Madeleine : édition ELTeC Kock, Paul de (1793-1871) Principal investigator Christof Schöch Encoding Christof Schöch 99323 COST Action "Distant Reading for European Literary History" (CA16204) Zenodo.org ELTeC ELTeC release 1.1.0 ELTeC-fra ELTeC-fra release 1.0.1 Project Gutenberg http ://www.gutenberg.org/files/32113/32113-h/32113-h.htm Paul de Kock Madeleine G. Barba Paris 1850 1849

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MADELEINE,

PAR

CH. PAUL DE KOCK.

« Une fièvre brûlante Un jour me terrassait, Et de mon corps chassait Mon ame languissante. »

Sedaine-Richard.

Bruxelles, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE. 1838.

MADELEINE. TOME PREMIER.
CHAPITRE PREMIER. La Fête de Saint-Cloud.

Enfin c'était le dernier dimanche, ce qu'on appelle, je crois, le beau dimanche, qui termine les fêtes : le temps était superbe ; il y avait une foule immense dans le parc, on pouvait à peine passer à la grille, tant était grande la cohue ; puis les marchands de melons avaient étalé là des maraîchers de toutes les grosseurs ; puis les conducteurs de coucous vous poursuivaient pour vous offrir des places ; et, quand on était parvenu à échapper à tout cela et à entrer dans le parc, alors on se trouvait serré entre des promeneurs, dont les uns vous poussaient à droite, d'autres à gauche ; on était forcé de s'arrêter devant une boutique de pain d'épice, ou emporté vers la pièce d'eau ; on avalait de la poussière, et on était assourdi par le bruit des mirlitons et des claquettes : c'était bien gentil.

Pour s'amuser à une fête champêtre, il faut trois choses : d'abord être d'une bonne santé. Vous me direz, peut-être que la santé est indispensable à tous les amusements ; je vous répondrai qu'il en est de doux, de tranquilles, qui ne fatiguent pas, tandis qu'à une fête publique, dans une cohue, il est bien difficile de ne pas être souvent sur ses jambes. Il faut donc d'abord une bonne santé, ensuite de l'argent plein ses poches, et enfin ne pas être amoureux.

Cette dernière condition vous semblera encore singulière ; mais, en y réfléchissant bien, je crois que vous serez de mon avis. Quand on est amoureux et que l'on tient sa maîtresse sous son bras, on n'aime pas à être dans la foule. Comment se regarder à son aise ? comment faire passer son ame dans ses yeux, lorsque des figures inconnues vous entourent, vous examinent bêtement, indiscrètement, comme si vos affaires les regardaient ? Les amoureux préfèrent les promenades solitaires ; ils ont raison.

Si un amoureux est là sans celle qu'il aime, ce bruit, ce monde, ces grisettes de Paris, ces grosses filles de village n'ont aucun charme pour lui ; son esprit, son cœur sont ailleurs. Les badauds l'impatientent, les paillasses ne le font pas rire, la grosse gaieté qu'il entend l'assourdit, l'assomme, et son plus grand désir est de s'éloigner de cette foule qui l'obsède et l'empêche de penser à son aise.

J'ajouterai encore, que, sans être amoureux, on peut s'ennuyer beaucoup aux fêtes de Saint-Cloud et autres ; tout le monde n'aime pas le bruit, les cris, les réunions populaires ; cette gaieté qui ressemble à des querelles, cette musique qui vous écorche les oreilles, et ces dîners où l'on paie très-cher pour être fort mal. Souvent aussi tout cela nous amuse à vingt ans et nous ennuie à trente. Pourquoi serions-nous constants dans nos goûts, puisque nous ne le sommes pas dans nos affections ?

Mais il s'agit de deux personnages qui viennent de descendre de l'accéléré, et se disposent à s'amuser à Saint-Cloud, parce qu'ils ont ce que je trouve nécessaire pour cela : de la santé, de l'argent, et point de passion dans le cœur. Ce sont deux hommes bien mis, sans recherche, sans fatuité : l'un qui peut avoir vingt-six à vingt-sept ans, est d'une taille moyenne, brun, pâle, a de beaux yeux, une figure distinguée et beaucoup de charme dans la physionomie ; l'autre, qui a six ou sept ans de plus, est moins grand, plus gros, a des traits forts, un teint coloré, des yeux vifs et gais, et toute l'encolure d'un bon vivant.

Ces messieurs traversent la place sur laquelle est le restaurant de la Tête-Noire. Ils veulent aller sur-le-champ dans le parc ; au passage de la grille, ils se trouvent dans une poussée de monde.

« Prenons garde à nos mouchoirs » dit le plus âgé en portant sa main à sa poche ; il y a dans tout ce monde-là des gens qui pourraient bien nous en débarrasser.

« — Il me semble qu'il faudrait d'abord prendre garde à nos montres, » répond le jeune homme en souriant.

« — Comment....! est-ce que tu as pris la tienne ? — Sans doute. — Moi je n'en prends jamais quand je vais dans les fêtes, dans les foules : c'est risquer de se la faire voler. — Alors, comment fais-tu quand tu veux savoir l'heure pour dîner ou pour partir ? — Je calcule d'après mon appétit, on bien je demande ; j'aime mieux cela que de m'exposer à perdre ma montre... je serais très-vexé si on me volait. Un artiste, un peintre...! ça ne peut pas s'acheter une montre tous les jours...! — Tu ferais un tableau de plus : voilà tout.

» — Ah ! oui ! ça t'est facile à dire, mon cher Victor. On fait bien le tableau, mais le vendre, c'est autre chose...! surtout à présent que les gens riches deviennent avares, mercantiles ; qu'ils ne rougissent pas de marchander le talent... Mais ne parlons pas peinture, nous sommes venus ici pour nous amuser. »

Ces messieurs se promènent dans le parc ; ils examinent les boutiques, les curiosités ; ils lorgnent les jolis minois quand ils en aperçoivent ; ils se regardent en riant à l'aspect d'une tête grotesque, d'une tournure ridicule ; enfin ils sont de bonne humeur, et très en train de plaisanter sur tout ce qu'ils verront.

Cependant ces messieurs se promènent depuis trois heures ; ils ont vu beaucoup de figures, de tournures qui prêtaient à rire ; mais il n'y a pas besoin d'aller à la fête de Saint-Cloud pour trouver cela. Enfin Victor (c'est le plus jeune) dit à son compagnon : « Mon cher Dufour, je commence à avoir assez de la promenade. Est-ce que c'est bien amusant d'être ballotté au milieu de tout ce monde, de se sentir écraser les pieds par de laides paysannes, et de passer la journée à chercher ses connaissances, auxquelles on a donné rendez-vous dans le parc...? — Ah ! tu as donné rendez-vous dans le parc...! Il fallait au moins indiquer un endroit. — Je n'ai pas positivement donné de rendez-vous, mais beaucoup de dames que je vois à Paris... et dont plusieurs sont fort aimables, m'avaient dit dans la semaine : Nous irons dimanche à Saint-Cloud ; allez-y aussi, vous nous y trouverez, mais trouvez donc quelqu'un ici...! — Eh bien ! tu te passeras de tes dames... Est-ce que tu devais retrouver une... une passion ici ? — Eh non...! Oh ! je suis bien tranquille pour le moment... mais c'est ce qui m'ennuie : j'ai besoin d'avoir toujours le cœur occupé. — Oui, soit par l'une, soit par l'autre... quelquefois même par plusieurs à la fois, n'est-ce pas ? — Tu crois rire, Dufour ! mais est-ce qu'il ne t'est pas arrivé aussi d'aimer, mais ce qui s'appelle aimer plusieurs femmes en même temps ? — Plusieurs...! Ma foi, je ne m'en souviens pas... — Tu n'en as peut-être pas aimé vraiment une seule ? — Oh ! si..... j'ai aimé... j'ai même très-bien aimé... mais cependant il ne fallait jamais que cela me dérangeât de mes études, de mon travail, parce qu'avant tout un artiste doit penser a son art et à son avenir. — C'est-à-dire, que tu penses à tes amours quand tu as le temps, quand cela ne te gêne pas ? — Oh ! j'y pensais assez... Une fois même j'ai été bien tourmenté, bien inquiet... Il est vrai que je n'avais que vingt ans alors. J'avais pour maîtresse une jolie petite femme bien gaie, bien coquette. Un jour, elle me dit de ne pas aller chez elle le lendemain soir, parce qu'elle attend une de ses parentes. C'est bon ; c'est convenu. Le lendemain, je ne sais quelle idée me passe par la tête... je me dis : c'est drôle qu'il lui arrive ce soir une parente dont je n'ai jamais entendu parler ; si cette parente... était un homme, un rival...! Bref, laissant là mes crayons, je vais le soir jusqu'à la demeure de ma belle. Je vois qu'il y a de la lumière chez elle... je monte... il n'y avait pas de portier, et je connaissais le secret de l'allée. Arrivé devant la porte de la dame, je marche bien doucement, je retiens ma respiration, et je me colle l'oreille contre la serrure. L'appartement de ma maîtresse ne se composait que d'une seule pièce : par conséquent, la société ne pouvait se tenir très-eloignée. J'entends parler, j'entends rire ; je trouve que les éclats de joie sont bien mâles pour être ceux d'une parente. J'écoute ; je reste là très-long-temps... souvent je n'entendais plus rien. Enfin, après être resté plus d'une heure sur le carré..... fatigué de ma sotte position...

» — Tu n'y tiens plus, et tu enfonces la porte d'un coup de pied ?

» — Non, ce n'est pas cela du tout ; je me dis : Ma foi, que ce soit une parente, un oncle, tout ce que ça voudra, j'en ai assez...! et là-dessus je renfonce mon chapeau dessus ma tête, et je m'en retourne copier mes académies. C'est la seule fois que l'amour m'ait tourmenté.

» — Ah ! ah ! ce pauvre Dufour ! qui appelle cela être amoureux... Pourtant tu es' assez méfiant, de ton naturel, et je m'étonne que tu n'aies pas cherché à t'assurer si l'on te trompait. — Écoute, il faut raisonner : cette petite femme me convenait ; elle ne me coûtait rien, je me suis dit : si je me brouille avec elle, il faudra que je me cherche une autre connaissance ; et ma foi alors j'étais très-occupé de mes études, ça m'aurait dérangé. On n'est trompé que quand on craint de l'être, mais du moment qu'on se dit : je m'attends à tout ! ça m'est égal ; alors je n'appelle plus cela être trompé. — C'est fort heureux de pouvoir prendre les choses comme cela : moi, quand j'aime, je suis jaloux. — Peut-être même quand tu n'aimes pas. — C'est possible. Et cependant je suis de bonne foi : quand je dis à une femme que je l'aime, c'est qu'alors je l'aime réellement. Tout en étant volage, je suis très-sentimental, je veux de l'amour jusque dans mes liaisons les plus légères... — Oui, c'est comme de la muscade, tu en as mis partout. — Je crois que cela vaut mieux que de n'en mettre nulle part. Ah ! Dufour, sans l'amour, la vie serait bien monotone !... — Eh bien ! qu'on me donne à choisir de trente mille livres de rentes sans amour, ou d'une passion éternelle sans argent, et je te réponds que je ne balancerai pas. — Tu t'en repentirais ! — Je ne crois pas, parce que... Aye !... prenez donc garde... C'est ce gros balourd qui met ses souliers ferrés sur mes bottes... Regardez-moi cela,... ça pousse le monde sans demander excuse. Oh ! la bonne tête pour mettre dans une basse-cour ! »

Le paysan qui venait de pousser Dufour tenait sous son bras une paysanne, qui tenait de l'autre bras un grand dadais, lequel tirait après lui une grosse maman qui traînait trois grands garçons et deux jeunes filles. Tout cela se tenait et ne voulait pas se lâcher, et tout cela se ruait à travers le monde, en poussant de gros rires et en donnant des coups de coude et des coups de pied pour se faire faire passage. Cette manière de se promener dix à douze de front est très-usitée par les paysans dans les fêtes champêtres.

« C'est une bande joyeuse, » dit Victor en riant. — « C'est une avalanche de manants : si l'on ne se rangeait pas, ça vous écraserait ! Au diable la fête de Saint-Cloud : je n'y reviens plus. — Mon ami, on dit cela tous les ans, et en y revient encore pour voir si ce sera plus amusant, quoique ce soit toujours la même chose. — Eh bien ! et ton amour avec trente-six femmes, est-ce que ce n'est pas toujours la même chose ? — Ah ! Dufour ! quel blasphème ! D'abord, aucune femme ne se ressemble, je ne dis pas au physique, mais au moral. Il y a tant de nuances à observer dans les caractères, c'est si amusant à étudier... — Ah ! c'est pour étudier que tu fais l'amour. — Oui, c'est pour mieux connaître les mœurs. — Ah ! c'est par là que tu observes les mœurs... Allons, en voilà un qui me met son mirliton dans l'œil. Quittons le parc ; allons dîner, hein ? — Soit : allons dîner. »

Ce messieurs sortent du parc et entrent à la Tête-Noire. Mais à Saint-Cloud, un jour de fête, on ne trouve pas facilement à dîner. La cuisine du traiteur est encombrée de monde ; les marmitons et leur chef ne savent plus où donner de la tête ; les servantes crient, se poussent, et les bons bourgeois de Paris se disputent une tranche de gigot ou un morceau de fricandeau. Quant l'un d'eux est parvenu à enlever un plat, il l'emporte en triomphe en renversant sur lui une partie de là sauce ; c'est encore un des mille agréments qu'offre la fête de Saint-Cloud.

« Est-ce que nous allons boxer pour avoir à dîner ? dit Dufour à Victor. Ça m'est égal, s'il le faut absolument, je suis bien de force à emporter un plat d'assaut... Mais montons au premier ; nous tâcherons d'être servis. »

Pendant que ces messieurs essaient de se faire jour dans la cuisine, où l'on était encore plus pressé que dans le parc, une grande femme maigre, décharnée, en bonnet plissé et à l'œil furibond, venait de saisir les bords d'un plat de gibelotte qu'un monsieur emportait au premier. Le monsieur avait déjà monté deux marches de l'escalier lorsque la grande femme l'ayant rattrapé, avait sauté sur le plat, en s'écriant « C'est pour moi cela !.... c'est pour moi !... Il y a plus d'une heure que je le guette. En arrivant à Saint-Cloud, nous sommes entrés ici. Mes quatre enfants sont là-haut et meurent de faim.... Nous n'avons encore pu nous faire servir que des assiettes, du sel, du poivre et une carafe d'eau... Monsieur, lâchez donc cette gibelotte, c'est pour moi !... »

Le monsieur, qui suait à grosses gouttes, ne semblait nullement disposé à lâcher le plat : au contraire, il le tirait à lui de toute sa force, en disant. « Pourquoi donc serait-ce pour vous, madame ? Est-ce que je n'ai pas eu assez de mal à obtenir cette gibelotte à la place d'un poulet que l'on me promet depuis une heure, et que d'autres m'ont soufflé?... Je vous trouve plaisante de vouloir mon plat. Lâchez cela, madame ! — Non, monsieur ; je l'aurai, il était pour moi ! »

Cette dispute avait lieu justement au-dessus de la tête de Dufour, qui venait d'atteindre le bas de l'escalier. Il ne voyait pas le plat de gibelotte suspendu sur son chapeau ; mais le monsieur l'empêchait de monter, et la grande femme se jetait sur lui en voulant retenir la gibelotte. Ennuyé de ne pouvoir plus bouger, Dufour repousse fortement la dame au bonnet, ainsi que le monsieur établi sur l'escalier. Alors les deux combattants lâchent prise, le plat tombe sur la tête de Dufour, et une partie du contenu couvre son habit.

Victor rit aux larmes, moins encore de la surprise de son ami que du désespoir qui se peint dans les traits de la grande femme, en voyant la gibelotte sur l'escalier. Dufour prend le parti de rire aussi, et ils se rendent dans le salon au premier, où beaucoup de gens attablés disent, en regardant Dufour : « Voilà un monsieur qui est bien heureux... il a eu quelque chose, lui. »

Les carafes d'eau étant la seule chose que l'on pût se procurer facilement, Dufour lave son habit et son chapeau ; puis ces messieurs se placent à un coin de table, car il ne fallait pas se flatter d'en avoir une à soi seul. Sur soixante personnes qui étaient attablées là, le tiers seulement mangeait, les autres attendaient en regardant, d'un œil d'envie leurs voisins plus heureux.

L'autre partie de la table, où les deux amis viennent de se mettre, est occupée par cinq personnes : deux jeunes filles de quatorze à seize ans, deux garçons plus jeunes, et un petit vieux monsieur poudré, en habit ventre-de-biche, en culotte à boucles et bas chinés ; tout cela assis devant une pile d'assiettes blanches, une salière et des carafes. Faute de mieux, le petit vieux paraît disposé à manger la pomme de sa canne, qu'il promène continuellement de son nez à sa bouche.

« Tableau de famille ! » dit tout bas Victor à Dufour. — « Oui, tableau d'une famille qui est venue se divertir à Saint-Cloud. J'en rirais bien, si je n'étais pas affamé comme eux. »

Une sixième personne vient bientôt se joindre à la famille. Dufour la reconnaît : c'est la grande femme qui avait disputé si long-temps le plat de gibelotte. Elle entre dans la salle comme une furieuse ; son bonnet de côté, les traits renversés et le nez plein de tabac. Elle se jette sur une chaise devant le petit homme poudré, en s'écriant : « C'est une indignité!... je suis outrée... Ah ! il n'y a plus ni respect ni galanterie chez les hommes !

» — Est-ce qu'on t'a manqué, Poupoule ? » dit le petit vieux en regardant d'un œil effaré la pomme de sa canne. — « Oui, monsieur, oui, on m'a manqué... Me disputer un plat !... à une femme !.... Je le tenais pourtant ; et certes je ne l'aurais pas lâché, si une grosse bête n'était venue se jeter entre nous !.... Tout est tombé sur l'escalier. »

Dufour te contente de regarder Victor en souriant, et il continue d'essuyer son chapeau. Mais la grande dame est trop exaltée pour faire attention à lui.

« Tu ne rapportes donc rien, maman ? » disent les petits garçons d'un ton pleurard. — « Rien du tout. Et votre père qui reste là, qui ne se remue pas pour nous avoir à dîner !... Mais, Poupoule, c'est toi qui m'avais dit de garder les enfants. Veux-tu que je descende à la cuisine ? — Oui, monsieur, oui, descendez. Quant à moi, j'en ai assez.... je n'irai plus... Ah ! Dieu ! j'en ai par-dessus la tête de votre Saint-Cloud !... C'est pour ces demoiselles que j'y suis venue ; mais elles ne m'y rattraperont pas. Cependant je veux dîner ; je ne sors pas d'ici sans cela. »

Les deux jeunes filles se tenaient bien droites, les yeux baissés, n'osant murmurer ni se plaindre, quoiqu'elles eussent mieux aimé se promener à la fête et se priver de dîner que de passer les plus belles heures de la journée assises devant une table sur laquelle il n'y avait que des assiettes blanches.

Le petit monsieur poudré était descendu en tenant toujours sa canne à la main, quoique rien dans sa personne n'annonçât qu'il voulût s'en servir d'une manière hostile pour se faire donner des vivres. La maman grommelait entre ses dents, promenant ses regards sur les autres tables, et ayant l'air de vouloir chercher querelle aux personnes qui mangeaient ; enfin, les petits garçons s'amusaient à mêler le sel avec le poivre.

Victor était parvenu à parler à un garçon ; il lui avait mis cinq francs dans la main, et le garçon lui avait assuré qu'il dînerait. Dufour essuyait toujours son habit avec son mouchoir, regardant de temps à autre Poupoule, dont il aurait voulu croquer les traits et la pose.

Dix minutes s'écoulent. « On se moque de nous, dit Dufour, ce garçon a pris ton argent, parce que les garçons traiteurs prennent toujours, mais je gage qu'il ne pense plus à nous. — Et ces pauvres jeunes filles, reprend Victor, elles sont là depuis plus long-temps que nous, et elles n'osent pas se plaindre... elles me font de la peine. — Moi, leur mère me fait peur ; je crois qu'elle me reconnaît pour la grosse bête qui a fait tomber son plat. »

En ce moment, le petit monsieur revient, portant quelque chose devant lui.

« Ah ! voilà papa ! s'écrient les petits garçons, et il apporte quelque chose. »

En effet, le petit homme apportait des verres et des couteaux qu'il pose sur la table en disant : « Je n'ai pu avoir que cela.... mais on m'a bien promis que j'aurai peut-être de la matelotte.... on est allé pécher.... c'est en face... nous sommes devant la rivière...

» — M. Mouron, s'écrie sa femme, vous vous laissez berner comme un enfant ! vous n'avez jamais su vous montrer ; vous avez encore le front de nous apporter des couteaux... pourquoi faire, monsieur ? pourquoi faire, s'il vous plaît ? — C'est pour couper ce qu'on nous donnera... — Pour couper... pour couper... ah ! je vois que nous passerons la soirée ici. — Mais, Poupoule, aurais-tu voulu que j'allasse pêcher moi-même... alors je.... — Taisez-vous, vous me faites mal. »

M. Mouron se tait ; il va se rasseoir devant la pile d'assiettes et se remet à lécher la pomme de sa canne. Les deux demoiselles ne disent rien, mais elles se regardent ; ces paroles de leur mère : Nous passerons la soirée ici, les ont fait frémir ; elles jettent à la dérobée un coup-d'œil sur ce parc dans lequel tant de monde se promène, et où elles espéraient montrer leur belle robe du dimanche ; puis elles reportent tristement leurs regards sur cette table devant laquelle elles ont déjà passé deux heures. Victor observe tout cela, il plaint ces deux jeunes filles ; et, en vérité, l'intérêt que leur tourment lui inspire est bien pur, car les demoiselles Mouron ne sont pas jolies : elles ressemblent à leur mère.

Le garçon traiteur arrive apportant deux plats à la fois : son entrée fait sensation ; chacun le regarde avec anxiété, on veut savoir à quelle table il portera cela. C'est devant Victor et Dufour que les deux plats sont posés, ainsi que du pain et une bouteille de vin. Madame Mouron a fait un mouvement comme pour sauter sur les plats, mais elle est retombée comme anéantie sur sa chaise. Les deux jeunes filles sont consternées ; les petits garçons pleurent ; M. Mouron enfonce dans sa bouche la moitié de la pomme de sa canne.

« En vérité, dit Victor, il n'y a pas moyen de tenir à cela, Dufour ; je suis sûr que tu m'approuveras. » Et sans attendre que son ami lui réponde, le jeune homme fait passer devant la famille Mouron tout ce que le garçon vient de leur apporter, en disant : « Vous permettez, madame.... Il y a trop long-temps que votre famille...... Moi et mon ami nous tâcherons de dîner plus tard. »

Madame Mouron ne sait pas où elle en est, elle regarde tour à tour les plats et Victor ; elle est tellement saisie qu'elle ne peut encore répondre... Les deux demoiselles ont remercié avec leurs yeux qui sont presque devenus beaux de plaisir. Quant à M. Mouron, il s'est débarrassé la bouche de sa canne, et se lève pour saluer Victor, auquel Dufour donne des coups de pied par-dessous la table en murmurant : « Eh bien !... qu'est-ce que tu fais donc ?.... Il donne notre dîner à présent....

» — Ah ! monsieur, » s'écrie madame Mouron qui vient de retrouver la parole, « ce que vous faites pour nous est d'une galanterie.... d'une politesse... mais si vous vouliez partager le dîner avec nous ? — Non, madame, non, je vous remercie ; vous n'en avez pas trop pour six, et certainement il n'y en aurait pas assez pour huit, nous pouvons attendre..... N'est-ce pas, Dufour, que tu n'es pas si pressé de dîner ?....

» — Non.... je ne suis pas pressé, » répond Dufour en faisant la grimace : « d'ailleurs, il est bien juste que je cède mon dîner à madame, puisque je suis la grosse bête qui a fait tomber le plat qu'elle disputait en bas. »

Madame Mouron se pince les lèvres ; elle est embarrassée ; son mari répond avec bonhomie : « Monsieur, il ne faut pas que cela vous fâche. Poupoule a dit cela de vous... comme elle l'aurait dit de moi.... elle ne m'appelle guère autrement !... — Cela ne m'a aucunement fâché, M. Mouron ; dînez, je vous en prie, ainsi que votre famille ; quant à moi, j'ai reçu une gibelotte sur la tête, je crois, que c'est tout ce que je prendrai ici. »

Comme Dufour achevait ces mots, deux nouveaux personnages entrent dans le salon ; ce sont deux petits maîtres : l'un, qui est fort jeune, s'écrie en apercevant Victor : « C'est M. Victor Dalmer... Heureuse rencontre !... Vous êtes donc venu aussi à la fête de Saint-Cloud ? »

Pendant que Victor répond au nouveau-venu, Dufour examine ces messieurs qui viennent d'entrer. Celui qui presse la main de Victor est mis avec beaucoup de recherche ; sa figure n'annonce guère plus de vingt ans ; il est joli garçon, sa tournure est distinguée, et sa physionomie expressive ; ses yeux pleins de feu semblent dénoter un caractère ardent, des passions vives, et plus d'étourderie que de raison. L'autre monsieur est plus posé, il approche de la trentaine ; c'est un bel homme, bien fait, d'une jolie figure, mais dans ses manières, et dans l'expression de sa physionomie, il y a quelque chose d'affecté, de composé; on dirait qu'il s'étudie à se donner un air noble, distingué, et qu'il craint de se tremper. Sa mise n'est pas entièrement à la mode : avec un habit neuf et un gilet bien frais, il a un pantalon de tricot à côtes, qui, à la vérité, dessine très-bien ses formes, mais semble avoir été fait et porté depuis fort long-temps.

Cependant ce monsieur se cambre, s'efface avec une suffisance, une impudence capables de faire revenir la mode des pantalons de tricot. Il jette dans le salon quelques regards dédaigneux, puis se rapproche de son compagnon en lui disant : « Mon cher marquis de Bréville, il ne faut pas songer à dîner ici ;... c'est trop mêlé,.... trop peuple aujourd'hui. Allons chez Legriel, au moins cela a l'air d'un restaurateur, on peut s'y reconnaître.

» — Avez-vous dîné, messieurs ? » dit le jeune homme en regardant Dufour et Victor.« — Pas encore ; nous attendons..... nous espérons !... — Eh bien ! venez avec nous chez Legriel, nous dînerons ensemble, et nous tâcherons de rire un peu. — Qu'en dis-tu, Dufour ? — Moi,... oh ! je le veux bien ! Je n'ai pas été heureux chez ce traiteur-ci ; je suis curieux de voir ce qui m'arrivera chez l'autre. »

Ces messieurs se lèvent, et se disposent à suivre les derniers venus. Victor se retourne pour saluer la famille Mouron, qui lui fait de grandes révérences. Sur un signe de sa femme, M. Mouron tire de sa poche des adresses gravées, et en présente plusieurs à Victor, tandis que Poupoule lui dit : « Mon mari est coutelier, monsieur ; et si jamais nous pouvions, à Paris, vous être agréables, nous n'oublierons pas ce que vous avez fait pour nous aujourd'hui. »

Victor s'incline, met les adresses dans sa poche, et se hâte de suivre sa société.

CHAPITRE II. Quelques détails.

» — Le plus jeune est Armand de Bréville, fils du marquis de Bréville, qui eut d'un premier mariage une fille et le fils qui est devant nous. Ayant perdu sa première épouse fort jeune, le marquis se remaria avec une demoiselle noble et très-jolie, dit-on, mais qui n'avait rien. M. de Bréville ne goûta qu'un an les douceurs de cet hymen ; il mourut des suites d'une chute de cheval, étant à peine âgé de quarante ans, dans sa terre de Bréville, située auprès de Laon, en Picardie, où il demeurait avec sa famille. Il laissa ses deux enfants, alors fort jeunes encore, sous la tutelle de leur belle-mère. Mais, contre l'usage, ou du moins en dépit de la prévention qu'inspire souvent une belle-mère, il paraît que madame de Bréville eut une véritable tendresse pour les enfants de son mari, qu'elle nommait les siens : il est vrai que l'hymen ne lui en avait pas donné d'autres. Elle eut d'eux les plus grands soins ; elle passait sa vie à surveiller leur éducation. Ne quittant jamais la terre de Bréville, où elle avait perdu son mari, ne recevant que quelques voisins, n'amant point dans le monde, madame de Bréville ne connaissait pas d'autre bonheur que d'avoir auprès d'elle les enfante de son mari. C'est d'Armand que je tiens tous ces détails, car je n'ai jamais connu personne de sa famille ; mais il ne parle de sa belle-mère qu'avec attendrissement, et cela fait l'éloge de son cœur.

» — Est-ce qu'elle est morte aussi, cette rare belle-mère ? — Oui. Elle mourut huit ans environ après son mari. Alors un parent éloigné fut nommé tuteur des enfants. Armand fut envoyé au collége, et sa sœur mise dans un pensionnat. Mais depuis quelques mois le jeune homme est majeur, maître de sa fortune, et il a tout-à-fait secoué le joug de son tuteur. Il a un violent amour du plaisir..... On voit qu'il s'y livre avec ardeur, et qu'il veut se dédommager de la vie sage et rangée que lui faisait mener son tuteur, depuis qu'il l'avait retiré du collége. Mais à vingt-et-un ans il est bien naturel de désirer s'amuser..... C'est la fougue de l'âge !... cela se calmera. — Est-ce qu'il est fort riche ? — Il paraît que M. de Bréville avait vingt mille livres de rentes. N'ayant pas eu d'enfants de son second mariage, Armand et sa sœur n'ont eu à partager qu'entre eux. Dix mille livres de rentes, c'est fort gentil pour un jeune homme. — Oui, ça serait même fort gentil pour un homme de trente-six ans. Moi, qui n'en ai que trente-quatre, je me trouverais égal au grand-turc, si j'avais dix mille francs de rentes, parce que j'ai de l'ordre, de l'économie ; et, quoique j'aime à m'amuser, je ne dépenserais jamais plus que mon revenu... Il m'a fallu donner bien des coups de pinceau pour amasser les deux mille deux cents francs de rentes que j'ai maintenant, et pourtant, avec cela, je m'amuse, je ne fais pas un sou de dettes ; et il y a des gens qui, avec dix mille francs de revenu, ne se trouvent pas de quoi vivre, doivent de tous cotés, et vont souvent en prison.

» — J'espère qu'Armand ne fera pas ainsi : c'est un bon petit garçon. — D'où le connais-tu ? » — C'est chez ma tante que nous nous sommes liés, l'année dernière ; son tuteur l'y menait quelquefois. On ne s'amuse pas beaucoup chez ma tante ; il faut faire le vingt-et-un sans rire, et le boston sans parler. Armand préférait causer avec moi ; il aimait ma conversation ; il m'appela bien vite son ami... A vingt-et-un ans tu sais qu'on prodigue ce titre-là, et que l'on croit à l'amitié comme à l'amour. — Oui, c'est l'âge des illusions. — Cependant, depuis quelque temps je le vois beaucoup moins ; je ne lui en fais aucun reproche. Lancé dans le tourbillon des plaisirs, il n'a pas un moment à lui ! — Et sa sœur, est-elle jolie ? — Je ne la connais pas ; elle a deux ans plus que son frère, et il y a déjà cinq ans qu'on l'a mariée à un gentilhomme nommé M. de Noirmont. Il paraît qu'ils habitent la province, où Armand n'est pas pressé d'aller les voir.

» — Maintenant passons au second personnage. Quel est ce beau monsieur qui est avec Bréville ? est-ce aussi un marquis ? En tout cas je croirais que c'est un noble de contrebande. Malgré son affectation à se donner de grands airs, à tenir sa tête en arrière et à regarder tout le monde comme s'il cherchait à qui il veut donner un soufflet ; il perce là-dessous des manières de mauvais lieux, des habitudes d'estaminet... C'est un joli garçon ;... mais il a une de ces figures... auxquelles je ne voudrais pas prêter de l'argent... — Oh ! toi, tu te méfies de tout le monde !... Je ne connais guère ce monsieur plus que toi. Je l'ai rencontré quelquefois ; il était avec Armand : je sais qu'il se nomme de Saint-Elme ; il est très-riche, à ce que m'a dit le jeune de Bréville. — Ah !... pour un monsieur très-riche, et qui se donne de si beaux airs, il a un pantalon qui n'est guère de saison.... Que j'aie un pantalon comme ça, moi artiste, moi peintre, à la bonne heure, on n'y fera pas attention,... avec ça que j'ai de ces tournures qui passent dans la foule !... Mais un beau-fils !... un homme qui ne peut pas dîner à la Tête-Noire !... c'est drôle !... Du reste, il est bien fait, ce monsieur, il a de belles rotules ; je suis comme David, je fais attention aux rotules. Mais sa figure ne m'est pas inconnue : il me semble l'avoir vue quelque part... Je crois que c'est dans un restaurant à vingt-deux sous, où j'allais souvent il y a six ou sept ans,... parce qu'alors je dépensais beaucoup en modèles, en études, et qu'il fallait économiser d'un autre côté. — Qu'un peintre qui commence, qu'un homme qui veut économiser aille dîner à vingt-deux sous, c'est fort bien ; il y a d'ailleurs de très-honnêtes gens qui ne dînent pas du tout. Mais tu veux qu'un jeune homme riche... M. de Saint-Elme, aille dîner là... — Oh ! c'est qu'alors il ne se serait pas donné de grands airs, et même ne s'appelait pas Saint-Elme ; il y a des gens qui ont un nom pour chaque quartier où ils vont. Au reste, je peux me tromper ; mais, nous voici chez Legriel, tâchons enfin de dîner, ça ne me ferait pas de peine. »

Ces messieurs venaient d'arriver chez le restaurateur fashionable de Saint-Cloud. La foule est là comme à la Tête-Noire, mais non point de cette foule qui boxe pour un fricandeau et une matelotte ; il y a des équipages à la porte, dans la cour. C'est la belle société qui vient dîner là: remarquez que je dis la belle et non pas la bonne : c'est que parmi la belle, il y a beaucoup de femmes entretenues et d'habitués de Frascati ; mais enfin l'élégance, la tournure, les formes séduisantes sont là, et c'est beaucoup. Quand une étoffe est jolie, elle me plaît, et je n'ai pas toujours besoin de chercher à savoir ce qu'elle cache ; on me dira que sous une enveloppe grossière je puis trouver un fort galant homme ; je n'en doute pas, mais je préférerais pourtant le trouver sous des formes aimables.

M. de Saint-Elme entre le premier chez le traiteur en disant : « Messieurs, laissez-moi faire,... je vous réponds que nous aurons un cabinet... J'ai les garçons à mes ordres ici ;... j'y ai dîné si souvent !.... c'est un traiteur qui a plus de mille écus à moi !

» — S'il a dépensé mille écus ici, se dit Dufour, ce n'est donc pas lui que j'ai vu à mon ordinaire de vingt-deux sous. »

M. de Saint-Elme appelle les garçons par leur nom de baptême ; il crie, s'emporte, veut un cabinet, à tel prix que ce soit ; il fait venir le maître de la maison : celui-ci arrive, croyant que c'est un prince qui est descendu chez lui, parce qu'il suppose qu'un prince seul doit se permettre de faire autant de tapage.

« Comment, mon cher ami, dit M. de Saint-Elme, vos garçons me répondent qu'il n'ont pas de cabinet ; me dire cela, à moi, qui viens toutes les semaines chez vous dépenser un argent fou.... Allons, cela ne peut pas être ainsi. »

Le restaurateur regarde le grand monsieur, comme on regarde quelqu'un dont on cherche en vain à se rappeler ; mais comme le bruit, la suffisance imposent toujours (surtout chez les traiteurs), on met tous les garçons sur pied, et on parvient à trouver un petit salon libre pour les quatre convives.

« Vous le voyez, messieurs, » dit le jeune Bréville en se mettant à table, « il ne fallait que suivre Saint-Elme..... Je ne sais pas comment il fait, mais rien ne lui résiste, il réussit à tout ce qu'il veut !....

» — Oh !... cela tient à beaucoup d'habitude de ces sortes de maisons, » répond le grand monsieur en se balançant sur sa chaise. « Eh ! mon Dieu ! messieurs, quand vous aurez comme moi mangé deux ou trois cent mille francs, vous ne serez plus empruntés pour vous faire servir.

