Fait venir ! C'est bien le médecin qui est venu seul. Mazurier était au potager quand un grand jeune homme, arrivé par la diligence, est entré ici et m'a priée de faire passer sa carte à notre maître. J'ai été chercher Mazurier qui sait lire et a lu la carte tout en la portant à la salle à manger où monsieur Boizard prenait le café au lait avec sa femme. Pour te dire vrai, mon Noël, la visite du docteur n'a pas paru, à ce que m'a rapporté mon homme, faire plaisir à notre maître. Monsieur Boizard a pris la carte, est devenu tout pâle, et a dit : *« *J'y vais », Mazurier est sorti derrière notre maître qui l'a arrêté sur le palier et lui a dit : « Faites entrer ce monsieur dans la tourelle. »

-- À l'entrée des ruines. Et après ?

-- Après, nous ne savons plus rien ou pas grand-chose. Le médecin est parti le matin même.

-- Par la diligence ?

-- Non, notre maître a dû le conduire lui-même dans sa voiture jusqu'à Cherbourg.

-- Tu les as vus partir ?

-- Non, ni Mazurier non plus.

-- Qui conduisait la voiture ?

-- Notre maître en personne.

-- C'est Mazurier qui a attelé le cheval ?

-- Oui, mais c'est notre maître qui a amené la voiture à la tourelle en suivant le mur de la ferme, jusqu'à la poterne qui n'avait jamais été ouverte depuis des années et des années.

-- Mazurier ne l'a pas aidé ?

-- Non. Notre maître lui a dit qu'il n'avait pas besoin de lui. Mais pourquoi me demandes-tu tout ça, mon Noël. Comme tu deviens curieux, en vieillissant !

Le vieux jardinier-concierge du château des Mouettes fronça le sourcil en les apercevant. Toutefois, comme à son ordinaire, il tendit la main à Noël et l'invita à entrer dans leur petit pavillon pour boire un coup de cidre.

-- Ça n'est pas de refus, dit le berger enchanté de mettre les pieds dans la place.

-- Entre vite, recommanda Mazurier. Le patron ne veut pas que nous recevions de visites.

Quand ils furent attablés et qu'ils eurent vidé silencieusement leurs verres :

-- On prétend dans le pays, dit Mazurier à Noël, que tu es malin. Je voudrais bien en avoir la preuve.

-- Faudrait une occasion, répondit le berger.

Mazurier ordonna à sa femme, par un geste énergique, d'aller voir dans une autre pièce si elle n'avait pas quelque chose à ranger. Elle obéit, par la force de l'habitude.

-- Écoutez, mon père Noël, dit Mazurier à voix basse. Je voudrais savoir si une chose dont j'ai vent est vraie.

-- Demande, mon père Mazurier, et tu seras servi, si possible.

-- J'ai vent que not'maître va tout faire vendre ici.

-- Déjà ?

-- Oh ! ce n'est pas un Boizard comme les autres. Il ressemble autant à un Normand qu'un Espagnol ressemble à un Anglais. Depuis qu'il est ici, il n'est sorti qu'une fois, pour reconduire tout seul à Cherbourg un médecin de Paris qui était venu lui rendre visite.

-- Tu voudrais savoir si ton maître veut vendre oui ou non ?

-- C'est ça. Nous avons une bonne place, pas grand-chose à faire, et ça nous peinerait de la perdre. Est-ce que le petit clerc de notaire d'Auderville n'est pas un brin ton neveu ?

-- C'est mon neveu tout de bon, s'il te plaît.

-- Il te dira bien ça, ton neveu, si on doit vendre la ferme.

-- Oui, mais c'est une grosse indiscrétion.

-- Nous ferons un bon déjeuner, pas vrai ?

-- Va pour le déjeuner. Si je consens, c'est plutôt pour ta femme que pour toi.

-- Oui, oui, je sais que tu en as tenu autrefois pour ma femme ; mais quand tu es revenu du service, tu as trouvé l'oiselle en cage.

-- Avec un merle qui savait mieux siffler que moi. Eh bien, c'est vrai, père Mazurier, on peut se dire ces choses-là à nos âges. Ça ne tire plus à conséquence. J'irai voir mon neveu tout à l'heure et je te rapporterai le renseignement demain.

-- Pourquoi pas ce soir ?

-- Je n'aurai pas le temps. J'ai affaire en ville.

-- Où ?

-- À l'hôtel du Cheval-Blanc. J'y serai dans deux heures. Si tu veux venir m'y rejoindre, tu seras sûr de m'y trouver.

-- J'irai.

Le vieil Yver rentra en hâte à Auderville.

Il débaucha son neveu à l'étude du notaire et l'emmena vider un pichet de cidre dans une taverne.

Paul Yver était un de ces gamins de quinze ans qui, entrés, au sortir de l'école primaire dans le notariat, vous ont de grands airs de tabellions en herbe.

Quand le berger eut, après mille protestations de tendresse, exprimé le désir de connaître si le château des Mouettes allait être vendu par son propriétaire, Paul secoua la tête en petit monsieur fort embarrassé, puis il laissa échapper de sa bouche ces deux mots que son patron, M. Martineau, prononçait plus de cent fois par jour :

-- C'est grave... C'est grave.

-- Eh ! je le sais bien, fit l'oncle. Aussi devrais-tu renvoyer à tous les diables tout autre que moi qui te ferait la même question.

-- C'est grave, répéta le jeune clerc.

-- Je n'en disconviens pas, mais rappelle-toi toutes les gâteries dont je t'ai comblé quand tu n'étais pas plus haut que Pataud, mon chien de garde. Il n'y avait rien de trop beau, de trop bon pour toi.

-- Je vais vous dire ce qui en est, mon oncle, parce que c'est vous. Oui, le château des Mouettes sera mis en vente : mais le propriétaire, monsieur Boizard, demande qu'on n'en souffle mot à personne. Je ne le saurais pas moi-même si le patron, qui est sourd, ne l'avait crié ce matin à sa femme. Le patron ne demande pas mieux qu'on vende, attendu qu'il a son bénéfice : mais ça lui semble louche que monsieur Boizard soit venu tout exprès en Normandie pour cette opération.

-- Pourquoi ? c'est bien naturel qu'un propriétaire se dérange quand il s'agit de la vente de son domaine.

-- Le patron criait à sa femme ce matin : « Je n'aime pas qu'on me presse de cette façon-là. Ce Boizard, qui ne rend visite à personne, qui arrive tout juste pour me dire : "Voici mes papiers de famille, mes titres de propriété, vendez mes biens et que ça ne traîne pas", ne m'a pas l'air très catholique. Il a dû faire quelque banqueroute à l'étranger, et il a peur que ses créanciers ne mettent la main sur la ferme et ses dépendances. C'est grave. C'est très grave. »

L'oncle remercia le neveu, et après avoir payé le pichet, malgré les protestations du jeune clerc qui faisait semblant d'ouvrir son porte-monnaie, il se rendit à l'hôtel du Cheval-Blanc où l'attendaient Tristot et Pivolot.

Les policiers s'enfermèrent avec lui dans leur chambre.

-- Vous perdez votre temps, messieurs, leur dit le berger. Il y a beau jour que l'oiseau est déniché.

-- Quel oiseau ?

-- Votre docteur Vignol, quoi ! Il a été reçu par monsieur Boizard le matin de son arrivée. Une heure après, monsieur Boizard le reconduisait lui-même dans sa voiture, à Cherbourg.

-- Qui vous a dit cela ?

-- Le concierge du château des Mouettes.

-- Il les a vus partir ?

-- Non, mais c'est tout comme.

Et le vieux berger raconta les choses telles que le père Mazurier les lui avait expliquées.

-- Eh bien moi, dit Tristot après avoir offert à Pivolot une prise de tabac que ce dernier accepta, je vous dis que ce matin-là, il n'est passé aucune voiture de maître sur la route de Cherbourg.

-- Monsieur Boizard aura peut-être conduit le docteur Vignol dans une autre direction.

-- Dans ce cas, il l'aurait ramené au château.

-- À moins, toutefois, observa Pivolot, qu'il ne l'ait aidé, par reconnaissance, à se cacher chez des pêcheurs qui, moyennant une bonne somme, se chargeraient de le passer en Angleterre.

L'ancien marin haussa les épaules.

-- Que d'histoires ! fit-il. Monsieur Boizard ne connaît personne ici, bien que tout le monde s'occupe de lui depuis son retour. Il ne saurait donc proposer au premier venu un semblable marché sans risquer très gros. Quand bien même il aurait réussi à trouver un passeur, je vous garantis que le vent qui souffle depuis tantôt huit jours ne permettrait pas au plus hardi marin de faire la traversée de la Manche.

-- Alors, c'est grave, déclara Tristot.

-- Tiens ! fit Yver, voilà que vous parlez comme mon neveu Paul.

Au même instant, l'aubergiste frappa à la porte des deux fameux rémouleurs.

-- Eh ! père Yver, cria-t-il, il y a en bas le père Mazurier qui vous demande.

-- Faites-le monter, répondit le vieux berger.

Rapidement, il garantit aux deux compères la discrétion et l'intelligence du gardien du château des Mouettes. Tristot et Pivolot firent une grimace. Ils se disaient qu'un secret gardé par quatre personnes risque fort d'être éventé. Mais il n'y avait plus à reculer.

Mazurier entra sans demander la permission. En apercevant le berger en compagnie de ces deux hommes déguisés en ouvriers, il parut tout interloqué.

-- Mon père Mazurier, dit Yver, je puis te parler carrément devant ces messieurs. Ils s'intéressent encore plus que toi à ton affaire. Tu sauras pourquoi tout à l'heure.

-- Ça sera-t-il vendu ? demanda le gardien du château des Mouettes.

-- Ça sera vendu.

-- Tonnerre !

Pivolot jugea le moment opportun pour tirer de sa valise une bouteille de vieux cognac.

-- Allez nous chercher des verres, demanda-t-il au berger. Nous causerons mieux après avoir bu de ce réconfortant. Vous m'en direz des nouvelles.

Tout bas ou haut Normand est sensible aux bons procédés. Yver eut bientôt fait de descendre et de remonter l'escalier. D'abord, il n'aurait pas voulu qu'on fît parler Mazurier sans être là.

Ils s'assirent autour d'une table boiteuse. Pivolot remplit les quatre verres. On trinqua, on but, puis on fit claquer sa langue.

-- C'est du fameux ! déclara l'ancien marin.

-- Un velours ! approuva l'autre.

Yver fit un geste solennel pour indiquer qu'il allait parler.

-- Je t'écoute, dit Mazurier.

-- Eh bien, voilà. Ces messieurs ne sont pas des rémouleurs, comme on pourrait le croire quand on les voit repasser des couteaux à la meule sur la route de Cherbourg. Ce sont, devine un peu... Bah ! tu n'es pas sorcier... Ce sont... des agents de police.

Mazurier ne broncha pas.

-- Ils ont filé depuis Paris jusqu'ici le docteur Vignol qui, paraît-il, a fait un mauvais coup et qu'on laisse en liberté dans l'espoir de le repincer en compagnie de son complice. Leur opinion est que ce jeune médecin n'a fait le voyage que pour extorquer de l'argent à ton maître.

-- C'est affaire à lui et à mon maître, déclara Mazurier. Mon maître n'est plus mon maître, puisqu'il vend les Mouettes, ce qui nous mettra sur la paille, ma femme et moi.

-- Tranquillisez-vous ! s'écria Tristot. Si vous perdez votre place, je vous en retrouverai une. Je connais du monde influent à Paris.

Mazurier dévisagea son interlocuteur et lui trouva l'air de ces rares honnêtes gens qui ne promettent pas plus qu'ils ne peuvent tenir.

-- Pourquoi, monsieur s'intéresserait-il à moi ? demanda-t-il.

-- À cause du service signalé que vous allez me rendre. Mon opinion est que le docteur Vignol n'a pas quitté le château, que votre maître le cache, et que le matin du jour où ce jeune médecin a débarqué chez vous, monsieur Boizard a simulé un départ pour vous faire croire qu'il reconduisait son visiteur à Cherbourg. Cette complaisance pourrait être fatale à votre maître.

-- Comprends-tu, mon père Mazurier ? dit Yver. Selon ces deux messieurs qui s'y connaissent, le docteur serait capable de tout. Il ne faut pas laisser faire un mauvais coup dans ta propriété.

-- Pour ça non ! s'écria Mazurier. Au surplus, rien ne m'étonnerait de la part de mes maîtres qui sont des cachotiers, comme jamais vous n'en avez vu de pareils. Je n'ai aperçu Madame que trois fois. C'est une assez belle femme, mais pour sûr, elle doit traîner avec elle un gros chagrin. Elle a les yeux rouges d'une créature qui pleure plus souvent qu'à son tour. Quant à Monsieur, ce grand brun...

À ces mots de grand brun, les deux policiers sautèrent sur leur chaise comme s'ils avaient reçu une décharge électrique.

-- Un grand brun ! s'écrièrent-ils.

-- Mais oui, répondit Mazurier. Un grand brun qui vous a un regard à vous donner froid dans le dos.

On juge de l'émotion éprouvée par les deux policiers en apprenant que le propriétaire du château des Mouettes n'était pas un petit homme rouge, mais un grand brun.

Et cette femme dont l'homme brun aux regards féroces était accompagné, cette femme encore belle et que le chagrin, ou plutôt le remords, étreignait dans la solitude du château des Mouettes, les deux policiers la devinèrent.

Tristot et Pivolot touchaient-ils enfin au triomphe ? Allaient-ils faire un coup triple, arrêter dans leur tanière Luversan, Andréa de Terrenoire et le docteur Vignol ?

Les deux bas Normands attendaient une question qui ne venait pas. Trop fins pour trahir leur pensée secrète, eux aussi avaient tressailli en entendant leur exclamation : « Un grand brun ! »

Mazurier surtout. Le vieux gardien des Mouettes n'admettait pas que le dernier des Boizard vendît cette propriété entretenue avec un soin religieux par ses ascendants. Et il comprenait fort bien que la stupéfaction des deux Parisiens à la piste du docteur Vignol, provenait du signalement qu'il avait donné de son maître.

C'était le cas ou jamais de la part de Tristot d'offrir une prise à Pivolot. Pour la troisième fois de la journée, Pivolot prisa énergiquement. Ils y allaient de leur reste.

Tristot raconta toute l'affaire, depuis A *jusqu'à Z* aux paysans. Très clairement, il relata le crime du boulevard Haussmann, l'arrestation de Jean Guerrier, les bévues de la police, leur enquête particulière sur la femme Brignolet, et enfin la découverte du coupable qu'ils avaient espéré arrêter eux-mêmes et qui leur avait échappé.

Arrivé à ce point de son récit, il abandonna l'affaire Brignolet pour parler de l'autre crime : l'assassinat de Larouette à Ville-d'Avray. Le vieil Yver n'en savait pas un traître mot, mais Mazurier, qui lisait régulièrement Le Petit Journal, interrompit le narrateur en s'écriant :

-- L'histoire de Roger Laroque ! je la sais par cœur.

Le berger se fâcha contre l'interrupteur.

-- Allez-y, dit-il à Tristot. Moi, je ne sais pas lire le journal et je n'ai pas de domestique pour me faire la lecture.

Tristot résuma l'erreur judiciaire dont Roger Laroque avait été victime, puis il dépeignit l'arrestation si extraordinaire de Luversan dans la maison même où le Levantin avait accompli son premier crime.

-- Eh bien, dit-il en s'adressant au gardien du château des Mouettes, ce que vous ne savez pas, monsieur, c'est que Luversan, de son vrai nom, Mathias Zuberi, n'est autre que l'assassin de Brignolet.

Et il expliqua comment Pivolot et lui étaient arrivés, à force de persévérance, de patience, d'énergie à en avoir la preuve. Puis il fallut avouer leur défaite, l'évasion inouïe du criminel, sa nouvelle disparition, le vol dont ils avaient été victimes à leur tour, et enfin l'inanité de leurs recherches pendant deux mois.

-- Nous avons perdu la confiance de la police et de la justice, s'écria-t-il. On ne prenait même pas la peine de nous tenir au courant d'une nouvelle piste fournie par un particulier au juge d'instruction.

Tristot retraça le rôle joué dans ces derniers temps par Martellier et enfin l'arrestation du docteur Vignol que le juge, après un interrogatoire infructueux, remit en liberté pour le faire filer à sa sortie du dépôt de la préfecture de police.

-- Où allait le docteur, dit-il, quand il prit le train de Cherbourg ? chez monsieur Boizard ou chez Luversan ? C'est ce qu'il faut que nous sachions avant de prévenir la gendarmerie. Pour moi, il n'y a pas de doute : Monsieur Boizard qui, d'après le signalement fourni par des témoins irrécusables, est petit de taille et rouge de cheveux, a été soigné par le docteur Vignol à la suite de son accident de voiture et lui a donné cinq mille francs d'honoraires. Qu'est-il devenu ? Pourquoi ce descendant d'une des plus vieilles familles du Cotentin est-il remplacé dans son château par un grand brun accompagné d'une femme vêtue de noir ? Je n'ose pas dire ce que je pense. Je devine un épouvantable drame !...

Les deux paysans se redressèrent, pâles, terrifiés. L'indignation et la fureur éclataient sur leurs francs visages.

-- Moi, dit Mazurier, je n'irai point par quatre chemins. Nous n'avons pas besoin des gendarmes pour régler le compte du bandit qui a volé les papiers de mon maître...

-- Et qui, ajouta Yver, l'a peut-être assassiné !

-- S'il a fait le coup, s'écria Mazurier, je veux l'étrangler de mes propres mains. Ah ! je savais bien qu'un vrai Boizard n'aurait jamais l'ignominie de vendre le château de ses pères.

-- Je vous prie, supplia Pivolot, laissez-moi, ainsi que mon collègue, décider du moment où il nous faudra agir. Il y a un troisième personnage auquel vous ne pensez plus. Qu'est-il devenu, celui-là ?

-- Le docteur Vignol ! firent les paysans.

-- Oui, le docteur Vignol. Que s'est-il passé dans la tourelle où l'homme brun qui a pris la place de l'homme rouge l'a reçu à son arrivée au château des Mouettes.

Les deux bas Normands, frappés d'horreur, s'en rapportèrent à l'expérience et à la sagesse des deux messieurs de Paris. On convint que Mazurier donnerait à Yver et aux policiers l'hospitalité pour la nuit dans son petit pavillon.

Tristot et Pivolot tenaient avant tout à observer les allées et venues de la ferme, à s'assurer de l'identité des prétendus propriétaires du domaine. Ils attendirent que la nuit fût profonde pour s'installer tous les quatre dans le grenier du pavillon d'où, par une fenêtre que masquaient des plantes grimpantes, ils dominaient la façade de la ferme et la grande allée conduisant à la tourelle par le verger et le potager. Mazurier, possesseur de deux fusils, en avait donné un à Yver. Ces messieurs de Paris étaient munis de leurs revolvers.

Soudain, alors que l'aube naissante enveloppait de sa pâle clarté les restes calcinés de ce qui fut autrefois la riche demeure des proscrits du Roi-Soleil, une porte de la ferme s'ouvrit doucement et un homme, tenant à la main une lanterne sourde, sortit à pas comptés.

-- Attention ! fit Tristot à voix basse. Il faut que je sache où va cet homme.

Il s'était fait expliquer les dispositions des lieux et avait même dressé un plan minutieux de la ferme et de ses dépendances.

-- C'est lui ! fit Mazurier. C'est l'homme brun. Je le reconnais à sa démarche.

Ils retenaient leur haleine, anxieux, derrière le rideau de lierre qui les aurait masqués en plein jour. Mazurier ne s'était point trompé. Une minute après, ils percevaient, malgré les clameurs de la rafale, le bruit strident du frottement du fer contre le fer.

-- Il est entré dans la tourelle ! dit le gardien du château des Mouettes.

-- J'y vais, déclara Tristot.

-- Nous aussi ! firent les paysans.

-- Gardez-vous-en, répliqua Pivolot. Mon collaborateur a la spécialité de marcher la nuit avec la discrétion du chat. Laissez-le faire : il nous rapportera tout à l'heure des renseignements complémentaires sur l'affaire qui nous oblige à veiller en ce moment.

En prévision de son rôle, Tristot avait emprisonné ses pieds dans d'épais chaussons sous lesquels le sable des allées glisserait sans produire aucun craquement. Il descendit rapidement l'escalier et passa dans le jardin par une fenêtre entrouverte à dessein.

Il rampa jusqu'à la tourelle avec la souplesse d'un Peau-Rouge, et au risque de se trouver nez à nez avec le sinistre noctambule, s'approcha de la porte que ce dernier n'avait pas refermée sur lui. Point de lumière dans la première pièce. Aucun bruit à l'intérieur.

Revolver en main, Tristot se glissa par l'entrebâillement de la porte. Un silence de tombeau régnait dans la tourelle. Par où avait pu passer l'homme brun ? Cette tourelle, dont le toit était effondré depuis le grand siècle, ne contenait que deux salles sinon habitables, au moins accessibles. L'homme brun n'était pas dans la première salle.

Avec sa connaissance approfondie des locaux dont il avait dressé le plan sur les indications très précises de Mazurier, Tristot arriva en vingt pas à la porte de séparation des deux pièces. Cette porte était fermée. Tristot colla son oreille contre l'épais bois de chêne. Aucun bruit n'annonçait la présence d'un être humain dans la tourelle.

Le policier se demanda si l'homme brun, immobile dans cette obscurité profonde, n'allait pas se jeter sur lui et le frapper traîtreusement. Peu accessible à la peur, il jugea néanmoins qu'il était prudent de rétrograder. Il repassa par l'entrebâillement de la porte et alla se blottir derrière un rideau de jeunes sapins en face la tourelle.

Quelques minutes après, un bruit de pas se fit entendre. La clé grinça de nouveau dans la serrure et quelqu'un passa devant Tristot. L'homme brun s'avançait, éclairé par les lueurs blafardes de l'aube.

Quand il fut rentré à la ferme, Tristot regagna en rampant le pavillon de Mazurier. Remonté au grenier où l'attendaient les trois autres avec une inquiétude mortelle :

-- C'est lui ! dit-il sur un ton de triomphe.

-- Qui, lui ? demandèrent les paysans.

-- Luversan !

-- Ah !

Au même moment, une fenêtre de la ferme s'ouvrit. À cette fenêtre apparut une femme qui, penchée au-dehors, explorait du regard les profondeurs de l'allée conduisant à la tourelle.

-- Regardez ! fit Pivolot qui venait de tirer de sa poche une lorgnette et la braquait sur l'inconnue.

Et se reculant presque aussitôt en arrière :

-- C'est elle ! dit-il avec le même accent de triomphe que son collègue.

-- Qui elle ? demandèrent encore les paysans.

-- Andréa de Terrenoire, répondit Pivolot. Nous les tenons !

LXXV

Donc Margival savait tout. Il les avait lues d'un bout à l'autre, ces lettres par lesquelles Blanche Warner exposait à son amant, de Terrenoire, l'affreuse situation où la mettait son absence, son abandon. Marie-Louise n'était point sa fille. Marie-Louise était la fille de l'homme dont il avait reçu les bienfaits, à qui il devait son relèvement matériel.

Quelle honte ! Blanche Warner n'avait accepté de devenir sa femme que pour cacher sa faute. Enceinte des œuvres de son séducteur, Blanche Warner n'avait pas craint d'écouter la parole d'amour d'un honnête homme qui l'aimait, qui l'estimait, qui croyait trouver en elle le bonheur de toute sa vie.

Et lui, Margival, si confiant, si bon qu'il ne soupçonna même pas la vérité quand le juge d'instruction demanda au banquier les motifs de ses libéralités envers Marie-Louise, il sentait pour la première fois qu'on pouvait haïr un homme après l'avoir vénéré, haïr jusqu'à la mort.

Chose étrange ! Son amour pour Marie-Louise ne reçut aucune atteinte de l'épouvantable révélation. Il ne rendait pas responsable de la faute l'enfant qui avait grandi auprès de lui, et qui, par sa gentillesse, sa grâce, son affection toute pleine de reconnaissance, le consolait d'un passé douloureux.

Le vieillard courut comme un fou retrouver ses enfants. Jean Guerrier et sa femme l'attendaient depuis une heure. On servit le déjeuner. Margival prit sa place à table, entre Marie et Jean. Il sourit comme d'habitude à leurs gais propos, mais Guerrier ayant amené la conversation sur le patron qui partait le soir même pour les Pyrénées, il ne put retenir le cri de son cœur :

-- Ne me parlez plus de cet homme !

Jean et sa femme se regardèrent, épouvantés. Margival, absorbé par ses préoccupations, ne devina pas qu'ils savaient déjà tout, avant lui.

-- Vous avez des griefs contre monsieur de Terrenoire ? demanda Jean avec angoisse.

Margival ne répondit pas.

-- Irez-vous au moins à Pau cette semaine pour assister au mariage de mademoiselle Diane avec monsieur de Vaunoise ? Le patron compte absolument sur vous.

Même silence.

-- Vous n'irez pas à Pau ?

-- J'irai ! fit Margival sur un ton sinistre.

Il repoussa son assiette en disant :

-- Je n'ai pas faim.

Marie-Louise se mit à pleurer.

-- Père ! Père ! disait-elle entre ses sanglots, qu'est-il arrivé ?

Il se pencha vers elle, l'embrassa tendrement.

-- Ne me demandez rien, mes enfants, rien ! Quant à toi, Marie, tu seras toujours, quoi qu'il arrive, ma fille chérie.

Ils respectèrent son ordre. Jusqu'à la fin du déjeuner, il ne fut plus question de M. de Terrenoire.

Le lendemain, Margival partait pour les Pyrénées. Il fut accueilli avec la plus grande aménité par le colonel. Le banquier lui tendit la main et il eut le courage de répondre à sa cordiale étreinte.

Margival était résolu à dissimuler jusqu'à ce que le moment fût venu de régler son compte avec l'infâme. Il ne voulait pas troubler le bonheur de ces deux enfants que tant d'épreuves avaient séparés jusqu'alors. Il savait combien Marie-Louise aimait Diane, et cette idée suffisait à contenir en lui la vengeance prête à se déchaîner.

Le soir même du mariage, Robert et Diane partirent en Espagne. Ils avaient promis de revenir à Pau avant de retourner à Paris et de s'y fixer. Le banquier et Margival prirent congé du colonel et de sa digne compagne.

Margival eut encore assez de force de caractère pour se contraindre pendant le retour à Paris. Il s'était dit, à force de raisonner sa douloureuse situation, qu'un éclat ne servirait à rien. Sur le moment, alors qu'il tenait en main ces maudites lettres, il aurait pu, n'écoutant que les conseils de la vengeance, tuer l'infâme, ou bien le provoquer en duel. Maintenant, il était résolu à le châtier d'une façon plus terrible.

-- Où pourrai-je vous écrire ? lui demanda-t-il à leur arrivée.

-- Mais... pourquoi ?... Je viendrai déjeuner chez vous demain.

-- Non, ne venez pas.

-- Pourquoi ?

-- Je vous le dirai dans ma lettre.

-- Mais...

-- N'insistez pas, vous dis-je !

M. de Terrenoire devint blême.

Il soupçonnait la pensée secrète de l'honnête homme qui lui interdisait sa porte.

-- Votre adresse ? insista Margival en élevant la voix. Je sais que vous ne rentrez plus guère à votre hôtel de la rue de Chanaleilles.

-- Eh bien, j'y reviens aujourd'hui même, répondit enfin le banquier, et j'attends votre lettre, ce soir.

-- C'est bien.

Margival lui tourna le dos et s'éloigna d'un pas ferme.

Le soir même, le banquier, rentré dans ce somptueux hôtel qui lui rappelait des souvenirs si poignants, reçut du père de Marie-Louise la lettre suivante :

« Monsieur,

« Vous êtes un infâme. Je sais tout. J'ai lu les lettres de Blanche Warner. Je sais que Marie-Louise n'est pas ma fille.

« C'est une horrible désillusion et j'en serais mort après vous avoir tué, si Marie-Louise, qui ne vous est rien, entendez-vous, rien ! n'était pas tout pour moi.

« Je vous ai jugé et condamné. Je vous interdis de revoir jamais ma fille.

« Quant à moi, méprisant les bienfaits dont vous m'avez indignement comblé, je vous donne ma démission de directeur de votre maison de banque. Mon gendre et moi, nous estimons qu'il ne saurait plus y avoir rien de commun entre vous et nous !

« MARGIVAL. »

Le lendemain matin, un inspecteur de police se présentait à dix heures à l'hôtel Terrenoire et priait le valet de chambre de remettre à son maître sa carte :

CHAMBILLE

Avenue des Champs-Élysées

-- Monsieur de Terrenoire n'est pas encore descendu de sa chambre à coucher et il n'aime pas à ce qu'on le dérange.

-- Portez, vous dis-je !

-- Mais...

-- Portez ! au nom de la loi.

L'invocation de la loi eut un succès complet. Le domestique s'inclina respectueusement et monta à la chambre de son maître. Bientôt, il revint tout effaré.

-- Je ne sais ce que cela veut dire, fit-il, mais...

-- Mais quoi ? vous devriez bien savoir que la loi n'a jamais le temps d'attendre.

-- Que voulez-vous que j'y fasse ! s'écria le domestique. Mon maître s'est enfermé à clé dans sa chambre. J'ai eu beau frapper, il n'a pas répondu.

-- Diable ! Sapristi ! Est-ce qu'il nous aurait joué le tour de se faire sauter le « bourrichon », ton maître ? Montre-moi le chemin.

Amené devant la porte de la chambre à coucher, Chambille cogna d'abord discrètement, puis plus fort, puis à grands coups de poing, même à coups de pied.

-- Mais, monsieur, fit observer doucement le domestique, vous allez tout casser.

-- Imbécile ! cria Chambille, tu ne comprends donc pas que ton maître est mort ! Va me chercher le commissaire de police, nous n'avons pas le droit d'opérer sans ce magistrat.

Le valet de chambre fit atteler le coupé, revêtit à la hâte sa plus belle livrée, prit place dans l'intérieur du véhicule et dit au cocher d'un ton solennel :

-- Chez le commissaire de police.

L'inspecteur Chambille ne s'était malheureusement pas trompé. M. de Terrenoire gisait sur le parquet, le crâne fracassé. Il s'était fait sauter la cervelle d'un coup de revolver.

LXXVI

Contrairement aux prévisions de Joseph Perruchet, Célestin Damour était encore de ce monde au moment où Tristot et Pivolot, assistés de deux bas Normands, se disposaient à arrêter Luversan et ses complices.

Un matin, une de ces jeunes et infatigables pêcheuses de la Manche -- Marie Cahue -- ayant jeté, du haut d'une roche élevée, un coup d'œil investigateur sur la plage, aperçut un point rouge sur un fond blanc. De la main gauche posée gracieusement au-dessus des yeux, elle s'abrita de la réverbération de la lumière et put distinguer avec plus de netteté la chose étrange qui avait frappé ses regards.

-- C'est un noyé ! s'écria-t-elle.

Aussitôt, une dizaine de ses camarades, occupées à remplir leur hotte de bêtes monstrueuses, se redressèrent pour voir le noyé.

-- Là ! fit-elle. Courons. Il n'est peut-être pas mort.

Et toutes abandonnèrent la besogne, toutes se précipitèrent au secours de Célestin dont la ceinture rouge éclatait aux feux du soleil sur la blancheur de la chemise neuve qu'il s'était payée le matin même de son embarquement, avec l'argent de la « banquière ».

On décida que Marie, la plus agile, irait à Pénitot chercher le médecin pendant que les autres veilleraient le cadavre à tour de rôle.

Trois quarts d'heure après, Marie revenait sur la plage avec le docteur Durieu, un vieux médecin à demi rentier qui, depuis vingt-cinq ans, exerçait tant bien que mal de Jobourg à Diélette et de Diélette à Jobourg.

Le praticien constata que l'inconnu respirait encore.

-- Il faudrait un brancard, dit-il.

Marie s'écria :

-- Le père Cahue en a un !

Et Marie prit sa course vers Diélette. Elle arriva tout essoufflée à la cabane du père Cahue et s'écria :

-- Papa ! papa ! Un noyé ! Il respire encore et le docteur Durieu demande le brancard. Je vais voir si mon cousin Georges est chez lui, afin qu'il vous aide.

-- C'est bon ! On y va tout de suite ! Tu trouveras Georges à la taverne. Marie expliqua l'affaire à son cousin qui courut chercher son oncle et tous deux, suivis de Marie, se hâtèrent d'apporter au docteur Durieu leur brancard. Les trois hommes soulevèrent avec mille précautions le blessé et l'étendirent sur la couchette portative.

-- Voulez-vous qu'on le transporte chez vous, père Cahue ? demanda le médecin au pêcheur. Votre maison est la plus proche d'ici et il importe d'éviter des secousses au blessé. Ce doit être un émigrant dont le vaisseau aura fait naufrage cette nuit.

-- Nous ne sommes pas riches, répondit Cahue, mais nous n'avons jamais refusé l'hospitalité à un malheureux digne d'intérêt.

