: édition ELTeC Rodenbach, Georges (-) 20283

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AVERTISSEMENT

Dans cette étude passionnelle, nous avons voulu aussi et principalement évoquer une Ville, la Ville comme un personnage essentiel, associé aux états d'âme, qui conseille, dissuade, détermine à agir.

Ainsi, dans la réalité, cette Bruges, qu'il nous a plu d'élire, apparaît presque humaine... Un ascendant s'établit d'elle sur ceux qui y séjournent.

Elle les façonne selon ses sites et ses cloches.

Voilà ce que nous avons souhaité de suggérer : la Ville orientant une action; ses paysages urbains, non plus seulement comme des toiles de fond, comme des thèmes descriptifs un peu arbitrairement choisis, mais liés à l'événement même du livre.

C'est pourquoi il importe, puisque ces décors de Bruges collaborent aux péripéties, de les reproduire également ici, intercalés entre les pages : quais, rues désertes, vieilles demeures, canaux, béguinage, églises, orfèvrerie du culte, beffroi, afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence et l'influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux voisines, sentent à leur tour l'ombre des hautes tours allongée sur le texte .

I

Le jour déclinait, assombrissant les corridors de la grande demeure silencieuse, mettant des écrans de crêpe aux vitres.

Hugues Viane se disposa à sortir, comme il en avait l'habitude quotidienne à la fin des après-midi. Inoccupé, solitaire, il passait toute la journée dans sa chambre, une vaste pièce au premier étage, dont les fenêtres donnaient sur le quai du Rosaire, au long duquel s'alignait sa maison, mirée dans l'eau.

Il lisait un peu : des revues, de vieux livres ; fumait beaucoup ; rêvassait à la croisée ouverte par les temps gris, perdu dans ses souvenirs.

Voilà cinq ans qu'il vivait ainsi, depuis qu'il était venu se fixer à Bruges, au lendemain de la mort de sa femme. Cinq ans déjà ! Et il se répétait à lui-même : « Veuf ! Être veuf ! Je suis le veuf ! » Mot irrémédiable et bref ! d'une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l'être dépareillé.

Pour lui, la séparation avait été terrible : il avait connu l'amour dans le luxe, les loisirs, le voyage, les pays neufs renouvelant l'idylle. Non seulement le délice paisible d'une vie conjugale exemplaire, mais la passion intacte, la fièvre continuée, le baiser à peine assagi, l'accord des âmes, distantes et jointes pourtant, comme les quais parallèles d'un canal qui mêle leurs deux reflets.

Dix années de ce bonheur, à peine senties, tant elles avaient passé vite !

Puis, la jeune femme était morte, au seuil de la trentaine, seulement alitée quelques semaines, vite étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais : fanée et blanche comme la cire l'éclairant, celle qu'il avait adorée si belle avec son teint de fleur, ses yeux de prunelle dilatée et noire dans de la nacre, dont l'obscurité contrastait avec ses cheveux, d'un jaune d'ambre, des cheveux qui, déployés, lui couvraient tout le dos, longs et ondulés. Les Vierges des Primitifs ont des toisons pareilles, qui descendent en frissons calmes.

Sur le cadavre gisant, Hugues avait coupé cette gerbe, tressée en longue natte dans les derniers jours de la maladie. N'est-ce pas comme une pitié de la mort ? Elle ruine tout, mais laisse intactes les chevelures. Les yeux, les lèvres, tout se brouille et s'effondre. Les cheveux ne se décolorent même pas. C'est en eux seuls qu'on se survit ! Et maintenant, depuis les cinq années déjà, la tresse conservée de la morte n'avait guère pâli, malgré le sel de tant de larmes.

Le veuf, ce jour-là, revécut plus douloureusement tout son passé, à cause de ces temps gris de novembre où les cloches, dirait-on, sèment dans l'air des poussières de sons, la cendre morte des années.

Il se décida pourtant à sortir, non pour chercher au dehors quelque distraction obligée ou quelque remède à son mal. Il n'en voulait point essayer. Mais il aimait cheminer aux approches du soir et chercher des analogies à son deuil dans de solitaires canaux et d'ecclésiastiques quartiers.

En descendant au rez-de-chaussée de sa demeure, il aperçut, toutes ouvertes sur le grand corridor blanc, les portes d'ordinaire closes.

Il appela dans le silence sa vieille servante : « Barbe !... Barbe !... »

Aussitôt la femme apparut dans l'embrasure de la première porte, et devinant pourquoi son maître l'avait hélée :

--- Monsieur, fît-elle, j'ai dû m'occuper des salons aujourd'hui, parce que demain c'est fête.

--- Quelle fête ? demanda Hugues, l'air contrarié.

--- Comment ! monsieur ne sait pas ? Mais la fête de la Présentation de la Vierge. Il faut que j'aille à la messe et au salut du Béguinage. C'est un jour comme un dimanche. Et puisque je ne peux pas travailler demain, j'ai rangé les salons aujourd'hui. »

Hugues Viane ne cacha pas son mécontentement. Elle savait bien qu'il voulait assister à ce travail-là. Il y avait, dans ces deux pièces, trop de trésors, trop de souvenirs d'Elle et de l'autrefois pour laisser la servante y circuler seule. Il désirait pouvoir la surveiller, suivre ses gestes, contrôler sa prudence, épier son respect. Il voulait manier lui-même, quand il les fallait déranger pour l'enlèvement des poussières, tel bibelot précieux, tels objets de la morte, un coussin, un écran qu'elle avait fait elle-même. Il semblait que ses doigts fussent partout dans ce mobilier intact et toujours pareil, sofas, divans, fauteuils où elle s'était assise, et qui conservaient pour ainsi dire la forme de son corps. Les rideaux gardaient les plis éternisés qu'elle leur avait donnés. Et dans les miroirs, il semblait qu'avec prudence il fallût en frôler d'éponges et de linges la surface claire pour ne pas effacer son visage dormant au fond. Mais ce que Hugues voulait aussi surveiller et garder de tout heurt, ce sont les portraits de la pauvre morte, des portraits à ses différents âges, éparpillés un peu partout, sur la cheminée, les guéridons, les murs ; et puis surtout --- un accident à cela lui aurait brisé toute l'âme --- le trésor conservé de cette chevelure intégrale qu'il n'avait point voulu enfermer dans quelque tiroir de commode ou quelque coffret obscur --- c'aurait été comme mettre la chevelure dans un tombeau ! --- aimant mieux, puisqu'elle était toujours vivante, elle, et d'un or sans âge, la laisser étalée et visible comme la portion d'immortalité de son amour !

Pour la voir sans cesse, dans le grand salon toujours le même, cette chevelure qui était encore Elle, il l'avait posée là sur le piano désormais muet, simplement gisante --- tresse interrompue, chaîne brisée, câble sauvé du naufrage ! Et, pour l'abriter des contaminations, de l'air humide qui l'aurait pu déteindre ou en oxyder le métal, il avait eu cette idée, naïve si elle n'eût pas été attendrissante, de la mettre sous verre, écrin transparent, boîte de cristal où reposait la tresse nue qu'il allait chaque jour honorer.

Pour lui, comme pour les choses silencieuses qui vivaient autour, il apparaissait que cette chevelure était liée à leur existence et qu'elle était l'âme de la maison.

Barbe, la vieille servante flamande, un peu renfrognée, mais dévouée et soigneuse, savait de quelles précautions il fallait entourer ces objets et n'en approchait qu'en tremblant. Peu communicative, elle avait les allures, avec sa robe noire et son bonnet de tulle blanc, d'une sœur tourière. D'ailleurs, elle allait souvent au Béguinage voir son unique parente, la sœur Rosalie, qui était béguine.

De ces fréquentations, de ces habitudes pieuses, elle avait gardé le silence, le glissement qu'ont les pas habitués aux dalles d'église. Et c'est pour cela, parce qu'elle ne mettait pas de bruit ou de rires autour de sa douleur, que Hugues Viane s'en était si bien accommodé depuis son arrivée à Bruges. Il n'avait pas eu d'autre servante et celle-ci lui était devenue nécessaire, malgré sa tyrannie innocente, ses manies de vieille fille et de dévote, sa volonté d'agir à sa guise, comme aujourd'hui encore où, à cause d'une fête anodine le lendemain, elle avait bouleversé les salons à son insu et en dépit de ses ordres formels.

Hugues attendit pour sortir qu'elle eût rangé les meubles, s'assura que tout ce qui lui était cher fût intact et remis en place. Puis tranquillisé, les persiennes et les portes closes, il se décida à son ordinaire promenade du crépuscule, bien qu'il ne cessât pas de pluviner, bruine fréquente des fins d'automne, petite pluie verticale qui larmoie, tisse de l'eau, faufile l'air, hérisse d'aiguilles les canaux planes, capture et transit l'âme comme un oiseau dans un filet mouillé, aux mailles interminables !

II

Hugues recommençait chaque soir le même itinéraire, suivant la ligne des quais, d'une marche indécise, un peu voûté déjà, quoiqu'il eût seulement quarante ans. Mais le veuvage avait été pour lui un automne précoce. Les tempes étaient dégarnies, les cheveux pleins de cendre grise. Ses yeux fanés regardaient loin, très loin, au delà de la vie.

Et comme Bruges aussi était triste en ces fins d'après-midi ! Il l'aimait ainsi ! C'est pour sa tristesse même qu'il l'avait choisie et y était venu vivre après le grand désastre. Jadis, dans les temps de bonheur, quand il voyageait avec sa femme, vivant à sa fantaisie, d'une existence un peu cosmopolite, à Paris, en pays étranger, au bord de la mer, il y était venu avec elle, en passant, sans que la grande mélancolie d'ici pût influencer leur joie. Mais plus tard, resté seul, il s'était ressouvenu de Bruges et avait eu l'intuition instantanée qu'il fallait s'y fixer désormais. Une équation mystérieuse s'établissait. À l'épouse morte devait correspondre une ville morte. Son grand deuil exigeait un tel décor. La vie ne lui serait supportable qu'ici. Il y était venu d'instinct. Que le monde, ailleurs, s'agite, bruisse, allume ses fêtes, tresse ses mille rumeurs. Il avait besoin de silence infini et d'une existence si monotone qu'elle ne lui donnerait presque plus la sensation de vivre.

Autour des douleurs physiques, pourquoi faut-il se taire, étouffer les pas dans une chambre de malade ? Pourquoi les bruits, pourquoi les voix semblent-ils déranger la charpie et rouvrir la plaie ?

Aux souffrances morales, le bruit aussi fait mal.

Dans l'atmosphère muette des eaux et des rues inanimées, Hugues avait moins senti la souffrance de son cœur, il avait pensé plus doucement à la morte. Il l'avait mieux revue, mieux entendue, retrouvant au fil des canaux son visage d'Ophélie en allée, écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons.

La ville, elle aussi, aimée et belle jadis, incarnait de la sorte ses regrets. Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges. Tout s'unifiait en une destinée pareille. C'était Bruges-la-Morte, elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères froidies de ses canaux, quand avait cessé d'y battre la grande pulsation de la mer.

Ce soir-là, plus que jamais, tandis qu'il cheminait au hasard, le noir souvenir le hanta, émergea de dessous les ponts où pleurent les visages de sources invisibles. Une impression mortuaire émanait des logis clos, des vitres comme des yeux brouillés d'agonie, des pignons décalquant dans l'eau des escaliers de crêpe. Il longea le Quai Vert, le Quai du Miroir, s'éloigna vers le Pont du Moulin, les banlieues tristes bordées de peupliers. Et partout, sur sa tête, l'égouttement froid, les petites notes salées des cloches de paroisse, projetées comme d'un goupillon pour quelque absoute.

Dans cette solitude du soir et de l'automne, où le vent balayait les dernières feuilles, il éprouva plus que jamais le désir d'avoir fini sa vie et l'impatience du tombeau. Il semblait qu'une ombre s'allongeât des tours sur son âme; qu'un conseil vînt des vieux murs jusqu'à lui ; qu'une voix chuchotante montât de l'eau --- l'eau s'en venant au-devant de lui, comme elle vint au-devant d'Ophélie, ainsi que le racontent les fossoyeurs de Shakespeare.

Plus d'une fois déjà il s'était senti circonvenu ainsi. Il avait entendu la lente persuasion des pierres ; il avait vraiment surpris l' ordre des choses de ne pas survivre à la mort d'alentour.

Et il avait songé à se tuer, sérieusement et longtemps. Ah ! cette femme, comme il l'avait adorée ! Ses yeux encore sur lui ! Et sa voix qu'il poursuivait toujours, enfouie au bout de l'horizon, si loin ! Qu'avait-elle donc, cette femme, pour se l'être attaché tout, et l'avoir dépris du monde entier, depuis qu'elle était disparue. Il y a donc des amours pareils à ces fruits de la Mer Morte qui ne vous laissent à la bouche qu'un goût de cendre impérissable !

S'il avait résisté à ses idées fixes de suicide, c'est encore pour elle. Son fond d'enfance religieuse lui était remonté avec la lie de sa douleur. Mystique, il espérait que le néant n'était pas l'aboutissement de la vie et qu'il la reverrait un jour. La religion lui défendait la mort volontaire. C'eût été s'exiler du sein de Dieu et s'ôter la vague possibilité de la revoir.

Il vécut donc ; il pria même, trouvant un baume à se l'imaginer, l'attendant, dans les jardins d'on ne sait quel ciel ; à rêver d'elle, dans les églises, au bruit de l'orgue.

Ce soir-là, il entra, en passant, dans l'église Notre-Dame où il se plaisait à venir souvent, à cause de son caractère mortuaire : partout, sur les parois, sur le sol, des dalles tumulaires avec des têtes de mort, des noms ébréchés, des inscriptions rongées aussi comme des lèvres de pierre... La mort elle-même ici effacée par la mort.

Mais, tout à côté, le néant de la vie s'éclairait par la constante vision de l'amour se perpétuant dans la mort, et c'est pour cela que Hugues venait souvent en pèlerinage à cette église : c'étaient les tombeaux célèbres de Charles le Téméraire et de Marie de Bourgogne, au fond d'une chapelle latérale. Comme ils étaient émouvants ! Elle surtout, la douce princesse, les doigts juxtaposés, la tête sur un coussin, en robe de cuivre, les pieds appuyés à un chien symbolisant la fidélité, toute rigide sur l'entablement du sarcophage. Ainsi sa morte reposait à jamais sur son âme noire. Et le temps viendrait aussi où il s'allongerait à son tour comme le duc Charles et reposerait auprès d'elle. Sommeil côte à côte, bon refuge de la mort, si l'espoir chrétien ne devait point se réaliser pour eux et les joindre.

Hugues sortit de Notre-Dame plus triste que jamais. Il s'orienta du côté de sa demeure, l'heure approchant où il rentrait d'habitude pour son repas du soir. Il cherchait en lui le souvenir de la morte pour l'appliquer à la forme du tombeau qu'il venait de voir et imaginer tout celui-ci, avec un autre visage. Mais la figure des morts, que la mémoire nous conserve un temps, s'y altère peu à peu, y dépérit, comme d'un pastel sans verre dont la poussière s'évapore. Et, dans nous, nos morts meurent une seconde fois !

Tout à coup, tandis qu'il recomposait par une fixe tension d'esprit --- et comme regardant au dedans de lui --- ses traits à demi effacés déjà, Hugues qui, d'ordinaire, remarquait à peine les passants, si rares d'ailleurs, éprouva un émoi subit en voyant une jeune femme arriver vers lui. Il ne l'avait point aperçue d'abord, s'avançant du bout de la rue, mais seulement quand elle fut toute proche.

À sa vue, il s'arrêta net, comme figé; la personne, qui venait en sens inverse, avait passé près de lui. Ce fut une secousse, une apparition. Hugues eut l'air de chavirer une minute. Il mit la main à ses yeux comme pour écarter un songe. Puis, après un moment d'hésitation, tourné vers l'inconnue qui s'éloignait en son rythme de marche lente, il rétrograda, abandonna le quai qu'il descendait et se mit soudain à la suivre. Il marcha vite pour la rejoindre, allant d'un trottoir à l'autre, s'approchant d'elle, la regardant avec une insistance qui eût été inconvenante si elle n'avait apparu toute hallucinée. La jeune femme allait, voyait sans regarder, impassible. Hugues semblait de plus en plus étrange et hagard. Il la suivait maintenant depuis plusieurs minutes déjà, de rue en rue, tantôt rapproché d'elle, comme pour une enquête décisive, puis s'en éloignant avec une apparence d'effroi quand il en devenait trop voisin. Il semblait attiré et effrayé à la fois, comme par un puits où l'on cherche à élucider un visage...