» — Je réponds bien que je ne les mangerai pas, se dit Dufour. Peste, voilà un homme qui parle de cent mille francs comme je parlerais d'un rouleau de pièces de quinze sous ! »

Et le peintre prend la carte, fronçant le sourcil à l'article des prix. Mais Saint-Elme a déjà donné des ordres au garçon, et la carte n'a pas été consultée.

« Voilà un homme avec lequel nous allons nous enfoncer, » dit tout bas Dufour à Victor. — « Allons, mon ami, pour une fois, tu n'en mourras pas !.... — C'est juste, je n'en mourrai pas ; mais au moins je veux bien dîner. »

On sert à ces messieurs les mets les plus recherchés, les meilleurs vins. Dufour se laisse aller au plaisir de la table ; cependant, tout en portant à ses lèvres son verre plein de beaune, première qualité, il se dit encore : « Voilà un dîner qui coûtera cher. Cet homme-là va vite !... Il faudra donner bien des coups de pinceau pour réparer le dommage ! »

Le dîner est très-gai. Le jeune Bréville ne voit, ne rêve que plaisir ; il a plusieurs intrigues en train ; il espère trouver le soir, au bal du parc, une des plus jolies femmes de la Chaussée-d'Antin, qui a promis de lui sacrifier un Anglais qui l'accable de présents, mais qui lui donne le spleen. Victor sourit aux transports amoureux d'Armand ; quoique jeune encore, Victor connaît les femmes, mais il ne parle jamais de ses triomphes ni de ses conquêtes ; il n'est pas amateur de femmes entretenues, telles à la mode qu'elles soient ; il sait que si l'on trouve le plaisir avec ces dames, on y rencontre bien rarement l'amour. Mais il ne veut pas chercher à désabuser Armand sur le sentiment qu'il croit avoir inspiré à plusieurs femmes galantes ; il pense que le temps se chargera de ce soin.

Dufour cause peu : prévoyant que le dîner lui coûtera cher, il vent au moins s'en donner pour son argent. Tout en mangeant, il écoute. C'est presque toujours Saint-Elme qui parle, c'est lui qui tient le dé; il ne laisse jamais languir la conversation ; il sait tout, a été partout. Peinture, musique, poésie, botanique, astronomie, histoire, philosophie, nécromancie, il parle sur tout cela avec une facilité, une aisance qui étonnent, un aplomb, qui entraîne, et jetant dans sa conversation les mots techniques, les termes de l'art, il achève d'étourdir, d'éblouir son monde.

« Il est fort aimable et fort instruit, » dit tous bas Victor à Dufour. — « Ou il a du moins terriblement d'assurance, » répond l'artiste.

En causant science, beaux-arts ou modes, M. de Saint-Elme trouve toujours l'occasion de parler de lui. Si l'on s'occupe d'une jolie actrice, il fait entendre qu'il a eu ses faveurs ; on cite un poème nouveau, il en connaît beaucoup l'auteur, il lui a donné fréquemment des conseils pour son ouvrage ; il y a même dedans une foule de vers qui sont de lui ; nomme-t-on un grand personnage, il le connaît particulièrement ; il va chez les ministres sans demander d'audience ; il dispose des places, des emplois ; il n'y a que pour lui qu'il ne veut rien.

Le jeune de Bréville écoute tout cela comme les bonnes femmes écoutent un pharmacien. Victor laisse parler Saint-Elme ; il sourit quelquefois, mais son sourire n'a rien de méchant. Dufour ne montre pas autant de crédulité; il examine Saint-Elme d'un air ironique, et murmure entre ses dents : « Est-ce que cet homme-là nous prend pour des imbéciles ? »

En regardant un moment à la fenêtre qui donne sur le parc, Armand s'écrie : « Voilà de Montclair qui passe.... il est avec une fort jolie femme...

» — Ah ! oui, je la connais... je sais ce que c'est, » dit Saint-Elme d'un air malin après s'être penché vers la fenêtre, « c'est une petite femme fort passionnée dans le tête-à-tête..... mais rien à dire après.... point d'esprit ! point de finesse.... J'en ai eu bien vite assez.

» — Montclair a un habit parfaitement fait et qui va fort bien, » reprend le jeune de Bréville en regardant toujours dans le parc.

« — Oui, répond Saint-Elme ; je lui ai procuré mon tailleur, auquel je donne souvent des idées pour les couleurs, les coupes qu'il faut changer...

» — C'est sans doute vous, monsieur, qui lui avez donné l'idée de votre pantalon, » dit Dufour avec un grand sang-froid et en se servant une seconde fois de la charlotte aux confitures.

Le bel homme se pince les lèvres et semble un instant déconcerté, mais il reprend bien vite son air d'aisance et répond : « Oui... c'est moi qui ai voulu faire reprendre les pantalons de tricot ; je trouve que cela est fort joli... et quand on est bien fait, cela sied.

» — Je suis fort aise qu'on en reporte ; j'en avais un tout pareil au vôtre il y a neuf ans.... Si les rats ne l'ont pas mangé, je le remettrai cet hiver... »

Saint-Elme s'empresse de changer la conversation ; bientôt il demande du champagne.

« — Du champagne ! dit Dufour, mais il doit être fort cher ici. — Que nous importe, répond Saint-Elme, pourvu qu'il soit bon ! — Messieurs, il m'importe, à moi !... Je ne suis pas un millionnaire !... je suis un modeste artiste, un peintre de paysage ; j'aime beaucoup à m'amuser, mais pourtant je ne puis pas trancher du grand seigneur...

» — Monsieur, » dit Armand de Bréville en s'adressant d'un air gracieux à Dufour, j'espère que vous voudrez bien me permettre, ainsi que Victor, d'être aujourd'hui votre amphitrion je vous ai emmenés d'où vous étiez, il est bien juste que je vous offre à dîner.

» — Monsieur, » répond le peintre en s'inclinant, « je vous remercie beaucoup de votre politesse, mais je n'accepte jamais à dîner que des personnes que je connais, et je n'ai pas encore l'avantage d'être de vos amis. — J'espère que vous voudrez bien le devenir, monsieur. — C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, mais alors seulement j'accepterai vos invitations. — Ah ! monsieur Dufour... je vous en prie.

» — Mon cher de Bréville, » dit Victor en interrompant le jeune homme, « vos instances seront vaines ; vous ne connaissez pas Dufour ; il est fort bon garçon, mais un peu susceptible, surtout quand il ne connaît pas les personnes. Je suis cette fois de son avis : que vous nous invitiez à déjeûner, à dîner chez vous tant que vous voudrez, c'est fort bien ; mais en partie de campagne, de plaisir, il faut toujours que chacun paie son écot ; on est plus libre alors, et on s'amuse mieux. — Allons, messieurs, je n'insiste plus. »

Pendant cette conversation, M. de Saint-Elme a demandé des cure-dents et a paru très-occupé de sa bouche. On apporte du champagne ; il le verse, en donnant à ces messieurs des leçons sur la manière de faire sauter le bouchon.

On demande la carte : elle se monte à 66 francs. Victor et son ami jettent chacun 17 francs sur la table ; Dufour remarque que le bel homme ne jette rien, et se hâte de se lever, laissant le jeune de Bréville solder le garçon.

Le jour commence à tomber lorsque ces messieurs retournent dans le parc. Ils se dirigent vers le bal, qui est commencé depuis long-temps. Il y a foule à la danse, où la société est très-mêlée. Ce c'est que lorsque la soirée est avancée que les bals champêtres deviennent jolis, parce qu'alors ils ne se composent plus que de personnes à équipages et de celles qui habitent des compagnes aux environs.

Armand cherche la jolie femme qui lui a donné rendez-vous. Le beau Saint-Elme semble bien aise de se faire voir. Il entraîne le jeune Bréville à travers la foule, perce les groupes, traverse les quadrilles, et ne demande jamais excuse.

« Mon cher Victor, » dit Dufour après avoir traversé deux fois le bal, « est-ce que tu tiens à rester ici ? — Pas du tout ! — Quant à moi, je t'avoue que je ne me soucie pas d'avoir l'air, d'être le carlin de M. de Saint-Elme. Je suis venu à Saint-Cloud pour m'amuser : allons dans le parc ; laissons ces messieurs. Le plus jeune ne pense qu'à ses amours ; quant à l'autre.... je crois qu'il est difficile de savoir ce qu'il pense. — Monsieur Saint-Elme ne te plaît pas ? — C'est que je trouve qu'il a une suffisance qui frise l'impertinence. — Il a de l'esprit. — Oui... ou du moins il a du jargon, de la mémoire... ce qui n'est pas du tout la même chose. Combien de fois, dans le monde, n'ai-je pas entendu vanter l'esprit de gens qui n'avaient que ce babil, ce jargon de société, sous lequel on est tout étonné de ne trouver que du vide lorsqu'on veut creuser plus avant ! — Tu conviendras, au moins, qu'il est instruit, qu'il a des connaissances.... — Des connaissances !... parce qu'il parle sur tout et qu'il se sert adroitement des mots techniques, sait le langage des artistes, des ateliers... Cela ne me prouve pas encore qu'il soit véritablement instruit. Ceux qui le sont réellement n'ont pas l'habitude de vous jeter ainsi leur science au nez.... ils la gardent pour eux. Mais beaucoup de gens apprennent la superficie des choses pour pouvoir parler de tout, faire les connaisseurs, et imposer à la multitude, qui accorde toujours de l'esprit, de l'érudition aux bavards, tandis que c'est justement des bavards dont il faut se méfier, parce qu'ils sont naturellement menteurs. Je ne dis pas que M. Saint-Elme ne soit point un homme d'esprit, et qu'il n'ait pas vraiment de l'instruction ; je ne le connais pas encore assez pour le juger. Je trouve seulement qu'il tranche sur tout, et vous coupe à chaque instant la parole pour débiter des fadaises ou des histoires qu'il semble faire en parlant. Toi, tu écoutes cela avec un sang-froid étonnant ; tu as l'air de croire tout ce qu'on te dit.

» — Et pourtant, mon cher Dufour, je ne suis pas plus crédule que toi ; mais que veux-tu, cette habitude de vous couper la parole est si commune dans le monde !.... Il y a tant de gens qui se croient apparemment seuls bons à entendre, puisqu'ils ne veulent jamais laisser parler les autres !.... Il y en a qui le font sans intention, sans s'apercevoir de leur manque de savoir-vivre : ce que vous leur contez ne vaut jamais ce qu'ils vont vous dire. Si vous parlez d'un événement qui vous est arrivé, cela leur rappelle sur-le-champ dix événements beaucoup plus drôles, et ils ne vous laissent pas le temps d'achever pour vous conter les leurs. Ah ! mon pauvre Dufour, s'il fallait se fâcher de tout cela, on aurait trop à faire ! Moi, qui ne suis pas bavard, je laisse les autres dire ; et ce qu'il y a de mieux, c'est que j'ai l'air de les croire. Ça leur fait tant de plaisir et à moi si peu de peine !... Le mot de mademoiselle Gaussin peut s'appliquer souvent. — Je n'ai pas ta patience ; je ne suis pas bavard, mais quand je parle, je veux qu'on me laisse finir. — Ah ! c'est entre amants qu'il est permis de s'interrompre... de se couper la parole ! Cela prouve qu'on a beaucoup de choses à se dire. — C'est juste.... Entre époux on ne se la coupe jamais !... »

Tout en causant, Victor et Dufour se sont éloignés du bal. La grande allée du parc commence à être moins cohue. Les habitants de la rue Saint-Denis et Saint-Martin, qui veulent ouvrir de bonne heure leur boutique le lendemain, sont déjà en coucou sur la route de Paris. Beaucoup de couples vont achever la fête dans une partie du parc moins fréquentée ; il ne reste plus que la grosse gaieté en déshabillé, en bonnet rond, se promenant encore par bandes de dix ou douze, comme le matin ; puis les jeunes gens qui veulent faire des farces, comme M. Pinçon ; puis les grisettes, qui cherchent des aventures ; puis les garçons tailleurs, qui chantent en chœur ; puis enfin les personnes qui veulent respirer l'air, après n'avoir pris que de la poussière.

« Sais-tu bien, Victor, que j'ai déjà dépensé vingt francs aujourd'hui » dit Dufour en tâtant son gousset : « dix-sept pour dîner, deux francs de voiture, et vingt sous de macarons à la reine.... — Et tu ne t'es pas amusé pour ton argent ?... — Je ne dis pas ; mais vingt francs, et nous ne sommes pas encore à Paris !.... Toi, tu es riche !.... Tu as un père qui a huit mille livres de rente... Tu es fils unique !.... Tu t'en moques ! — Dieu merci ! mon père, quoique âgé de soixante ans, se porte à merveille ; j'espère bien ne pas hériter de long-temps ! — Je le crois.... Je connais ton cœur ; je sais que tu aimes tendrement ton père. Mais je veux dire que M. Dalmer, qui vit retiré dans sa campagne près d'Orléans, ne dépense pas le quart de son revenu, et qu'il t'envoie de l'argent quand tu en veux... — Oh ! quand je veux !... c'est beaucoup dire !.... Mon père n'est pas content de moi, parce que je n'ai pas voulu épouser une demoiselle fort riche qu'il me destinait.... Elle n'était pas mal... mais des manières de province et une prétention !... Cela ne me convenait pas. D'ailleurs, j'ai tout le temps de me marier... Tiens, vois donc ces deux femmes devant nous ; leur tournure est assez gentille. — Oh ! ce sont des grisettes.... et moins que cela peut-être. — Doublons le pas pour voir leur figure. »

Les deux amis marchent plus vite pour dépasser deux femmes en chapeaux de paille, et mises assez modestement, qui se promenaient dans le parc, s'arrêtant souvent devant les boutiques et causant assez haut pour être entendues à quelques pas.

Il était nuit, les boutiques seules éclairaient la promenade, il n'était pas facile de distinguer des traits sous un chapeau.

« Elles sont laides, dit Dufour. — Non, elles sont gentilles, dit Victor. — Deux femmes qui se promènent sans homme à près de dix heures dans le parc de Saint-Cloud, ça ne peut pas être grand'chose. — Que nous importe, nous ne voulons pas en faire nos maîtresses.... mais nous pouvons rire un instant avec elles. — Pour rire un instant, passe !.... Quant à moi, ça n'ira pas plus loin. — Restons à côté d'elles..... nous les entendrons causer.

»Lisa, il faudra bientôt nous en aller..... je crois qu'il est tard.... — Oh ! nous avons le temps !.... pour une fois qu'on vient à Saint-Cloud, il faut bien s'en donner un peu !... tant pire, nous sommes parties de Paris à six heures, nous sommes arrivées à sept et demie ; à peine si nous avons vu quelque chose !.... attends, que je m'achète du pain d'épices. — Tu en as déjà mangé deux morceaux. — J'en veux encore, tant pire !... »

Mademoiselle Lisa achète un carré de pain d'épices qu'elle mange en se promenant. Pendant qu'elle a fait cette emplette, pour mieux voir ces demoiselles, Victor a acheté des macarons, et Dufour un mirliton.

« Eh bien !... tu les a vues, dit Victor ; elles ne sont pas mal. — Pas bien non plus !... — Tu es trop difficile. — Tu ne l'es pas toujours assez, toi. — Parbleu ! pour ce que j'en veux faire... Chut... écoutons... on parle.....

» — Comme ce monsieur dans le coucou était galant avec moi, je suis sûre que c'était un homme comme il faut, il sentait le musc ! — Oh ! qu'est-ce que ça prouve ? mon cousin le coiffeur sent toujours la vanille et le jasmin, ça ne l'empêche pas de battre sa femme et ses enfants, et d'être un mange-tout. — Oh ! ma chère, ton cousin ne sent pas le musc, ce n'est plus du tout la même chose. Si tu n'avais pas eu l'air si maussade avec l'ami de ce monsieur... certainement que... enfin... ces messieurs nous auraient peut-être procuré beaucoup d'agrément ce soir... — Ah ! bien obligée !... Il était gentil l'ami... il avait des mains noires comme un chaudron... Moi, si je fais une nouvelle connaissance, je veux d'un amant qui ait des gants ; c'est ça qui est distingué! — Oh ! Estelle, tu fais la bégueule... on ne peut jamais s'amuser avec toi !... Dieu, comme ce pain-d'épices me creuse !... j'ai toujours faim ; je vais en acheter encore un morceau. — Tu te feras mal. — Tant pire.

» — Mon cher Victor, » dit tout bas Dufour, « je te préviens que je ne ferai pas la cour à celle qui mange tant de pain-d'épices... ça ne me séduit pas du tout. — Attends... elles s'aperçoivent que nous nous arrêtons encore. — Oh ! tu peux te présenter avec tes macarons ; à coup sûr, tu seras bien accueilli. Moi, je vais leur parler en musique. »

Les deux demoiselles se remettent à marcher, mais en parlant plus bas cette fois. Dufour joue femme sensible sur son mirliton, et Victor croque des macarons en s'écriant : « Voilà des masse-pains délicieux !...

» — Dieu ! qu'il fait beau ce soir, » dit mademoiselle Lisa après avoir jeté un petit coup-d'œil de côté. — « Oui, mais je veux m'en aller... Demain nous nous éveillerons tard, et madame nous grondera.

» — Ce sont des femmes de chambre ! » dit Dufour en interrompant son air.

« Bah ! » reprend celle qui mange le pain-d'épices, « nous arrivons toujours les premières au magasin.

» — Alors ce sont des bordeuses de souliers, » dit le peintre, et il abandonne Femme sensible pour jouer : « C'est demain la Saint-Crépin, mon cousin.

» — D'ailleurs, » reprend mademoiselle Lisa, « on peut bien s'émanciper une fois par hasard... C'est étonnant, j'ai toujours faim... Madame n'en trouvera pas de douzaines comme moi pour trotter avec des cartons dans tous les coins de Paris.

» — Ce sont des modistes, dit Victor. — Alors c'est une autre chanson... il faut jouer : Tu n'auras pas ma rose.

» — Qu'est-ce donc que ce fluttayot qui nous poursuit avec son mirliton ? » dit mademoiselle Estelle. — « Ma chère, ce sont des messieurs très-bien couverts... ils nous suivent depuis mon troisième pain-d'épices... nous avons fait leur conquête... tiens-toi donc droite... s'ils pouvaient nous ramener en voiture !... — Ah ! moi, j'ai peur des hommes le soir !... — Est-elle bête !... est-ce qu'un homme est autrement fait pour que le soir ?... »

Pendant ce dialogue, qui avait été dit très-bas, Victor a ouvert son sac de macarons, il vient le présenter à mademoiselle Lisa en lui disant : « Si vous vouliez en accepter quelques-uns, mademoiselle, je les ai achetés à votre intention. »

Mademoiselle Lisa fait quelques façons, mais enfin elle plonge sa main dans le sac de macarons ; son amie en fait autant, et la connaissance est bientôt établie. Pendant que Victor cause avec les deux demoiselles, Dufour s'obstine à rester en arrière et à jouer du mirliton, quoique son ami lui fasse signe d'avancer.

« Vous êtes seules à Saint-Cloud, mesdemoiselles ? dit Victor. — Oui, monsieur... nous sommes seules par accident... nous devions y trouver neuf personnes de notre magasin... elles auront été retenues. — Vous êtes dans le commerce, mesdemoiselles ? — Oui, monsieur, nous sommes découpeuses... — Ah ! vous découpez des images. — Oh ! c'te bêtise ! » dit mademoiselle Estelle ; mais sa compagne lui donne un coup de coude dans le côté et reprend : « Nous découpons les bordures de chales, monsieur ; et vous... êtes-vous dans le commerce !... — Mais non, je ne fais rien. — C'est un état bien plus amusant.... Est-ce qu'il est avec vous ce monsieur qui joue du mirliton ?... — Oui... c'est un musicien de l'Opéra.... il faut toujours qu'il joue de quelque chose.... Dufour, viens donc offrir un bras à mademoiselle... on sait bien que tu es excellent musicien, mais il ne faut pas te fatiguer ainsi. — Oh ! ça, il est sûr que si ce monsieur continue, il n'aura plus de vent en arrivant à Paris ! »

Dufour se décide à s'approcher de mademoiselle Estelle, à laquelle il adresse quelques mots ; mais bientôt il se penche vers Victor et lui dit à l'oreille : « Ah ! mon cher ami,.... la petite de gauche sent l'échalotte d'une manière ignoble !.... — Qu'est-ce que ça fait ?... le soir... — Le soir, l'odeur est la même !.... — Nous allons leur faire prendre des petits verres, ça leur ôtera ce goût-là. — J'aimerais autant quitter tout de suite ces demoiselles. — Eh non ! elles nous feront rire en revenant.... — J'espère que tu ne veux pas étudier les mœurs avec celles-là?... »

On était alors revenu près du café. Victor offre d'y entrer ; il fait asseoir les deux demoiselles à une table en dehors, et leur propose du punch, mais Lisa dit qu'elle meurt de soif et préfère de la bière. Ces demoiselles se jettent sur la corbeille d'échaudés ; tout en les avalant, mademoiselle Lisa s'écria : « C'est dommage qu'on ne donne pas de pain-d'épices ici ; c'est bien bon avec la bière. »

Victor ne répond rien, mais il quitte la table, et, au bout de quelques minutes, revient avec un énorme rond de pain-d'épices qu'il présente à mademoiselle Lisa ; celle-ci, pour prouver qu'elle est sensible à cette galanterie, attaque sur-le-champ le grand rond, et Dufour dit tout bas à Victor : « Tu lui en fais trop manger..., ça finira mal ! »

La conversation s'anime : Victor aime à faire babiller les grisettes. La plus âgée ne clôt pas la bouche, l'autre est moins bavarde, mais le peu qu'elle dit annonce plus que de la simplicité.

« Bête comme une oie et empoisonnant l'échalotte, c'est gentil ! dit Dufour ; jolie trouvaille à ramener à Paris....; j'aimerais mieux donner le bras à madame Mouron. »

Ces demoiselles consentent à accepter des petits verres pour faire couler la bière, et ensuite du punch pour faire passer les petits verres. Le grand rond de pain-d'épices disparaît avec tout cela, et mademoiselle Lisa demande au garçon des gâteaux de Nanterre, mais on ne peut lui en procurer.

« Vois donc l'heure qu'il est, dit Dufour ; si nous n'allions plus trouver de voiture ! — Allons-nous-en bien vite ! » dit mademoiselle Estelle.

Lisa quitte à regret la table ; Victor lui offre son bras, qu'elle accepte. Mademoiselle Estelle reste immobile devant Dufour, qui jure entre ses dents en maudissant Victor ; enfin, il prend son parti, il saisit le bras de la demoiselle, et la fait marcher au pas redoublé à travers le parc.

Il est onze heures passées, le dernier coucou vient de partir au moment où les deux couples arrivent sur la place, il n'y a plus que des voitures bourgeoises qui attendent leurs maîtres. Dufour jure comme un damné, Victor rit, mademoiselle Estelle pleure en disant à son amie : « Là! c'est ta faute aussi.... tu n'en finissais pas de manger !... — Eh bien !... est-elle bête !... elle pleure, à présent... nous reviendrons à pied... tant pire !... il fait beau, ça nous promènera.

« — Que le diable t'emporte avec tes aventures, dit Dufour à Victor ; j'ai envie de pleurer aussi..., moi. — Veux-tu coucher ici ? — C'est cela ! avec les découpeuses, peut-être ! J'en serais bien fâché!... Allons, en route, puisqu'il le faut ;.... mais si je puis, en chemin, attraper une place de lapin, je ne la manquerai pas... — Et tu m'abandonnerais, n'est-ce pas ?... Ah ! tu en es capable ! »

Pendant que ces messieurs se parlent, mademoiselle Lisa, après avoir dit quelques mots à l'oreille de son amie, l'a emmenée vers un côté où la lune n'éclaire pas. Dufour se retourne, et, ne voyant plus les deux grisettes, s'écrie : « Elles ne sont plus là!... Ah ! mon ami ! il ne faut pas les attendre, sauvons-nous !.... — Mais ce serait mal de les laisser ainsi ?... — Oh ! parbleu !... elles sont bien venues sans nous... En route ! »

Et Dufour se met en marche vers Paris ; Victor le suit, tout en le priant de s'arrêter. Mais ces messieurs n'ont pas fait trois cents pas qu'ils entendent crier : « N'allez donc pas si vite !.... nous voilà.... »

Dufour double le pas ; c'est en vain, ces demoiselles les atteignent. « — Comment ! vous étiez en arrière, mesdemoiselles ? dit le peintre ; j'étais persuadé que vous étiez devant, et nous courions après vous.

« C'est Estelle qui s'était trouvée incommodée. — Non ! c'est toi, Lisa ! — Toi aussi !

« Il ne faut pas vous quereller pour cela, mesdemoiselles, dit Victor ; il n'est pas défendu d'être indisposé! mais prenez mon bras et continuons notre route. »

Les grisettes se pendent au bras qu'on leur offre ; on se remet en marche. Dufour, de fort mauvaise humeur de soutenir mademoiselle Estelle, la fait aller très-vite.

« Si tu nous jouais un peu de mirliton, dit Victor, cela embellirait notre voyage. — Non, je ne suis plus en train. — Alors, ces demoiselles devraient nous chanter quelque chose. — Oh ! je n'ai pas envie de chanter, moi.... ce pain-d'épices me fait un drôle d'effet !..... Et toi, Estelle ? — Moi, c'est le punch qui m'a bouleversée. Quand on n'est pas habitué aux choses fortes ?....

« — Je prévois que nous allons faire une route bien agréable, » dit tout bas Dufour.

Arrivées à Boulogne, ces demoiselles veulent s'arrêter pour reprendre haleine. On s'arrête, elle disparaissent ; alors Dufour prend encore sa course, malgré les prières de Victor, qui le suit cependant. Mais bientôt ces demoiselles les rejoignent. Dans le bois de Boulogne, nouvelle station, nouvelle disparition des grisettes, nouvelle fuite de Dufour, qui est encore rattrapé.

« Pourquoi donc partez-vous toujours sans nous ? dit mademoiselle Lisa. — Ma foi, il paraît que ce soir j'ai des éblouissements, je me figure toujours vous voir courir devant... n'est-ce pas, Victor ? — Oui, je l'ai cru aussi ! »

Dans les Champs-Élysées, ces demoiselles veulent encore s'arrêter. Cette fois, dès qu'elles sont éloignées, Dufour se met à courir de toutes ses forces, Victor en fait autant. Ils arrivent, sans avoir repris haleine, à la place de la Révolution.

CHAPITRE III. Une soirée d'hommes.

Victor et Dufour se voient toujours, mais moins souvent qu'en été. Victor Dalmer, maître de son temps, va beaucoup dans le monde, suit les bals, les soirées, les spectacles. Dufour, plus âgé et n'ayant rien à attendre de ses parents, travaille pour augmenter sa réputation, et économise pour grossir son revenu. Une amitié sincère le lie à Victor, et si leur manière de vivre les tient éloignés l'un de l'autre, ils n'en ont que plus de plaisir à se retrouver. Les personnes que l'on voit le plus souvent ne sont pas toujours celles qu'on aime le mieux.

A l'époque du carnaval, Victor va un matin trouver Dufour dans son atelier.

« — Eh bien ! mon cher Dufour, qu'est-ce que nous faisons ce carnaval ? nous amusons-nous ? — Ma foi !... comme tu vois, je m'amuse à finir un petit tableau..... c'est une vue prise à Moret... au-dessus de Fontainbleau... près du moulin... je mettrai là de petites figures, un garçon qui gardera une vache... une jeune fille qui puisera de l'eau... — J'aimerais mieux voir deux amants s'embrasser. — C'est ça !... des polissonneries !... Je sais bien que tu aimerais mieux cela que des vaches. Tu es toujours libertin ?... — Ah ça, veux-tu une fois quitter les études, ton atelier, tes palettes, et venir t'amuser ? — Qu'est-ce qu'il y a donc ? — Hier, Armand de Bréville est venu me voir..... — Ah ! ce jeune homme de Saint-Cloud..... — Eh bien ! est-il toujours passionné pour les plaisirs ? — Plus que jamais !... Je ne l'ai pas vu souvent cet hiver, mais je sais qu'il a eu pour maîtresses les femmes les plus à la mode..... Il mène bien vite sa fortune... — D'autant plus que s'il n'a, comme tu m'as dit, que dix mille livres de rentes, il ne faut pas vouloir faire le sultan avec ça !... — Il a pris cabriolet ! — Et son bel ami, ce beau monsieur qui commande si bien un dîner, qui débouche si élégamment le champagne..... M. Saint-Elme ou de Saint-Elme ? — Il ne quitte pas Armand, ils sont inséparables... Mais venons au but de ma visite : Armand donne jeudi une soirée ; en me priant d'y venir, il s'est souvenu de toi, il m'a dit que tu lui ferais grand plaisir en y venant aussi. — Eh bien ! j'irai..... Au fait, ce jeune homme est fort poli, il ne m'a fait que des honnêtetés. Nous l'avons quitté un peu brusquement à Saint-Cloud, et je ne veux pas refuser son invitation... Ah ça, c'est bien vrai qu'il m'a invité... tu ne prends pas ça sous ton bonnet ? — J'étais sûr que tu en douterais !..... tiens, voilà son invitation par écrit... — A la bonne heure, j'aime mieux cela ; c'est plus dans les règles..... Est-ce un bal qu'il donne ? — Non, une soirée d'hommes, sans façon ; il y aura peut-être deux ou trois dames... mais pas des dames à cérémonies. — Tant mieux ! car je ne suis pas habitué au grand monde, moi, je me suis concentré sur ma palette... je ne vais jamais en soirée... J'y aurai l'air gauche..... emprunté..... mais c'est égal... J'irai te prendre jeudi, à huit heures, n'est-ce pas ? — C'est trop tôt !... à neuf heures et demie... — Si tard ! c'est donc une nuit qu'on va passer ? — Sans doute ; à une soirée d'hommes, on passe toujours la nuit. D'où diable sors-tu donc ? — Alors, il nous donnera à souper ? — Sois tranquille, rien ne manquera, j'en suis persuadé. — C'est convenu, jeudi à neuf heures, je serai chez toi. »

A l'heure indiquée, Dufour se rend chez Victor qui n'a pas encore commencé sa toilette, et se dispose lentement à la faire.

« Tu m'avais dit que c'était une soirée sans façon, dit l'artiste, et tu t'habilles. — Je m'habille sans façon.... Tu vois bien que je vais en bottes. Je vois que tu ne seras pas prêt à dix heures et demie. Tu comptes me faire aller en soirée à onze heures ; je te préviens que tu te trompes : j'irai me coucher, mais je n'irai pas chez ton jeune homme. Quand je suis en train de rire, de m'amuser, que l'heure se passe, ça m'est égal ; mais je n'ai pas le courage d'aller chercher la plaisir quand je sens le sommeil qui me gagne, et il m'est arrivé, au moment d'aller à un bal qui commençait tard, de me fourrer dans mon lit, au lieu de mettre le pantalon collant et les bas de soie que j'avais sortis de l'amoire. — Calme-toi, tu n'iras pas te coucher ; me voilà prêt. Un fiacre nous attend. Partons. »

Armand de Bréville occupe un logement fort élégant dans la rue du Mont-Blanc. Un domestique annonce ces messieurs. Dufour a déjà examiné l'antichambre et la salle à manger ; il dit bas à Victor : « C'est un appartement complet ceci.... et pour un garçon.... Il va donc se marier ?... »

Victor sourit et introduit son ami dans un joli salon de forme octogone et qu'éclairent des globes de verre dépoli suspendus au plafond. Il n'y a encore dans cette pièce que quelques jeunes gens qui causent en se reposant sur des fauteuils.

Armand sort d'une pièce voisine qui est également éclairée, et vient recevoir les nouveaux arrivés. Il serre la main de Victor et remercie très-gracieusement Dufour de s'être rendu à son invitation ; puis, après avoir échangé quelques compliments, s'écrie : « Messieurs, vous êtes ici chez vous ; faites ce qui vous plaira. » Après avoir dit ces mots, il retourne dans la pièce d'où il était sorti.

« Qu'est-ce qu'il va faire là-dedans ? » demande le peintre à Victor. — « Je n'en sais rien... vas-y voir.... On peut circuler. — J'irai tout à l'heure... Et qu'est-ce que c'est que ces jeunes gens qui sont ici ?.... — Est-ce que je les connais plus que toi..... excepté deux ou trois que j'ai déjà rencontrés en soirée. Sais-tu, Dufour, que tu es bien original avec-tes questions ?... Tu es terriblement curieux ! — Ce n'est pas par curiosité, mais c'est pour m'instruire. C'est très-élégant ici... très-recherché même.... Mais ton jeune de Bréville est déjà bien changé!... Quel diable de métier a-t-il fait depuis cinq mois que je ne l'ai vu !.... Il est pâli, maigri... il a les yeux tout tirés. — Il a fait l'amour. — J'ai aussi fait l'amour quelquefois ; mais ça ne me changeait pas comme cela !... — Tu n'en prenais qu'à ton aise, toi ! — Je ne sais pas ce qu'il en a pris, lui ! mais, s'il continue le même régime, il n'ira pas loin. C'est dommage, il est gentil ce jeune homme, et on voit qu'il a été bien élevé... Ah, j'entends parler haut... je reconnais la voix... C'est mon monsieur au pantalon de tricot... Peste ! nous sommes superbes aujourd'hui ! »

M. Saint-Elme entrait en ce moment dans le salon ; sa mise était un négligé fort élégant. Cette fois, rien ne faisait disparate dans sa toilette, qui était de très-bon goût.

Après avoir salué la compagnie, comme on se salue entre hommes avec qui on est fort lié, Saint-Elme s'approche de Dufour, et lui sourit comme s'il était enchanté de le revoir.

« — C'est M. Dufour, avec qui j'ai eu l'avantage de dîner à Saint-Cloud ? — Moi-même, monsieur. — Enchanté de me retrouver avec vous... Parbleu ! j'étais hier dans une maison... chez un de nos premiers banquiers... il y avait plusieurs amateurs distingués en peinture... on a beaucoup parlé de vous, M. Dufour. — Bah ! vraiment on a parlé de moi ?... — De vous... de vos ouvrages, et avec tous les éloges que vous méritez. N'avez-vous pas exposé au dernier salon un petit tableau ?.... — J'en ai mis plusieurs. — Oui, mais je veux parler de celui... vous savez bien... où il y avait un si joli effet de lumière... — Ah ! un site de la forêt de Compiègne ? — Justement, la forêt de Compiègne. Ah ! délicieux... charmant tableau de chevalet... — De chevalet !... mais savez-vous qu'il a deux pieds sur deux et demi ? — Oui. Oh ! il est d'une jolie grandeur... et une vérité de ton.... une finesse de détails... et puis du style, de l'effet... Oh ! tout le monde en était enthousiasmé. — Eh bien ! voyez, je n'ai pourtant pas pu le vendre encore ! — Vous ne l'avez pas vendu ? On ne m'en offrait pas assez... je ne pouvais pas le donner pour cinquante écus. — Cinquante écus, un pareil diamant ! M. Dufour, je vous prie de me le garder, et je vous jure que je ne vous le marchanderai pas. — Vraiment ! vous l'achèteriez ?.... — Faites-le porter chez moi demain matin, rue Saint-Lazare, nº 41. — Très-volontiers.... et je pense qu'en vous en demandant cinq cents francs, c'est fort raisonnable. — Cinq cents francs ! Oh ! je ne l'entends pas ainsi ! Mille francs, voilà mon prix... et il les vaut bien... Voyez si cela vous convient, M. Dufour ? — Il n'y a pas de doute que ça me convient, puisque je ne vous en demandais que cinq cents francs... Mais je ne veux pas que..... — C'est fini, c'est un marché fait, M. Dufour ; ne revenons pas là-dessus... Ha ça, mais où est donc le maître de céans ?.... » Saint-Elme passe dans la pièce voisine, et Dufour se dit : « Il est charmant ce M. Saint-Elme..... Que Diable avais-je donc l'autre jour contre lui !... Il parle fort bien peinture... et il m'achète mon tableau.... Certainement, ce n'est pas lui qui venait dîner à vingt-deux sous. Allons voir ce qu'on fait dans l'autre pièce. »

La seconde pièce ouverte à la société est une espèce de boudoir fort galamment décoré. Armand était assis sur une ottomane, à côté d'une jolie brune, grasse, bien faite, et parée comme pour aller au bal, qui souriait d'une façon très-expressive aux discours de son voisin, et riait aux larmes au moindre bon mot qui échappait à quelqu'un de la société. Malheureusement, sa voix forte et un peu commune ôtait alors du charme à sa physionomie ; mais lorsqu'elle voulait modérer son organe et les éclats de sa gaieté, c'était une femme fort agréable.