Marie reprit sa hotte à demi pleine d'équilles et rentra avec eux à Diélette. Célestin, qui avait une fracture du bras droit et une épaule démise, fut soigné chez les Cahue. Quand il fut rétabli, le jeune Parisien déclara au père Cahue qu'il serait bien content de trouver à travailler dans la région.

-- Je voudrais trouver de l'ouvrage dans un château, dit-il. Je sais soigner un cheval et même conduire une voiture. Seulement, voilà, je n'ai point de références, comme disait l'autre. Je n'ai jamais été domestique et on ne voudra peut-être de moi nulle part.

-- Avec la recommandation du père Cahue, s'écria le trop confiant marin, on ne vous demandera pas midi à quatorze heures. Patience ! Nous vous trouverons cela.

Quelques jours après, Cahue disait à Célestin :

-- Je viens d'en apprendre une fameuse. Les Boizard sont revenus.

-- Qui ça, les Boizard ?

-- C'est vrai. J'oubliais que vous ne connaissiez pas l'histoire du château des Mouettes.

-- Il y a donc un château des Mouettes ?

-- Pas bien loin d'ici.

Le pêcheur lui résuma l'histoire des Boizard depuis le seizième siècle jusqu'à la Révolution française.

-- Si vous voulez des détails précis, dit-il, adressez-vous au père Yver, un berger d'Auderville qui sait tout ça par cœur. À votre place, voici ce que je ferais : j'irais trouver monsieur Boizard et je lui conterais mon histoire. Si c'est un brave homme, comme l'étaient ses ancêtres, il vous prendra à son service. Comme cela, nous resterons voisins. J'en ai parlé au maire de Pénitot qui, sur ma recommandation, veut bien vous donner la sienne. Il m'a écrit ce billet avec lequel vous pourrez vous présenter au château des Mouettes.

Il lui tendit une enveloppe contenant la carte du maire de Pénitot. Au dos de cette carte il y avait écrit : « Je recommande à M. Boizard, le porteur de ce mot, dont l'honorabilité m'est garantie par une personne en qui j'ai confiance. »

Poussé par la fatalité, le malheureux prit le chemin d'Auderville. À huit heures du matin, il franchissait la porte du pavillon occupé par les Mazurier à l'entrée de la ferme du château des Mouettes.

-- Qui demandez-vous ? lui demanda le bonhomme.

-- Je voudrais parler à monsieur Boizard.

Et il tendit le mot de recommandation que le père Cahue avait obtenu de la complaisance du maire en faveur de son protégé. Mazurier prit la lettre et dit :

-- Comment vous appelez-vous ?

-- Célestin Damour.

-- Attendez un instant.

Le bonhomme remonta aussitôt dans son grenier où Tristot, Pivolot et le berger Yver demeuraient en embuscade. Il leur expliqua la démarche du jeune homme inconnu. Tristot dit :

-- Nous pouvons tirer parti de l'incident.

-- Je comprends votre idée, approuva Pivolot. Si Luversan embauche le jeune homme, il le chargera sans doute de commissions secrètes qui nous permettront de compléter notre enquête.

-- Mais quelle enquête ! s'écria Yver. Comment ! Vous les tenez, et vous ne les arrêtez pas de suite ! La gendarmerie devrait être déjà sur pied.

-- Patience ! fit Pivolot. Nous vous demandons d'attendre la tombée du jour pour agir. D'ici là, nous aurons peut-être des nouvelles du docteur Vignol. Comme je vous l'ai recommandé, apportez-nous, monsieur Mazurier, la correspondance du faux Boizard s'il en vient. Et maintenant annoncez à votre maître la visite de Célestin Damour.

Mazurier s'exécuta en bougonnant. Il avait emprunté à Pivolot son revolver pour pénétrer dans le repaire. De la main gauche, il tenait cette arme cachée sous sa blouse, tout en présentant à Luversan la lettre du visiteur. Le Levantin, assis auprès d'Andréa qui tournait le dos à la lumière, était occupé à lire les journaux de Paris.

-- Faites entrer.

Mazurier sortit, referma la porte et prêta l'oreille une seconde sur le palier. Le vieux renard, qui avait l'ouïe très fine pour son âge, entendit le bandit faire la recommandation à la grande femme en noir :

-- Si ce garçon sait conduire un cheval, tu le retiendras et lui donneras de bons gages. J'ai besoin de quelqu'un qui observe le pays.

Tout en faisant signe de loin à Célestin de venir, Mazurier ne pouvait s'empêcher d'admirer la patience et le flair des policiers de Paris. « Évidemment, se disait-il, si on doit savoir quelque chose de plus, ce sera par le nouveau domestique. »

Et Mazurier, tout en refermant la porte derrière lui, entendit avec stupéfaction ces deux exclamations :

-- Ah ! la banquière ! dit Célestin.

-- Vous ! s'écria la femme en noir.

Un instant après, Tristot et Pivolot étaient prévenus. Ce dernier triompha bruyamment.

-- Hein ! dit-il, avons-nous eu assez bon nez d'attendre ! Savez-vous, monsieur Tristot, qui je viens de reconnaître dans la personne du postulant ?

-- Ma foi, non !

-- Je viens de reconnaître quelqu'un que je n'ai jamais vu et qui nous a joué à tous deux ce qu'on peut appeler un sale tour durant notre dernière veillée à Ville-d'Avray.

-- Le faux neveu d'Ursule ! s'écria Tristot.

-- Oui, le faux Isidore Dondaine.

-- Pas possible !

-- Le signalement nous en a été donné, s'il vous en souvient, par le père Laroque qui avait remarqué le gars, la veille au matin dans l'allée longeant l'arrière de la villa Larouette. Grâce à ma bonne lorgnette, j'ai bien vu tout à l'heure le jeune homme. C'est lui, c'est bien lui ! Mais voyez, monsieur Tristot, cet amour de Damour sort de la ferme.

Il tendit sa lorgnette à Tristot qui, après avoir examiné Célestin, dit à son tour :

-- Le pèlerin répond, ma foi, au signalement donné par le père Laroque. Surveillez-le, monsieur Mazurier, mais n'essayez point de le faire jaser. Le gars nous en remontrerait à tous. Il doit être venu pour faire « chanter » Luversan, et il ne s'attendait pas à retrouver madame de Terrenoire sur la côte de la Manche.

Mazurier redescendit dans la cour où sa femme l'avait devancé pour répondre au nouveau domestique. Il la renvoya en lui ordonnant de ne pas quitter sa chambre de la journée, puis sur la demande de Célestin, qui lui déclina sa qualité de cocher au service de monsieur Boizard, il montra à son nouveau collègue l'écurie de la ferme.

LXXVII

-- Ah ! la banquière ! s'était écrié Célestin Damour en reconnaissant Mme de Terrenoire.

Et, de son côté, Andréa avait poussé cette exclamation :

-- Vous !

-- Oui, moi, je ne m'attendais guère à avoir l'honneur de vous rencontrer aussi loin de la rue de Chanaleilles.

-- Plus bas ! Que voulez-vous de moi ?

-- Eh ! mais, rien du tout. Alors, vous croyez, madame, que je suis venu tout exprès au château des Mouettes pour me rappeler à votre bon souvenir ? Tenez ! Voulez-vous savoir mon opinion ? Eh bien, je donnerais de bon cœur la moitié du reste de ma vie pour ne vous avoir jamais connue. Ah ! il m'a bien profité, votre argent. Parlons-en ! Sans votre argent je n'aurais jamais eu l'idée de quitter le plancher des vaches, comme ils disent ici, et l'Océan ne m'aurait pas rejeté en capilotade sur la grève.

-- Plus bas ! répéta Andréa terrifiée.

Et elle ajouta sur un ton qu'elle s'efforçait de rendre bienveillant :

-- Alors, vous avez fait naufrage, mon ami ?

-- Je vous crois ! le corps a suivi l'âme. Il y a des gens qui sont voués à la tempête, aux cataclysmes. Moi, je marche de dégringolade en dégringolade.

-- Et vous en êtes déjà réduit à vous chercher une place ?

-- Oui, une place dans ce département, et pas ailleurs.

-- Plus bas ! supplia Andréa. Ne vous désolez pas, Célestin. Je suis ici chez un parent qui a besoin d'un domestique.

-- Parfait.

-- Il y a une condition, toutefois.

-- Nous la remplirons. Quand on entre en condition, c'est pour la remplir.

-- Savez-vous conduire un cheval attelé ?

-- Attelé ou non attelé, ça me connaît. Si j'avais su me conduire aussi bien moi-même, je ne serais pas ici.

-- Où donc avez-vous appris ce métier ?

-- Au hasard de la rue. Il m'est arrivé plus de vingt fois de m'improviser cocher de fiacre en remplacement du titulaire qui, le gourmand ! avait abandonné sa rosse pour aller dîner à la gargote.

-- Savez-vous panser un cheval ?

-- Ça, c'est encore plus facile. Je me chargerais plutôt de peigner un cheval qu'un nègre.

-- Eh bien, je vous prends comme cocher. À une condition...

-- Encore !

-- Que vous ne vous enivriez pas. L'ivresse fait souvent dire tout haut ce qu'on n'ose penser tout bas.

-- À qui recommandez-vous cela ! Ah ! vous m'avez mis dans de beaux draps !

-- Patience ! je referai votre fortune et plus tôt que vous ne sauriez le croire. Allez vous entendre avec le régisseur, monsieur Mazurier, qui vous a amené ici.

Célestin s'inclina et sortit.

Ce fut à ce moment que Pivolot, jouant de la lorgnette, le reconnut comme étant le faux Isidore Dondaine.

De la pièce contiguë à la salle à manger, Luversan avait tout entendu.

-- Voilà qui est bien étrange, dit-il à Andréa. Faut-il croire à un simple hasard ? Ce jeune homme ne viendrait-il pas ici pour nous livrer ?

-- Comment aurait-il appris que tu te caches ici sous le nom de Boizard ? Ah ! ce nom ! Il m'épouvante ! Tu ne veux pas me l'avouer, mais ce ne peut être qu'au prix d'un nouveau crime que tu as pris à ce malheureux tous ses papiers, tous ses titres de propriété.

Luversan blêmit.

-- Et quand cela serait ! dit-il sourdement : une fois qu'on a mis la main dans le sang, un crime de plus ou de moins ne compte plus.

-- Alors, c'est donc vrai... tu l'as tué ! Oh ! je sens la folie envahir mon cerveau.

Luversan lui jeta un regard féroce.

-- Trêve de questions, dit-il, ce Boizard, auquel tu t'intéresses tant, est reparti en Amérique.

-- Je voudrais te croire, mais je ne le puis, monsieur Boizard était décidé à rentrer dans son pays, à s'y établir définitivement. Il nous le disait sans cesse, rue de Moscou, chez le docteur Vignol. Pourquoi aurait-il changé d'idée ? Qu'en as-tu fait en arrivant à Cherbourg ?

Luversan fut pris d'un accès de fureur. Il saisit sa complice par les poignets et les lui serrant à la faire crier :

-- Quand on a pris pour amant un assassin, dit-il les dents serrées, on ne joue pas avec lui à la vertu, aux remords. Prends garde, si tu tiens à la vie !

Elle se dégagea d'un mouvement brusque.

-- Tu me menaces ! fit-elle. Tu penses déjà à te débarrasser de moi ! Tu oublies que je t'ai sauvé de l'échafaud et que, pour te suivre, j'ai tout sacrifié ! Et bien, tue-moi, si tu l'oses !

Elle sortait de sa prudence et ce fut d'une voix vibrante qu'elle répéta :

-- Tue-moi ! mais tue-moi donc, Mathias Zuberi !

La conscience du danger qu'il courait rendit à Luversan tout son sang-froid. Il s'avança souriant vers Andréa et ses regards magnétiques se rivèrent aux siens. L'empire qu'il exerçait sur cette créature sans force comme sans volonté était tel qu'Andréa lui demanda pardon.

-- Je t'en supplie, lui dit-elle, fuyons ce château funèbre où la nuit j'entends les gémissements des morts se confondre avec ceux de l'Océan déchaîné.

-- Nous partirons cette nuit, dit-il, quand j'aurai mis en lieu sûr le trésor des Boizard.

-- Tu l'as trouvé ?

-- Cette nuit, dans le souterrain qui conduit aux mines. J'ai découvert de plus un passage communiquant avec la tourelle. L'enfer est pour nous. La vente de ce misérable domaine m'importe peu maintenant. Rentre dans ta chambre. Je vais chercher le jeune homme et me concerter avec lui.

Un instant après il ramenait Célestin dans la salle à manger.

-- Jouons franc jeu, lui dit-il. Vous êtes Célestin Damour et je suis Luversan.

-- C'est exact, à part que Célestin Damour vaut un peu mieux que Luversan. Qu'en pensez-vous, Mathias Zuberi ?

-- Je vois, répliqua le bandit, que vous lisez les journaux avec soin. Rectifions : je suis Mathias Zuberi et vous êtes Célestin Damour. Tous deux, nous avons un culte, celui de l'or.

-- Je vous comprends, interrompit Célestin. Vous êtes, mon cher Mathias, pour les moyens radicaux. Vous ne fouillez pas dans la poche d'autrui, vous faites mieux, vous supprimez autrui, et vous vous mettez en son lieu et place. C'est ainsi, sans doute, que vous avez agi vis-à-vis d'un certain Boizard dont on m'a dit beaucoup de bien dans le pays.

Le Levantin n'aimait pas les discours. C'était un homme d'action.

-- Assez de phrases ! dit-il. Vous m'avez déjà servi et l'on vous a bien payé. Maintenant, je vous offre mieux que quelques misérables billets de mille francs. Je vous promets la fortune, si vous voulez me servir encore.

-- La fortune ! soupira Célestin. Je sais où elle est, oh ! pas loin d'ici ! mais ce n'est pas pour moi.

Luversan crut qu'il faisait allusion au trésor des Boizard, et il demanda avec terreur :

-- On sait que les Boizard ont caché de l'or dans ces ruines ?

À l'idée d'un nouveau crime dont, en favorisant la fuite de Luversan, il était le complice indirect, Célestin avait la sueur froide.

Le Levantin répéta sa question.

-- Non, répondit Damour. On sait que monsieur Boizard est riche, mais personne n'a évalué sa fortune devant moi.

-- Vous connaissez bien le pays ?

-- Moi, pas du tout ! J'ai été recueilli, il y a deux mois, par une famille de pêcheurs, à la Diélette. Je les ai quittés ce matin pour venir demander un emploi à monsieur Boizard... à ce pauvre monsieur Boizard.

Luversan demeura un instant silencieux, perdu dans ses réflexions.

-- Célestin, dit-il enfin, nous partons cette nuit pour l'Angleterre.

-- Cette nuit ? Par quel moyen ?

-- Pouvez-vous me procurer une barque solide ? Vos pêcheurs doivent en avoir une.

-- Ils possédaient un bateau de pêche. La mer le leur a pris.

-- Ils ont bien une barque pour manœuvrer le long de la côte.

-- Oui, mais une coquille de noix avec laquelle vous ne traverseriez pas la Manche.

-- Bah ! Le vent s'est apaisé. La mer nous obéira. Je me charge de tout. Savez-vous ramer ?

-- Comme un canotier de la Marne.

-- Parfait ! Cette nuit, la marée sera dans son plein vers onze heures. Il faut que tu m'aides à enlever la barque dans laquelle nous filerons tous les trois en bonne compagnie.

-- Quelle compagnie ?

-- Deux tout petits barils dans lesquels nous aurons mis toute notre fortune : trois millions ! Comme de juste, tu en auras le tiers.

Un million ! Avec quelle joie, quelle ivresse, le libéré de Mazas aurait accueilli, au sortir de prison, la proposition du bandit. Ce million venait trop tard.

Luversan demeura étonné de ne voir briller dans les yeux du gamin de Paris aucun éclair de convoitise. Cette froideur le mit en défiance.

-- Voyons ! dit-il, réponds. Cela te plaît-il d'être millionnaire ?

« Millionnaire ? À quoi sert d'être millionnaire ? »

Ce n'était plus la fortune qu'il fallait à Célestin Damour, mais l'oubli du passé, l'absolution de ses fautes, l'irréalisable. À la question du Levantin, il répondit avec un enthousiasme savamment calculé :

-- Mais comment donc, Monseigneur ! Millionnaire, je veux être, et millionnaire je serai.

-- Fort bien. En ce cas, viens voir ton million !

Il prit le soin de fermer les portes à double tour. Puis il ouvrit un vaste bahut, qui, dans le côté obscur de la salle, remplissait tout le panneau du haut en bas. Avec l'aide de Célestin, il retira les trois premières planches, et entra dans l'intérieur du meuble dont la planche du dessous était mobile.

-- Viens te placer près de moi, dit-il au jeune Damour.

Célestin hésita un instant. « Après tout, pensa-t-il, s'il me tue, ça sera plus tôt fini, mais il n'a pas intérêt à ma disparition. Allons-y. » Il entra à son tour dans le bahut, disant :

-- Mais ça m'a tout l'air d'un ascenseur, ce truc-là.

-- Tu l'as deviné, jeune homme.

Luversan pressa un bouton habilement dissimulé dans le fond du meuble, contre le mur, et le plancher descendit lentement, entraînant les deux hommes dans le souterrain. Quand la plate-forme toucha la terre, Luversan alluma une lanterne sourde dont il s'était muni et ordonna à son compagnon de le suivre. Ils marchèrent durant cinq minutes dans une galerie solidement voûtée. Arrivé à un détour, Luversan s'arrêta devant une brèche qui paraissait avoir été faite tout récemment dans le mur pour démasquer une porte en fer. Là, Célestin vit le bandit coller l'oreille contre cette porte, écouter et devenir d'une pâleur cadavérique.

-- Vous n'entendez rien ?

-- Rien ! fit Célestin épouvanté.

-- Moi, j'entends !

Le bandit s'éloigna précipitamment. Il trébuchait comme un homme ivre. Tous deux s'avancèrent ainsi, sous la voûte de la tortueuse galerie dix minutes encore.

-- C'est ici ! dit enfin Luversan.

Une nouvelle brèche, également récente, avait démasqué dans le mur une porte semblable à celle où le bandit avait écouté tout à l'heure des bruits qu'il était le seul à entendre. Il poussa la porte dont la serrure avait été démontée par lui la nuit précédente. Tous deux entrèrent dans un étroit caveau. Luversan prit une bêche placée dans un coin et creusa le sol. Il mit à découvert trois grands vases de fonte trop lourds pour être remués par deux hommes. Le Parisien fut pris d'un frisson convulsif. Convaincu que Luversan avait assassiné le dernier des Boizard pour lui voler son nom et ses trésors, il frémissait à l'idée de toucher ce butin sanglant.

-- Tu as peur ? dit le Levantin. Imbécile !

Et puisant à pleines mains dans l'un des vases, il montra à Célestin deux poignées de pièces d'or.

-- Il y en a comme cela, s'écria-t-il, pour trois millions, dont un pour toi, si tu veux m'aider à les sortir d'ici et à partir en barque en Angleterre.

-- En barque ! Pourquoi ne prenez-vous pas tout simplement le train ?

-- Parce que j'ai des raisons de me méfier de la police. J'ai reçu à la ferme une visite imprévue qui peut avoir pour moi les plus graves conséquences.

-- Et par où sortirons-nous ?

-- Par la tourelle devant laquelle tu as passé en venant à la ferme. Du reste, ceci est mon affaire et non la tienne.

Célestin oublia d'accueillir avec joie la déclaration du bandit.

« Cette fois, se disait-il, je suis pris dans le laminoir. L'assassinat du maître de céans me met hors la loi. »

Il suivit Luversan dans la tortueuse galerie. De grosses larmes brûlantes coulaient de ses yeux. Avant de mourir, il voulait livrer lui-même Luversan à la justice, assurer la réhabilitation de Roger Laroque. Il lui semblait qu'en déchargeant sa conscience de ce fardeau, il obtiendrait tout au moins de son juge suprême le bénéfice des circonstances atténuantes.

LXXVIII

À la ferme, un événement des plus dramatiques venait de se passer. Pendant que Mazurier, remonté à l'observatoire des policiers, leur faisait part, ainsi qu'au vieux berger, des dernières nouvelles, une voiture dont, à cette distance de la route, ils n'auraient pu percevoir le roulement s'arrêta devant la porte de la ferme.

Une dame âgée descendit du véhicule avec l'aide du cocher. Le désespoir, l'angoisse, se voyaient sur son visage. Elle entra chez les Mazurier et s'affaissa sur une chaise de la première pièce. Léonie Mazurier accourut de la pièce voisine. L'inconnue se leva et salua.

-- Vous êtes, demanda-t-elle, au service de monsieur Boizard ?

-- Oui, madame. Asseyez-vous.

-- Monsieur Boizard est-il chez lui ?

-- Oui, répondit Léonie, à qui son mari n'avait encore rien révélé pour lui épargner des émotions inutiles.

Cette affirmation parut soulager l'inconnue qui demanda à voir tout de suite le propriétaire du château.

Léonie, ne pouvant prendre aucune décision sans son mari, répondit :

-- Monsieur Boizard est sorti, mais il va rentrer dans un instant. Vous pouvez l'attendre ici ?

-- Attendre ! Attendre encore ! soupira l'inconnue. Madame Boizard est-elle ici ?

-- Elle n'a voulu recevoir aucune visite depuis son arrivée. Plusieurs dames du pays tenaient à lui souhaiter la bienvenue. Elle a refusé de les accueillir et m'a donné l'ordre de ne laisser entrer personne à la ferme sans le consentement de son mari.

-- C'est étrange ! bien étrange ! fit l'inconnue.

« Au fait, reprit-elle, pourquoi ne m'adresserais-je pas à vous tout d'abord, avant de parler à monsieur Boizard. J'ai un fils, un seul, il m'a quittée, il y a plusieurs jours, en me promettant de m'envoyer une dépêche aussitôt arrivé à destination. Il devait se rendre ici, dans l'espoir que monsieur Boizard, qu'il a soigné et guéri, l'aiderait à se tirer d'un embarras d'argent.

Désireuse d'abréger les tortures de cette malheureuse femme, Léonie s'empressa de lui demander le nom de son fils.

-- Pierre Vignol, répondit-elle.

-- Tranquillisez-vous, madame, votre fils est venu ici. Monsieur Boizard l'a reçu et l'a reconduit lui-même en voiture à Cherbourg.

-- Quel jour ?

-- Le matin même de son arrivée.

-- Mais alors, pourquoi Pierre ne m'a-t-il pas écrit ? Il n'aura pas réussi dans sa démarche. Je redoute tout de son désespoir.

À ce moment, Léonie entendit les pas lourds de Mazurier qui descendait l'escalier.

-- Voici mon mari qui revient, dit-elle. Il va vous présenter tout de suite à monsieur Boizard.

Soudain, Mme Vignol poussa un cri déchirant.

-- Elle ! ici ! C'est elle qui m'a enlevé mon fils !

Par la fenêtre garnie de rideaux de mousseline à demi relevés, la veuve venait d'apercevoir en face le pâle visage d'Andréa qui, restée dans la pièce voisine de la salle à manger, au rez-de-chaussée, attendait le retour de Luversan et jetait des regards inquiets sur la cour de la ferme.

La surprise, l'émotion, la joie rendirent à la mère de Pierre Vignol toute son énergie et toute sa force.

-- Andréa ! c'est moi, c'est ta nourrice ! Ouvre, mon enfant.

Là-haut, Pivolot, lorgnette en main, s'écria :

-- La mère Vignol ! Ah ! mes enfants, ça se corse. Mais, croyez-moi laissons-les patauger dans leur mare. Nous les y pêcherons tous ensemble d'un seul coup de filet.

Cependant, Andréa avait ouvert la fenêtre. La veuve l'embrassait avec effusion, disant :

-- Il est ici, n'est-ce pas ? Tu me l'as pris. C'est mal, mais je te pardonne.

Andréa ne comprit pas tout d'abord. Soudain, la lumière se fit dans son esprit.

-- C'est ton fils que tu me demandes ? dit-elle à sa nourrice. Il n'est pas venu ici.

-- Tu mens ! Ta concierge m'a menti. Pierre est venu et c'est toi qui le caches.

Telle était l'exaltation des deux femmes qu'elles ne s'aperçurent pas que le vieux Mazurier les observait dans un angle de la cour.

-- Que t'a dit la concierge ? demanda Andréa.

La veuve lui répéta mot pour mot les explications de Léonie. En apprenant que Pierre Vignol était réellement venu au château des Mouettes et y avait été reçu par Luversan, Andréa ne put réprimer ce cri :

-- Il l'a tué ! s'il te voit, il te tuera. Fuyons !

C'en était fait de la raison d'Andréa. Elle enjamba la balustrade de la fenêtre, sauta dans la cour et chercha à entraîner hors de la ferme sa nourrice. Mais la veuve, dont la douleur décuplait les forces, s'accrocha à la robe d'Andréa et l'obligea à revenir sur ses pas.

-- Mon fils ! criait-elle. Je veux mon fils !

Devant cette scène tragique, le père Mazurier ne se sentit pas le courage de rester plus longtemps dans l'attente et l'inaction. Il tira de sa poche son revolver et, s'avançant vers le palier de la salle à manger :

-- Rendez-vous ou je vous tue sur place ! cria-t-il à Luversan.

Il essaya d'ouvrir la porte, vit qu'elle était fermée de l'intérieur à double tour, essaya vainement de l'enfoncer et appela tout son monde à la rescousse.

-- Eh ! là-haut, disait-il, descendez. Le loup est pris, gare aux fenêtres. Tirez dessus, s'il prend le large.

Dans la cour, Andréa, tout à fait folle, dansait, riait, chantait. La mère de Pierre Vignol ne savait que répéter ces mots : « Mon fils ! » En voyant accourir trois autres individus armés, elle perdit connaissance et s'affaissa sur le sol.

Par une fatale coïncidence, Luversan et Célestin remontaient du souterrain au moment où Mazurier frappait avec violence à la porte du palier et faisait ses sommations.

-- Nous sommes perdus ! dit le Levantin. Vite en besogne, s'il est encore temps !

Il remit en place les planches du bahut, fit entrer Célestin sous la dernière, à plat ventre, se coula de même auprès de lui, referma de l'intérieur la porte du meuble, poussa le ressort. Aussitôt redescendu dans la galerie, Luversan fit remonter l'ascenseur et dit :

-- Avant qu'ils n'aient trouvé cette machine, nous aurons peut-être pu déménager d'ici avec nos millions.

Dans la galerie, sous une grosse pierre, il prit une énorme clé qu'il introduisit dans la serrure. Le grincement du fer retentit lugubrement. À peine la porte fut-elle ouverte qu'une odeur cadavérique se dégagea de l'intérieur du caveau. Célestin faillit tomber à la renverse.

-- On ne peut s'étonner de rien, dit-il, mais on ne peut pourtant pas échapper à l'asphyxie dans ces conditions-là.

-- Patience ! cela va se dissiper et nous entrerons.

Au bout de deux ou trois minutes, les gaz méphitiques diminuèrent d'intensité. Luversan s'engagea le premier dans le caveau. Célestin l'y suivit. Spectacle terrifiant : le sol, en terre battue, s'était soulevé contre la muraille, mettant à découvert le haut du cadavre d'un jeune homme dont on ne voyait que le visage convulsé et les bras crispés.

-- Si tu tiens à ta chienne de vie, lui dit Luversan, tais-toi. Nous sommes ici sous la tourelle et, là-haut, des oreilles fines comme celles de ces maudits policiers dont j'ai reconnu la voix, pourraient entendre ton cri de chouette étranglée dans son nid. J'ai besoin d'un aide qui ait du sang-froid, qui ne se trouve pas mal à la vue d'un cadavre. Aide-moi à cacher celui-ci.

Célestin recula près de la porte.

-- Non !... Non !... disait-il.

Luversan repoussa la terre par-dessus le cadavre et la piétina avec rage. Puis, pour détruire les empreintes de ses bottines, il fit rouler à plusieurs reprises l'un des barils sur le sol en appuyant fortement.

Célestin tressaillit d'horreur en voyant le bandit renouveler ces précautions à un autre point du caveau où se voyaient également les empreintes de ses pas. « Il y a ici deux cadavres », se dit-il.

Luversan, revolver en main, lui enjoignit de pousser l'un des barils dans la galerie. Lui-même partit en avant avec l'autre baril.

Arrivé au second caveau, le bandit joua de la bêche, et dès qu'un des vases remplis d'or leur apparut, il ordonna à son jeune complice d'y puiser le précieux métal et d'en remplir son baril. En manipulant sans aucun enthousiasme l'or de la famille Boizard, Célestin se traçait un plan de campagne.

Quand ils eurent achevé de remplir les barils, Luversan, toujours armé de son revolver, sortit du caveau et fit signe à Célestin de le suivre. Arrivé au fond de la galerie, près des piliers supportant le haut bâtiment des ruines, Luversan s'arrêta et invita son compagnon à transporter ces matériaux un peu plus loin.

Cette besogne ne leur prit pas moins d'un quart d'heure durant lequel le Levantin écoutait avec inquiétude si l'ennemi n'arrivait pas du fond de la galerie. Après quoi, Luversan fouilla le sol à grands coups de bêche et mit à découvert une trappe en fer munie d'un anneau. Il souleva la lourde plaque et descendit dans les profondeurs par un escalier également en fer. Célestin fit comme lui. En quinze échelons, ils se trouvèrent dans une autre galerie plus étroite que la première, mais conduisant en ligne droite dans la direction du nord-ouest. Soudain, Luversan s'arrêta et penchant sa lanterne sur la droite, fit voir à Célestin une ouverture latérale que ce dernier n'avait pas remarquée.

-- Si nous avions été poursuivis, dit-il, nous n'aurions plus eu qu'une ressource : précipiter les barils dans cet ancien puits qui mesure plus de soixante mètres de profondeur et où personne n'aurait l'idée d'aller chercher un trésor.

Ce disant, le Levantin, penché au-dessus du puits, sa lanterne à la main, en faisait un nouvel examen.

Prompt comme l'éclair, Célestin, profitant d'une occasion si favorable pour en finir avec le bandit, lui porta un violent coup de tête dans le dos. Luversan tomba en avant et bascula. Aussi souple qu'un tigre, il parvint à s'arc-bouter dans l'étroit orifice et, se retournant d'un coup de reins, tenta de s'accrocher au rebord extérieur du puits. Mais Célestin ne perdit pas de temps. Il repoussa le misérable qui, forcé de lâcher prise, tomba dans l'abîme en poussant une dernière imprécation.

-- Soixante mètres de profondeur ! cria Célestin ; c'est toi qui l'as dit. Si tu en réchappes, oh ! alors, il faudra renoncer à se débarrasser de ta personne.

Comme il s'éloignait du puits, en marchant à tâtons du côté de la caverne, une détonation retentit. C'était Luversan, qui, du fond du gouffre, tirait un coup de revolver. La balle frappa le haut de la voûte, et rebondissant par ricochets, contusionna légèrement Célestin à l'épaule.

-- Bien tiré ! fit le gamin de Paris.

Par prudence, il s'avança de quelques pas et attendit la suite. Au bout de deux minutes, n'entendant aucune nouvelle détonation : « Allons ! se dit-il, si le gaillard n'était pas un peu fracassé, il aurait déchargé son revolver coup sur coup. C'était le dernier sifflement de la vipère ; morte la bête, morte le venin, comme disait Sancho Pança. C'est le père Laroque qui va être content ! Il l'a bien mérité, le pauvre vieux. » Et, malgré l'obscurité profonde, il parvint à regagner la caverne.

Pour la première fois de sa vie, Luversan n'avait pas menti : sortir de cet antre naturel, en se glissant entre les racines, dans le creux d'un chêne deux fois centenaire était chose assez simple pour un individu habitué aux difficultés de l'existence. Dans le bois, Célestin marcha au hasard, prêt à se livrer au premier gendarme venu.

Il réussit à gagner la campagne, et enfin les hautes falaises qui, entre Auderville et Omonville, forment une sorte de dos-d'âne, du haut duquel on aperçoit la mer de toutes parts. Là, épuisé de fatigue, il s'arrêta. C'était miracle qu'il n'eût rencontré âme qui vive sur la route.

Au bord de la falaise, il trouva un abri naturel dans une anfractuosité de roche et s'y blottit. Il songea à la vie tranquille. Hélas ! personne ne pouvait venir au secours de ce désespéré qui avait sombré dans l'abîme du crime.

La mer s'était retirée. Au lever du jour, la nuit porte conseil, il s'assit sur une roche en saillie, et tira de son portefeuille un crayon, du papier et une enveloppe. Prévenir Roger Laroque, tel était son devoir. Il écrivit la lettre suivante :

« Monsieur,

« Vous ne me connaissez pas, et pourtant je vous ai fait beaucoup de mal. C'est moi qui me suis présenté à la villa Larouette, en prenant le nom d'Isidore Dondaine, le neveu de votre servante. Cette brave femme m'a donné l'hospitalité la nuit à l'insu des agents de police qui gardaient le prisonnier.