Eh bien ! oui ! cette fois, il l'avait bien reconnue, et à toute évidence. Ce teint de pastel, ces yeux de prunelle dilatée et sombre dans la nacre, c'étaient les mêmes. Et tandis qu'il marchait derrière elle, ces cheveux qui apparaissaient dans la nuque, sous la capote noire et la voilette, étaient bien d'un or semblable, couleur d'ambre et de cocon, d'un jaune fluide et textuel. Le même désaccord entre les yeux nocturnes et le midi flambant de la chevelure.

Est-ce que sa raison périclitait à présent ? Ou bien sa rétine, à force de sauver la morte, identifiait les passants avec elle ? Tandis qu'il cherchait son visage, voici que cette femme, brusquement surgie, le lui avait offert, trop conforme et trop jumeau. Trouble d'une telle apparition ! Miracle presque effrayant d'une ressemblance qui allait jusqu'à l'identité.

Et tout : sa marche, sa taille, le rythme de son corps, l'expression de ses traits, le songe intérieur du regard, ce qui n'est plus seulement les lignes et la couleur, mais la spiritualité de l'être et le mouvement de l'âme --- tout cela lui était rendu, réapparaissait, vivait !

L'air d'un somnambule, Hugues la suivait toujours, machinalement maintenant, sans savoir pourquoi et sans plus réfléchir, à travers le dédale embrumé des rues de Bruges, Arrivé à un carrefour, où plusieurs directions s'enchevêtrent, tout à coup, comme il marchait un peu derrière elle, il ne la vit plus --- en allée, disparue dans on ne sait laquelle de ces ruelles tournantes.

Il s'arrêta, regardant au loin, inventoriant le vide, des larmes nées au bord des yeux...

Ah ! comme elle ressemblait à la morte !

III

Hugues garda de cette rencontre un grand trouble. Maintenant, quand il songeait à sa femme, c'était l'inconnue de l'autre soir qu'il revoyait ; elle était son souvenir vivant, précisé. Elle lui apparaissait comme la morte plus ressemblante.

Lorsqu'il allait, en de muettes dévotions, baiser la relique de la chevelure conservée ou s'attendrir devant quelque portrait, ce n'est plus avec la morte qu'il confrontait l'image, mais avec la vivante qui lui ressemblait. Mystérieuse identification de ces deux visages. C'avait été comme une pitié du sort offrant des points de repère à sa mémoire, se mettant de connivence avec lui contre l'oubli, substituant une estampe fraîche à celle qui pâlissait, déjà jaunie et piquée par le temps.

Hugues possédait maintenant de la disparue une vision toute nette et toute neuve. Il n'avait qu'à contempler en sa mémoire le vieux quai de l'autre jour, dans le soir qui tombe, et s'avançant vers lui une femme qui a la figure de la morte. Il n'avait plus besoin de regarder en arrière, loin, dans le recul des années ; il lui suffisait de songer au dernier ou au pénultième soir. C'était tout proche et tout simple maintenant. Son œil avait emmagasiné le cher visage une nouvelle fois; la récente empreinte s'était fusionnée avec l'ancienne, se fortifiant l'une par l'autre, en une ressemblance qui maintenant donnait presque l'illusion d'une présence réelle.

Hugues, les jours suivants, se trouva tout hanté. Donc une femme existait, absolument pareille à celle qu'il avait perdue. Pour l'avoir vue passer, il avait fait, une minute, le rêve cruel que celle-ci allait revenir, était revenue et s'avançait vers lui, comme naguère. Les mêmes yeux, le même teint, les mêmes cheveux --- toute semblable et adéquate. Caprice bizarre de la Nature et de la Destinée !

Il aurait voulu la revoir. Peut-être qu'il ne la reverrait jamais plus. Pourtant, rien que de la savoir proche et de pouvoir la rencontrer, il lui semblait qu'il se sentait moins seul et moins veuf. Est-il vraiment veuf, celui dont la femme n'est qu'absente et réapparaît en de brefs retours ?

Il s'imaginerait retrouver la morte quand passerait celle qui lui ressemble. Dans cet espoir, il alla à la même heure du soir, vers les parages où il l'avait vue ; il arpenta le vieux quai aux pignons noircis, aux fenêtres embéguinées de rideaux de mousseline derrière lesquels des femmes inoccupées, vite curieuses de son va-et-vient, l'épièrent ; il s'enfonça dans les rues mortes, les ruelles tortueuses, espérant la voir déboucher, brusque, à quelque angle d'un carrefour.

Une semaine s'écoula ainsi, d'attente toujours déçue. Il y pensait déjà moins quand, un lundi --- le même jour précisément que la première rencontre --- il la revit, tout de suite reconnue, qui s'avançait vers lui, de la même marche balancée. Plus encore que la précédente fois, elle lui apparut d'une ressemblance totale, absolue et vraiment effrayante.

D'émoi, son cœur s'était presque arrêté, comme s'il allait mourir ; son sang lui avait chanté aux oreilles ; des mousselines blanches, des voiles de noce, des cortèges de Communiantes avaient brouillé ses yeux. Puis, toute proche et noire, la tache de la silhouette qui allait passer contre lui.

La femme avait remarqué son trouble sans doute, car elle regarda de son côté, l'air étonné. Ah ! Ce regard récupéré, sorti du néant ! Ce regard qu'il n'avait jamais cru revoir, qu'il imaginait délayé dans la terre, il le sentait maintenant sur lui, posé et doux, refleuri, recaressant. Regard venu de si loin, ressuscité de la tombe, et qui était comme celui que Lazare a dû avoir pour Jésus.

Hugues se trouva sans force, tout l'être attiré, entraîné dans le sillage de cette apparition. La morte était là devant lui : elle cheminait; elle s'en allait. Il fallait marcher derrière elle, s'approcher, la regarder, boire ses yeux retrouvés, rallumer sa vie à ses cheveux qui étaient de la lumière. Il fallait la suivre, sans discuter, simplement, jusqu'au bout de la ville et jusqu'au bout du monde.

Il n'avait pas raisonné ; mais, machinalement, s'était remis à marcher derrière elle, tout près cette fois, avec la peur haletante de la perdre encore, à travers cette vieille ville aux rues en circuits et en méandres.

Certes, il n'avait pas songé une minute à cette action anormale de sa part : suivre une femme. Eh non ! c'est sa femme qu'il suivait, qu'il accompagnait, dans cette crépusculaire promenade et qu'il allait reconduire jusqu'à son tombeau...

Hugues marchait toujours, aimanté, comme dans un rêve, aux côtés de l'inconnue ou derrière elle, sans même s'apercevoir qu'après les quais solitaires, ils avaient atteint maintenant les rues marchandes, le centre de la ville, la Grand'Place où la Tour des Halles, immense et noire, se défendait contre la nuit envahissante avec le bouclier d'or de son cadran.

La jeune femme, svelte et rapide, l'air de se dérober à cette poursuite, s'était engagée dans la rue Flamande --- aux vieilles façades ornementées et sculptées comme des poupes --- apparaissant plus nette et d'une silhouette mieux découpée chaque fois qu'elle passait devant la vitrine éclairée d'un magasin ou le halo répandu d'un réverbère.

Puis il la vit brusquement traverser la rue, s'acheminer vers le théâtre dont les portes étaient ouvertes, et elle entra.

Hugues ne s'arrêta pas... Il était devenu une volonté inerte, un satellite entraîné. Les mouvements de l'âme ont aussi leur vitesse acquise. Obéissant à l'impulsion antérieure, il pénétra à son tour dans le vestibule où la foule affluait. Mais la vision s'était évanouie. Nulle part, ni parmi le public qui faisait queue, ni au contrôle, ni dans les escaliers, il n'aperçut la jeune femme. Où avait-elle disparue ? Par quel couloir ? Par quelle porte latérale ? Car il l'avait vue entrer, sans erreur possible. Elle allait au spectacle sans doute. Elle serait dans la salle tout à l'heure. Elle y était déjà peut-être, installée en quelque fauteuil ou dans la rouge obscurité d'une loge. La retrouver ! La revoir ! La contempler distinctement une soirée tout entière ! Il sentait sa tête vaciller à cette pensée qui lui faisait du bien et du mal à la fois. Mais résister à la suggestion, il n'y songea même pas. Et sans réfléchir à rien : ni aux allures désordonnées où il s'abandonnait depuis une heure, ni à la déraison de son nouveau projet, ni à l'anomalie d'assister à une représentation théâtrale malgré le grand deuil dont il était vêtu éternellement, il se dirigea sans hésiter vers le bureau, demanda un fauteuil et pénétra dans la salle.

Son œil fouilla vite toutes les places, les rangs de stalles, les baignoires, les loges, les galeries supérieures qui se remplissaient peu à peu, éclairées par la lumière contagieuse des lustres. Il ne la retrouva pas, tout déconcerté, inquiet, triste. Quel mauvais hasard se jouait de lui ? Hallucinant visage tour à tour montré et dérobé ! Apparitions intermittentes, comme celle de la lune dans les nuages ! Il attendit, chercha encore. Des spectateurs attardés se hâtaient, gagnant leurs places dans un bruit grinçant de portes et de banquettes.

Elle seule n'arrivait point.

Il commença à regretter son action irréfléchie. D'autant plus qu'on avait remarqué sa présence et qu'on s'en étonna en une insistance de jumelles qu'il ne fut pas sans apercevoir. Certes, il ne fréquentait personne, n'avait noué de relations avec aucune famille, vivait seul. Mais chacun le connaissait de vue, au moins, savait qui il était et son noble désespoir, en cette Bruges peu populeuse, si inoccupée, où tout le monde se connaît, s'enquiert des nouveaux venus, informe ses voisins et se renseigne auprès d'eux.

Ce fut une surprise, presque la fin d'une légende, et le triomphe des malins qui avaient toujours souri quand on parlait du veuf inconsolable.

Hugues, par on ne sait quel fluide qui se dégage d'une foule quand elle s'unifie en une pensée collective, eut l'impression à ce moment d'une faute vis-à-vis de lui-même, d'une noblesse parjurée, d'une première fêlure au vase de son culte conjugal par où sa douleur, bien entretenue jusqu'ici, s'égoutterait toute.

Cependant l'orchestre venait d'entamer l'ouverture de l'œuvre qu'on allait représenter. Il avait lu sur le programme de son voisin, le titre en gros caractère : Robert le Diable , un de ces opéras de vieille mode dont se compose presque infailliblement le spectacle en province. Les violons déroulaient maintenant les premières mesures.

Hugues se sentit plus troublé encore. Depuis la mort de sa femme, il n'avait entendu aucune musique. Il avait peur du chant des instruments. Même un accordéon dans les rues, avec son petit concert asthmatique et acidulé, lui tirait des larmes. Et aussi les orgues, à Notre-Dame et à Sainte-Walburge, le dimanche, quand ils semblaient draper par-dessus les fidèles des velours noirs et des catafalques de sons.

La musique de l'opéra maintenant lui noyait les méninges ; les archets lui jouaient sur les nerfs. Un picotement lui vint aux yeux. S'il allait pleurer encore ? Il songeait à partir quand une pensée étrange lui traversa l'esprit : la femme de tantôt qu'il avait, comme dans un coup de folie et pour le baume de sa ressemblance, suivie jusqu'en cette salle, ne s'y trouvait pas, il en était sûr. Pourtant, elle était entrée au théâtre, presque sous ses yeux. Mais si elle ne se trouvait pas dans la salle, peut-être allait-elle apparaître sur la scène ?

Profanation qui, d'avance, lui déchirait toute l'âme. Le visage identique, le visage de l'épouse elle-même dans l'évidence de la rampe et souligné de maquillages. Si cette femme, suivie ainsi et disparue brusquement sans doute par quelque porte de service, était une actrice et qu'il allait la voir surgir, gesticulant et chantant ? Ah ! sa voix ? serait-ce aussi la même voix, pour continuer la diabolique ressemblance --- cette voix de métal grave, comme d'argent avec un peu de bronze, qu'il n'avait plus jamais entendue, jamais ?

Hugues se sentit tout bouleversé, rien que par la possibilité d'un hasard qui pourrait bien aller jusqu'au bout ; et, plein d'angoisse, il attendit, avec une sorte de pressentiment qu'il avait soupçonné juste.

Les actes s'écoulèrent, sans rien lui apprendre. Il ne la reconnut pas parmi les chanteuses, ni non plus parmi les choristes, fardées et peintes comme des poupées de bois. Inattentif, pour le reste, au spectacle, il était décidément résolu à partir après la scène des Nonnes dont le décor de cimetière le ramenait à toutes ses pensées mortuaires. Mais tout à coup, au récitatif d'évocation, quand les ballerines, figurant les Sœurs du cloître réveillées de la mort, processionnent en longue file, quand Helena s'anime sur son tombeau et, rejetant linceul et froc, ressuscite, Hugues éprouva une commotion comme un homme sorti d'un rêve noir qui entre dans une salle de fête dont la lumière vacille aux balances trébuchantes de ses yeux.

Oui ! c'était elle ! Elle était danseuse ! Mais il n'y songea même pas une minute. C'était vraiment la morte descendue de la pierre de son sépulcre, c'était *sa* morte qui maintenant souriait là-bas, s'avançait, tendait les bras.

Et plus ressemblante ainsi, ressemblante à en pleurer, avec ses yeux dont le bistre accentuait le crépuscule, avec ses cheveux apparents, d'un or unique comme l'autre...

Saisissante apparition, toute fugitive, sur laquelle bientôt le rideau tomba.

Hugues, la tête en feu, bouleversé et rayonnant, s'en retourna au long des quais, comme halluciné encore par la vision persistante qui ouvrait toujours devant lui, même dans la nuit noire, son cadre de lumière... Ainsi le docteur Faust, acharné après le miroir magique où la céleste image de femme se dévoile !

IV

Hugues eut vite fait d'être renseigné sur elle. Il sut son nom : Jane Scott, qui figurait en vedette sur l'affiche ; elle résidait à Lille, venant deux fois par semaine, avec la troupe dont elle faisait partie, donner des représentations à Bruges.

Les danseuses ne passent guère pour être puritaines. Un soir donc, induit à se rapprocher d'elle par le charme douloureux de cette ressemblance, il l'aborda.

Elle répondit. sans avoir l'air surpris et comme s'attendant à la rencontre, d'une voix qui bouleversa Hugues jusqu'à l'âme. La voix aussi ! La voix de l'autre, toute semblable et réentendue, une voix de la même couleur, une voix orfévrée de même. Le démon de l'Analogie se jouait de lui ! Ou bien y a-t-il une secrète harmonie dans les visages et faut-il qu'à tels yeux, à telle chevelure corresponde une voix appariée ?

Pourquoi n'aurait-elle pas également la parole de la morte puisqu'elle avait ses prunelles dilatées et noires dans de la nacre, ses cheveux d'or rare et d'un alliage qui semblait introuvable ? En la voyant maintenant de plus près, de tout près, nulle différence ne s'avérait entre la femme ancienne et la nouvelle. Hugues en demeurait confondu et que celle-ci, malgré les poudres, le fard, la rampe qui brûle, eût le même teint naturel de pulpe intacte. Et, dans l'allure aussi, rien du genre désinvolte des danseuses : une toilette sobre, un esprit qui semblait réservé et doux.

Plusieurs fois, Hugues la revit, conversa avec elle. Le sortilège de la ressemblance opérait... Il n'avait eu garde cependant de retourner au théâtre. Le premier soir, ç'avait été une manigance adorable de la destinée. Puisqu'elle devait être pour lui l'illusion de sa morte retrouvée, il était juste qu'elle lui apparût d'abord comme une ressuscitée, descendant d'un tombeau parmi un décor de féerie et de clair de lune.