Sur un fauteuil un peu plus loin était assise une jeune personne, dont la toilette fanée jurait avec celle de la petite maîtresse : une robe de crêpe noire trop longue, trop large, qui semblait ne pas avoir été faite pour celle qui la portait, ne pouvait pas donner de l'éclat à une peau qui était jaune ; de grands yeux et des cheveux très-noirs étaient les seuls avantages de cette demoiselle, qui, en tenant continuellement sa bouche ouverte, laissait voir des dents qui auraient été beaucoup trop longues pour un homme.

« Qu'est-ce que c'est que cette femme-là? » dit Dufour en désignant à Victor celle qui était sur l'ottomane. « On la nomme madame Flock. C'est la maîtresse d'Armand pour le moment ; c'est une dame galante, fort gaie. Oh ! elle aime beaucoup à rire. — Et cette autre, qui écoute d'un air niais tout ce que dit la première, et semble attendre le moment où elle doit rire, comme paillasse, lorsque son compère parle ? — C'est une amie de la première... Les femmes entretenues, dans le bon genre, ont presque toujours une amie qu'elles mènent partout avec elles ; une jeune personne à qui elles veulent du bien... Elles tâchent de la produire dans le monde ; mais elles ont soin que cette amie soit laide, afin que cela fasse ressortir leurs charmes. Elles l'affublent de leurs vieilles robes, de leurs vieux chapeaux ; et pour prix de toutes ces bontés, la jeune amie leur sert à la fois de compère, de plastron et de jokey. »

En effet, la jolie brune venait de se mettre à rire ; la jeune amie fit sur-le-champ écho. La première se tenait les côtes, se pâmait ; la seconde jugea convenable de se tortiller sur sa chaise, et, par galanterie, ces messieurs accompagnèrent ces dames. Il n'y avait que Dufour qui, n'ayant rien entendu de drôle, gardait son sérieux, et qui, pour ne point avoir l'air ridicule, retourna dans le salon.

La société commençait à arriver. Bientôt les deux pièces sont encombrées d'hommes, qui tous viennent offrir leurs hommages à madame Flock, puis adressent un petit mot, un coup-d'œil de protection à la jeune amie ; il y en a même quelques-uns qui vont jusqu'à lui pincer le menton, ce dont elle semble enchantée.

On a dressé des tables de jeu ; on fait la bouillotte et l'écarté: c'est Saint-Elme qui fait commencer les parties, apporter les rafraîchissements, qui donne des ordres aux valets ; il semble le maître du logis. Armand lui laisse le soin de faire les honneurs. Il est tout occupé de sa brune, mais celle-ci le quitte pour se mettre au jeu. Les tapis sont bientôt couverts d'or.

« Diable ! » se dit Dufour en regardant jouer, « si l'on commence comme cela, comment finira-t-on !.... Déjà de l'or sur les tables !... Et moi qui avais exprès apporté pour jouer des pièces de dix sous... de cinq sous... je n'oserai jamais présenter dix sous à côté de ces piles d'écus...... Ma foi, je me contenterai de regarder.. »

Et Dufour s'approche de la table d'écarté, où joue la jolie brune qui a déjà passé deux fois, et ramasse les écus avec une âpreté qui n'est pas très-fashionable. Comptant sur sa veine, cette dame vient de faire paroli ; mais un roi que retourne son adversaire lui fait perdre la partie.

« Ah ! chien !... » s'écrie la jolie femme, « monsieur n'en fait jamais d'autres !..... Ce n'est pas galant de tourner le roi avec une dame. »

Le monsieur qui a gagné est un grand homme sec au teint olivâtre ; il s'écrie qu'il est désespéré d'avoir renvoyé son charmant vis-à-vis. La jolie brune se lève d'un air d'assez mauvaise humeur, et va s'asseoir près de son amie, qui ne joue pas, mais qui tient son troisième verre de punch, dans lequel elle trempe des biscuits. Dufour, qui à été frappé de l'exclamation un peu plébéienne qui vient d'échapper à la petite maîtresse, se tient près de ces dames pour les entendre causer.

« — Tu ne joues pas, ma bonne, ah ! tu as bien raison, va !..... c'est bien bête de jouer.... — Tiens.... j'ai raison... Je crois bien que j'ai raison !... ça me serait difficile de jouer... je n'ai pas d'argent ! — J'avais gagné quarante francs, je les ai reperdus en un coup..... avec ce grand jaunisson !... Ah ! je ne jouerai plus contre cette homme-là.... il bat drôlement ses cartes... Célanire, regarde donc si ma robe fait bien par derrière. — Oui, très-bien... — Et les manches.. — Très-bien. — Ma coiffure n'est pas dérangée ? — Pas du tout. — Tu bois du punch, toi ! Tiens !...... il faut bien que je m'amuse à quelque chose !... — Tu es gentille comme un cœur ce soir... ma robe te va très-bien. — Oh !... pas trop... je danserais dedans ! — Nous y ferons une pince demain. Dis donc, la petite Liline est venue ce matin. Son amant l'a abandonnée en lui emportant jusqu'aux tapis qu'il lui avait donnés... Il y a des hommes qui ont bien mauvais genre !..... Liline avait un chapeau... qui avait l'air malheureux..... — Ah ! oui, de ces chapeaux qu'on fait soi-même. — Elle venait me demander vingt francs et mon amitié; je lui ai dit que j'avais fait serment de ne jamais prêter d'argent à mes amies, parce que ça brouille ; mais que quant à mon amitié, elle l'avait pour la vie ; alors, elle m'a appelée crasseuse, et s'est en allée en donnant des coups de pied dans toutes les chaises.. Je n'ai jamais tant ri !... Mais je m'en vas rejouer quoique ça..... je veux tâcher d'attraper une veine...... Dis donc, as-tu remarqué ce monsieur qui est près de nous ?..... Ah ! ah !..... il ressemble à un gros... »

C'était Dufour que ces dames regardaient en ce moment. Comme elles avaient baissé la voix, il ne put entendre à qui elles trouvaient qu'il ressemblait ; mais elles se mirent à rire de plus belle, et le peintre passa dans la pièce voisine, en se disant : « Ah ! je ressemble à un gros... à un gros quoi ? Cette petite maîtresse-là ressemble à une gaillarde qui a le fil... Quant à l'autre, si elle ne fait que les confidentes auprès de madame Flock, elle remplit bien le premier rôle avec les rafraîchissements !

» — Vous ne jouez pas, monsieur Dufour, » dit Armand en s'approchant de l'artiste. — « Pardonnez-moi... j'ai joué dans l'autre pièce... mais je ne suis pas grand amateur. — Vous préférez, j'en suis sûr, les amusements de la belle saison. — Oui.... j'aime beaucoup la campagne, et puis j'y fais des études. — Parbleu ! il faut que vous veniez cet été passer quelque temps à ma petite terre de Bréville en Picardie. Il y a par là des sites charmants, des bois délicieux tout autour de Samoncey, de Sissonne : c'est un pays très-pittoresque. Ma propriété est située entre Laon et Sissonne.... — Je ne connais pas du tout ce pays-là, et j'avoue que je ne serais pas fâché d'y faire un petit voyage. — Eh bien ! il faut y venir cet été; Victor vous accompagnera. Il y a long-temps qu'il me promet de me faire ce plaisir...

» — Qu'est-ce donc ? » dit Victor en s'avançant. — « C'est que j'engage M. Dufour à venir avec vous cet été passer quelque temps à ma terre en Picardie : me le promettez-vous, messieurs ? — Ce serait avec plaisir ; mais, mon cher Armand, vous n'y êtes jamais à votre terre. — Il est vrai que j'aime peu la campagne, mais j'y irai cependant la saison prochaine... il faut que j'y aille ;.... ma sœur y est déjà avec son mari, M. de Noirmont. Ma sœur désirait beaucoup revoir notre campagne de Bréville.... C'est là que nous avons passé nos jeunes années près de notre belle-mère qui nous aimait tant ! Il est possible.... il est même probable que je vendrai ma propriété à M. de Noirmont... Il s'y fixera avec ma sœur... cela leur convient mieux qu'à moi. En attendant, nous irons nous y amuser cet été: c'est convenu. — Oui, nous ferons danser les paysannes. — Et moi je les peindrai. »

Armand quitte ces messieurs pour aller saluer une dame qui vient d'arriver, quoiqu'il fût alors près de minuit. La nouvelle venue est une blonde qui a dû être jolie, mais qui n'a plus qu'un restant d'éclat rehaussé par beaucoup de toilette. Elle est amenée par un jeune homme qui semble être encore dans l'adolescence.

A l'arrivée de la dame blonde, madame Flock et Célanire se regardent, se pincent les lèvres, puis madame Flock dit à demi-voix à son amie : « C'est Berlibiche, » et Célanire se met à rire aux éclats. La nouvelle venue va dire bonsoir à madame Flock, qui s'écrie : « Ah ! c'est vous, ma chère ! que je suis aise de vous voir !.... venez donc près de moi... vous me porterez bonheur ; je perds déjà deux cents francs ;... c'est ridicule de perdre comme ça, n'est-ce pas ?.... Vous avez un beau cachemire... Qu'est-ce que c'est que ce jeune homme qui est avec vous ? — C'est le fils d'un député. — Il a de beaux boutons en diamans ! »

Dufour cherche Victor pour lui demander ce que c'est que la dame blonde, mais Victor est au jeu. Les parties sont très-animées. Déjà le jeune Armand a ouvert plusieurs fois un joli petit meuble placé dans un coin du boudoir ; il y a pris de l'or pour prêter à plusieurs de ses amis, et pour réparer les pertes que lui-même a déjà faites. Dufour s'est assis dans un coin derrière mademoiselle Célanire. Il observe ce qui se passe et se dit : « Voilà un jeune homme qui va bien vite !.... un logement qui doit être fort cher, des maîtresses, un cabriolet, un jeu d'enfer... Hum ! ce n'est pas avec dix mille livres de rentes qu'on mène long-temps une pareille existence... Mais qui lui donnera de bons conseils ?... qui lui dira de s'arrêter ? je ne suis pas assez lié avec lui pour cela... Il n'a point de parents à Paris ;.... il n'écoute que M. Saint-Elme... et je ne crois pas que celui-là lui donne des leçons de sagesse... Pourvu qu'il me paie mon tableau !... »

Madame Flock vient de quitter la partie, elle est fort gaie ; elle a regagné. Elle vient trouver sa confidente, qui fait une assez triste figure, parce qu'aucun homme ne lui fait la cour.

« Eh bien ! chère amie, qu'est-ce que tu fais là isolée ?... est-ce que tu t'amuses à t'arracher les dents ?... — Dame, je ne peux pas jouer, je n'ai pas d'argent !... on ne me propose pas de m'en prêter. »

Mademoiselle Célanire, en disant cela, regardait autour d'elle comme pour voir si on allait lui en offrir ; mais plusieurs jeunes gens qui s'étaient rapprochés avec madame Flock s'éloignent alors très-vivement.

« — Dis donc, Célanire, il paraît que madame Berlibiche fait des éducations maintenant. Le monsieur qu'elle a amené peut avoir de seize à dix-huit ans. — C'est égal, il est gentil et il a de bien beau linge !... — Au fait, il est encore mieux que celui avec lequel elle se promenait il y a quelque temps.... Te rappelles-tu un grand squelette qui mettait au moins six cravates pour se faire un cou, et qui avait un habit sur lequel on aurait si bien battu le briquet !... Ah ! ah !

» — Tous ces gens-là ont de singuliers noms, se dit Dufour : M. Jaunisson, madame Berlibiche ; c'est une femme d'origine allemande probablement. »

Saint-Elme s'approche en ce moment de madame Flock, en s'écriant : « Toujours gaie, toujours folle, toujours charmante ! — Et vous, toujours aimable, toujours galant, toujours spirituel.

» — Allons, se dit Dufour, ils peuvent aller loin comme ça ; ils ont l'air de se renvoyer les compliments comme on se renvoie un volant.

»Mon petit Saint-Elme, » dit madame Flock, en prenant le grand bel homme par son habit, « qu'est-ce que cette vieille Berlibiche vient donc faire ici ?... je me flatte qu'elle n'a pas la prétention de m'enlever mon Armand.... O Dieu ! mon Armand, l'astre de ma vie !... Si je croyais qu'elle eût des intentions sur lui, je la provoquerais au pistolet... C'est que je tire le pistolet, moi ! j'ai abattu deux fois la poupée... c'est pas une farce ; demandez plutôt à Célanire. »

Célanire, qui est là comme Lazarille, répond sur-le-champ : « Oui, oui ; elle tire comme un homme !...

» — Allons, belle amazone, chassez ces idées de guerre... Comment pouvez-vous croire que Bréville, qui sait tout ce que vous valez, puisse penser à une autre.... et quelle autre !... une femme qui n'a plus rien pour plaire. — Oh ! je sais bien que je suis plus jeune et plus jolie qu'elle... Elle est fanée, usée, passée ; je sais tout ça... c'est égal ; les hommes ont quelquefois des caprices si étonnants, et je suis sûre que Berlibiche se mettrait à cheval sur les chenets pour me surplanter... je la connais. Enfin, ayez soin qu'au souper elle ne soit pas à côté d'Armand, ou je fais une scène, je vous en préviens.

»Calmez-vous, mauvaise tête ; nous aurons soin qu'elle n'y soit pas. — A la bonne heure.

» — Eh bien ! M. Dufour, vous ne jouez pas ? » dit Saint-Elme en se tournant vers le peintre.

« Pardonnez-moi... je viens de jouer dans l'autre pièce. — Mesdames, je vous présente M. Dufour, un de nos premiers talents en peinture. — Ah ! monsieur est peintre !... c'est drôle, monsieur n'a pas du tout l'air d'un artiste... n'est-ce pas, Célanire ?

» — Je voudrais bien savoir de quoi j'ai l'air, » se dit Dufour tout en saluant madame Flock et son amie.

« — Monsieur, j'aime beaucoup les artistes... les peintres surtout, ils sont presque tous aimables... Quel genre monsieur peint-il ? — Le paysage, madame. — Ah ! que c'est joli !... comme on peut faire des points de vue intéressants...

» — On peut se faire faire en baigneuse dans un paysage, dit mademoiselle Célanire ; c'est cela qui est joli... — Tais-toi donc, Célanire. Elle veut toujours se faire peindre en baigneuse... par coquetterie... parce qu'elle est bien faite... Ah ! monsieur, puisque vous êtes peintre, vous me donnerez quelque chose pour mon album... car j'ai un album de commencé, j'ai déjà de très-jolies choses... Vous me promettez un petit dessein, n'est-ce pas, monsieur !... Je prierai Armand de vous le rappeler. »

Dufour s'incline en murmurant quelques mots de politesse et va dire à Victor : « Elle est sans façon, cette dame !... c'est la première fois qu'elle me voit, et elle me demande quelque chose !... Quel singulier monde que tout cela !... C'est plus élégant que les petites mangeuses de pain-d'épices de Saint-Cloud, mais dans le fond, cela ne vaut guère mieux...

» — Mon cher Dufour, il faut voir un peu de tout... Fais la cour à cette grande blonde ; je suis certain qu'elle ne te sera pas cruelle. — Non, je ne ferai la cour à personne ici... Je me méfie de toutes ces dames-là... Je commence même à craindre que mon tableau ne soit pas encore vendu... mais je ne le livrerai pas à crédit. »

On annonce que le souper est servi. Armand engage tout le monde à quitter le jeu pour quelque temps ; il donne la main à madame Flock, et passe avec elle dans une pièce où une table est servie avec autant de goût que d'élégance : les surtouts, les bougies, les fleurs sont artistement placés autour des mets les plus recherchés ; la table est une forêt de fleurs et de lumières. Dufour admire le coup-d'œil et dit à Victor : « C'est charmant !... Les repas somptueux donnés par Lucullus n'étaient pas, je le gage, aussi parfaitement servis... Mais, mon ami, Lucullus dépensait des sommes immenses pour un seul repas, et si M. Armand n'a que dix mille livres de rente, il se coulera. Ne pourrait-on pas l'avertir ?...

» — Veux-tu te taire, Dufour ; joli moment pour faire de la morale !... Comme ce serait aimable d'aller dire à quelqu'un qui vous donne un beau souper : Monsieur, vous nous faites de la peine... vous vous ruinerez... — C'est juste, ce n'est pas le moment : il faut souper d'abord. »

Dufour se trouve placé à côté de la dame blonde : celle-ci, mécontente d'être loin du maître du logis, chuchotte avec son voisin en regardant madame Flock. Dufour voudrait bien entendre ce qu'elle dit, mais, en penchant sa tête vers sa voisine, il a déjà froissé deux fois son chapeau, ce dont elle a paru très-contrariée. Le souper met bientôt toute la société en gaieté; il semble que ce soit une réunion d'amis intimes. La voisine de Dufour conserve seule un air sérieux. Voulant entamer la conversation et tâcher de se faire mieux venir par cette dame, le peintre prend un flacon de malaga qui est devant lui, puis se tourne vers elle en lui disant : « Madame Berlibiche veut-elle accepter un peu de malaga ?... »

La grande blonde regarde Dufour d'un air courroucé: « Comment avez-vous dit, monsieur ? — Je vous ai demandé, madame, si vous vouliez accepter un peu de malaga. — Ce n'est pas cela, monsieur ; comment m'avez-vous nommée, s'il vous plaît ? — Mais par votre nom, madame..... Ne vous appelez-vous pas Berlibiche ?... »

Madame Flock, qui écoutait Dufour, part alors d'un éclat de rire qui dure cinq minutes ; mademoiselle Célanire en fait autant, la plupart des jeunes gens qui sont là les imitent ; mais la dame blonde ne rit pas, elle promène autour d'elle des regards furieux, puis les reporte sur Dufour, qui est resté tout interdit, parce qu'il ne conçoit pas que le nom de cette dame produise en tel effet sur la société.

« Berlibiche ! » s'écrie enfin la grande blonde, « il faut être bien mal élevé pour se permettre de telles plaisanteries..... Qui vous a dit, monsieur, que je m'appelais ainsi ? — Madame... pardon, mais c'est.... j'ai cru entendre.... — Ah ! je devine, monsieur, je devine d'où cela vient ; apprenez, monsieur, que je me nomme madame Roseville.... Anatole, donnez-moi mon chale ; je veux m'en aller.

» — Ah ! belle dame, s'écrie Saint-Elme, prendriez-vous de l'humeur pour un malentendu ?... une erreur de nom ? »

Armand se lève et veut aussi calmer la dame blonde : celle-ci n'écoute rien ; elle se contente de murmurer : « Je sais d'où ça vient... on me le paiera. » Le jeune Anatole a été chercher le cachemire ; la dame le met, prend le bras de l'adolescent, et l'entraîne, tandis que madame Flock continue de rire en disant : « Laissez-la donc aller,.... que je puisse rire à mon aise.... Ah ! monsieur Dufour, que vous m'avez fait de bien !.... que je vous ai d'obligation !... — Madame, si j'ai nommé cette dame ainsi, c'est parce qu'il m'a semblé que vous-même.... — Certainement, avec Célanire, je ne l'appelle jamais autrement, parce que je trouve qu'elle ressemble à une grande biche, et puis j'ai assez l'habitude de donner des sobriquets à tout le monde... Ah ! Dieu, ai-je ri.... je n'en puis plus. »

Cet incident fait pendant quelque temps le sujet de la conversation. Comme cela divertit beaucoup madame Flock, c'est à qui de ces messieurs plaisantera sur le nom de Berlibiche. Dufour ne dit plut rien et se contente de souper. Bientôt on parle du jeu, de ceux qui ont été le plus maltraités par la fortune ; alors Saint-Elme s'adresse à Dufour :

« Il me semble que je ne vous ai pas vu jouer, M. Dufour. — Pardonnez-moi... j'ai même perdu cinq napoléons.... en pariant... — Contre qui donc ? — Contre votre voisin... M. Jaunisson. »

Dufour était justement en face du monsieur qu'il désignait. Au nom de Jaunisson, celui-ci fixe sur Dufour des yeux enflammés de colère en s'écriant : « Monsieur, il est bien étonnant que vous vous permettiez de telles épithètes..... et que vous plaisantiez sur mon teint !...

» — Allons, j'ai donc encore dit une bêtise ! » répond Dufour, et il en est bientôt persuadé en voyant madame Flock se tenir les côtes, ainsi que mademoiselle Célanire : ces dames rient tant que bientôt elles sont obligées de quitter la table. Victor et Armand parviennent, non sans peine, à calmer la colère du monsieur au teint olivâtre. On retourne au jeu, et Dufour profite de ce moment pour prendre son chapeau et s'en aller : « J'en ai assez, se dit-il, si je restais encore, je ne sais pas ce que je dirais, mais cela pourrait mal se terminer, et je ne me soucie pas d'avoir un duel parce que madame Flock se plaît à donner des sobriquets à tout le monde... »

Le lendemain de cette soirée, Dufour fait venir un commissionnaire, lui remet son tableau de la forêt de Compiègne, lui donne l'adresse de M. Saint-Elme, et lui enjoint de ne point laisser le tableau sans en recevoir le prix.

Le commissionnaire part, et revient au bout d'une heure avec le tableau sur les bras.

« Comment ! est-ce qu'il n'en veut pas ? s'écrie le peintre. — Oh ! c'est pas ça... monsieur.... — Pourquoi rapportes-tu mon tableau ? — C'est que ce monsieur Saint-Elme ne demeure plus là depuis trois semaines, et il n'a pas laissé son adresse....

» — Je me suis laissé attraper comme un enfant, se dit Dufour, et il faut encore que je paie le commissionnaire ! Allons... c'est bien fait, je mérite cela.... Décidément ce Saint-Elme est un intrigant, un chevalier d'industrie, et à présent je gagerais mon tableau que c'est lui qui dînait à vingt-deux sous. »

Cette aventure rend Dufour encore plus méfiant ; pendant plusieurs semaines, c'est en vain que Victor vient le chercher pour l'emmener avec lui, le peintre ne veut plus quitter son atelier. Mais la belle saison est revenue ; déjà le jeune de Bréville a plusieurs fois rappelé à Victor sa promesse d'aller passer quelque temps à sa campagne avec son ami Dufour, et Victor presse l'artiste de faire avec lui ce voyage. Enfin Armand part pour sa terre, mais il a fait promettre à Victor de s'y rendre bientôt.

Voir de nouveaux sites, un pays qu'on lui annonce comme très-pittoresque ; c'est bien séduisant pour un peintre.

« Mais si je dis encore des sottises... si je me fais encore moquer de moi chez ton marquis, dit Dufour. — Ne crains rien, mon ami ; il ne s'agit plus d'être avec de jeunes fous et des femmes entretenues ; nous devons trouver chez Armand sa sœur et son mari ; c'est une société un peu sérieuse... un peu ennuyeuse peut-être.... car, d'après ce que m'a dit Armand, monsieur et madame de Noirmont ne sont pas très-gais ; mais quand nous nous ennuierons, nous irons nous promener dans les bois, dans la campagne. — Et ce Saint-Elme, ira-t-il ? — Armand est parti il y a quelques jours... j'ignore si son ami l'a accompagné. Que t'importe ! ce n'est pas chez lui que nous allons... — Je serais d'ailleurs curieux de savoir ce qu'il me dira au sujet de mon tableau... J'y consens ; allons en Picardie.... Je vais me disposer à ce voyage ; dans trois jours je serai prêt... — C'est convenu... Je ne sais pourquoi, mais l'idée de ce voyage fait battre mon cœur... Ah ! mon cher Dufour, si c'était un pressentiment... si dans ce pays j'allais devenir amoureux ! — Parbleu, il serait bien plus étonnant que tu y fusses sage !... Mais ce sera là comme ailleurs, de ces feux qui brillent... éblouissent d'abord, puis s'éteignent aussi vite qu'ils se sont allumés. »

CHAPITRE IV. L'homme à la faux.

On est aux premiers jours de juin : le feuillage des arbres commence à s'épaissir, à donner de l'ombrage ; les acacias sont dans toute leur beauté, et leur blanche fleur répand au loin un doux parfum, tandis que les chênes plus paresseux n'ont encore que de petites feuilles qui laissent passer les rayons du soleil. Mais la verdure a toute sa fraîcheur, tout le brillant de ses premières couleurs ; aucune feuille n'a encore quitté sa tige. Que d'autres admirent les beaux effets, les tons plus opposés de l'automne ! le printemps du moins promet de longues jouissances : c'est le présent et l'avenir.

Dufour s'arrête souvent pour contempler un site, un point de vue, et il s'écrie : « C'est charmant !... je suis très-content de connaître ce pays.... Conviens, Victor, qu'on a plus de plaisir sous ces ombrages qu'avec tes Berlibiche, Célanire, et même les demoiselles de Saint-Cloud ?... — Je n'ai jamais dit le contraire... mais, sous ces arbres... dans ces petits chemins couverts, conviens aussi qu'il serait bien doux de se promener avec une femme aimable, sensible, et qui nous aimerait véritablement.

C'est possible !... pourtant, moi, je préfère ne pas être amoureux dans un beau pays... ça m'empêcherait de travailler... Oh ! le bel arbre ! attends que je le croque. »

Dufour prend son crayon, son calepin, et se met à dessiner. Pendant ce temps, Victor s'étend sur le gazon : il pense aux jolies femmes qu'il à laissées à Paris, et, quoiqu'il les ait quittées sans regret, il voudrait bien en tenir une sur ce gazon, sur lequel il se repose ; là, elle lui semblerait cent fois plus jolie !... Il est donc vrai que le changement de lieu, de site, peut donner encore du prix aux objets que nous délaissons.

Dufour a croqué son arbre ; mais un peu plus loin, c'est une petite fuite de terrain qu'il veut absolument dessiner.

« Mon cher ami, lui dit Victor, si tu veux esquiser tout ce qui te semblera joli sur notre route, il est probable que nous n'arriverons pas avant la nuit, et nous risquons fort de nous égarer dans ce pays que nous ne connaissons pas..... je crois même que tu nous as déjà fait perdre notre chemin. — Tu as raison.... j'ai le temps de faire tout cela ; c'est que, lorsqu'on voit un joli effet, on craint toujours de ne plus le trouver.... Allons, en route.... On nous a dit qu'il fallait d'abord passer le village de Samoncey... qu'il était au milieu des bois.... Le vois-tu, le village ? — Comment veux-tu que je le voie, s'il est entouré de bois ? Marchons toujours... »

Les deux voyageurs marchaient alors sur un terrain fort inégal ; à chaque instant il fallait descendre de petits monticules, puis en remonter d'autres ; des buissons de genets, des bouquets de chêne, des trembles, des bouleaux donnaient à cette campagne un aspect pittoresque.

« Ça commence à devenir fatigant de ne faire que monter et descendre, dit Dufour. — A coup sûr, nous ne sommes pas sur une grande route. — On nous a dit qu'il n'y en avait pas, et que, pour gagner Samoncey, il fallait traverser les bois. — Oui, mais il y a un chemin tracé que suivent les paysans... Nous y étions tout à l'heure... — Il ne fallait pas aller à droite et à gauche pour dessiner, nous y serions encore... Après tout, nous ne sommes ni dans les déserts de l'Égypte, ni même dans les landes de Bordeaux ; nous nous retrouverons toujours. — Mais le jour baisse... et la nuit, il n'est pas facile de se retrouver.... Voyons l'heure.... — Tu as donc osé prendre ta montre pour voyager... — Parbleu !... je savais bien que je ne serais pas foulé comme dans le parc de Saint-Cloud..... Ce n'est pas que cela veuille dire que nous n'ayons rien à craindre ici... je ne connais pas ce pays_... j'ignore s'il y a des vagabonds... des voleurs... As-tu des pistolets sur toi ? — Non, je les ai laissés dans mon porte-manteau... mais j'ai ma badine. — C'est cela, si on nous attaquait, nous aurions une badine et un crayon pour nous défendre !... Sais-tu que j'ai cent cinquante francs sur moi ? je suis fâché à présent d'avoir emporté tant d'argent... mais quand on doit rester quelque temps dans un pays... et qu'on espère s'y amuser un peu. — Oh ! parbleu ! je te conseille de faire ton embarras avec tes cinquante écus... Et moi qui ai dans ma bourse douze cents francs en or...

» — Douze cents francs !... quelle folie !... avoir emporté douze cents francs....

» — C'est un joli denier ! » dit une voix qui partait de derrière un épais buisson ; presque au même moment on écarte le feuillage et quelqu'un se trouve tout à coté des deux voyageurs.

C'était un homme d'un âge déjà avancé, mais fort, trapu, vigoureux ; ses yeux gris enfoncés sous des sourcils épais, étaient à la fois vifs et hardis ; ses lèvres minces semblaient, en se rapprochant, avoir une expression moqueuse ; un nez long et crochu ; des pommettes saillantes et fortement colorées achevaient de donner à sa physionomie une expression singulière. Il était vêtu d'une blouse grise, portait des sabots, un bonnet de laine de couleur, et tenait sur son épaule une de ces larges faux dont les paysans se servent plutôt pour faucher l'herbe que pour la moisson.

Dufour est resté saisi ; Victor lui-même est un moment étonné de la brusque apparition de cet homme, qui semble être sorti du buisson pour se trouver sur leur passage ; et celui-ci répète, en les regardant l'un après l'autre d'un œil scrutateur : « Oui... c'est un joli denier.

» — Ah ! vous trouvez..... » dit Victor en fixant à son tour l'homme en blouse. — Mais dame !..... — Vous nous écoutiez donc ?... Il n'y avait pas besoin d'écouter pour vous entendre..... vous parliez assez haut... et puis quand même, est-ce que ça vous fâche ?...

» — Drôle de rencontre ! murmure Dufour ; cet homme a une tête bien caractérisée... il serait très-bien à peindre... mais pas ici..... Marchons toujours..... il a une polissonne de faux contre laquelle ta badine ne brillerait pas. — C'est un faneur, un faucheur, qui revient de son travail. — J'aime à le croire... mais nous sommes bien sots d'aller crier que nous avons de l'argent, de l'or dans nos poches.... C'est une imprudence que je ne me pardonne pas. Il est vrai que j'aurais juré que nous étions seuls : cet homme a poussé là comme un champignon. »

Les voyageurs continuaient leur marche dans un étroit sentier qu'ils suivaient alors, le paysan marchait derrière eux. Dufour le regardait souvent de côté, en disant à Victor : « J'aimerais mieux qu'il fût devant nous... laissons-le passer. — Tu as tort de te méfier de ce paysan... au contraire, sa rencontre nous sera utile. »

Victor s'arrête et s'adresse à l'homme, qui semble les suivre : « Pourriez-vous nous dire si nous sommes encore loin du village de Samoncey ? — Si j'peux vous le dire !... tiens ! ça serait bon si je ne connaissais pas le pays..... Non, vous n'êtes pas très-loin de Samoncey... à une demi-lieue approchant... — Et suivons-nous bien la route qui y conduit ? — Oh ! par les bois ou par les champs, on y va tout de même... D'ailleurs, j'y vais, moi, à Samoncey : ainsi, si vous voulez me tenir compagnie, vous ne vous perdrez pas. — Je ne tiens pas absolument à sa compagnie, » dit tout bas le peintre. — « Pourquoi cela ? — C'est à cause de cette diable de faux... S'il allait nous prendre pour de la luzerne... — Tu es fou ! avec lui nous ne risquons plus de nous égarer. — Soit... abandonnons-nous à la Providence ; mais marchons à côté de lui.

Vous êtes de ce pays, brave homme ? — Oui, je suis de Gizy ; c'est à une demi-lieue de Samoncey... plus haut. — Il est joli ce pays,... il paraît riche et bien cultivé? — Oh !... comme ça... Il y a des terrains assez bons. — Vous êtes cultivateur ? — Non, je suis journalier. Et vous, qu'est-ce que vous êtes ? »

Cette question, toute naturelle dans la bouche du paysan, fait pourtant sourire les voyageurs. Mais les gens de la ville trouvent tout simple de questionner les habitants de la campagne, et se formalisent quand ceux-ci usent du droit de réciprocité. Cependant Victor répond au paysan :

« Nous arrivons de Paris... Mon ami est artiste. — Artisse ! quoique c'est que ça ? — Je suis peintre.... dessinateur, si vous comprenez mieux. — Ah ! peintre, oui, je comprends ! Vous faites des peintures, des images,... comme celles qui sont sur les complaintes qu'on vend à Laon,.... des Juif-Errant, des Barbe-Bleu !

» — Ah ! le Vandale ! » s'écrie Dufour ; puis il ouvre son calepin et montre au paysan un des points de vue qu'il venait de croquer, en lui disant : « Voilà ce que je fais... Y êtes-vous à présent ? »

Le paysan s'arrête pour regarder à son aise le croquis, et Dufour cherche à lire dans ses yeux la surprise et l'admiration ; mais le villageois ne s'émeut point, il dit d'un air indifférent : « Ah ! oui,... ce sont des arbres..... des gazons, c'est dommage que c'est tout noir.... j'aime mieux les images en couleur, c'est plus gentil.

» — Il n'y a rien à répondre à ces gens-là, » murmure Dufour, en remettant avec humeur son calepin dans sa poche ; « cela n'a aucun sentiment des beaux-arts ! — Eh ! pourquoi vas-tu lui parler peinture, toi ! — Pourquoi se permet-il de nous demander ce que nous faisons ! — Parle-lui culture, labour, semences, alors il saura te comprendre, te répondre. — Pourvu qu'il ne nous égare pas, c'est tout ce que je demande.... Il nous fait prendre bien des détours, et la nuit approche.... Paysan, sommes-nous bientôt au village ? — Nous y arriverons. »

En disant ces mots, l'homme en blouse entre dans un sentier bordé d'épais buissons et recouvert par des branches de chênes qui formaient presque un berceau en se joignant ; mais, le jour étant déjà très-bas, on voyait à peine clair dans cette route. Les branches de feuillages touchaient souvent la tête des voyageurs, et on ne pouvait marcher qu'un de front, tant le sentier était étroit.

« Dans quel chemin nous mène-t-il ? » dit Dufour à Victor. « Ce sentier doit être fort agréable quand il fait du soleil. — Mais comme il y a long-temps qu'il ne fait plus de soleil, il n'était pas nécessaire de nous mener dans un chemin où à chaque instant les branches peuvent nous aveugler... Hum !... je me méfie de ce gaillard-là... Et dire que nous avons laissé nos armes,... c'est-à-dire tes armes, dans le porte-manteau !.... Eh bien !.... qu'est-ce qu'il fait donc maintenant ?... »

Le guide des deux amis venait d'ôter la faux de dessus son épaule gauche pour la prendre dans sa main droite, et il tournait la tête pour regarder les voyageurs ; mais Dufour s'était arrêté spontanément à cette action du paysan.

« Eh bien, messieurs,... est-ce que vous n'avancez plus ?... — » Si fait, dit Victor, qui marchait le dernier. « Allons, Dufour, avance donc, qu'est-ce que tu fais là? — Mais je..... je m'arrête un peu,.... je suis las... Est-ce que nous ne serons pas bientôt dehors de ce sentier, mon camarade ? — Oh ! si..... »

Et le paysan, qui examinait alors sa faux, reprend : « Elle est fameuse c'te faux-là! un bon tranchant.... Si à l'armée on avait de ça, et qu'on sût s'en servir comme moi, ah ! bigre ! ça vaudrait ben leur sabre !... C'est qu'avec ça on ferait tomber des hommes par demi-douzaines !

» — Voilà de bien mauvaises plaisanteries !... » dit Dufour à demi-voix et en regardant Victor. Celui-ci le pousse pour le faire avancer, en s'écriant : « Allons, brave homme, marchons, s'il vous plaît, car nous n'arriverons jamais avant la nuit. Dam', i' m' semble que c'est vous qui vous arrêtez. »

On se remet en marche, Dufour ayant toujours les yeux fixés sur la terrible faux, est prêt à se jeter dans les broussailles qui bordent le sentier, au premier mouvement qu'il verra faire à leur guide. Celui-ci ne s'arrête plus, et on arrive enfin au bout de l'étroit chemin. Mais on est toujours dans le bois ; et quoique l'endroit soit moins touffu, on ne peut voir loin devant soi, parce que le jour est près de finir.