« J'étais pauvre, à bout de ressources, je sortais de prison, et comme personne n'aurait voulu me donner du travail, comme je n'étais pas assez courageux pour lutter contre la misère, j'avais accepté, moyennant une grosse somme, de favoriser l'évasion de Luversan. J'avais neuf chances sur dix d'échouer ; la fatalité a voulu que je réussisse malgré les agents, malgré les dangers d'une entreprise au-dessus de mes forces.

« Décidé à partir en Amérique, je m'embarquai sur le Veloce, en port du Havre. J'avais caché dans ma ceinture le bénéfice de mon exécrable action, et j'étais parvenu à me faire embaucher par une agence d'émigration qui envoie des colons et des ouvriers à Buenos Aires. Le Veloce quitta le port par un temps calme, vers dix heures du soir. Quatre heures après, une tempête se déclara soudain et notre navire complètement désemparé par les coups de vent, coula à pic.

« Je m'étais accroché à une épave, mais bientôt je lâchai prise. Une vague énorme m'emporta et me rejeta sur la plage, entre Pénitot et la Diélette. J'eus le malheur de survivre à mes blessures. Des pêcheurs, les Cahue, me recueillirent dans leur cabane, me firent soigner par le docteur Durieu.

« Complètement guéri, l'idée me vint de rester dans cette contrée où, pour la première fois de ma vie, j'avais trouvé des amis. On me conseilla d'aller demander du travail à un propriétaire d'Auderville, M. Boizard qui, après avoir vécu à l'étranger, revenait, disait-on, se fixer à son château.

« Je me rendis à Auderville où je fus reçu au château par une femme. Jugez de ma stupéfaction en reconnaissant dans la fausse Mme Boizard, Mme de Terrenoire, complice de Luversan. J'avais connu cette femme au parloir d'une prison où elle venait visiter, comme dame patronnesse, les détenus orphelins. J'avais eu la fatale idée, lors de ma libération, d'aller lui demander à son hôtel de la rue de Chanaleilles, de s'occuper de moi.

« Elle cherchait quelqu'un pour sauver son amant : elle me trouva. J'acceptai l'horrible pacte, et grisé par l'espoir d'une fortune, je le remplis jusqu'au bout, sans en calculer les conséquences. J'aurais dû me dire que Luversan libre chercherait de nouvelles ressources dans l'assassinat et le vol, que je deviendrais complice de ses crimes.

« Une fois en présence de la Terrenoire, je lui dissimulai l'horreur qu'elle m'inspirait. Elle m'engagea comme domestique du château en me promettant de faire ma fortune. Quelques instants après, Luversan me dictait lui-même ses conditions. Je dissimulai encore.

« Le bandit crut avoir trouvé en moi l'aide dont il avait besoin. Il me fit descendre avec lui, par une trappe cachée, sous le grand bahut de la salle à manger, dans les souterrains de la ferme. Il me montra dans un caveau le trésor de la famille Boizard : trois millions, disait-il, en pièces d'or, en bijoux et pierres précieuses.

« Je lui promis, sur sa demande, de lui procurer une barque pour passer ces richesses en Angleterre où il voulait s'enfuir la nuit même avec moi. Il redoutait d'être arrêté d'un instant à l'autre, à cause d'une visite qu'il avait reçue récemment. Nous fîmes nos conventions et nous remontâmes dans la ferme. À ce moment, on frappait à la porte de la salle à manger et on criait à Luversan de se rendre.

« Nous redescendîmes précipitamment dans le souterrain. Luversan me fit entrer dans un caveau pour y prendre les instruments nécessaires au transport du butin. Là, je vis un épouvantable spectacle. Dans ce caveau, Luversan a enterré encore vivante, l'une de ses nouvelles victimes, un jeune homme dont le haut du cadavre sortait de terre. Le bandit a, sous mes yeux, refait sa fosse en piétinant dessus. Tout me porte à croire que vous trouverez un second cadavre dans ce caveau.

« Quant au bandit, sachant bien qu'il me tuerait dès qu'il n'aurait plus besoin de moi, je l'ai précipité dans un ancien puits situé au fond d'un deuxième souterrain dont vous trouverez l'entrée près des piliers du haut bâtiment des ruines.

« J'ai gagné la campagne par la dernière issue qui donne dans une grotte, au-dessous d'un bois.

« Quand on trouvera cette lettre dans mon portefeuille, j'aurai cessé de vivre.

« Pardonnez-moi, monsieur, tout le mal que je vous ai fait.

« CÉLESTIN DAMOUR. »

Célestin mit la lettre sous enveloppe et inscrivit l'adresse suivante : « M. le Procureur de la République à Cherbourg, pour remettre à M. Roger Laroque. »

Il retira de son portefeuille ses papiers et ses billets de banque qu'il déchira et dont il jeta les débris au vent. Il y mit la lettre, retira sa jaquette, la déposa sur le sable, et posa par-dessus le portefeuille maintenu par une lourde pierre. Il était certain que les pêcheurs d'équilles ne tarderaient pas à trouver ces objets en venant au travail.

Cela fait, d'un pas rapide, il longea les hautes falaises. Après deux heures de marche, il gagna une chaîne de rochers qui s'avancent en ligne droite jusque dans la mer. Arrivé au bout de ces récifs, il jeta un dernier coup d'œil tout autour de lui et, les bras en avant, se laissa couler au fond de l'eau.

Célestin savait qu'en cet endroit la mer ne rend jamais sa proie. Les pêcheurs lui avaient montré le gouffre en disant : « Malheur à celui qui aurait l'idée de se baigner ici ! La pieuvre le saisirait avec ses tentacules et, après lui avoir sucé le sang de son corps, ne rendrait à terre qu'un hideux squelette. »

LXXIX

Après l'émouvant interrogatoire du docteur Vignol par M. de Lignerolles, juge d'instruction, le magistrat croyait bien que le jeune homme s'était enrichi grâce aux quatre-vingt mille francs d'honoraires payés en un chèque, par Mme de Terrenoire, pour soins donnés à Luversan. Aussi, fut-il très étonné en apprenant que le seul blessé vu par les témoins dans le cabinet du docteur, rue de Moscou, était un individu dont le signalement différait de celui de Mathias Zuberi.

Il n'y avait pas à en douter : un autre malade, victime d'un accident de voiture, Charles Boizard, avait été transporté dans le nouvel appartement du docteur, un mois après la fuite du bandit de Ville-d'Avray. Le témoignage du pharmacien qui donna les premiers soins à M. Boizard, la date du procès-verbal de l'accident, tout prouvait qu'à cet égard le docteur ne mentait pas.

Il importait à l'enquête de retrouver ce Boizard qui pouvait donner des renseignements sur les faits observés par lui pendant son séjour chez le docteur. Ce dernier se garda bien de révéler l'adresse de son généreux client. Il voulait se le ménager dans l'espoir qu'il lui viendrait en aide.

Ce fut pour éclaircir ce mystère que, sur le conseil des policiers, approuvés en cela par Roger Laroque, le juge décida la mise en liberté provisoire de l'inculpé. Tristot et Pivolot se chargeaient de filer le docteur. C'était la seule façon de retrouver, soit Luversan et sa complice, soit Boizard. Dans sa détresse, le docteur recourrait certainement à la bourse de ces disparus... si vraiment il savait leurs adresses.

M. de Lignerolles attendit avec impatience la première dépêche des policiers. Ceux-ci n'osèrent se servir du télégraphe par crainte d'une indiscrétion. Le juge reçut tardivement la lettre suivante :

« Monsieur le juge d'instruction,

« Charles Boizard existe réellement et c'est chez lui, au château des Mouettes, sur le territoire d'Auderville (Manche), que le docteur s'est rendu. Le docteur n'a pas encore quitté ce château, mais il ne saurait reprendre la route de Cherbourg sans que nous le sachions. Nous nous attendons d'un moment à l'autre à lui refaire la conduite jusqu'à Paris.

« Vos tout dévoués,

« TRISTOT ET PIVOLOT. »

Nous connaissons le but de la démarche suprême faite par le docteur Vignol au château des Mouettes. Il n'avait plus que cette ressource, et malgré les observations de sa mère que hantaient de sombres pressentiments, il n'hésita pas à se mettre en route pour Auderville, sans se douter que les limiers au service de Roger Laroque le suivaient pas à pas.

Le malheureux ne fut pas reçu par Charles Boizard, mais par Luversan. Comment Mathias Zuberi était-il parvenu à prendre l'identité du dernier descendant de la famille Boizard ?

Le Levantin, déjà guéri de son affreuse blessure, n'attendait plus, pour gagner l'étranger, que le rétablissement complet de ses forces, quand Charles Boizard fut transporté dans la chambre voisine de la sienne.

Tout est sujet d'inquiétude pour un criminel qui se cache.

Informé par Andréa des circonstances de l'accident, Luversan résolut de savoir quel était son voisin. Il songeait déjà à extorquer des papiers pour voyager avec plus de sûreté. Suivant en tous points les conseils de son amant, Andréa s'offrit au docteur pour servir de garde-malade au blessé. Pierre Vignol n'osait introduire aucun étranger dans son appartement. Il accepta d'autant cette proposition qu'il espérait être débarrassé incessamment de ses hôtes dangereux et toucher la somme promise.

Pour s'assurer des alibis, il se montrait un peu partout dans Paris et laissait la plupart du temps son appartement sous la garde de Mme de Terrenoire. Celle-ci s'était donnée auprès de Boizard comme étant la sœur du médecin.

Le blessé se montra plein de reconnaissance pour les soins dont elle l'entourait. Il subit, comme tant d'autres avant lui, la fascination des charmes de cette dangereuse créature.

Un jour, Luversan qui, de sa chambre, pouvait, en appuyant l'oreille contre la muraille, entendre tout ce qui se disait dans la pièce voisine, surprit la conversation suivante :

-- Alors, disait Boizard, vous êtes la sœur aînée du docteur ?

-- Oui, répondit Andréa.

-- Vous allez me trouver bien curieux, mais vos vêtements de deuil m'intriguent. Vous êtes veuve, sans doute ?

-- Oui, répondit-elle encore.

-- Moi aussi, je suis veuf, dit le blessé. Je n'ai point d'enfants, de sorte que ma mort n'aurait affligé que quelques rares amis. Quant à mes héritiers, un tel événement, loin de les attrister, leur aurait valu une joyeuse surprise. Je vous sais tant de gré de votre dévouement à mon égard et vous m'inspirez une telle confiance que vous seule connaîtrez l'événement merveilleux qui m'amène en France, pays de mes ancêtres, et où je n'étais jamais venu.

Très intrigué, Luversan ne perdit pas un mot du récit de Charles Boizard.

-- Notre famille, continua ce dernier, est originaire de la basse Normandie. Mon trisaïeul, qui avait adopté la foi calviniste, fut obligé de quitter la France, lors de la révocation de l'édit de Nantes. C'était un riche industriel du littoral. Avant de s'enfuir pour échapper aux persécutions réservées à ses coreligionnaires, il incendia son château, mais soudain, il repartit à la Guyane où nous possédons une importante plantation ; il venait d'apprendre que sa grand-mère était dangereusement malade. C'est dans ce pays que j'ai été élevé, et si je parle couramment le français, c'est parce que mon père a toujours eu le soin d'avoir des domestiques de cette nationalité. Or, il y a environ trois mois, en compulsant une bible qui a appartenu à mon trisaïeul, lequel est mort subitement peu de jours après son émigration en Hollande, je découvris un papier caché sous la couverture du livre.

Ce récit devenait de plus en plus intéressant et Mathias Zuberi retenait sa respiration pour mieux entendre.

-- Ce papier, continua Boizard, n'est autre que le testament de mon trisaïeul. Il indique la présence d'un trésor dans les souterrains du château, trésor qu'il n'avait pas voulu emporter et qu'il espérait pouvoir reprendre lorsque cesseraient les persécutions contre les prétendus hérétiques. Au bas du testament, il avait tracé lui-même un plan des souterrains en indiquant, au moyen d'une croix, l'emplacement du caveau où sont cachées ces richesses qui se composent de bijoux, de pierres précieuses et d'une forte somme en pièces d'or.

Charles Boizard ajouta, d'un ton qui ne laissait aucun doute sur ses sentiments à l'égard d'Andréa :

-- Vous voyez que, si jamais je me remarie, ma femme ne risquera pas de finir ses jours dans la pauvreté. En plus du trésor laissé par mon trisaïeul et que mon grand-père a eu, sans s'en douter, l'excellente idée de racheter, ma plantation de la Guyane hollandaise ne me vaut pas moins de cent mille francs par an de bénéfices.

Si Andréa avait pu voir à ce moment les lueurs sinistres qui passaient dans les yeux de Luversan, elle aurait certainement deviné l'exécrable forfait déjà prémédité par le Levantin. Il ne s'agissait plus seulement, pour Mathias Zuberi, de s'emparer des papiers d'identité de Charles Boizard, mais de lui voler le trésor du château des Mouettes. En revenant visiter ses malades, le docteur Vignol soupçonna, à certaines questions de l'Américain, les tendres projets qu'il nourrissait à l'égard d'Andréa. Pierre résolut de mettre fin à cette situation.

-- Vous êtes complètement guéri, dit-il à Luversan, et je ne comprends pas pourquoi vous vous attardez plus longtemps ici.

Le bandit lui demanda deux jours de répit. Pierre dut en passer par cette exigence. N'était-il pas à la merci de cet homme !

Le lendemain, profitant de ce qu'Andréa était sortie, Luversan pénétra soudain dans la chambre de Boizard. Ce dernier, à peu près guéri, se tenait étendu sur une chaise longue. Il poussa un cri d'étonnement, presque de frayeur.

-- Ne vous alarmez pas, dit Luversan, je suis votre voisin de chambre. Moi aussi j'ai reçu les bons soins du docteur Vignol à qui je dois la vie. Blessé dans un duel pour une affaire d'honneur qu'il importe de ne divulguer à qui que ce soit, j'ai été transporté ici, il y aura bientôt trois mois.

Le bandit mentait à dessein sur la date.

-- La personne qui vous a servi, comme moi, de garde-malade, déclara-t-il, n'est pas la sœur du docteur, mais la mienne.

L'Américain parut consterné de cette révélation.

-- Pourquoi m'a-t-elle trompé ? demanda-t-il.

-- Elle ne pouvait pas vous dire la vérité. Il était de son devoir de vous cacher son nom et le mien. Nous appartenons tous deux à une famille d'un rang élevé. Nos parents nous croient en voyage. Ils ignorent et ils ignoreront toujours le duel qui a failli causer ma mort.

Charles Boizard examina avec défiance son mystérieux visiteur.

-- Si votre aventure, fit-il, doit rester secrète, pourquoi m'en parler ?

Luversan, qui savait jouer toutes les comédies, le prit sur un ton de grande bienveillance.

-- Je vais être franc, monsieur Boizard, dit-il. Vous aimez ma sœur et je sais par ses confidences la sympathie qu'elle vous porte.

L'homme qui aime d'amour se laisse facilement abuser. Charles Boizard tendit la main à Luversan comme à un ami et le remercia du fond du cœur.

-- Nous quittons Paris, ma sœur et moi dès demain, annonça-t-il. Le docteur me recommande de passer un mois au bord de la mer. J'ai l'intention de me rendre à Cherbourg. Me permettez-vous d'aller visiter à votre château d'Auderville ?

-- Vous savez tout, dit Boizard, et je vois que madame votre sœur n'a point de secret pour vous. Je ne vous permets pas de venir à mon château, je vous l'ordonne.

-- Il me reste à vous demander, dit Luversan sur un grand ton de mystère, de ne pas dire un mot de notre entretien au docteur Vignol. Ce jeune médecin ne sait pas qui je suis, et il importe qu'il perde ma trace. Nous nous comprenons, n'est-ce pas, monsieur ?

Comme il prononçait ces derniers mots, un bruit de pas résonna dans l'escalier.

-- Voici le docteur, dit Luversan, je rentre chez moi. Comme vous devez le penser, monsieur, ma sœur ignore cette démarche.

-- Soyez tranquille, dit Boizard, je ne lui en parlerai pas.

Luversan retourna dans sa chambre où le docteur le trouva occupé à lire un journal. Ce fut ce jour-là que l'Américain remit à Vignol cinq mille francs pour ses honoraires.

-- Je ne saurais trop vous remercier, lui dit-il, pour les bons soins que vous m'avez donnés et je ne me considère pas comme étant quitte à votre égard en vous remettant cette somme. J'avais les moyens de me faire soigner par un prince de la science ; il m'en aurait coûté tout au moins cinq mille francs, et je n'aurais pas été mieux traité. Il est donc bien juste que vous bénéficiez de la circonstance. J'estime que vous avez devant vous un grand avenir, cher docteur, mais je connais les difficultés qu'on peut rencontrer à votre âge dans l'exercice d'une profession libérale. Si jamais vous aviez besoin de moi, n'hésitez pas à m'écrire. Faites mieux, venez me trouver à mon château d'Auderville, près du cap de La Hague. C'est là que je me rendrai dans deux jours. J'y achèverai ma convalescence.

De sa chambre, Luversan avait tout entendu. « Pourvu, pensa-t-il, qu'il ne prenne pas au docteur l'idée d'accompagner son client jusqu'à destination. »

Andréa entra à ce moment. Il lui ordonna de ne faire que de courtes apparitions auprès de l'Américain et surtout d'éviter ses questions.

S'était-elle prise d'une réelle sympathie pour l'honnête homme dont elle devinait les sentiments à son égard ? Toujours est-il qu'elle s'inquiétait des mystérieux projets de Luversan. Connaissant la cupidité du Levantin, elle ne lui avait point répété les confidences de Boizard sur l'existence probable d'un trésor au château des Mouettes. Elle ne se doutait point que le bandit se tenait aux écoutes de tout ce qui se disait dans la pièce voisine.

Prise d'inquiétude, elle se permit quelques observations.

-- À quoi bon nous occuper de monsieur Boizard, dit-elle à son amant, il ne saurait nous être d'aucune utilité, à nous qui sommes obligés de fuir le plus loin possible.

-- Ne t'inquiète de rien et laisse-moi faire. L'Américain m'as-tu dit, est propriétaire d'une riche plantation à la Guyane hollandaise ? il pourrait nous donner des lettres de recommandation qui nous seraient utiles dans ce pays. Il ne me déplairait pas de revoir l'Amérique du Sud.

-- Comme tu voudras, fit-elle, mais je t'en supplie, partons le plus tôt possible.

-- Notre voyage offre plus de difficultés que tu ne le crois. Ton signalement, ainsi que le mien, a été envoyé par le parquet de la Seine, à toutes les gares des chemins de fer, à tous les ports d'embarquement. Même étant bien grimés, nous risquons d'être reconnus au départ par les nombreux policiers, qui, certainement, ont étudié nos photographies ; car j'ai été photographié à mon insu, je n'en doute pas, à Ville-d'Avray, et d'autre part on a dû saisir plusieurs de tes portraits à l'hôtel de la rue de Chanaleilles. L'arrivée de ce Boizard ici est pour nous un coup de fortune. Il faut savoir profiter de l'occasion.

Il dressa une liste des vêtements et objets nécessaires à leur voyage et l'invita à en faire l'acquisition immédiate. Andréa sortit, le visage caché sous son épais voile noir.

Quand le docteur fut parti, Luversan alla cogner à la porte de l'Américain.

-- Entrez, lui dit ce dernier qui essayait ses forces en allant et venant dans sa chambre, appuyé sur une canne.

Il pria son mystérieux visiteur de s'asseoir.

-- Je vois avec plaisir, dit Mathias Zuberi, que vous vous exercez en vue du départ. Je crois toutefois que nous serons arrivés à Cherbourg avant vous. Pour vous donner une preuve de la confiance que vous m'inspirez, veuillez prendre connaissance de cette lettre.

Il lui tendit un pli qu'il avait écrit de sa main le matin même et qui était ainsi conçu :

« Mon cher frère,

« Je ne comprends rien à votre silence. Vous devriez venir me rejoindre à Constantinople où j'ai pris possession de mon poste de consul. Avant de quitter Paris, je me suis rendu à votre hôtel ; vous n'y étiez plus depuis quinze jours. Les explications que vous me donniez dans votre dernière lettre sont tout à fait insuffisantes. Notre sœur devait rester auprès de moi, et vous m'aviez promis de me l'amener. Je sais que depuis son veuvage, elle est plongée dans un noir chagrin. Un changement de climat lui serait très favorable, et je compte que vous ne retarderez pas plus longtemps la réalisation de nos projets.

« Votre frère qui vous embrasse tendrement tous les deux et qui ne saurait comprendre par quelle fantaisie vous avez pris logement à Paris, rue de Moscou, chez le docteur Vignol.

« LOUIS DE BEAULIEU. »

Charles Boizard pâlit en relisant pour la seconde fois cette lettre qui le désespérait.

-- Alors, dit-il, vous êtes monsieur de Beaulieu, frère du consul de France à Constantinople ?

-- Oui, et je suis moi-même attaché d'ambassade à la légation française du Brésil. Mais je renonce à toute dignité et j'ai pris la décision formelle de vivre de mes rentes dans notre beau pays de France. Le docteur Vignol connaît mon nom, mais dans son ignorance des choses de notre monde, il ne se doute nullement à qui il a eu affaire.

Après quelques secondes d'hésitation, l'Américain interrogea le prétendu diplomate sur le point qui l'intéressait le plus.

-- Madame votre sœur aurait-elle l'intention de quitter la France ?

-- Je ne le crois pas. Dans tous les cas, elle m'accompagnera à Cherbourg et y restera le temps nécessaire à mon complet rétablissement.

-- Et vous partez... quand ?

-- Demain soir.

-- Eh bien, je pars avec vous.

-- C'est impossible.

-- Pourquoi ?

-- Parce que le docteur Vignol aura à cœur de vous accompagner et que je ne veux pas qu'il connaisse le lieu de notre retraite.

-- Vous n'êtes pourtant pas un conspirateur !...

-- Certes non, mais j'ai des ennemis acharnés à ma perte, et le duel où j'ai failli succomber n'est pour ainsi dire que le prélude du drame dans lequel je suis engagé.

-- Vous prendrez sans doute le train de huit heures du soir, demanda-t-il et vous n'arriverez pas à Cherbourg avant six heures du matin ? Qui nous empêcherait de partir en train spécial ? Si vous le permettez, je prendrai ces frais à mon compte. Quant au docteur Vignol, ne vous en inquiétez pas. Je vous donne rendez-vous demain à sept heures du soir à la gare Saint-Lazare. J'y viendrai seul en voiture et je vous attendrai devant la gare de départ.

-- C'est convenu.

Ils causèrent de choses et d'autres jusqu'au retour d'Andréa qui demeura stupéfaite en les voyant ensemble.

-- Chère sœur, dit Luversan à sa maîtresse sans lui donner le temps d'articuler une parole. Monsieur Boizard tient absolument à partir à Cherbourg en même temps que nous. Tu y consens, n'est-ce pas ?

-- Oui, dit-elle en s'efforçant vainement de cacher son épouvante.

Luversan rentra dans sa chambre pour examiner les acquisitions. Aussitôt l'Américain saisit les mains d'Andréa et, les lui pressant avec tendresse :

-- Vous êtes bonne, dit-il, et... je vous aime !

Le soir même, Luversan annonça au docteur Vignol qu'il partirait le lendemain.

Avant de quitter définitivement leur retraite de la rue de Moscou, Andréa remit au docteur le précieux chèque.

-- Quoi qu'il arrive, lui assura-t-elle, soyez certain qu'on ne saura jamais le rôle que vous avez joué ici. Adieu, et merci. Vous avez maintenant de quoi vivre, vous et votre mère. Adieu, vous n'entendrez plus jamais parler de nous.

Il était six heures du soir, Mathias Zuberi avait encore une heure devant lui pour se trouver à la gare Saint-Lazare, ainsi qu'il en était convenu avec l'Américain.

Dès qu'Andréa fut montée dans la voiture, il ordonna au cocher de les conduire à la gare du Nord. Arrivés à cette gare, ils prirent un autre fiacre et cette fois se firent conduire à la gare Saint-Lazare.

À sept heures cinq minutes, Luversan vit un fiacre s'arrêter auprès du sien. Un voyageur en descendit péniblement. C'était Charles Boizard. Déjà l'Américain leur tendait les mains.

-- Me voici tout de même, leur dit-il. J'ai attendu le retour du docteur, et ma foi, comme il n'arrivait pas et que je me sentais de bonnes jambes, je suis parti en lui laissant un petit mot d'excuse. J'avais justement reçu une dépêche du directeur de ma plantation, et je l'ai laissée en évidence sur la table pour prouver au docteur que mes affaires m'obligeaient de le quitter aujourd'hui même. Nous prenons un train spécial, n'est-ce pas ?

Luversan le fit monter dans sa voiture et pour ne pas rester dans un endroit aussi bien surveillé par la police :

-- Place de la Madeleine, dit-il au cocher.

-- Nous perdons un temps précieux, fit observer l'Américain.

Luversan lui répliqua qu'il serait bien inutile de faire une aussi grosse dépense. L'Américain se rendit à contrecœur à cette raison.

À huit heures moins dix, Andréa alla prendre au guichet de la gare leurs trois billets. Luversan retarda le plus possible la traversée des salles d'attente, et il ne se sentit soulagé qu'une fois installé avec ses compagnons dans un wagon de première classe où il n'y avait pas d'autres voyageurs. Le train s'éloigna enfin.

Arrivés en gare de Cherbourg, Luversan dit tout bas à l'Américain :

-- Permettez-moi d'installer ma sœur à l'hôtel, et si vous le trouvez bon, je vous accompagnerai jusqu'à Auderville. Pour vous éviter toute fatigue, je louerai moi-même un bon cheval et une voiture. Attendez-moi ici, je reviens dans un quart d'heure tout au plus.

À l'hôtel, il inscrivit ces noms sur le registre : « M. et Mme Boizard », et il indiqua comme dernier domicile : « Paris, venant de la Guyane hollandaise » puis il conduisit Andréa à sa chambre.

En descendant, il dit à l'hôtelier :

-- Je vais voir à mon château d'Auderville s'il y a encore quelques pièces habitables. Je reviendrai prendre ce soir ma femme ou bien je resterai ici jusqu'à ce que les réparations nécessaires aient été faites.

L'hôtelier ouvrait des yeux étonnés et curieux.

-- Monsieur, se permit-il de dire, est monsieur Boizard ? Oh ! j'ai entendu souvent parler du château des Mouettes. Monsieur revient de loin ?

Luversan lui coupa la parole pour lui demander où il pourrait trouver un bon cheval et un cabriolet.

-- Ici même, monsieur Boizard, répondit l'hôtelier. Je vous préviens que les chemins ne sont pas toujours bons, mais j'ai la prétention que vous serez conduit par un des meilleurs cochers de la Manche.

-- Faites atteler et dispensez-moi du cocher. Je conduirai moi-même. Vous pouvez être assuré qu'il n'arrivera pas d'accident à votre cheval. Combien vaut votre bête ?

-- Quinze cents francs au bas mot.

-- En voici deux mille, pour vous garantir, mais j'espère bien revenir sans avoir subi la plus petite avarie.

Dans ces conditions, il ne restait plus à l'hôtelier qu'à faire atteler.

Luversan monta dans le cabriolet, et rien qu'à la façon avec laquelle il sortit de la cour, l'hôtelier dut reconnaître que le propriétaire du château des Mouettes savait conduire un cheval.

Devant la porte, Luversan arrêta.

-- Avez-vous une gourde ? demanda-t-il.

-- Mais oui, monsieur Boizard, tout à votre service. Que faut-il mettre dans la gourde ? Nous avons du Calvados comme on n'en boit que dans la Manche.

-- Soit. Mais faites vite.

Deux minutes après, Luversan nanti de la gourde, fouettait son cheval et lui faisait prendre le grand trot. Bientôt, il mit l'animal au pas, et, tournant dans une petite rue déserte, arrêta de nouveau. Il déboucha la gourde, en versa sur le pavé le quart du contenu, posa le récipient entre ses jambes et tira de sa poche un flacon bouché à l'émeri.

Un passant qui l'aurait vu, les mains gantées, déboucher le flacon avec mille précautions, prenant soin de le tenir bien droit et le plus loin possible de son visage, se serait dit : « Voilà un homme qui prépare quelque abominable mélange. »

Quand Luversan eut terminé la première partie de sa délicate opération, il reprit de la main gauche la gourde débouchée, et, les bras étendus, la tête à demi tournée de côté, il versa lentement le contenu du flacon dans le Calvados si vanté par l'hôtelier. Il jeta ensuite le flacon, ou plutôt le laissa tomber du bout des doigts dans le ruisseau. Puis il reboucha la gourde avec le gobelet à vis et la remit dans la poche de son paletot. Personne ne l'avait vu.

Trois minutes après, il retrouvait l'Américain à la gare et l'aidait à monter auprès de lui dans son cabriolet.

-- Vous avez été bien long, monsieur de Beaulieu ! lui dit ce dernier.

-- Ne m'en parlez pas. J'ai bien trouvé cheval et voiture, mais quand j'ai vu qu'on nous livrait à la merci d'un cocher incapable de conduire, j'ai renvoyé l'homme au bout de deux cents mètres, et j'ai gardé la bête. Ne vous alarmez point, j'ai conduit des chevaux peu domptés dans toutes les parties du monde. De plus, je sais m'orienter. Mon hôtelier m'a remis une carte de l'arrondissement. Elle me suffira pour arriver par le plus court chemin à votre château des Mouettes.

Boizard se montra ravi de visiter ainsi les coins pittoresques du voisinage de son domaine.

-- Le beau pays ! répétait à chaque instant l'Américain, et qu'il fera bon d'y vivre tranquille, estimé pour les bienfaits qu'une grande fortune permet de répandre autour de soi, heureux de son intérieur, sans souci des vulgaires ambitions humaines.

En prononçant ces derniers mots, il pressa significativement le bras de son compagnon.

Luversan arrêta à un point où sur sa droite le bois s'épaississait dans un dédale inextricable de ronces.

-- Si nous descendions un instant ? dit-il.

-- Volontiers.

Le Levantin l'aida à mettre pied à terre.

Ils attachèrent le cheval à un jeune bouleau, allumèrent chacun une cigarette, et s'enfoncèrent par un petit sentier dans le taillis. Au bout d'une cinquantaine de pas, Boizard, déjà fatigué, demanda à s'asseoir sur la mousse qui tapissait les racines d'un vieux chêne depuis longtemps dégarni de feuillage et dont le tronc, complètement creux, éclatait de tous côtés sous un lierre presque aussi âgé que lui.

-- Si nous buvions un coup de calvados ? demanda Luversan à Boizard.

-- Volontiers, dit celui-ci en riant. J'ai entendu vanter ce liquide corrosif par des marins normands, mais je n'en ai jamais bu.

Luversan dévissa le gobelet qui bouchait la gourde.

-- À la bonne heure ! fit Boizard. Vous êtes homme de précaution, monsieur de Beaulieu.

-- En effet, répliqua d'un ton sinistre l'assassin de Larouette et de Brignolet.

Il remplit le gobelet à moitié. L'Américain ne remarqua point que les mains de son compagnon tremblaient. Il ne vit pas que le visage de ce misérable était devenu livide.

À Luversan qui lui tendait le gobelet :

-- Après vous, dit-il.

-- Je n'en ferai rien.

-- À votre santé.

Charles Boizard porta rapidement le gobelet à ses lèvres et le vida d'un trait. L'assassin poussa un cri d'épouvante en voyant que sa victime ne tombait pas foudroyée.

-- Dieu que c'est mauvais ! fit Boizard, on ne m'y repincera plus, au calvados !... Mais qu'avez-vous donc à me dévisager ainsi ?... Ah !... le gredin !... Il m'a empoisonné ! ! !

La victime avait deviné le crime sur la figure de l'assassin.

Charles Boizard se redressa, marcha droit sur Luversan qui reculait, reculait toujours, attendant que le poison eût fait son œuvre. Au bout de quinze pas, Charles Boizard chancela, battit l'air de ses bras, et devant ce radieux paysage où il espérait mener une existence patriarcale, il rendit le dernier soupir en tombant la face contre terre.

Luversan, la sueur froide au front, saisit le cadavre par les pieds et le traîna dans le fourré. Il fouilla minutieusement les vêtements de sa victime, lui prit son portefeuille, son porte-monnaie, sa montre. Il ne lui laissa aucun objet capable d'aider à la reconstitution de l'identité du mort. Cela fait, il poussa le corps dans un fossé et le recouvrit de feuilles mortes. Quant à la gourde, il la brisa d'un coup de talon et en enterra les débris.

Avant de se remettre en route, il prit connaissance de toutes les pièces renfermées dans le portefeuille. Le papier trouvé par Charles Boizard sous la couverture d'une bible ayant appartenu à son trisaïeul était jauni par le temps et d'une écriture difficile à déchiffrer. Il ne fallut pas moins d'une demi-heure au Levantin pour arriver à le lire d'un bout à l'autre.

Quand il en eut bien compris le sens, il ne fut pas peu surpris de découvrir que l'endroit où il se trouvait faisait partie du bois indiqué sur le plan comme étant l'issue extérieure des souterrains du château. Il examina le vieux chêne et demeura persuadé que la cavité du tronc donnait accès à la grotte décrite par le premier propriétaire de la bible.