Mais désormais il n'entendait plus se la figurer ainsi. Elle était la morte redevenue femme, ayant recommencé sa vie à l'ombre, s'habillant d'étoffes tranquilles. Pour que l'évocation fût sauve, Hugues ne voulut plus voir la danseuse qu'en toilette de ville, mieux ressemblante ainsi et toute pareille.

Maintenant il allait la visiter souvent, chaque fois qu'elle jouait, l'attendant à l'hôtel où elle descendait. D'abord il se contenta du mensonge consolant de son visage. Il cherchait dans ce visage la figure de la morte. Pendant de longues minutes, il la regardait, avec une joie douloureuse, emmagasinant ses lèvres, ses cheveux, son teint, les décalquant au fil de ses yeux stagnants... Élan, extase du puits qu'on croyait mort et où s'enchâsse une présence. L'eau n'est plus nue ; le miroir vit !

Pour s'illusionner aussi avec sa voix, il baissait parfois les paupières, il l'écoutait parler, il buvait ce son, presque identique à s'y méprendre, sauf par instant un peu de sourdine, un peu d'ouate sur les mots. C'était comme si l'ancienne eût parlé derrière une tenture.

Pourtant, de cette première apparition sur la scène, un souvenir troublant persistait : il avait entrevu ses bras nus, sa gorge, la ligne souple du dos et se les imaginait aujourd'hui dans la robe close.

Une curiosité de chair s'infiltra.

Qui dira les passionnées étreintes d'un couple qui s'aime, longuement séparé ? Or la mort ici n'avait été qu'une absence, puisque la même femme était retrouvée.

En regardant Jane, Hugues songeait à la morte, aux baisers, aux enlacements de naguère. Il croirait reposséder l'autre, en possédant celle-ci. Ce qui paraissait fini à jamais allait recommencer. Et il ne tromperait même pas l'Épouse, puisque c'est elle encore qu'il aimerait dans cette effigie et qu'il baiserait sur cette bouche telle que la sienne.

Hugues connut ainsi de funèbres et violentes joies. Sa passion ne lui apparut pas sacrilège mais bonne, tant il dédoubla ces deux femmes en un seul être --- perdu, retrouvé, toujours aimé, dans le présent comme dans le passé, ayant des yeux communs, une chevelure indivise, une seule chair, un seul corps auquel il demeurait fidèle.

Chaque fois maintenant que Jane arrivait à Bruges, Hugues la rejoignit, soit à la fin de l'après-midi, avant le spectacle ; mais surtout après, dans les silencieux minuits où, jusque tard, il s'enchantait auprès d'elle : malgré l'évidence, son grand deuil intact, les appartements d'hôtel toujours l'air étrangers et transitoires, il parvenait peu à peu à se persuader que les mauvaises années n'avaient point été que c'était toujours le foyer, le ménage d'amour, la femme première, l'intimité calme avant les baisers permis.

Les douces soirées : chambre close, paix intérieure, unité du couple qui se suffit, silence et paix quiète ! Les yeux, comme des phalènes, ont tout oublié : les angles noirs, les vitres froides, la pluie, au dehors, et l'hiver, les carillons sonnant la mort de l'heure --- pour ne plus papillonner que dans le cercle étroit de la lampe !

Hugues revivait ces soirées-là... Oubli total ! Recommencements ! Le temps coule en pente, sur un lit sans pierres... Et il semble que, vivant, on vive déjà d'éternité.

V

Hugues installa Jane dans une maison riante qu'il avait louée pour elle au long d'une promenade qui aboutit à des banlieues de verdures et de moulins.

En même temps, il l'avait décidée à quitter le théâtre. Ainsi il l'aurait toujours à Bruges et mieux à lui. Pas une minute, cependant, il n'avait envisagé le petit ridicule pour un homme grave et de son âge, après un si inconsolable deuil notoire, de s'amouracher d'une danseuse. À vrai dire, il n'avait pas d'amour pour elle. Tout ce qu'il désirait, c'était pouvoir éterniser le leurre de ce mirage. Quand il prenait dans ses mains la tête de Jane, l'approchait de lui, c'était pour regarder ses yeux, pour y chercher quelque chose qu'il avait vu dans d'autres : une nuance, un reflet, des perles, une flore dont la racine est dans l'âme --- et qui y flottaient aussi peut-être.

D'autres fois, il dénouait ses cheveux, en inondait ses épaules, les assortissait mentalement à un écheveau absent, comme s'il fallait les filer ensemble.

Jane ne comprenait rien à ces allures anormales de Hugues, à ses muettes contemplations.

Elle se rappelait, au commencement de leurs relations, son inexpliquée tristesse quand elle lui avait dit que sa chevelure était teinte; et avec quel émoi, depuis, il l'épiait pour savoir si elle la maintenait de la même nuance.

--- « J'ai l'envie de ne plus me teindre », avait-elle dit un jour.

Il en avait paru tout troublé, insistant pour qu'elle gardât ses cheveux de cet or clair qu'il aimait tant. Et, en disant cela, il les avait pris, caressés de la main, y enfonçant les doigts comme un avare dans son trésor qu'il retrouve.

Et il avait balbutié des choses confuses : « Ne change rien... c'est parce que tu es ainsi que je t'aime ! Ah ! tu ne sais pas, tu ne sauras jamais ce que je manie dans tes cheveux... »

Il semblait vouloir en dire davantage; puis s'arrêtait, comme au bord d'un abîme de confidences.

Depuis qu'elle s'était installée à Bruges, il venait la voir presque tous les jours, passait d'ordinaire ses soirées chez elle, y soupait parfois, malgré la mauvaise humeur de Barbe, sa vieille servante qui, le lendemain, maugréait d'avoir inutilement préparé le repas et d'avoir attendu. Barbe feignait de croire qu'il avait vraiment mangé au restaurant ; mais, au fond, demeurait incrédule et ne reconnaissait plus son maître, auparavant si ponctuel, si casanier.

Hugues sortait beaucoup, partageant les heures entre sa maison et celle de Jane.

Il y allait de préférence vers le soir, par habitude prise de ne sortir qu'aux fins d'après-midi; et puis aussi pour n'être pas trop remarqué en ses promenades vers cette demeure qu'il avait expressément choisie dans un quartier solitaire. Lui n'avait éprouvé vis-à-vis de lui-même aucune honte ni rougeur d'âme, parce qu'il savait le motif, le stratagème de cette transposition qui était non seulement une excuse, mais l'absolution, la réhabilitation devant la morte et presque devant Dieu. Mais il fallait compter avec la province qui est prude : comment ne pas s'y inquiéter un peu du voisinage, de l'hostilité ou du respect publics lorsqu'on en sent sur soi incessamment les yeux posés, l'attouchement pour ainsi dire ?

En cette Bruges catholique surtout, où les mœurs sont sévères ! Les hautes tours dans leurs frocs de pierre partout allongent leur ombre. Et il semble que, des innombrables couvents, émane un mépris des roses secrètes de la chair, une glorification contagieuse de la chasteté. À tous les coins de rue, dans des armoires de boiserie et de verre, s'érigent des Vierges en manteaux de velours, parmi des fleurs de papier qui se fanent, tenant en main une banderole avec un texte déroulé, qui de leur côté proclament : « Je suis l'Immaculée. »

Les passions, les accointances des sexes hors mariage y sont toujours l'œuvre perverse, le chemin de l'enfer, le péché du sixième et du neuvième commandement qui fait parler bas dans les confessionnaux et farde de confusion les pénitentes.

Hugues connaissait cette austérité de Bruges et avait évité de l'offusquer. Mais, en cette vie de province tout exiguë, rien n'échappe. Bientôt il suscita à son insu une pieuse indignation. Or, la foi scandalisée s'y exprime volontiers en ironies. Telle la cathédrale rit et nargue le diable avec les masques de ses gargouilles.

Quand la liaison du veuf avec la danseuse se fut ébruitée, il devint, sans le savoir, la fable de la ville. Nul n'en ignora : bavardages de porte en porte ; propos d'oisiveté ; cancans colportés, accueillis avec une curiosité de béguines ; herbe de la médisance qui, dans les villes mortes, croît entre tous les pavés.

On s'amusa d'autant plus de l'aventure qu'on avait connu son long désespoir, ses regrets sans éclaircie, toutes ses pensées uniquement cueillies et nouées en bouquet pour une tombe. Aujourd'hui, c'est là qu'aboutissait ce deuil qu'on avait pu croire éternel.

Tous s'y étaient trompés, le pauvre veuf lui-même, qui avait été sans doute ensorcelé par une coquine. On la connaissait bien. C'était une ancienne danseuse du théâtre. On se la montrait au passage, en riant, en s'indignant un peu de son air de personne tranquille que démentaient, trouvait-on, son dandinement et sa chevelure jaune. On savait même où elle habitait, et que le veuf allait la voir tous les soirs. Encore un peu, on aurait dit les heures et son itinéraire...

Les bourgeoises curieuses, dans le vide des après-midi inoccupées, surveillaient son passage, assises à une croisée, l'épiant dans ces sortes de petits miroirs qu'on appelle des espions et qu'on aperçoit à toutes les demeures, fixes sur l'appui extérieur de la fenêtre. Glaces obliques où s'encadrent des profils équivoques de rues ; pièges miroitants qui capturent, à leur insu, tout le manège des passants, leurs gestes, leurs sourires, la pensée d'une seule minute en leurs yeux --- et répercute tout cela dans l'intérieur des maisons où quelqu'un guette.

Ainsi, grâce à la trahison des miroirs, on connut vite toutes les allées et venues de Hugues et chaque détail du quasi concubinage dans lequel il vivait maintenant avec Jane. L'illusion où il persistait, ses naïves précautions de ne l'aller voir qu'au soir tombant greffèrent d'une sorte de ridicule cette liaison qui avait offusqué d'abord, et l'indignation s'acheva dans des rires.

Hugues ne soupçonnait rien. Et il continua à sortir quand le jour décline, pour s'acheminer, en de volontaires détours, vers la toute proche banlieue.

Comme, à présent, elles lui furent moins douloureuses, ces promenades au crépuscule ! Il traversait la ville, les ponts centenaires, les quais mortuaires au long desquels l'eau soupire. Les cloches, dans le soir, sonnaient chaque fois pour quelque obit du lendemain. Ah ! ces cloches à toutes volées, mais si en allées --- semblait-il --- et déjà si lointaines de lui, tintant comme en d'autres ciels...

Et le trop-plein des gouttières avait beau dégouliner, le tunnel des ponts suinter des larmes froides, les peupliers du bord de l'eau frémir comme la plainte d'une frêle source inconsolable, Hugues n'entendait plus cette douleur des choses ; il ne voyait plus la ville rigide et comme emmaillotée dans les mille bandelettes de ses canaux.

La ville d'autrefois, cette Bruges-la-Morte, dont il semblait aussi le veuf, ne l'effleurait plus qu'à peine d'un glacis de mélancolie ; et il marchait, consolé, à travers son silence, comme si Bruges aussi avait surgi de son tombeau et s'offrait telle qu'une ville neuve qui ressemblerait à l'ancienne.

Et tandis qu'il s'en allait chaque soir retrouver Jane, pas un éclair de remords ; ni, une seule minute, le sentiment du parjure, du grand amour tombé dans la parodie, de la douleur quittée --- pas même ce petit frisson qui court dans les moelles de la veuve, la première fois qu'en ses crêpes et ses cachemires elle agrafe une rose rouge.

VI

Hugues songeait : quel pouvoir indéfinissable que celui de la ressemblance !

Elle correspond aux deux besoins contradictoires de la nature humaine : l'habitude et la nouveauté. L'habitude qui est la loi, le rythme même de l'être. Hugues l'avait expérimenté avec une acuité qui décida de sa destinée sans remède. Pour avoir vécu dix ans auprès d'une femme toujours chère, il ne pouvait plus se désaccoutumer d'elle, continuait à s'occuper de l'absente et à chercher sa figure sur d'autres visages.

D'autre part, le goût de la nouveauté est non moins instinctif. L'homme se lasse à posséder le même bien. On ne jouit du bonheur, comme de la santé, que par contraste. Et l'amour aussi est dans l'intermittence de lui-même.

Or la ressemblance est précisément ce qui les concilie en nous, leur fait part égale, les joint en un point imprécis. La ressemblance est la ligne d'horizon de l'habitude et de la nouveauté.

En amour principalement, cette sorte de raffinement opère : charme d'une femme nouvelle arrivant qui ressemblerait à l'ancienne !

Hugues en jouissait avec un grandissant délice, lui que la solitude et la douleur avaient dès longtemps sensibilisé jusqu'à ces nuances d'âme. N'est-ce pas d'ailleurs par un sentiment inné des analogies désirables qu'il était venu vivre à Bruges dès son veuvage ?

Il avait ce qu'on pourrait appeler « le sens de la ressemblance », un sens supplémentaire, frêle et souffreteux, qui rattachait par mille liens ténus les choses entre elles, apparentait les arbres par des fils de la Vierge, créait une télégraphie immatérielle entre son âme et les tours inconsolables.

C'est pour cela qu'il avait choisi Bruges, Bruges d'où la mer s'était retirée, comme un grand bonheur aussi.

C'avait été déjà un phénomène de ressemblance, et parce que sa pensée serait à l'unisson avec la plus grande des Villes Grises.

Mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l'air de la Toussaint ! Ce gris comme fait avec le blanc des coiffes de religieuses et le noir des soutanes de prêtres, d'un passage incessant ici et contagieux. Mystère de ce gris, d'un demi-deuil éternel !

Car partout les façades, au long des rues, se nuancent à l'infini : les unes sont d'un badigeon vert pâle ou de briques fanées rejointoyées de blanc ; mais, tout à côté, d'autres sont noires, fusains sévères, eaux-fortes brûlées dont les encres y remédient, compensent les tons voisins un peu clairs ; et, de l'ensemble, c'est quand même du gris qui émane, flotte, se propage au fil des murs alignés comme des quais.

Le chant des cloches aussi s'imaginerait plutôt noir ; or, ouaté, fondu dans l'espace, il arrive en une rumeur également grise qui traîne, ricoche, ondule sur l'eau des canaux.

Et cette eau elle-même, malgré tant de reflets : coins de ciel bleu, tuiles des toits, neige des cygnes voguant, verdure des peupliers du bord, s'unifie en chemins de silence incolores.

Il y a là, par un miracle du climat, une pénétration réciproque, on ne sait quelle chimie de l'atmosphère qui neutralise les couleurs trop vives, les ramène à une unité de songe, à un amalgame de somnolence plutôt grise.

C'est comme si la brume fréquente, la lumière voilée des ciels du Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des cloches eussent influencé, par leur alliage, la couleur de l'air --- et aussi, en cette ville âgée, la cendre morte du temps, la poussière du sablier des années accumulant, sur tout, son œuvre silencieuse.

Voilà pourquoi Hugues avait voulu se retirer là, pour sentir ses dernières énergies imperceptiblement et sûrement s'ensabler, s'enliser sous cette petite poussière d'éternité qui lui ferait aussi une âme grise, de la couleur de la ville !

Aujourd'hui ce sens de la ressemblance, par une diversion brusque et quasi miraculeuse, avait agi encore, mais d'une façon inverse. Comment, et par quelle manigance de la destinée, dans cette Bruges si lointaine de ses premiers souvenirs, avait surgi brusquement ce visage qui devait les ressusciter tous ?

Quoi qu'il en fût du singulier hasard, Hugues s'abandonna désormais à l'enivrement de cette ressemblance de Jane avec la morte, comme jadis il s'exaltait à la ressemblance de lui-même avec la ville.

VII

Depuis les quelques mois déjà que Hugues avait rencontré Jane, rien encore n'avait altéré le mensonge où il revivait. Comme sa vie avait changé ! Il n'était plus triste. Il n'avait plus cette impression de solitude dans un vide immense. Son amour d'autrefois qui semblait à jamais si loin et hors de l'atteinte, Jane le lui avait rendu ; il le retrouvait et le voyait en elle, comme on voit, dans l'eau, la lune décalquée, toute pareille. Or, jusqu'ici, nulle ride, nul frisson sous un vent mauvais qui atténuât l'intégrité de ce reflet.