« Ce village de Samoncey est bien difficile à atteindre ! » dit Dufour en regardant Victor et en poussant un profond soupir qui fait sourire son compagnon. Le paysan s'avance toujours, marchant à travers le bois et ne suivant plus aucun chemin battu ; enfin on arrive dans une clairière où plusieurs sentiers aboutissent. Le paysan s'arrête à cet endroit, posant sa faux à terre et s'appuyant dessus comme un suisse sur sa hallebarde ; il regarde autour de lui comme s'il cherchait du monde dans chacun des sentiers qui s'offrent à sa vue.

« Eh bien ! mon brave homme, pourquoi restons-nous là? demande Victor. — Ah ! c'est que je regardais si je n'apercevrais pas queuque ami.... qui m'aurait évité la peine d'aller à Samoncey.

» — Ce sont ses complices qu'il cherche !... » dit tout bas Dufour ; « n'attendons pas le reste de la troupe.... Crois-moi, Victor, prenons un de ces sentiers au hasard et jouons des jambes... Il ne s'agit pas de faire le brave contre une bande de voleurs, surtout quand on n'est pas armé. »

Victor est un moment indécis ; il dit enfin au paysan, qui regardait toujours autour de lui : « Si vous ne voulez plus continuer de marcher, dites-nous au moins notre chemin ; nous n'avons point de temps à perdre, car, arrivés a Samoncey, nous ne serons pas encore au but de notre voyage, puisque nous allons à la terre de M. de Bréville.

» — Comment ! c'est chez M. de Bréville que vous allez ? » s'écrie le villageois ; puis il laisse échapper quelques éclats de rire moqueur.

« Qu'est-ce qu'il y a donc de comique là-dedans ? » dit Dufour avec humeur ; et il ajoute, mais de manière à n'être pas entendu : « Ce butor commence à m'échauffer les oreilles !....

» — Excusez si je ris, messieurs ; mais, voyez-vous, c'est que si vous m'aviez dit plus tôt que vous alliez chez M. de Bréville, je ne vous aurais pas fait faire un chemin inutile... vous seriez arrivés à présent. Pour aller chez M. le marquis, vous n'aviez pas besoin de passer par Samoncey... ça ne fait que vous alonger.... — C'est à Laon qu'on nous a indiqué ce chemin. — Oh ! je connais le pays mieux que personne ; j'y sommes né!... Il n'y a pas un arbre de ce bois dont je ne pourrais vous dire l'âge !... il n'y a pas un sentier que je n'ai parcouru cent fois chaque année ! et quant à la maison de M. de Bréville, pardié, j'y ai été assez pour la reconnaître.... Madame la marquise me faisait travailler... elle m'employait souvent... Mais tenez, puisque vous allez là, v'là vot' chemin ; il est inutile que vous veniez avec moi à Samoncey, ça vous retarderait encore. Prenez ce sentier... puis le premier à droite, puis la route qui descend, et vous y êtes... Adieu, messieurs, bon voyage...... et ne vous laissez pas voler en route... ce serait dommage. »

Sans attendre de réponse, l'homme en blouse remet sa faux sur son épaule, et disparaît en s'enfonçant dans le bois. Les deux voyageurs le regardent aller et se regardent ensuite.

« Prendrons-nous le chemin qu'il nous a indiqué? dit enfin Dufour. — Pourquoi pas ? — C'est qu'il avait un drôle d'air en nous quittant..... Tu n'as pas remarqué le ton goguenard de cet homme, en nous disant : Ne vous laissez pas voler ?.... — Dufour, tu ne connais donc pas le paysan ? ces gens-là ont presque toujours un air moqueur en parlant à des habitants de la ville : c'est là où gît tout leur esprit. Je crois que tu avais grand tort de suspecter l'honnêté de cet homme ; tu vois qu'il nous a quittés sans nous traiter comme de la luzerne avec sa redoutable faux.... — Oui.... je vois qu'il nous a promenés fort long-temps à travers les bois... qu'il semblait toujours attendre la rencontre de quelqu'un, et qu'enfin il nous laisse, à l'entrée de la nuit, dans une espèce de carrefour où nous risquons fort de nous perdre. — En vérité, les gens méfiants sont bien malheureux ! Tu n'es cependant pas poltron, Dufour, car je t'ai vu dans l'occasion tenir tête à plus d'un adversaire. — Sans doute, et si nous étions attaqués maintenant, je me défendrais comme un lion ; mais je suis persuadé que ce serait inutile... et je trouve que la prudence peut très-bien s'allier à la bravoure. — En attendant, suivons le chemin qu'on nous a indiqué, et au diable la crainte ; j'aime mieux ne pas prévoir le danger que de m'inquiéter d'avance. — Et moi, j'aime mieux prévoir les choses, afin de me mettre en mesure de les éviter, s'il est possible. — Nous n'avons pas la même manière de voir, mon cher Dufour ; mais je crois que la mienne doit me rendre plus heureux. — Et moi, je pense que la mienne doit me faire vivre plus long-temps. »

Tout en discourant, ces messieurs avançaient dans le chemin qu'on leur avait montré; mais telle diligence qu'ils fissent, la nuit avançait encore plus vite qu'eux. Bientôt il ne leur est plus possible de voir à quatre pas, et ils sont obligés de ralentir leur marche pour ne pas s'exposer à se heurter le visage contre les arbres ; alors Dufour recommence à jurer, et Victor prend le parti de rire.

« Je l'avais bien dit ! ce coquin nous a égarés ! — Ce paysan est-il cause que la nuit nous empêche de trouver notre chemin !... Allons, quand tu prendras de l'humeur, en serons-nous plus vite chez Armand..... Dis-donc, Dufour.... il me semble qu'il pleut ?... — Eh ! mon Dieu, oui ; c'est pour nous achever... Ces grosses gouttes d'eau annoncent un violent orage... et moi qui ai un chapeau neuf !... il sera perdu... — Mets-le sous ta redingote... — C'est ça, et je me promènerai en voisin... Oh ! l'infernal bois.... Aie ! voilà que je me cogne le nez à présent !... nous n'en sortirons donc jamais ?... — Victoire ! victoire, mon pauvre Dufour !... — Qu'est-ce que c'est ?..... — Une lumière.... Tiens, vois-tu là-bas ?.... — En effet... Ah ! Dieu, comme ça fait plaisir d'apercevoir une lumière quand on est égaré... J'avais souvent lu cela dans les romans,... mais je n'avais jamais été dans cette position... Pourvu que cette lumière ne soit pas produite par un feu follet... ou un ver luisant. — Oh ! non, il ne fait pas assez chaud pour cela....... Avançons, car la pluie redouble. »

Les voyageurs se dirigent vers la lumière, qui ne fuit point devant eux, parce que ce n'était pas un esprit malin qui la faisait paraître, mais qu'elle éclairait tout simplement le rez-de-chaussée d'une maison située au milieu du bois.

« C'est une habitation, dit Victor. — Oui... et, autant que je puis voir, cela m'a l'air assez grand.... Pourvu qu'on veuille bien nous recevoir... Si on allait nous prendre pour des voleurs... — Que le diable t'emporte avec tes suppositions !.... Frappons toujours ! »

CHAPITRE V. Un cabaret dans les bois.

» — Entrez donc... entrez donc !... » crie une voix forte qui part de l'intérieur de la maison. « Eh ! nom d'une pipe ! est-ce qu'il faut tant de façons pour entrer chez nous ?... »

A cette invitation un peu brusque, les deux amis entrent dans la maison. Ils se trouvent dans une grande pièce d'un aspect triste et sombre, n'ayant que le mur pour tenture, et dont le plafond est noir et enfumé. Une immense cheminée est en face de la porte. De chaque côté de la chambre sont deux tables entourées de bancs de bois. Un grand buffet et quelques chaises, voilà tout l'ameublement de cette salle, qui n'a que la terre pour parquet, comme c'est l'usage dans les habitations de paysans.

Une seule lumière, placée sur une des tables, éclaire à peu près la salle. Une femme d'un âge mûr, habillée comme une villageoise aisée, est assise près de la lumière et travaille à l'aiguille. Un peu plus loin, un grand homme d'une cinquantaine d'années, mais fort, replet, et au teint vermeil, est accoudé devant un petit pot de faïence et un verre. Personne ne se dérange à l'arrivée des étrangers. Le grand homme, qui semble être le maître de la maison, les salue de la tête, et porte son verre à ses lèvres en disant : « A votre santé, messieurs !... Allons, Babolein, donne du vin à ces messieurs ;... ils ne seront sans doute pas fâchés de boire un coup... Donne un litre..... ces messieurs boiront bien un litre... Quand on a marché, on a soif.

» — Il me paraît que nous sommes dans un cabaret, » dit Dufour en jetant les yeux autour de lui. « Un cabaret au milieu d'un bois !... c'est assez singulier.... — Cela fait que du moins nous y resterons tant que cela nous conviendra et sans craindre de gêner personne, » dit Victor en s'asseyant et en posant son chapeau sur une table, tandis que Dufour secoue le sien dans un coin de la salle.

« Il me paraît que vous vendez du vin, monsieur ? » dit Victor en s'adressant au maître du logis. — « Oui, monsieur, dame ;... à la campagne on fait ce qu'on peut pour gagner sa vie !...

» — Si du moins vous ne buviez pas tout le bénéfice !.... » dit d'une voix aigre et d'un ton sec la femme occupée à coudre.

« — Allons, madame Grandpierre, n'allez-vous pas me faire passer pour un ivrogne aux yeux de ces messieurs qui ne me connaissent pas ! — Vraiment ! s'ils vous connaissaient, ils sauraient déjà à quoi s'en tenir. — Ah ! Jacqueline ! tu veux me fâcher.... mais tu sais bien que c'est difficile. Crie !... grogne !... ça m'est égal !... je m'en moque comme d'une futaille vide !... »

Le grand jeune homme, qui était allé dans une pièce voisine, revient avec un broc et des verres qu'il place devant les deux amis. Dufour, qui a fini de secouer son chapeau et d'essuyer sa redingote, s'assied près de Victor en lui disant : « Nous ne boirons jamais ça !... — Qu'importe ! il faut bien payer l'abri qu'on nous donne. »

Victor se verse du vin ainsi qu'à son compagnon. Le maître du logis se lève tenant son verre à la main, et vient trinquer avec ses nouveaux hôtes, qui, pour répondre à cette politesse, tâchent d'avaler, sans faire trop de grimaces, le vin, ou plutôt la piquette, qu'on vient de leur servir.

« Ces messieurs ne sont pas du pays ? » dit le paysan après avoir bu.

« — Non, nous arrivons de Paris ; nous allons chez M. de Bréville... le connaissez-vous ? — Oh ! oui, messieurs... c'est-à-dire, je connaissons sa propriété... car, pour ce qui est du jeune marquis de Bréville, je ne pouvons guère le connaître ; depuis la mort de sa belle-mère, lui et sa sœur ont quitté leur maison... et ils n'y étaient jamais revenus... mais j'avons appris, il y a queuques jours, que le jeune marquis était arrivé à sa campagne ; que sa sœur y était aussi avec son mari. Je ne savons pas si c'est pour s'y fixer... Mais ces messieurs sont sans doute de leur société, puisqu'ils vont chez M. le marquis ? — Oui, nous sommes amis d'Armand ; nous venons passer quelque temps à sa terre. Nous avons quitté la voiture à Laon, et nous nous sommes mis en route à travers les bois ; nous pensions arriver avant la nuit... mais quand on ne connaît pas bien son chemin...

» — Oui... et qu'on fait de mauvaises rencontres, dit Dufour.

« — Comment !... vous avez fait de mauvaises rencontres dans ces bois ? s'écrie le paysan.

» — Non... mon ami plaisante, dit Victor ; c'est de l'orage dont il veut parler. — Ah ! il est vrais que vous êtes bien mouillés ! Voulez-vous qu'on fasse du feu à l'âtre pour vous sécher ?... Quoiqu'il ne fasse pas froid, la pluie est mauvaise sur le corps... — Ma foi, je crois que vous avez raison... le feu nous séchera plus vite, et si cela ne vous donne pas trop de peine..... — Pas du tout..... d'ailleurs, il faudra toujours du feu pour faire chauffer le souper..... Allons, Babolein... voyons, remue-toi un peu, au lieu de rester là dans un coin comme un grand fainéant !...

» — C'est ça !... » dit la paysanne avec humeur ; « c'est toujours à Babolein qu'on s'en prend ! il faut que ce soit lui qui fasse tout !... Et pourquoi n'appelez-vous pas Madeleine ?... pourquoi ne descend-elle pas ?... est-ce qu'elle dort déjà cette paresseuse ?... La trouvez-vous trop grande dame pour lui faire allumer le feu ?... Hum !... quelle patience il faut avoir ici !...

» — Mon Dieu ! ne vous fâchez pas, ma mère, » dit le jeune paysan en plaçant du bois dans la cheminée, « laissez Madeleine se reposer... elle était malade ce matin... vous savez ben qu'elle n'est pas forte et qu'un rien la fatigue... ce n'est pas qu'elle manque de bonne volonté... — Oh ! oui, de la bonne volonté... de belles paroles !... des phrases !... on n'conduit pas une maison avec ça !... mais on cajole les hommes... et on se fait dorloter !... — Oh ! oh ! not' femme !... tu veux donc toujours crier ? eh ben ! à ton aise !... crie !... A ta santé, à la vôtre, messieurs ! »

Le jeune paysan ayant allumé le feu, Victor et Dufour vont se placer devant la cheminée. Le maître de la maison se remet devant son pot de vin, et son fils va s'asseoir dans un coin de la chambre, tandis que la paysanne murmure encore en travaillant.

La pluie continuait de tomber, on l'entendait battre les vitres de la fenêtre.

« Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé cette maison, dit Victor, l'orage redouble, et je ne sais ce que nous serions devenus ! mais pour peu que cela continue, il faudra peut-être que vous nous donniez à coucher...

» — Qu'à cela ne tienne, messieurs ; nous avons de quoi vous loger... Au fait, vous êtes encore à une demi-lieue de chez M. de Bréville, et cet orage doit avoir rendu les chemins bien mauvais. — Alors, je vois que nous serons vos hôtes pour cette nuit : qu'en penses-tu, Dufour ? »

Dufour était alors occupé à passer en revue tous les coins de la salle, et ses yeux venaient de s'arrêter sur une encoignure qui se trouvait au bas d'un petit escalier et qu'il n'avait pas encore remarquée : dans cette encoignure étaient deux fusils et un grand coutelas.

« Eh bien ! Dufour, tu ne me réponds pas ! dit Victor, je te demande si tu es d'avis de coucher ici ?...

» — Mais.... peut-être.... je ne dis pas non..... cependant, si on nous attend ce soir chez M. de Bréville ?... — On ne nous attend pas plus ce soir que demain !... Est-ce que tu n'entends pas la pluie ?... veux-tu que nous allions nous casser le cou dans le bois ?... et comment trouverions-nous notre chemin la nuit, puisque nous nous sommes perdus le jour ?... — Perdus... hum !... ce n'est pas nous qui nous sommes perdus... on nous a peut-être égarés avec intention... »

Dufour avait dit ces derniers mots à voix basse, mais Victor n'y a pas fait attention ; il prend une chaise et s'assied devant le feu, Dufour regarde toujours du côté de l'encoignure ; enfin il s'adresse à leur hôte.

« Il me paraît que vous êtes chasseur, monsieur ? — Chasseur... ma foi, non ! Pourquoi ça ? — C'est que je vois... des fusils..... là-bas. — Ah ! écoutez-donc : quand on demeure au milieu d'un bois, loin de toute habitation, il est bon d'avoir des armes... Ce n'est pas que le pays soit mauvais ;... mais queuquefois des vagabonds peuvent entrer chez nous, comme pour boire ; et dame, on pourrait se battre, se tuer ici, que personne ne viendrait y mettre empêchement. — C'est fort agréable ! — Buvez donc, monsieur..... — Merci, je n'ai plus soif. — Vous souperez avec nous, au moins ? — Je n'ai pas grand' faim...

» — Moi, je souperai très-volontiers, dit Victor ; la marche m'a donné de l'appétit : d'ailleurs nous n'avons pas mangé depuis quatre heures, et il est,... voyons, neuf heures bientôt. »

Victor avait tiré sa montre pour regarder l'heure ; le jeune paysan quitte la place où il était assis, et vient tout près de Victor, en s'écriant : « Oh ! la belle montre !... Regardez donc, mon père, comme c'est joli !... comme c'est travaillé!.... C'est de l'or, n'est-ce pas, monsieur ? — Oui, sans doute.

» — Oh ! tu n'en es pas bien sûr, » dit Dufour, en essayant de faire des signes à son ami. — « Comment, je n'en suis pas sûr ! tu plaisantes, je pense ; elle m'a coûté assez cher. — Coûté!... coûté... on a les montres pour rien à présent.

»Je n'aurai jamais une belle bijouterie comme ça, » dit le jeune homme en poussant un soupir.

« — Peut-être mon garçon ; eh ! eh !..... on ne sait pas ce qui peut arriver. » Et, en disant ces mots, le maître de la maison avale un verre de vin.

« Je crois qu'il ne pleut plus, » dit Dufour en s'approchant de la fenêtre.

« — Oh ! monsieur !..... ça redouble au contraire, dit Babolein. Le temps est pris ; en v'là pour la nuit... Oh ! c'est fini !... vous ne pouvez plus vous en aller. »

Dufour ne répond rien et va s'asseoir près de Victor ; il garde le silence, et se contente de jeter souvent des regards autour de lui, se retournant brusquement au moindre mouvement que font les habitants du logis.

« Ha ça ! puisque décidément ces messieurs couchent ici, dit la vieille femme, il faut qu'on leur prépare des lits,... une chambre.... — Voulez-vous que j'y aille, ma mère ?.... — Non,.... non.....; mais cette petite ne descend donc pas... Madeleine ! Madeleine !

» — Me voilà! » a répondu une voix douce ; et, presqu'au même instant, une jeune fille descend l'escalier de bois qui communique avec le haut de la maison.

Victor s'est bien vite retourné pour voir la jeune fille. Celle-ci est très-petite ; elle n'a ni embonpoint ni fraîcheur, son teint est pâle ; ses yeux assez petits sont presque toujours baissés, sa bouche est grande, son nez moyen, ses cheveux bruns sont relevés sans nulle coquetterie ; en général, rien ne peut séduire dans le premier aspect de cette jeune fille ; et Victor se retourne bientôt vers Dufour en lui disant tout bas : « Elle n'est point jolie ! — Qu'est-ce ça me fait ?.... » répond le peintre avec humeur.

La jeune fille a fait aux voyageurs une révérence qui n'a rien de gauche ni d'emprunté. Elle sourit à M. Grandpierre, qui lui fait un petit signe de tête ; puis elle s'avance timidement vers la vieille paysanne, qui lui dit d'un ton dur :

« J'espère que vous avez eu le temps de vous reposer..... Dieu merci ! Depuis le dîner vous êtes remontée dans votre chambre... Vous n'êtes donc plus bonne qu'à dormir ici ?

»Pardon, madame, c'est que j'avais si mal à la tête... comme de la migraine...

» — Ah ! oui !... la migraine !... dites plutôt la paresse !....... Qu'est-ce que c'est qu'une fille de dix-huit ans qui a la migraine !... Est-ce que j'ai jamais eu de tout ça, moi ! mais, si on vous écoute, vous aurez tous les jours quelque chose.

» — Allons, allons, Jacqueline, que tout ça finisse ! » dit maître Grandpierre en élevant sa voix. « Crie après moi tant que tu voudras,... ça m'est égal, je ne t'écoute pas. Mais laisse Madeleine en repos ;.... tu lui fais du chagrin,... et c'est mal. Va, Madeleine, va, mon enfant, préparez la chambre au bout du corridor et deux lits pour ces messieurs qui couchent ici... Dépêche toi ; nous t'attendrons pour souper. »

MADELEINE. TOME DEUXIÈME.
CHAPITRE PREMIER. Le Réveil.

Le peintre ne se rappelle d'abord que confusément les événements de la veille ; cependant, petit à petit, la mémoire lui revient. Dufour, tout étonné de se retrouver vivant, regarde timidement autour de lui ; il aperçoit Victor qui dort encore. Leurs habits sont toujours auprès d'eux : rien n'a été dérangé dans la chambre, qui, éclairée par le soleil, paraît toute autre à notre voyageur. Elle n'a plus cet aspect sombre et mystérieux qui, la veille, lui avait tant déplu. C'est une pièce vaste, carrée, le petit papier à fleurs qui lui sert de tenture est d'une couleur gaie, et à travers les vitres de la fenêtre on aperçoit les arbres du bois, dont le feuillage, rafraîchi par l'orage de la veille, brille des plus vives couleurs.

Dufour se frotte les yeux ; il se sent tout radieux, tout dispos ; il glisse sa main sous son traversin, et, en sentant sa montre, il ne peut s'empêcher de rire de ses craintes de la veille. Il regarde l'heure et s'écrie : « Huit heures !.... huit heures passées !..... J'espère que nous avons bien dormi !..... Ho ! hé!.... Victor !... Allons donc, paresseux... il est huit heures !... Est-ce que tu ne vas pas te lever ?...

» — Ha ça ! nous ne sommes donc pas assassinés ? » dit Victor en étendant les bras. « Il me semblait pourtant que nous étions dans un repaire de brigands...... T'en souviens-tu, Dufour ?...

» — Allons, gronde-moi ! moque-toi de moi... ça m'est égal, je suis de bonne humeur ce matin... J'ai eu tort.... je le confesse : j'ai soupçonné de braves gens... Cependant il y a du mystère dans cette maison, car, pendant que tu dormais, j'ai entendu cette petite Madeleine dire des choses singulières.... — Tu as rêvé cela. — Non.... oh ! je ne l'ai pas rêvé.... mais, enfin, il paraît que cela ne nous regardait pas... c'est le principal... Aussi, j'ai un appétit ce matin !..... je vais me dédommager de ma sobriété d'hier au soir ; je vais déjeûner... je vais m'en donner.... Je... Aie... aie !... Holà là!... Ah ! mon Dieu, je suis blessé!... »

En se promettant de s'en donner, Dufour sautait et se roulait dans son lit. Il avait oublié que dans ses inquiétudes de la veille, il avait caché un meuble nécessaire entre son matelas et sa paillasse ; et, quoiqu'il eût relégué ce meuble contre la ruelle, à force de s'agiter, il venait de le briser sous lui, et un morceau aigu lui était entré quelque part.

« Que diable viens-tu de faire ? dit Victor, est-ce que tu casses des assiettes dans ton lit ?... — Non, ce ne sont pas des assiettes... C'est que j'avais oublié qu'hier au soir, par prudence..... n'ayant pas d'armes..... j'avais mis certain vase sous mon matelas..... Ah ! Victor, regarde, je t'en prie, si je ne suis pas blessé dangereusement. Ah ! ah !... Comment, Dufour, tu voulais te défendre avec.... — Écoute donc, cela aurait fort bien paré un coup de poignard. — C'est une nouvelle espèce de bouclier à laquelle don Quichotte n'avait pas pensé!..... Je suis blessé, n'est-ce pas ?... — Eh ! non... une égratignure.... — Peste !.... tu appelles cela une égratignure !.... c'est presque comme celle que la paysanne montre au diable de Papéfignières!... Je voudrais que cela te corrigeât de ta méfiance continuelle. — Je mettrai de la farine dessus... — Tu devrais appeler la petite Madeleine et la prier de te panser. — C'est bien... c'est bien !..... Si elle était plus jolie, tu aurais cherché à lui faire voir bien autre chose. Au reste, je vais tâcher, ce matin, de causer un peu avec cette jeune fille avant de quitter cette maison.... et de savoir pourquoi, hier, elle nous regardait en soupirant, car je suis très-sûr qu'elle soupirait. »

Victor s'est habillé. Il ouvre la fenêtre, et aperçoit un petit jardin au bout de la cour qui est derrière la maison. Dufour, qui est parvenu, non sans peine, à se lever, vient se placer aussi à la fenêtre.

« — Cette vue est gentille !... Cette cour... ce jardin... ces fleurs... et puis le bois qui encadre le tableau... Il faut que je dessine tout cela... — Il me semble qu'hier tu trouvais cette demeure fort triste. — Hier, il faisait nuit... Tiens, mon ami, il n'y a rien de tel qu'un effet de soleil pour embellir un tableau. »

En ce moment on frappe à la porte de la chambre, et les deux amis reconnaissent la voix du maître de la maison, qui demande si l'on peut entrer.

« Oui, oui, entrez, mon cher hôte ! » crie Dufour en allant ouvrir à Grandpierre, auquel il tend la main, que celui-ci serre avec cordialité.

« — Je viens savoir si ces messieurs ont bien passé la nuit et s'ils déjeûneront avant de partir. — Oui, mon cher hôte, nous déjeûnerons... N'est-ce pas, Victor, que nous déjeûnerons avec notre hôte ? — Volontiers. — Et quant à la nuit... oh ! elle a été excellente ;... je n'ai fait qu'un somme... j'ai été très-bien couché... — Je suis charmé, messieurs, que vous ayez été satisfaits. — Est-ce qu'on n'est pas toujours bien chez de braves gens ?... Ce bon monsieur Grandpierre... il a une bonne figure... N'est-ce pas, Victor, que notre hôte a une figure franche,... ouverte ?... Il faudra que je fasse votre portrait, monsieur Grandpierre. — Oh ! monsieur est bien honnête... — Si, si, je viendrai faire votre portrait en me promenant dans le bois, quand nous serons à Bréville..... Et votre ami Jacques, le verrons-nous ce matin ? — Non, monsieur ; Jacques est parti depuis le point du jour, pour aller travailler en journée... Dame !... Jacques n'est pas riche... Il y a quatre ans, le feu brûla sa maison, sa récolte ; il perdit le peu qu'il possédait, et, après avoir labouré son petit champ, fut obligé d'aller travailler à celui des autres ; mais ça ne lui ôta pas sa bonne humeur, et Jacques n'en garda pas moins avec lui sa tante qu'est ben vieille et infirme. Oh ! c'est un brave homme que Jacques ;... un peu brusque..... un peu gouailleur, comme ils disent dans le pays, mais qui est estimé de chacun pour sa probité. — Eh bien ! mon cher monsieur Grandpierre, ce que vous me dites-là ne m'étonne nullement..... ce Jacques a une physionomie toute particulière..... il a quelque chose qui prévient en sa faveur... surtout quand on le regarde long-temps... N'est-ce pas, Victor ? »

Victor, qui ne peut plus comprimer son envie de rire, sort en disant : « Je vais voir le jardin pendant qu'on préparera le déjeûner. »

Le jeune homme traverse le corridor étroit, descend un petit escalier, et se trouve dans la cour au bout de laquelle est le jardin. C'est un petit enclos où sont pêle-mêle les fruits, les légumes, les racines dont on fait un fréquent emploi dans un ménage. Chaque coin de terrain a été mis à profit : la modeste laitue croît au pied du cerisier, le chou et le groseiller sont pressés l'un contre l'autre, et la petite feuille dentelée de la carotte se mêle au feuillage plus large et plus foncé du navet ; à peine si l'on a réservé quelques chemins pour mettre un pied l'un devant l'autre.

Au fond de ce verger-potager, Victor aperçoit un petit carré qui paraît plus soigné que le reste et dans lequel on a planté différentes fleurs. Une jeune fille est assise sous un berceau couvert de chèvrefeuilles qui termine ce petit parterre ; elle a les yeux fixés sur un rosier qui est à ses pieds ; mais, à sa tristesse, à son immobilité, il est facile de juger qu'en ce moment ce ne sont pas les fleurs qui l'occupent.

Victor s'approche doucement de Madeleine, qu'il a reconnue, quoiqu'elle n'ait pas levé la tête ; il va s'asseoir près d'elle en disant : « Voilà des fleurs que vous aimez bien, n'est-ce pas ? »

La jeune fille, toute surprise, rougit, semble honteuse, et se lève en balbutiant : « Pardon, monsieur, je ne vous avais pas vu venir.

» — Eh bien ! je ne veux pas vous faire fuir votre jardin... car je gagerais que ce petit jardin est le vôtre ? » dit Victor en retenant Madeleine par la main. Celle-ci, un peu confuse, se rassied cependant en répondant : « Oui, monsieur, c'est en effet mon petit jardin... monsieur Grandpierre a bien voulu m'abandonner ce petit coin de terrain..... j'y ai planté des fleurs, et j'en ai bien soin !... — Il n'y a aucun mal à cela, mon enfant..... Vous aimez les fleurs... plus tard vous aimerez autre chose encore... car il faut toujours que le cœur ait de l'occupation... surtout chez les femmes ; et de ce côté-là je suis femme aussi. Mais, pendant que nous voilà seuls, il faut que je vous demande l'explication de votre conduite d'hier... qui a beaucoup intrigué et même inquiété mon compagnon... qui, à la vérité, s'inquiète très-facilement. Il prétend que vous portiez sur nous des regards mystérieux, mélancoliques... que vous paraissiez désirer de nous parler en secret. Mon ami a-t-il rêvé tout cela... ou avez-vous en effet quelque chose à nous dire ? à nous demander ?... Eh bien !... répondez donc... »

La jeune fille rougit encore plus, en effeuillant dans ses doigts une rose qu'elle vient de cueillir pour cacher son embarras. Elle ne lève pas les yeux et n'ose répondre. Victor, pour l'enhardir, se rapproche d'elle, passe son bras autour de sa taille, et, quoiqu'elle ne soit pas jolie et qu'il n'en soit pas amoureux, lui prend un baiser, tant est grande chez lui la force de l'habitude.

Madeleine se recule vivement à l'autre bout du banc ; elle lève alors les yeux sur Victor, et il y a dans son regard, dans tous ses traits une expression de fierté, de mécontentement qui lui sied à ravir et qui étonne le jeune homme. Il se rapproche d'elle, et veut lui prendre la main, qu'elle retire aussitôt.

« — Je vous ai fâchée ? Mon Dieu ! j'en suis désolé... ce n'était nullement mon intention.... je ne pensais pas qu'il y eût aucun mal à vous embrasser... Est-ce que dans ce pays les jeunes filles se fâchent quand on les embrasse ?...

» — Monsieur, je ne suis pas habituée à de telles manières, et... — Et vous avez eu un mouvement de fierté superbe ! En vérité, il aurait fait honneur à une duchesse !... Savez-vous, ma chère amie, que, pour une servante de cabaret, vous êtes bien farouche ?... Allons, la voilà qui pleure à présent... je lui ai encore fait de la peine !... Vraiment, je ne fais que des sottises ce matin... C'est peut-être parce que je vous ai appelée servante que vous pleurez ?... je vous assure que je n'ai pas voulu vous humilier.... Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que j'aime trop les femmes pour vouloir leur faire de la peine... Allons, Madeleine, donnez-moi votre main, et faisons la paix... je vous promets que je ne vous embrasserai plus... je ne sais même pas pourquoi cela m'est arrivé... Mais aussi cet imbécile de Dufour, qui m'assure que vous nous regardiez... que vous lui lanciez des œillades.... Vous n'êtes plus fâchée, n'est-ce pas ? »

Victor a un ton de franchise, d'abandon, qui séduit, qui inspire sur-le-champ la confiance ; Madeleine s'est laissé prendre la main, et elle lui dit d'un air qui n'a plus rien de sévère :

« Non, monsieur, je ne suis plus fâchée... d'ailleurs je n'avais pas le droit de l'être... Je ne suis en effet qu'une servante dans cette maison, mais monsieur Grandpierre m'y traite avec tant de bonté.... et quoique sa femme soit quelquefois un peu brusque avec moi, cependant on ne me regarde pas comme une domestique.... parce qu'autrefois... Ah ! j'étais si heureuse...

» — Pauvre petite ! je comprends !..... vos parents étaient à leur aise sans doute, et des malheurs vous auront forcée à entrer ici.

» — Mes parents !...... Je ne les ai jamais connus...... ils moururent quand j'étais encore au berceau... à ce qu'on m'a dit... mais une dame.... bien bonne, bien généreuse, eut pitié de moi ; elle me prit avec elle, me fit élever et me traita comme son enfant : cette dame était la marquise de Bréville.

» — La marquise de Bréville ?... la belle-mère d'Armand ? — Oui, monsieur. Ah ! combien elle eut de bontés pour moi !.... C'est lorsque son mari mourut qu'elle me fit venir chez elle... j'avais, je crois, à peine trois ans alors. Là je trouvai Armand et Ernestine.... c'étaient deux enfants que monsieur le marquis avait eus d'un premier mariage, et que ma bienfaitrice aimait beaucoup, quoiqu'elle ne fût que leur belle-mère. Armand avait trois ans de plus que moi, et Ernestine cinq ; mais ils m'aimaient bien aussi ; nous jouions ensemble, nous étions toujours ensemble..... Ah ! que j'étais heureuse alors !... ils me traitaient comme leur sœur... je partageais leurs études, leurs occupations..... je ne pensais pas que je n'étais qu'une pauvre orpheline !... je ne prévoyais pas que mon sort pût changer. J'étais si jeune... je jouais et je chantais sans cesse... Ah ! je ne soupirais jamais dans ce temps-là!...

» — Pauvre Madeleine !... je comprends vos peines... je ne m'étonne plus maintenant de vos manières gracieuses, distinguées...... de tout ce qui me surprenait en vous... Mais continuez, je vous en prie.

» — Mon Dieu, monsieur, mon bonheur dura jusqu'à la mort de madame de Bréville... J'avais près de onze ans quand ce malheur arriva... Ma bienfaitrice mourut en peu de jours ;.... je ne puis vous dire toute la douleur que j'éprouvai,... dans ce moment affreux, ce n'était qu'elle que je regrettais ; je ne songeais nullement à mon sort, à ce que j'allais devenir. Je pleurais celle qui m'avait tenu lieu de mère ; Armand et Ernestine pleuraient avec moi, car ils l'aimaient bien aussi ; mais, au bout de quelques jours, il arriva du monde, des parents..... on emmena Ernestine et Armand, et on mit à la porte la petite Madeleine, car je n'étais rien dans la maison, et, en perdant ma bienfaitrice, j'avais tout perdu !

» — Madame de Bréville n'avait pas eu le temps d'assurer votre sort, sans doute ? Mais vous abandonner ainsi..... ah ! c'est affreux. Il fallait que tous ces gens-là eussent le cœur bien dûr. Pourquoi la sœur d'Armand ne vous emmena-t-elle pas avec elle ? — Oh ! ce ne fut pas de sa faute : on ne le voulut pas. Je ne savais que devenir, lorsque Jacques parut devant moi. Il me prit par la main, me consola, dit, entre ses dents, bien des choses que je ne compris pas... puis, m'emmena chez lui, où il avait déjà soin de sa vieille tante... Ah ! c'est un brave homme que Jacques !.... je restai trois ans chez lui. Alors arriva un nouveau malheur : le feu consuma sa demeure. Jacques n'avait plus rien ; je ne voulus pas rester encore à sa charge... Heureusement, M. Grandpierre eut pitié de moi, et il voulut bien me prendre dans sa maison... Il y a quatre ans que j'y suis. M. Grandpierre me traite avec douceur : sa femme gronde parfois, mais enfin j'étais habituée à mon sort, lorsqu'il y a quelques jours, en apprenant que M. Armand de Bréville, que sa sœur étaient revenus dans ce pays, je ne pus me défendre d'éprouver de nouvelles espérances.... Je crus.... oui, j'osai penser que ceux qui m'avaient traitée comme leur sœur, dont j'avais pendant long-temps partagé les plaisirs, se souviendraient de Madeleine, et voudraient au moins la revoir, l'embrasser une fois ;.... car ce n'est pas leurs bienfaits que je désire, mais leur amitié dont je suis jalouse... Madame de Bréville appelait Armand et Ernestine ses enfants, et je les aimais comme les enfants de ma bienfaitrice !... Eh ! bien, monsieur,..... je ne les ai pas vus ;... ils ne m'ont pas fait dire d'aller à Bréville... Ah ! voilà ce qui me fait le plus de peine..... car j'ai un grand désir de les voir..... de les embrasser..... Aussi, combien j'envie le sort de ceux qui vont chez eux, combien je voudrais être à leur place !.... Voilà pourquoi, monsieur, en apprenant que vous allez chez mes compagnons d'enfance, je vous ai regardés souvent à la dérobée... J'aurais voulu vous dire mille choses pour ceux que j'aime toujours, quoiqu'ils ne pensent plus à moi ;.... mais je n'osais pas... et je conçois que j'aie dû vous paraître singulière..... et bien hardie peut-être, de vous regarder si souvent. »

Le récit de Madeleine a vivement intéressé Victor ; il lui promet de parler d'elle à Armand et à sa sœur ; il lui fait comprendre que ses amis d'enfance, tout en ayant conservé le souvenir de la petite protégée de madame de Bréville, peuvent ignorer qu'elle habite si près d'eux, puisque la jeune fille convient que ni Jacques ni personne de chez Grandpierre n'a été à Bréville depuis que le jeune marquis y est revenu. L'espoir entre dans l'ame de Madeleine ; ses yeux brillent déjà de plaisir : elle remercie Victor. Dans l'effusion de sa joie, elle lui presse tendrement les mains ; mais, dans ces marques de reconnaissance, il n'y a rien que d'innocent ; le jeune homme le voit bien ; aussi ne profite-t-il pas de la joie de Madeleine pour lui prendre un autre baiser.... Il est vrai que Madeleine n'est pas jolie.