Il restait à savoir si, lors de la reconstruction de la ferme, le grand-père de Charles Boizard n'avait pas retrouvé le souterrain et les caveaux.

« Avec un tel plan, tracé de main de maître, se dit l'assassin en serrant le précieux document dans un compartiment du portefeuille, j'arriverai bien jusqu'aux vases qui contiennent cette immense fortune. Seulement, il faudra jouer de la pioche, et avec cet outil-là, un homme seul ne fait pas grand ouvrage en une nuit. »

Une pièce précieuse pour lui, c'était une lettre adressée d'Auderville à Charles Boizard, en Guyane, par le notaire Martineau. Elle était ainsi conçue :

« Monsieur Boizard,

« Je m'empresse de vous accuser réception des dix mille francs que vous m'avez envoyés ce matin, tant pour payer les douze cents francs d'appointements alloués aux époux Mazurier, gardiens de la ferme et du château que pour faire face aux dépenses de l'entretien du domaine ainsi qu'aux diverses contributions qui lui afférent.

« Comme je vous le disais dans ma lettre de l'année dernière, les ruines tiennent encore bon, malgré les vents d'Ouest qui les ont battues avec violence au printemps et à l'automne.

« Suivant le désir que vous m'avez exprimé, j'ai profité de ce qu'un architecte de mes amis, très apprécié au Havre, est venu passer ses vacances chez moi, pour lui demander à quel prix il se chargerait de reconstruire le château. Je lui ai soumis le magnifique dessin qui vous vient de votre bisaïeul et qui représente le domaine tel qu'il était avant l'incendie. D'après cet architecte, il ne vous en coûterait pas moins d'un million pour opérer cette reconstruction.

« Le curage d'une partie du terrain sera indispensable. En effet, à l'endroit où se trouvait ordinairement une nappe d'eau alimentant le puits du château, existe aujourd'hui un ru souterrain qui a pris de l'importance dans ces dernières années. Il sera possible de détourner le cours de ce ru et d'utiliser par conséquent une grande partie des anciennes fondations ; sans quoi la dépense ne se monterait pas à moins de douze cent mille francs.

« Je me suis permis d'annoncer à plusieurs personnes que vous projetiez de prendre votre retraite à Auderville. Toutes m'ont répondu que ce serait un bonheur pour le pays où le nom des Boizard est resté populaire depuis près de trois siècles. Les nombreuses familles de pêcheurs, si éprouvées, il y a cinq ans par un ouragan qui a brisé plusieurs barques à l'entrée du port de Pénitot n'ont pas oublié le secours que vous leur avez envoyé. Puis-je annoncer à ces braves gens que leur bienfaiteur ne tardera pas à venir s'installer au pays ?

« Agréez, monsieur Boizard, l'expression de mes sentiments distingués.

« MARTINEAU. »

Grâce à cette lettre, Luversan était assuré de lever tous les doutes auprès de l'officier ministériel.

Il trouva d'ailleurs dans le portefeuille les pièces d'identité et les titres de propriété de sa victime, tant dans l'arrondissement de Cherbourg qu'en Amérique. Quant à l'écriture de Charles Boizard, le Levantin était sûr de pouvoir l'imiter en deux ou trois jours d'étude ; il avait commis bien d'autres faux à travers le monde.

Dix minutes après, il arrêtait son cheval dans la grande rue, devant les panonceaux de maître Martineau, notaire.

Avec une parfaite aisance, l'homme qui venait de laisser derrière lui caché dans un bois sous un lit de feuilles, un cadavre accusateur, se présenta à l'honorable officier ministériel et, après un court entretien, il demanda au notaire de bien vouloir l'accompagner jusqu'aux Mouettes, afin de s'y faire reconnaître par ses gens.

-- J'ai hâte, dit le coquin, de jeter un coup d'œil sur la propriété. J'y déjeunerai sommairement et je repartirai chercher de suite madame Boizard à Cherbourg où elle m'attend avec impatience.

Maître Martineau se fit un plaisir de conduire son client au château. Il prit place dans le cabriolet, à gauche de Luversan.

Les époux Mazurier étaient en train de déjeuner quand le notaire, qui était descendu le premier de la voiture, leur dit d'ouvrir la porte charretière.

-- Attention ! fit-il, c'est le patron.

Le vieux Normand ne comprenait pas ; encore moins sa femme.

-- C'est le patron, répéta maître Martineau. C'est monsieur Charles Boizard, quoi !

-- Pas possible ! s'écrièrent les gardiens des Mouettes.

Mazurier s'empressa d'ouvrir la porte charretière et retira son bonnet de laine pour saluer le patron qui faisait son entrée. Luversan ne le regarda même point. Il ne prit seulement pas la peine de demander de leurs nouvelles à ces vigilants gardiens du domaine des Boizard. S'adressant au notaire :

-- Visitons, dit-il, visitons de suite.

Maître Martineau invita Mazurier à les guider dans la ferme. Luversan ne fit que traverser les pièces du rez-de-chaussée et de l'étage supérieur. Il n'adressa pas un compliment aux Normands pour la bonne tenue et la propreté de la maison. Le verger, le potager, le grand pré situé derrière la ferme, et enfin les abords des ruines, tout fut visité en moins de dix minutes.

Cette tournée terminée, le *« *patron » entra enfin dans le petit pavillon réservé aux Mazurier, salua à peine Léonie, demanda du pain, du fromage, et un verre de cidre. Il mangea debout, rapidement. Quand il eut fini, il remonta dans le cabriolet. Avant de repartir, il pria le notaire de lui louer de suite un bon cheval et une voiture fermée.

-- Surtout, dit-il, fournissez-moi un animal capable de faire une longue course sans se fatiguer.

Arrivé à Cherbourg, Luversan trouva Andréa dans un état de prostration complète. Elle n'avait rien pris de la journée, ce qui excita, non la pitié de son amant, mais sa colère.

-- Tu veux donc, s'écria-t-il, attirer sur nous l'attention de la police par tes airs désespérés, tes allures de fugitive ? Déjà l'hôtelier m'a demandé d'un air mystérieux si tu n'étais pas malade. On a trop parlé de nous ici depuis ce matin. Hâtons-nous de filer ! Si tu n'as pas le courage de sourire aux indifférents, cache-toi sous ton voile. Allons, en route !

Il prit la valise et descendit le premier. Elle le suivit machinalement.

L'aubergiste avait mis un autre cheval à la disposition du voyageur, mais cette fois, avec un cocher. Ils partirent en calèche et se firent conduire tout droit aux Mouettes où ils arrivèrent à la tombée du jour. Là, le faux Boizard congédia le cocher avec un bon pourboire.

Ils trouvèrent le souper servi dans la salle à manger.

-- C'est bien, dit Luversan aux Mazurier. Apportez tous les plats et allez vous reposer. Nous n'avons besoin de personne.

Après le repas auquel Andréa, toujours silencieuse, ne toucha que du bout des dents, Luversan la conduisit à la chambre à coucher, l'engagea à prendre du repos, s'installa dans le fauteuil et s'assoupit.

À son réveil, vers minuit, il constata avec plaisir qu'Andréa dormait d'un profond sommeil, sortit après l'avoir enfermée à clé, descendit à la salle à manger en s'éclairant d'une lanterne, et, après s'être assuré par une visite minutieuse des locaux que personne n'épiait ses mouvements, il relut attentivement le mémoire du trisaïeul de Charles Boizard. Il importait avant tout au bandit de retrouver la trappe donnant accès au souterrain.

Luversan n'eut pas de peine à se rendre compte que, d'après le plan, cette trappe devait exister sous le grand bahut qui occupait tout le fond de la salle. Il ouvrit ce bahut, en retira les planches du bas, et trouva facilement le ressort qui mettait la machine en mouvement. Il descendit ainsi, sur la plateforme mobile, dans le souterrain.

Grâce au précieux plan, qu'il ne cessait de consulter, il prit ses mesures et marqua le long du mur de la voûte la place probable des deux caveaux dont l'un devait se trouver sous la tourelle et dont l'autre contenait le trésor. Il s'était muni d'une pioche qu'il avait trouvée dans la serre.

Sans perdre une minute, il attaqua le deuxième caveau. À cette profondeur, il était certain que personne ne pouvait entendre du dehors le choc de l'outil contre la pierre.

Quelques jours plus tard, Luversan était maître du trésor des Boizard et des issues des souterrains quand le vieux Mazurier lui présenta dans la salle à manger la carte du docteur Vignol. « Lui ! pensa le Levantin ; c'est l'enfer qui l'envoie ici. » Il alla retrouver le visiteur dans la tourelle à peine éclairée par une étroite fenêtre et où il s'était fait meubler à la hâte un cabinet de travail dont le sol, en terre battue, était masqué par une simple natte.

Avant de quitter la salle à manger, Luversan s'était muni d'un énorme couteau à découper qu'il tenait caché dans sa poche extérieure de côté.

Malgré l'obscurité, le docteur Vignol reconnut de suite l'assassin de Larouette et de Brignolet. Il ne put retenir un cri d'épouvante.

-- Misérable ! Que faites-vous ici ?

Luversan caressa de la main droite le manche de son couteau. Pourtant, il s'assit à quelque distance du docteur et lui demanda sur le ton d'un bandit qui parle à un autre bandit :

-- Et vous, Pierre Vignol, que venez-vous faire ici ?

Le docteur était comme hypnotisé par les regards fixes du bandit.

-- Vous ne me répondez pas, dit ce dernier. Eh bien, moi je vais le faire pour vous. Vous devez en savoir tout aussi long que votre serviteur sur le château des Mouettes ; car si quelqu'un, avant moi, avait la confiance de monsieur Boizard, c'était son médecin. Parlons franchement, sans détour comme des gens qui se connaissent de vieille date et savent ce qu'ils valent l'un comme l'autre. Vous vous attendiez à trouver ici, au lieu de Luversan, un particulier, d'humeur plus accommodante. Possédant déjà la confiance de ce particulier vous n'auriez pas eu grand-peine à devenir son ami le plus intime. C'eût été l'affaire d'une quinzaine de jours. Bref, vous auriez fait ce qu'un autre a fait avant vous.

Pierre Vignol n'osait comprendre ; cependant, l'épouvantable réalité se dressait devant lui.

Il essaya de dissimuler son horreur.

-- Vous avez fait cela ? lui dit-il.

-- Oui ! voulez-vous cent mille francs pour vous taire ? Aussi bien, je suis bon prince ; je pourrais ne rien vous donner du tout, attendu que vous ne sauriez parler sans vous perdre vous-même, ça va pour cent mille francs ?

Le docteur ne put soutenir plus longtemps cette comédie sinistre. Comme Andréa de Terrenoire, il sentait la folie envahir son cerveau.

-- Assassin ! s'écria-t-il, monstre ! Tu es mon mauvais génie ! Tu vas périr !

Il se jeta sur Luversan et comptant sur sa vigueur de paysan que la vie de Paris n'avait pu altérer, il le saisit à la gorge avec la résolution de l'étrangler.

Il aurait certainement réussi dans cette entreprise contre un homme épuisé tant par les suites de sa blessure que par les efforts inouïs qu'il avait faits les nuits précédentes pour se rendre maître du trésor ; mais le Levantin, jouant du couteau avec l'adresse qu'on lui connaît, le frappa par-derrière. Les mains de Pierre Vignol lâchèrent le cou du misérable qui déjà suffoquait. Il tomba sans proférer une plainte, la face contre terre.

-- Cela t'apprendra, dit Mathias Zuberi, à vouloir faire de la vertu avec un confrère.

L'assassin creusa le sol, au milieu même de la salle, mit à découvert une trappe qu'il souleva, et précipita le corps dans le caveau. Après quoi, il retourna la natte ensanglantée, se lava les mains, et sans émotion apparente, alla donner l'ordre à Mazurier d'atteler la voiture et de la lui amener sur la route, devant la poterne. Ainsi il put faire croire à son départ pour Cherbourg en compagnie du visiteur.

La nuit précédente, le bandit, sortant des souterrains par la grotte et passant par le chêne creux, était allé chercher dans le fossé où il l'avait caché le cadavre de Charles Boizard. Au moyen d'une poulie improvisée, il était parvenu à hisser sa victime jusqu'à la cavité de l'arbre et à le descendre dans le souterrain.

Célestin ne se trompait pas en affirmant qu'il devait y avoir deux cadavres dans le caveau situé sous la tourelle. À côté de Charles Boizard reposait Pierre Vignol qui, malgré son horrible blessure, était revenu un instant à la vie, avait eu la force de rejeter la terre dont il était recouvert, et avait expiré sur sa fosse où l'assassin l'enfouit de nouveau en présence de Célestin Damour épouvanté.

LXXX

Au moment où par la faute de Mazurier, trop prompt à l'action, Luversan s'enfuyait par la galerie souterraine, Tristot et Pivolot étaient descendus de leur observatoire, en compagnie du berger Yver, pour faire le siège de la salle à manger.

La porte en vieux chêne d'une solidité à toute épreuve avait résisté aux efforts de Mazurier ; mais les agents plus pratiques n'hésitèrent pas, au risque d'être fusillés à bout portant, à enfoncer les fenêtres et à sauter dans la place.

-- Ils ont déguerpi par la cheminée ! s'écria Pivolot, pendant que Tristot ouvrait les portes du grand bahut et s'écriait :

-- Tonnerre ! J'espérais bien les trouver là-dedans ! Où ont-ils bien pu disparaître ?

Puis tous deux allèrent retrouver Mazurier qui se tenait à l'affût dans la cour.

-- Nous perdons un temps précieux ! s'écria le vieux Normand. Si vous aviez suivi ce matin mon conseil, tout cela ne serait pas arrivé. Nos gendarmes ne sont pas si bêtes que vous le croyez.

Cette observation, ou plutôt cette critique exaspéra Pivolot.

-- Eh bien, moi, déclara-t-il, je reste convaincu que les gendarmes ne nous serviraient pas à grand-chose, et je ne suis pas disposé à leur laisser l'honneur de la prise. Luversan est ici, pas ailleurs qu'ici ; l'autre également. Fussent-ils acrobates de profession, ils n'auraient pas eu le temps matériel de s'éclipser. D'où je conclus que la maison est à double fond. Vous devez bien savoir, père Mazurier, s'il y a des souterrains dans le château des Mouettes ?

-- Pour sûr qu'il y en a, répondit le Normand, mais personne ne les a jamais vus.

-- Alors, observa Tristot, comment savez-vous qu'il y en a ?

-- On l'a toujours dit ici, de père en fils. Il n'y a pas de fumée sans feu Dans tous les cas, ajouta-t-il, s'il y a des souterrains ils doivent conduire quelque part, et si les brigands savent où ils conduisent, faudrait voir un peu à prévenir la gendarmerie qui fera tambouriner la chose. Tout le pays sera sur pied en un clin d'œil et je défie nos coquins d'aller jusqu'à Cherbourg sans être pris. Pas de danger qu'ils filent du côté de l'Océan ; ils ne trouveraient pas un pêcheur pour leur prêter sa barque. Sans compter que le vent qui souffle depuis huit jours ne leur permettrait pas de tenter la traversée de la Manche.

Les observations du paysan étaient concluantes.

-- Allez prévenir les gendarmes, lui dit enfin Tristot que Pivolot approuva du geste. Nous autres, nous allons tâcher de trouver l'entrée des souterrains.

Le Normand déposa son fusil dans la cour, et courut à la gendarmerie.

-- Voulez-vous mon avis, monsieur Tristot, dit Pivolot : les souterrains ont deux issues, une ici, dans cette salle à manger ; l'autre, dans la tourelle. Et je prouve : si le docteur est venu se faire prendre à la toile d'araignée tendue par le bandit, nous le retrouverons mort ou vif dans cette fameuse tourelle. Mais je n'ose quitter la place et vous m'obligerez d'y terminer ensemble nos recherches. Partageons-nous la besogne. Examinons les murs et le sol de cette pièce.

Pivolot prit un morceau de charbon dans l'âtre et s'en servit pour tracer une ligne qui séparait la salle à manger en deux parties presque égales. Il se réserva la section où se trouvait le grand bahut.

Chacun d'eux se mit aussitôt à la besogne, frappant le sol pour en découvrir, à la sonorité, les endroits pouvant cacher une cavité. De même, ils examinèrent les murs, du haut en bas.

Il ne leur vint pas de suite l'idée de déplacer l'énorme bahut dont la planche du bas, solidement maintenue en dessous par des crochets que Luversan avait eu soin de remettre au moment de la descente, fut vainement ébranlée par eux. Ils achevaient ces premières investigations quand les gendarmes arrivèrent, suivis d'une cinquantaine de paysans armés des outils de jardinage les plus variés.

Sur le conseil de Tristot, le brigadier donna l'ordre à quatre vigoureux paysans de démolir le plancher de la salle à manger.

De leur côté, ils résolurent d'explorer immédiatement la tourelle où Luversan avait reçu le docteur Vignol. Ils ne voulurent accepter le concours de personne pour ces recherches.

Tristot avait montré au brigadier les instructions écrites du juge d'instruction de Paris. Aux yeux des gendarmes, il passait pour être le chef de la Sûreté en personne.

Tous deux, seuls dans la tourelle, ils commencèrent silencieusement leur examen. Soudain, Pivolot poussa un cri de triomphe.

-- Je vois du nouveau, dit-il à son confrère.

En même temps, il désignait du doigt une traînée de taches rougeâtres sur la natte qui recouvrait le sol. Tristot se pencha à son tour.

-- C'est, ma foi, vrai, fit-il, il y a du sang ici.

Ils reconnurent que la natte en était imbibée.

-- À nous deux ! commanda Tristot ; retournons la natte.

Ils rangèrent de côté les meubles qui encombraient le milieu de la pièce et mirent la natte sens dessus dessous. Ils furent saisis d'horreur à la vue de l'énorme tache de sang. Il n'y avait plus à en douter : Luversan avait tué un homme dans la tourelle. Il ne restait plus qu'à trouver le cadavre.

Tous deux se mirent à bêcher le sol avec une vigueur dont on ne les aurait jamais crus capables. Au bout d'un quart d'heure, ils avaient mis la trappe à découvert. Tristot, muni d'une lanterne, se pencha dans le trou béant, mais il ne put rien distinguer.

-- Ce doit être profond, dit-il. Le cadavre du docteur a été précipité par cette ouverture, mais l'assassin n'a pas suivi le même chemin ; ce qui prouve qu'il y a là-dessous une communication avec le souterrain.

-- Seriez-vous capable, dit Pivolot, de descendre dans cette oubliette au moyen d'une corde ?

-- Et vous, monsieur Pivolot, le pourriez-vous ? Nous n'avons plus vingt ans tous les deux. Il y a longtemps que nous sommes brouillés avec la gymnastique.

Ils se penchèrent de nouveau au-dessus de l'ouverture, mais une odeur pestilentielle les fit reculer. Tous deux la connaissaient, cette odeur cadavérique qu'ils avaient flairée maintes fois durant leur longue carrière de policiers du crime.

-- Soyons raisonnables, dit Pivolot. Nous avons trouvé le cadavre, n'est-ce pas ? Il ne nous appartient pas de le remonter à la lumière du jour.

Comme ils allaient faire part de cette importante découverte au brigadier, celui-ci ne leur laissa pas le temps de parler.

-- Venez voir, leur dit-il, nous tenons l'entrée de la caverne.

Les policiers le suivirent dans la salle à manger. Les démolisseurs avaient fouillé le sol de fond en comble, jusque sous le grand bahut qui se trouvait rejeté à moitié démoli, au milieu de la pièce. Seulement dans l'ardeur du travail, ils avaient brisé la plate-forme dont les débris devenaient un obstacle pour les envahisseurs du sous-sol.

-- Parfait ! approuva Tristot, vous êtes en bon chemin. Nous aussi ! Je vous prie de croire que nous n'avons pas perdu notre temps.

-- Est-ce que par hasard vous tiendriez l'assassin ? demanda le brigadier.

-- Pas encore, malheureusement.

-- Et vous chantez déjà victoire ! se permit de répliquer le représentant de la police locale.

En somme, le brigadier avait raison. Ces messieurs de Paris durent le reconnaître. C'était très beau d'avoir trouvé la victime, mais, pendant ce temps-là, l'assassin prenait le large.

-- Vous feriez bien, dit Tristot au brigadier de commencer des battues dans la campagne. Ces souterrains peuvent conduire fort loin, attendu que la propriété s'étend sur près d'une demi-lieue à l'est, et qu'elle comprend un bois où nos deux fuyards peuvent trouver un abri momentané. Mais venez voir, à votre tour.

Les policiers conduisirent le brigadier à la tourelle et le mirent au courant de leurs découvertes. Les odeurs méphitiques avaient envahi le rez-de-chaussée. Le brigadier alla chercher une longue corde à laquelle il attacha une pierre pour sonder la profondeur du sous-sol, puis il courut donner à ses hommes les ordres nécessaires pour faire commencer tout de suite les battues.

Gendarmes et paysans se partagèrent le terrain, et bientôt les environs furent explorés en tous sens. Des chasseurs lancèrent leurs chiens dans le petit bois de la propriété, mais il était déjà trop tard : pendant qu'on s'acharnait à rechercher les fugitifs autour du château des Mouettes, Célestin, sorti du bois depuis une demi-heure, avait la chance inouïe, en remontant au nord, de gagner les falaises où personne n'aurait l'idée d'aller le chercher.

À la ferme, les démolisseurs redoublaient d'activité. Il leur fallut plus d'une heure de travail pour déblayer la cavité conduisant au souterrain par la salle à manger. Là encore comme à la tourelle, la profondeur était de quinze mètres. Tristot et Pivolot descendirent les premiers.

Tristot s'aperçut tout de suite que la courbe les menait dans la direction de la tourelle et, apercevant enfin la porte de fer que Luversan avait eu soin de refermer à clé :

-- Le docteur Vignol est là, dit-il, mais ne nous arrêtons pas et tâchons de trouver tout de suite l'autre issue du souterrain.

Ils découvrirent, près du pilier du haut bâtiment des ruines, l'entrée de la deuxième galerie dont le passage était obstrué par les barils qui contenaient le trésor des Boizard.

-- Oh ! oh ! fit Tristot ; on était occupé à déménager quand nous sommes arrivés.

Et, sans prendre l'avis des deux autres, il brisa d'un coup de pioche le fond d'un des barils d'où sortit, à la stupéfaction des explorateurs, un flot de pièces d'or.

-- Tout s'explique ! s'écria Pivolot. Luversan savait qu'il y avait un trésor ici, et c'est pourquoi il y est venu au lieu et place du propriétaire de ces jaunets.

Il prit une pièce et l'examina à la lueur de sa lanterne.

-- Fichtre ! c'est un Louis XIV, et ces pièces-là, c'est comme le vin, ça se bonifie en cave.

Il passa par-dessus les barils et poussa de l'avant. Les autres en firent autant. Mais Pivolot s'arrêta tout à coup. Il venait d'apercevoir l'orifice du puits. Pour en mesurer la profondeur, il y jeta une pierre.

Il compta dix secondes avant d'entendre le clapotement de l'eau déplacée par la pierre.

-- Le diable lui-même, dit-il, se refuserait à passer par là. En route, mes enfants.

Au fond de cette deuxième galerie, ils trouvèrent, accrochée à la voûte, l'échelle de fer que Célestin n'avait même pas pris la peine d'enlever. Là, le gendarme déclara tout net qu'il entendait passer le premier et il gravit les quinze échelons.

Ces messieurs de Paris le rejoignirent presque aussitôt. Tous trois levèrent leur lanterne le plus haut possible, et s'écartant les uns des autres, poussèrent un triple soupir de déception, en faisant le tour de l'énorme tronc de chêne à demi déraciné qui occupait le centre de la grotte.

« Allons ! pensa Pivolot qui regrettait toujours amèrement sa fortune envolée, ce n'est pas nous qui aurons l'honneur de la capture ! » Il frappa de sa pioche le vieux chêne qui sonna le creux.

-- Une famille vivrait à l'aise là-dedans, observa le brigadier. Le colosse m'a tout l'air d'avoir été vidé par la main du temps.

Le brigadier, qui faisait des vers à ses moments de loisir, aimait à parler par métaphores.

-- Bien dit, et sagement pensé, approuva Tristot. Si l'intérieur de ce tronc peut constituer un logement dont se contenteraient les vagabonds, il doit y avoir une porte. Examinons de plus près ces gigantesques racines. Ah ! voici un endroit par où on doit pouvoir passer.

Il allait s'engager entre deux griffes des racines lorsque le brigadier le repoussa doucement, disant :

-- C'est à moi à vous précéder dans le sentier de l'honneur. Je vous dirai tout à l'heure s'il y a beaucoup de toiles d'araignées là-dedans.

Cette fois, il fut obligé de remettre son revolver en place et se faufila comme un serpent dans l'intérieur du tronc. Les deux autres, qui le suivaient de très près, l'entendirent s'écrier :

-- Il y a une échelle et j'aperçois une vague lueur au-dessus de ma tête, mes enfants ; attendez-moi au salon. Je serais désolé, si je manquais mon coup, de vous tomber sur la tête. Je pèse deux cent dix livres, sans mes bottes.

Malgré cet avertissement qui partait d'un bon cœur de gendarme, Tristot, suivi de Pivolot, arriva derrière le brigadier en haut de l'échelle, point qui se trouvait situé à dix mètres au-dessus du niveau du sol boisé.

-- Une surprise ! leur cria le brigadier, les fugitifs sont descendus dans le bois au moyen d'une corde qu'ils ont oublié de couper. Si je parviens à en faire autant, malgré mon poids, vous ne risquez rien, vous autres. Ça y est ! ajouta-t-il en mettant pied à terre.

-- Ça y est ! répétèrent l'un après l'autre les policiers.

À ce moment, des paysans embusqués dans le bois accoururent au bruit. La vue de l'uniforme du brigadier les remplit de stupéfaction. Ils se demandaient comment ces trois hommes avaient pu arriver dans le fourré sans être aperçus.

Tristot les mit au courant de leur odyssée du souterrain et de leur ascension par le chêne.

Plusieurs de ces braves gens s'embusquèrent autour de l'arbre pour saisir au passage les fugitifs s'ils venaient à prendre le même chemin que la police. Le brigadier et les Parisiens revinrent en toute hâte à Auderville d'où ils télégraphièrent au procureur de la République à Cherbourg pour lui donner des renseignements complets sur leurs recherches ainsi que le signalement de Luversan et de son complice. De la sorte, ils étaient certains que toute la police de l'arrondissement serait sur pied ; les fugitifs ne pourraient monter dans aucune voiture publique et encore moins en chemin de fer sans être immédiatement arrêtés.

Cependant, les policiers voyaient avec désespoir s'écouler les heures sans qu'on pût trouver la piste des fugitifs. Vainement, ils avaient exploré à nouveau les souterrains dans l'espoir de trouver une troisième issue.

-- Nous avons peut-être eu tort, dit Tristot, de ne pas descendre dans le puits.

-- C'est aussi mon avis, déclara le brigadier ; mais la chose n'est pas commode. Cependant, elle n'est pas impossible.

Ils trouvèrent à grand-peine les cordages nécessaires à l'entreprise.

On établit une poulie solide à l'orifice du puits et on accrocha à l'extrémité de la corde une grande manne dans laquelle Pivolot réclama l'honneur de s'installer.

-- J'y consens, s'écria son confrère, mais sous la réserve que vous me permettrez de partager cet honneur. Le péril n'est d'ailleurs pas excessif : ce n'est point l'air qui manque là-dedans. Voyez plutôt : la flamme de notre lanterne est tirée en tous sens, ce qui nous prouve qu'il existe, soit au fond du puits, soit dans les parois, une ouverture communiquant avec l'extérieur.

-- Ce qui vous prouve aussi, ajouta le brigadier, que vous n'aurez nul besoin d'arriver au fond, attendu que les fugitifs ne possédaient pas l'outillage nécessaire à cette descente. Vous devez trouver l'issue en question à quelques mètres de l'orifice tout au plus. Là encore, il y aura peut-être des pruneaux à recevoir ; c'est mon affaire et non la vôtre.

Les Parisiens tinrent bon et le représentant de la police locale dut s'incliner devant leur volonté. Il consentit et alla chercher la corde. Peu d'instants après, il revenait avec trois solides gars dont le concours était nécessaire pour le succès de l'entreprise. La descente se fit très lentement, de façon à permettre aux explorateurs d'examiner à loisir les parois du puits.

-- Eh bien ? demandait à tout instant le brigadier, vous ne voyez rien ?

-- Rien, répondaient d'une voix triste ces messieurs de Paris.

Quand le fond de la manne atteignit, au bout de cinq minutes, la nappe d'eau :

-- Arrêtez ! crièrent enfin les policiers.

-- Que voyez-vous ? réitéra le brigadier.

-- Tout à l'heure ! lui fut-il répondu.

Tristot et Pivolot, le dos tourné, élevèrent chacun leur lanterne, et inspectèrent le gouffre.

-- Tiens ! firent-ils tous deux à la fois.

Tristot parla le premier, bien qu'il fût très curieux de connaître la cause de l'interjection lancée par son confrère.

-- Il y a, dit-il, une ouverture toute naturelle au fond de ce puits. Ce n'est pas une source que nous venons de toucher, mais un véritable cours d'eau, un ru. La cavité doit être toutefois très profonde au-dessous de nous. Ah ! ah ! L'eau est joliment bourbeuse ; d'où je conclus qu'elle a été fortement secouée, oh ! mais très fortement, avant notre visite.

Il s'interrompit pour crier au brigadier et à ses hommes :

-- Hé ! là-haut, tenez bon, nous avons de l'eau jusqu'à mi-jambe : ça suffit.

Et Tristot, s'adressant enfin à son compagnon, lui demanda :

-- Et vous ? qu'avez-vous vu de remarquable ?

-- Une chose bien extraordinaire : il y a, de mon côté, au-dessus de la nappe d'eau, une cavité au fond de laquelle je vois très distinctement devinez quoi, monsieur Tristot ?...

-- J'ai les pieds à la glace, et vous me faites bouillir !

-- Penchez-vous un peu en dehors de la manne pour me faire contrepoids ; je vais allonger le bras et tâcher de saisir ce que je vois. Cela me paraît si étrange que je me demande si je n'ai pas la berlue.

Tristot obéit tout en maugréant. Pivolot, au risque de prendre un bain forcé, se courba de telle sorte qu'il faillit perdre l'équilibre.

-- Impossible d'y arriver ! s'écria-t-il en reprenant la position verticale.

Dans ce mouvement, un peu trop vite exécuté, Tristot éprouva une telle secousse qu'il fit le plongeon.

-- Tonnerre de Dieu ! C'était la première fois que Tristot jurait avec cette énergie.

Pivolot sentit la sueur froide lui couler le long du dos. Il n'eut plus qu'une pensée ; sauver son meilleur ami, son seul ami.

Là-haut, le brigadier hurlait :

-- Mais qu'est-ce que vous faites donc ?

Pivolot commanda :

-- Descendez-nous de cinquante centimètres !... Là... Assez !...

L'eau lui venait jusqu'au menton. Dans cette position, il pouvait suivre du regard le cours du ru qu'éclairait la lumière du jour à peu de distance du puits. Il eut la satisfaction d'apercevoir son bon ami Tristot assis sur une grosse pierre, au beau milieu des ruines du château des Mouettes.

-- Qu'y a-t-il de nouveau ? lui cria-t-il.

Tristot, crotté comme un barbet, s'approcha tout grelottant de la brèche et, se mettant à plat ventre dans la vase, demeura stupéfait en voyant la tête de son ami émerger dans l'eau.

-- Vous êtes fou ! lui dit-il. Si les autres lâchaient la corde, ce panier comme dirait le brigadier, deviendrait votre cercueil. Un mot, cependant ! Avez-vous au moins réussi à attraper l'objet de votre convoitise ?

-- Pas encore.

Pivolot enjoignit au brigadier de le remonter de cinquante centimètres. La manœuvre s'exécuta tout de suite, mais avec une sage lenteur.

Ce que Pivolot avait vu, c'était un portefeuille. Il supposa que l'objet avait été posé là à dessein pour y être retrouvé en temps utile. Pivolot s'en empara, non sans peine.

Le cœur lui battait très fort, à ce bon M. Pivolot. Car, enfin, si ce portefeuille était celui de Luversan, on pouvait espérer y retrouver quelques documents précieux à plus d'un titre, notamment certaines valeurs avantageusement cotées à la Bourse et qui constituaient l'unique avoir des deux amis.

À cette pensée qu'il allait peut-être rentrer en possession de son bien, Pivolot remerciait déjà la Providence. Mais une autre idée le troubla profondément : si pressé qu'il fût d'ouvrir le portefeuille et d'en examiner le contenu, il lui déplaisait fort de mettre le brigadier de gendarmerie au courant d'une découverte aussi importante.

Et, dans sa hâte d'être édifié au sujet de son magot, il se dit que le chemin suivi par Tristot pour sortir du puits était encore le plus pratique. Aussitôt dit, aussitôt fait. Pivolot qui a serré le précieux portefeuille dans sa poche, pique une tête dans le ru, ayant soin de crier au brigadier :

-- Vous pouvez remonter la manne, nous n'en avons plus besoin.