Et c'est si bien la morte qu'il continuait à honorer dans le simulacre de cette ressemblance, qu'il n'avait jamais cru un instant manquer de fidélité à son culte ou à sa mémoire. Chaque matin, ainsi qu'au lendemain de son décès, il faisait ses dévotions --- comme les stations du chemin de la croix de l'amour --- devant les souvenirs conservés d'elle. Dans l'ombre silencieuse des salons, aux persiennes entr'ouvertes, parmi les meubles jamais dérangés, il allait longuement, dès son lever, s'attendrir encore devant les portraits de sa femme : là, une photographie, à l'âge où elle était jeune fille, peu de temps avant leurs fiançailles ; au centre d'un panneau, un grand pastel dont la vitre miroitante tour à tour la cachait et la montrait, en une silhouette intermittente ; ici, sur un guéridon, une autre photographie dans un cadre niellé, un portrait des dernières années où elle a déjà un air souffrant et de lis qui s'incline... Hugues y mettait les lèvres et les baisait comme une patène ou comme des reliquaires.

Chaque matin aussi, il contemplait le coffret de cristal où la chevelure de la morte, toujours apparente, reposait. Mais à peine s'il en levait le couvercle. Il n'aurait pas osé la prendre ni tresser ses doigts avec elle. C'était sacré, cette chevelure ! c'était la chose même de la morte, qui avait échappé à la tombe pour dormir d'un meilleur sommeil dans ce cercueil de verre. Mais cela était mort quand même, puisque c'était d'un mort, et il fallait n'y jamais toucher. Il devait suffire de la regarder, de la savoir intacte, de s'assurer qu'elle était toujours présente, cette chevelure, d'où dépendait peut-être la vie de la maison.

Hugues restait ainsi de longues heures à ranimer ses souvenirs, tandis que le lustre, au-dessus de sa tête, dans le silence clos des salons, émiettait de son goupillon de cristal grelottant la bruine d'une petite plainte.

Et puis, il s'en allait chez Jane, ainsi qu'à la dernière station de son culte. Jane qui possédait, elle, la chevelure tout entière et vivante, Jane qui était comme le portrait le plus ressemblant de la morte. Un jour, même, pour se leurrer dans une identification plus spéciale, Hugues avait eu une idée bizarre qui le séduisit aussitôt : ce n'est pas seulement de menus objets, des brimborions, des portraits qu'il conservait de sa femme ; il avait voulu tout garder d'elle, comme si elle n'était qu'absente. Rien n'avait été distrait, donné ou vendu. Sa chambre était toujours prête, comme pour son retour possible, rangée et pareille, avec un nouveau buis bénit chaque année. Son linge d'autrefois était complet et empilé dans les tiroirs, pleins de sachets, qui le conservaient intact dans son immobilité un peu jaunie. Les robes aussi, toutes les anciennes toilettes pendaient dans les armoires, soies et popelines vidées de gestes.

Hugues voulait parfois les revoir, jaloux de ne rien oublier, d'éterniser son regret...

L'amour, comme la foi, s'entretient par de petites pratiques. Or, un jour, une envie étrange lui traversa l'esprit, qui aussitôt le hanta jusqu'à l'accomplissement : voir Jane avec une de ces robes, habillée comme la morte l'avait été. Elle déjà si ressemblante, ajoutant à l'identité de son visage l'identité d'un de ces costumes qu'il avait vus naguère adaptés à une taille toute pareille. Ce serait plus encore sa femme revenue.

Minute divine, celle où Jane s'avancerait vers lui ainsi parée, minute qui abolirait le temps et les réalités, qui lui donnerait l'oubli total !

Une fois entrée en lui, cette idée devint fixe, obsédante, roulant son grelot.

Il se décida : un matin, il appela sa vieille servante pour lui faire descendre du grenier une malle qui servirait à transporter quelques-unes des précieuses robes.

--- « Monsieur va en voyage ? » demanda la vieille Barbe qui, ne s'expliquant pas le nouveau genre de vie de son maître, autrefois si cloîtré, ses sorties, ses absences, ses repas au dehors, commençait à lui supposer des lubies.

Il se fit aider par elle pour dépendre et trier les toilettes et les garantir de la poussière vite envolée en nuages dans ces armoires longtemps immobiles.

Il choisit deux robes, les deux dernières que la morte avait achetées et les étala soigneusement dans la malle, égalisant la jupe, tapotant les plis.

Barbe n'y comprenait rien, mais cela la choquait de voir morceler cette garde-robe à laquelle on n'avait jamais touché. Allait-on la vendre ? Et elle hasarda :

--- « Que dirait la pauvre madame ? »

Hugues la regarda. Il avait pâli. Est-ce qu'elle aurait deviné ? Est-ce qu'elle saurait ?

--- « Que voulez-vous dire ? » interrogea-t-il.

--- Je pense, répondit la vieille Barbe, que dans mon village, en Flandre, quand on n'a pas vendu tout de suite, la semaine de son enterrement, les hardes d'un mort, on doit les conserver, sa propre vie durant, sous peine de maintenir ce mort en purgatoire jusqu'à ce qu'on trépasse soi-même.

--- Soyez tranquille, fit Hugues rassuré. Je n'ai l'intention de rien vendre. Elle a raison votre légende. »

Barbe demeura donc stupéfaite quand elle le vit peu après, malgré ce qu'il venait de dire, faire charger la malle sur un fiacre et partir.

Hugues ne sut comment communiquer à Jane sa folle idée ; car jamais il ne lui avait parlé de son passé --- par une sorte de délicatesse, de pudeur vis-à-vis de la morte --- ni même fait une allusion à la douce et cruelle ressemblance qu'il poursuivait en elle.

La malle déposée, Jane poussa de petits cris, elle sautilla : --- Quelle surprise ! Il l'avait comblée sans doute. Quoi ? des cadeaux ? une robe ?...

--- Oui, des robes, fit Hugues machinalement.

--- Ah ! tu es gentil ! Il y en a donc plus d'une ?

--- Deux.

--- De quelle couleur ? Vite ! laisse voir ! Et elle s'approchait, la main tendue, demandant la clé.

Hugues ne savait quoi dire. Il n'osait pas parler, ne voulant pas se trahir, expliquer le maladif désir auquel il avait cédé comme un impulsif.

La malle ouverte, Jane exhuma les robes et les enveloppa d'un rapide coup d'œil, l'air aussitôt désappointée :

--- Quelle laide façon ! Et ce dessin dans la soie, comme c'est vieux, vieux ! Mais où as-tu acheté de pareilles robes ? Et dans la jupe, ces draperies ! Il y a dix ans qu'on portait cela. Je crois que tu te moques de moi !...

Hugues demeurait perplexe et très penaud ; il cherchait des mots, une explication, pas la vraie, mais une autre, vraisemblable. Il commençait à voir le ridicule de son idée, et pourtant elle le tenaillait toujours.

Oh ! qu'elle y consente ! qu'elle revête une de ces robes, fût-ce une minute ! et cette minute, quand il la verra habillée comme l'ancienne, contiendra vraiment pour lui tout le paroxysme de la ressemblance et l'infini de l'oubli.

Il lui expliqua, à voix câline : « Oui ! c'étaient de vieilles robes... dont il avait hérité... les robes d'une parente... il avait voulu plaisanter... il avait l'envie de la voir avec une de ces vieilles robes. C'était fou ; mais il en avait l'envie... une seule minute !... »

Jane n'y comprenait rien ; riait, tournait et retournait chaque toilette en tous sens, appréciait l'étoffe, d'une soie riche à peine fanée, mais demeurait stupéfaite devant cette façon bizarre et un peu ridicule qui pourtant avait été la mode et l'élégance...

Hugues insistait.

--- Mais tu me trouveras laide !

Ahurie d'abord de ce caprice, Jane finit par juger drôle, elle-même, de se parer de ces défroques. Rieuse et gamine, elle ôta son peignoir et, les bras nus, ajustant la guimpe qui couvrait son corset, la refoulant ainsi que les dentelles de sa chemise, elle revêtit l'une des deux robes qui était décolletée... Debout devant la glace, Jane riait de se voir ainsi : « J'ai l'air d'un vieux portrait ! »

Et elle minaudait, se contorsionnait ; monta sur la table, en relevant ses jupes, pour se voir tout entière, riant toujours, la gorge secouée, un bout de la chemise mal fixée dépassant du corsage sur la chair nue, moins chaste qu'elle, et y apportant l'évidence des intimités du linge.

Hugues contemplait. Cette minute, qu'il avait rêvée culminante et suprême, apparaissait polluée, triviale. Jane prenait plaisir à ce jeu. Elle voulut maintenant essayer l'autre robe et, dans un accès de gaîté folle, se mit à danser, multipliant les entrechats, reprise de chorégraphie.

Hugues se sentait un malaise d'âme grandissant ; il eut l'impression d'assister à une douloureuse mascarade. Pour la première fois, le prestige de la conformité physique n'avait pas suffi. Il avait opéré encore, mais à rebours. Sans la ressemblance, Jane ne lui eût apparu que vulgaire. À cause de la ressemblance, elle lui donna, durant un instant, cette atroce impression de revoir la morte, mais avilie, malgré le même visage et la même robe --- l'impression qu'on éprouve, les jours de procession, quand le soir on rencontre celles ayant figuré la Vierge ou les Saintes Femmes, encore affublées du manteau, des pieuses tuniques, mais un peu ivres, tombées à un carnaval mystique, sous les réverbères dont les plaies saignent dans l'ombre.

VIII

Un dimanche de mars qui était celui de Pâques, la vieille Barbe apprit de son maître, le matin, qu'il ne dînerait ni ne souperait chez lui et qu'elle était libre jusqu'au soir. Elle en fut toute réjouie, car puisque son jour de congé coïncidait avec un jour de grande fête, elle irait au Béguinage, assisterait aux offices : la grand'messe, les vêpres, le salut, et passerait le reste de la journée chez sa parente, sœur Rosalie, qui habitait un des couvents principaux du religieux enclos.

C'était une des meilleures, une des seules joies de Barbe d'aller au Béguinage. Tout le monde l'y connaissait. Elle y avait plusieurs amies parmi les béguines, et rêvait, pour ses très vieux jours, quand elle aurait amassé quelques économies, d'y venir elle-même prendre le voile et finir sa vie comme tant d'autres --- si heureuses ! --- qu'elle voyait avec une cornette emmaillotant leur tête d'ivoire âgé.

Surtout par ce matin de mars adolescent, elle exultait de s'acheminer vers son cher Béguinage, d'un pas encore alerte, dans sa grande mante noire à capuchon, oscillant comme une cloche. Au loin, des tintements semblaient s'accorder avec sa marche, sonneries de paroisse unanimes, et, parmi elles, tous les quarts d'heure, la musique grêle, chevrotante du carillon, un air comme tapoté sur un clavier de verre...

Un commencement de verdure printanière donnait à la banlieue un air de campagne. Or bien que, depuis plus de trente ans, Barbe fût en condition à la ville, elle avait gardé, comme toutes ses pareilles, le souvenir persistant de son village, une âme paysanne qu'un peu d'herbe ou de feuillage attendrit.

La bonne matinée ! Et comme elle allait d'un pas allègre, dans le soleil clair, émue d'un cri d'oiseau, de l'odeur des jeunes pousses en ce faubourg déjà rustique où verdoient les sites choisis du Minnewater --- le lac d'amour, a-t-on traduit, mais mieux encore : l'eau où l'on aime ! et là, devant cet étang qui somnole, les nénuphars comme des cœurs de premières communiantes, les rives gazonnées pleines de fleurettes, les grands arbres, les moulins, à l'horizon, qui gesticulent, Barbe encore une fois eut l'illusion du voyage, du retour, à travers champs, vers son enfance...

C'était aussi une âme pieuse, de cette foi des Flandres où subsiste un peu du catholicisme espagnol, cette foi où les scrupules et la terreur remportent sur la confiance et qui a plus la peur de l'Enfer que la nostalgie du Ciel. Avec pourtant un amour du décor, la sensualité des fleurs, de l'encens, des riches étoffes, qui appartient en propre à la race. C'est pourquoi l'esprit obscur de la vieille servante s'extasiait par avance aux pompes des saints offices, tandis qu'elle franchissait le pont arqué du Béguinage et pénétrait dans l'enceinte mystique.

Déjà, ici, le silence d'une église ; même le bruit des minces sources du dehors, dégoulinées dans le lac, arrivant comme une rumeur de bouches qui prient ; et les murs, tout autour, des murs bas qui bornent les couvents, blancs comme des nappes de Sainte Table. Au centre, une herbe étoffée et compacte, une prairie de Jean Van Eyck, où paît un mouton qui a l'air de l'Agneau pascal.

Des rues, portant des noms de saintes ou de bienheureux, tournent, obliquent, s'enchevêtrent, s'allongent, formant un hameau du moyen âge, une petite ville à part dans l'autre ville, plus morte encore. Si vide, si muette, d'un silence si contagieux qu'on y marche doucement, qu'on y parle bas, comme dans un domaine où il y a un malade.

Si par hasard quelque passant approche, et fait du bruit, on a l'impression d'une chose anormale et sacrilège. Seules quelques béguines peuvent logiquement circuler là, à pas frôlants, dans cette atmosphère éteinte ; car elles ont moins l'air de marcher que de glisser, et ce sont plutôt des cygnes, les sœurs des cygnes blancs des longs canaux. Quelques-unes, qui s'étaient attardées, se hâtaient sous les ormes du terre-plein, quand Barbe se dirigea vers l'église d'où venait déjà l'écho de l'orgue et de la messe chantée. Elle entra en même temps que les béguines qui allaient prendre place dans les stalles, en double rang de boiseries sculptées, s'alignant près du chœur. Toutes les coiffes se juxtaposaient, leurs ailes de linge immobilisées, blanches avec des reflets décalqués, rouge et bleu, quand le soleil traversait les vitraux. Barbe regarda de loin, d'un œil d'envie, le groupe agenouillé des Sœurs de la communauté, épouses de Jésus et servantes de Dieu, avec l'espoir, un jour aussi, d'en faire partie...

Elle avait pris place dans un des bas côtés de l'église, parmi quelques fidèles, laïcs également : vieillards, enfants, familles pauvres logées dans les maisons du Béguinage qui se dépeuple ; Barbe, qui ne savait pas lire, égrenait un gros rosaire, priant à pleines lèvres, regardant parfois du côté de sœur Rosalie, sa parente, qui occupait la deuxième place dans les stalles, après la Mère Révérende.

Comme l'église était belle, toute braséante de cires allumées. Barbe, au moment de l'Offertoire, alla acheter un petit cierge à la sœur sacristine qui se tenait près d'un if de fer forgé, où bientôt l'offrande de la vieille servante brûla à son tour.

De temps en temps, elle suivait la consomption de son cierge, qu'elle reconnaissait parmi les autres.

Ah ! qu'elle était heureuse ! et comme les prêtres ont raison de dire que l'église est la maison de Dieu ! surtout qu'au Béguinage, c'étaient des Sœurs qui chantaient au jubé, avec des voix douces comme doivent en avoir les anges seuls.

Barbe ne se lassait pas d'écouter l'harmonium, les cantiques qui se dépliaient tout blancs, comme de beaux linges.

Cependant la messe était dite ; les lumières s'éteignaient.

Toutes ensemble, dans un frissonnement de leurs cornettes, les béguines sortirent --- essaim qui prit son vol, sema un moment le jardin vert de blanches envergures, d'un départ de mouettes. Barbe avait suivi, mais à distance, par une sorte de discrétion respectueuse, sœur Rosalie, sa parente ; puis, quand elle la vit rentrer dans son couvent, elle hâta le pas, et, un moment après, y pénétrait à son tour.