On entend la voix de madame Grandpierre, qui appelle la jeune fille. Celle-ci s'écrie : « Oh ! mon Dieu, je vais être grondée !.... En causant avec vous, monsieur, j'ai oublié le déjeûner ;... mais c'est égal... vous m'avez fait espérer qu'Armand et Ernestine pouvaient encore m'aimer un peu..... je veux être grondée à ce prix-là..... »

Madeleine va s'éloigner... elle revient vivement vers Victor et lui dit d'un air honteux : « Monsieur... pardonnez-moi si je dis Armand et Ernestine, en parlant de M. le marquis, votre ami, et de sa sœur... ce sont mes souvenirs d'enfance qui me trompent encore... mais je sais bien que je ne dois plus les nommer ainsi.... et quand je les verrai, oh ! je saurai conserver le respect que je leur dois... pourvu qu'ils me permettent de les aimer comme autrefois !... »

La jeune fille salue de nouveau Victor et s'éloigne lestement, en sautant par-dessus les carottes et les choux qui encombrent le jardin. Victor se dit, en la regardant aller : « Cette petite a de l'ame, de la sensibilité, et une délicatesse de sentiment qui n'est pas commune : c'est dommage qu'elle ne soit pas jolie.... et pourtant, c'est peut-être plus heureux pour elle, cela l'exposera moins aux séductions... »

Victor quitte le jardin et se rend dans la salle basse où il a soupé la veille ; il y trouve Dufour, qui s'est établi sur une table, et s'occupe à dessiner madame Grandpierre et son fils Babolein, qu'il réunit en camée. La vieille femme pose avec une dignité comique, ne tournant la tête que pour gronder Madeleine, qui n'a pas encore mis le couvert, mais reprenant bien vite la position qu'on lui a indiquée. Quand au grand Babolein, sa figure niaise et lourde ne change pas un moment d'expression.

« Je fais nos excellens hôtes, » dit Dufour en voyant entrer Victor. « Madame Grandpierre a une superbe physionomie... des traits bien caractérisés... Avec son fils à côté, cela tranchera.... Ne remuez pas, madame Grandpierre, je vous en prie !... je n'ai plus que quelques coups de crayon à donner.... Je voulais faire aussi notre hôte.... mais ce sera pour une autre fois... Je viendrai vous voir en me promenant dans le pays... j'entrerai faire la causette avec madame Grandpierre... j'aime les braves gens, moi !... Ah ! il faudra aussi que je fasse l'ami Jacques.... avec sa blouse.... son bonnet.... ça fera bien !...

» — Je te conseille de lui faire aussi tenir sa faux, » dit Victor en souriant ; « tu sais que cela lui donne un air qui t'a frappé hier ?

» — C'est bien ! c'est bien ! » dit Dufour en se pinçant les lèvres ; « je lui ferai tenir ce que je voudrai !.... Madame Grandpierre, vous pouvez vous lever... j'ai fini. »

Dufour présente son camée ; la paysanne prend d'abord le portrait de son fils et le sien pour une seule figure, mais on parvient à lui faire distinguer son profil, et elle se trouve très-ressemblante parce que son bonnet est exactement copié.

Le déjeûner est servi, on se met à table. Dufour mange comme quatre, et, tout en déjeûnant, trinque avec Grandpierre, frappe sur les joues de son fils et coupe du pain à la maman. Cette fois, c'est Victor qui le presse pour le faire quitter la table, parce qu'il ne veut point passer sa journée chez les paysans. Enfin, Dufour se lève, embrasse madame Grandpierre, embrasse Babolein, frappe sur le ventre à son hôte, et s'éloigne comme s'il quittait ses parents. Pendant ce temps, Victor a payé leur dépense, et il dit tout bas à Madeleine, qui s'est approchée de lui et le regarde timidement : « Je ne vous oublierai pas ; bientôt, je l'espère, vous aurez des nouvelles de vos amis d'enfance. »

CHAPITRE II. La Société de Bréville.

» — C'est bon ! Monsieur Victor, je vous suis très-obligé de vos avis ! La conduite que cette jeune fille a tenue avec nous est expliquée... c'est fort bien, mais cela ne nous apprend pas ce que c'est que cette petite Madeleine... elle ne connaît pas ses parents !..... et la marquise a pris soin d'elle !..... et cette marquise, qui la traitait comme sa fille, la laisse en mourant exposée à mourir de faim si des paysans n'avaient pas eu pitié d'elle... Est-ce que tu trouves tout cela clair, toi ? Alors, tu y mets de la bonne volonté.

» — Clair ou non !... qu'est-ce que cela nous fait ?... ce n'est plus de tout cela qu'il s'agit.

» — Qu'en sais-tu ?... tu blâmes la conduite d'Armand et de sa sœur, qui ont abandonné la petite..... mais qui te dit qu'ils n'avaient point quelques raisons pour cela ?..... cette Madeleine est peut-être un enfant de l'amour... et, avant de s'intéresser à elle, avant de parler d'elle à ceux chez qui nous allons, moi, j'aurais voulu savoir si ce n'était pas indiscret, si...

» — Dufour, tu me fais pitié avec tes craintes ! on n'est jamais indiscret quand on fait une bonne action : c'est en faire une que de plaider la cause de cette pauvre fille, qui, après avoir été élevée dans l'aisance, avoir reçu un commencement d'éducation, est réduite à servir dans un cabaret. Certes, je ne vaux pas mieux qu'un autre, je fais bien des folies, bien des sottises même !... mais toutes les fois que je pourrai obliger quelqu'un, je ne calculerai pas si cela ne peut en rien me compromettre, et je suis enchanté que cette jeune fille ne soit pas jolie, parce qu'au moins cette fois on ne mêlera point d'amour ni de séduction dans ma conduite.

» — Pas jolie, pas jolie, murmure Dufour. Après tout, ce n'est pas un monstre... Il y en a beaucoup de plus laides,... et je ne voudrais pas jurer que... Ah ! voilà sans doute la maison de M. Armand..... Diable ! mais c'est fort élégant cela..... Et tu dis qu'il n'a que dix mille livres de rente ? »

Victor marche en avant ; il ne répond pas au peintre, qui le suit en disant : « Si ce M. de Saint-Elme est ici, nous allons voir ce qu'il me dira pour m'avoir fait promener mon tableau de la forêt de Compiègne... Et la commission que j'ai été obligé de payer... Oh ! décidément, ce beau monsieur-là m'est suspect... Ce doit être lui que j'avais vu dans le restaurant à vingt-deux sous. »

Les voyageurs sont arrivés devant une belle maison de campagne, qui se trouve sur la route, devant une vaste plaine, d'où l'on aperçoit les villages de Gizy, Samoncey et quelques maisons élégantes, où de riches habitants de Laon et de Sissonne viennent passer la belle saison.

Victor traverse une cour, et, sans parler au concierge, entre dans la maison. Dufour, qui vient après lui, s'approche de la loge du concierge, en disant : « Ce Victor est étonnant... il entre comme chez lui... On ne nous connaît pas ici ;... on pourrait croire... Eh bien ! est-ce qu'il n'y a personne chez le portier ? »

Une grosse fille arrive, tenant dans ses bras un enfant auquel elle fait manger de la bouillie.

« Je viens voir M. Armand de Bréville, dit Dufour. J'espère qu'il est ici, car il m'a invité, ainsi que mon ami, qui a passé devant.

» — Oui, monsieur, oui, M. de Bréville est ici... Vous allez trouver tout le monde dans la maison... Je crois qu'ils jouent au billard à c't' heure.

» — Ah ! il y a un billard ici,... tant mieux... Et tout le monde y est ?... Est-ce qu'il y a beaucoup de monde ici ?

» — Mais, dam'... comme à l'ordinaire... M. Armand,... M. Saint-Elme... — Oh ! je le connais celui-là. — Madame de Noirmont et son mari, et puis deux voisins... Allons donc, Fanfan ; est-ce que t'en veux pus ? — Prenez garde, vous lui mettez de la bouillie dans le nez... Est-ce que c'est à vous, ce gros compère-là?... — Oh, non, monsieur ; c'est mon petit frère... — Je disais aussi, vous êtes trop jeune pour avoir déjà un marmot... Quel âge avez-vous ? — J'avons quinze ans, monsieur. — Peste !... quelle commère,... quelle carnation !... et à quinze ans vous êtes déjà concierge ?... — Oh ! avec maman ; c'est qu'elle est à la cuisine, elle... — Ah ! j'entends... elle cumule les emplois... Ha ça !... mais je cause là,... vous dites qu'on est au billard... De quel côté ce billard ? — Prenez l'escalier sous le vestibule : et tout en haut ; gn'y a pas à se tromper. — Merci, mon enfant !... Prenez garde à votre petit frère... vous lui en donnez trop à la fois... »

Dufour entre dans la maison, examine le vestibule qui est pavé de dalles, jette un coup-d'œil dans une salle à manger dont la porte est ouverte, puis monte l'escalier en se disant : « C'est fort bien tenu... Pour peu qu'il y ait du terrain avec cela... c'est une jolie propriété. »

Dufour arrive au haut de l'escalier. Là, on a décoré une grande salle en forme de tente ; et, de cet endroit où l'on a placé le billard, la vue s'étend au loin sur tous les environs.

M. de Saint-Elme est en train de jouer avec un grand homme, qui a une assez belle figure, mais un air froid, fier et peu aimable ; un autre monsieur plus jeune tient une queue de billard à la main, et semble attendre son tour : celui-là a une jolie petite figure bien ronde, bien fraîche et bien insignifiante, ce que l'on appelle communément une figure d'ange bouffi.

Victor cause avec Armand, qui vient au-devant de Dufour, et lui adresse les politesses d'usage. Pendant que celui-ci y répond, M. de Saint-Elme accourt prendre la main du nouveau-venu, et la lui serre en l'accablant de témoignages d'amitié. Dufour fait ce qu'il peut pour retirer sa main, et répond assez froidement aux avances du petit-maître qui va toujours son train. Mais le grand monsieur a déjà répété deux fois d'un air d'impatience :

« Monsieur de Saint-Elme, c'est à vous à jouer !.... — Oui, c'est à vous à jouer, dit le jeune homme ; car M. de Noirmont n'a pas carambolé... — Je ne le cherchais pas, monsieur ; je n'ai voulu que coller mon joueur ; et je crois que j'ai assez bien réussi... C'est à vous à jouer, monsieur de Saint-Elme....

» — Pardon, messieurs, je suis à vous... C'est que je suis si enchanté de revoir mon ami Dufour... Messieurs, félicitons-nous,... nous possédons dans cette campagne un des premiers artistes de la capitale. »

Le grand monsieur, qui semble peu sensible à tout ce qui touche les arts, se contente de faire une légère inclination de tête à Dufour en reprenant : « C'est à vous à jouer, et vous êtes collé... — Oh ! ça m'est égal, je touche partout. »

En effet, Saint-Elme donne son coup de queue sans avoir à peine visé, et il bloque la bille de son adversaire, qui ne peut retenir une légère grimace, tandis que le jeune homme s'écrie : « Supérieurement joué... c'est un bloque dans mon genre !... A mon tour... vous allez voir, messieurs !... »

Saint-Elme revient vers Dufour, qui admire déjà un point de vue ; il lui frappe sur le bras, en lui disant : « Mais à propos, je vous en veux, monsieur Dufour, oh ! j'ai à me plaindre de vous !

» — De moi, monsieur ! » répond le peintre en le regardant avec surprise, « parbleu ! voilà qui est fort ! Il me semble, au contraire, que ce serait moi qui pourrais... — Permettez, mon cher Dufour ; est-ce que je ne vous avais pas prié de me céder au prix qui vous conviendrait un délicieux tableau de la forêt de Compiègne ?... — C'est justement de cela que je voulais vous parler.... — Eh bien ! mon cher, ce tableau, je l'attends encore... Pourquoi donc ne me l'avez-vous pas envoyé? — Par exemple, c'est trop fort cela ! je vous l'ai bien envoyé; mais vous me donnez une adresse où vous ne logez plus... C'est fort désagréable de faire promener ainsi un tableau. — Qu'est-ce que vous me dites là?... Où donc a-t-on été? — Rue Saint-Lazare, où vous m'avez dit... — Rue Saint-Lazare ! ah ! étourdi que je suis !... Mais il y a un siècle que je ne demeure plus là.... — C'est ce qu'on a dit au commissionnaire. — Ah ! mon cher Dufour,... que je suis désolé de cette erreur ! mais de retour à Paris, j'espère que nous réparerons cela... Tout ce que je sais, c'est que les mille francs en or qui vous étaient destinés, sont dans un coin de mon secrétaire, d'où ils n'ont pas bougé depuis ce temps... — C'est à vous à jouer, monsieur de Saint-Elme. — Pardon, messieurs, c'est que j'avais à cœur de m'expliquer avec mon ami Dufour. »

Dufour ne sait plus que penser ; et il se dit : « En tous cas, ce gaillard-là a un fil, un aplomb étourdissant !

» — Laissons ces messieurs jouer à leur aise, dit Armand à Victor et à Dufour ; venez voir mon petit parc... je pense que nous y trouverons ces dames, et je serai bien aise de vous présenter à ma sœur. »

Les nouveaux arrivés suivent Armand, qui, tout en les conduisant au jardin, leur renouvelle les assurances du plaisir qu'il éprouve à les voir. « Je crains seulement que vous ne vous ennuyiez ici, dit le jeune Bréville ; quand on a l'habitude des plaisirs de Paris, une campagne, une société de province,... cela semble bien monotone.... Moi, je vous avoue que je commence à perdre patience, et, si vous n'étiez pas venus, j'allais repartir.

» — La campagne ne m'ennuie pas, dit Victor ; j'aime le calme que l'on y goûte... cela repose un peu des plaisirs de Paris. — Moi, pourvu que je trouve des arbres, des feuilles à copier, je suis content. — Ah ! messieurs, vous êtes heureux de vous satisfaire de si peu ! il me faut des plaisirs plus vifs, du mouvement, de l'amour surtout. — Mais, mon cher Armand, est-ce que vous croyez qu'on ne peut pas faire l'amour à la campagne aussi bien qu'à Paris ? — Et avec qui ! il n'y a personne ici.... rien dans les environs qui puisse mériter nos hommages... Du moins, chez les voisins que nous avons vus jusqu'à présent, n'ai-je pas aperçu un seul minois un peu désirable. — Et les paysanes ? — Oh ! fi donc ! laides, lourdes, sales !.... En vérité, pour avoir une bergère gentille, il faudra la faire venir de la rue de Richelieu.... Enfin, vous voilà; nous tâcherons de nous amuser ; nous chasserons, nous monterons à cheval... et nous tiendrons table long-temps ;.... c'est ce qu'on peut faire de mieux à la campagne... — Je me plairai beaucoup ici, dit Dufour ; mais quels sont ces messieurs que nous avons laissés là-haut jouant au billard avec M. Saint-Elme ? — L'un est mon beau-frère, M. de Noirmont. — C'est le plus jeune sans doute ? — Non, le plus jeune est un voisin, M. Montrésor, qui habite avec sa femme une fort jolie maison à trois portées de fusil de celle-ci. C'est un jeune homme qui était dans le commerce et avait peu de fortune et d'espérances ; mais une riche veuve de Laon s'est amourachée de lui ; les joues bien fraîches et bien rondes du jeune homme ont séduit la dame ; elle lui a offert sa main, et Montrésor a échangé sa liberté contre vingt-cinq mille livres de rentes.

» — J'épouserais une négresse à ce prix-là, dit Dufour, pourvu que je connusse bien les antécédents. — Et moi je n'épouserais jamais une femme qui ne m'inspirerait pas d'amour, dit Victor, eût-elle un million à m'offrir ! — Tais-toi donc, Victor ; si le million était en perspective, tu changerais d'avis... — Jamais... — Encore quelques années, et tu parleras autrement. — Je ne crois pas. — Est-ce que madame Montrésor n'est pas jolie ? — Vous allez la voir... elle est au jardin avec ma sœur ; vous jugerez si ce pauvre Montrésor ne paie pas un peu cher sa fortune. D'abord sa femme approche de la quarantaine, et il n'a, lui, que vingt-quatre ans ; ensuite des prétentions, une coquetterie ridicule !... elle n'a jamais dû être jolie... et d'une jalousie !... Oh ! il ne faut pas que son mari cause trop long-temps avec une dame ou qu'il ait l'air empressé près d'une demoiselle, car alors on lui fait des scènes, des reproches... Je ne sais même si cela ne va pas plus loin.... J'ai déjà eu occasion de juger de tout cela... A la campagne, on n'a rien à faire ; il faut bien s'occuper de ce que font les autres.

» — Oui, et puis cela amuse, dit Dufour ; d'ailleurs il faut savoir avec qui l'on vit.

» — Quant à mon beau-frère, M. de Noirmont, que vous avez vu là-haut, il n'a que trente-huit ans, quoiqu'il en paraisse davantage. C'est peut-être déjà beaucoup pour être le mari d'Ernestine, qui est dans sa vingt-troisième année, mais M. de Noirmont rend ma sœur très-heureuse : c'est un homme prétentieux, cérémonieux, qui est un peu fier de sa naissance, un peu vain de sa fortune ; mais, dans le fond, c'est un très-brave homme, il a de belles qualités, de plus est excellent chasseur... et très-fort joueur d'échecs : son plus grand défaut est de croire qu'il fait tout bien et ne peut se tromper en rien. Du reste, Ernestine est heureuse avec lui ; mais aussi ma sœur est si douce et d'un caractère si égal !.... Point coquette, n'aimant ni le grand monde ni les plaisirs bruyants,.... enfin tout l'opposé de moi, et puis d'une sévérité de principes !... d'une vertu !... — Toujours l'opposé de vous ?... — Oh ! ma foi, oui !... Ah ! messieurs, ménerions-nous une vie si gaie si toutes les femmes ressemblaient à ma sœur ?... Mais chut ! la voilà avec madame Montrésor qui sort de cette allée.... Quand madame Montrésor est ici, elle ne quitte presque pas ma sœur ; elle craint sans doute que son mari ne fasse la cour à Ernestine... Ah ! ah ! pauvre femme... Messieurs, je n'ai pas besoin de vous dire laquelle de ces dames est ma sœur. »

Deux dames s'avançaient vers ces messieurs : l'une, grande, sèche, jaune, était coiffée d'un bonnet surchargé de fleurs et de nœuds de rubans ; ce bonnet, noué sous le menton avec de la gaze, de la dentelle, et mille petites découpures, ne parvenait cependant point à embellir une figure fanée où tout était grand, excepté les yeux ; et la prétention avec laquelle elle balançait cette tête, qui était au bout d'un col d'une grandeur démesurée, loin d'avoir du charme, ajoutait un ridicule au peu d'agrément de cette dame.

Celle qui l'accompagnait était d'une taille au-dessus de la moyenne ; sa tournure était simple et pourtant distinguée, sa figure douce n'avait rien qui charmât au premier abord, des cheveux bruns, des yeux châtains, pas très-grands, une bouche agréable, sans être petite, un beau front, un teint pâle et légèrement animé; enfin, rien de remarquable à citer dans ses traits ; ce n'était ni une tête grecque, ni un profil antique, mais de ces femmes dont on dit seulement : « Elle est bien ; » que l'on regarde d'abord avec indifférence, que l'on fixe ensuite avec plaisir, et que souvent on finit par ne plus pouvoir se passer de regarder !

Armand s'adresse à cette dernière en lui disant :

« Ma chère Ernestine, je te présente M. Victor Dalmer, un de mes bons amis dont je t'ai parlé plus d'une fois..... et M. Dufour, peintre fort distingué... Ces messieurs veulent bien nous consacrer quelque temps..... je leur sais beaucoup de gré d'avoir consenti à quitter Paris pour s'enterrer avec nous au fond de la Picardie. J'espère que tu te joindras à moi pour tâcher de leur rendre ce séjour le moins ennuyeux possible.

» — Il ne dépendra pas de moi, mon ami, que ces messieurs se plaisent à Bréville, et je leur en ferai les honneurs du mieux qu'il me sera possible. »

Cette réponse est accompagnée d'un sourire aimable, auquel ces messieurs répondent par une profonde inclination de tête ; puis Dufour dit à l'oreille de son ami : « Elle est bien, la sœur... mais ce n'est pas une beauté... Elle n'a que vingt-trois ans... elle les paraît... Elle est bien pâle... est-ce qu'elle a été malade !...

» — Monsieur de Bréville ! » s'écrie madame Montrésor, après avoir honoré les nouveau-venus de deux belles révérences, « où est donc Chéri ?... qu'est-ce qu'il devient ?...

» — Qu'est-ce que c'est que ça, Chéri? dit Dufour, un petit chien ?...

» — C'est son mari ! » dit Armand en souriant, et il répond à la grand dame : « Monsieur votre époux est au billard avec Noirmont et Saint-Elme.

» — Ah ! mon Dieu ! quel amour de billard maintenant !... c'est donc une passion !... il y passe toutes les journées.... Il est vrai que Chéri y joue comme un ange ! eh ! d'abord il fait tout bien !... Mais je croyais qu'on avait parlé d'une promenade dans les environs pour ce matin ?

» — Madame, dit Armand, vous nous permettrez de remettre cette partie ; ces messieurs, qui arrivent, doivent être fatigués...

» — Oh ! nullement !... nous devions arriver hier au soir, mais nous nous sommes perdus dans le bois ; puis la nuit est survenue, enfin nous avons été très-heureux de trouver à coucher chez des paysans... — En vérité!

» — Oui, dit Dufour, et dans la maison où nous avons couché, il y avait une... »

Victor interrompt brusquement Dufour et lui serre la main en lui disant à l'oreille :

« Fais-moi le plaisir de te taire ! » puis il reprend plus haut : « Ceci est tout une histoire que je me réserve de vous conter plus tard... Quant à votre promenade.... pour moi je suis prêt à vous accompagner.

» — Non, non, pas ce matin, dit Armand, je veux que vous vous reposiez, que vous preniez un peu connaissance de ma propriété.

» — Je vais donner des ordres pour le logement de ces messieurs, dit madame de Noirmont, car je suis sûre que mon frère n'y a pas encore pensé. — Ma foi, tu as raison, ma chère amie, je n'y songeais pas !.... — Moi, je vais voir si Chéri est encore au billard. »

Les dames s'éloignent. Armand promène ses amis dans les jardins, qui, par leur grandeur, pourraient passer pour un petit parc... Victor et Dufour admirent l'heureuse distribution des terrains ; une jolie pièce d'eau, un bois, une grotte, des bosquets touffus attirent tour à tour leurs regards. Mais Armand se promène avec indifférence dans cet agréable séjour, et à chaque exclamation qui échappe à ses hôtes, il s'écrie : « Oui, cet endroit est assez agréable ; mais c'est bien froid, bien monotone, auprès de Paris...

» — Vous voudriez ici des madame Flock pour égayer le paysage. — Oh ! ce n'est pas celle-là qui m'occupe.... il y a déjà long-temps que j'ai changé... j'ai maintenant une blonde délicieuse.... Elle a figuré quelque temps dans la danse à l'Opéra, mais un prince russe lui a fait quitter le théâtre. — Et vous lui avez fait quitter le prince russe ? — C'était déjà fait !..... C'est une femme fort amusante..... elle a conservé, de son premier état, l'habitude de faire des pirouettes, des pliés ou des ronds de jambes au moment où l'on y pense le moins : de sorte que tout en jasant dans son salon, elle se met tout-à-coup à voltiger, à faire des battements, et quelquefois, pendant que vous lui faites une tendre déclaration, elle vous jette brusquement le bout de son pied à la hauteur de votre épaule. — Ah ! mais !... ce doit être fort gentil tout cela ! dit Dufour ; j'aimerais beaucoup une maîtresse semblable... si ce n'était pas si cher... — C'est aussi ce que me dit Saint-Elme... car Saint-Elme prend mes intérêts à cœur.... il veut que je quitte ma danseuse, il ne veut pas que je me ruine ! — Oui, reprend Dufour, il ne veut pas que vous vous ruiniez avec votre danseuse..... Je comprends. Est-il riche, ce monsieur Saint-Elme ? — Il est fort riche ; il possède plusieurs propriétés.... — De quel côté? Il me l'a dit... je ne m'en souviens plus. Ah ! il a des vignes en Bretagne !... — Des vignes en Bretagne !.... je ne connais guère de bon vin dans ce pays-là. — Au fait, je céderai aux conseils de Saint-Elme, je quitterai ma danseuse. Oh ! j'aime le changement... J'ai déjà quelque chose en vue, mais il faudrait que je fusse à Paris ; car, je vous le répète, messieurs, il n'y a rien ici qui puisse captiver... Vous ne connaissez encore de nos voisines que madame Montrésor. — Pour celle-là, j'avoue qu'elle fait très-bien de ne songer qu'à son mari ! — Vous verrez les autres dames du voisinage... c'est raide, guindé, apprêté... et puis ! ne me parlez pas de faire l'amour en province quand on a l'habitude du laisser-aller de Paris. Si du moins on jouait le soir pour tuer le temps... moi, je conviens que j'aime le jeu..... cela émeut, cela fait éprouver des sensations. — Comment ! est-ce qu'on ne joue pas dans ce pays ? — Si fait !..... mais vous ne devineriez jamais à quoi.... quel est le jeu dont madame Montrésor est folle et qu'elle a mis à la mode dans plusieurs maisons des environs.... — Le jeu d'oie ?... — Pis que cela !.... le loto !...

CHAPITRE III. Une journée bien employée.

« Nous allons abattre lièvres et perdrix, dit Saint-Elme ; venez-vous avec nous, M. Dalmer ? — Non, messieurs, je ne suis pas chasseur.

» — C'est une grande jouissance dont vous vous privez, monsieur, » dit M. de Noirmont en faisant résonner son fusil. — « Monsieur, comme je ne la connais ni ne la désire, il me semble que je ne me prive de rien. — Allons, en route, M. de Noirmont ;... vous savez que j'ai parié avec vous à qui abattrait le plus de pièces. — Oh ! je tiens le pari ! — Bonne chasse, messieurs ! »

Le beau-frère d'Armand fait à Victor un salut assez froid ; il semble qu'un homme qui ne chasse pas ait perdu beaucoup de droits à sa considération : c'est du moins la pensée qui vient sur-le-champ à Victor, et cela ne lui donne pas une haute idée de l'esprit de ce monsieur.

Victor est enchanté d'être resté avec Armand et sa sœur ; il compte profiter de cette occasion pour leur parler de Madeleine, mais il est de trop bon matin pour espérer qu'ils descendent bientôt. La grosse Nanette, la fille de la concierge, a dit à Victor qu'Armand n'avait pas l'habitude de se lever avant neuf heures. Pour attendre le réveil du frère et de la sœur, Victor va parcourir les jardins.

« Cette propriété est fort jolie, » se dit le jeune homme en passant sous des ombrages de lilas et de chèvrefeuilles. « Mais il me semble que dans cette maison il manque quelque chose... on y est froid.... cela n'est pas animé... Armand s'ennuie ; il est inquiet, préoccupé... Je crois qu'il a laissé à Paris plus que des souvenirs, et que ce n'est que pour avoir de l'argent qu'il est venu ici !... Madame de Noirmont paraît douce, tranquille.... Elle aime son mari... mais cela ne peut être qu'un amour raisonnable... il a quinze ans de plus qu'elle.... Cette différence d'âge ne serait rien encore si M. de Noirmont avait l'air d'un homme amoureux... d'un homme passionné, car on est jeune long-temps lorsqu'on est long-temps sensible. Mais tous ces gens-là sont d'un calme... Il faudrait ici de l'amour... cela embellirait cette demeure. Où le prendre ?... ce n'est pas chez madame Montrésor que j'irai le chercher. Mademoiselle Pomard est assez agréable... mais je ne puis me figurer qu'on soupire près d'elle : c'est encore difficile de trouver à aimer... Il faudra pourtant que je me marie un jour pour faire plaisir à mon père. Moi, je veux adorer celle que j'épouserai... je veux... Quelle est donc cette jeune fille là-bas ?... Je ne me trompe pas, c'est Madeleine. »

Victor était monté sur un petit monticule situé à l'angle des murs du jardin et d'où l'on voyait au loin dans la campagne. Une jeune fille était alors assise, dans la prairie, auprès d'un paysan : c'étaient Madeleine et Jacques ; tous deux causaient en regardant souvent la demeure d'Armand. Victor quitte vivement la place où il était monté; il court à travers les allées du jardin, gagne la cour, et arrive bientôt près de la jeune fille et de son compagnon.

En reconnaissant le jeune voyageur qu'elle a vu la veille, Madeleine rougit et s'écrie : « Ah ! voyez-vous, Jacques, monsieur ne m'a pas tout-à-fait oubliée, puisqu'il vient de lui-même nous trouver.

» — Vous oublier !... et pourquoi pensiez-vous que je vous oubliais ? ma chère enfant, vous avez donc bien peu de confiance en mes promesses ?... — Monsieur, ce n'est pas moi... c'est Jacques... qui a cru.

»Eh ! mon Dieu, oui, s'écrie le paysan, faut pas tant de cérémonie pour dire ce qu'on pense. Vous aviez promis à Madeleine de vous intéresser à elle, de parler à ses anciens amis. Mais, dame ! comme on n'a plus entendu parler de vous hier, j'ens cru que vous aviez oublié tout ça... Je sais que ces messieurs de Paris ont tant de choses en tête !... Une petite fille que vous connaissez à peine... ça pouvait ben vous sortir de l'idée. Ma foi, ennuyé de la tristesse de cette pauvre petite, qui brûle de revoir ses amis d'enfance, je suis allé, ce matin, la prendre au point du jour. Je lui ai dit : Venez avec moi, nous allons rôder autour de c'te demeure... que vous aimez tant.... peut-être rencontrerons-nous queuqu'un qui vous engagera à entrer... car elle grille d'entrer là-dedans.... C'est ben naturel : elle a joué, elle a couru dans ces jardins jusqu'à l'âge de onze ans. La maîtresse de la maison l'aimait... au moins autant que son beau-fils et sa belle-fille.... Je crois même qu'elle préférait Madeleine ; elle l'embrassait si souvent !... surtout quand elle se croyait seule... Enfin, quoiqu'elle ait vu la fin de ce bonheur à onze ans, Madeleine en a conservé la mémoire ; car les jours heureux ne s'effacent pas de notre souvenir, surtout quand ils ne sont pas suivis par d'autres. »

Après avoir fait comprendre à Jacques pourquoi il n'a pas encore parlé de la jeune fille, Victor s'écrie : « Je suis enchanté de vous trouver ici ; le moment est favorable pour vous présenter à vos anciens amis. Venez, je vais vous conduire dans les jardins ; nous y attendrons le réveil d'Armand et de sa sœur ; je veux préparer la reconnaissance.... je suis sûr que cela se terminera bien. »

Madeleine rougit et pâlit presqu'en même temps : l'idée d'aller dans cette maison où elle a passé son enfance lui cause tant d'émotion, qu'elle sent ses genoux fléchir. Elle s'appuie sur Jacques en lui disant : « Mon ami..... faut-il que je suive monsieur ?

» — Oui sans doute, répond Jacques, puisque monsieur veut bien s'intéresser à vous. Allez ma petite Madeleine... retournez dans la demeure de votre bienfaitrice... vous y serez mieux... et plus à votre place que dans le cabaret de Grandpierre.... »

Jacques serrait la main de la jeune fille ; sa figure avait perdu son expression moqueuse pour en prendre une presque touchante.

« Venez, » dit Victor, en prenant à son tour la main de Madeleine,... « le temps se passe... Je veux leur parler avant qu'ils vous voient. — Et vous, Jacques, vous ne venez pas avec nous ? — Moi !.... oh ! c'est inutile... je serais de trop là... D'ailleurs faut que j'aille à mon travail...... Adieu, Madeleine !... ne tremblez donc pas ainsi, pauvre enfant ! »

Jacques a fait quelques pas pour s'éloigner, il revient tout-à-coup vers Victor, et lui dit en lui serrant la main avec force : « Surtout, monsieur, songez bien que ce n'est pas de la pitié que l'on doit témoigner à Madeleine... Si ceux qu'elle aime toujours ne la reçoivent qu'avec froideur... j'vous en prie, monsieur, ramenez-moi Madeleine ; si elle ne veut plus retourner chez Grandpierre, où l'amour de Babolein et les criailleries de sa mère commencent à l'ennuyer, eh bien ! elle viendra chez moi, et Jacques sera fier de pouvoir la nourrir encore. »

Le paysan s'éloigne en achevant ces mots. « Ce brave homme vous aime beaucoup, dit Victor. — Oh ! oui, monsieur, c'est mon meilleur ami !... — J'espère que ses craintes ne se réaliseront pas, je suis certain que votre présence fera le plus grand plaisir à Armand et à sa sœur. — S'il était vrai !... que je serais heureuse !.... — Venez,..... donnez-moi le bras,... appuyez-vous sur moi. — Ah ! que vous êtes bon, monsieur !... Mais la pensée que je vais revoir la demeure de ma bienfaitrice,... de celle qui m'a servi de mère,... me cause une émotion... c'est plus fort que moi... C'est du plaisir que j'éprouve et pourtant j'ai envie de pleurer. — N'êtes-vous donc jamais venue vous promener dans cette propriété pendant l'absence des maîtres ? — Non, monsieur, jamais... Le concierge était un homme brutal ;... il aurait fallu lui demander la permission, et puis Jacques me disait : « Pourquoi iriez-vous là, ma petite ? En sortant de ces beaux jardins, il vous faudrait rentrer dans le cabaret de Grandpierre, et cela vous ferait encore plus de peine... Il vaut mieux tâcher d'oublier le passé... — Je suivais le conseil de Jacques,... mais je n'oubliais pas le passé malgré cela. »

On est arrivé à l'entrée de la maison. Il n'y a personne dans la cour. Madeleine la traverse avec Victor, qui la conduit sur-le-champ dans les jardins. En se revoyant, après sept années, dans les lieux où elle a passé les plus beaux jours de sa vie, Madeleine respire à peine ; elle ne peut assez regarder autour d'elle ; ses yeux voudraient en un instant revoir toutes les places qui lui sont connues, comme sa pensée vient de les parcourir. Les souvenirs de sa jeunesse sont pour elle mêlés d'amertume par l'idée de sa situation, et pourtant elle pousse un cri de plaisir à chaque objet qui frappe sa vue. Accablée par ces émotions successives, elle est obligée de s'arrêter.

Victor fait asseoir la jeune fille sur un banc de verdure en lui disant : « Remettez-vous,... calmez-vous un peu. — Ah ! monsieur, je suis si heureuse ! C'est dans cette allée que nous courions tous les trois... Là-bas, derrière cette charmille, je me cachais souvent avec Ernestine pendant que son frère nous cherchait... Il me semble que je suis encore à ces moments-là. Ah ! tout est comme autrefois ;... voilà des arbres que je reconnais... Je les embrasserais de bon cœur ! »

Madeleine porte des regards pleins d'une expression touchante sur tout ce qui l'entoure, et Victor se dit en l'examinant : « En vérité, Dufour avait raison, elle est jolie en ce moment... Cette jeune fille a une ame bien aimante... elle ne sera pas toujours heureuse !... »

Madeleine se lève ; ils continuent à parcourir les jardins. Arrivés près d'un joli bosquet qui est devant la pièce d'eau, Madeleine pousse un cri, et ses yeux se remplissent de larmes.