Un instant après, les deux amis, assis philosophiquement côte à côte sur un des antiques débris du château des Mouettes, commençaient l'inventaire des documents renfermés dans le portefeuille.

Sans perdre une seconde, le brigadier tira ferme sur la corde en recommandant à ses aides d'en faire autant. Mais la manne, débarrassée des policiers, remonta avec une vitesse qu'il eût été difficile de prévoir, et les quatre hommes tombèrent à la renverse. Aucun d'eux n'avait lâché la corde.

-- Plus doucement ! fit le brigadier en se relevant. Décidément, ça ne pèse pas lourd, deux Parisiens.

Mais il n'eut pas de peine à reconnaître que la légèreté du panier présentait quelque chose d'anormal. Il fit arrêter la manœuvre et se pencha au-dessus du gouffre.

-- On ne voit plus leurs lanternes ! fit-il avec effroi. Qu'est-ce que cela signifie ?...

Il ne pouvait croire à un accident, puisque l'un des explorateurs venait de lui crier de remonter la manne. Dans sa hâte de savoir la vérité il recommença à tirer ferme sur la corde, mouvement qui fut imité par les trois Normands.

À la vue du panier vide, ces braves gens se regardèrent les uns les autres, dans l'espoir que l'un d'eux y comprendrait quelque chose. Les gars partirent d'un franc éclat de rire, mais le brigadier conservait son air sérieux des « grands jours. Avec la méfiance naturelle qui caractérise le gendarme, il murmura entre ses dents :

-- Est-ce que par hasard, ils seraient de la bande ?...

Dans cette pensée, il se reprochait amèrement de n'avoir pas mis le grappin sur Tristot et Pivolot qui se seraient expliqués ensuite avec le juge d'instruction.

-- Avez-vous du nerf ? demanda-t-il à ses aides. Seriez-vous capables de me descendre tout doucement à vous trois au fond de ce trou à malices ?

Les gars protestèrent de leur dévouement et de leurs biceps.

Sans plus de façons, le brigadier prit place dans la manne en ayant soin de s'accrocher des deux mains à la corde pour ne point crever le fond du panier.

-- Surtout, recommanda-t-il à ses hommes, pas un mot, pas un cri ! Je saurai bien vous avertir si j'ai besoin de vous. Je vous sifflerai quand il faudra m'arrêter.

La descente s'opéra dans toutes les conditions de sécurité désirables. Arrivé au fond, le brigadier reconnut à son tour, l'existence du ru. Force lui fut bien de donner un coup de sifflet quand il se sentit de l'eau jusqu'en haut des bottes. Mais il le fit avec tant de modération, tant de prudence, que l'avertissement se perdit en hauteur sans être répercuté dans les ruines du château des Mouettes.

Le brave représentant de la police locale se disposait à quitter son panier pour voir ce qui se passait aux environs quand il entendit une voix déjà bien connue de lui, s'écrier :

-- Nous sommes sauvés !

C'était ce bon M. Pivolot qui venait de retrouver sa fortune, ainsi que celle de ce brave M. Tristot, dans le portefeuille de Luversan.

L'exclamation fut suivie d'un bruit de papiers froissés avec nervosité. Tristot contrôlait de visu l'assertion de son confrère et ami.

-- C'est vrai, c'est pourtant vrai, approuvait-il ; nous sommes sauvés.

N'y avait-il pas de quoi mettre la puce à l'oreille à un brigadier de gendarmerie ? Le nôtre s'assura si son revolver d'ordonnance était en état de fonctionner. « Voilà, se dit-il en armant son formidable joujou, qui vous empêcherait, mes gaillards, d'aller plus loin. »

Il aurait commis l'imprudence de se montrer aux Parisiens, si Pivolot n'avait commencé un petit discours où éclatait enfin la jubilation de rentrer dans ses fonds.

-- Vous avez été toujours un peu sceptique, monsieur Tristot, dit-il. Quand je vous parlais de la Providence, vous hochiez la tête, en signe de doute. Entre nous soit dit, vous vous laissez aller un peu trop au courant de la libre pensée. Vous avez la conviction que celui qui voit tout, qui entend tout, et qui peut tout, n'a jamais perdu une minute de son Éternité pour s'occuper de la créature humaine. Eh bien, moi, humble atome soumis aux décrets de la Providence, je crois en elle. C'est grâce à son initiative, à sa protection toute-puissante, que nous avons eu l'idée de descendre dans ce puits au fond duquel elle avait pris la peine de déposer le portefeuille. Je vous avouerai franchement qu'à mon âge, il m'eût été pénible de reprendre un collier de misère pour gagner le reste de ma vie. Enfin, nous voici rentrés en possession de nos quinze mille livres de rente ! Ce n'est pas malheureux.

Le brigadier ne comprenait plus, mais plus du tout : ça lui paraissait de plus en plus louche. Avant d'agir, il écouta la réponse de Tristot.

Elle ne se fit pas attendre.

-- Je ne vous ai jamais empêché, dit Tristot à Pivolot, de croire et même de pratiquer, mais enfin, mon bon ami, si votre Providence a pris la peine de nous rapporter au château des Mouettes les économies de nos père et mère, ce qui est charmant de sa part, expliquez-moi pourquoi elle s'était donné le mal de nous priver de cette source légitime de revenus ? Car enfin, pour s'enrichir aux dépens d'autrui, Luversan aurait bien pu choisir des victimes plus opulentes que nous. S'il nous a dépouillés de notre fortune, c'est parce qu'il était écrit dans le livre de la destinée qu'il nous volerait. Il nous rembourse aujourd'hui, en vertu de cette même loi de fatalité ! Je ne vois dans cette affaire rien qui puisse être mis à l'actif de votre Providence.

-- Vous êtes ingrat ! s'écria Pivolot. Sitôt rentré à Paris, je ferai brûler dix cierges à Saint-Roch.

-- Il est toujours utile de faire marcher le commerce, même celui du suif. Une question cependant : comment admettrez-vous que la Providence emploie, pour l'exécution de ses décrets, des mains aussi indignes que celles de Mathias Zuberi ?

Pivolot ne répondit pas, par mépris, sans doute, ou peut-être faute d'arguments écrasants.

La lumière s'était faite enfin dans l'esprit du brigadier. Ces cinq mots : « Quinze mille livres de rentes » lui donnaient une haute opinion des deux policiers venus de Paris jusque dans le Cotentin à la poursuite de Luversan. Il connaissait dans tous ses détails l'histoire de Roger Laroque, ainsi que celle de Jean Guerrier, et il était tout fier de participer à cette chasse à l'homme en compagnie de deux rentiers. Sans plus d'hésitation, il sortit du panier au risque de souiller de boue son uniforme, et tout en pataugeant dans la vase, il cria aux gars normands :

-- Ne bougez plus, là-haut, je vais faire un petit tour.

Un instant après, il apparaissait aux yeux stupéfaits des deux policiers.

-- Ce n'est pas gentil, leur dit-il en faisant résonner formidablement ses bottes sur une pierre de taille datant du grand siècle, voilà que vous opérez sans moi. Qu'y a-t-il donc de si surprenant dans ce portefeuille ?

-- Oh ! pas grand-chose, répondit Tristot.

-- Mais encore ?

-- Une bagatelle de deux millions environ, tant en billets de banque qu'en titres divers.

Deux millions ! Le brigadier en chancela et un nuage doré lui passa devant les yeux.

-- Deux millions, répéta Pivolot, sur lesquels il nous revient dûment et légalement la bagatelle de six cent mille francs qui nous avaient été volés par le faux Boizard.

-- Et le reste ? demanda avec une curiosité émue le brigadier.

-- Le reste appartient aux héritiers de monsieur de Terrenoire ; mais vous ne savez peut-être pas de qui nous voulons parler ?

Le brigadier répliqua avec orgueil :

-- Je lis tous les jours le journal, surtout les faits divers. Je sais par cœur le signalement de tous les malfaiteurs en fuite. C'est vous dire que je connais l'affaire Brignolet depuis A jusqu'à Z. Monsieur de Terrenoire était le patron de Brignolet ; il s'est suicidé récemment dans son hôtel de la rue de Chanaleilles. Quant à sa femme, elle avait disparu le mois précédent, et depuis, on n'en a plus eu de nouvelles.

Tristot sourit malicieusement.

-- Puisque vous lisez les journaux, observa-t-il, vous devez connaître le signalement de madame de Terrenoire, signalement que toute la presse a reproduit d'après une communication du service de sûreté.

-- Parfaitement. C'est une femme de haute taille, très brune, aux traits réguliers, aux cheveux abondants, et qui, paraît-il, ne sort jamais que voilée.

-- Très bien, mon brigadier. Et sur ce signalement, vous vous croyez de force à reconnaître cette femme, si elle vient à passer devant vous ?

-- Pour sûr ! mais il faudrait un grand hasard pour qu'elle vienne à Auderville.

-- Eh bien, s'écria Tristot, ce hasard s'est produit. Madame de Terrenoire n'est autre que la folle que nous venons d'expédier à l'asile de Cherbourg.

Le brigadier se pinça les lèvres de dépit.

Tristot ne voulut pas abuser de son triomphe.

-- Voyez-vous, mon brigadier, dit-il, il n'y a rien qui ressemble à un signalement. Dans une société bien policée, ajouta-t-il, tout individu mâle ou femelle devrait être tenu de se faire photographier au moins tous les cinq ans et d'envoyer son portrait à la mairie centrale pour y être classé d'après le système Bertillon *(1) *. Cette obligation donnerait à réfléchir aux malhonnêtes gens. Mais nous bavardons comme des propriétaires, au lieu d'agir. Luversan et son complice se sont peut-être cachés dans ces ruines. Il faudrait y organiser une battue en règle.

Le brigadier fit observer qu'on n'avait besoin d'aucune aide pour faire cette battue et tous trois, revolver au poing, explorèrent les décombres. Il ne leur fallut pas moins d'une demi-heure, même en se partageant la besogne, pour reconnaître que ce séjour de dévastation ne recelait pas un être humain. Obligés de marcher sur les débris où le pied trouvait difficilement son aplomb, de franchir obstacle sur obstacle, ils revinrent harassés de fatigue au bord du ru. Là, les trois hommes s'assirent sur la pierre où ils avaient terminé l'inventaire du portefeuille. Tristot tira de ce précieux objet un parchemin qu'il relut attentivement. C'était le plan légué à sa postérité dans une bible par le trisaïeul de Charles Boizard. Ils examinèrent ce plan, se rendirent compte de la position exacte des souterrains et durent reconnaître qu'il n'existait pas d'autres issues que celles par où ils avaient passé. D'où il fallait conclure que Luversan et son complice étaient descendus dans le puits. En inspectant le terrain fangeux, le brigadier s'écria soudain :

-- Quelqu'un a passé par ici.

Les Parisiens avaient beau écarquiller les yeux, ils ne voyaient aucune trace de pas. Le brigadier les railla poliment sur leur manque de coup d'œil.

-- Nous autres, bons gendarmes, dit-il, nous sommes habitués à reconnaître les vestiges du pied humain sur le sol. Quelqu'un a passé par ici, mais il a eu soin en se retirant d'effacer les traces de son passage au fur et à mesure qu'il s'avançait. Il lui a suffi de remuer avec une branche d'arbre le terrain fangeux. Seulement, cette délicate opération n'a pas parfaitement été exécutée faute de temps, et tenez ! ne voyez-vous pas, de-ci, de-là, l'empreinte d'un talon de bottine ? S'il n'y avait pas tant de feuilles mortes sous nos pieds, nous pourrions suivre facilement la piste. Essayons toutefois.

Ils longèrent à pas comptés le cours du ru, mais ils durent s'arrêter à un endroit où l'eau s'engouffrait dans les profondeurs des ruines par un canal souterrain très étroit et inaccessible. Ils revinrent encore à la base du puits.

Pivolot fit une remarque importante.

-- La ferme, dit-il, se trouvait autrefois à la même hauteur que le faîte du château. Elle en domine aujourd'hui les ruines. Pour que les fugitifs aient pu regagner le souterrain par une issue qu'ils auraient découverte, il faudrait que cette issue existât au long de la hauteur à pic qui surplombe cet amas de décombres. Or, vous le voyez, il n'est pas possible de monter par là sans être vu et il n'y a pas trace d'ouverture. D'autre part, j'ai constaté que la galerie, solidement maçonnée, n'a pas une seule fissure.

-- Et moi, j'estime, dit le brigadier, qu'en cherchant bien, on doit trouver dans ces ruines mêmes un autre souterrain. Les vieilles gens du pays vous diront toutes que le château des Mouettes correspondait secrètement avec un autre château qui était situé à une demi-lieue, et dont il ne reste plus de vestige. Le souterrain aurait été bouché, il y a plus de cent ans. Qui sait si Luversan ne l'aura pas retrouvé. Dans tous les cas, il ne saurait en sortir sans se faire prendre.

Ils décidèrent de rentrer à la ferme en faisant le grand tour.

À leur arrivée, ils trouvèrent dans la cour une foule de paysans qui, au lieu de continuer leurs recherches dans les bois d'alentour, étaient venus voir s'il y avait du nouveau. Quant aux trois gars requis par le brigadier pour la descente dans le puits, ils s'étaient entêtés à rester sur place, attendant les ordres d'en bas. Grand fut leur étonnement lorsque leur chef vint par la galerie les relever de leur faction.

Le parquet de Cherbourg n'arriva que très tard dans la soirée. Le procureur de la République était venu en personne, accompagné d'un substitut et d'un juge d'instruction.

On fit sortir de la ferme les nombreux curieux et curieuses qui l'encombraient. On ferma toutes les portes, et, sur les indications des policiers, on procéda, dans le caveau situé sous la tourelle, à l'exhumation de la victime. Préalablement, on avait dû établir un courant d'air pour chasser les odeurs méphitiques.

Un médecin de Cherbourg constata que la victime avait été frappée d'un coup de couteau dans le dos, mais que cette blessure, horrible à voir, n'avait pas causé la mort immédiate. Les mains crispées de Pierre Vignol portaient les traces des efforts qu'il avait fait pour sortir de sa fosse. Ses ongles remplis de terre s'étaient déchirés dans cette lutte suprême.

L'identité de la victime fut établie de suite, grâce à des papiers trouvés dans ses poches.

Les magistrats instructeurs allaient se retirer quand Tristot se permit de prendre la parole.

-- Pardon, fit-il, nous avons trouvé le corps d'une des victimes, mais il nous reste à découvrir le cadavre de M. Charles Boizard.

-- Il n'est guère probable, dit le juge d'instruction, que le crime ait été accompli ici. D'après le témoignage de maître Martineau que nous avons vu tout à l'heure, Luversan est arrivé seul à Auderville.

-- Il n'en coûterait pas beaucoup, continua Tristot, de recommencer des fouilles dans ce caveau.

Le juge accéda au désir du policier et les gars requis pour la circonstance recommencèrent à jouer de la bêche. Ce fut un triomphe pour les Parisiens quand les travailleurs eurent mis à découvert un second cadavre, celui d'un homme petit de taille, trapu, les cheveux et la barbe rouges. Tristot assura qu'on était en présence des restes de Charles Boizard, et, pour le prouver, il exhiba une lettre de M. de Lignerolles où le signalement du malheureux propriétaire du château des Mouettes se trouvait reproduit.

-- Nous avons d'ailleurs, dit-il, la certitude de pouvoir le faire reconnaître par les témoins de Paris, notamment le pharmacien de la rue de Moscou chez qui on l'a transporté il y a environ sept semaines à la suite d'un accident de voiture dont il avait été victime.

Le juge d'instruction comprit que les deux compères en savaient très long sur les préliminaires du drame et il les invita à passer à son bureau le lendemain matin.

Les cadavres furent remontés dans la cour de la ferme. On les déposa sur des civières que des paysans de bonne volonté se chargèrent d'amener à Cherbourg où la double autopsie serait faite.

Tristot et Pivolot se remirent en campagne aussitôt avec le brigadier qui ne voulait plus les quitter, mais ils eurent beau s'embusquer la nuit dans les ruines, fouiller de fond en comble le petit bois où aboutissait le souterrain, ils ne purent découvrir la piste des fugitifs. Il en fut de même des gendarmes et des nombreux paysans qui parcouraient la campagne en tous sens.

À l'aube du jour, cent personnes, la plupart armées de fourches, se tenaient à l'affût aux abords de toutes les routes et chemins vicinaux. Malheureusement, il régnait un brouillard intense qui rendait toutes les recherches impossibles. On ne voyait rien à cinq pas devant soi. Vers midi, les bonnes gens se découragèrent, et chacun rentra chez soi pour manger la soupe.

Tristot et Pivolot avaient dû quitter la partie pour se rendre à Cherbourg. Ils y conféraient depuis environ deux heures avec le juge d'instruction lorsque l'huissier entra, disant qu'un pêcheur de Diélette avait une importante communication à faire.

Le juge donna l'ordre d'introduire ce témoin qui n'était autre que le père Cahue. Le bonhomme apportait la lettre laissée par Célestin Damour sur la plage de la Diélette. Il avait l'air très embarrassé et encore plus ému. L'affaire du château des Mouettes était déjà connue de tout le Cotentin.

Le pêcheur ne doutait pas que la lettre trouvée par Marie et ses compagnes en allant à la pêche, n'eût rapport à cet épouvantable drame. Sans demander la permission, Cahue s'assit dans l'espoir d'apprendre du nouveau. Le juge prit connaissance de la confession de Célestin, puis il passa la lettre aux Parisiens.

On se souvient que Célestin avait terminé ainsi sa lettre : « Quant au bandit, sachant bien qu'il me tuerait quand il n'aurait plus besoin de moi, je l'ai précipité dans un ancien puits situé au fond d'un deuxième souterrain dont vous trouverez l'entrée près des piliers du haut bâtiment des ruines. »

La chose paraissait réellement prodigieuse et peu croyable, vu la profondeur du puits. Cependant, on lit tous les jours dans les nouvelles diverses publiées par les journaux le récit de faits presque aussi extraordinaires. Tel qui s'est jeté dans son puits pour en finir avec les désagréments de la vie en est retiré sain et sauf après un plongeon inoffensif. Luversan pouvait avoir eu la chance de tomber dans le ru sans se briser contre les parois du puits et les pierres bordant la cuvette du fond. Les policiers avaient d'ailleurs constaté, ainsi que le brigadier, qu'il existait à cet endroit une sorte d'entonnoir très profond.

-- C'est égal, remarqua Tristot, il n'y a de la chance que pour les coquins.

-- Et pour les honnêtes gens aussi, répliqua Pivolot, puisque la chute de Luversan nous a permis de rentrer en possession de notre bien. Je suis bien convaincu qu'il est tombé la tête en bas, et que son portefeuille, glissant de sa poche, est venu se loger dans la crevasse où nous l'avons trouvé.

-- Se loger providentiellement ! ajouta Tristot.

Cahue fut interrogé. Il raconta tout ce qu'il savait sur le naufragé, et termina ainsi :

-- Je ne pouvais pas soupçonner que ce garçon-là avait de si mauvaises connaissances. Dans tous les cas, tant qu'il est resté chez moi, il n'a rien fait de mal ; même qu'il s'est montré très délicat. On lui aurait donné le bon Dieu sans confession.

-- Croyez-vous sérieusement, demanda Tristot au pêcheur, que ce jeune homme se soit jeté à la mer ?

-- Ça ne m'étonnerait pas, répondit Cahue. Le Parisien riait tout le temps et nous faisait bien rire aussi, mais on voyait qu'au fond, il était tout chose, tout triste. Il devait avoir des remords. Moi, j'aurais dû écouter le conseil de mon neveu qui me disait : « Méfie-toi de cet avorton, il serait bien embarrassé de dire d'où viennent ses billets de mille francs. »

Tristot demanda au juge la permission de prendre copie de la lettre afin d'en donner communication à Roger Laroque. Ce qui lui fut accordé.

Il achevait cette copie quand l'huissier annonça une visite à laquelle les policiers étaient loin de s'attendre. C'était M. de Lignerolles qui arrivait de Paris avec Roger Laroque. La veille au soir une dépêche lui avait été adressée de Cherbourg au sujet des graves événements de la matinée.

Roger serra la main des policiers et fut mis au courant de leur funèbre découverte.

L'après-midi, le parquet se transporta à l'asile où avait été transportée Andréa de Terrenoire. L'infâme maîtresse de Mussidan et de Luversan venait d'expirer à la suite d'un accès de folie furieuse.

Diane qui se trouvait à Paris avec son mari fut avertie par dépêche télégraphique.

En dehors des deux policiers, du brigadier et des deux magistrats chargés de l'instruction, nul ne connaissait le vrai nom de la morte. Le secret fut si bien gardé que le nom de Terrenoire ne fut pas livré à la curiosité publique.

Robert de Vaunoise fit transporter les restes de la criminelle à Paris où elle fut inhumée au cimetière du Nord dans le caveau de la famille, à côté de l'homme dont elle avait souillé le nom. Deux jeunes femmes suivirent le convoi : Diane et Marie-Louise.

LXXXI

Est-il un sort plus doux, plus digne d'envie, que celui du cheval dont toute l'occupation consiste à paître en liberté l'herbage de la prairie, de galoper à travers les herbes jaunissantes, de chercher l'ombre des grands chênes de la haie et de frotter son poil inculte à l'étrille naturelle fournie par le tronc rugueux des vieux pommiers ?

C'est un plaisir pour les touristes qui viennent passer la belle saison sur la côte normande que d'assister aux ébats des jeunes chevaux dans les prés verdoyants. Le regard du connaisseur s'arrête de préférence sur tel animal dont l'harmonie des proportions fait présager un bel avenir de coureur.

Là, le fier troupeau n'a même pas à obéir aux caprices du berger. Chacun circule à sa fantaisie, trotte ou galope pour le plaisir de trotter ou de galoper, hennit à pleins poumons, traverse son domaine d'une seule haleine en tous sens, ne connaît encore de l'existence que le bonheur d'être au monde sans dépendre de personne.

Là, le troupeau se sentira en sûreté jusqu'au jour maudit, où son propriétaire viendra l'en arracher pour l'envoyer à l'écurie. En attendant, il est heureux comme l'enfant à qui rien ne manque et qui n'a pas encore entendu résonner à son oreille la voix grave du magister.

Ce n'était certainement point pour contempler un troupeau de quadrupèdes en liberté que Malmenade, natif de l'Ariège et dompteur de profession, avait franchi, le matin du jour où les gens d'Auderville sondaient vainement le brouillard pour y trouver Luversan, la clôture d'un pré où paissaient et gîtaient vingt-quatre beaux chevaux.

Bientôt, malgré l'épaisseur de la brume, il distingua vaguement les silhouettes des chevaux qui, serrés les uns contre les autres, les oreilles dressées, la crinière au vent, sentaient l'approche de l'ennemi.

Malmenade s'arrêta et tirant de sa poche une forte corde qu'il avait arrangée en lasso, s'élança sur le troupeau. Toute la compagnie se dispersa subitement, lançant des ruades dans l'inconnu.

Le dompteur obliqua de façon à se porter à la rencontre des fugitifs. Cette manœuvre n'était pas sans prêter à un grave danger. En effet, Malmenade faillit être atteint par le tourbillon des animaux. Il ne perdit point son sang-froid, et lança le lasso à la tête d'un retardataire. Le cheval pris à la gorge par le nœud coulant ne se rendit pas à discrétion. Il fallut au dompteur toute son énergie et sa force herculéenne pour ne point lâcher prise. Enfin, la bête à demi étranglée s'abattit.

Malmenade s'arma d'une courte masse de fer accrochée à sa ceinture. Déjà sa main se levait pour frapper au front le noble animal, lorsqu'une voix cria derrière lui :

-- Ne faites pas cela ! Je vous achète ce cheval, bien qu'il ne soit pas à vous.

Malmenade se retourna et se vit en présence d'un homme de haute taille, très brun, vêtu d'une blouse bleue souillée de boue, coiffé d'une casquette.

-- Je vous achète ce cheval à la condition que vous me disiez ce que vous voulez faire de ce quadrupède.

-- Et vous, à quoi vous servira-t-il ?

-- À voyager.

Tous deux maintenaient le cheval étendu sur le sol. Ils se parlaient nez à nez.

-- Parbleu ! fit le dompteur, vous m'avez tout l'air d'un particulier qui voudrait être à cent lieues d'ici, mais qui n'ose entrer dans une gare par crainte des gendarmes.

-- Vous l'avez deviné, mon ami. Ne seriez-vous point dans le même cas ?

-- Pas précisément. J'aime à voyager, mais par petites journées, sans jamais me presser. Arrivons au fait. Vous êtes prenant et je suis donneur. Combien m'offrez-vous ?

-- Cinq cents francs.

-- C'est sérieux ?

L'homme brun tira d'un petit carnet un large billet de banque qu'il déplia d'une seule main tout en pesant de l'autre main sur la tête du cheval.

-- J'ajouterai, dit-il, un billet de cent si vous me dites le but de votre chasse de ce matin.

-- C'est bien simple : je voulais tuer cet animal pour le faire manger par mes bêtes. Je m'appelle Malmenade ; je suis le premier dompteur de l'univers, mais le plus pauvre de ma corporation. J'ai toujours manqué de capitaux pour acheter la matière première. Après une série de représentations peu fructueuses à Cherbourg, je suis venu me reposer, il y a trois semaines, à Beaumont. J'avais attrapé une entorse en sautant par-dessus Brutus, mon lion favori. Vous comprenez, les frais de médecin, l'inactivité, l'appétit de mon clown et de mon Paillasse, la voracité de mes acteurs, tout a contribué à me mettre sur la paille. Voilà, payez-moi et allez au diable si ça peut vous faire plaisir.

L'homme brun lâcha ses billets et le dompteur allait s'éloigner dans le brouillard, lorsque Luversan (car c'était lui) l'arrêta d'un mot :

-- Vous manquez de capitaux ; moi, j'en ai.

-- Tant mieux pour vous !

-- J'en ai... à votre disposition.

-- Comment ! vous voudriez vous associer avec un dompteur. Il faut la vocation, moun cer.

-- Diou vivan ! répliqua le Levantin qui connaissait tous les patois y compris celui des Pyrénées, vous serez moun sauveur.

Le dompteur se croisa les bras et fixa ses yeux d'acier sur ceux de son interlocuteur.

-- Té, fit-il, sais-tu bien, moun cer, que tu as le regard plus méchant que celui de Brutus. Si tu ne me connais pas, moi, je te connais. Tu as fait assez de bruit depuis hier. Dis-moi, pitchou, tu viens du château des Mouettes où tu as fait de vilaines choses, de très vilaines choses ?

-- Oui ! je viens du château des Mouettes.

-- Et tu as le gâteau dans ta poche !

-- Non, mais j'ai de quoi ne pas mourir de faim tout de suite. Le gâteau il est là-haut ; si tu veux, nous irons le chercher tous les deusses dans quelques jours. Nous partagerons.

-- Combien ?

-- Deux millions !

Malmenade fut dompté aussitôt par ce chiffre fantastique.

-- Il s'agit de te cacher, n'est-ce pas, moun cer ? Eh bien, je te cacherai, et si bien, que je défie toute leur police de te trouver dans ma roulante.

Luversan lui tendit une main que l'autre serra vigoureusement.

-- À la vie, à la mort ! s'écria le Levantin. Lâchons cet animal dont le transport à ta ménagerie serait très périlleux pour nous. Je te redonnerai de l'argent pour aller chez le boucher. Es-tu capable de me ramener à travers champs jusqu'à ton campement ? Les chemins sont mauvais pour moi. Je l'ai échappé belle trois fois ce matin. Sans le brouillard, j'étais frit.

Ils défirent le lasso et rendirent la liberté au cheval que tout le troupeau appelait au loin en hennissant. Puis ils se mirent en route. Malmenade n'avait pas besoin de séjourner longtemps dans un pays pour en connaître les détours. La raison en était bien simple : le dompteur ne négligeait aucune occasion de s'emparer du bien d'autrui, surtout quand ce bien était mangeable par ses fauves.

Nombre de bergers accourus de leur parc pour assister à ses représentations ne se doutaient guère que la bonne humeur et la docilité de Brutus, le lion favori du Pyrénéen, provenaient d'un bon déjeuner fait à leurs dépens. C'était rare en effet qu'il ne manquât point à l'appel quelques moutons, quelques chevaux, indomptés ou non, et diverses volailles dans un canton où avait passé Aristide Médéric Malmenade, présentement âgé de cinquante-deux ans, veuf, père, ou du moins se disant tel, de la ravissante Agnès, préposée à la garde du boa constrictor et au développement de toute la longueur de cet engourdi devant un public enthousiaste.

Chez cet homme extraordinaire qu'aucun philosophe ne serait parvenu à rendre aussi souple que ses acteurs à quatre pattes, tous les sens rivalisaient d'activité. Il voyait aussi bien la nuit que le jour, il entendait venir d'une lieue la diligence, il savait déguster les bons vins de tous crus et de toutes nationalités, il flairait l'ennemi à cinq cents pas, et sa main nerveuse passait alternativement de la bourrade à la caresse sur le poil soyeux de Tibère, un tigre dont il se méfiait.

Luversan, marchant à pas comptés, sans faire craquer le sol sous ses pieds, suivait son guide, comme un Européen égaré au pays des lacs se confierait à l'astuce d'un Huron qui voudrait bien le conduire à destination.

Malmenade s'arrêta à plusieurs reprises. Il tendait l'oreille et montrait à son compagnon la direction qu'il serait dangereux de prendre. Le dompteur entendait des bruits qui n'arrivaient pas au tympan du Levantin.

-- Ils sont là, disait-il tout bas en voulant parler des paysans embusqués aux alentours dans l'espoir de s'emparer de l'assassin de Charles Boizard et du docteur Vignol.

Et brusquement, il faisait un saut de côté, si léger qu'on eût dit Tibère en personne retombant sur ses pattes, les griffes rentrées.

Comme il approchait de sa roulante, Malmenade s'arrêta pour donner le mot d'ordre à son sinistre commanditaire.

-- Nous touchons le but, dit-il, mais il faut se méfier de mon associé, le chevalier de la Saute. Nous nous sommes associés pour cette tournée en Normandie. Ah ! sa troupe ne l'embarrasse jamais pour la nourriture, l'heureux gaillard. Avec un sou de foie plus ou moins avarié, il gave tout son personnel.

-- C'est un dompteur de chats ?

-- Non pas. Le chat est encore un animal trop gros pour ses talents de spécialiste. Il a apprivoisé tout un bataillon de ces perfides insectes, leur fait traîner de petits chariots auxquels ils les attelle par un simple cheveu et ne leur accorde une nourriture abondante et variée que lorsqu'ils ont obéi à tous les caprices de sa fantaisie tyrannique. Méfiez-vous du chevalier. Parce qu'il est le contraire de vous et de votre serviteur ; c'est-à-dire un honnête homme. Allons ! suivez-moi, et surtout, quoi qu'il arrive, quoi que vous entendiez, quoi que vous voyiez, n'ayez pas peur, je réponds de tout.

Au bout de cent mètres, Luversan entrevit dans le brouillard une extrémité de la roulante. Du reste, si la ménagerie restait encore invisible pour lui, elle se faisait entendre bruyamment. Brutus et ses deux compagnons non favoris poussaient de sourds rugissements. C'était leur manière de rappeler au patron l'heure du déjeuner. Tibère faisait écho en sournois.

Le Levantin fit un pas en arrière. Il connaissait un peu les fauves pour les avoir fréquentés en Afrique, mais une terreur lui était venue : ce dompteur peu scrupuleux n'était-il point capable de lui faire remplacer, pour le repas de ses bêtes, le cheval qui avait motivé son excursion matinale à travers le brouillard ?

À cette idée, le misérable sentit la sueur froide lui couler le long du dos.

Malmenade lisait aussi bien dans l'œil de l'homme que dans celui des autres carnassiers. Il comprit le scrupule de son commanditaire.

-- Êtes-vous bête, cher ami, lui dit-il en imitant le ton mielleux du Levantin. Croyez-vous que j'aurais la sottise de faire manger la poule aux œufs d'or. Soyez tranquille : avant huit jours, j'espère bien que nous ferons une petite excursion dans les souterrains du château des Mouettes. Alors, c'est bien vrai, vous avez trouvé le trésor des Boizard ?

-- Oui, mais celui-là, la justice a mis la main dessus... J'ai fait mieux. J'ai laissé là-bas un autre trésor que j'avais déjà en portefeuille.

-- Je sais : le million de la banque Terrenoire. Oh ! je suis au courant J'ai lu ça, comme tout le monde, dans le pitchou journal.

-- Vous y êtes.

-- Et où l'avez-vous caché, le million de la banque Terrenoire ?

Luversan se contenta de hausser les épaules.

-- Bien répondu ! fit Malmenade. Vous ne voudriez pas vous passer de moi pour reprendre votre butin, mais vous voudriez encore moins que je me passe de vous. Venez, je vais vous introduire dans mes appartements secrets. Vous y demeurerez en paix jusqu'à ce que je sois revenu de chez le boucher. À propos, ne m'avez-vous pas dit que vous régaleriez mes bêtes à vos frais ? Oui, n'est-ce pas ? Je vous présenterai la note ce soir.