Les béguines sont ainsi à plusieurs dans chacune des demeures qui composent la communauté. Ici, trois ou quatre ; là, jusqu'à quinze ou vingt. Le couvent de sœur Rosalie était nombreux ; et toutes les Sœurs, au moment où Barbe y entra, à peine revenues de l'église, causaient, riaient, s'interpellaient dans la vaste salle de l'ouvroir. À cause du jour férié, les corbeilles de couture, les carreaux de dentelle étaient rangés dans les coins. Les unes, dans le jardinet qui précède le logis, examinaient les plantes, la croissance des parterres bordés de buis. D'autres, jeunes parfois, montraient des cadeaux reçus, des œufs de Pâques avec du sucre en givre. Barbe, un peu intimidée, suivait partout sa parente dans les chambres, les parloirs, où d'autres visites affluaient, ayant peur de rester seule, de paraître intruse, attendant avec une petite anxiété qu'on la priât à dîner, comme c'était la coutume. Mais encore ! S'il y avait aujourd'hui trop de parents arrivés et qu'il n'y eût pas de place ?

Barbe fut rassurée quand sœur Rosalie vint l'inviter de la part de la Supérieure, en s'excusant de la laisser seule, très affairée, car les béguines ont chacune leur tour de diriger le ménage une semaine, et c'était le sien.

--- Nous causerons après le dîner, ajouta-t-elle. D'autant plus que j'ai quelque chose de grave à vous dire.

--- De grave ? interrogea Barbe effrayée. Alors, dites-le moi tout de suite.

--- Je n'ai pas le temps... tout à l'heure...

Et elle s'esquiva par les corridors, laissant la vieille servante consternée. Quelque chose de grave ? Qu'est-ce qu'il pouvait bien y avoir ? Un malheur ? Mais elle n'avait plus rien de cher au monde, personne d'autre que cette unique parente.

Alors, il s'agissait d'elle. Qu'est-ce qu'on pouvait bien lui reprocher ? de quoi l'accusait-on ? Elle n'avait jamais trompé d'un liard. Quand elle allait à confesse, elle ne savait vraiment quoi dire et quel péché s'imputer.

Barbe demeura tout anxieuse. Sœur Rosalie avait eu un air si sombre, presque que sévère en lui parlant ! C'était fini, la bonne joie de cette journée. Elle n'avait plus le cœur à rire, à se mêler aux groupes qui, là-bas, s'égayaient, jacassaient, examinaient des dentelles commencées, d'un dessin nouveau où aboutissent les fils inextricables des bobines.

Seule, à l'écart, sur une chaise, elle songeait maintenant à la chose inconnue que sœur Rosalie allait lui dire.

Quand on se fut mis à table, dans le long réfectoire, après la prière à voix haute, Barbe mangea à peine et sans plaisir vraiment, tandis qu'elle voyait les saines et roses béguines et quelques autres invitées, des parentes comme elle, faire honneur à ce repas de fête et de dimanche. On servait du vin ce jour-là, du vin de Tours, onctueux et d'or, du vin de burettes. Barbe vida le verre qu'on lui avait, versé, croyant noyer ses préoccupations. Une migraine lui vint.

Le repas lui avait paru interminable. Quand il s'acheva, elle courut droit à la sœur Rosalie, l'interrogeant du regard. Celle-ci remarqua son trouble et vite tâcha de la calmer.

--- Ce n'est rien, Barbe ! Voyons, mon amie, ne vous alarmez pas ainsi.

--- Qu'y a-t-il ?

--- Rien ! rien de très grave. Un petit conseil que je devais vous donner.

--- Ah ! vous m'avez fait peur...

--- Quand je dis rien de grave, il s'agit du présent. Mais la chose pourrait devenir grave. Voici : il sera peut-être nécessaire que vous changiez de service.

--- Changer de service ! Et pourquoi donc ? Voilà cinq ans que je suis chez M. Viane. Je lui suis attachée parce que je l'ai vu bien malheureux ; et il tient à moi. C'est le plus honnête homme du monde.

--- Ah ! ma pauvre fille, comme vous êtes naïve ! Eh bien, non ! ce n'est pas le plus honnête homme du monde.

Barbe était devenue toute pâle et demanda :

--- Qu'est-ce que vous voulez dire ! qu'est-ce que mon maître a fait de mal ?

Sœur Rosalie lui raconta alors l'histoire qui avait couru la ville et s'était divulguée jusque dans cette placide enceinte du Béguinage : l'inconduite de celui dont tout le monde admirait autrefois la douleur de veuf si poignante et si inconsolable. Eh bien ! il s'était consolé d'une abominable façon ! Il allait maintenant chez une mauvaise femme, une ancienne danseuse du théâtre...

Barbe tremblait ; à chaque mot, étouffait une révolte intérieure ; car elle vénérait sa parente, et ces révélations si offensantes, si incroyables pour elle, prenaient une autorité dans sa bouche. C'était donc là la cause de tout ce changement d'existence auquel elle ne comprenait rien, les sorties fréquentes, les allées et venues, les repas pris dehors, les rentrées tardives, les absences nocturnes... ?

La béguine continuait :

--- Avez-vous réfléchi, Barbe, qu'une servante honnête et chrétienne ne peut pas rester davantage au service d'un homme qui est devenu un libertin ?

À ce mot, Barbe éclata : ce n'était pas possible ! des calomnies, tout cela, dont sœur Rosalie était dupe. Un si bon maître, qui adorait sa femme ! et, chaque matin encore, sous ses propres yeux, allait pleurer devant les portraits de la défunte ; gardait ses cheveux mieux qu'une relique.

--- C'est comme je vous le dis, répondit avec calme sœur Rosalie. Je sais tout. Je connais même la maison où habite cette femme. Elle est située sur mon chemin pour aller en ville et j'y ai vu entrer ou sortir plus d'une fois M. Viane.

Ceci était formel. Barbe parut matée. Elle ne répliqua rien, s'absorba dans une songerie, avec un gros pli et des fronces dans le milieu du front.

Puis elle dit ces simples mots : « Je réfléchirai », tandis que sa parente, rappelée à l'office par les occupations de sa charge, prenait pour un moment congé d'elle.

La vieille servante demeura stupide, sans force, ses idées brouillées, devant cette nouvelle qui contrariait tous ses espoirs et dérangeait tout le chemin de son avenir.

D'abord elle était attachée à son maître et ne le quitterait pas sans des regrets.

Et puis quel autre service trouver, aussi bon, aisé, lucratif ? En ce ménage de vieux garçon, elle aurait pu parfaire ses économies, la petite dot indispensable pour venir finir ses jours au Béguinage. Pourtant sœur Rosalie avait raison. Elle ne pouvait pas rester davantage chez un homme qui scandalise le prochain.

Elle savait déjà qu'on ne peut pas servir chez des impies, qui ne prient pas, qui n'observent pas les lois de l'Église, les Quatre-Temps, le Carême. La même raison existe pour les débauchés. Ils commettent même le pire péché, celui que les prédicateurs, dans les sermons et les retraites, menacent le plus des feux de l'enfer. Et Barbe écartait vite d'elle jusqu'à cette lointaine correspondance avec la Luxure, au seul nom de laquelle elle se signait.

Quoi décider ? Barbe demeura bien perplexe, durant tout le temps des vêpres et du salut solennel pour la célébration desquels elle était retournée à l'église, avec la Communauté. Elle pria le Saint-Esprit de l'éclairer ; et ses oraisons furent exaucées, car, en sortant, elle avait pris une décision.

Puisque le cas était épineux et au-dessus de son jugement, elle irait du même pas chez son confesseur habituel, en l'église de Notre-Dame, et suivrait docilement sa sentence.

Le prêtre à qui elle raconta tout ce qu'elle venait d'apprendre et qui connaissait depuis des années cette nature simple, droite, vite bourrelée de scrupules grâce auxquels sa pauvre âme obscure apparaissait vraiment comme couronnée d'épines, chercha à la tranquilliser, lui fit promettre de ne rien brusquer : si ce qu'on disait de son maître était vrai et qu'il eût ainsi des relations coupables, il y avait lieu encore de distinguer, quant à elle : tant que les entrevues avaient lieu en dehors de la maison, elle devait les ignorer, en tous cas ne pas s'en émouvoir ; si, par malheur, cette femme de mauvaise vie dont il était question venait chez son maître, le visiter, dîner ou autrement, elle ne pouvait plus, dans ce cas, être complice de la débauche, devrait refuser ses services et partir.

Barbe se fit répéter deux fois la distinction ; puis, l'ayant comprise, enfin, elle sortit du confessionnal, quitta l'église après une courte prière et s'en retourna vers le quai du Rosaire, vers la demeure d'où elle était partie si heureuse, le matin, et qu'il lui faudrait abandonner (elle le sentait bien !) tôt ou tard...

Ah ! comme il est difficile d'être joyeux longtemps ! Et elle rentrait par les rues mortes, regrettant la verte banlieue de l'aube, la messe, les cantiques blancs, toutes les choses sur lesquelles la nuit tombait ; songeant à des départs proches, à de nouveaux visages, à son maître en état de péché mortel ; et se voyant elle-même, sans espoir désormais de finir sa vie au Béguinage, mourir un soir pareil, toute seule, à l'hospice dont les fenêtres donnent sur le canal...

IX

Hugues avait éprouvé une grande désillusion depuis le jour où il eut ce bizarre caprice de vêtir Jane d'une des robes surannées de la morte. Il avait dépassé le but. À force de vouloir fusionner les deux femmes, leur ressemblance s'était amoindrie. Tant qu'elles demeuraient à distance l'une de l'autre, avec le brouillard de la mort entre elles, le leurre était possible. Trop rapprochées, les différences apparurent.

À l'origine, tout ébloui du même visage retrouvé, son émoi était complice ; puis peu à peu, à force de vouloir émietter le parallèle, il en vint à se tourmenter pour des nuances.

Les ressemblances ne sont jamais que dans les lignes et dans l'ensemble. Si on s'ingénie aux détails, tout diffère. Mais Hugues, sans s'apercevoir qu'il avait changé lui-même sa façon de regarder, confrontant avec un soin plus minutieux, en imputait la faute à Jane et la croyait elle-même toute transformée.

Certes, elle avait toujours les mêmes yeux. Mais, si les yeux sont les fenêtres de l'âme, il est certain qu'une autre âme y émergeait aujourd'hui que dans ceux, toujours présents, de la morte. Jane, douce et réservée d'abord, se lâchait peu à peu. Un relent de coulisses et de théâtre réapparaissait. L'intimité lui avait rendu une liberté d'allures, une gaîté bruyante et dégingandée, des propos libres, son ancienne habitude de toilette négligée, peignoir sans ordre et cheveux en brouillamini, toute la journée, dans la maison. La distinction de Hugues s'en offensait. Pourtant il allait toujours chez elle, cherchant à ressaisir le mirage qui échappait. Lentes heures ! Soirées maussades ! Il avait besoin de cette voix. Il en buvait encore le flot foncé. Et en même temps il souffrait des paroles dites.

Jane, de son côté, se lassait de ses humeurs noires, de ses longs silences. Maintenant, quand il arrivait, vers le soir, elle n'était pas revenue, attardée à des flâneries en ville, des achats dans les magasins, des essayages de robes. Il venait aussi la voir à d'autres heures, en plein jour, le matin ou dans l'après-midi. Souvent elle était sortie, n'aimant plus à rester chez elle, s'ennuyant du logis, toujours en courses par les rues. Où allait-elle ? Hugues ne lui connaissait aucune amie. Il l'attendait ; il n'aimait pas à rester seul, il préférait se promener aux environs jusqu'à son retour. Inquiet, triste, craignant les regards, il marchait sans but, à la dérive, d'un trottoir à l'autre, gagnait des quais proches, longeait le bord de l'eau, arrivait à des places symétriques, attristées d'une plainte d'arbres, s'enfonçait dans l'écheveau infini des rues grises.

Ah ! toujours ce gris des rues de Bruges !

Hugues sentait son âme de plus en plus sous cette influence grise. Il subissait la contagion de ce silence épars, de ce vide sans passants --- à peine quelques vieilles, en mante noire, la tête sous le capuchon, qui, pareilles à des ombres, s'en revenaient d'avoir été allumer un cierge à la chapelle du Saint-Sang. Chose curieuse : on ne voit jamais tant de vieilles femmes que dans les vieilles villes. Elles cheminent --- déjà de la couleur de la terre --- âgées et se taisant, comme si elles avaient dépensé toutes leurs paroles... Hugues les remarquait à peine, marchant au hasard, trop absorbé par son ancienne douleur et ses soucis présents. Machinalement, il revenait à la maison de Jane. Personne encore !

Il recommençait à marcher, hésitait, tournoyait dans les rues atrophiées et, sans s'en douter, arrivait au quai du Rosaire. Alors il se décidait à rentrer chez lui ; il n'irait chez Jane que plus tard, dans la soirée ; s'asseyait en un fauteuil, essayait de lire ; puis, au bout d'un instant, noyé de solitude, envahi par le silence froid de ces grands corridors, il sortait de nouveau.

C'est le soir... il bruine, d'une petite pluie qui s'étire, s'accélère, lui épingle l'âme... Hugues se sentait reconquis, hanté par le visage, poussé vers la demeure de Jane ; il s'acheminait, en approchait, revenait sur ses pas, pris tout à coup d'un besoin d'isolement, ayant peur maintenant qu'elle fût chez elle à l'attendre et ne voulant pas la voir.

À pas rapides, il marchait dans la direction opposée, enfilant des quartiers vieux, déambulant sans savoir où, vague, lamentable, dans la boue. La pluie se hâtait, dévidant ses fils, embrouillant sa toile, mailles de plus en plus étroites, filet impalpable et mouillé où peu à peu Hugues se sentait amollir. Il recommençait à se souvenir... il pensait à Jane. Que faisait-elle à pareille heure, dehors, par ce temps désolé ? Il pensait à la morte... Que devenait-elle aussi ? Ah ! sa pauvre tombe... les couronnes et les fleurs en ruines dans ces averses...

Et des cloches tintaient, si pâles, si lointaines ! Comme la ville est loin ! On dirait qu'à son tour elle n'est plus, fondue, en allée, noyée dans la pluie qui l'a submergée toute... Tristesse appariée ! C'est pour Bruges-la-Morte que, des plus hauts clochers survivants, une sonnerie de paroisse tombe encore, et s'afflige !

X

À mesure que Hugues sentait son touchant mensonge lui échapper, à mesure aussi il se retourna vers la Ville, raccordant son âme avec elle, s'ingéniant à cet autre parallèle dont déjà auparavant --- dans les premiers temps de son veuvage et de son arrivée à Bruges --- il avait occupé sa douleur. Maintenant que Jane cessait de lui apparaître toute pareille à la morte, lui-même recommença d'être semblable à la ville. Il le sentit bien dans ses monotones et continuelles promenades à travers les rues vides.

Car il en arrivait à être incapable de rester chez lui, effrayé de la solitude de sa demeure, du vent pleurant dans les cheminées, des souvenirs qui y multipliaient autour de lui comme une fixité d'yeux. Il sortait presque toute la journée, au hasard, désemparé, incertain de Jane et de son propre sentiment pour elle.

L'aimait-il vraiment ? Et elle-même, quelle indifférence ou quelle trahison dissimulait-elle ? Incertitudes lancinantes ! Tristes fins des après-midi d'hiver abrégées ! Brume flottante qui s'agglomère ! Il sentait le brouillard contagieux lui entrer dans l'âme aussi, et toutes ses pensées estompées, noyées, dans une léthargie grise.

Ah ! cette Bruges en hiver, le soir !

L'influence de la ville sur lui recommençait : leçon de silence venue des canaux immobiles, à qui leur calme vaut la présence de nobles cygnes ; exemple de résignation offert par les quais taciturnes ; conseil surtout de piété et d'austérité tombant des hauts clochers de Notre-Dame et de Saint-Sauveur, toujours au bout de la perspective. Il y levait les yeux instinctivement comme pour y chercher un refuge ; mais les tours prenaient en dérision son misérable amour. Elles semblaient dire : « Regardez-nous ! Nous ne sommes que de la Foi ! Inégayées, sans sourires de sculpture, avec des allures de citadelles de l'air, nous montons vers Dieu. Nous sommes les clochers militaires. Et le Malin a épuisé ses flèches contre nous ! »

Oh ! oui ! Hugues aurait voulu être ainsi. Rien qu'une tour, au-dessus de la vie ! Mais lui ne pouvait pas s'enorgueillir, comme ces clochers de Bruges, d'avoir déjoué les efforts du Malin. On eût dit, au contraire, un maléfice du Diable, cette passion envahissante dont à présent il souffre comme d'une possession.