« Qu'avez-vous donc ? lui dit Victor. — Ah ! monsieur,... ce bosquet c'était la place de ma bienfaitrice... elle s'y asseyait tous les jours... C'est là qu'elle m'a embrassée pour la dernière fois !... »

Madeleine sanglote ; bientôt elle s'éloigne de Victor, entre dans le bosquet, se met à genoux, et prie le ciel avec ferveur. Le jeune homme attend avec respect qu'elle ait fini sa prière ; car il y a dans cette action de la jeune fille quelque chose de bien touchant, qui le fait rêver plus profondément que de coutume.

Madeleine quitte enfin le bosquet, elle ne pleure plus. On reprend la promenade, et Madeleine retrouve un sourire pour d'autres souvenirs. A dix-huit ans le rire est si près des larmes.

Au détour d'une allée, qui conduit jusqu'à la maison, Victor s'écrie : « Les voilà!... ils viennent par ici. — Qui donc, monsieur ? — Armand et sa sœur. — Quoi !... ce monsieur,... cette grande dame,... ce sont mes camarades d'enfance ? Comme ils sont changés !... Oh ! c'est égal... mon cœur les reconnaît... Je vais courir les embrasser... — Non pas,... non pas,... je ne veux pas qu'ils vous voient encore... Tenez... entrez dans ce petit kiosque, et attendez que je vous fasse signe. — Ah ! monsieur, ne me faites pas attendre long-temps, je vous en prie. »

Ce n'est pas sans peine que Victor parvient à décider Madeleine à entrer dans le kiosque ; enfin elle s'y cache, et le jeune homme fait quelques pas au-devant d'Armand et de sa sœur.

« Nous vous cherchions, mon cher Dalmer, dit Armand. On nous a dit que depuis long-temps déjà vous étiez levé et vous promeniez dans le jardin... Diable, vous êtes matinal !

» — Mais vous, mon frère, vous êtes trop paresseux ! Je suis bien aise que monsieur sache qu'il y a long-temps que je suis levée. Je le croyais à la chasse avec mon mari... sans quoi je serais venue lui tenir compagnie.

« — Oh ! madame ! à la campagne on ne se tient pas compagnie. Je vous prie de vouloir bien agir ici comme si je n'y étais pas : c'est le seul moyen de m'y garder long-temps. — Alors, monsieur, on s'en souviendra. — D'abord j'ai le bonheur de ne m'ennuyer jamais, même lorsque je suis seul... — Vous êtes bien heureux, monsieur ; moi, j'avoue que je m'ennuie souvent. »

En disant cet mots, madame de Noirmont pousse un léger soupir. « Parbleu ! je conçois bien que tu t'ennuies, dit Armand. Depuis près de cinq ans que tu es mariée, tu restes au fond d'une province... Tu habites à Mortagne,... dans le Perche. Une femme jeune et gentille comme toi, enterrée dans le Perche ! est-ce que cela a le sens commun ?... On dit à son mari : Je veux vivre à Paris, parce que ce n'est que là qu'on peut trouver à employer son temps.

» — Je t'assure, Armand, que je n'ai aucun désir d'habiter Paris... Ce monde, ces bals, tous ces plaisirs dont tu es si fou, ne me tentent point. Si je m'ennuie quelquefois,... c'est que... je suis souvent seule... Mon mari aime tant la chasse !... Ou bien, il faut voir des gens insipides, faire conversation avec des personnes qui parlent pour ne rien dire... Oh ! alors, je suis comme vous, monsieur, j'aimerais mieux être seule... Mais je ne m'ennuierai plus, si mon mari se décide à acheter cette maison..... Je me plais tant ici !... ah ! je serai bien contente d'y rester.

» — Il faudra bien que ton mari se décide... si non, je vendrai cette propriété à un autre, car j'ai absolument besoin d'argent. — Oh ! Armand, que dis-tu là!..... vendre cette maison à des étrangers ?... Nous ne pourrions plus nous promener dans ces jardins.... ah ! ne fais pas cela.... — Alors, que ton mari me l'achète et surtout me la paie comptant.... M. de Noirmont me dit : « Nous verrons... nous nous arrangerons... » ce n'est pas cela qu'il me faut ! — Mon Dieu, Armand, avez-vous peur que M. de Noirmont manque jamais à ce qu'il vous promettra ?... — Non, ma sœur ; je sais très-bien que ton mari est un parfait honnête homme !... Mais tu ne me comprends pas : s'il me donne aujourd'hui une partie de la somme que je veux... et que dans un mois... six semaines, je veuille avoir le reste, il me dira : « Armand ! que faites-vous donc de votre argent ?... comment, vous avez déjà dépensé ce que vous avez reçu de moi ?... » et puis des avis, des sermons !.... voilà ce que je ne veux point.... Je n'aime pas les conseils... je suis mon maître maintenant, je désire faire ce qui me plaît sans avoir de compte à rendre à personne. »

Ernestine secoue la tête avec tristesse en répondant à son frère : « Je désire que vous ne vous repentiez jamais d'avoir dédaigné les conseils de mon mari. »

Pendant cette conversation, Victor avait conduit le frère et la sœur tout près du kiosque ; il s'assied sur un tertre ombragé par des ébéniers, en disant : « Ces jardins sont charmants... Je conçois, madame, que vous vous plaisiez dans cette demeure...

» — N'est-ce pas, monsieur, » dit Ernestine en s'asseyant près de Victor ; « mais vous le concevrez encore mieux en sachant que c'est ici que je suis née, que j'ai passé ces premières années de la vie qui ne laissent dans notre ame que de doux souvenirs !...

» — Je le savais, madame ; Armand m'a parlé d'une belle-mère qui vous aimait beaucoup..... — Ah ! monsieur, qu'elle était bonne,... aimable... et belle ;... elle avait à peine trente ans lorsqu'elle mourut... N'est-ce pas, Armand, que nous l'aimions bien aussi ?... — Oui,.... oui.... — Et cette jeune fille qu'elle avait recueillie, Madeleine... Ah ! ma pauvre Madeleine, que j'aimais tant !... qu'est-elle devenue ?... J'aurais eu un si grand plaisir à revoir, à embrasser la compagne de mon enfance !... »

Ici on entr'ouvre doucement la porte du kiosque ; Madeleine a passé la tête, ses yeux sont brillans de bonheur ; elle veut sortir de sa cachette, mais Victor lui fait signe d'attendre encore.

« Armand, » reprend madame de Noirmont, « tu ne t'es jamais informé de ce qu'était devenue Madeleine ? — Et à qui diable voulais-tu que je m'en informasse ? Ce n'est pas à Paris, je pense, qu'on m'aurait donné de ses nouvelles... — Mais depuis que tu es ici. — Ah ! ma foi,... je suis si préoccupé de mes affaires :... d'ailleurs, je crois qu'on m'a dit qu'elle avait quitté ce pays.

» — Eh bien moi, madame, qui ne suis dans ce pays que depuis bien peu de temps, je puis vous donner des nouvelles de la personne dont vous parlez... — Se pourrait-il, monsieur, vous sauriez ?... — Je sais tout ce qui concerne cette jeune orpheline. Je vous ai dit que, avant-hier au soir, nous avions été obligés, moi et mon ami, de nous arrêter et de coucher dans un cabaret au milieu du bois... à une demi-lieue d'ici... Là était une jeune fille que ces paysans avaient recueillie depuis quelques années. En apprenant que je venais chez vous, elle parut éprouver la plus vive émotion... car elle brûlait aussi du désir de revoir ceux qui autrefois l'avaient traitée comme une sœur...

» — Ah ! monsieur !... et vous ne l'avez pas amenée avec vous ?... »

Ernestine n'a pas achevé ces mots que Madeleine, qui depuis quelques instants ne pouvait plus se contenir, s'échappe du kiosque, accourt vers le banc et se jette dans les bras de madame de Noirmont en s'écriant : « Me voilà... j'étais là... ah ! que je suis heureuse ?..... je vous embrasse enfin !..... »

Ernestine serre Madeleine dans ses bras ; leurs yeux sont pleins de larmes ; pendant quelques minutes elles ne peuvent parler.

« Eh bien, et moi, Madeleine, » dit Armand en ouvrant ses bras à la jeune fille. Celle-ci quitte Ernestine et va pour sauter au cou du marquis... mais tout-à-coup elle s'arrête en murmurant avec timidité...

« Ah !... mais... c'est que vous êtes bien grandi !... — Et qu'est-ce que cela fait, Madeleine ? je n'en suis pas moins Armand, ton camarade de jeux... — Ah !... oui... je vous reconnais. »

Et Madeleine, surmontant sa timidité, se jette dans les bras du marquis ; bientôt les questions se succèdent avec rapidité. Quand on revoit quelqu'un que l'on aime, on voudrait en un moment savoir tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a pensé depuis qu'on en a été séparé.

Madeleine a conté, en peu de mots, son histoire ; Ernestine s'écrie : « Pauvre petite !... recueillie par pitié!... Mais il fallait donc m'écrire ! — J'ignorais où vous étiez... — Désormais, tu ne me quitteras plus, tu resteras ici avec moi... Tu le veux bien, n'est-ce pas, Madeleine ? »

Celle-ci ne répond qu'en se jetant de nouveau dans les bras de madame de Noirmont, puis elle se tourne vers Victor en lui disant : « Monsieur, c'est à vous que je dois mon bonheur ;... je ne l'oublierai jamais ! — Vous voyez bien qu'il ne s'agissait que de vous présenter. — Mais sans vous je n'aurais pas osé. »

Ernestine remercie aussi Victor de lui avoir rendu une compagne près de laquelle elle espère ne plus connaître l'ennui. Il est tout de suite décidé que Madeleine restera à Bréville. La jeune fille ne demande pas mieux, mais il faut cependant qu'elle aille prévenir la famille Grandpierre.

« Nous irons avec toi, dit Ernestine ; je veux remercier ceux qui ont pris soin de ma petite Madeleine... J'espère voir aussi ce Jacques... qui t'a témoigné tant d'intérêt... Jacques... Il me semble que je me rappelle ce nom ;... il venait quelquefois ici du temps de notre bonne mère, n'est-ce-pas ? — Oui, oui, dit Armand ; il venait travailler au jardin, ou bien il faisait des commissions... Il avait une figure originale,... un air goguenard... Je ne l'aimais pas trop, moi !... mais puisqu'il s'est si bien conduit avec Madeleine, je l'en récompenserai. — Oh ! je suis bien sûre que Jacques ne voudra rien ;... il est fier, quoique pauvre... Il lui suffira de savoir que je suis encore aimée de vous. »

Ernestine fait déjà avec Madeleine des projets pour l'avenir ; Victor jouit du bonheur qu'il a fait naître ; Armand lui-même semble moins ennuyé, moins préoccupé de Paris, et la petite société ne songe pas au temps qui s'écoule, lorsque la voix de Dufour se fait entendre.

« Je présente mes salutations à la société, » dit l'artiste en s'avançant, « et j'ai l'honneur de la prévenir que le déjeuner est servi depuis très-long-temps... C'est la grosse Nanette qui m'a dit cela...

» — C'est vrai ! nous ne pensions plus au déjeûner !... dit Ernestine. Ah ! pardonnez-nous, messieurs ; mais depuis long-temps je n'avais été si heureuse !... — Eh ! mais... c'est mademoiselle Madeleine, s'écrie Dufour, la jeune fille de la maison du bois !.... Je vois que Victor a fait sa commission. — Oh ! oui, monsieur, dit Madeleine ; votre ami est bien bon ! — Il est toujours très-bon pour les jeunes filles ;... mais cette fois il a plus de mérite, parce que vous n'êtes pas... »

Dufour s'arrête, se mord les lèvres ; il s'aperçoit qu'il allait dire une sottise. Il tousse et reprend : « Parce que vous n'êtes pas... comme les jeunes filles de Paris... »

On ne fait pas attention a cette jolie chute de phrase ; Ernestine a pris le bras de Madeleine, elle l'entraîne.

On fait peu d'honneur au déjeuner ; les grands plaisirs comme les grandes peines font tort à l'appétit ; on se hâte de terminer ce repas, afin de se rendre chez Grandpierre, et d'être de retour de bonne heure. Dufour, seul, trouve que le déjeûner se termine trop vite, mais il n'ose refuser d'accompagner la société dans la promenade projetée.

On part. Ernestine ne quitte pas Madeleine ; Victor voit avec plaisir que madame de Noirmont ne rougit point de donner le bras à une jeune fille dont le costume est presque celui d'une paysanne. Il pense que son mari n'en ferait pas autant, et craint qu'il ne fasse pas à Madeleine un aussi bon accueil que sa femme.

On arrive à la demeure de Grandpierre.

« C'est là! » dit Madeleine à madame de Noirmont, en lui montrant la maison qui lui a long-temps servi d'asile. — « Là?... » dit Ernestine avec une expression de tristesse. « Pauvre enfant ! moi, j'étais riche... je ne manquais de rien, et tu souffrais mille privations peut-être ! — Je ne souffrais que de ne plus vous voir... »

On entre dans le cabaret, où, heureusement pour la société, il ne se trouve alors aucun buveur. La famille Grandpierre se confond en politesses, ne sachant comment recevoir une si belle société. Ernestine leur apprend le sujet de sa visite.

« Nous vous enlevons Madeleine, » dit-elle aux paysans ; « elle vient, ainsi que nous, vous remercier de tout ce que vous avez fait pour elle, mais elle a retrouvé ses amis d'enfance. Ceux que madame de Bréville nommait ses enfants étaient loin de se douter que leur jeune compagne habitait dans ce bois. J'espère remplir les intentions de celle que j'aimais comme ma mère, en ne me séparant plus de Madeleine. »

Grandpierre félicite la jeune fille sur le changement qui arrive dans sa situation, il l'embrasse tendrement en lui disant : « Ça me fait de la peine de te perdre, mon enfant, et pourtant j'en suis bien aise pour toi ; car, comme disait Jacques, tu n'étais pas à ta place chez nous... Cette éducation que tu avais reçue jusqu'à onze ans,... il t'en restait toujours queuque chose, et ça me gênait pour te demander du vin.

» — Oui, oui, dit la vieille Jacqueline, Madeleine sera mieux ailleurs que chez nous... Elle ne répondait jamais quand je la grondais... et cela me causait de l'humeur... j'aime qu'on me réponde, moi ;... ça me donne occasion de crier. »

Le grand Babolein ne dit rien. Aux premiers mots prononcés par madame de Noirmont, il a été s'asseoir dans un coin en tournant le dos à la société; mais quand Madeleine s'approche pour lui dire adieu, il se met à pleurer comme un veau en se cognant la tête contre le mur.

« Consolez-vous, Babolein, dit Madeleine ; vous êtes trop bon de pleurer mon départ ; je ne vais pas loin, et je vous verrai encore quelquefois.

» — Oh ! ce n'est pas la peine, mamzelle, » répond le grand garçon en sanglotant ; « puisque vous nous quittez, il vaut autant ne pas revenir ; mais je sais bien que je ne me consolerai pas !... »

Pour mettre trève à l'attendrissement qui semble gagner la famille, Dufour s'empresse de crier : « Eh bien ! madame Grandpierre, quelques-uns de vos amis ont-ils vu votre portrait ?... on a dû être content ?

» — Ah ! oui ! dit Grandpierre, ceux qui l'ont vu ont trouvé ça joliment tourné; mais ils ont tous pris le portrait de ma femme pour celui de M. le curé.

» — Prodiguez donc votre talent pour des rustres ! dit Dufour à demi-voix, c'est jeter des perles à... des ânes !

» — Nous vous enverrons vos effets par Jacques, » dit la femme de Grandpierre, qui, impatientée de la douleur de son fils, semble avoir hâte de voir Madeleine s'éloigner. La compagnie n'a pas envie de prolonger son séjour dans le cabaret. On dit adieu aux paysans, et l'on revient chez le jeune marquis.

De retour à Bréville, madame de Noirmont emmène Madeleine dans son appartement ; mais, avant l'heure de dîner, elle descend avec la jeune fille : celle-ci a changé de costume ; ce n'est plus une petite villageoise : elle a une robe blanche bien simple qu'elle porte avec grâce, et sous laquelle elle semble timide, mais non pas gauche et empruntée.

« Madeleine ne voulait point quitter ses anciens habits, » dit madame de Noirmont à son frère ; « elle prétendait être ici pour me servir. Certainement, je ne le veux pas... Celle que maman chérissait ne sera point ma domestique. Elle travaillera avec moi, m'aidera dans le soin de ma maison, mais je ne la regarderai jamais comme une femme-de-chambre. — Tu as raison, ma sœur, dit Armand. Quant à moi, j'aime Madeleine comme si j'étais son frère.. »

En disant ces mots, le jeune marquis embrasse Madeleine en lui prenant la tête à deux mains. Dufour sourit, tousse et pousse le pied de Victor, qui ne comprend rien à ces signes.

Un grand bruit de voix, de chiens et d'armes, annonce le retour des chasseurs. Messieurs de Noirmont et Saint-Elme entrent avec M. Pomard, qui est aussi en chasseur, et dont la casquette, probablement pour ménager sa coiffure, est aussi haute qu'un casque de dragon.

« Voici le vainqueur ! » s'écrie Saint-Elme en montrant M. de Noirmont. « Honneur à lui !... il a tué deux pièces de plus que moi... et cependant j'avais fait un assez beau carnage..... Voyez, mesdames... »

Saint-Elme montre sa chasse. Le mari d'Ernestine s'essuie le front d'un air satisfait en disant : « Oui, vous tirez bien, mais je vous ai vaincu... — Comment ! M. Pomard était avec vous ? » dit Armand.

« — J'ai vu passer ces messieurs ; je venais justement de nettoyer mon fusil à deux coups ; j'ai couru après eux, et je les ai rejoints..... J'aime beaucoup la chasse !...

» — Et où est le gibier que vous avez tué?

» — Oh ! quant à cela, » dit Saint-Elme en riant, « M. Pomard serait fort embarrassé de vous le montrer ; cependant je lui ai renvoyé plus de dix lièvres... que, par complaisance, je traquais de son côté;... mais M. Pomard les laisse tranquillement passer entre ses jambes !

» — Ah !... oui... les lièvres... C'est qu'alors je pensais... à une perdrix que je venais de voir.

» — Vous en avez manqué deux superbes à dix pas... — C'est vrai..... mais en les tirant je pensais... à autre chose. — Et il paraît que votre fusil pensait comme vous ! »

L'attention de ces messieurs se porte bientôt sur Madeleine, qui s'était retirée dans un coin du salon à l'arrivée des chasseurs et n'avait pas encore été aperçue. Saint-Elme questionne Armand, M. Pomard s'adresse à Dufour, et M. de Noirmont à sa femme.

« C'est mon ancienne compagne, dit Ernestine, cette jeune personne dont je t'ai parlé plusieurs fois.

» — Je ne me le rappelle pas, » répond M. de Noirmont d'un ton froid. Sa femme l'emmène dans le jardin, où elle lui apprend tout ce qui concerne Madeleine et ce qu'elle compte faire pour elle.

Aux premiers mots que lui a dit Armand, Saint-Elme a regardé la jeune fille d'un air protecteur assez impertinent, et, sans attendre que son ami ait fini, il l'interrompt en disant : « Bon... bon... je comprends... Une orpheline que l'on protège... c'est superbe !... c'est romantique !... mais les protégées devraient toujours être jolies, afin d'avoir les moyens de s'acquitter... Je t'engage, mon cher Armand, à laisser ce fardeau sur les bras de ta sœur... Que diable veux-tu faire d'une fille qui n'est pas jolie ?...

» — Une amie, répond Armand. — Oh ! oh ! mon cher, il n'y a point d'amitié entre jeunes gens de sexe différent. — Saint-Elme, tu as une manière de voir... — Qui est juste... J'ai de l'expérience !... Crois-moi, au lieu de protéger des filles de campagne qui ne peuvent te procurer aucune distraction, vends bien vite cette maison et retournons à Paris, où mille beautés nous attendent.... Est-ce que le beau-frère ne veut pas en finir !... — Il dit qu'il n'a pas tous les fonds encore ;... il m'offre un à compte... — Fi donc !... et il faudrait revenir à chaque instant en Picardie pour avoir de l'argent... Quant à moi, mon cher Armand, il faut que je t'aime terriblement pour m'enterrer ici devant des visages insignifiants... et le loto de madame Montrésor. — Aussi, mon cher Saint-Elme, je t'en sais un gré... — C'est très-bien ; mais presse le beau-frère, j'ai la bonté de dissimuler un peu de mes avantages pour le faire briller... je le laisse gagner au billard,... être vainqueur à la chasse... J'espère que je suis aimable !... mais qu'il le soit donc avec toi.... Combien lui demandes-tu de cette propriété?... — Soixante mille francs. — C'est pour rien. — Aussi, consent-il à me les donner ; mais il m'offre de m'en payer la rente. — Il est fou !... Donne plutôt pour quelques mille francs de moins et comptant... Nous regagnerons cela à Paris au trente-et-un. »

Une autre conversation avait lieu un peu plus loin. M. Pomard disait à Dufour : « C'est donc une demoiselle qui n'est pas du pays ?... je ne l'ai pas encore vue dans nos sociétés. — Elle est bien du pays,... mais elle n'allait pas dans le monde, » répond le peintre. « C'est tout une histoire à vous conter... Une orpheline que la marquise de Bréville protégeait,... mais qui, à sa mort, a été fort heureuse d'être recueillie par des paysans... M'écoutez-vous, monsieur Pomard ?... Oui, monsieur ;... continuez... — C'est que vous regardiez si attentivement à cette croisée... — Je pensais... à ce que vous me faites l'honneur de me raconter... C'est une orpheline... De qui est-elle orpheline ? — Mais de son père et de sa mère, probablement. — Mais, quel était son père ?... quelle était sa mère ? — Je n'en sais pas plus que vous... D'après ce que j'ai entendu dire, elle ne les a jamais connus. — Ah ! c'est fort singulier !... Elle n'a ni père ni mère ?... »

Et M. Pomard se met à fixer un bouton de l'habit de Dufour, et celui-ci lui dit au bout d'un moment : « A-t-on déjà fait votre portrait, M. Pomard ? — Trois fois, monsieur. — Ils doivent être bien ressemblants, car vous posez comme une statue. »

Celle qui était le sujet de toutes les conversations s'était assise dans l'embrasure d'une croisée. Victor va se placer près d'elle et lui tient compagnie. Madeleine, qui n'ose regarder des personnes qu'elle ne connaît pas et dont les yeux expriment plutôt la curiosité que l'intérêt, lève avec plaisir les siens sur Victor, en qui elle voit déjà un ami.

La conversation de monsieur et madame de Noirmont a été longue ; ils reviennent enfin du jardin. Victor remarque que la jeune femme a les yeux rouges, et le mari l'air de mauvaise humeur ; il craint d'en devenir la cause.

Au dîner, Ernestine a fait placer Madeleine à côté d'elle, ce qui semble encore déplaire beaucoup à M. de Noirmont, qui n'adresse pas un mot à la jeune fille. Mais Victor, qui est assis près d'elle, laisse les hommes causer de chasse ou de politique ; il préfère s'entretenir avec Madeleine, ce dont celle-ci et Ernestine lui savent beaucoup de gré.

Le soir, madame Montrésor vient avec son époux. En apercevant dans le salon une jeune personne qu'elle ne connaît pas, elle fait un bond en arrière, et regarde Chéri, pour examiner si la vue de l'étrangère ne lui cause pas d'émotion. Chéri paraît fort tranquille : et en s'approchant de Madeleine, madame Montrésor se tranquillise aussi ; elle daigne sourire à celle qu'Ernestine lui présente.

Pour varier les plaisirs de la soirée, Saint-Elme propose une bouillotte : M. de Noirmont, Armand, M. Pomard et madame Montrésor acceptent cette partie. Dufour n'aime pas la bouillotte ; il prétend que c'est un jeu ennuyeux que celui où on ne peut s'en aller que lorsqu'on perd : il se met à l'écarté avec M. Montrésor.

Ernestine est enchantée de pouvoir causer librement avec Madeleine. L'orpheline, qui a remarqué l'air froid de M. de Noirmont, dit à son amie :

« Vous voulez que je reste avec vous, madame, que je ne vous quitte plus.... cela me rendrait bien heureuse !... mais si ma présence ici ne plaisait pas... à monsieur votre mari... s'il trouvait mauvais que vous me gardiez... Ah ! je ne veux jamais être cause que vous ayez la moindre querelle !... Laissez-moi vous quitter, madame ; je retournerai... non pas chez Grandpierre, mais avec Jacques ; je ne serai plus malheureuse, puisque je saurai que vous m'aimez toujours, que vous pensez à moi, et je viendrai vous voir.... quand M. de Noirmont le permettra.

»Non, Madeleine, tu ne me quitteras plus, dit Ernestine ; tu juges mal mon mari, il n'est pas méchant, et quand il te connaîtra mieux, il te traitera aussi avec amitié. — Du moins, permettez-moi de rester dans ma chambre lorsqu'il y aura du monde ici.... ma place n'est-pas dans un salon. — Oublies-tu, Madeleine, que ma mère ne mettait pas de différence entre nous ? Pourquoi donc aussi ne m'appeler que madame?.... ne suis-je plus Ernestine, ta bonne amie d'autrefois ? — Oh ! je vous aime toujours autant.... mais je ne puis plus, je ne dois plus vous appeler Ernestine.... Je sens bien que cela ne plairait pas à tout le monde ; quand je vous nommais ainsi, j'étais un enfant. — Madeleine, je veux que tu te laisses guider par moi désormais... je t'assure que tu portes très-bien cette robe, et que tu te tiens fort bien dans un salon. — C'est égal, madame ; j'aimerais mieux n'y être qu'avec vous.... et avec ce monsieur.... Victor. C'est Victor qu'il s'appelle ? n'est-ce pas, celui qui a eu la bonté de vous parler de moi ! — Oui, c'est M. Victor Dalmer. — Je n'oublierai jamais ce qu'il a fait pour moi... Avec lui, je ne sais comment cela se fait, je me sens moins embarrassée... Il a l'air si doux... il vous met tout de suite à l'aise... C'est l'ami de M. le marquis ? — C'est un de ses amis... car mon frère en a beaucoup à Paris.... Je ne connais ce monsieur que depuis hier... Je craignais, avant son arrivée, qu'il ne ressemblât.... à d'autres amis de mon frère... que je n'aime-pas ; mais, grâce au ciel, il n'en est rien ; c'est la première personne que mon frère me présente et dont je trouve la société agréable. — Il restera long-temps ici ?... — Je n'en sais rien.... tant qu'il s'y plaira ! Mais viens, je vais t'installer dans la chambre que j'ai fait préparer pour toi. »

Pendant que Saint-Elme, qui n'est pas aussi complaisant au jeu qu'à la chasse, fait à chaque instant son Vatout et gagne l'argent de M. de Noirmont, Dufour est battu à l'écarté par M. Montrésor, qui est à sa douzième passe. A chaque instant on entend le peintre s'écrier : « Vous avez quatre points.... déjà.... c'est drôle ! je croyais que vous n'en aviez que trois.... D'où donc aviez-vous quatre points ? — Ah ! ne voulez-vous pas que je me rappelle chaque coup ?... Puisqu'ils sont marqués, c'est que je les ai apparemment. — Enfin, c'est égal... Allons, encore le roi... voilà six fois de suite que vous tournez le roi ! Encore perdu !... j'en ai assez... je perds douze francs... C'est fini, je ne jouerai plus à l'écarté!

» — Ni moi à la bouillotte, » dit M. Pomard en se levant : « voilà trois caves de perdues !...

» — Parbleu ! M. Pomard, comment voulez-vous gagner à la bouillotte ? » dit Saint-Elme en riant ; « vous passez continuellement... Je crois qu'en regardant vos cartes vous pensez à... autre chose.

» — J'aime mieux le loto, dit Dufour ; c'est un jeu sage.... l'on ne se monte pas la tête....

» — Vous aimez le loto, monsieur ? » dit madame Montrésor en adressant un doux sourire au peintre ; « j'espère que vous voudrez bien le venir faire quelquefois chez nous... ainsi que M. Dalmer. J'ai un loto tout neuf et des petits jetons en verre ; c'est fort gentil... N'est-ce pas, Chéri, que mon loto est aussi joli que celui de madame Bonnifoux, qui fait tant d'embarras avec le sien !... Réponds donc. Qu'est-ce que tu as donc, Chéri ? tu ne dis rien... ce soir ; est-ce que tu es malade ?... à quoi penses-tu ?... — Moi.... je ne pense pas... je compte ce que j'ai gagné... — Oh ! parbleu, vous m'avez gagné douze francs, dit Dufour ; douze parties à vingt sous... Je n'ai jamais joué si cher !...

» — Il faut nous retirer, Chéri ; il est tard : avant d'être à la maison il y a un endroit sombre qu'il faut traverser... et je ne suis jamais rassurée en passant là...

» — Moi, madame, j'aimerais beaucoup à traverser avec vous un endroit sombre, dit Saint-Elme d'un air moitié galant, moitié goguenard, mais que madame Montrésor prend du bon côté.

» — Voulez-vous que l'on vous escorte, madame ? dit Armand.

» — Oh ! ce n'est pas la peine ; nous avons avec nous M. Pomard ; il nous met à notre porte.

» — Et j'ai mon fusil à deux coups, » dit Pomard en portant arme comme à l'exercice.

« — Ne comptez pas trop sur le fusil de M. Pomard, reprend Saint-Elme ; comme il est fort distrait, il est homme à viser la lune pendant que vous crieriez au voleur ! »

M. Pomard paraît piqué de cette plaisanterie ; il enfonce son énorme casquette jusque sur ses yeux, et répond au petit-maître d'un ton fort sec : « Monsieur, si je vous visais, je n'aurais pas de distraction. — Alors je me transformerais en lièvre, monsieur Pomard. — C'est peut-être votre habitude, monsieur. »

Saint-Elme fait une demi-pirouette sur le côté, tandis que Dufour dit tout bas à Victor : « M. Pomard n'est pas si bête qu'il en a l'air ! »

La société se retire. Dufour suit Victor en maudissant l'écarté et en répétant : « Perdre douze francs !... dans une soirée à la campagne... ça n'a pas le sens commun... Mais aussi ce M. Montrésor a un bonheur insolent ! — S'il a du bonheur, il a bien de la patience ; je t'aurais jeté les cartes au nez, moi, quand tu disais : Ah ! vous avez trois points !... et comment les avez vous faits !... — C'est ça, il faut perdre et ne rien dire. — Il ne faut pas avoir l'air de croire que l'on vous triche... J'espère que tu ne suspectes pas l'honnêteté de ce monsieur... — Non, certainement... mais... — Mais, si tu avais joué avec Saint-Elme, tu aurais pensé qu'il filait les cartes... — C'est possible. — Ainsi quelqu'un d'honnête doit craindre d'avoir une veine à l'écarté en jouant avec des gens méfiants comme toi !... — Laissons cela. Voilà la petite Madeleine établie ici, et j'en suis bien aise pour elle... Pourtant je prévois ce qui va arriver. — Qu'est-ce qui va arriver ? — Tu n'as donc pas deviné? — Non ; je ne suis pas si malin que toi. — Cette jeune fille est amoureuse d'Armand de Bréville, son ami d'enfance ; c'est cet amour-là qui lui donnait un si grand désir de revenir ici ; et, à présent, pour peu qu'Armand l'aime par souvenir, la petite succombera... et cætera, et cætera. — Elles sont jolies tes conjectures ! Cette jeune fille était amoureuse d'Armand qu'elle a quitté à onze ans... y penses-tu ? — Eh ! eh !... à onze ans... un petit camarade avec qui on est sans cesse... ça s'est vu ;... il y a des petites filles si précoces... J'ai eu une cousine qui est morte de jalousie à trois ans ; et de qui était-elle jalouse ? d'un chat que l'on caressait plus qu'elle. — Dufour, je crois que tu te trompes. Il est possible que maintenant Madeleine devienne éprise d'Armand... et ce ne serait pas fort heureux pour elle... Mais qu'elle l'ait aimé jadis autrement que d'amitié... allons donc !... c'étaient des enfants. — Justement. Rappelle-toi la chanson : L'Amour est un enfant trompeur. »

CHAPITRE IV. Comment cela commence.

Victor commence à se plaire à Bréville ; il s'est habitué aux manières prétentieuses de M. de Noirmont, qui, de son côté, paraît enfin s'apercevoir que, sans être chasseur, on peut avoir quelque mérite. D'ailleurs Victor sait jouer aux échecs, et cela procure un grand plaisir au beau-frère d'Armand. Les petites scènes que madame Montrésor fait à son époux, les distractions de M. Pomard, la gaîté de sa sœur, la présence de Madeleine, tout est devenu plaisir pour le jeune homme. La campagne même lui semble plus belle. Enfin, si les premières journées passées chez Armand lui ont paru longues, maintenant elles lui semblent trop courtes. Ce changement peut-il s'opérer sans cause ? Peut-être Victor cède-t-il à ce qu'il éprouve sans le rechercher encore ? Il y a des sentiments qui naissent dans notre ame comme à notre insu, et nous sommes tout étonnés qu'ils nous maîtrisent déjà lorsque nous n'avons pas remarqué leur commencement.

Depuis que Victor a ramené Madeleine dans les bras d'Ernestine, une douce intimité s'est établie entre lui et la sœur d'Armand ; il a cessé d'être, aux yeux de madame de Noirmont, une simple connaissance de son frère. Ernestine n'a plus, avec Victor, ce ton froidement poli que l'on conserve long-temps, et quelquefois toujours, avec quelqu'un qui n'est qu'une connaissance. De son côté, Victor trouve madame de Noirmont beaucoup plus aimable qu'il ne l'avait cru d'abord. L'un et l'autre ne se sont cependant rien dit de plus direct qu'auparavant ; mais il n'y a pas besoin de se faire de compliments pour savoir que l'on se convient, cela se lit dans les yeux, qui sont ordinairement plus francs que la bouche.

Pendant que M. de Noirmont chasse avec Saint-Elme, qu'Armand dort et que Dufour dessine, Victor va se promener avec Ernestine et Madeleine. Sitôt après le déjeûner, on se met en route. On sort sans but déterminé, sans savoir quelquefois où conduira le chemin que l'on prend ; mais quand les gens sont bien ensemble, l'ennui ne les atteint nulle part. Courant dans les prairies, s'enfonçant dans les bois, ou descendant doucement une montagne rocailleuse, les trois promeneurs sont toujours d'une humeur charmante, jamais l'un d'eux ne se plaint de la fatigue, et ne témoigne l'envie de rentrer. C'est à regret que l'on retourne au logis ; mais en y rentrant on se dit : « Nous tâcherons d'aller plus loin demain. »

Ces trois personnes éprouvent un charme secret à être ensemble et rien qu'ensemble, car la promenade a bien moins d'attraits pour elles lorsqu'un voisin ou une voisine les accompagne ; alors on rentre plus tôt, on se fatigue plus vite. Cependant, dans ces longues promenades, la conversation ne roule que sur les sites que l'on voit, sur les lieux que l'on parcourt. Jamais rien ne s'y dit qui puisse donner à penser que l'esprit soit occupé d'autre chose ; mais à défaut de l'esprit, le cœur parle quelquefois. Lorsqu'après avoir marché quelque temps séparés, Victor offre son bras à Ernestine et à Madeleine, il éprouve une douce sensation à sentir sous son bras celui de madame de Noirmont, il le serre d'abord légèrement, puis tendrement contre le sien. Cette action fait battre son cœur plus vite et baisser les yeux à celle qui cause son émotion.

Victor comprend pourquoi maintenant le séjour de la campagne lui semble plus agréable. Madame de Noirmont lui plaît ; il ne se dit pas encore qu'il en est amoureux, mais il se répète souvent : « J'aimerais bien cette femme-là! » et à force de se dire : « J'aimerais bien ! » on aime déjà beaucoup.