-- Quand vous voudrez !

Il tira de sa poche une clé, ouvrit une des portes vermoulues de la boiserie qui disparaissait sous des peintures rutilantes et y poussa doucement son homme. La porte se referma. Il était dans une des cages de la ménagerie.

-- Imbécile ! fit le dompteur. Il n'y a personne. Asseyez-vous dans le fauteuil.

Un peu de lumière filtrait entre les interstices des planches de ce réduit qui sentait le fauve à plein nez. Luversan distingua effectivement un fauteuil Voltaire placé devant une petite table surchargée de papiers et qui devait servir de secrétaire au dompteur. C'était l'unique ameublement de ce singulier cabinet de travail.

Dans le compartiment voisin, Brutus se frottait l'échine contre les barreaux de fer de sa cage, derrière la séparation où se voyait une porte-guichet que Luversan n'aurait pas soulevée pour les trésors du monde entier. Le Levantin se laissa choir sur le fauteuil. Il commençait à désespérer.

LXXXII

Comme le supposaient les policiers, Luversan avait eu la chance inouïe d'échapper à la mort dans le puits où Célestin Damour l'avait précipité.

La profondeur de la nappe d'eau courante et l'épaisseur de la couche de vase qui garnissait le fond dans l'entonnoir naturel, amortirent la chute du bandit. Il se dégagea aussitôt, tira de sa poche son revolver renfermé dans un étui et envoya une balle à Célestin. Il regretta immédiatement cet emploi inutile de sa poudre et songea à fuir au plus vite.

Machinalement, il porta la main à la poche intérieure de côté où devait se trouver le portefeuille contenant l'argent et les titres volés dans la caisse de Jean Guerrier ainsi que la fortune de Tristot et Pivolot. Ce portefeuille avait disparu. Certain de l'avoir eu en sa possession avant sa terrible chute, Luversan pensa qu'il avait glissé de sa poche. Vainement il fouilla la vase pour le retrouver.

Pendant cette recherche, les secondes lui parurent des siècles. Par où fuir ? De la hauteur, les gendarmes ne pouvaient manquer de l'apercevoir s'il se hasardait dans les ruines. Il se voyait perdu et cependant il s'attardait encore au fond du puits, plongeant dans la vase, la bouleversant de ses mains avides.

Soudain, il découvrit, contre la paroi opposée à la brèche par laquelle Tristot avait gagné le premier les ruines, un anneau scellé dans une pierre, à environ cinquante centimètres sous l'eau. Il tira de toutes ses forces sur cet anneau, sentit la pierre remuer. C'était peut-être une issue secrète donnant sur un autre souterrain. La peur le fit redoubler d'énergie. La pierre céda et il put l'amener à lui. L'eau s'engouffra dans le trou béant et son niveau ne tarda pas à s'abaisser.

Luversan constata que la pierre s'emboîtait dans une rainure et qu'elle était munie d'un second anneau à la face opposée au premier. Un homme pouvait passer par l'ouverture. Luversan s'y glissa les pieds en avant, sans lâcher la pierre. L'espoir lui revint quand, ayant enflammé une allumette, il se vit dans un souterrain. « Charles Boizard, se dit-il, ne connaissait pas cette issue. » Il marcha longtemps sans trouver le bout du souterrain. Tout à coup, un peu d'air lui arriva aux poumons et rafraîchit ses tempes baignées de sueur.

Le bruit d'un seau violemment remué et battant contre une muraille parvint à ses oreilles. Il comprit qu'il était près d'un nouveau puits dépendant d'une maison habitée et où quelqu'un était occupé à tirer de l'eau. Trois pas de plus, et il fût tombé dans ce puits dont le second orifice se trouvait au beau milieu de la galerie souterraine. Luversan s'en approcha et put toucher la corde.

Là-haut, tout en redescendant le seau, une jeune fille chantait cette ronde de l'ancien temps. Après avoir tiré trois seaux d'eau, la jeune fille s'éloigna, toujours chantant.

Luversan s'assit au bord du puits sur la terre humide. Il entendit pendant trois grandes heures la jeune fille rincer du linge. De temps à autre elle revenait puiser de l'eau. Puis ce fut le père qui rentra. Sa voix retentit furieusement.

-- Comment Jeannette ? La soupe n'est pas encore servie ! À quoi passes-tu donc ton temps ! Je t'avais promis de te conduire chez les dompteurs, à Beaumont : tu n'iras pas. D'abord, nous avons d'autres chiens à fouetter que de perdre notre temps et notre argent en billevesées. Il y a des assassins qui se promènent en liberté dans la région.

-- Des assassins ? oh ! mon Dieu !

-- Deux assassins, dont l'un a tué le châtelain des Mouettes et lui a volé ses papiers. Le gredin s'était installé aux Mouettes sous le nom de Charles Boizard. Il paraît que c'est le même qui a assassiné autrefois un usurier, à Ville-d'Avray, crime qu'on avait mis sur le dos d'un honnête homme Roger Laroque. Tout le monde sait ça.

-- Oh ! mon Dieu ! s'ils allaient venir ici quand tu n'y es pas !

-- Tu vas me faire le plaisir d'aller chez ta tante. Les assassins peuvent venir ici ; ils ne trouveront rien à voler. Fais-moi une grillade de porc ; ça suffira.

Ainsi donc, la maison allait être abandonnée après le déjeuner de ces pauvres gens. Luversan le savait et il ne manquerait pas d'en profiter.

Il attendit trois quarts d'heure avant d'agir. Le bruit des portes fermées avec soin par le père de Jeannette acheva de le rassurer et tirant sur la chaîne, il en éprouva d'abord la solidité. Les anneaux tinrent bon, ainsi que la poulie. Alors il se hasarda à faire, à la force du poignet, la pénible ascension et atteignit la margelle sur laquelle il s'assit, épuisé.

Quand il eut repris haleine, il regarda où il se trouvait. Le puits était situé dans une cour étroite donnant sur l'habitation et sur un verger clos de planches avec porte fermée au loquet. Luversan tourna autour de la maison. La faim lui talonnait l'estomac.

Grâce à un carreau cassé de la fenêtre du rez-de-chaussée, il put facilement, en passant son bras à l'intérieur, tourner l'espagnolette. Luversan pénétra dans la place. Il se trouvait dans l'humble chaumière d'un cantonnier. Il ouvrit tous les placards. Au fond de l'un d'eux, il trouva de vieilles croûtes de pain réservées sans doute aux animaux domestiques. Il s'en fit un régal et, de plus, en remplit ses poches. Puis il chercha et trouva le cellier. Il se versa une forte rasade de cidre. Par précaution, il en remplit une bouteille qui alla rejoindre les croûtes au fond de sa poche.

Dans un tonneau, il découvrit un fort quartier de porc. Cette fois, il n'hésita pas à pratiquer une entaille en plein lard et il apaisa sa faim comme il avait étanché sa soif. Cela fait, il inspecta soigneusement la maison. Il ne s'empara que d'une vieille blouse bleue hors de service, d'un pantalon de toile et d'une casquette mise au rebut. Il fit un paquet de ces hardes.

Le grenier, éclairé par une fenêtre donnant sur la campagne, était rempli de fourrage. Luversan redescendit fermer la fenêtre, s'assura que tout était en ordre et alla s'étendre au fond sur l'entrecroisement des bottes de foin.

Luversan sommeillait lorsqu'il entendit revenir le cantonnier avec sa fille.

Il colla son oreille contre le plancher.

-- Oui, c'est comme ça, disait le Normand, les scélérats nous ont fait trotter en pure perte. C'est à n'y rien comprendre. Paraît qu'on a fouillé toute la ferme pour le roi de Prusse ! Et cependant, ils ne peuvent avoir fait beaucoup de chemin. Sans quoi, on les aurait vus, que diable ! Quant à moi, j'en ai assez, et je me couche.

Bientôt la maison du cantonnier fut plongée dans le silence.

Vers quatre heures du matin, Luversan se glissa pieds nus jusqu'à la fenêtre qu'il réussit à ouvrir sans faire le moindre bruit.

Un haut noyer allongeait ses branches jusque par-dessus le toit de l'humble habitation.

Il régnait un de ces brouillards intenses, un de ces brouillards comme il en fait sur la côte normande à l'automne. Luversan résolut de profiter de ce manteau naturel pour faire du chemin. N'avait-il pas la carte détaillée de tout le Cotentin et de plus, ne possédait-il pas, attachée comme breloque à sa chaîne de montre, une boussole avec laquelle il était certain de ne pas perdre le nord ?

Il résolut de gagner la voie ferrée entre Cherbourg et Sottevast. Si, près de la gare de Couville il réussissait, à la faveur du brouillard, à monter dans un train en marche, il réussirait tout au moins à sortir du terrain le plus dangereux pour lui. Les brumes ne se dissiperaient certainement pas avant onze heures du matin, ce qui lui permettrait de descendre aux environs de Caen. Arrivé là, il n'aurait plus à craindre la surveillance locale. Il pourrait se remettre en route par le moyen le moins acrobatique, c'est-à-dire en prenant son ticket à l'une de ces gares campagnardes.

Luversan se passa, par-dessus ses habits souillés de boue, la blouse et le pantalon bleu du cantonnier, et coiffé de la vieille casquette de son hôte, descendit lestement dans le pré à la force du poignet, passant d'une branche à l'autre du noyer, puis se laissant glisser le long du tronc poli de ce complice inconscient.

Les yeux fixés sur sa boussole, il obliqua vers l'est. Le brouillard était si épais que le fugitif y voyait à peine à ses pieds.

L'étoile du bandit ne l'abandonna pas encore. Elle le conduisit sur le territoire de Beaumont, gros bourg où l'on arrive, en partant de Cherbourg, par une route qui suit, pour ainsi dire, le bord septentrional de La Hague après des alternatives de montées et de descentes jusqu'à une hauteur de deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer.

Soudain, au beau milieu d'un grand pré, il s'arrêta, stupéfait, en apercevant un grand diable d'homme, habillé de velours marron, et qui tenait de chaque main une longue corde garnie d'une boule de plomb à chaque extrémité.

Il était arrivé à trois pas de ce mystérieux personnage sans avoir été entendu de lui.

Dans le lointain, retentissait le galop effréné d'une troupe de chevaux en fuite.

« Tiens ! se dit-il, voilà un gaillard qui m'a tout l'air de chasser non les bipèdes de mon espèce, mais les quadrupèdes dont on peut tirer un bon prix sur le marché. Ce doit être un confrère. Ma foi ! Il ne tient pas trop mal le lasso. Je parierais qu'il a chassé le buffle dans l'Amérique du Sud. »

Sans bouger de place, l'homme attendait patiemment le passage de la troupe chevaline pour jeter le lasso. C'était le dompteur Malmenade qui venait chercher les éléments d'un copieux repas pour ses bêtes et pour sa cuisine personnelle.

LXXXIII

Le mariage de Suzanne Laroque avec Raymond de Noirville fut célébré en l'église de Chevreuse quelques jours après les dramatiques événements du château des Mouettes.

Dès le matin, une foule nombreuse accourue des villages voisins s'était groupée devant le porche pour voir la jolie mariée et surtout pour approcher le héros du jour, le fameux Roger Laroque, victime de l'erreur judiciaire dont tous les journaux avaient parlé.

Chacun remarqua que le père de la mariée semblait triste et préoccupé au lieu de se réjouir du bonheur de sa fille.

-- Le pauvre homme, disaient tout bas les curieux, souffre de n'être pas encore réhabilité. Ça lui fait de la peine de savoir que son nom est encore entaché par un jugement inique.

La cérémonie se passa sans incidents.

Après la messe, un punch rassembla à Maison-Blanche les rares parents et amis des deux lignées. Il va sans dire que Jean Guerrier, Marie-Louise et l'austère Margival s'y trouvaient. Ce dernier, sans que personne en sût les motifs, avait vieilli de dix ans. La blessure de ses illusions perdues lui saignait encore au cœur. Telle était sa bonté qu'il regrettait de s'être montré impitoyable pour le séducteur de Blanche Warner. Dans le passé si lointain des amours de M. de Terrenoire avec celle qui devait abriter plus tard sa honte derrière le nom de Margival, le père de Marie-Louise devinait des circonstances atténuantes. Il se reprochait de n'avoir pas demandé à l'homme que, sans le prévoir, il avait condamné à mort, des explications complètes. Peut-être, après avoir entendu le coupable, aurait-il montré, vis-à-vis de lui, plus de magnanimité.

Le soir même, Roger revenu à Paris avec ses enfants, les accompagna à la gare de Lyon. Suzanne et Raymond embrassèrent une dernière fois leur père et partirent pour l'Italie où ils devaient passer l'hiver. Au moment de cette séparation, Roger refoula les larmes qui lui montaient aux yeux.

-- Je suis bien heureux, dit-il, bien heureux...

Suzanne le crut et, se suspendant à son cou, lui dit tout bas :

-- Sois tranquille, petit père, nous reviendrons bientôt et nous ne nous quitterons plus... jamais.

Un instant après, il se retrouvait seul sur le pavé de Paris. Il entra dans un café et relut pour la troisième fois une lettre qu'il avait reçue le matin même de Tristot et dont il s'était bien gardé de faire part à ses enfants.

Persuadé que Luversan resterait dans le pays pour tâcher de rattraper les deux millions qu'il avait laissé tomber dans le puits des souterrains, le parquet de Cherbourg conservait le secret le plus absolu sur les recherches. La lettre adressée par Tristot à Roger était ainsi conçue :

« Cher monsieur Laroque,

« Nous jouons décidément de malheur. Je vous avais dit dans ma dernière lettre qu'une surveillance de jour et de nuit était organisée dans les ruines du château des Mouettes.

« La nuit dernière, nous étions embusqués, Pivolot et moi, au fond du puits, lorsque soudain, nous entendîmes à nos pieds un bruit étrange. Penchés tous deux sur la nappe d'eau qu'un brouillard épais, passant par la brèche, masquait à nos yeux, nous ne tardâmes pas à nous rendre compte qu'il se faisait un travail souterrain au-dessous du ru.

« Nous avions eu le tort de ne pas faire draguer le fond du puits dont nous nous étions contentés de sonder la vase. Il y avait là un passage par où Luversan s'était éclipsé le matin de notre arrivée au château des Mouettes et par où il revenait de nuit avec l'espoir de rentrer dans ses fonds. Bientôt, en effet, le bruit d'une pierre qu'on déplace brusquement se fit entendre, l'eau s'engouffra par un trou sur le pan de la muraille, le niveau baissa, et du trou surgit une tête d'homme.

« Au milieu de l'obscurité opaque, nous retenions notre respiration, et, armés chacun d'un revolver, nous attendions avec anxiété que l'homme fût entièrement sorti par l'issue secrète.

« Il était à peine debout que nous lui criâmes : « Halte ! vous êtes mort ». Nous l'avions saisi vigoureusement à la gorge et les canons de nos armes s'appuyaient sur ses tempes. L'homme ne bougea pas.

« Deux gendarmes accourus des ruines où, cachés dans les ronces, ils veillaient au grain, accoururent nous prêter main-forte. L'homme se laissa arrêter sans résistance.

« En même temps, ayant allumé nos lanternes, nous nous aperçûmes que le trou, par où l'eau s'échappait, avait été rebouché de l'intérieur et que le ru reprenait son niveau. Ce n'était pas Luversan que nous tenions, mais un complice : le dompteur Malmenade dont je vous ai également parlé. Interrogé, cet individu refusa de répondre.

« Sans perdre un instant, nous explorâmes le fond du puits et ayant trouvé l'anneau de la pierre mobile, nous tirâmes dessus de toutes nos forces et nous réussîmes à l'arracher.

« Pendant que les gendarmes maintenaient le prisonnier, nous nous engageâmes dans le souterrain. Telle fut notre précipitation que nous ne songeâmes même pas à refermer l'issue par laquelle l'eau s'écoulait assez rapidement.

« Chacun de nous s'était muni d'une lanterne. Nous courions à toutes jambes. Au loin retentissaient les pas précipités du fugitif. Si nous avions pu l'apercevoir, nous n'aurions pas hésité à tirer sur lui : mais il avait de l'avance, et ce maudit souterrain n'en finissait pas.

« Bientôt, nous n'entendîmes plus que le bruit de notre course précipitée. Nous arrivâmes tout haletants au bord d'un puits où nous faillîmes tomber.

« Au-dessus de notre tête, on criait : « Au voleur ! à l'assassin ! » Nous appelâmes de toute la force de nos poumons. Une voix d'homme nous interpella : « Qui êtes-vous ? -- La police. -- Vous arrivez trop tard. Votre homme vient de se sauver par le grenier. -- Aidez-nous à remonter. Descendez le seau. »

« L'homme ne nous obéit qu'après nous avoir fait perdre dix minutes durant lesquelles l'assassin se mettait provisoirement en lieu sûr.

« Nous fûmes remontés un à un, non sans peine. Nous nous trouvions chez un brave cantonnier dont l'honnêteté et la bonne foi ne sauraient être soupçonnées. Il ignorait l'existence du souterrain dans son modeste domaine.

« Quant à poursuivre Luversan par un brouillard d'une telle opacité, il n'y fallait point songer.

« Nous courûmes à Beaumont et dans les villages environnants. Bientôt le tocsin fut sonné par toute la campagne. Les paysans armés parcoururent les champs avec la même ardeur qu'au premier jour. Ce fut peine perdue.

« Or, d'après le témoignage d'un ivrogne que nous avons trouvé endormi l'après-midi sur un remblai de la voie ferrée, entre Martinvast et Couville, un homme répondant au signalement de Luversan aurait sauté le matin sur le marchepied d'un train en marche. Si le fait est exact, Luversan se sera glissé dans un compartiment rempli de marchandises et aura pu arriver jusqu'à Caen. En ce cas, tout nous porte à croire qu'il aura repris le train de Paris à une station intermédiaire.

« J'ai envoyé une dépêche au service de sûreté. Nous resterons encore deux jours dans le pays par acquit de conscience. Après quoi, nous reviendrons à Paris.

« Il nous reste à vous annoncer la découverte du cadavre de Célestin Damour. Le malheureux a été la proie des pieuvres qui l'ont rejeté après l'avoir réduit à l'état de squelette. Nous l'avons fait inhumer au cimetière de la Diélette.

« À bientôt.

« Votre tout dévoué,

« TRISTOT. »

Maintenant que Suzanne était mariée, que rien ne pouvait plus la séparer de Raymond, Roger Laroque se reprenait à espérer en sa réhabilitation. Il se sentait rempli d'une ardeur nouvelle pour recommencer cette chasse à l'homme où Tristot et Pivolot eux-mêmes avaient trouvé leur maître.

Il s'en voulait d'avoir redouté les révélations que le misérable aurait pu faire sur la complicité de Julia. Comment supposer que l'assassin ferait des aveux ! Non, arrêté, mis à la torture des questions incessantes et des témoignages indiscutables, condamné même, jamais Luversan ne dénoncerait sa complice d'autrefois ! Telles étaient les réflexions que se faisait Roger Laroque.

Il passa la nuit chez Guerrier qui, ainsi que Margival, avait quitté la banque Terrenoire et devait en monter une autre grâce aux fonds de son bienfaiteur.

Le lendemain, il eut la douleur de voir encore son nom traîné dans tous les journaux avec des détails complets sur les assassinats de Charles Boizard et du docteur Pierre Vignol. Un reporter « actif » avait eu l'ingénieuse idée d'aller rue des Abbesses, demander des renseignements à la veuve Vignol sur son fils. La pauvre femme, qui ignorait encore son malheur, tomba à la renverse. Quand elle revint à elle, elle était folle, folle comme l'avait été Andréa. On dut l'interner à Sainte-Anne. D'après l'« actif » reporter, elle n'y devait point passer la nuit.

Roger retourna à Maison-Blanche dans l'espoir d'une nouvelle lettre de Tristot. Personne ne lui avait écrit. En revanche, il trouva sur son bureau une carte de visite que le fidèle James y avait déposée. Quelle ne fut pas sa surprise en lisant sur cette carte le nom d'Andrimaud, cet escroc qui l'avait si bien servi pour attirer Luversan dans le piège de Ville-d'Avray. Naturellement, l'adresse manquait.

-- Quand monsieur d'Andrimaud est-il venu ? demanda Roger à James.

-- Hier matin, comme vous veniez de partir à Chevreuse avec les mariés.

-- Savait-il la nouvelle ?

-- Non, monsieur.

-- Et vous ne lui avez rien dit ?

-- Ma foi si, monsieur. Il prétendait avoir quelque chose de très pressé et de très important à vous dire, et alors...

-- Alors, vous lui avez fait connaître que ma fille se mariait ?

-- Oui, monsieur, et il a dû courir à Chevreuse pour vous parler.

-- Je ne l'ai point vu. C'est étrange ! À l'avenir, soyez plus discret. Je ne vous croyais pas si bavard, James.

-- J'ai cru faire pour le mieux, monsieur.

James allait renouveler ses excuses quand, ayant jeté un coup d'œil dans le jardin, il s'écria :

-- Le voici, monsieur.

C'était bien d'Andrimaud qui, habillé à la dernière mode, ganté de frais, suivait l'allée conduisant de la grille au perron du château.

Que venait encore faire à Maison-Blanche l'ancien directeur du Sauveteur des Capitalistes ? Roger contint en lui-même le dégoût que ce personnage lui inspirait. Il reçut le visiteur avec une certaine affabilité, espérant encore l'utiliser pour ses recherches.

-- Eh bien, monsieur d'Andrimaud, lui dit-il, nous avons donc fait de mauvaises affaires ?

-- Comment le savez-vous, monsieur Farney ?

À ce nom de Farney, Roger eut un soubresaut.

-- Appelez-moi Laroque, je vous prie ; je suis redevenu français.

-- Comment avez-vous appris ma déconfiture, monsieur Laroque ?

-- Par les journaux d'abord.

-- Les journaux me font vraiment trop d'honneur. Comme si mes affaires particulières pouvaient intéresser le grand public !

-- En dehors du grand public, continua imperturbablement Roger, j'ai eu l'occasion de voir par moi-même, rue de Rivoli, devant la porte de l'ex- Sauveur des Capitalistes, un petit public de... Comment dirais-je ? de gogos qui n'étaient pas du tout satisfaits de la façon dont vous aviez sauvé les capitaux.

-- Ah ! vous étiez là. Mes clients sont des imbéciles. S'il ne leur avait pas pris la fantaisie de me réclamer leur argent tout d'un coup, sans me donner mes huit jours, je l'aurais décuplé. J'étais en pleine veine quand ils m'ont ruiné en se mettant eux-mêmes sur la paille.

Le cynisme de son interlocuteur commençait à impatienter Roger.

-- Enfin, que voulez-vous de moi ? lui demanda-t-il d'un ton sec.

D'Andrimaud répondit sans vergogne :

-- Vous emprunter une petite somme que je destine à une opération des plus fructueuses. Si vous consentez et que je réussisse, je remonterai à la Bourse sur mon grand cheval de bataille, je rembourserai mes créanciers et mes créanciers seront les premiers à me rapporter de l'argent.

-- N'êtes-vous point poursuivi par le parquet ?

-- Hélas, oui !

-- N'avez-vous pas été condamné plusieurs fois ?

-- Une toute petite fois : deux ans de prison.

-- Et vous voulez que je vous prête de l'argent, à vous, joueur effréné, récidiviste incorrigible. Ce n'est pas possible, monsieur d'Andrimaud !

L'escroc se leva majestueusement et fit quelques pas vers la porte. Mais il se ravisa aussitôt et se retournant, le chapeau à la main.

-- Prêtez-moi dix mille francs, monsieur Laroque, dit-il, vous ne vous en repentirez pas. Je puis encore vous servir...

Il avait appuyé sur ces derniers mots avec un air de sincérité qui intrigua beaucoup Roger.

Le financier avait-il deviné la pensée secrète de la victime de Luversan ? Savait-il quelque chose sur ce dernier ?

Laroque le pria de s'asseoir, ce que d'Andrimaud s'empressa de faire.

-- En quoi pouvez-vous encore me servir ?

-- Dame ! C'est plutôt à vous qu'à moi de le dire. Il vous a été permis d'éprouver ma discrétion, mon dévouement à votre personne.

Roger dut reconnaître que le chevalier d'industrie l'avait aidé en « conscience » à attirer Luversan dans le piège de Ville-d'Avray.

-- Si je vous confiais, lui dit-il, la mission de retrouver Luversan, auriez-vous chance de réussir ?

-- Peut-être...

-- Croyez-vous qu'il soit revenu à Paris ?

-- C'est probable.

-- Vous en savez peut-être plus long que vous ne le voulez dire ?

D'Andrimaud ne rougissait plus depuis longtemps. Il conserva un visage impassible, impénétrable.

-- Je ne sais rien, répondit-il. Ah si ! je sais que j'ai besoin d'argent et qu'il me serait bien difficile, sans subsides, de faire des recherches en plein Paris, alors que les limiers de la Préfecture de police sont à mes trousses.

Roger alla à son secrétaire, un superbe meuble en bois de chêne défendu par une simple serrure de sûreté. Avant d'abaisser la porte, il jeta un coup d'œil sur le solliciteur. Les yeux de l'escroc brillèrent de tous les feux de la convoitise.

Roger tira du meuble un billet de mille francs qu'il tendit à Andrimaud. Ce dernier le prit en faisant une grimace de déception.

-- Merci, dit-il, mais avec une si petite somme, je ne puis rien faire.

-- C'est un simple acompte, mon cher monsieur. Mettons que je vous redoive neuf mille francs. Je vous les donnerai quand vous les aurez gagnés. Apportez-moi une piste et vous ne regretterez pas votre peine.

D'Andrimaud leva ses grands bras au plafond.

-- Une piste ! fit-il, c'est facile à dire, Paris est grand et je ne suis pas son prophète.

-- Essayez.

-- Je veux bien ; mais au fait, combien me donneriez-vous, si je le retrouvais, votre Luversan ?

Les soupçons de Roger se confirmaient de plus en plus : d'Andrimaud savait quelque chose.

-- Cinquante mille francs, dit-il.

-- Ce n'est pas assez... Vous êtes riche, monsieur Farney... pardon ! monsieur Laroque, vous êtes riche.

-- Je m'en tiens à mon chiffre.

D'Andrimaud parut réfléchir, comme s'il s'agissait d'un marché honorable. Mais au lieu de répondre directement, il changea de conversation.

-- N'en parlons plus, dit-il. Avant de vous quitter, je tiens à vous complimenter au sujet de votre gendre. C'est un beau garçon qui porte sur le visage tous les signes de l'énergie et de la loyauté.

Les escrocs ont toujours à la bouche les grands mots des qualités qui leur manquent.

-- Je vous remercie pour mon gendre, fit Roger avec un sourire contraint.

-- C'est un Noirville, n'est-ce pas ?

À quoi tendait cette étrange question ?

-- Mon gendre, est, en effet, monsieur de Noirville, dit Roger.

-- Le fils de l'avocat qui vous a défendu au procès de Versailles et qui est mort subitement en pleine audience ?

Roger pâlit. Par qui le misérable savait-il ce détail ?

-- Oui, répondit-il encore, c'est le fils de mon ancien compagnon d'armes, Lucien de Noirville.

-- Dont la femme est encore vivante ?...

Roger ne répondit pas.

-- Je suis convaincu, monsieur Laroque, que votre fille sera la plus heureuse des épouses. À l'honneur de vous revoir. Si, par hasard, j'apprenais quelque chose d'intéressant, je m'empresserais d'accourir. J'avais pensé toutefois que votre réhabilitation valait plus de cinquante mille francs.

Il saluait et s'apprêtait à franchir la porte quand Roger le rappela à son tour.

-- Restez, monsieur d'Andrimaud. Nous déjeunerons ensemble et vous partirez ensuite.

Cette invitation subite parut flatter l'escroc qui conçut l'espérance d'attendrir son homme au dessert.

-- J'accepte, fit-il.

Roger sonna James et l'invita à servir le plus tôt possible.

-- En attendant, dit-il à d'Andrimaud, vous prendrez bien quelque chose, un apéritif ?

-- Volontiers.

James s'empressa d'apporter les rafraîchissements demandés.

-- Permettez-moi, dit Roger à l'escroc en lui tendant un excellent cigare, de terminer mon courrier. Les journaux du matin sont sur la table.

-- Très bien, je vais les parcourir.

Laroque s'assit devant son secrétaire.

Il écrivit la lettre suivante :

« Mon cher monsieur Cuvellier,

« Je viens vous demander un immense service. Pour une fois, une seule fois, sortez de votre retraite, et aidez-moi dans une recherche de laquelle mon honneur dépend. C'est grâce à vous que j'ai pu retrouver Luversan. Vous m'avez conseillé d'aller voir un monsieur d'Andrimaud qui avait fait deux ans de Poissy pour tripotages concernant les valeurs à dots.

« Comme vous le pensiez, ce d'Andrimaud était lié intimement avec Luversan, et par le premier j'ai pu arriver jusqu'au second. Par malheur, le bandit a réussi à s'échapper.

« Or, j'ai reçu tout à l'heure la visite de d'Andrimaud qui, recherché par la police sous inculpation d'escroquerie, se trouve sans ressources et est venu me demander de le secourir. J'ai un intérêt capital à ce que cet homme ne soit pas arrêté et à connaître l'endroit où il est présentement réfugié.

J'ai eu soin de le retenir à déjeuner. D'ici à une heure, une heure et demie au plus, cet homme quittera Maison-Blanche. Je le ferai conduire en voiture à la gare de Saint-Rémi. Il s'agirait de le suivre toute la journée jusqu'à ce que vous sachiez où il loge. Je n'ai besoin que de cette indication. Ne marchandez pas sur les frais qui vous seront remboursés amplement.

« Que vous réussissiez ou non, je m'engage à verser à la caisse d'épargne un billet de mille francs au profit de votre petit-fils.

« Attendez d'Andrimaud à la gare Saint-Rémi. Comme il sera accompagné par James, vous êtes certain de ne pas vous tromper de personne.

« Merci d'avance et à votre service de tout cœur quand vous aurez besoin de moi.

« ROGER LAROQUE. »

Cette lettre terminée et mise sous enveloppe, Roger sortit un instant et chargea James de la porter de suite à son adresse. La réponse devait être faite par oui ou non. Tout en servant à table, le fidèle James la transmettrait à son maître par un signe de tête.

Roger rentra au salon au moment où d'Andrimaud s'écriait en brandissant un journal :

-- Mais, c'est épouvantable !

L'escroc n'entendit même pas revenir son amphitryon à qui il tournait le dos. Roger s'arrêta net.

-- C'est affreux, fit encore d'Andrimaud. Si j'avais su tout ça plus tôt...

Soudain, il aperçut Laroque dans une glace et devint livide.

-- Eh bien, lui dit Roger, êtes-vous disposé à déjeuner ? Le couvert est servi. Passons dans la salle à manger. Je vous montre le chemin.

Il traversa le salon sans qu'un muscle de son visage trahît l'étonnement profond que venait de lui causer l'exclamation de son hôte.

L'escroc, qui venait de lire tous les détails du double crime commis par Luversan au château des Mouettes, suivit Laroque sans en souffler un mot.

« Toi ! pensa ce dernier, tu en sais long ! Pourvu que le père Cuvellier consente à te filer. »

D'Andrimaud avait repris son masque impassible. Assis en face de Laroque, il n'avait pas encore soufflé mot lorsque James apporta le premier service. Le domestique triomphait.

-- Oui ! fit-il à son maître par un simple signe de tête.

Le père Cuvellier consentait !

Durant le repas, d'Andrimaud fit part à Roger de diverses combinaisons financières de son invention. Grâce aux loisirs de la prison, il avait eu le temps de voir le fort et le faible de bien des choses. Il ne lui manquait que le nerf de la guerre. Il ne comprenait que les affaires en grand et c'est pourquoi jusqu'alors, il n'avait pas réussi... Ah ! s'il pouvait être compris d'un capitaliste sérieux ! En deux ans, il se chargeait de drainer des millions et encore des millions à la Bourse.

Roger supporta le verbiage du chevalier d'industrie. Il attendait la conclusion. Entre la poire et le fromage, d'Andrimaud, allumé par les fumées d'un Chambertin indiscutable, reprit son aplomb.

-- Alors, dit-il, c'est cinquante mille francs que me vaudrait la prise de Luversan ?

-- Oui.

-- Je me mets en campagne dès aujourd'hui. Par malheur, il me manque le principal.

-- Pardon, je viens de vous remettre mille francs.

-- Ils sont déjà employés.

Roger ne put s'empêcher de rire.

-- Je ne vois pas, dit-il, à quoi vous auriez pu les dépenser ici.

-- Je m'explique : toute ma garde-robe, mon linge et jusqu'aux dossiers les plus importants des combinaisons financières, dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir sont détenus à Londres par un hôtelier exigeant. Quelle mauvaise idée j'aie eue d'aller revoir les Anglais ! Le brouillard m'a toujours porté la guigne noire.

-- Vous avez joué, avouez-le.