Des histoires de satanisme, des lectures lui revenaient. Est-ce qu'il n'y avait pas quelque fondement à ces appréhensions de pouvoirs occultes et d'envoûtement ?

Et n'était-ce pas comme la suite d'un pacte qui avait besoin de sang et l'acheminerait à quelque drame ? Par moments, Hugues sentait ainsi comme l'ombre de la Mort qui se serait rapprochée de lui.

Il avait voulu éluder la Mort, en triompher et la narguer par le spécieux artifice d'une ressemblance. La Mort, peut-être, se vengerait.

Mais il pouvait encore échapper, s'exorciser à temps ! Et à travers les quartiers de la grande ville mystique où il s'acheminait, il relevait les yeux vers les tours miséricordieuses, la consolation des cloches, l'accueil apitoyé des Saintes Vierges qui, au coin de chaque rue, ouvrant les bras du fond d'une niche, parmi des cires et des roses sous un globe, qu'on dirait des fleurs mortes dans un cercueil de verre.

Oui, il secouerait le joug mauvais ! Il se repentait. Il avait été le défroqué de la douleur . Mais il ferait pénitence. Il redeviendrait ce qu'il fut. Déjà il recommençait à être pareil à la ville. Il se retrouvait le frère en silence et en mélancolie de cette Bruges douloureuse, soror dolorosa . Ah ! comme il avait bien fait d'y venir au temps de son grand deuil ! Muettes analogies ! Pénétration réciproque de l'âme et des choses ! Nous entrons en elles, tandis qu'elles pénètrent en nous.

Les villes surtout ont ainsi une personnalité, un esprit autonome, un caractère presque extériorisé qui correspond à la joie, à l'amour nouveau, au renoncement, au veuvage. Toute cité est un état d'âme, et d'y séjourner à peine, cet état d'âme se communique, se propage à nous en un fluide qui s'inocule et qu'on incorpore avec la nuance de l'air.

Hugues avait senti, à l'origine, cette influence pâle et lénifiante de Bruges, et par elle il s'était résigné aux seuls souvenirs, à la désuétude de l'espoir, à l'attente de la bonne mort...

Et maintenant encore, malgré les angoisses du présent, sa peine quand même se délayait un peu, le soir, dans les longs canaux d'eau quiète, et il tâchait de redevenir à l'image et à la ressemblance de la ville.

XI

Or la Ville a surtout un visage de Croyante. Ce sont des conseils de foi et de renoncement qui émanent d'elle, de ses murs d'hospices et de couvents, de ses fréquentes églises à genoux dans des rochets de pierre. Elle commença à gouverner Hugues et à imposer son obédience. Elle redevint un Personnage, le principal interlocuteur de sa vie, qui impressionne, dissuade, commande, d'après lequel on s'oriente et d'où l'on tire toutes ses raisons d'agir.

Hugues se retrouva bientôt conquis par cette face mystique de la Ville, maintenant qu'il échappait un peu à la figure du sexe et du mensonge de la Femme. Il écoutait moins celle-ci ; et, à mesure, il entendit davantage les cloches.

Cloches nombreuses et jamais lassées tandis que, dans ses rechutes de tristesse, il s'était remis à sortir au crépuscule, à errer au hasard le long des quais.

Cela lui faisait mal, ces cloches permanentes --- glas d'obit, de requiem, de trentaines ; sonneries de matines et de vêpres --- tout le jour balançant leurs encensoirs noirs qu'on ne voyait pas et d'où se déroulait comme une fumée de sons.

Ah ! ces cloches de Bruges ininterrompues, ce grand office des morts sans répit psalmodié dans l'air ! Comme il en venait un dégoût de la vie, le sens clair de la vanité de tout et l'avertissement de la mort en chemin...

Dans les rues vides où de loin en loin un réverbère vivote, quelques silhouettes rares s'espaçaient, des femmes du peuple en longue mante, ces mantes de drap, noires comme les cloches de bronze, oscillant comme elles. Et, parallèlement, les cloches et les mantes semblaient cheminer vers les églises, en un même itinéraire.

Hugues se sentait conseillé insensiblement. Il suivait le sillage. Il était regagné par la ferveur ambiante. La propagande de l'exemple, la volonté latente des choses l'entraînaient à son tour dans le recueillement des vieux temples.

Comme à l'origine, il se remit à aimer y faire halte le soir, dans ces nefs de Saint-Sauveur surtout, aux longs marbres noirs, au jubé emphatique d'où parfois tombe une musique qui se moire et déferle...

Cette musique était vaste, ruisselait des tuyaux sur les dalles ; et c'est elle, eût-on dit, qui noyait, effaçait les inscriptions poussiéreuses sur les pierres tumulaires et les plaques de cuivre dont partout la basilique est semée. On pouvait dire vraiment qu'on y marchait dans la mort !

Aussi rien, ni les jardins des vitraux, ni les tableaux merveilleux et sans âge : des Fourbus, des Van Orley, des Érasme Quellyn, des Crayer, des Seghers aux guirlandes de tulipes jamais fanées --- ne pouvait édulcorer la tristesse tombale du lieu. Et même, des triptyques et des retables, Hugues n'envisageait qu'à peine la féerie de couleurs et ce songe éternisé de lointains peintres, pour ne songer qu'avec plus de mélancolie à la mort en voyant, sur les volets, le donateur, mains jointes, et la donatrice aux yeux de cornalines --- dont rien ne reste que ces portraits ! Alors il évoquait de nouveau la morte --- il ne voulait plus penser à la vivante, à cette Jane impure dont il laissait l'image à la porte de l'église --- c'est avec la morte qu'il se rêvait aussi agenouillé autour de Dieu, comme les pieux donateurs de naguère.

Hugues aimait encore, en ses crises de mysticisme, à aller s'ensevelir dans le silence de la petite chapelle de Jérusalem. C'est là surtout que se dirigeaient, au couchant, les femmes en mante... Il entrait après elles ; les nefs étaient basses ; une sorte de crypte. Tout au fond, dans cette chapelle édifiée pour l'adoration des plaies du Sauveur, un Christ grandeur nature, un Christ au tombeau, livide sous un linceul de fine dentelle. Les femmes en mante allumaient de petits cierges, puis s'éloignaient à pas glissants. Et les cires saignaient un peu. On aurait dit, dans cette ombre, que c'étaient les stigmates de Jésus, se rouvrant, se reprenant à couler, pour laver les fautes de ceux qui venaient là.

Mais, parmi ses pèlerinages à travers la ville, Hugues adorait surtout l'hôpital Saint-Jean, où le divin Memling vécut et a laissé de candides chefs-d'œuvre pour y dire, au long des siècles, la fraîcheur de ses rêves quand il entra en convalescence. Hugues y allait aussi avec l'espoir de se guérir, de lotionner sa rétine en fièvre à ces murs blancs. Le grand Catéchisme du Calme !

Des jardins intérieurs, ourlés de buis ; des chambres de malades, toutes lointaines, où l'on parle bas. Quelques religieuses passent, déplaçant à peine un peu de silence, comme les cygnes des canaux déplacent à peine un peu d'eau. Il flotte une odeur de linge humide, de coiffes défraîchies à la pluie, de nappes d'autel qu'on vient d'extraire d'antiques armoires...

Enfin Hugues arrivait au sanctuaire d'art où sont les uniques tableaux, où rayonne la célèbre châsse de sainte Ursule, telle qu'une petite chapelle gothique en or, déroulant, de chaque côté, sur trois panneaux, l'histoire des onze mille Vierges ; tandis que dans le métal émaillé de la toiture, en médaillons fins comme des miniatures, il y a des Anges musiciens, avec des violons couleur de leurs cheveux et des harpes en forme de leurs ailes.

Ainsi le martyre s'accompagne de musiques peintes. C'est qu'elle est douce infiniment, cette mort des Vierges, groupées comme un motif d'azalées dans la galère s'amarrant qui sera leur tombeau. Les soldats sont sur le rivage. Ils ont déjà commencé le massacre ; Ursule et ses compagnes ont débarqué. Le sang coule, mais si rosé ! Les blessures sont des pétales... Le sang ne s'égoutte pas ; il s'effeuille des poitrines.

Les Vierges sont heureuses et toutes tranquilles, mirant leur courage dans les armures des soldats, qui luisent en miroirs. Et l'arc, d'où la mort vient, lui-même leur paraît doux comme le croissant de la lune !

Par ces fines subtilités, l'artiste avait exprimé que l'agonie, pour les Vierges pleines de foi, n'était qu'une transsubstantiation, une épreuve acceptée en faveur de la joie très prochaine. Voilà pourquoi la paix, qui régnait déjà en elles, se propageait jusqu'au paysage, l'emplissait de leur âme comme projetée.

Minute transitoire : c'est moins la tuerie que déjà l'apothéose ; les gouttes de sang commencent à se durcifier en rubis pour des diadèmes éternels ; et, sur la terre arrosée, le ciel s'ouvre, sa lumière est visible, elle empiète...

Angélique compréhension du martyre ! Paradisiaque vision d'un peintre aussi pieux que génial.

Hugues s'émouvait. Il songeait à la foi de ces grands artistes de Flandre, qui nous laissèrent ces tableaux vraiment votifs --- eux qui peignaient comme on prie !

Ainsi de tous ces spectacles : les œuvres d'art, les orfèvreries, les architectures, les maisons aux airs de cloîtres, les pignons en forme de mitres, les rues ornées de madones, le vent rempli de cloches, affluait vers Hugues un exemple de piété et d'austérité, la contagion d'un catholicisme induré dans l'air et dans les pierres.

En même temps sa petite enfance, toute dévote, lui revenait, et, avec elle, une nostalgie d'innocence. Il se sentait un peu coupable vis-à-vis de Dieu, autant que vis-à-vis de la morte. La notion du péché réapparaissait, émergeait.

Depuis un soir de dimanche surtout qu'entré au hasard dans la cathédrale, pour le salut et pour les orgues, il avait assisté à la fin d'un sermon.

Le prêtre prêchait sur la mort. Et quel autre sujet choisir, que celui-là, dans la ville morne, où de lui-même il s'offre, s'impose et seul fait monter autour de la chaire sa vigne aux raisins noirs, jusqu'à la main du prédicateur qui n'a qu'à les cueillir. De quoi parler, sinon de ce qui est là partout dans l'atmosphère : la mort inévitable ! Et quelle autre pensée approfondir que celle de son âme à sauver, qui est ici le souci essentiel et l'affre permanente des consciences.

Or le prêtre discourant sur la mort, la Bonne Mort qui n'était qu'un passage, et sur la réunion des âmes sauvées en Dieu, parla aussi du péché qui était le péril, le péché mortel, c'est-à-dire celui qui fait de la mort la vraie mort, sans délivrance ni recouvrance d'êtres chers.

Hugues écoutait, non sans un petit émoi, près d'un pilier. La grande église était ténébreuse, à peine éclairée de quelques lampes, de quelques cierges. Les fidèles se fusionnaient en une masse noire, presque incorporée par l'ombre. Il lui semblait qu'il était seul, que le prêtre se tournait vers lui, s'adressait à lui. Par un jeu du hasard ou de son imagination impressionnée, c'était comme son cas que la parole anonyme débattait. Oui ! il était en état de péché ! Il avait eu beau se leurrer sur son coupable amour et invoquer vis-à-vis de lui-même cette justification de la ressemblance. Il accomplissait l'œuvre de chair. Il faisait ce que l'Église a toujours réprouvé le plus sévèrement : il vivait en une sorte de concubinage.

Or si la Religion dit vrai, si les chrétiens sauvés se retrouvent, il ne reverrait jamais, lui, la Regrettée et la Sainte, pour ne point l'avoir exclusivement désirée. La mort ne ferait qu'éterniser l'absence, consacrer une séparation qu'il avait crue temporaire.

Après, comme maintenant, il vivra loin d'elle ; et ce sera vraiment son supplice éternel de toujours s'en souvenir en vain.

Hugues sortit de l'église dans un trouble infini. Et, depuis ce jour-là, l'idée du péché tourna en lui, tournoya, enfonça son clou. Il aurait bien voulu s'en délivrer, être absous. La pensée de se confesser lui vint pour atténuer le désemparement, le chavirement d'âme où il glissait. Mais il fallait se repentir, changer de vie ; et malgré les griefs, les peines quotidiennes, il ne se sentait plus la force de quitter Jane et de recommencer à être seul.

Pourtant la Ville, avec son visage de Croyante, reprochait, insistait. Elle opposait le modèle de sa propre chasteté, de sa foi sévère...

Et les cloches étaient de connivence, tandis que maintenant il errait tous les soirs dans une angoisse accrue, avec la souffrance de l'amour de Jane, le regret de la morte, la peur de son péché et de la damnation possible... Les cloches persuadaient, d'abord amicales, de bon conseil ; mais bientôt inapitoyées, le gourmandant --- visibles et sensibles pour ainsi dire autour de lui, comme les corneilles autour des tours --- le bousculant, lui entrant dans la tête, le violant et le violentant pour lui ôter son misérable amour, pour lui arracher son péché !

XII

Hugues souffrait ; de jour en jour les dissemblances s'accentuaient. Même au physique, il ne lui était plus possible de s'illusionner encore. Le visage de Jane avait pris une certaine dureté, en même temps qu'une fatigue, un pli sous les yeux qui jetait comme une ombre sur la nacre toujours pareille et la pupille de jais. La fantaisie aussi lui était revenue, comme au temps de sa vie de théâtre, de se velouter de poudre les joues, de se carminer la bouche, de se noircir les sourcils.

Hugues avait essayé en vain de la dissuader de ce maquillage, si en désaccord avec le naturel et chaste visage dont il se souvenait. Jane raillait, ironique, dure, emportée. Mentalement, il se remémorait alors la douceur de la morte, son humeur égale, ses paroles d'une noblesse si tendre, comme effeuillées de sa bouche. Dix années de vie commune sans une querelle, sans un de ces mots noirs qui montent comme la vase du fond remué d'une âme.

Les différences entre les deux femmes se précisaient maintenant chaque jour davantage. Oh ! non, la morte n'était pas ainsi ! Cette évidence le navra, supprimant ce qui avait été l'excuse d'une aventure dont il commençait à voir la misère. Une gêne, presque une honte l'envahit : il n'osait plus songer à celle qu'il avait tant pleurée et vis-à-vis de laquelle il commençait à se sentir coupable.

Dans les salons où s'éternisent des souvenirs d'elle, il n'allait plus qu'à peine, troublé, confus devant le regard de ses portraits, un regard --- eût-on dit --- qui reproche. Et la chevelure continuait à reposer dans la boîte de verre, presque délaissée, où la poussière accumulait sa petite cendre grise.

Plus que jamais, il se sentait l'âme toute molle et désemparée : sortant, rentrant, sortant encore, chassé pour ainsi dire de sa demeure à celle de Jane, attiré à son visage quand il en était loin, et pris de regrets, de remords, de mépris de lui-même, quand il se retrouvait auprès d'elle.

Son ménage aussi allait à la débandade ; plus rien de ponctuel, d'organisé. Il donnait des ordres, puis les changeait ; contremandait ses repas. La vieille Barbe ne savait plus comment régler sa besogne, s'approvisionner. Triste, inquiète, elle priait Dieu pour son maître, sachant la cause...

Car souvent on apportait des notes, des factures acquittées, réclamant des sommes importantes pour les achats faits par cette femme. Barbe, qui les recevait en l'absence de son maître, demeurait stupéfaite : d'incessantes toilettes, des colifichets, des bijoux ruineux, toutes sortes d'objets qu'elle obtenait à crédit, usant et abusant du nom de son amant, dans les magasins de la ville où elle achetait sans cesse, avec une prodigalité qui rit de la dépense.

Hugues cédait à tous ses caprices. Pourtant elle ne lui en sut aucun gré. De plus en plus, elle multipliait ses sorties, s'absentant parfois une journée entière, et le soir aussi ; ajournant les rendez-vous pris avec Hugues, lui écrivant des billets hâtifs.