« Mais à quoi me servirait de l'aimer, se dit encore Victor ; Ernestine est une femme trop pénétrée de ses devoirs !... je n'en serais jamais plus avancé. Je crois bien que je ne lui déplais pas ;... mais de là à être aimé il y a loin... Je serais bien heureux si elle m'aimait !... il me semble que cela me suffirait... Ce que j'éprouve pour elle n'est plus comme tous ces amours que j'ai ressentis,... et je crois qu'il est plus doux d'aimer que de ne faire que désirer. »

De son côté, Ernestine éprouvait un changement dont elle ne se rendait pas compte. A ses yeux tout prenait un autre aspect ; charmée de ne plus connaître l'ennui, il lui semblait jouir d'une nouvelle existence, dans laquelle les journées, jadis si longues, s'écoulaient avec une étonnante rapidité. Occupée d'un sentiment où elle ne voyait pas encore de mal, mais où elle était étonnée de trouver tant de douceur, elle se demandait quelquefois ce qu'elle avait,... ce qui lui était arrivé pour n'être plus la même. Ernestine n'avait pas jusqu'alors connu l'amour : mariée à dix-huit ans par des arrangements de tuteurs, elle n'avait vu M. de Noirmont que deux fois lorsqu'il devint son époux, et M. de Noirmont n'était pas de ces hommes à inspirer sur-le-champ une passion ; d'ailleurs il ne s'inquiétait nullement de faire naître un tendre sentiment dans le cœur de celle qu'il prenait pour femme. Satisfait de savoir qu'elle était bien née, bien élevée, M. de Noirmont n'avait jamais pensé qu'il pût manquer la moindre chose à son bonheur et à celui de son épouse. Il y a, en effet, des femmes qu'un mariage de convenance peut rendre heureuses, et dont le cœur ne conçoit pas un amour qui cause des tourments. Heureux les maris qui ont de telles femmes ! plus heureux ceux qui en ont de sensibles, et qui ont su captiver toutes leurs affections.

Ernestine est loin de penser qu'elle aime M. Dalmer ; elle éprouve du plaisir dans sa société, mais elle trouve cela naturel, parce que Victor est aimable, sans avoir ce jargon fatigant d'un petit-maître, ni l'air suffisant de quelqu'un qui se croit sûr de plaire. Ernestine ne voit donc aucun mal à préférer sa compagnie à toute autre : si elle pensait que cela pût devenir dangereux pour elle, elle fuirait Victor ; mais une femme qui a toujours été sage, et qui ne croit pas qu'on puisse cesser de l'être, se fie tellement à sa vertu, qu'elle ne voit pas le danger. Cette grande confiance en ses propres forces a perdu plus d'une femme : on se laisse aller au charme qui nous entraîne, on ne cherche pas même à interroger son cœur ; quand on le fait, la blessure existe, et il est souvent trop tard pour la guérir !

Mais Madeleine, à qui Victor ne songe nullement à serrer le bras, qu'il ne fixe pas tendrement, dont il n'épie point le moindre regard, est-ce seulement son amitié pour Ernestine, sa reconnaissance pour Victor qui la rendent si contente, si heureuse lorsqu'elle est avec eux ? Elle sourit dès qu'elle aperçoit Dalmer, elle rougit en lui prenant le bras. Pauvre Madeleine ! elle n'est pas jolie, mais cela suffira-t-il pour l'empêcher d'aimer ?

Un mari qui va souvent à la chasse et laisse sa femme en compagnie avec des jeunes gens montre une bien grande confiance à son épouse, sans doute, c'est surtout alors qu'il est beau de ne pas en abuser ! mais laisser quelqu'un exposé à la séduction d'un sentiment qu'on ne lui a pas appris à connaître,... c'est maladroit. Il y a des maris qui, par calcul, veulent laisser leur femme ignorante sur beaucoup de choses, se flattant qu'elles auront moins de goût pour ce qui leur procure moins de plaisir ; c'est très-mal calculé: il y a d'ailleurs chez les dames un instinct secret qui leur fait deviner quand elles n'en savent pas assez.

Le soir, réunis avec toute la société, Ernestine et Victor sont moins à leur aise... Ils se parlent peu, se regardent à peine ; car, devant le monde, ce n'est pas ceux qu'on aime le mieux qu'on regarde le plus.

Lorsque par hasard M. de Noirmont ne va pas à la chasse, Victor, ne pouvant se promener avec Ernestine, ne se soucie plus de courir la campagne. Il passe la journée dans les jardins, tenant un livre qu'il regarde, mais qu'il lit peu. Il va s'asseoir dans les endroits que madame de Noirmont affectionne, espérant qu'elle y viendra, et son attente n'est pas toujours trompée ; on ne se dit que quelques mots,... bien indifférents encore ;... mais la manière de les dire donne du prix aux moindres paroles. Tout en suivant des yeux Ernestine lorsqu'elle s'éloigne après un court entretien, Victor soupire et répète : « C'est étonnant comme j'aimerais cette femme-là! » puis, en se retournant, il aperçoit Madeleine, que le hasard, sans doute, conduit presque toujours du côté où le jeune homme va lire. Alors Victor va s'asseoir près de la jeune fille, et il passe des heures entières à causer avec elle, parce qu'elle lui parle d'Ernestine.

« Je crois que nous ne nous ennuyons plus ici ? » dit un matin Dufour à son ami. — Non, plus j'habite cette campagne et plus je m'y plais.... Dans les premiers jours, cette existence tranquille m'effrayait,.... maintenant elle me charme ;... il me semble que je passerais volontiers ma vie ici. — Oh ! la vie !.... tu donnes toujours dans les extrêmes !... Moi, je suis content, je fais de bonnes études !... Toi, je ne sais trop ce que tu étudies,.... à moins que.... Tu te promènes souvent avec madame de Noirmont.... — Avec cette dame et Madeleine. — Ah ! oui !... je sais bien que Madeleine est là... Elle aime beaucoup la promenade, cette dame... — Eh bien ! qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'on se promène quand on habite la campagne ?... — Rien, certainement ; mais son mari aime terriblement la chasse... Est-ce le cerf qu'il chasse ? — Dufour, j'espère que tu ne vas pas faire encore de méchantes conjectures ; elles seraient fort déplacées. — Oh ! ne te fâche pas ;... je plaisante, voilà tout. — Il y a des choses sur lesquelles il ne faut pas même plaisanter !... — Je comprends... c'est que c'est sérieux. — Madame de Noirmont est la vertu même, et je ne souffrirai pas que... — Voilà la première fois que je t'entends affirmer pareille chose !... Je ne demande pas mieux !... Au reste, je me plais aussi beaucoup ici... Je laisse le beau Saint-Elme parler, briller, trancher !... et M. de Noirmont répéter qu'il n'a jamais été trompé de sa vie... C'est bien hardi de dire cela !... ces pauvres maris !... — Ah ! Dufour, tu es ennuyeux. — Ha ça ! qu'est-ce que tu as donc aujourd'hui ? je ne t'ai jamais vu si respectueux envers le lien conjugal ;... et pourtant je t'approuve,... parce que... enfin j'ai trente-quatre ans, et je ne serais pas trop éloigné de... — Tu penses à te marier ? — Mais sans y penser... si je rencontrais un parti convenable... Dis-moi, comment trouves-tu mademoiselle Clara Pomard ? — Pas mal,... une bonne figure réjouie !... — Oh ! une bonne figure réjouie !... Il semble que tu parles d'un Bacchus !... Elle a le nez très-fin, très-bien fait. — Est-ce que tu veux l'épouser à cause de son nez ? — Je ne dis pas encore que je veux l'épouser ;.... mais si le parti était sortable.... on pourrait voir... D'abord l'âge serait convenable, elle a vingt-neuf ans ; elle me fait l'effet d'une bonne ménagère... Je dis elle me fait l'effet, parce qu'il ne faut pas s'en rapporter à l'air... Tâche donc,.... sans faire semblant de rien,... de t'informer, de savoir ce qu'elle aura de dot... Surtout, pas d'indiscrétion !... Je ne suis pas homme à épouser chat en poche... Quand je me marierai, c'est que je saurai parfaitement à qui j'aurai affaire... Mais chut !... Voilà Armand. »

Le jeune Bréville annonce à ces messieurs qu'une lettre qu'il vient de recevoir, le force à aller passer quelques jours à Paris. « J'espère que vous serez assez aimables pour attendre ici mon retour, » dit Armand.

« Oui certainement, répond Dufour ; j'ai encore beaucoup d'études à faire, et Victor me parlait tout à l'heure du plaisir qu'il goûtait ici...

»Mais nous serons peut-être indiscrets en restant encore ! » dit Victor en hésitant.

« — Indiscret !.... Ah ! vous plaisantez.... D'abord vous êtes ici chez moi, car mon beau-frère ne termine rien ! Heureusement j'ai trouvé des fonds ailleurs ; mais, je vous le répète, on sera toujours trop heureux de vous posséder. Ma sœur et son mari mourraient d'ennui sans vous ;.... du moins, je le crois. Je tâcherai d'être bientôt de retour.

» — Vous nous laissez M. Saint-Elme ? — Non ; il vient avec moi... — Pourquoi donc l'emmener ! — Il n'a pas votre courage ; il s'ennuie ici... mais nous reviendrons ensemble. »

Victor se tait et paraît contrarié. Dufour se dit : « Pourquoi diable Dalmer tient-il tant à ce Saint-Elme à présent ! »

Au déjeûner, Armand annonce son départ. Ernestine fait un mouvement imperceptible et baisse les yeux. Madeleine, au contraire, regarde avec anxiété Armand et Victor.

« Tranquillisez-vous, mesdames, reprend Armand, je ne vous enlève pas tous vos cavaliers ; monsieur Dalmer et monsieur Dufour veulent bien vous tenir compagnie...

» — C'est très-aimable de la part de ces messieurs, » répond Ernestine en ne regardant que Dufour.

Madeleine ne dit rien, mais ses joues se colorent, et elle reprend son air habituel.

« Certainement, dit M. de Noirmont, nous savons beaucoup de gré à ces messieurs de ne pas nous quitter ;... mais c'est bien dommage qu'ils ne chassent ni l'un ni l'autre... Et il faut que vous partiez aussi, M. de Saint-Elme.

» — Oh ! c'est très-urgent ! J'ai à parler au ministre de la guerre pour un de mes cousins qui n'est que capitaine et que je veux avancer... J'ai aussi une audience à demander au ministre de l'intérieur... pour un projet dont je lui ai déjà parlé... confusément, au dernier bal de la cour. »

Ici, Dufour, tout en prenant son café, tousse, et manque de s'étrangler, ce qui interrompt un instant Saint-Elme, qui reprend : « Mais je dépêcherai tout cela, afin de revenir bien vite avec mon ami.

» — Oui, dit Armand, et à mon retour, mon cher de Noirmont, j'espère que vous serez décidé pour cette propriété que je veux donner à si bon compte.

» — C'est justement parce que vous voulez me la vendre si bon marché que j'hésite à l'acheter... — Vous êtes singulier ! Si je veux vendre cette terre, ne vaut-il pas mieux que ce soit vous que tout autre qui profitiez de cette occasion ?... — Mais, au lieu de vous acheter cette propriété soixante mille francs,... qu'elle vaut largement par son rapport,... sa ferme,... ses terrains... — Eh bien ? — Si je vous la faisais vendre quinze ou vingt mille francs de plus ? — J'avoue que ce serait fort aimable ; et, si cela se peut, j'y consens volontiers. — Cela se pourrait peut-être si vous n'étiez pas si pressé de vendre... d'avoir votre argent. Je me suis trouvé, il y a deux ans environ, avec un monsieur fort riche et fort distingué, le comte de Tergenne.

CHAPITRE V. Une partie de loto.

Victor va promener sa mélancolie dans les jardins ; dès qu'il aperçoit Madeleine, il court se placer à côté d'elle, et, après lui avoir adressé quelques mots, reste quelquefois long-temps sans parler, ne faisant que pousser de gros soupirs ; la jeune fille, qui éprouve un vif battement de cœur lorsque Victor vient s'asseoir auprès d'elle, le regarde à la dérobée et soupire aussi, probablement pour faire comme lui.

Un matin, que le jeune homme semble plus pensif encore qu'à l'ordinaire, Madeleine lui dit : « Est-ce que vous ne vous plaisez plus ici, monsieur Victor ? — Pourquoi cela, Madeleine ? — C'est que vous n'avez plus l'air si gai... qu'il y a quelques jours. — Je ne m'ennuie pas... mais je suis contrarié... nos promenades étaient si agréables ; depuis le départ d'Armand, elles ont cessé. — C'est vrai... mais M. de Bréville reviendra avec M. de Saint-Elme... alors on retournera à la chasse, et ma bonne amie pourra revenir avec nous se promener. — Mais je ne pourrai pas rester toujours ici !.... — Pourquoi donc cela ?... » dit vivement Madeleine en regardant Victor avec chagrin.

« — Parce que... cela pourrait ennuyer les habitants de cette demeure. — Ah ! monsieur ! quelle pensée !.... est-ce que vous pouvez ennuyer personne ?.... est-ce que tout le monde ne vous aime pas ici ?.... — Tout le monde... ah ! s'il était vrai !... »

Victor soupire de nouveau ; Madeleine rougit et n'ose plus rien dire. Enfin le jeune homme prend la main de Madeleine, la serre avec force dans la sienne, et s'éloigne en disant : « Ah ! Madeleine... il est un sentiment que vous ne connaissez pas encore ! »

La jeune fille reste sur le banc ; elle suit Victor des yeux : son air mélancolique, ses soupirs, ce qu'il vient de lui dire, tout se réunit pour troubler le cœur de la pauvre petite. Elle se sent heureuse, satisfaite ; elle regagne la maison en répétant les derniers mots de Victor, dont elle croit comprendre le sens, et elle saute, elle danse en traversant le jardin, comme un enfant qui ne sait pas encore cacher sa joie. Madeleine ne sait pas être maîtresse de ses sentiments.

Monsieur et madame Montrésor sont venus en grande cérémonie proposer une partie de loto pour le soir chez eux. Ils doivent avoir M. Pomard, sa sœur et encore d'autres voisins. Comme Armand et Saint-Elme ne sont plus là pour repousser le jeu de loto, on accepte l'invitation ; d'ailleurs, à la campagne, c'est quelque chose que de trouver à employer sa soirée.

On part sitôt après le dîner. Victor n'a pas manqué d'offrir son bras à Ernestine ; Dufour marche à côté de M. de Noirmont. Madeleine ne les accompagne pas ; elle ne veut jamais aller en compagnie, mais elle garde joyeusement la maison. La jeune fille se trouve alors trop heureuse pour que la solitude l'effraie.

Victor n'ose adresser à Ernestine que quelques phrases sans suite, car on pourrait être entendu. Mais il ralentit le pas, afin de se trouver en arrière, et serre avec force le bras qu'il tient sous le sien. Pendant que Dufour parle peinture et propose à M. de Noirmont de le peindre en chasseur, Victor dit à la jeune femme : « Enfin, je suis donc un instant avec vous... Quel ennui ! depuis huit jours, de ne pas pouvoir vous parler, vous adresser un mot !...

» — Mais il me semble que rien ne vous empêche de me parler, puisque nous nous voyons presque toute la journée, » répond Ernestine en souriant.

« Oh ! sans doute on peut vous parler... devant le monde... mais il y a des choses que l'on ne veut pas dire... quand d'autres peuvent nous écouter... et je sens...

» — N'est-ce pas, Victor, que quoique ce ne soit pas mon genre, je peins très-bien le portrait et fais très-ressemblant ? » dit Dufour en s'arrêtant et en tournant la tête en arrière.

« — Oui... oh ! c'est frappant !... » répond Victor avec impatience et en lançant un regard furibond sur le peintre. « Voyez, madame, on ne peut pas même causer tranquillement avec vous !... — Mon Dieu, monsieur Dalmer, qu'avez-vous donc ce soir ?... Je crois que vous avez de l'humeur d'aller faire une partie de loto chez nos voisins... vous y venez par complaisance, et je vous en sais gré. — De l'humeur d'être avec vous, d'aller où vous êtes !... ah ! madame, comment pouvez-vous dire cela... le supposer ? Je m'exprime donc bien mal ; mes yeux ne vous disent donc pas tout le plaisir...

» — Victor, je veux peindre M. de Noirmont en chasseur, » dit Dufour en se retournant et s'arrêtant encore. « C'est une bonne idée, n'est-ce pas ?

» — C'est une idée délicieuse ! » répond le jeune homme en donnant au diable son ami et lui faisant des signes que celui-ci feint de ne pas comprendre.

« — Dès demain, reprend Dufour, j'irai à la ville voisine acheter ou commander des toiles pour peindre à l'huile. Je veux me lancer dans les portraits ; on ne me croit que paysagiste. Je veux me surpasser, pour que cela étonne tous les peintres de portraits. »

Victor ne répond rien, ne parle plus ; mais on arrive à l'endroit sombre que madame Montrésor redoute lorsqu'elle revient tard chez elle, le jeune homme prend la main qui est au bout du bras qu'on lui donne, et il presse tendrement cette main qu'on n'a pas la force de lui retirer, ce qui le rend aussi heureux que Madeleine l'a été, le matin, lorsqu'il a pris la sienne. Qu'on dise encore que le bonheur n'existe pas sur la terre ! Voilà deux personnes qui, par une simple pression de main, sont au comble de la félicité!

On arrive chez les Montrésor trop tôt pour Victor et peut-être pour Ernestine, qui est encore toute troublée de l'action de son cavalier. La société est déjà assise devant deux tables mises l'une contre l'autre pour former un carré long. Là-dessus sont étalés les cartons de loto, que les joueurs ne doivent pas perdre de vue un instant.

Outre les maîtres de la maison et les Pomard, la réunion est embellie par un monsieur, une dame et une petite fille. La dame, qui a bien la soixantaine, tient à elle seule la place de trois personnes ; elle a un énorme bonnet, par-dessus lequel est un abat-jour en tafetas vert, qui ne l'empêche pas de porter encore des lunettes. En joignant à cela des traits énormes, il est assez difficile, au premier coup-d'œil, de distinguer si c'est un homme ou une femme qu'on a devant soi.

Le monsieur a l'air d'un vieil abbé; il est à demi endormi devant ses cartons ; au moment où la société arrive, il se frotte bien vite les yeux pour saluer. La petite fille, qui peut avoir douze ans, a une figure espiègle qui forme contraste avec celle de la dame à l'abat-jour.

« Nous ne faisons que commencer... il n'y a qu'une partie de jouée.... » dit madame Montrésor en offrant des siéges.

« C'est bien heureux pour nous, » répond Dufour en allant se placer près de mademoiselle Pomard à laquelle il commence par dire : « Quelle est cette dame qui ressemble à un apothicaire ? — C'est madame Bonnifoux,... une vieille rentière qui ne connaît dans le monde que trois choses : ses potages, sa seringue et le loto... Écoutez-la, vous verrez qu'elle ne parlera que de cela. — Ça doit être bien amusant ; et le monsieur ? — C'est M. Courtois, un bien bon homme, mais qui dort presque toujours... La petite fille est sa nièce. — Bon ! me voilà au courant.

» — Asseyez-vous donc, madame de Noirmont, » dit madame Montrésor, en faisant signe à son mari de rester à côté: le pauvre Chéri était placé entre sa femme et madame Bonnifoux.

Ernestine s'assied près de M. Courtois, Victor se place bien vite près d'elle : la partie de loto chez madame Montrésor eût été un supplice trop cruel, si on n'avait pas été à côté d'une jolie femme. Quant à M. de Noirmont, il prend la première place venue, en murmurant déjà: « Le loto ! hum ! j'aimerais presque autant pigeon-vole !

» — Ha ça ! comment jouez-vous cela ? dit Dufour. — Au premier quine.... On met chacun deux sous, et on a trois tableaux... — Ah ! c'est une poule !...

» — C'est la partie la plus piquante au loto, dit madame Bonnifoux. Depuis quarante ans que je joue à peu près tous les soirs ce jeu-là, j'ai étudié toutes ses combinaisons. Le premier quine est fort agréable ;... mais cela demande une grande attention et surtout beaucoup de silence ! — Diable ! nous allons bien nous amuser alors !...

» — Tout le monde a-t-il des cartons ?... dit madame Montrésor. — Moi, je voudrais en changer, dit la petite fille. — Non, mademoiselle Lucie, on a décidé qu'on n'en changerait pas... N'est-ce pas, madame Bonnifoux ? — Certainement !... ça deviendrait trop fatigant ;... on ne saurait jamais deux numéros par cœur ;... ce serait un travail continuel... C'est singulier ! mon potage me revient... Je crois qu'il était trop gras... Je recommande cependant toujours à ma cuisinière de dégraisser son bouillon..... Ah ! comme j'ai des aigreurs ce soir !

» — Allons, tout le monde y est-il ? reprend madame Montrésor ; savez-vous qu'il y a vingt-deux sous à la poule !... — C'est fort gentil, dit M. Pomard. — Ah ! si je pouvais la gagner ! s'écrie la petite fille en sautant sur sa chaise. — Silence ! mademoiselle Lucie... ou on ne vous laissera plus jouer... Chéri, c'est à toi à tirer.... Tout le monde y est ?... — J'y suis depuis une heure, dit M. Courtois en ouvrant un œil. — Surtout pas trop vite, M. Montrésor, dit madame Bonnifoux, c'est votre défaut... vous courez la poste... Ah ! Dieu ! comme ce potage me tourmente !...... Il faudra que je me serve de bonne amie avant de me coucher. — Qu'est-ce que bonne amie? demande Dufour à mademoiselle Pomard. — C'est sa seringue que madame Bonnifoux appelle ainsi, parce que c'est plus décent. — Cette femme-là a de bien jolies idées ! — Allons, mademoiselle Clara ! cela va commencer. Pars, Chéri !

Trente-huit

» — Je l'ai deux fois ! s'écrie la petite fille en sautant sur sa chaise.

» — Moi, je ne l'ai pas, dit madame Montrésor en soupirant.

» — Est-ce qu'on a commencé? dit M. Pomard, qui depuis cinq minutes avait les yeux fixés sur le plafond. — Oui, sans doute, on a commencé... — Pardon, c'est que je n'y étais pas.... Je pensais.... je n'ai pas entendu... — Vous avez dit ? — Trente-huit. — Très-bien.... vous pouvez continuer...

» — M. Pomard, il faudrait tâcher d'être au jeu, dit madame Bonnifoux en avançant son abat-jour. — Madame on peut avoir des distractions. — C'est que vous êtes terrible pour cela... Neuf, quarante-deux... — Je me rappelle que ma cuisinière avait mis des choux dans son bouillon... C'est peut-être aux choux que je dois attribuer ma mauvaise digestion... — Dix-sept. — Ah ! un moment, monsieur !.... Comment avez-vous dit ?... — Dix-sept, et puis vingt-quatre.... — Vingt-quatre !... Ah ! mon Dieu !.... je n'y suis pas.... Il y en avait d'autres avant ?.... Monsieur, voulez-vous bien me les rappeler tous... »

Chéri, qui est habitué à ce genre d'amusement, renomme les numéros pour madame Bonnifoux.

« — Est-ce qu'on fera souvent comme ça ? dit Dufour à mademoiselle Clara. — Il n'y a presque pas de partie où madame Bonnifoux ne fasse recommencer deux ou trois fois la personne qui tire. Et puis, quand on gagne, elle fait vérifier ; et puis, quand c'est elle qui tire, si l'on n'y fait pas attention, elle rejette dans le sac les numéros qu'elle n'a pas.... — Peste !... c'est une joueuse bien agréable, je tâcherai de ne pas faire trop souvent sa partie,... heureusement j'en suis dédommagé par votre voisinage... Vous avez un véritable nez à l'antique, mademoiselle. — Ah ! ah ! ah ! j'ai un nez antique, moi !... — J'entends par là un nez modèle, de ces jolis nez, type du vrai beau... J'aurais bien du plaisir à peindre ce nez-là... — Ah ! ah ! ah ! j'ai vu quelquefois un œil dans un nuage ? ce serait drôle si on y voyait un nez ! — Ce ne serait pas si mal... — Ah ! ah ! ah !

» — Mademoiselle Clara, il n'y a pas moyen d'entendre les numéros, dit madame Bonnifoux, on ne doit pas rire à ce jeu-là... c'est un jeu qui réclame toute l'attention... Qu'est-ce que vous avez dit, M. Montrésor ? — Trente-neuf. — Et avant ? — Dix. — Et avant ? — Alors, il vaut autant que je recommence tout. — Oh ! oui, monsieur, recommencez-les tous, je vous en prie, car je suis certaine d'en avoir manqué au moins deux ou trois... Ah ! si jamais on remet des choux dans ma soupe... Je me rappelle que cela m'a déjà incommodée, il y a deux mois... Pourvu que j'aie de la graine de lin chez moi... J'ai peur d'avoir employé le reste avant-hier... et ma domestique qui ne songe à rien !... je le lui recommande pourtant assez ! je lui ai dit : Une fois pour toutes, Rose, ne me laissez jamais manquer de graine de lin... Comment avez-vous dit, le dernier, M. Montrésor ?

» — Soixante-et-dix-sept, madame. — Merci... Oh ! vous pouvez aller... j'ai deux quaternes ! — Moi, je n'en ai pas, » répond tristement madame Montrésor... « Ah ! Chéri, tu ne tire pas pour moi ! ce n'est pas bien...

» — Je ne suis pas dans le sac !... je n'ai pas des yeux aux doigts !...

» — J'attends le quatre-vingt-dix et le seize, » dit madame Bonnifoux.

« — Oh ! moi, j'ai aussi un quaterne ! » s'écrie la petite fille.

» — C'est singulier, » dit M. Courtois en s'éveillant et se frottant les yeux, « je n'ai pas encore étrenné... Il paraît que j'ai de bien mauvais tableaux... ça ne m'étonne pas, j'ai un malheur incroyable à ce jeu-là!... je n'y gagne jamais !

» — Je le crois bien, dit Dufour ; il ne doit pas y gagner souvent. »

Victor et Ernestine ne disent rien. Ils semblent tout à leur jeu ; mais est-ce ce loto qui les occupe ? Le jeune homme est bien près de la sœur d'Armand, il est vrai qu'il y a peu de place à la table et qu'il faut se gêner ; pourquoi Ernestine rougit-elle souvent ? pourquoi lui échappe-t-il des mouvements brusques comme si elle voulait tout-à-coup reculer sa chaise d'auprès de celle de son voisin ? Heureusement c'est à quoi personne de la société ne fait attention.

« Dieu ! que j'ai de beaux cartons ! dit madame Bonnifoux ; je suis couverte de quaternes !... mais j'ai bien idée que c'est le quatre-vingt-dix qui me fera gagner... c'est un numéro que j'affectionne... Ah ! Monsieur Montrésor ! vous me faites bien languir !...

» — Quatre-vingt-neuf, » dit Chéri en tirant une nouvelle boule du sac.

« — Ah ! Dieu, comme c'est près ! comme vous me mettez à côté... vous êtes un grand méchant !... madame Montrésor, votre mari est un grand méchant ! — Oh ! je le sais bien, madame ; c'est ce que je lui répète tous les jours !... Tire donc pour moi, Chéri !... »

Chéri n'a pas l'air de faire attention aux sollicitations de sa moitié; il continue à nommer avec tout le flegme d'un fonctionnaire public : « trente-trois...

» — Trente-trois, » dit monsieur Courtois, qui vient encore de s'éveiller ; « attendez ! arrêtez donc !...

» — Est-ce que vous avez gagné? » dit madame Montrésor avec anxiété. « — Non... mais je l'ai deux fois, le trente-trois... et ça me fait deux ambes...

» — Ah ! quelle peur ce monsieur Courtois m'a faite ! s'écrie madame Bonnifoux ; j'ai bien cru qu'il avait le quine... M. Courtois, tâchez donc de ne plus me donner de ces souleurs-là... vous qui êtes ordinairement si tranquille à ce jeu-ci... Où en sommes-nous, monsieur Montrésor ? je n'ai pas entendu les derniers. — Mais, madame, si vous parlez, ce n'est pas ma faute... — Ce n'est pas moi qui ai parlé, c'est M. Courtois... n'est-ce pas, madame, que c'est monsieur Courtois qui a dit : Arrêtez !... Oh ! par exemple, quand on me prendra à parler au loto... Qu'est-ce qu'on vient de nommer ?... — Quatre-vingt-deux. — C'est encore dans ma série... ça me fait tressaillir. — Trente-sept !... — Un instant,... un instant, monsieur, je vous en supplie... je n'ai plus de jetons... c'est mademoiselle Lucie qui les accapare tous. — Moi, madame ! tenez, voyez ce que j'ai devant moi... — Parce que vous vous amusez à les jeter par terre... Qu'est-ce qui me donne des jetons... je ne puis pas rester dans cette situation... — Monsieur, ne tirez pas, je vous en prie... — Si vous marquiez à l'anglaise, comme moi, dit monsieur Pomard, vous n'emploieriez pas tant de jetons. — Oh ! je n'aime pas cette manière-là... je ne fais rien à l'anglaise, moi... j'aime à voir le numéro qui me manque... on l'appelle, on le désire... on croit l'entendre... ah ! ça cause bien des émotions... Un jour, il m'est sorti un quine sur-le-champ, les cinq numéros de suite... j'en ai pleuré comme un enfant... Tirez, monsieur Montrésor, j'ai des marquoirs... Oh ! j'ai des douleurs de bas-ventre... c'est singulier, je ne devrais cependant pas être échauffée !... — Quarante-quatre !...

» — C'est pour moi ! c'est pour moi !... » s'écrie la petite Lucie en battant des mains ; « j'ai le quine... j'ai gagné!...

» — Et j'avais cinq quaternes ! dit madame Bonnifoux ; c'est bien extraordinaire de perdre avec cinq quaternes... mais un instant, il faut vérifier... »

On vérifie le quine de la petite fille, et, au grand regret de madame Bonnifoux, il se trouve être bon. Dufour, qui a regardé à sa montre, dit tout bas à mademoiselle Pomard : « Voilà une seule partie qui a duré une demi-heure. Ce n'est rien, j'en ai vu de plus longues.

» — Allons, messieurs et dames, vos deux sous... » dit madame Montrésor en faisant passer une petite corbeille... « Madame Bonnifoux, c'est à vous à tirer... — M'y voilà.

» — Un moment, dit Dufour ; ne doit-on pas vérifier aussi s'il y a le compte dans le panier ? tout doit se faire avec ordre... — C'est juste, » dit Chéri ; et il compte la poule, et il ne se trouve que vingt sous dans le panier.

« — Qui est-ce qui n'a pas mis ? » demande monsieur Montrésor. Tout le monde affirme avoir donné sa mise.

« — Cependant il manque deux sous ! — C'est sans doute la petite Lucie, dit madame Bonnifoux ; elle aura pris la poule sans remettre au jeu. — Pardonnez-moi, madame ; d'ailleurs, j'ai passé mes deux sous à M. Pomard, qui les a mis pour moi dans la corbeille... N'est-ce pas, monsieur ? — Oui ; oh ! pour cela... j'en suis certain ! Mais vous avez souvent des distractions, monsieur Pomard ? — Madame, je n'en ai jamais pour ce qui regarde la comptabilité!... » répond M. Pomard en prenant sur-le-champ un air offensé.

« Quant à moi, j'ai mis une des premières, » dit madame Bonnifoux en ajustant son abat-jour, « je mettrai plutôt deux fois qu'une..... Madame Montrésor, votre cuisinière sait-elle faire les potages aux croûtons ? — Oui, madame, et très-bien, même. — Alors, je prendrai la liberté de vous envoyer Rose, pour qu'elle l'instruise... J'aime assez ce potage-là; j'en ai mangé chez notre maire, mais il était un peu brûlé... — Enfin, il manque toujours deux sous à la poule, et je tiens à ce que cela s'éclaircisse, dit M. Pomard, d'autant plus que madame m'a accusé d'avoir des distractions..... et, quand il s'agit d'argent, une telle supposition me blesse. — Mon Dieu, monsieur Pomard, vous prenez feu comme du phosphore... j'ai dit ce mot-là comme un autre... Ah ! j'ai une douleur dans le côté... je ne sais pas si j'ai de l'anis chez moi... — Il ne s'agit pas d'anis ; il faut que le déficit se retrouve... »

Victor, qui voit le moment où les deux sous vont amener une querelle, s'empresse de dire que c'est probablement lui qui n'a pas mis ; il complète la poule, ce qui rétablit le calme.

« Attention ! je commence ! » dit madame Bonnifoux en prenant un air doctoral. « Le vingt-et-un !... je l'ai... Le trente !... je ne l'ai pas... Le quatre !... je l'ai...

» — Est-ce qu'il est indispensable qu'elle nous dise : je l'ai ou je ne l'ai pas avec le numéro ? » dit Dufour avec impatience. « Qu'est-ce que ça me fait à moi, ce qu'elle a et ce qu'elle n'a pas ?... »

Mais madame Bonnifoux continue en ajoutant toujours une réflexion après chaque numéro : « Le trente-deux !... je l'avais trois fois sur mes cartons d'hier... Le quatre-vingt-dix !... Ah ! coquin !... ah ! scélérat de quatre-vingt-dix !... c'est toi que j'attendais tout-à l'heure !... tu arrives trop tard ! c'est égal, je vais te marquer ;... mais, si tu étais venu l'autre partie... Oh ! comme le talon me démange... oh ! que c'est drôle... c'est comme si on me piquotait avec des épingles...

» — Ah ça ! madame, est-ce que nous jouons du talon ? » dit Dufour d'un grand sang-froid. — « Monsieur, c'est que cela m'inquiète : on prétend que c'est signe de goutte ; je crains horriblement la goutte ! J'ai eu deux de mes parents qui... — Madame Bonnifoux, nous attendons que vous tiriez, dit madame Montrésor. — C'est juste ;... m'y voilà... Oh ! il faudra absolument que bonne amie fasse son jeu ce soir... Onze ! je l'ai... Vingt !... je ne l'ai pas. C'est singulier !... je croyais bien l'avoir... Dix-neuf !... ça me fait un petit ambe... Ah ! madame Montrésor, avez-vous entendu parler d'une nouvelle invention qu'on, appelle des clyssoirs ?... — Oui, madame. — En dit-on du bien ? — Beaucoup de bien, madame... — Vingt-quatre ! je ne l'ai pas... Je voudrais bien qu'une de mes connaissances en eût pour en essayer un peu... Quarante-cinq !... je l'ai... Malgré cela, je suis tellement habituée à bonne amie que j'aurai de la peine à changer. Le quatre-vingt !.... je l'ai... Le dix-huit !...

» — Monsieur, vous avez le quatre-vingt... et vous ne le marquez pas, » dit la petite Lucie à Victor, près de qui elle est assise. Le jeune homme regarde probablement ses numéros, comme monsieur Pomard, en pensant à autre chose. Mais les enfants font attention à tout, et la remarque de la petite fait rougir madame de Noirmont.

« Mademoiselle Lucie, vous regardez donc sur les cartons de monsieur ? dit madame Bonnifoux. Ça ne se fait pas, mademoiselle ; on ne doit pas regarder sur les cartons des autres : c'est tricher. — Comment ! madame, c'est tricher que d'avertir monsieur qu'il a oublié de marquer un numéro sorti ? — Oui, mademoiselle... vous ne devez vous occuper que de votre jeu... »

Et madame Bonnifoux ajoute à demi-voix : « Je ne peux pas souffrir jouer avec cette petite fille-là... Son oncle est trop bon... Est-ce qu'à douze ans une demoiselle doit jouer déjà au loto ?... ça devrait tricoter ou filer !... mais son oncle se laisse gouverner par elle... Je crois qu'il tombe en enfance !... »

Pour achever de désoler la vieille dame, c'est encore la petite Lucie qui gagne la partie. Madame Bonnifoux en fait un bond sur sa chaise, qui manque de la casser.

Après madame Bonnifoux, le sac passe aux mains de M. Pomard, qui nomme le dix-huit pour le quatre-vingt-un, et le seize pour le soixante-un, toujours par suite de ses distractions, ce qui amène une scène très-vive entre lui et la vieille dame. A chaque poule qu'elle perd, elle devient de plus mauvaise humeur ; se plaint de ses aigreurs, de sa cuisinière, et fait répéter les numéros tirés. Madame Montrésor pousse des oh ! et des ah ! aux numéros qui approchent de celui qu'elle attend. M. de Noirmont ferait volontiers comme M. Courtois, et Dufour regarde attentivement si la personne qui tire nomme exactement toutes les boules.

Bientôt M. de Noirmont parle de se retirer. « Mais je n'ai pas gagné une seule partie ! dit madame Bonnifoux ; il faut au moins que je gagne une fois... — Vous avez dit être incommodée, madame, et je pensais que cela vous fatiguerait de jouer tard. — Ah ! monsieur, j'aime tant le loto que j'oublie tout quand j'y suis ;... mais aussi c'est la seule passion que je me sois connue.

» — Il n'est pas tard, dit Victor ; encore quelques parties. — Comment, M. Dalmer, vous prenez goût au loto !... Je vous en fais mon compliment. — Je m'amuse toujours de ce qui plaît aux autres.

» — Il est très-galant, ce jeune homme ! Est-il pour long-temps dans ce pays ? » dit madame Bonnifoux à M. Montrésor, qui ne lui répond pas.