-- Eh oui ! répondit impudemment l'escroc. J'ai joué et je jouerai toute ma vie, tant que la veine ne m'aura pas mis dans les mains les quatre ou cinq cent mille francs qui me seraient nécessaires pour fonder quelque chose de durable. Pas de maison sans fondations ! Des parvenus enrichis dans le commerce ont l'effronterie de soutenir qu'ils sont arrivés en sabots à Paris et qu'ils ont amassé sou à sou le premier billet de mille nécessaire à la base de leur fortune. Blagueurs ! Ils ne vous avoueront jamais leurs tours de passe-passe, leurs platitudes, leurs vilenies. Tous, vous m'entendez, tous, ils ont pris soin de remplir de billets de banque leurs galoches avant de se jeter dans la mêlée industrielle. L'un a épousé une fille de mauvaise vie pour lui rafler ses économies. Un autre a vendu sa femme à son patron afin de s'élever à la dignité d'associé. La plupart ont ruiné leur commanditaire en s'enrichissant de ses dépouilles. C'est la lutte pour la vie ! Moi, je n'aurais ni cette bassesse ni cette patience. D'abord, je suis horriblement dépensier. Le luxe c'est mon élément. J'aime à être servi au doigt et à l'œil et je suis un raffiné en toutes choses. Pour moi, cinquante francs par jour, c'est la misère. Aussi bien, cher monsieur Laroque, si vous voulez que je m'occupe sérieusement de retrouver votre bandit, un billet de mille supplémentaire ne ferait pas mal dans mon paysage.

-- Qu'à cela ne tienne ! je vais vous le remettre à l'instant.

Après le café et les liqueurs, Roger passa dans le salon et rouvrit son secrétaire.

-- Voici cinquante louis, dit-il à l'escroc en lui comptant la somme en pièces d'or.

D'un coup d'œil d'expert, d'Andrimaud avait évalué approximativement les liasses de valeurs que contenait le secrétaire. « Le million y est ! se dit-il. Sans compter les titres des propriétés que ce nabab possède en Amérique. »

Ils sortirent dans la cour et trouvèrent le coupé attelé. D'Andrimaud y prit place.

-- À bientôt, dit-il à Roger au moment où la voiture franchissait la grille.

Rentré chez lui, Laroque se plongea dans une profonde méditation. Il restait convaincu que d'Andrimaud connaissait la retraite de Luversan ; mais un détail l'inquiétait : pourquoi l'escroc lui avait-il fait préciser l'état civil de Raymond de Noirville ? Derrière les questions du misérable, il avait senti une menace de chantage. Et qui le dirigeait, ce chantage ? Luversan, Luversan lui-même ! Luversan seul possédait le secret de la morte. Il devait avoir appris par d'Andrimaud le mariage de Suzanne. Ce ne pouvait être que lui qui avait chargé l'escroc d'avoir des renseignements précis sur Raymond de Noirville.

Telles étaient les déductions de Roger Laroque.

LXXXIV

Le père Cuvellier était occupé à faire réciter ses leçons à son petit-fils quand James lui apporta la lettre de Roger Laroque. La lecture des premières lignes fit sur lui une impression défavorable. Il faillit ne pas aller jusqu'au bout.

-- Non ! marmottait-il entre ses dents, mille fois non ! J'ai assez payé de ma personne, j'ai bien mérité de me reposer.

Il retira ses lunettes dorées, en essuya les verres, et par pure politesse, acheva de prendre connaissance de la supplique. Le mot de la fin amena un sourire sur ses lèvres : Roger promettait un billet de mille francs, non pas à lui, l'ex-fonctionnaire jaloux d'une tranquillité durement achetée pendant quarante ans de loyaux services, mais au bambin qui faisait toute sa joie, toute la consolation de sa vieillesse.

La délicatesse du procédé le touchait profondément.

Il embrassa son petit-fils et dit à James :

-- Monsieur Laroque peut compter sur moi.

Le domestique parti, Cuvellier rassembla ses souvenirs. Il lui importait avant tout de se rappeler si d'Andrimaud l'avait vu assez souvent autrefois pour le reconnaître. Bientôt il se rassura : l'escroc ne s'était jamais trouvé là quand la police avait fait une descente dans les tripots qu'il fréquentait. Tous les détails restés dans la mémoire de l'ancien brigadier sur cet individu provenaient de rapports fournis par des indicateurs sur les joueurs les plus en vue.

À force de se creuser la cervelle, il retrouva la note caractéristique de ce tripotier par excellence : d'Andrimaud était une sorte d'entraîneur, de courtier de maison de jeu ; il avait la spécialité d'attirer autour des tapis verts de nouveaux clients pour remplacer les malheureux décavés dont les Grecs et la cagnotte avaient épuisé toutes les ressources.

Malgré ses soixante-cinq ans, le père Cuvellier jouissait encore d'une excellente santé. N'était sa vue qui baissait, il se félicitait chaque jour de grignoter au budget de la caisse des retraites.

Il envoya son petit-fils passer la journée et au besoin la nuit chez un voisin ; puis il procéda avec un soin minutieux à sa toilette. D'une longue boîte qu'il n'ouvrait que les jours de grande fête, il tira une superbe redingote saupoudrée de poivre destinée à chasser les mites et la revêtit soigneusement. D'un carton à chapeaux, il enleva un gibus étonnant de conservation et se l'entra sur la tête jusqu'aux sourcils.

Paletot sous le bras, parapluie à la main, Cuvellier, se rendant à la gare de Saint-Rémi avait toutes les apparences d'un brave petit rentier de province qui prend le temps comme il vient et a renoncé à se faire de la bile. Il s'installa dans une salle d'attente. Par la fenêtre donnant sur la route, il guettait l'arrivée du coupé de Roger Laroque.

Bientôt, les grands favoris rouges de James lui apparurent dans le lointain. D'Andrimaud s'était mis en retard à Maison-Blanche. Le domestique qui avait reçu l'ordre d'arriver quand même, fouettait vigoureusement son cheval.

L'escroc descendit juste à temps pour prendre le train. Fidèle à ses principes sur le luxe, il ne voyageait qu'en première classe. Comme il venait de s'installer dans un compartiment où il n'y avait personne, un vieillard sauta sur le marchepied, et s'assit en face de lui.

-- Pardon, monsieur, fit Cuvellier.

Cela fut dit si bonnassement que d'Andrimaud n'aurait pu jamais soupçonner l'ancien limier de police dans la personne du petit vieux qui prêtait à rire par ses yeux clignotants sous ses lunettes dorées et son menton en galoche toujours en mouvement.

Le train se mit en marche. Peu d'instants après, Cuvellier tira d'un étui une pipe en écume de mer, qu'il bourra à même la blague, et se penchant vers son compagnon.

-- La fumée de tabac vous incommode-t-elle, monsieur ? lui demanda-t-il.

-- Pas du tout.

D'Andrimaud s'accouda à la portière. Sa physionomie exprimait une grave préoccupation.

Cuvellier alluma sa pipe.

-- Vous allez me trouver un peu importun, dit-il à l'escroc. J'ai un petit renseignement à vous demander, si toutefois vous connaissez ce pays.

D'Andrimaud étonné, légèrement inquiet, sortit de sa rêverie.

-- Vous dites, monsieur ?

-- Connaissez-vous Chevreuse et ses environs ?

-- Pourquoi ?

-- Je viens de passer la matinée à la recherche d'une petite maison de campagne pour m'y installer. Tout est loué. Est-ce donc impossible de trouver une bicoque vacante ?

Le principe du chevalier d'industrie est de s'accrocher au nouveau venu qui a le malheur d'entrer en conversation avec lui. Son premier soin est de s'assurer par d'habiles questions détournées si le causeur a l'étoffe d'un gogo, si par la suite, il ne sera point possible de voir la couleur de son argent.

D'Andrimaud répondit au petit vieux :

-- Je ne pourrais vous indiquer aucune maison à louer pour l'instant dans la vallée de l'Yvette, mais j'ai des amis auprès desquels il me serait facile de me renseigner. Quand reviendrez-vous par ici ?

-- Je n'en sais trop rien. Je suis arrivé hier du Poitou où j'ai fait un petit héritage. Oh ! pas grand-chose : une soixantaine de mille francs qui, joints à mes petites rentes personnelles, me permettront de vivre sur un assez bon pied, d'autant plus que je suis veuf et sans enfants. Je vais commencer par visiter ce grand Paris que j'ai vu hier pour la première fois.

-- Vraiment ! pour la première fois ?

-- Mes affaires me retenaient en province. Et puis, je suis casanier de ma nature. Si mon frère qui, lui, n'a jamais quitté Paris, ne m'avait supplié d'y venir, je serais mort sans avoir vu la capitale. Mon frère habite boulevard d'Enfer. Je lui ai écrit que je consentais à m'installer auprès de lui, et voici pourquoi j'ai choisi de préférence la ligne de Sceaux.

-- Que ne cherchez-vous un logement à Bourg-la-Reine ? Vous n'auriez que trois stations à franchir.

-- Parce que je veux me mettre à l'abri des odeurs de Paris.

-- C'est vrai : j'oubliais qu'en province on a le préjugé des odeurs de Paris. Ah ! Monsieur, quelle erreur ! Moi qui vous parle, je ne respire librement qu'à Paris.

Cuvellier se moucha bruyamment avec un énorme foulard de couleur.

-- Je vois, dit-il, que vous êtes un vrai Parisien !

-- Oui, monsieur, un Parisien de Paris. Je m'en flatte.

Le petit vieux se pencha vers son compagnon et lui tapant familièrement l'épaule :

-- Vous devez connaître les endroits où l'on s'amuse ?...

Attaqué de front, d'Andrimaud fit un mouvement de recul. Il examina avec attention ce singulier questionneur, et ne doutant plus qu'il avait affaire à un novice en cheveux blancs :

-- Oui, répondit-il, je connais les endroits où l'on s'amuse... quand on a de l'argent.

-- Rayons les femmes. Toutefois la vue n'en coûte rien, et je me suis laissé dire qu'il existait à Paris de nombreuses brasseries où les ouvrières de l'alimentation ne sont pas désagréables à regarder.

-- Tiens ! Tiens !...

-- J'aimerais aussi tâter de la cuisine de vos restaurants à la mode. Où me conseillez-vous de dîner, ce soir ?

-- Cela dépend du quartier.

-- Le quartier m'importe peu. J'ai tout mon temps. À propos, quelle est la pièce en vogue ? J'aime assez la musique, mais je préfère le rire.

-- On a repris La Cagnotte au Palais-Royal. C'est à mourir de rire.

-- Et où soupe-t-on en sortant du théâtre ?

-- Ah ! vous voulez souper !... Et après ?

-- Après... je n'ose vous le dire !... À mon âge...

-- Je croyais avoir rayé les femmes de votre programme.

-- Les femmes ? Pas toutes ! Il y en a une, une seule, qu'on peut fréquenter à mon âge sans compromettre sa colonne vertébrale.

-- Laquelle ?

-- Eh ! Pallas ! La dame de pique.

-- Pas possible ! Vous êtes joueur ?

-- Comme le roi de trèfle ! Dans mon pays, nous faisions tous les soirs au cercle, un domino acharné.

-- Connaissez-vous la roulette ?

-- La roulette de Monaco ?

-- Seriez-vous allé à Monte-Carlo ?

-- Deux fois, pas davantage.

-- Et vous avez gagné ?

-- Oui, monsieur, j'ai gagné.

-- Veinard ! Combien ?

-- J'ai risqué cent francs et j'ai fait trente-cinq francs de bénéfice.

-- Bravo !

On reconnaîtra que le père Cuvellier jouait admirablement la simplicité. C'est un piège auquel les d'Andrimaud se laisseront toujours prendre.

Il suffisait d'ailleurs de parler de la dame de pique à l'ex-directeur du Sauveteur des Capitalistes pour lui faire oublier toutes ses préoccupations.

-- Donc, mon cher Monsieur, dit-il au petit vieux tout frétillant, vous désirez faire ce soir un bon dîner, voir de jolies femmes, assister à un curieux spectacle, souper et enfin jouir des faveurs de Pallas. Je puis vous procurer tout cela dans un seul et même local.

-- Je suis votre homme.

-- Très bien ! En ce cas, laissez-moi vous guider et vous ne regretterez pas votre temps.

Arrivés à Paris, d'Andrimaud fit monter son élève en fiacre et prit place à côté de lui. Il le conduisit au Quartier latin dans une de ces brasseries des environs de la Sorbonne où les nombreux étudiants qui ont du temps à perdre viennent jeter leur gourme, afin de se préparer, par la mort de toute illusion, à la dignité de père de famille.

Le père Cuvellier y fut immédiatement l'objet de toutes les sympathies de ces dames que l'ancien brigadier de police appelait des « ouvrières de l'alimentation ».

Dans cet établissement, qui comprend un long rez-de-chaussée, dont les fenêtres donnent sur une rue étroite et sombre, le gaz brûle depuis onze heures du matin jusqu'à deux heures de la nuit. Des fresques, sorties de la palette d'un jeune rapin que les lauriers de Willette empêchaient de dormir, y alternent avec des glaces entourées de feuillages artificiels. Les plafonds surmontés de sept étages habités par de modestes travailleurs sont supportés par des colonnes de fer poli comme un miroir. Le plancher est fait d'une mosaïque étincelante. Cela s'appelle : La Brasserie des Tropiques. Le fait est qu'il y règne en toute saison une chaleur tropicale.

Deux négresses assez bien prises de forme font le service avec des créoles nonchalantes et lascives. L'une de ces Vénus au chocolat attira les deux nouveaux venus à une table abritée des reflets de la lumière. Elle poussa la conscience de son devoir professionnel jusqu'à s'asseoir sur les genoux du père Cuvellier à qui elle glissa cette motion dans le tuyau de l'oreille :

-- Tu paies une chartreuse ?

L'ancien brigadier de police avait bonne envie de se défaire de cette chenille qui s'était emparée de ses lunettes dorées et prétendait qu'il ressemblait à son oncle, ancien greffier de la justice de paix. Mais il tenait trop à rester dans son rôle de rentier en goguette pour montrer ses dents aiguës d'ancien limier. Il prenait, vis-à-vis de l'impudente, des petits airs coquins qui faisaient rire aux larmes, l'ex-directeur du Sauveteur des Capitalistes. Bref, il paya toutes les chartreuses qu'on voulut.

Vers six heures du soir, d'Andrimaud, cicérone accompli des plaisirs parisiens, avertit le néophyte qu'il était temps de partir.

-- Ne nous attardons pas aux délices de Capoue, dit-il, avant d'avoir remporté notre bataille de Cannes. Pallas nous attend chez Lucullus.

Enchanté au fond de lâcher la créole, pour laquelle il se sentait venir petit à petit un faible dont il rougissait, le père Cuvellier lui reprit ses lunettes dorées qu'elle voulait garder comme souvenir et leva la séance.

Dehors, ils retrouvèrent leur cocher à qui d'Andrimaud avait envoyé six bocks au compte de son compagnon. Le petit vieux s'installa sur la banquette du fond. L'escroc s'assit auprès de lui.

-- Rue Caumartin, dit-il au cocher.

Le cheval fila bon train. Cuvellier se laissait faire. Il ne demandait même pas où on le conduisait. Très énervé par la séance de La Brasserie des Tropiques, il ferma les yeux et fit semblant de sommeiller.

En lui-même il se disait :

« Le coquin finira bien par rentrer quelque part pour passer la nuit. Le jeu le tient sous ses griffes ; il ne se couchera pas avant d'avoir perdu son dernier écu. Où me mène-t-il ? Rue Caumartin ? Il y a toujours eu des tripots par là. Pourvu qu'il ne m'amène pas chez la vieille Sapho. C'est qu'elle me connaît la gaillarde ! Bah ! Il y aura peut-être moyen de s'entendre avec elle. »

Le fiacre s'arrêta rue Caumartin devant un immeuble d'apparence respectable.

« Sapristi ! fit en lui-même l'ancien brigadier, nous allons chez Sapho ! Comment faire ? »

Il paya le cocher, oublia à dessein son parapluie dans la voiture, et rejoignit aussitôt l'escroc qui déjà gravissait les premières marches de l'escalier.

-- Deux étages à monter, fit d'Andrimaud. Deux petits étages.

Arrivé sur le premier palier, Cuvellier s'écria :

-- Diable ! J'ai oublié mon parapluie dans le fiacre. Excusez-moi, je remonte à l'instant.

L'autre partit d'un éclat de rire. « Ces provinciaux, pensait-il, ça n'hésite pas à gaspiller un louis dans une brasserie de femmes et ça court comme un lièvre pour rattraper un vieux rifflard oublié dans un sapin. »

Il attendit trois minutes, en maugréant et ne voyant pas revenir le petit vieux, redescendit dans la rue. Plus de fiacre ! Plus de provincial.

-- Ah çà ! s'écria-t-il, m'aurait-il joué le tour ?

Il inspecta les rues adjacentes sans découvrir son homme. À bout de patience, il courut tout droit chez Sapho.

Le père Cuvellier venait d'exécuter une habile manœuvre. Léger comme au bon temps de sa jeunesse, quand il voltigeait en Algérie au troisième chasseurs d'Afrique, il avait fait du chemin en cinq minutes. Il connaissait rue de Provence un petit café où les clients, servis par de simples ouvriers de l'alimentation, peuvent expédier leur courrier en toute tranquillité. C'est là qu'il écrivit la lettre suivante :

« Ma chère Sapho,

« Vous n'avez pas oublié votre bon ami, le papa Cuvellier, à qui vous fournissiez régulièrement chaque jour, rue de Jérusalem, un petit rapport sur les événements de la nuit. La ponctualité, la discrétion, le tact dont vous faisiez preuve, vous ont valu toutes les bienveillances de la police et je vois avec plaisir que votre industrie continue comme par le passé.

« Je viens vous demander un grand service. Tout à l'heure, un sieur d'Andrimaud, que j'ai mission de surveiller, me présentera à vous. Il me prend pour un provincial désireux d'expérimenter par lui-même les voluptés de la capitale. Ayez soin de ne pas me reconnaître, et si par hasard il se trouve parmi vos clientes, deux ou trois vieilles gardes qui ont eu l'occasion de voir ma figure dans une descente de police, licenciez-les immédiatement.

« Je compte sur vous et saurai vous recommander en haut lieu quand il en sera besoin.

« Votre tout dévoué,

« Cuvellier, qui attend la réponse au café. »

Le signataire mit le pli sous enveloppe à cette adresse : « Mme la vicomtesse de Langerville, rue Caumartin, numéro 10. »

Un commissionnaire requis de suite se chargea de porter ce billet. Au bout de cinq minutes, il rapportait une enveloppe sentant le musc à plein nez et contenant la carte de la vicomtesse avec ces trois lignes écrites au crayon : « Mais comment donc, mon cher Cuvellier ! Entièrement à vos ordres ! »

Lancée jadis par un vicomte de Langerville, mort sans postérité, Sapho, de son vrai nom Victoire Landinet, fille d'une concierge du quartier Bréda, avait gaspillé le patrimoine de ce gentilhomme, mais conservé précieusement son titre. Un sculpteur dont le vicomte fut le Mécène, baptisa Victoire du glorieux nom de Sapho. Après avoir eu chevaux, voitures, hôtel à la ville et à la campagne, elle s'était réveillée un vilain matin complètement ruinée par son cinquième amant de cœur. Du camp des dupes, elle passa dans celui des dupeurs. Depuis de longues années déjà, Sapho donnait à jouer dans son appartement de la rue Caumartin, au second étage, et tenait à l'étage au-dessus quatre chambres meublées à l'usage des clients et clientes qui, attardés devant le tapis vert de la roulette, ne se sentaient plus la force de rentrer à domicile.

De fait, son salon constituait une souricière pour la police qui y tolérait des séances intermittentes de roulette, sous la réserve que la vicomtesse lui fournirait des renseignements sur le ramassis d'escrocs, de filous et de rastaquouères dont elle exploitait les vices.

Si d'Andrimaud, recherché par le parquet de la Seine, n'avait pas encore été dénoncé par elle, c'est qu'elle le ménageait comme étant son plus fin racoleur. Quand le financier était à la côte, il ne se passait pas de semaine qu'il n'amenât chez Sapho un nouveau ponte à la bourse bien garnie.

Néanmoins, la vicomtesse était trop fine mouche pour ne point lâcher son courtier au premier appel de l'autorité. En recevant la lettre de Cuvellier qu'elle croyait mort et enterré depuis dix ans, elle s'était dit que l'affaire devait être grave pour que le retraité rentrât dans la lice où il avait accompli jadis de si brillants exploits.

Elle surveillait en personne à la cuisine les apprêts de l'excellent dîner qui précédait quotidiennement la partie de roulette quand le commissionnaire lui apporta le mystérieux pli. En femme expérimentée, elle prit sa décision sur-le-champ, écrivit son adhésion au coin de sa carte de visite, et l'affaire bâclée, inspecta le salon où les premiers arrivés des deux sexes se prélassaient dans des fauteuils de formes élégantes et commodes.

D'Andrimaud envoyait au plafond la fumée d'un londrès et semblait perdu dans ses méditations. Non loin de lui, une vieille garde fumait la cigarette.

Sapho tapa familièrement l'escroc à l'épaule.

-- Comment ça va, caro mio ?

-- Bien ! fit-il en sursautant comme s'il sortait d'un rêve.

-- Vous dînez avec nous ?

-- Oui, cara nostra.

-- Et après ?

-- Après, je tâcherai de faire sauter votre banque.

-- Vous en êtes bien capable !...

Ils devisèrent ainsi quelques minutes.

La vieille garde les regardait avec les yeux indifférents d'une vache qui regarde passer un train de chemin de fer. Sapho ne savait comment faire pour se débarrasser d'elle. Elle se décida enfin à la prendre à part.

-- Dis-moi, ma bonne Pulchérie, avez-vous jamais assisté à une descente de police ?

-- Ne m'en parlez pas, Sapho. Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule. Il y avait dans le temps au service des jeux un satané brigadier qui m'en a fait voir de toutes les couleurs. Une nuit, chez la grande Ursule, ce diable d'homme m'a saisi trois cent cinquante francs en pièces de cent sous à la roulette, ça m'a fait une belle nuit, comme vous voyez.

-- Comment l'appeliez-vous ?

-- Attendez, Ca, Cuva... Non, Cuvellier. C'est bien ça, Cuvellier. Ah ! le brigand !

-- Eh bien, ma chère Pulchérie, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de rentrer chez vous ce soir.

-- Vous n'avez donc plus la permission de faire jouer ?

-- Non, et j'ai bonne envie de m'abstenir cette nuit. J'ai vu rôder des agents dans la rue.

Pulchérie jeta précipitamment sa cigarette, et sans en demander davantage, fila au vestiaire. Un instant après, elle dégringolait l'escalier avec le petit panier garni de pièces de cent sous dont elle se munissait chaque jour pour faire son jeu.

Sapho eut soin de recommander au garçon d'antichambre de ne laisser entrer personne sans qu'elle fût prévenue.

On allait se mettre à table quand Cuvellier sonna.

-- Monsieur d'Andrimaud ? demanda-t-il au garçon.

Ce dernier commença par avertir la patronne. Sapho eu le bon esprit de ne pas quitter la table.

-- D'Andrimaud, dit-elle au racoleur, il y a à l'antichambre un petit vieux qui se réclame de vous.

-- Je sais ce que c'est, répondit l'escroc d'un air important. Il alla au-devant de son néophyte.

-- Que vous est-il donc arrivé ? Votre parapluie aurait-il des bottes de sept lieues.

-- Figurez-vous, mon cher ami, dit Cuvellier, que j'ai couru après un fiacre, croyant que c'était le nôtre. Pas du tout ! Je m'étais trompé de véhicule. J'allais revenir sur mes pas, quand une petite femme, gentille comme un amour, m'aborde et me dit : « Vous n'iriez pas si vite si vous couriez à un rendez-vous. » J'ai trouvé le mot spirituel et ça m'a entraîné à faire un cadeau à l'amour de petite femme. J'en ai profité pour visiter les magasins du Printemps et me voilà.

-- Bravo ! Entrez, on vous attend. Le dîner est servi. Il y a une place libre à côté de la mienne.

-- Serai-je auprès d'une jolie femme ?

-- Oui, scélérat !

Cuvellier fut présenté à Sapho. On eût juré qu'elle le voyait pour la première fois. Il s'assit entre d'Andrimaud et une sémillante Bretonne, maîtresse du croupier de la roulette.

Durant le repas, il n'eut d'attentions que pour sa voisine, à la grande joie de d'Andrimaud qui pouffait de rire en faisant des signes d'intelligence à Sapho.

« Pallas nous attend chez Lucullus », avait dit l'escroc au petit vieux. La séance commença effectivement par un petit bac de famille, préliminaire de la grande partie. Mais dès que les vrais joueurs, ceux qui n'ont jamais le temps de dîner, eurent fait leur entrée, chacun réclama la roulette et Pallas fut remisée instantanément.

Le croupier apporta au centre de la grande table le terrible cylindre avec son disque et sa bille fatale. Les plus agiles s'assirent autour du tapis vert, sans aucun souci de galanterie, même à l'égard des jeunes gardes. Les autres se rangèrent debout derrière ces privilégiés.

Dans sa précipitation à s'emparer d'un siège, d'Andrimaud avait oublié son compagnon qui en profita pour attirer Sapho dans un coin du salon.

-- Où niche-t-il, votre paroissien ?

-- D'Andrimaud ?

-- Oui, parbleu ! Où couche-t-il ?

Sapho hésita un instant. Elle avait peur de se compromettre.

Cuvellier devina son embarras.

-- Je parie qu'il a élu domicile dans une de vos chambres meublées.

-- Oh ! provisoirement.

-- Croyez-vous qu'il couchera là-haut ce soir ?

-- Certainement ; il va se faire décaver, et il ira cuver sa déveine entre deux draps. C'est son habitude.

-- Parfait. Je sors. S'il demande après moi, vous lui direz que je suis parti furieux de ce qu'il m'a oublié.

-- C'est entendu.

-- Vous serez discrète ?

-- Comme une momie. Est-ce tout ce que vous avez à me demander ?

-- Non.

-- Allez-y, mon petit père. C'est égal, faut-il que vous soyez dur à cuire ! Vrai, vous avez rajeuni...

-- J'habite la campagne, ma chère. Le bon air, la tranquillité, un peu de jardinage et l'oubli des soucis, voilà le lait des vieillards. Mais revenons au fait : il faudrait me garder ma chambre pour cette nuit à côté de celle de votre paroissien.

-- C'est fait !

-- Montrez-moi les chambres... Ah ! me sera-t-il possible de voir de ma chambre ce qui se passera chez le voisin ?

-- Parbleu ! Vous n'aurez qu'à décrocher la glace qui est au-dessus de la cheminée. Derrière, vous trouverez un panneau de bois percé de petits trous par lequel vous verrez tout ce que fera d'Andrimaud. Seulement, c'est bien inutile ; d'Andrimaud se couchera après souper, vers deux heures du matin, et il dormira.

-- Tout seul ?

-- Dame ! Puisqu'il aura tout perdu ?

-- En êtes-vous bien sûre ?

-- La roulette se chargera de lui vider ses poches.

-- Ah ! Sapho ! Et vous n'êtes pas millionnaire ?

-- Ne m'en parlez pas : je me suis encore fait voler cinquante mille francs le mois dernier par un garçon coiffeur !

-- Toujours la même !

-- Bah ! je les rattraperai.

-- Les cinquante mille francs, mais le garçon coiffeur ?

-- Il est revenu avant-hier de Monaco où il s'est fait décaver.

-- Et vous l'avez repris ?

-- Non ; il a vieilli de vingt ans.

Elle monta avec lui au troisième étage et lui désigna les deux chambres.

Après quoi ils se séparèrent aussi bons amis que par le passé.

Cuvellier avait eu la précaution de prendre la clé de la chambre qu'il s'était réservée.

« Enfin ! se dit le retraité en s'installant dans le fiacre à destination de la gare Saint-Lazare, je vais donc pouvoir rentrer chez moi ce soir, monsieur Laroque m'aurait offert mille francs à moi, Cuvellier, je n'aurais pas bougé d'une semelle, mais du moment que c'était pour mon petit-fils... »

Le fait est qu'il n'avait pas trop mal travaillé, le père Cuvellier. On lui demandait l'adresse d'un récidiviste qui avait tout intérêt à cacher son domicile à cause d'un petit compte à régler avec dame Justice, créancière fort exigeante vis-à-vis de ses débiteurs non apparentés aux gros bonnets du char de l'État ; il la possédait, cette adresse, et de plus, par une inspiration qu'un policier ordinaire, travaillant à la journée aurait trouvée exagérée, il s'était assuré pour une nuit, sans bourse délier, la possession de la chambre voisine de celle de d'Andrimaud avec une vue sur les faits et gestes de ce gouffre d'argent.

Cuvellier arriva à Maison-Blanche vers dix heures. Roger l'attendait.

L'ancien brigadier lui rendit ses comptes et reçut des félicitations qui lui rappelèrent les beaux jours d'autrefois quand, au retour d'une expédition heureuse, son officier de paix lui disait à l'instar du grand Napoléon parlant à ses vieilles barbiches : « Cuvellier, je suis content de vous. »

Roger empocha fiévreusement la clé qui allait lui ouvrir le tiroir aux secrets de son convive du matin. Déjà, il avait ordonné à James d'atteler pour le conduire au dernier train, lorsque Cuvellier le pria de lui fournir tout ce qu'il fallait pour écrire.

-- Il faut prévoir les embargos, dit le petit vieux. Sapho ne vous connaît pas ; elle pourrait vous barrer le passage.

Et il écrivit ce petit mot qui serait au besoin un talisman pour son possesseur :

« Ma chère Sapho,

« J'ai remis la clé au porteur de ce billet. Facilitez-lui la tâche. C'est un personnage plus influent que je ne saurais vous le dire. Si jamais vous aviez besoin d'un appui sérieux, vous le trouveriez en lui. En ce cas, il vous suffirait de m'écrire à mon ermitage.

« Conservez précieusement ma carte ci-jointe.

« Votre dévoué,

« C......... R »

-- Avec ça, dit le retraité, vous ne risquez pas de revenir bredouille. Seulement, j'ai bien peur, comme me l'a fait observer Sapho, que vous ne perdiez votre nuit à écouter les ronflements d'un décavé en proie aux cauchemars de la déveine.

-- Merci quand même ! répliqua Roger. Bonsoir, monsieur Cuvellier. N'oubliez pas d'embrasser votre petit-fils pour moi. Puisse le premier billet de mille francs que vous lui avez gagné ce soir être l'origine de sa fortune !

Le policier salua, très ému, et rentra dans sa maisonnette. Il n'eut garde d'aller réveiller son « fiston » qui dormait chez le voisin. Il s'endormit ce soir-là du sommeil d'un policier qui a rempli sa tâche ; mais comme les rêves ne se commandent pas, ses esprits excités par les bons vins de Sapho reprirent le chemin de la Brasserie des Tropiques où la voluptueuse créole de tantôt lui tint compagnie toute la nuit.

En descendant de voiture à la gare de Saint-Rémi, Roger fit cette recommandation au fidèle James :

-- Maison-Blanche va rester cette nuit à votre garde. Ayez soin de conserver un fusil chargé près de votre lit. J'ai lu dans les journaux que les dévaliseurs de villas opéraient dans cette région.

James prononça un yes énergique et repartit à la maison au grand trot de son cheval.

À minuit et demi, Roger gravissait rapidement l'escalier de Sapho. Il arriva au troisième étage sans rencontrer personne, et comme il s'était fait préciser les dispositions des chambres meublées, il n'eut pas de peine à trouver la sienne.

Bien vite il s'enferma dans ce local où régnait une odeur de parfums laissée par les jeunes gardes au service des rares heureux de la roulette. Son premier soin fut de décrocher la glace au-dessus de la cheminée et de s'assurer si, par les trous ménagés dans la boiserie, il pourrait pénétrer du regard chez d'Andrimaud. L'épreuve fut des plus douteuses, vu l'obscurité qui régnait dans les deux pièces.

Roger n'avait plus d'autre parti à prendre que de patienter jusqu'au moment où l'escroc se déciderait à regagner son gîte. Il s'assit dans un fauteuil et médita sur sa difficultueuse entreprise.

Bientôt les rumeurs de la roulette arrivèrent jusqu'à lui. Le jeu devait être terriblement acharné. Parfois, des discussions s'élevaient entre pontes et les voix aiguës des vieilles gardes dominaient le tumulte.

-- Silence, messieurs et dames, hurlait le croupier. Faites vos jeux... les jeux sont faits ?... Rien ne va plus.

Et pendant que la bille opérait sa rotation, le calme le plus parfait régnait chez Sapho. Mais à peine l'arrêt du sort était-il annoncé par l'organe clair et impitoyable du chef de la partie, que Roger percevait nettement le cliquetis de l'or balayé par les râteaux, et les confuses imprécations des condamnés sans appel.