Maintenant elle prétendait avoir noué quelques relations. Elle avait des amies. Est-ce qu'elle pouvait toujours vivre seule ainsi ? À un autre moment, elle lui annonça que sa sœur était malade, une sœur qui habitait Lille et dont elle ne lui avait jamais parlé. Il lui faudrait aller la voir. Elle resta absente quelques jours. Quand elle revint, les mêmes manèges recommencèrent : vie éparse, absences, sorties, va-et-vient d'éventail, flux et reflux où l'existence de Hugues se trouvait suspendue.

À la longue, il conçut quelques soupçons ; il l'épia ; alla, le soir, rôder autour de sa demeure, fantôme nocturne dans cette Bruges endormie. Il connut le guet dissimulé, les haltes haletantes, les coups de sonnette brefs dont la titillation meurt dans les corridors qui se taisent, la veille en plein vent jusque tard dans la nuit devant une fenêtre éclairée, écran du store où passe en ombres chinoises une silhouette qu'on croit à chaque seconde voir apparaître double.

Il ne s'agissait plus de la morte ; c'est Jane dont le charme peu à peu l'avait ensorcelé et qu'il tremblait de perdre. Ce n'est plus seulement son visage, c'est sa chair, c'est tout son corps dont la vision s'évoquait pour lui, brûlante, de l'autre côté de la nuit, tandis qu'il n'en apercevait que l'ombre flottant dans les plis des rideaux... Oui ! il l'aimait elle-même, puisqu'il en était jaloux, jusqu'à en souffrir, jusqu'à en pleurer, quand il la surveillait, le soir, cinglé par le minuit des carillons, par les petites pluies, incessantes en ce Nord, où sans trêve les nuages s'effilochent en bruines.

Et il restait, guettant toujours, allant de long en large dans un court espace comme dans un préau, parlant tout haut en vagues paroles de somnambule, malgré la pluie qui s'activait --- neige fondue, boues, ciels brouillés, fin d'hiver, toute la désolante tristesse des choses...

Il aurait voulu savoir, élucider, voir... Ah ! quelle angoisse ! et quelle âme avait-elle donc, cette femme, pour lui faire mal ainsi, tandis que l'autre --- la si bonne, la morte --- semblait à ces minutes suprêmes de sa détresse se lever dans la nuit, le regarder avec les yeux apitoyés de la lune.

Hugues n'était plus dupe ; il avait surpris des mensonges chez Jane, rejointoyé des indices ; il fut bientôt éclairé tout à fait quand plurent chez lui, selon une habitude en ces villes de province, les lettres, les cartes anonymes pleines d'injures, d'ironies, de détails sur les tromperies, les désordres qu'il avait déjà soupçonnés... On lui donnait des noms, des preuves. Voilà l'aboutissement de cette liaison avec une femme de rencontre où une cause, si avouable au début, l'avait entraîné. Quant à elle, il romprait ; voilà tout ! Mais comment remédier à la déchéance vis-à-vis de lui-même, à son deuil tombé dans le ridicule, à cette chose sacrée, qu'étaient son culte et son sincère désespoir, devenue la risée publique ?

Hugues s'affligea. Jane aussi était finie pour lui ; c'est comme si la morte mourait une seconde fois. Ah ! tout ce qu'il avait déjà enduré de cette femme fantasque, trompeuse !

Il alla chez elle un dernier soir pour se délivrer, dans l'adieu, du poids de douleur accumulé en son âme à cause d'elle.

Sans colère, avec un infini navrement, il lui raconta qu'il avait tout appris ; et comme elle le prenait de haut, mauvaise, avec un air de bravade : « Quoi ? Qu'est-ce que tu dis ? », il lui montra les délations, les honteux papiers...

--- « Tu es sot assez pour croire à des lettres anonymes ? » Et elle se mit à rire d'un rire cruel, découvrant ses dents blanches, des dents faites pour des proies.

Hugues observa : « Vos propres manèges m'avaient déjà édifié. »

Jane, devenue tout à coup furieuse, allait, venait, faisait claquer les portes battant l'air de sa jupe.

--- Eh bien ! si c'était vrai ? s'exclama-t-elle.

Puis, après un instant :

--- D'ailleurs, j'en ai assez de vivre ici ! Je vais partir.

Hugues, tandis qu'elle parlait, l'avait regardée. Dans la clarté de la lampe, il revit son clair visage, ses prunelles noires, ses cheveux d'un or faux et teint, faux comme son cœur et son amour ! Non ! ce n'était plus à la figure de la morte ; mais, frémissante en ce peignoir où sa gorge haletait, c'était bien la femme qu'il avait étreinte ; et, quand il l'entendit s'écrier : « Je vais partir ! » toute son âme chavira, se retourna vers un infini d'ombre...

À cette solennelle minute, il sentit qu'après les illusions du mirage et de la ressemblance, il l'avait aimée aussi avec ses sens --- passion tardive, triste octobre qu'enfièvre un hasard de roses remontantes !

Toutes ses idées lui tourbillonnaient dans la tête ; il ne sut plus qu'une chose : il souffrait, il avait mal, et il ne souffrirait plus si Jane ne menaçait pas de partir. Telle qu'elle était, il la voulait encore. Il avait honte, intérieurement, de sa lâcheté; mais il ne pourrait plus vivre sans elle... D'ailleurs, qui sait ? le monde est si méchant ! Elle n'avait même pas voulu se justifier.

Alors il fut pris tout à coup d'une immense détresse devant cette fin d'un rêve qu'il sentait à l'agonie (les ruptures d'amour sont comme une petite mort, ayant aussi leurs départs sans adieux). Mais ce n'est pas seulement la séparation d'avec Jane ni le bris du miroir aux reflets qui le navraient le plus à ce moment : il éprouvait surtout une épouvante de songer qu'il était menacé de se retrouver seul --- face à face avec la ville --- sans plus personne entre la ville et lui. Certes, il l'avait choisie, cette Bruges irrémédiable, et sa grise mélancolie. Mais le poids de l'ombre des tours était trop lourd ! Et Jane l'avait habitué à en sentir l'ombre arrêtée par elle sur son âme. Maintenant il la subirait toute. Il allait se retrouver seul, en proie aux cloches ! Plus seul, comme dans un second veuvage ! La ville aussi lui paraîtrait plus morte.

Hugues, affolé, s'élança vers Jane, saisit sa main et supplia : « Reste ! reste ! j'étais fou... » la voix molle, mouillée à des larmes --- eût-on dit --- comme s'il avait pleuré en dedans.

Ce soir-là, en s'en retournant au long des quais, il se sentit inquiet, dans l'appréhension d'on ne sait quel péril. Des idées funèbres l'assaillirent. La morte le hanta. Elle semblait revenue, flottait au loin, emmaillotée en linceul dans le brouillard. Hugues se jugea plus que jamais en faute vis-à-vis d'elle. Soudain, un vent s'éleva. Les peupliers du bord se plaignirent. Une agitation tourmenta les cygnes dans le canal qu'il longeait, ces beaux cygnes centenaires et séculaires, descendus d'un blason --- dit la légende --- et que la Ville fut condamnée à entretenir à perpétuité, cygnes expiatoires, pour avoir mis à mort injustement un seigneur qui en avait dans ses armes.

Or les cygnes, si calmes et blancs d'ordinaire, s'effarèrent, éraillant la moire du canal, impressionnables, fiévreux, autour d'un des leurs qui battait des ailes et s'y appuyant, se levait sur l'eau comme un malade s'agite, veut sortir de son lit.

L'oiseau semblait souffrir : il criait par intervalles; puis, s'enlevant d'un essor, son cri, par la distance, s'adoucit ; ce fut une voix blessée, presque humaine, un vrai chant qui se module...

Hugues regardait, écoutait, troublé devant cette scène mystérieuse. Il se rappela la croyance populaire. Oui, le cygne chantait ! Il allait donc mourir, ou du moins sentait la mort dans l'air !

Hugues frissonna. Était-ce pour lui ce mauvais présage ? La cruelle scène avec Jane, sa menace de partir, ne l'avaient que trop préparé à ces noirs pressentiments. Qu'est-ce qui doit de nouveau finir en lui ? Pour quel deuil ces crêpes de la nuit superstitieuse ? De quoi va-t-il encore une fois être veuf !

XIII

Jane profita de l'alerte. Elle avait compris, ce jour-là, avec son flair d'aventurière, quel pouvoir elle avait pris sur cet homme, tout inoculé d'elle, malléable à son gré.

Avec quelques paroles elle l'avait rassuré tout à fait, reconquis, s'était retrouvée indemne à ses yeux, intronisée de nouveau. Alors elle avait supputé qu'à son âge, grevé de longs chagrins, malade comme il l'était, si changé déjà depuis ces derniers mois, Hugues ne vivrait pas longtemps. Or, il passait pour riche ; il était étranger et seul dans cette ville, n'y connaissant personne. Quelle folie elle allait faire de laisser échapper cet héritage qu'il lui serait si facile de capter !

Jane se rangea un peu, espaça ses sorties qu'elle rendit plausibles, ne s'aventura plus qu'avec prudence.

Une envie lui était venue d'aller un jour dans la maison de Hugues, cette vaste et antique maison du quai du Rosaire, d'apparence cossue, aux rideaux de dentelles impénétrables, tatouage de givre adhérant aux vitres qui ne laissaient rien soupçonner de l'intérieur.

Jane aurait bien voulu pénétrer chez lui, diagnostiquer, par son luxe, sa fortune probable, soupeser son mobilier, ses argenteries, ses bijoux, tout ce qu'elle convoitait, faire un inventaire mental sur lequel elle se déciderait.

Mais Hugues n'avait jamais consenti à la recevoir.

Jane se fit câline. C'était comme un renouveau entre eux, une embellie rose et tiède. Justement une occasion favorable s'offrait : on était en mai ; le lundi suivant avait lieu la procession du Saint-Sang, annuelle sortie, depuis des siècles, de la Châsse où est conservée une goutte de la Plaie ouverte par la lance.

La procession défilerait au quai du Rosaire, sous les fenêtres de Hugues. Jane n'avait jamais assisté au célèbre cortège et s'en montra curieuse. Or il ne passerait pas devant sa demeure, trop éloignée ; et comment le voir dans les rues qu'encombre ce jour-là, disait-on, une foule accourue de toute la Flandre.

--- Dis ! tu veux ? Je viendrai chez toi... nous dînerons ensemble...

Hugues objecta les voisins, les servantes qui jasent.

--- J'arriverai de bonne heure, quand tout le monde dort.

Il s'inquiéta aussi en songeant à Barbe, toute prude et dévote, qui la prendrait pour une envoyée du diable.

Mais Jane insista : --- Dis ! c'est convenu ?

Et sa voix était cajoleuse ; c'était la voix des commencements, cette voix de tentation que toutes les femmes possèdent à certaines minutes, voix de cristal qui chante, s'élargit en halos, en remous où l'homme cède, tournoie et s'abandonne.

XIV

Ce lundi-là, Barbe s'était levée de grand matin, plus tôt encore que d'habitude, car elle ne disposerait que d'une partie de la matinée pour parer la demeure avant le passage de la procession.

Elle se rendit à la première messe, à cinq heures et demie, communia avec ferveur, puis, dès son retour, commença les préparatifs. Les chandeliers d'argent furent extraits des armoires, de petits vases en vermeil, des réchauds où fumerait de l'encens. Barbe frotta, fourbit chaque objet jusqu'à en rendre le métal poli comme des miroirs. Elle tira aussi des nappes fines pour en juponner de petites tables qu'elle plaça devant chaque fenêtre, sortes de reposoirs, gentils autels de mois de Marie, avec des bougies autour d'un crucifix, d'une statuette de la Vierge...

Il fallait aussi songer à l'ornementation extérieure, car chacun, ce jour-là, rivalise de zèle pieux. Or on avait déjà fixé sur la façade, selon la coutume, les sapins aux branches de bronze vert que les paysans offrent de porte en porte et qui forment, au long des rues, un double rang d'arbres faisant la haie.

Barbe agença, au balcon, des draperies aux couleurs papales, des étoffes blanches, une parure de plis chastes. Elle allait et venait, preste, affairée, pleine d'onction, maniait avec respect ce décor servant chaque année, qui participait pour elle de la sainteté du culte, comme si des doigts de prêtres, des saints chrêmes indurés, une eau bénite inaliénable les eussent consacrés. Elle se semblait à elle-même dans une sacristie.

Il lui restait à remplir les corbeilles d'herbes et de fleurs coupées --- mosaïque volante, tapis émietté dont chaque servante, devant sa maison, va colorier la rue au moment du cortège. Barbe se hâtait, un peu grisée à l'odeur des rosés trémières, des grands lis, des marguerites, des sauges, des romarins aromatiques, des roseaux qu'elle détaillait en rubans courts. Et sa main plongeait dans les corbeilles s'emplissant, rafraîchie à ce massacre de corolles, ouates fraîches, duvets d'ailes mortes.

Par les fenêtres ouvertes, arrivait le grandissant concert des cloches de paroisse, qui l'une après l'autre s'ébranlaient.

Le temps était gris, un de ces jours indécis de mai où, malgré les nuages, il y a comme une arrière-joie dans le ciel. Et à cause de cette finesse de l'air où on devinait les cloches en chemin, une gaîté s'en propageait jusqu'à elle ; et les cloches âgées, les exténuées, les aïeules béquillant, celles des couvents, des vieilles tours, celles qui sont casanières, valétudinaires, qui restent coîtes toute l'année, mais cheminent et font cortège le jour de la procession du Saint-Sang --- toutes semblaient, par dessus leurs robes de bronze usées, avoir de joyeux surplis blancs, des linges tuyautés en plis d'éventail. Barbe écoutait les sonneries, le gros bourdon de la cathédrale qu'on n'entendait qu'aux grandes fêtes, lent et noir, frappant comme d'une crosse le silence... Et aussi toutes les clochettes des plus proches tourelles --- émoi, liesse de robes argentines, qui semblaient dans le ciel s'organiser aussi en cortège...

La piété de Barbe s'exaltait; il semblait, ce matin-là, qu'une ferveur fût dans l'air, qu'une extase s'effeuillât du ciel avec le bruit des cloches à toutes volées, qu'on entendît des ailes invisibles, un passage d'anges.

Et tout cela avait l'air d'aboutir à son âme, son âme où elle sentait la présence de Jésus, où l'hostie qu'elle avait incorporée à la messe de l'aube, rayonnait, encore entière, dans son plein orbe au centre duquel elle voyait un visage.

La vieille servante, resongeant à la bonté de Jésus qui était vraiment en elle, se signa, recommença à prier, ayant le ressouvenir et comme le goût à la bouche des Saintes Espèces.

Cependant son maître l'avait sonnée ; c'était l'heure de son déjeuner. Il en profita pour lui annoncer qu'il attendait quelqu'un à dîner et qu'elle s'arrangeât en conséquence.

Barbe fut stupéfaite ; jamais il n'avait reçu personne ! Cela lui parut étrange; tout à coup une pensée affreuse lui traverse l'esprit : si ce qu'elle avait craint autrefois, ce à quoi elle ne songe plus, un peu tranquillisée, allait arriver ? Elle devine... oui ! c'est cette femme, celle dont sœur Rosalie lui a parlé, qui va venir peut-être ?...

Barbe sentit tout son sang se figer... Dans ce cas, son parti était pris, son devoir net : ouvrir à cette créature, la servir à table, être à ses ordres, s'associer au péché --- son confesseur le lui avait clairement défendu. Et à pareil jour ! Un jour où le Sang même de Jésus allait passer devant la maison ! Et elle, qui avait communié ce matin !... Oh ! non ! c'était impossible ! Il lui faudrait quitter son service sur l'heure.

Elle voulut savoir et, avec la petite tyrannie qu'en ces calmes provinces les servantes exercent vite dans les ménages de vieux garçons ou de veufs, elle insinua :

--- Qui monsieur a-t-il invité à dîner ?

Hugues lui répondit qu'elle était un peu osée de l'interroger ainsi, qu'elle le saurait quand la personne viendrait.

Mais Barbe, dominée par son idée qui de plus en plus lui paraissait vraisemblable, saisie de crainte et d'une vraie panique maintenant, se décida à tout risquer pour n'être pas prise au dépourvu, et elle reprit :

--- N'est-ce pas une dame peut-être que monsieur attend ?

--- Barbe ! fit, d'un air étonné et un peu sévère, Hugues, en la regardant.

Mais elle, sans broncher :

--- C'est que j'ai besoin de le savoir d'avance. Car si c'est une dame que monsieur attend, je dois prévenir monsieur que je ne pourrai pas servir son dîner.

Hugues fut abasourdi : est-ce qu'il rêvait ? est-ce qu'elle devenait folle ?

Mais Barbe, énergique, répéta qu'elle allait partir ; elle ne pouvait pas ; on l'avait déjà prévenue ; son confesseur le lui avait commandé. Elle n'allait pas désobéir, apparemment, se mettre en état de péché mortel --- pour mourir de mort subite et tomber dans l'enfer.

Hugues d'abord ne comprenait rien ; peu à peu il démêla la trame obscure, les racontars probables, l'aventure ébruitée. Donc, Barbe aussi savait ? Et elle menaçait de s'en aller parce que Jane allait venir ? Elle était donc bien méprisée, cette femme, pour que l'humble servante, liée à lui depuis des années par l'habitude, son intérêt, les mille fils que chaque jour dévide et tisse entre deux existences côte à côte, préférât tout rompre et le quitter que de la servir un jour ?

Hugues demeura sans force, ahuri, le ressort cassé devant ce brusque ennui qui ruinait d'une façon si imprévue le projet riant de cette journée et, d'un air résigné, il dit simplement :

--- Eh bien ! Barbe, vous pouvez partir tout de suite.

La vieille servante le considéra et soudain, bonne âme populaire, tout apitoyée, comprenant qu'il souffrait --- avec, dans la voix, ce chantonnement que la Nature y a mis pour bercer, pour endormir --- elle murmura, en branlant la tète :

--- Oh ! Jésus ! mon pauvre monsieur !... Et pour une pareille femme, une mauvaise femme... qui vous trompe...

Ainsi durant une minute, oubliant les distances, elle avait été maternelle, anoblie par la pitié divine, en un cri jailli comme une source qui lotionne et peut guérir...

Mais Hugues la fit taire, énervé, humilié de cette ingérence, de cette audace à lui parler de Jane, et en quels termes ! C'est lui qui lui donnait son congé, et sans sursis. Elle viendrait le lendemain prendre ses effets. Mais aujourd'hui, qu'elle parte, qu'elle parte tout de suite !

L'irritation de son maître enleva à Barbe les derniers scrupules qu'elle aurait pu avoir de le quitter brusquement. Elle revêtit sa belle mante noire à capuchon, contente d'elle-même et de s'être sacrifiée au devoir, à Jésus qui était en elle...

Puis calme, sans émotion, elle sortit de cette demeure où elle avait vécu cinq ans ; mais avant de s'acheminer, elle sema, devant, le contenu des corbeilles qu'elle avait vidées dans son tablier pour ne pas que la rue, à cette place seule, fût sans corolles sous les pas de la procession.

XV

Comme la journée avait mal commencé ! On dirait que les projets de joie sont un défi. Trop longuement préparés, ils laissent le temps à la destinée de changer les œufs dans le nid, et ce sont des chagrins qu'il nous faudra couver.

Hugues, en entendant la porte de la maison battre à la sortie de Barbe, éprouva une impression pénible. Encore un ennui, une solitude plus grande, puisque la vieille servante avait peu à peu fait partie de sa vie. Tout cela à cause de Jane, cette femme inconsistante, cruelle. Ah ! ce qu'il avait déjà souffert par elle !

Il aurait bien voulu maintenant qu'elle ne vînt pas. Il se trouva triste, inquiet, énervé. Il songea à la morte... Comment avait-il, pu croire au mensonge de cette ressemblance, vite ébréché ? Et qu'est-ce qu'elle devait penser, dans l'au-delà de la tombe, de l'arrivée d'une autre au foyer encore plein d'elle, s'asseyant dans les fauteuils où elle s'était assise, superposant, au fil des miroirs en qui le visage des morts subsiste, sa face à la sienne ?

On sonna. Hugues fut forcé d'aller ouvrir lui-même. C'était Jane, en retard, rouge d'avoir marché vite. Elle pénétra ; brusque, impérieuse, engloba d'un coup d'œil le grand corridor, les salons aux portes ouvertes. Déjà on entendait des échos de musiques lointaines, se rapprochant. La procession ne tarderait pas.

Hugues avait allumé lui-même les cires sur l'appui des fenêtres, sur les petites tables disposées par Barbe.

Il monta avec Jane au premier étage, dans sa chambre. Les croisées étaient closes. Jane s'avança, en ouvrit une.

--- Ah ! non ! fit Hugues.

--- Pourquoi ?

Il lui observa qu'elle ne pouvait pas ainsi se montrer, s'afficher chez lui. Et pour le passage d'une procession surtout. La province est prude. On crierait au scandale.

Jane avait ôté son chapeau, devant la glace ; poncé d'un peu de poudre son visage avec la houppe d'une petite boîte d'ivoire qui ne la quittait pas.

Puis elle revint à la croisée, ses cheveux à nu, clairs attirant l'œil avec leurs lueurs de cuivre.

La foule qui encombrait la rue regarda, curieuse de cette femme qui n'était pas comme les autres, la toilette et la chevelure voyantes.

Hugues s'impatienta. On voyait assez de derrière les rideaux. Il eut un mouvement d'énergie, violemment referma la fenêtre.

Alors Jane se froissa, ne voulut plus regarder, se coucha sur un sofa, impénétrable, dure.

La procession chanta. Aux moires élargies des cantiques, on entendit qu'elle était proche. Hugues, tout endolori, s'était détourné de Jane ; il appuya son front brûlant aux vitres, fraîcheur d'eau où délayer toute sa peine.

Les premiers enfants de chœur passaient, chanteurs aux cheveux ras, psalmodiant, tenant des cierges.

Hugues distinguait clairement le cortège à travers les vitrages, où les personnages de la procession se détachaient comme les robes peintes sur le fond des images religieuses en dentelle.

Les congréganistes défilèrent, portant des piédestaux avec des statues, des Sacré-Cœur ; tenant des bannières d'or endurci, comme des vitraux ; puis les groupes candides, le verger des robes blanches, l'archipel des mousselines où l'encens déferlait à petites vagues bleues --- concile de vierges-enfants autour d'un Agneau pascal, blanc comme elles et fait de neige frisée.

Hugues se tourna un instant du côté de Jane qui, toujours boudant, restait enfoncée dans le sofa, ayant l'air de contempler des idées mauvaises.

La musique des serpents et des ophicléides monta plus grave, charria la guirlande frêle, intermittente, du chant des soprani.

Et, dans le cadre de la fenêtre, apparurent devant Hugues les chevaliers de Terre-Sainte, les Croisés en drap d'or et en armure, les princesses de l'histoire brugeline, tous ceux et celles dont le nom s'associe à celui de Thierry d'Alsace qui rapporta de Jérusalem le Saint-Sang. Or c'étaient, dans ces rôles, les jeunes gens, les jeunes filles de la plus nobiliaire aristocratie de Flandre, avec des étoffes anciennes, des dentelles rares, des bijoux de famille séculaires. On aurait dit que s'étaient faits chair et animés par un miracle, les saints, les guerriers, les donateurs des tableaux de Van Eyck et de Memling qui s'éternisent, là-bas, dans les musées.

Hugues regardait à peine, tout bouleversé par le dépit de Jane, se sentant triste à l'infini, plus triste dans ces cantiques qui lui faisaient mal. Il essaya de la pacifier. Au premier mot, son humeur se cabra.

Et elle tournait les yeux vers lui, hérissée, comme les mains pleines de choses qui allaient le blesser davantage.

Hugues se replia sur lui-même, silencieux, navré, jetant son âme pour ainsi dire à la houle de cette musique en remous par les rues, pour qu'elle l'emportât loin de lui-même.

Ce fut ensuite le clergé, les moines de tous les ordres qui s'avancèrent : dominicains, rédemptoristes, franciscains, carmes ; puis les séminaristes, en rochets plissés, déchiffrant des antiphonaires ; puis encore les prêtres de chaque paroisse dans leur rouge appareil d'enfants de chœur : vicaires, curés, chanoines, en chasubles, en dalmatiques brodées, rayonnantes comme des jardins de pierreries.

Alors s'entendit le cliquetis des encensoirs. La fumée bleue roula des volutes plus proches ; toutes les clochettes s'unirent en un grésil plus sonore, qui cuivra l'air.

L'évêque parut, mitre en tête, sous un dais, portant la châsse --- une petite cathédrale en or, surmontée d'une coupole où, parmi mille camées, diamants, émeraudes, améthystes, émaux, topazes, perles fines, songe l'unique rubis possédé du Saint-Sang.

Hugues, gagné par l'impression mystique, par la ferveur de tous ces visages, par la foi de cette immense foule massée dans les rues, sous ses fenêtres, plus loin, partout, jusqu'au bout de la ville en prière, s'inclina aussi quand il vit, aux approches du Reliquaire, tout le peuple tomber à genoux, se plier sous la rafale des cantiques.

Hugues en avait presque oublié la réalité, la présence de Jane, la scène nouvelle qui venait de jeter encore des banquises entre eux. Elle, de le voir attendri, ricanait.

Il feignit de ne pas s'en apercevoir, étouffant des mouvements de haine qu'il commençait, en courts éclairs, à se sentir pour cette femme.

Hautaine, glaciale, elle remit son chapeau, ayant l'air de se rajuster pour partir. Hugues n'osait pas rompre ce dur silence où maintenant la chambre était retombée, après le passage de la procession. La rue s'était vidée rapidement, déjà muette, avec la tristesse surérogatoire d'une joie en allée.

Elle descendit, sans parler ; puis, arrivée au rez-de-chaussée, comme si elle se fût ravisée ou qu'une curiosité l'eût prise, elle regarda, du seuil, les salons dont les portes avaient été laissées ouvertes. Elle fit quelques pas, entra plus avant dans ces deux vastes pièces communiquant l'une à l'autre, comme réprouvée par leur allure sévère. Les chambres ont aussi une physionomie, un visage. Entre elles et nous, il y a des amitiés, des antipathies instantanées. Jane se sentait mal accueillie, anormale, étrangère, en désaccord avec les miroirs, hostile aux vieux meubles que sa présence menaçait de déranger dans leurs immuables attitudes.

Elle examinait, indiscrète... Elle aperçut des portraits çà et là, sur la muraille, sur les guéridons ; c'étaient le pastel, les photographies de la morte.

--- Ah ! tu as des portraits de femmes ici ? » Et elle rit, d'un petit rire mauvais.

Elle s'était avancée vers la cheminée :

--- Tiens ! en voilà une qui me ressemble...

Et elle prit un des portraits.

Hugues qui l'épiait, avec un malaise de la voir circuler là, éprouva soudain une vive souffrance de la plaisanterie inconsciemment cruelle, de l'atroce badinage qui effleurait la sainteté de la morte.

--- Laissez cela ! fit-il d'une voix devenue impérieuse.

Jane éclata de rire, ne comprenant pas.

Hugues s'avança, lui prit des mains le portrait, choqué de ces doigts profanes sur ses souvenirs. Lui ne les maniait qu'en tremblant, comme les objets d'un culte, comme un prêtre l'ostensoir et les calices. Sa douleur lui était devenue une religion. Et, en ce moment, les bougies, non encore éteintes, qui avaient brûlé sur l'appui des fenêtres pour la procession, éclairaient les salons comme des chapelles.

Jane, ironique, s'égayant avec perversité de l'irritation de Hugues, et la secrète envie de le narguer davantage, avait passé dans l'autre pièce, touchant à tout, bouleversant les bibelots, chiffonnant les étoffes. Tout à coup elle s'arrêta avec un rire sonore.

Elle avait aperçu sur le piano le précieux coffret de verre et, pour continuer la bravade, soulevant le couvercle, en retira, toute stupéfaite et amusée, la longue chevelure, la déroula, la secoua dans l'air.

Hugues était devenu livide. C'était la profanation. Il eut l'impression d'un sacrilège... Depuis des années, il n'osait toucher à cette chose qui était morte, puisqu'elle était d'un mort. Et tout ce culte à la relique, avec tant de larmes granulant le cristal chaque jour, pour qu'elle servit enfin de jouet à une femme qui le bafoue... Ah ! depuis longtemps elle le faisait assez et trop souffrir. Toute sa rancœur, le flot des souffrances bues, tamisées durant des mois par chaque seconde de l'heure, les soupçons, les trahisons, le guet sous ses fenêtres, dans la pluie --- tout cela lui remonta d'un coup... Il allait la chasser !

Mais Jane, tandis qu'il s'élançait, se retrancha derrière la table, comme par jeu, le défiant, de loin suspendant la tresse, l'amenant vers son visage et sa bouche comme un serpent charmé, l'enroulant à son cou, boa d'un oiseau d'or...

Hugues criait : « Rends-moi ! rends-moi !... »

Jane courait, à droite, à gauche, tourbillonnant autour de la table.

Hugues, dans le vent de cette course, sous ces rires, ces sarcasmes, perdit la tête. Il l'atteignit. Elle avait encore la chevelure autour du cou, se débattant, ne voulant pas la rendre, fâchée et l'injuriant maintenant parce que ses doigts crispés lui faisaient mal.

--- Veux-tu ?

--- Non ! dit-elle, riant toujours d'un rire nerveux sous son étreinte.

Alors Hugues s'affola ; une flamme lui chanta aux oreilles ; du sang brûla ses yeux ; un vertige lui courut dans la tête, une soudaine frénésie, une crispation du bout des doigts, une envie de saisir, d'étreindre quelque chose, de casser des fleurs, une sensation et une force d'étau aux mains --- il avait saisi la chevelure que Jane tenait toujours enroulée à son cou, il voulut la reprendre ! Et farouche, hagard, il tira, serra autour du cou la tresse qui, tendue, était roide comme un câble.

Jane ne riait plus ; elle avait poussé un petit cri, un soupir, comme le souffle d'une bulle expirée à fleur d'eau. Étranglée, elle tomba.

Elle était morte --- pour n'avoir pas deviné le Mystère et qu'il y eût une chose là à laquelle il ne fallait point toucher sous peine de sacrilège. Elle avait porté la main, elle, sur la chevelure vindicative, cette chevelure qui, d'emblée --- pour ceux dont l'âme est pure et communie avec le Mystère --- laissait entendre que, à la minute où elle serait profanée, elle-même deviendrait l'instrument de mort.

Ainsi réellement toute la maison avait péri : Barbe s'en était allée ; Jane gisait ; la morte était plus morte...

Quant à Hugues, il regardait sans comprendre, sans plus savoir...

Les deux femmes s'étaient identifiées en une seule. Si ressemblantes dans la vie, plus ressemblantes dans la mort qui les avait faites de la même pâleur, il ne les distingua plus l'une de l'autre --- unique visage de son amour ! Le cadavre de Jane, c'était le fantôme de la morte ancienne, visible là pour lui seul.

Hugues, l'âme rétrogradée, ne se rappela plus que des choses très lointaines, les commencements de son veuvage, où il se croyait reporté... Très tranquille, il avait été s'asseoir dans un fauteuil.

Les fenêtres étaient restées ouvertes...

Et, dans le silence, arriva un bruit de cloches, toutes les cloches à la fois, qui se remirent à tinter pour la rentrée de la procession à la chapelle du Saint-Sang. C'était fini, le beau cortège... tout ce qui avait été, avait chanté.--- semblant de vie, résurrection d'une matinée. Les rues étaient de nouveau vides. La ville allait recommencer à être seule.

Et Hugues continûment répétait : « Morte... morte... Bruges-la-Morte... » d'un air machinal, d'une voix détendue, essayant de s'accorder : « Morte... morte... Bruges-la-Morte... » avec la cadence des dernières cloches, lasses, lentes, petites vieilles exténuées qui avaient l'air --- est-ce sur la ville, est-ce sur une tombe ? --- d'effeuiller languissamment des fleurs de fer !