« Les malheureux ! » pensait Laroque. Autrefois, lui aussi, négociant intègre, mais cruellement éprouvé, menacé de la faillite, par suite du remboursement immédiat qu'il avait dû faire à l'impitoyable Larouette, ne s'était-il pas laissé aller à affronter le péril du jeu ? Le sort qui se plaît d'habitude à frapper rigoureusement les mieux intentionnés, l'avait épargné, favorisé même, Roger s'en était tiré sain et sauf, mais il n'oublierait jamais les terribles émotions de cette nuit fatale, et jusqu'à son dernier jour, il déplorerait cette faiblesse.

Soudain, au milieu d'un nouveau tumulte qui se produit chez Sapho, Roger reconnaît la voix de d'Andrimaud.

-- C'est un vol manifeste ! criait l'escroc. La roulette est maquillée. La bille s'arrête à la volonté du croupier dans la rouge ou dans la noire, suivant que l'une ou l'autre couleur est plus ou moins chargée par les pontes. Il y a un mécanisme secret. Je le connais. C'est le coup de la pointe d'aiguille qui sort imperceptiblement au milieu du trou et chasse la bille prête à s'y arrêter. On a pu faire cela au Mexique, mais à Paris, jamais ! J'ai perdu deux mille francs, Sapho va me les rendre, sinon je cours chercher la police.

Roger s'étend sur le parquet pour mieux entendre. Une voix perçante comme un coup de sifflet de locomotive rive le clou de d'Andrimaud.

-- Allez donc chercher la police, lui répond la vieille Sapho, allez-y, monsieur l'ex-directeur du Sauveteur des Capitalistes !

Et comme l'escroc, terrifié par cette apostrophe, reste coi, l'aventurière ajoute :

-- Vous feriez mieux d'aller vous coucher. Si vous n'aviez pas bu autant d'absinthe aujourd'hui, vous n'oseriez pas calomnier de la sorte une maison aussi honorable que la mienne. C'est abominable !

Un silence relatif se fait. Puis le croupier reprend imperturbablement sa litanie :

-- Faites vos jeux, messieurs et dames... Les jeux sont faits ?... Rien ne va plus.

Peu d'instants après, Roger entend s'ouvrir la porte du tripot. Quelqu'un va sortir. D'Andrimaud peut-être ?

Qui sait si Sapho mentant à sa promesse, ne lui a pas refusé l'hospitalité en raison de la scène qu'il vient de faire dans son « honorable » maison ?

Roger entrouvre sa porte et prête l'oreille. C'est d'Andrimaud. L'escroc parlemente avec le garçon d'antichambre.

-- Tu vas me flanquer cent sous immédiatement, lui dit-il, d'un ton impératif.

-- Mais, monsieur d'Andrimaud, répond le domestique, vous me devez déjà quatre-vingts francs de pièces de cent sous et je n'ai pas le moyen de prêter à fonds perdus. Avant de risquer vos deux mille francs, vous auriez dû commencer par me rembourser mes quatre-vingts francs. J'ai femme et enfants, moi, et...

-- Imbécile ! réplique le quémandeur. Tu sais bien que si j'avais gagné au lieu de perdre, je t'aurais flanqué un beau billet de cent francs.

-- C'est possible, mais...

-- Allons ! Pas de geignardises. Une « roue de derrière » ? D'abord, je te rembourserai peut-être tout à l'heure. Je prends un fiacre et je vais chercher de l'argent.

Le domestique finit par se laisser toucher et lui donna cinq francs. Au lieu de remonter chez lui, d'Andrimaud dégringola deux étages avec la fureur d'un joueur qui a perdu et qui est décidé à trouver de l'argent n'importe où pour recommencer la lutte.

Roger n'avait pas le temps matériel de le rejoindre sans s'exposer à être reconnu de lui. Il rentra dans sa chambre et ouvrit la fenêtre qui donnait sur la rue.

Arrêté au milieu de la chaussée, d'Andrimaud regardait de tous côtés. Soudain un homme, qui se tenait caché sous une porte cochère, surgit et s'avança droit sur le décavé. D'Andrimaud fait un geste de surprise. Il recule d'abord, puis il finit par tendre la main au survenant.

Protégé par les persiennes entrouvertes, Roger reste témoin de leur colloque dont il tâche de saisir le sens d'après les gestes des deux individus. Ces derniers se rapprochent d'un bec de gaz.

Roger se penche, au risque de trahir sa présence. C'est qu'il croit avoir reconnu, dans la personne du compagnon de l'escroc, qui ?... Ah ! il voudrait en être sûr, mais ses yeux, fatigués par l'âge et aussi par les larmes versées en secret durant tant d'années, n'ont plus cette sûreté dont il s'enorgueillissait autrefois.

Les deux hommes viennent de s'arrêter et les rayons de la lumière tombent en plein sur leur visage. Plus de doute ! C'est Luversan ! Luversan avec d'Andrimaud !

Ah ! Roger ne s'était pas trompé le matin en écoutant les étranges questions du chevalier d'industrie sur le mariage de Suzanne. D'Andrimaud avait revu Luversan, et l'assassin de Larouette était sans doute en train de se renseigner sur la filiation de Raymond de Noirville.

Les misérables ! Ils complotaient ensemble quelque ténébreuse machination pour bâillonner Roger Laroque et lui tirer une grosse somme d'argent en échange de leur silence sur la complicité de Julia de Noirville, mère de Raymond, dans le crime de Ville-d'Avray.

Que faire ? Descendre, crier à l'assassin, ameuter la foule, tenir Luversan en respect sous le canon d'un revolver ? Roger en aurait-il le courage ?

Plus que jamais, sachant ses enfants heureux, il redoutait les aveux du bandit. Et cependant, pouvait-il le laisser en liberté ? N'avait-il pas le devoir de livrer au bourreau le scélérat qui venait encore de se souiller d'un double assassinat au château des Mouettes ?

C'eût été lâche de sa part d'hésiter plus longtemps, dans un intérêt personnel, à accomplir une œuvre de sûreté publique. Il descendit précipitamment l'escalier. Comme il atteignait le vestibule, la porte de la rue s'ouvrit subitement et une horde d'individus vêtus de noir s'élança dans la maison.

Roger failli être renversé par ce flot humain. Il essaya de crier au secours. Ses agresseurs ne lui en laissèrent pas le temps. Ils lui mirent la main sur la bouche et le poussèrent dans la loge du concierge. Là, on voulut bien lui permettre de respirer.

Ces hommes que, dans son émotion, il avait pris pour des bandits, n'étaient autres que des agents de police venus sous la conduite d'un officier de paix, pour faire une descente dans la souricière de Sapho.

-- Pas un mot, lui dit ce fonctionnaire qui lui expliqua brièvement le but de son invasion. Qui êtes-vous ? D'où venez-vous ? Habitez-vous cette maison ?

-- Je suis Roger Laroque, répondit le malheureux père de Suzanne, et vous venez de me faire manquer l'arrestation de Luversan.

Il s'expliqua à son tour. L'officier de paix, convaincu, s'élança dans la rue. Il était trop tard. D'Andrimaud et Luversan, témoins de l'arrivée de la police, s'étaient éclipsés. Encore une fois, l'assassin de Larouette se perdait dans le grand Paris.

LXXXV

Le monde des honnêtes gens qui, fort heureusement, compose encore les neuf dixièmes de l'humanité civilisée, croit volontiers que la passion du jeu conduit au vol et le vol à l'assassinat. Si vraiment le jeu avait des conséquences aussi funestes, les chambres correctionnelles et les cours d'assises ne suffiraient pas à la besogne. Il faudrait centupler les prisons et doter chaque arrondissement d'une guillotine fixe avec bourreau à demeure.

On a joué, on joue et on jouera de l'argent tant que l'espèce humaine connaîtra le pouvoir de ce métal précieux. Or, entre le joueur qui pousse la délicatesse jusqu'à se faire sauter la cervelle faute de pouvoir payer une dette « d'honneur » et le sacrifiant toujours prêt à faire un mauvais coup en vue de se dédommager de sa déveine, il y a place pour une série de braves gens d'un commerce agréable et nullement dangereux.

Néanmoins, le vieux dicton si défavorable aux disciples de Pallas, reste vrai à l'égard de certaines exceptions monstrueuses : témoins Pranzini et Prado, joueurs invétérés.

C'est ainsi que d'Andrimaud, simple escroc jusqu'alors, prudent côtoyeur du code pénal, parasite insatiable de M. Gogo, n'hésita pas à écouter d'une oreille complaisante les sinistres propositions de Luversan.

Revenu à Paris par un nouveau coup d'audace, le bandit avait d'abord conçu le projet de faire expier au financier sa trahison à son égard. Il connaissait à fond les habitudes de d'Andrimaud et savait où le retrouver à coup sûr. Après réflexion, il résolut, avant de se venger, d'utiliser le misérable si faire se pouvait.

Luversan, qui s'était rendu méconnaissable par un habile déguisement, alla d'abord rue de Rivoli à l'ancien Sauveteur des Capitalistes. Il apprit par le concierge la débâcle de d'Andrimaud et il se dit aussitôt qu'il retrouverait chez Sapho l'incorrigible joueur.

Il alla se poster le soir aux abords du tripot de la vicomtesse, aperçut son homme et découvrit, sinon par ses habits toujours flambants neufs, du moins sur sa physionomie consternée, les ravages d'une insondable décavation. Il n'hésita pas à l'aborder.

-- Comment allez-vous, cher ? lui dit-il.

D'Andrimaud, paralysé par la peur, ne pouvait articuler une parole. Luversan le mit à l'aise en le prenant sous le bras et en lui disant :

-- Voulez-vous vingt-cinq louis pour tenter la veine ce soir ? Si vous gagnez, nous partagerons le bénéfice. Si vous perdez, nous serons quittes. Ça va ?

Pour son malheur, d'Andrimaud n'avait pas un sou vaillant en poche et il n'aurait su pour l'instant où s'en procurer.

-- Ça va, répondit-il.

Il était pris dans l'engrenage.

-- Allez, je vous attendrai au café Jeannel, rue de la Chaussée-d'Antin.

-- C'est entendu.

-- Ne lésinez pas, ajouta Luversan en lui remettant un billet de cinq cents francs. Vous pouvez régler cette affaire en une demi-heure.

L'escroc se précipita chez Sapho. Luversan, qui se défiait de lui, resta en faction sous une porte cochère à cent mètres de là. Il voulait s'assurer si d'Andrimaud ne ressortirait pas pour le trahir de nouveau. Au bout de vingt minutes, il le vit reparaître l'oreille basse. « Bien ! se dit-il. Il a perdu ; je le tiens. »

Le décavé passa devant lui sans le voir, tellement il était préoccupé. Luversan le suivit et constata avec satisfaction qu'il prenait le chemin du café Jeannel. Toutefois, comme d'Andrimaud pouvait traverser la Chaussée-d'Antin et se rendre au commissariat de police de la rue de Provence, il se tint encore à distance. L'escroc alla tout droit au café convenu. Il y avait encore à craindre qu'il n'eût fait porter une dépêche à qui de droit avant de quitter la roulette.

Luversan laissa moisir une bonne demi-heure son homme devant un mazagran. N'ayant rien vu de suspect dans les allées et venues des consommateurs, il se décida à le rejoindre.

Le bandit s'était transformé en un Anglais du meilleur ton. De grands favoris rouges encadraient sa figure teintée de rose, et l'éclat de ses yeux noirs s'éteignait derrière des lunettes bleutées.

Il paya le mazagran et entraîna d'Andrimaud au-dehors.

-- Si nous allions faire un tour aux Champs-Élysées ? lui dit-il.

-- Tout ce que vous voudrez ! fit d'Andrimaud profondément découragé.

Ils montèrent en fiacre et se firent conduire à l'Arc de triomphe. En chemin, Luversan attaqua la grosse question.

-- Vous êtes, mon cher d'Andrimaud, un homme intelligent, très intelligent, mais vous n'arriverez jamais à rien. Et savez-vous pourquoi ? Parce qu'il vous faudrait, à vous, financier de génie, la forte somme.

Il connaissait le défaut de la cuirasse du chevalier d'industrie et c'est par cette brèche qu'il devait l'entraîner à sa perte.

-- La forte somme, ajouta-t-il, nous pouvons nous la procurer.

-- Par un crime ? Jamais !

-- Je le sais. Aussi, je vous demande simplement le concours de votre intelligence.

-- Parlez !

-- Pas aujourd'hui. Que diriez-vous si d'ici à quinze jours, je vous mettais un million dans la main ?

Un million ! Ce mot magique électrisa d'Andrinaud.

-- Que faut-il faire ? demanda-t-il.

-- Aller chez Roger Laroque et savoir s'il est en ce moment à Maison-Blanche.

-- C'est tout ?

-- Oui, pour l'instant. Je ne vous défends pas d'emprunter de l'argent au bonhomme. Il est bon pour un ou deux mille francs ; mais quand même vous m'amèneriez à lui, pieds et poings liés, ne croyez pas qu'il ferait votre fortune. Tandis que moi, j'aurai prochainement un million à vous offrir.

-- Les belles promesses, ça me connaît, maître Luversan, répliqua d'Andrimaud. C'est des faits qu'il me faut. Où prendrez-vous ce million ?

-- Chez Roger Laroque.

-- À Maison-Blanche ?

-- Non. En Amérique.

D'Andrimaud demeura stupéfait.

-- Oui, en Amérique, répéta le bandit. Il ne s'agit plus que d'emprunter pour quelques heures les titres de propriété de Roger Laroque. Avec ces pièces, je me charge de fabriquer les faux nécessaires à la réalisation du clan que j'ai conçu. Il nous sera peut-être nécessaire de partir à New York. À propos, Laroque a dû vous écrire il y a quelques mois. Avez-vous conservé ses lettres ?

-- Oui, j'en ai deux.

-- Très bien. Cela me suffira pour contrefaire son écriture. Allez demain chez Roger. Que nous sachions d'abord s'il y a moyen de pénétrer de nuit à Maison-Blanche. Connaissez-vous le « bocal » ?

-- J'y suis allé plusieurs fois.

Luversan se fit donner les détails les plus précis sur les dispositions du salon. En apprenant l'existence du secrétaire d'où Roger avait tiré les deux mille francs, il s'écria :

-- C'est dans ce bureau que nous trouverons notre affaire.

-- Nous ! répliqua l'autre. Ne comptez pas sur moi.

-- Bah ! Vous me donnerez bien un petit coup de main. Avant d'être à la paie, il faut avoir été à la peine.

D'Andrimaud ne doutait pas que le bandit ne fût capable de réussir dans son entreprise. Amorcé par le million en expectative, il consentit à tout.

Le lendemain matin, Luversan l'accompagna à la gare de Sceaux où il attendit son retour en prenant les mêmes précautions que la veille.

On sait que l'escroc ne trouva pas Laroque chez lui, mais qu'il apprit par James le mariage de Suzanne à Chevreuse. De cette ville, il retourna à Saint-Rémi après avoir vu les mariés ; puis il reprit le premier train.

À Paris, il attendit près d'une heure Luversan au rendez-vous convenu. Celui-ci, qui le guettait de loin, se rassura enfin et le rejoignit.

D'Andrimaud lui rendit compte de sa démarche infructueuse.

La nouvelle du mariage de Suzanne avec un M. de Noirville intrigua vivement Luversan. Sans rien laisser paraître de son émotion, il se disait que Roger ne s'acharnerait plus à sa perte dès qu'il aurait été menacé d'une révélation sur la complicité de Julia dans le crime de Ville-d'Avray.

-- Vous êtes entré à l'église ? demanda-t-il à d'Andrimaud.

-- Oui.

-- Avez-vous vu la mère du marié ?

-- Ma foi, je n'ai même pas songé à m'en enquérir. J'ai demandé quelques renseignements au premier venu et je suis reparti.

Il était à supposer que Roger Laroque ne resterait pas seul à Maison-Blanche après le départ de sa fille. Aussi Luversan chargea-t-il l'escroc d'y retourner dès le lendemain et de se faire préciser par Laroque lui-même la filiation de l'époux de Suzanne.

On sait comment d'Andrimaud s'acquitta de cette seconde démarche. À plusieurs reprises, durant la conversation qu'il eut avec Roger, il faillit s'écrier : « Je tiens l'assassin de Larouette ! Donnez-moi cent mille francs et je vous le livrerai aujourd'hui même. » Mais il fut retenu par l'appât du million et aussi par l'idée qu'il serait de force à se tailler la part du lion dans le butin de son complice. Il ne s'aperçut pas qu'il s'était trahi par ses questions sur le mari de Suzanne.

Il était à mille lieues de penser que Roger Laroque avait sous la main un policier de la force du père Cuvellier pour le suivre toute une après-midi dans Paris et se faire inviter à dîner par lui chez Sapho.

D'Andrimaud ne devait retrouver son complice que le soir, rue Caumartin, devant les fenêtres du tripot. Il fut enchanté de se lier en wagon avec un inconnu qui l'aiderait à tuer le temps et dont il espérait par la suite tirer quelques plumes.

La fièvre du jeu s'empara de lui dès qu'il eut mis les pieds dans le salon de la vicomtesse. S'il eût gagné, il aurait continué à jouer toute la nuit oubliant Luversan, Laroque, la police, le monde entier. Mais quand il se vit sans un sou, quand il lui fallut tendre la main à un garçon de vestiaire pour lui emprunter une obole, le misérable n'hésita plus à prendre une part active dans la nouvelle combinaison de Luversan. C'est ainsi qu'en justifiant le proverbe cité plus haut, de joueur il était devenu escroc pour arriver sans transition au vol avec effraction et peut-être à l'assassinat.

Luversan l'attendait depuis deux grandes heures sous une porte cochère lorsque la déveine le chassa hors du tripot.

-- Eh bien, lui reprocha le bandit, vous êtes encore gentil, vous, de me laisser me morfondre ici. Je parie que Laroque vous a baillé un ou deux billets de mille et que vous venez de les jeter en pâture à l'insatiable Sapho.

D'Andrimaud répondit par un geste désespéré.

Le bandit souriait mystérieusement.

-- Êtes-vous décidé à agir ? demanda-t-il à l'escroc.

Ce dernier répondit par un « oui » énergique.

-- Laroque est-il chez lui ?

-- Je le crains.

-- Les dispositions de Maison-Blanche sont-elles bien conformes aux renseignements que vous m'avez donnés ?

-- Absolument.

-- En ce cas, il n'y a plus à hésiter. Nous partons cette nuit pour Maison-Blanche.

-- Par quel moyen ?

-- Je sais où trouver deux bons chevaux.

-- Mais si Laroque est chez lui ?

-- Peu nous importe. Nous escaladerons la grille et nous pénétrerons dans le salon en cassant un carreau de la fenêtre. Cette besogne me connaît. Je suis outillé en conséquence.

-- Comment ouvrirez-vous le secrétaire ?

-- Avec une fausse clé. À défaut de clé, on jouera du crochet. Savez-vous jouer du crochet ?

-- Oh ! pas du tout.

-- Je me charge d'entrer là-dedans avec la discrétion d'une ombre de trépassé qui revient visiter la nuit les pénates où elle a trimé autrefois. Mon crochet ne laissera pas de trace. Nous prendrons ce qu'il nous faut et nous aurons soin de le rapporter la nuit suivante.

-- Nous prendrons ?... Vous voulez donc que je pénètre aussi dans la place ?

-- Non, vous ferez le guet.

-- Et si Laroque qui couche au-dessus se réveille ? Si les domestiques nous entendent ?

-- Vous m'avertirez par un coup de sifflet.

-- Et ?...

-- Et nous verrons ce que nous aurons à faire. J'ai, sans compter le mien, un revolver à votre service.

Tout en causant très bas, ils s'étaient rapprochés d'un bec de gaz.

Ce fut à ce moment que Roger Laroque, posté dans une chambre du troisième étage, reconnut Luversan et que, prenant une résolution énergique, il descendit pour l'arrêter.

Les deux complices venaient d'apercevoir une troupe d'individus suspects qui défilaient sur le trottoir opposé.

Avec l'instinct du malfaiteur de profession, ils avaient reconnu la police. Ils se gardèrent bien d'accélérer le pas. Mais quand le dernier des agents eut passé sous la porte de Sapho, ils filèrent assez rapidement par le boulevard Haussmann, traversèrent la place de l'Opéra et se perdirent dans la cohue qui jour et nuit sillonne le boulevard des Italiens.

LXXXVI

Roger Laroque avait dit au fidèle James : « Je vous laisse seul à Maison-Blanche, tenez-vous sur vos gardes ; ayez soin de conserver à votre portée un fusil chargé. »

Le patron exagérait un peu la solitude de son valet de chambre. En dehors de son Yankee intelligent et toujours éveillé, il y avait M. Plantureau, estimable cocher de bonne maison. Mais ce dernier qui habitait une chambre située au-dessus de l'écurie, s'y enfermait chaque nuit à double tour pour pouvoir y dormir à poings fermés sans être sujet aux cauchemars.

Plantureau jouissait d'un appétit et d'un sommeil qui avaient le don d'exaspérer le pauvre James, en proie à une gastrite et à une insomnie chroniques.

Pour être sûr de se lever à l'heure du premier repas de ses deux chevaux, le cocher s'était fait fabriquer à Genève un réveille-matin d'une précision et d'un tapage exceptionnels. Il l'accrochait dans la ruelle de son lit, à hauteur de l'oreille gauche. À cinq heures en été, à six heures en hiver, dès que l'effroyable sonnerie battait son plein, Plantureau, arraché douloureusement à un sommeil voisin du néant, se jetait en bas de sa couche. L'appétit naissant achevait de secouer ses esprits engourdis, et comme la veille, il vaquait à son travail, faisait quatre repas, buvait ses trois litres sans qu'il y parût, et se replongeait, après le souper, dans la douce quiétude qui accompagne la digestion.

Roger n'avait donc pas eu tout à fait tort de commander à James la prudence.

Il y avait encore la cuisinière, Mlle Sidonie. Celle-là s'enfermait également à clé dans sa chambre. Rendue à moitié folle par la lecture des faits divers du journal quotidien, elle aurait, en cas d'invasion de Maison-Blanche par les cambrioleurs, laissé égorger toute la maisonnée plutôt que de crier au secours.

Quant au chien de garde, Turc, respectable bouledogue, la somnolence de Plantureau qui lui donnait trop à manger et avec qui il était intime, l'avait gagné peu à peu. Il n'aboyait plus guère qu'en rêvant. Toujours à l'attache, la pauvre bête n'avait que deux objectifs en ce monde : la pâtée et la niche.

Aussi bien cette nuit-là, par un beau clair de lune, le fidèle James était-il enchanté d'avoir un excellent prétexte pour veiller en buvant force petits verres de rhum et en fumant force cigarettes, dans sa chambre voisine de celle de Sidonie. De sa fenêtre, dont il avait laissé les persiennes entrouvertes, il dominait la grande allée conduisant de la grille d'entrée au perron de la façade.

Parfaitement convaincu d'ailleurs qu'il n'aurait affaire à aucun briseur de portes -- James ne lisait jamais les journaux --, il profitait de l'absence de son maître pour chasser les rares lapins qui, sortant d'un petit bois enclavé dans le parc du domaine, se permettaient de venir souper de nuit sur la pelouse.

Ce grand éveillé d'Américain attendait l'occasion de fusiller le premier rongeur dont il apercevrait les oreilles tremblotantes. Excellente farce à faire à Mlle Sidonie qu'il convaincrait le lendemain d'avoir rêvé bataille.

Vers trois heures du matin, James engourdi par l'alcool, commençait à s'assoupir, lorsque soudain, il crut entendre au loin le galop d'un ou deux chevaux. « Tiens ! se dit-il ; est-ce que le patron reviendrait de nuit ? Il prit une lorgnette marine que son premier maître, capitaine de vaisseau en retraite, lui avait donnée pour faire la traversée de l'Océan au service de William Farney. À cinq cents mètres de distance, il vit distinctement deux individus qui arrivaient à cheval, droit sur Maison-Blanche. Ils ne tardèrent pas à prendre le petit trot, puis ils s'arrêtèrent et attachèrent leurs montures à un arbre.

James était doué d'une vue et d'une sûreté de coup d'œil qui lui avaient valu d'absorber maintes bouteilles d'ale pariées à coup sûr. Il reconnut d'Andrimaud à sa tournure. Quant à l'autre, le plus grand, il pensait bien ne l'avoir jamais vu.

Un gros nuage qui s'était approché lentement du fond de l'horizon plongea tout le paysage dans une obscurité opaque.

James arma son deux-coups et descendit au salon. « Si ces gens-là, s'était-il dit, viennent pour le secrétaire, ils trouveront à qui parler. »

James n'était pas homme à parlementer avec des briseurs de portes. Il avait lynché dans sa jeunesse un malfaiteur pris sur le fait aux environs de San Francisco, et il s'en vantait comme d'un exploit qui honore un citoyen de la libre Amérique.

À l'affût devant le précieux meuble confié à sa garde, le Yankee attendit.

Il se pouvait que d'Andrimaud fût venu à Maison-Blanche, pour affaire pressée, et qu'il sonnât. En ce cas, James remonterait à son observatoire et, usant d'un porte-voix, autre cadeau de son premier maître, il se contenterait d'avertir les visiteurs que le patron n'était pas là. Son instinct lui disait que ces gens-là ne sonneraient pas.

Au bout d'une demi-heure, il entendit un faible aboiement. C'était Turc qui avait dû percevoir un bruit insolite, et qui, furieux d'être dérangé dans sa digestion, manifestait entre deux sommes son impatience légitime.

« Turc a failli se fâcher, pensa James. C'est grave. Et dire que Plantureau, qui est un colosse, ronfle en ce moment à côté de son réveille-matin. »

James se rassura en se disant qu'il n'aurait affaire qu'à deux hommes. Il avait bourré de cartouches supplémentaires la poche droite de son veston ; mais il espérait bien que deux coups de fusil suffiraient à la tâche.

James ne s'était pas trompé. C'était au bien du patron qu'on en voulait. Déjà l'un des volets avait été ouvert. Le Yankee entendit le bruit sec que fait un diamant sur la vitre. Une main légère passa du dehors et tourna l'espagnolette. Juste à ce moment, la lune, se glissant entre deux nuages, illumina soudain la campagne. Un coup de feu retentit, suivi d'un cri de rage et de détresse. James venait de tirer sur Luversan qui, atteint au ventre, se roulait par terre dans d'affreuses souffrances.

Le Yankee s'élança dans le jardin. D'Andrimaud qui courait à toutes jambes vers la grille s'arrêta net, cloué par la terreur, en se voyant couché en joue. L'escroc crut bon d'user du subterfuge employé par la plupart des êtres animés qui se sentent dans la main d'un plus fort qu'eux. Il ne fit pas le mort, mais il se jeta à genoux et indiqua, par une mimique expressive son désir de se rendre à discrétion.

-- C'est ça, criait James sans désarmer. Reste à genoux. Fais ta prière. Ta dernière minute est venue. Recommande ton âme à Dieu !

D'Andrimaud crut peut-être à une mauvaise plaisanterie de la part du vainqueur.

-- Je vais compter jusqu'à cinquante, cria encore James, le temps de te réconcilier avec le Créateur. Après quoi, je tire !

Et il articula nettement : « Un... deux... trois... » jusqu'à cinquante. Un second coup de feu retentit. D'Andrimaud tomba foudroyé.

James se retourna. Le premier blessé gisait inanimé au bord de la fenêtre. Près de sa main droite se trouvait un revolver dont il s'était armé par un dernier effort de sa volonté.

Le Yankee, tout entier à la joie légitime d'un domestique qui a bien défendu la propriété de son maître, alla réveiller Plantureau à grands coups de crosse de fusil dans sa porte.

-- Je viens de tuer deux voleurs, lui cria-t-il. Gardez la maison pendant que j'irai prévenir la gendarmerie.

Il ne fallut pas moins de cinq minutes pour faire entrer toutes ces péripéties dans l'intellect du cocher. Quant à Mlle Sidonie, elle poussait des cris affreux dans sa chambre, mais elle se refusa à ouvrir à ses deux collègues. Turc réclamait sa pâtée par de joyeux aboiements.

Les gendarmes, avertis par James, accoururent. L'appariteur de Chevreuse, prévenu également, eut l'idée de requérir le vétérinaire, un M. Duplessis, fort entendu dans sa partie. Arrivé à Maison-Blanche, ce dernier constata que d'Andrimaud jouissait du repos éternel, mais que Luversan vivait encore.

-- Cet homme, dit-il, expirera d'ici sept ou huit heures au plus. On le ranimera, si on peut, quand la justice sera venue.

James se proposa pour envoyer une dépêche de Saint-Rémi à Sceaux. De cette façon, le parquet de Paris serait avisé dès l'aube.

Les gendarmes voulaient s'en tenir à la police locale ; mais Duplessis, qui avait suivi dans tous ses détails les enquêtes concernant le crime de Ville-d'Avray et le double assassinat du château des Mouettes, insista pour que le Yankee partît à cheval à Saint-Rémi.

James, autorisé à partir, fut bientôt en selle. À Saint-Rémi, il réveilla le chef de la gare, lui conta l'affaire. Le télégramme commença à manœuvrer. Bref, à huit heures du matin, le commissaire de police de Sceaux, le chef de la Sûreté et M. de Lignerolles arrivèrent par train spécial et se firent conduire à Maison-Blanche. Ils avaient amené avec eux le fameux docteur B..., médecin légiste.

À la vue de Luversan, toujours inanimé, M. de Lignerolles ne put retenir un cri de désappointement.

« Je n'aurai point, pensait-il, la satisfaction de réparer l'erreur judiciaire que j'ai commise, il y a seize ans, au préjudice de Roger Laroque. L'assassin de Larouette mourra sans avoir avoué ses crimes. »

Cependant, le docteur B... usait de toutes les ressources de la science pour rappeler le blessé à la vie.

Une heure se passa en efforts infructueux.

Soudain, la porte du salon s'ouvrit. Un homme parut sur le seuil. Il était horriblement pâle. C'était Roger Laroque.

-- Je suis arrivé trop tard, dit-il à M. de Lignerolles.

Derrière lui se tenaient immobiles Tristot et Pivolot qu'il avait trouvés chez eux et qui étaient revenus de Cherbourg la veille.

-- Attention ! fit le docteur B... le blessé se ranime... Peut-être pourra-t-il parler.

Luversan ouvrit les yeux. Ses regards s'arrêtèrent sur chacun des assistants. Quand il eut compris ce qu'on attendait de lui, un éclair de haine féroce passa dans ses yeux.

-- Oui, dit-il, c'est moi qui... ai assassiné Larouette, mais... j'avais un complice, et... je tiens... à vous le nommer... ce complice... c'est... c'est...

Le greffier, installé au bureau, écrivait les aveux du mourant.

Roger Laroque voulut s'écrier : « Tais-toi, bandit, je te défends de nommer Julia de Noirville, mère de Raymond qui vient d'épouser ma fille ! » Il n'en eut pas besoin.

Brisé par ce dernier effort, Luversan poussa un sourd gémissement. Un peu de sang lui vint aux lèvres. L'assassin de Larouette, de Charles Boizard et du docteur Vignol venait de rendre le dernier soupir.

Épilogue

Trois mois après, Raymond et Suzanne revinrent d'Italie.

Le matin même était arrivée une lettre d'Afrique, envoyée par Pierre. Cette lettre fit pleurer Raymond. De tristes pressentiments l'assaillaient.

Or, le jour même de son mariage, à peu près à l'heure où Raymond avait conduit Suzanne à l'autel, toute blanche dans sa parure de mariée, Pierre se mourait de la fièvre, dans les solitudes désolées de l'enfer noir. Quand il se sentit atteint, il refusa de se soigner, acceptant comme une délivrance cette mort qu'il était venu chercher là et qu'il avait appelée de toutes ses espérances. Grâce à sa vigueur, il se débattit contre le mal pendant quelque temps.

Le cinquième mois, il rendit l'âme, souriant, là-bas, bien loin, sous le ciel torride, à l'image chaste de Suzanne, une dernière fois entrevue. Et ce qu'il dit, en mourant, parut résumer sa vie entière.

-- Suzanne, Raymond, je vous ai bien aimés !

À New York, où leur père les avait emmenés, Raymond et Suzanne, délicieusement émus, ne pensaient plus qu'à eux-mêmes, oubliaient le reste du monde pour ne vivre que de leur amour.

Et Roger-la-Honte, -- le sacrifié, -- les considérait d'un regard attendri, ne regrettant plus rien, ne souhaitant plus rien, puisqu'il voyait là deux heureux.

La mort de Pierre ne fut connue qu'un an après. Cette nouvelle surprit Suzanne en couches ; elle venait de mettre au monde un garçon. Celui-ci reçut le nom de Pierre. Ainsi la vie se perpétue et se renouvelle sans cesse.

FIN

1  Menottes \[NdE\].

1  Le chapitre XXII est absent de l'édition de référence.

1  Le chapitre XXXIX est absent de l'édition de référence.

1 Pané : terme populaire pour « misérable » (Littré).

1  Alphonse Bertillon (1853-1914). Criminologue, il créa en 1879 un système d'identification des criminels, l'anthropométrie ou « bertillonnage », qu'il appliqua lui-même à partir de 1882 comme chef du service de l'Identité judiciaire de la Préfecture de police.