« — Eh bien ! Chéri, vous ne répondez pas à madame Bonnifoux ? Qu'est-ce que vous avez ce soir ?... où donc êtes-vous ? — Ah ! pardon ;... je n'avais pas entendu, madame... Depuis quelque temps, vous ne m'entendez pas non plus... — Comment ! je ne vous entends pas ? — Suffit, monsieur.

» — Allons, c'est à moi à tirer, et je vais mener cela rondement, » dit Dufour. En effet, il a bientôt mis la vieille dame aux abois : à la sixième boule elle n'y est plus ; elle perd la tête. En vain elle dit à Dufour de répéter, en renommant un numéro, le peintre en appelle tout de suite deux ou trois nouveaux. Madame Bonnifoux repousse sa chaise et quitte la table en s'écriant : « J'aime autant y renoncer... C'est comme si on me prenait deux sous dans ma poche... Il m'est impossible de suivre monsieur ! — Mais, madame, j'ai pourtant répété toutes les fois que vous l'avez désiré. — Oh ! c'est égal, monsieur, je n'y suis plus... Vous avez une manière d'aller ;... j'en ai la tête qui me pète !... Je reprends ma mise ;... je ne suis pas de cette poule-ci. »

A la partie suivante, madame Bonnifoux retrouve toute sa bonne humeur en s'écriant : « Pour moi, enfin !... C'est le cinq qui m'a fait gagner... J'ai eu le quaterne et le quine tout de suite... Comme ce jeu-là est bizarre !... j'attendais le quinze, qu'il me fallait depuis long-temps, et je gagne par des numéros auxquels je ne pensais pas du tout... Oh ! c'est un jeu bien piquant !... »

Pendant que madame Bonnifoux fait ces réflexions, tout le monde se lève, et chacun se dispose à regagner sa demeure. M. Courtois allume une lanterne, qu'il emporte toujours quand il va en soirée ; M. Pomard prend sa sœur d'un côté et sa canne à dard de l'autre ; madame Bonnifoux retrousse sa robe, ôte son abat-jour et met ses lunettes dans sa poche en disant : « Ne vous en allez pas sans moi, M. Courtois ; vous savez que vous me mettez à ma porte. » — Oui, madame. — Adieu, mes chers voisins... Le jeu a été bien méchant ce soir ;... sans ce dernier coup, je perdrais vingt-huit sous !... Ah ! madame Montrésor, je vous enverrai Rose pour que votre cuisinière lui apprenne à faire le potage aux croûtons.... J'ai toujours des soupçons de coliques... quoique ça... mais ce diable de jeu vous acoquine ; et pourtant j'y suis malheureuse depuis quelque temps !... Pourvu que j'aie de la graine de lin chez moi !.... Monsieur Courtois, je suis prête. »

M. Courtois a pris le bras de madame Bonnifoux, la petite Lucie a pris la lanterne, et chaque société regagne sa demeure. Celle de Bréville revient naturellement dans le même ordre que lors du départ ; Victor donne le bras à Ernestine, et Dufour marche à côté de son mari.

Pour revenir, la nuit était sombre ; très-peu de lune éclairait les chemins. Dufour se retourne en vain ; il ne peut distinguer si Victor tient autre chose que le bras de madame de Noirmont.

CHAPITRE VI. Le vieux chêne.

Le lendemain de la partie de loto, Madeleine, qui, en quittant la modeste maison de Grandpierre, n'a pas perdu l'habitude d'être matinale, était à sa croisée au point du jour ; elle aperçoit dans la campagne l'homme en blouse qui tient sur son dos sa pioche, sous son bras un gros morceau de pain, et se rend à son travail en regardant souvent la fenêtre de la chambre de Madeleine. En trois minutes la petite est descendue et se trouve à côté de Jacques.

« Bonjour, Madeleine, » dit le paysan en pressant la main de la jeune fille.

« — Bonjour, mon cher Jacques..... C'est bien aimable à vous de passer par ici.... ça fait que je peux vous voir un moment. — Bonne Madeleine,... vous ne vous ennuyez donc pas de causer avec Jacques ?... — Moi, je crains quelquefois de passer trop souvent... Mais,.... parce que je passe ici..... sous vos fenêtres,... ça ne vous force pas à descendre.... Que je vous voie un moment à votre croisée,... que vous me fassiez un petit signe de tête pour me montrer que vous avez vu votre vieil ami,... et je serai content, ma chère enfant. — Ah ! Jacques !... comment pouvez-vous penser que votre présence n'est pas un plaisir pour moi !.... N'êtes-vous pas mon ami ?.... N'avez-vous pas le premier recueilli, protégé l'orpheline ? — J'ai fait ce que me dictait mon cœur, ce que je ferais encore... pauvre Madeleine... car je vous aime comme ma fille ; mais laissons cela... Dites-moi, êtes-vous toujours contente, Madeleine, depuis que vous êtes revenue habiter cette maison ?... Comment se conduit-on avec vous ? — Oh ! bien ! très-bien !... tout le monde est bon pour moi !... Ernestine me traite comme autrefois ; et ce monsieur,... qui le premier a parlé de moi ici,... vous savez, M. Victor Dalmer, eh bien ! quoique ce soit un monsieur de Paris... il n'est pas fier du tout, il cause souvent avec moi. Ce n'est pas comme ce M. de Saint-Elme, l'ami d'Armand,... il me regarde à peine, celui-là,... ou bien, c'est avec un air, comme si on était trop heureux d'obtenir un de ses regards... Tandis que M. Victor, ce n'est pas cela !... il est si simple,.. c'est-à-dire si aimable... — Et vous dites que madame de Noirmont vous témoigne une tendre amitié? — Oui, elle me répète souvent qu'elle est bien contente de m'avoir avec elle,... que maintenant je ne la quitterai jamais... Elle veut quelquefois m'emmener dans les sociétés où elle va,... mais j'aime mieux alors rester à la maison... Il n'y a que dans les promenades que nous faisons ;... alors, comme c'est ordinairement M. Victor qui vient avec nous, je ne refuse jamais d'y aller... M. Victor donne le bras à ma bonne amie,... mais il me le donne aussi à moi ;... et il court,... il joue,... il rit avec moi, tout comme avec Ernestine... Oh ! nous faisons des promenades bien amusantes ! M. Victor est très-gai... quelquefois cependant...

» — Très-bien, » dit Jacques avec un mouvement d'impatience, « mais ce n'est pas là l'important. M. de Noirmont, comment vous traite-t-il ? Vous m'avez dit que, dans les commencements de votre arrivée chez lui,... car vous êtes à peu près autant chez lui que chez son beau-frère, vous m'avez dit qu'il vous parlait à peine.

» — C'est vrai, mon ami ; mais depuis quelque temps M. de Noirmont semble me marquer plus d'amitié... Il aura vu que tout mon désir était de mériter un peu de la sienne, puisqu'il est le mari de celle que j'aime comme une sœur... Enfin il n'a plus l'air de me regarder comme une pauvre fille que l'on garde par charité... Peut-être aussi voyant M. Victor me parler, me témoigner de l'intérêt, M. de Noirmont sera-t-il revenu de sa prévention... Car, lorsque je suis assise dans un coin du salon, quoiqu'il y ait d'autres dames, M. Victor vient souvent s'asseoir à côté de moi, puis il me parle... tout comme si j'étais une dame de la société... Ah ! c'est bien honnête cela ! surtout après m'avoir vue servante chez Grandpierre... N'est-ce pas, mon ami, que c'est bien honnête cela ? »

Jacques ne dit plus rien ; son front s'est rembruni ; ses yeux se fixent sur ceux de Madeleine ; il semble vouloir lire dans l'ame de la jeune fille, et les yeux du paysan ont une telle expression que Madeleine baisse bientôt les siens en rougissant, comme si, en baissant ses paupières, elle eût pensé mettre un voile entre le regard de Jacques et le fond de son cœur.

Au bout d'un moment, Jacques reprend : « Vous ne me parlez pas du marquis, de votre camarade d'enfance. Cependant, autrefois, c'était de lui et de sa sœur que vous m'entreteniez toujours ;... ils possédaient toute votre affection,... c'était bien naturel, élevée avec eux,... et madame de Bréville ne mettait pas de différence dans ses manières avec l'un ou avec l'autre !... est-ce que vous avez oublié ce temps-là, Madeleine ?...

»Mon Dieu ! mon cher Jacques ! pourquoi supposez-vous cela ?... Ah ! j'aime toujours autant les compagnons de mon enfance, ceux que ma bienfaitrice appelait ses enfants... Ernestine, Armand, il n'est rien, non, rien que je ne me sentisse capable de faire pour leur prouver mon amitié... Mais, hélas ! la pauvre Madeleine ne pourra jamais trouver l'occasion de leur être bonne à quelque chose... Ils sont riches, et je suis pauvre....

» — Oui, vous êtes pauvre, Madeleine, et il est malheureusement probable que vous le serez toujours ;... car je ne crois pas,... oh ! non, il n'est pas présumable que votre situation change jamais...

» — Mon ami, qu'est-ce que cela fait d'être pauvre quand on est heureuse,... et je le suis maintenant que j'habite de nouveau avec les enfants de madame de Bréville !

» — Sans doute !... la pauvreté n'est pas toujours un malheur... Quelquefois elle met à l'abri de bien des dangers qui entourent les jeunes filles dans les demeures des riches ; mais vous, Madeleine, qui vous trouvez, quoique pauvre et sans nom, vivre avec des gens du beau monde, vous devez surtout ne jamais oublier votre situation.

» — Ah ! Jacques... est-ce que vous croyez que je deviendrai fière à présent parce que je demeure chez le marquis... Ah ! c'est bien mal de penser cela...

» — Eh ! mon enfant, ce n'est pas là ce que je voulais dire,.... et pourtant je sais bien ce que je voudrais dire...

» — Est-ce parce que je vous ai conté que M. Victor causait avec moi et me donnait le bras comme à ma bonne amie... mais cela ne me rend pas fière !... seulement ça me fait plaisir... D'ailleurs, je dois avoir aussi un peu d'amitié pour ce monsieur qui s'est intéressé à moi ;... je serais une ingrate si je pensais autrement,... si je pouvais oublier que M. Victor...

» — Madeleine, » dit Jacques en interrompant la jeune fille, « vous n'êtes morgué pas ingrate !... Je crains au contraire que vous ne soyez trop reconnaissante...

» — Comment !... que voulez-vous dire ? » répond Madeleine avec un peu d'embarras. « Est-ce qu'on peut être trop reconnaissante !...

» — Dam'! ça serait possible... Tenez, mon enfant, je n'aime pas les détours... j'vais vous dire ce que je pense ;... je vous aime assez pour être franc avec vous...

» — Mon Dieu ! Jacques !... qu'ai-je donc fait qui vous fâche !...

» — Rien,... rien encore ! mais, depuis que je cause avec vous,... depuis que je vous questionne sur ce qui vous intéresse,.... je m'sommes ben aperçu que vous n'aviez qu'une chose dans la tête... que c'te chose vous trottait toujours dans l'esprit... ce qui fait que tout en parlant vous y revenez sans cesse,... et c'te chose-là, ma petite, c'est M. Victor,.... le jeune homme de Paris. »

Madeleine devient rouge comme une cerise, et son cœur bat si fort que l'on s'en aperçoit au mouvement précipité de son fichu. Enfin elle répond d'une voix tremblante :

« Comment !... je n'ai parlé que de M. Victor ! mais... vous vous trompez, Jacques ; je vous ai parlé de lui comme de toutes les personnes qui habitent chez monsieur le marquis. Quant à Armand, il est à Paris en ce moment avec M. de Saint-Elme ; c'est pour cela que nous sortons moins,... et que... — Oui je sais que M. le marquis est allé à Paris ; ce n'est pas de cela que je vous parle, mon enfant ; c'est de ce jeune homme... qui, j'en conviens, vous a servie en ami... mais ce ne serait pas une raison pour que vous l'aimiez trop après.... — Je ne vous comprends pas, Jacques. — Et pourtant vous êtes devenue ben rouge, ma petite !... et on ne rougit que quand on comprend. Oh ! dam', je suis un vieux matois, on ne me trompe guère, moi !... Allons, calmez-vous, Madeleine ; tout cela ne peut pas être encore ben dangereux, mais je dois vous prévenir... parce que, moi, j'croyons qu'on évite mieux un péril quand on est sur ses gardes... D'ailleurs, mon enfant, si je me trompe... si vous ne ressentez pas déjà... au fond du cœur... trop d'inclination pour ce jeune homme, eh ben ! vous rirez de mes craintes ; mais si, dans votre ame, vous sentez que j'ai raison, alors vous profiterez des avis de Jacques et vous vous direz : Une pauvre orpheline sans nom, sans état, sans rien enfin,... que la protection de gens riches... sur laquelle il ne faut jamais trop compter, ne doit pas aimer un monsieur de la ville,... car où c't amour-là la conduirait-il ?... à faire des sottises... Oh ! morgué! Madeleine ne doit pas en faire... Celle qui n'a pour tout bien que sa vertu doit plus que toute autre garder ce trésor-là....

» — Mais, Jacques,... est-ce que je vous ai dit que... que je pensais à M. Victor... autrement qu'à quelqu'un qui m'aurait rendu service ?

» — Non, vous ne me l'avez pas dit, mais je l'ai deviné;.... quoique je ne sois qu'un laboureur, je me connaissons assez à deviner sur les figures ce qui se passe dans le cœur des gens... C'est comme qui dirait une habitude que je me suis faite depuis que j' sommes en âge de raisonner,... et je ne voudrais pas que ma petite Madeleine connût l'amour pour être malheureuse...

» — L'amour !... oh ! vous vous trompez, Jacques, je ne le connais pas, je ne sais pas ce que c'est !...

» — Pardi, j' pensons ben que ce n'est pas Babolein qui pouvait vous y faire songer ;... mais, à c't' heure, vous v'là entourée de dangers,... de beaux messieurs qui sont plus séduisants, plus adroits que Babolein !

» — Non Jacques, certainement personne ne pense à la pauvre Madeleine !.... Dieu merci ! je n'ai rien qui puisse attirer les regards, je ne suis pas jolie,... je le sais bien... Si l'on me parle,... si l'on daigne quelquefois causer avec moi,.... c'est par bonté,... par pitié, peut-être... mais je sais bien que jamais personne ne m'aimera... »

La jeune fille n'achève ces mots qu'en sanglotant ; ses yeux se sont remplis de larmes, et elle s'empresse de les cacher avec son tablier.

« — Allons, déjà des larmes !... Voilà toujours ce qui suit ce maudit sentiment qui plaît tant aux femmes !... Pourquoi pleurez-vous, Madeleine ? si en effet je me suis trompé, et si M. Victor ne vous intéresse pas plus... qu'il ne faut ?...

» — Ah ! c'est que... je pense que c'est pourtant bien triste de ne pouvoir jamais être aimée de personne !...

» — Et moi, Madeleine, qui vous chéris,... qui ne vous ai pas perdue de vue depuis que vous êtes au monde,... et vos compagnons d'enfance dont vous avez retrouvé l'amitié,... est-ce que ce n'est personne cela ?

» — Oh ? si... — mais... — Mais cela ne vous suffit plus, n'est-ce pas !... — Je ne dis pas cela ;... c'est que je n'avais jamais pensé comme dans ce moment à ma triste situation... C'est bien singulier !.... Cela m'était égal de ne pas avoir d'autre nom que celui de Madeleine... je ne songeais pas à des parents... je ne regrettais que ma bienfaitrice,... puisque je n'ai connu qu'elle... mon Dieu, Jacques, comment donc se fait-il que je n'aie pas de parents ?... que madame de Bréville ne m'ait jamais parlé d'eux ?... car enfin ; où m'a-t-elle trouvée ?... qui donc m'a remise entre ses mains ?... Jacques, à présent, je voudrais savoir tout cela ;.... puisque vous m'avez vue toute petite, vous avez peut-être entendu parler de mon père,... de ma mère ;... pourquoi donc ne me dites-vous jamais un seul mot sur mes parents ?...

» — Parce que probablement il était inutile de vous en parler !... » répond Jacques en soupirant ; puis il se met à marcher, et fait signe à Madeleine de le suivre.

Au bas de la plaine, du côté de Gizy, était un énorme chêne qui paraissait avoir vu plusieurs siècles, et dont les branches égalaient en grosseur plusieurs arbres du voisinage. Autour de ce vieil arbre s'élevaient plusieurs petits bouquets de bouleaux que le chêne majestueux semblait protéger et qui formaient comme une enceinte pour défendre son ombrage, en sorte qu'assis sous le chêne on était à l'abri de tous regards indiscrets.

C'est là que Jacques conduit Madeleine ; il s'arrête sous le vieil arbre, puis considère quelque temps en silence la place où il est et les branches touffues qui couvrent sa tête. Madeleine n'avait jamais dépassé les bouleaux qui entouraient le chêne ; cet endroit ne menait à aucun chemin, il fallait venir le chercher exprès, et la jeune fille ne le connaissait pas. En se trouvant sous l'ombrage épais du gros arbre, en se voyant cachée de tous côtés par les bouleaux qui formaient un rideau autour de cet endroit frais et mystérieux, Madeleine se sent émue, et elle attend en silence que Jacques lui dise pourquoi il l'a amenée là.

Le paysan semble fortement occupé de ses souvenirs. Enfin il s'écrie : « Ah ! Madeleine !... si ce chêne pouvait parler,... il vous dirait, lui, tout le secret de votre naissance !...

» — Comment savez-vous cela, vous, Jacques ? — Comment,..... ah ! c'est juste... il faut ben que je sache quelque chose aussi ;... mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit... Votre mère, mon enfant, est venue plus d'une fois s'asseoir ici,... sous ce vieil arbre...

» — Ma mère ! Jacques ! vous avez connu ma mère !... qui donc était-ce... et pourquoi m'a-t-elle abandonnée ?...

» — Bah ! est-ce que j'ai dit que j'avais connu votre mère ? répond Jacques en relevant la tête et comme fâché d'avoir parlé ainsi.

» — Puisque vous savez qu'elle venait souvent à cette place... — Ah ! oui... je le sais... mais... voyez-vous, Madeleine, tout cela ne vous avance pas plus !... Qu'importe que j'aie connu votre mère,... que je sache qui elle était,... si cela ne peut vous être utile à rien ?... et malheureusement, c'est comme cela... Ce que je sais... il n'y a que moi dans le monde qui le sache... et vous pensez bien que si je pouvais vous servir en parlant... en colportant partout mon secret... ah ! mille charrues !... je ne resterais pas muet ; mais, comme en parlant, je vous ferais plus de tort que de bien, je me tairai... même avec vous... oui, Madeleine, même avec vous ; car ce serait vous mettre en tête des regrets inutiles. Ainsi, mon enfant, ne revenons jamais sur ce sujet ; car, je vous le répète, vous n'en saurez pas plus. Tout ce que je puis vous apprendre, c'est que l'amour a rendu votre mère malheureuse... et je ne voulons pas que ce soit la même chose pour sa fille...

» — Ma pauvre mère !... elle a été malheureuse... Ah ! je viendrai souvent à cette place, à présent que je sais qu'elle l'a occupée !

» — J'ai peut-être eu tort de vous dire cela... il ne faut pas nourrir de telles idées quand ça ne mène à rien...

» — Et mon père, Jacques, vous ne m'en dites pas un mot ; l'avez-vous connu aussi ? »

Le paysan reprend son air soucieux, et, replaçant sa pioche sur son épaule, se dispose à s'éloigner ; mais Madeleine lui prend la main et le retient en lui disant : « De grâce, Jacques, répondez-moi... et mon père...

» — Que diable voulez-vous que je vous dise ?... Votre père !... vous ne le connaîtrez jamais non plus, à moins que cependant ! mais non... cela n'est pas probable... Allons, Madeleine, le temps se passe... il faut que j'aille gagner mon pain... et celui de la vieille tante ;... car elle ne peut plus travailler, la pauvre femme ! et je nous sommes amusé aujourd'hui.... Adieu, mon enfant !

» — Ah ! Jacques, si j'étais riche, vous n'auriez plus besoin d'aller travailler à la terre, de vous fatiguer sans relâche !...

» — Oh ! morgué! le travail ne m'effraie pas... et j'y suis habitué... au contraire, c'est ma vie ; j'tomberais malade si je ne faisais rien !... ainsi n'ayez pas de regret pour moi. Retournez près de madame de Noirmont, et rappelez-vous mes conseils... l'amour vous rendrait malheureuse... Eh bien ! morgué! faut pas écouter ceux qui voudraient en glisser dans votre cœur..... Vous avez dix-huit ans sonnés !... dame ! une fille rêve aux amoureux à cet âge-là...

» — Non..... Jacques, non, je ne pense pas du tout aux amoureux !...

» — Quant à M. Victor, il a l'air ben doux, ben honnête ; mais tout ça, c'est pour mieux attraper les gens ! Croyez-moi, jasez avec lui devant le monde, mais évitez-le en particulier. Adieu, Madeleine ; au revoir, mon enfant. »

Jacques embrasse la jeune fille sur le front, et la laisse près d'une petite porte qui ouvre sur les jardins de Bréville. Madeleine rentre et va du côté de la pièce d'eau. Elle songe à tout ce que son vieil ami vient de lui dire ; elle ne peut se dissimuler qu'il ait bien lu dans le fond de son cœur. Elle ne pense qu'à Victor, ne s'occupe que de l'aimable jeune homme qui lui a témoigné tant d'intérêt et qui semble lui en témoigner chaque jour davantage. Mais, jusqu'à ce moment, Madeleine ne croyait pas que ce fût un crime de rêver sans cesse à quelqu'un... et Jacques vient d'éclairer son cœur en lui faisant comprendre que ce serait de l'amour.

« De l'amour ! » se dit Madeleine en se promenant lentement dans les allées, où plus d'une fois Victor s'est promené avec elle ; « de l'amour... pour ce monsieur.... que je connais depuis si peu de temps !.... Oh ! cela n'est pas possible !... Jacques se trompe..... Est-ce qu'il se connaît à l'amour, Jacques ? et cependant j'étais toute tremblante quand il me parlait de M. Dalmer..... Jacques a deviné que je pensais toujours à lui..... est-ce que cela se voit dans mes yeux ?... O mon Dieu !... si ce monsieur voyait cela.... Je n'oserais plus le regarder... Je suis pourtant bien heureuse quand je suis à côté de M. Victor ; quand il me parle,.... je passerais toutes les journées à l'écouter..... Si c'est là de l'amour, je ne trouve pas que cela me rende malheureuse ; au contraire.... je sais bien que ce monsieur ne pense pas à moi... Cependant ce n'est pas moi qui vais le trouver... c'est lui qui vient près de moi.... puis, qui soupire.... qui est triste,... et je ne sais pourquoi, quand il soupire, cela me fait tressaillir de plaisir.... et il faudrait renoncer à tout cela... Parce que je suis orpheline..... que mon père et ma mère m'ont abandonnée, il faudrait n'aimer personne ;... mais il me semble que, puisque je ne dépens que de moi, je suis bien libre de disposer de mon cœur... car enfin.... c'est moi seule que cela regarde... »

La fille la plus sage trouve toujours des arguments en faveur de ce qui lui plaît, et Madeleine trouvait de fort bonnes raisons pour ne pas fuir Victor lorsque tout-à-coup celui-ci parut devant elle.

En ce moment sa présence trouble vivement Madeleine : elle s'imagine que Victor doit voir sur son visage que c'est lui qui l'occupait : elle rougit, baisse les yeux, balbutie quelques mots entrecoupés pendant qu'il lui dit bonjour, puis se sauve toute confuse et sans oser tourner la tête.

Il lui en coûte cependant pour agir ainsi ; car, dans le fond de son ame, elle croit que le jeune homme est venu là dans l'espoir de la rencontrer.

Pauvre Madeleine ! ce n'était pas elle que Victor cherchait dans le jardin.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
MADELEINE. TOME TROISIÈME.
CHAPITRE PREMIER. Un Aveu.

Et cependant, cette attente du bonheur, cet espoir que l'on tremble de voir s'évanouir, cet amour qui ne se prouve encore que par mille bagatelles qui ne seraient rien pour d'autres que des amans ; enfin, cet embarras, ce trouble que l'on ressent alors en présence de l'objet aimé, c'est, dit-on, l'état le plus doux de l'amour... Pourquoi donc est-on si pressé de le faire cesser ?... pour en venir à une fin qui trop souvent n'amène que l'ennui, l'indifférence et l'inconstance... Ce sont surtout les dames qui disent cela, en se plaignant de ce que les hommes ne sont jamais contens, de ce qu'ils sont trop exigeans. Moi, je répondrai à ces dames : « Convenez que vous éprouveriez au fond du cœur quelque dépit, si votre amant ne vous demandait jamais à en venir à cette fin, et que vous prendriez de lui une singulière opinion. »

Après la soirée de loto chez madame Montrésor, Victor brûle de voir Ernestine, mais de la voir seule, pour lui dire tout l'amour qu'il ressent pour elle ; lors même que cette déclaration devrait fâcher madame de Noirmont, il est décidé à la lui faire ; mais il a bien quelques motifs pour espérer que du moins on lui pardonnera.

Ce n'est guère qu'au jardin que Victor peut trouver l'occasion, qu'il cherche aussi, dès le matin, il va parcourir les allées, les bosquets ; il passe là toute la journée, et revient à la maison de fort mauvaise humeur, parce que madame de Noirmont ne quitte pas sa chambre ou le salon dans lequel est son mari.

Depuis la soirée chez les Montrésor, Ernestine craint de se trouver seule avec Victor. Le jeune homme remarque cette conduite ; il devient triste, rêveur. Le soir, quand tout le monde est au salon, il se met dans un coin d'où il ne bouge pas, et Dufour lui dit : « Victor, décidément tu veux copier M. Pomard ? tu restes des demi-heures les yeux fixés sur une corniche !... tu n'as jamais posé comme ça quand j'ai fait ton portrait. »

Madame de Noirmont s'aperçoit de la tristesse de Victor, mais elle n'a pas l'air de la remarquer. Madeleine, qui croit deviner la cause de la mélancolie du jeune homme, le regarde souvent avec tendresse ; mais Victor ne voit pas ces regards-là, il ne fait attention ni au trouble, ni à la rougeur de la jeune fille quand elle est près de lui ; il n'entend jamais ses soupirs, et ne la rencontre point dans les jardins, parce qu'il n'y cherche qu'Ernestine.

« Madame ne va plus se promener au jardin ? » dit un soir Victor en s'approchant d'Ernestine. — « Mais... pardonnez-moi... n'y allons-nous pas tous les soirs ?... — Ah ! oui... avec tout le monde... comme c'est amusant ! et vous n'y venez plus le matin ? — Je n'ai guère le temps... — Vous l'aviez autrefois ?... »

Ernestine ne répond pas ; elle tient toujours ses yeux sur son ouvrage.

« — Cet ouvrage vous occupe donc bien, madame, que vous ne puissiez pas regarder un moment ailleurs.... — Mais, monsieur, si je regardais ailleurs... je ne pourrais conduire mon aiguille. — Ah ! c'est juste, madame, et puis je ne vaux certainement pas la peine que vous leviez les yeux. »

Victor s'éloigne en froissant dans ses mains un journal qu'il avait eu l'air de lire. Et M. de Noirmont s'écrie : « Eh bien ! M. Dalmer... qu'est-ce que vous faites donc ? vous déchirez mon Constitutionnel. — Ah ! pardon, monsieur, c'est que je pensais...

» — Quand je vous le disais ! s'écrie Dufour, il est devenu le second volume de M. Pomard. »

Le peintre ajoute à l'oreille de son ami : « Je sais bien à qui tu penses... Et cette pauvre Madeleine qui ne fait que soupirer, parce qu'Armand ne revient pas... Hein !... qu'est-ce que je t'avais dit ? — C'est possible. — Je vais toujours faire le portrait de M. de Noirmont en chasseur, et, pendant les séances, je me ferai donner des renseignemens sur mademoiselle Clara Pomard... Je n'ai pas encore d'intentions... mais on ne sait pas. »

M. de Noirmont a consenti à se laisser peindre en pied et revêtu de son équipement de chasse ; Dufour veut mettre tous ses soins à ce portrait, d'abord pour sa gloire, ensuite parce qu'on est bien aise de faire quelque chose d'agréable pour des personnes chez qui l'on demeure.

Les séances commencent après le déjeuner ; Dufour les prolonge quelquefois jusqu'au dîner, dans le but de rendre son ouvrage plus parfait, et parce qu'il bavarde la moitié du temps au lieu de s'occuper de son modèle. Pendant que M. de Noirmont pose et cause avec Dufour, on aurait bien tout le temps de reprendre ces jolies promenades dans la campagne qui plaisaient tant à Madeleine ; mais Ernestine n'en parle pas, et Victor ne le propose plus. La jeune fille se désole et ne conçoit rien à la conduite de madame de Noirmont et à l'humeur de Victor.

Il en coûtait pourtant beaucoup à Ernestine pour agir ainsi ; la soirée du loto n'était pas oubliée : c'est parce qu'elle avait eu trop de charmes, que la jeune femme avait ouvert les yeux sur d'autres dangers, et sentit qu'il était temps de les éviter.

Mais on ne peut pas toujours être sur ses gardes, et puis il y a des momens où l'on se croit bien forte, où l'on rit d'un danger que l'on se dit n'être peut-être qu'imaginaire, et puis.... et c'est là ordinairement le motif déterminant. M. Dalmer n'est plus aussi triste ; il a l'air d'avoir pris son parti, de ne plus chercher à se rapprocher d'Ernestine, enfin de ne plus s'occuper d'elle, et une femme ne veut pas que l'on se dérobe à son empire ; car la plus sage est bien aise qu'on soupire pour elle, alors même qu'elle ne veut pas répondre à ces soupirs-là.

Toutes ces raisons déterminent un matin Ernestine à quitter le salon et à s'enfoncer dans les belles allées du jardin. Elle s'y promène depuis quelque temps, et ne rencontre personne ; elle s'étonne, se dépite de cette solitude : elle a emporté son ouvrage, elle s'assied sous un bosquet et veut travailler ; mais au moindre bruit des feuilles, elle lève la tête et regarde autour d'elle ; enfin Victor paraît ; alors on reporte bien vite les yeux sur son aiguille, et l'on feint d'être très-occupée de ce qu'on fait, si bien que Victor s'assied près d'Ernestine avant qu'on ait eu l'air de l'apercevoir.

« — Comment ! c'est vous, madame !... vous, qui travaillez dans le jardin ! — Sans doute, monsieur ; pourquoi pas ? — C'est si extraordinaire de vous voir quitter le salon... à moins d'être bien accompagnée !... — J'avais mal à la tête ce matin... J'ai voulu prendre l'air. — Voilà un mal de tête qui est bien heureux pour moi, puisqu'il me procure l'occasion de vous voir un moment sans que des yeux importuns soient braqués sur nous. — Je ne vois pas en quoi ces yeux-là peuvent vous gêner... — Vous ne voyez rien, vous, madame ! — Est-ce un compliment cela, monsieur ? — Je ne sais pas faire de complimens... je ne sais que dire ce que j'éprouve. — Et peut-être aussi ce que vous n'éprouvez pas. — Eh ! mon Dieu !... pourquoi donc mentir quand on n'y est pas obligé!... Par exemple, madame, si je vous disais que je vous aime, que je vous adore, que je ne pense qu'à vous, certainement je ne mentirais pas. »

Victor a dit tout cela avec tant de feu qu'il n'y a pas eu moyen de l'arrêter. Ernestine regarde encore plus attentivement son ouvrage, afin de cacher son émotion. Elle se contente de répondre d'un ton qu'elle croit rendre sévère : « Mais, monsieur, est-ce qu'on doit dire de ces choses-là à quelqu'un qui n'est pas libre ?.... c'est très-mal ce que vous faites là! — Eh ! madame, fait-on toujours ce qu'on-devrait !... Le monde serait trop parfait si l'on n'agissait que d'après son devoir.... Pourquoi avons-nous des passions qui parlent plus haut que notre raison ?.... pourquoi rencontrons-nous, quelqu'un qui nous inspire un sentiment invincible.... insurmontable ?... — Oh ! oui, comme tous ceux que les hommes éprouvent !... — Non, madame, c'est de l'amour que vous inspirez,... ce n'est point un sentiment frivole, léger... Ah ! je n'avais jamais ressenti tout ce que j'éprouve près de vous !... — Combien de fois avez-vous déjà dit cela à d'autres, monsieur ? — Que vous êtes cruelle !.... je n'ai jamais dit cela à d'autres, parce que je ne l'avais pas encore éprouvé.... Cela vous fait rire ?... vous êtes bien heureuse de rire des tourmens que vous causez !... — Je crois qu'ils seront vite guéris. — Mais enfin, madame, si je ne vous aimais pas, qui me forcerait à vous dire que je vous aime,... lorsque je vois bien que vous ne pensez pas à moi ! que vous ne pouvez pas me souffrir !... car, Dieu merci ! vous me le faites assez voir. Depuis notre soirée chez madame Montrésor,... où je me suis permis de vous serrer la main, vous ne sortez plus de votre salon,... vous ne m'accordez pas un instant de tête-à-tête. — A quoi cela vous avancerait-il ?... vous ne pensez pas sans doute, monsieur, que j'oublierai mes devoirs,... que je vous donnerai des espérances ? — Mon Dieu, madame, je ne pense rien ! je n'espère rien ! mais je vous aime parce que... je vous aime ; je ne crois pas que ce sentiment puisse se commander ni finir à volonté... Est-ce donc ma faute si vous m'inspirez de l'amour ? A coup sûr je ne me suis pas dit : je veux aimer cette dame-là,... cela est venu.... sans que je sache comment.... et pourtant il me semble que je vous ai aimée du premier moment où je vous ai vue,... du moins vous m'avez plu sur-le-champ... Je crois qu'il y a quelque chose qui nous entraîne vers les personnes auxquelles nous devons offrir notre cœur. — Vous avez dû éprouver souvent cet entraînement ?... je sais,... par mon frère, qu'à Paris vous n'étiez pas cité pour votre sagesse. — Oh ! je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis :... d'abord je suis très-franc !... oui, madame, très-franc ! même avec les dames auxquelles je fais la cour. Je n'ai jamais pu dire : je vous aime, à une femme pour qui je n'éprouvais qu'une caprice, ni fait serment d'être fidèle pour la vie, lorsque j'avais affaire à une coquette. Mais vous, madame, vous,... ah ! quelle différence !... j'aurais été si heureux si vous m'aviez seulement aimé... un peu !...

» — Quand une femme, trop faible, ne peut résister à une passion qu'elle devrait combattre, je crois qu'elle n'est pas maîtresse de n'aimer qu'un peu; elle doit aimer beaucoup au contraire... et c'est sa punition. — Sa punition !.... pourquoi ? — Parce que bientôt elle aime seule..... Alors que lui reste-t-il ? un amour qui fait son supplice, et des remords que rien ne peut adoucir. — Ah ! madame, pouvez-vous penser qu'on cesserait de vous aimer... — Pourquoi serais-je privilégiée ; je n'ai pas assez d'amour-propre pour le croire ; je me connais et je ne me trouve pas assez jolie pour inspirer une passion éternelle... Je ne vois même rien en moi qui doive charmer quelqu'un habitué à n'offrir ses hommages qu'à la beauté. Aussi, quand on me fait une déclaration d'amour, je suis toujours tentée de croire que l'on se moque de moi. — Vous vous jugez bien mal, madame. — Non je ne me trouve nullement belle. — Croyez-vous donc que pour plaire il faille avoir des traits bien réguliers et dignes de servir de modèle. C'est la physionomie qui fait tout... du moins à mon goût. Sans doute il ne faut pas que cette physionomie s'allie à des traits désagréables ; mais, lorsqu'on trouve dans l'ensemble, dans les yeux de quelqu'un ce je ne sais quoi qui nous plaît, qui nous captive, ah ! madame, on ne s'occupe pas alors à détailler tous ses traits pour voir ce qu'il peut y manquer. On aime déjà, et la personne qui nous plaît est pour nous la plus jolie.... — C'est possible,... mais.... — Mais.... — Une femme honnête ne doit aimer que son mari. — Je sais qu'on doit aimer son mari.... Certainement je trouve cela très-bien !... mais quelquefois,... quand il y a une différence d'âge,... d'humeur.... On ne se marie pas toujours par amour. — Ce ne serait pas encore une raison pour manquer à ses devoirs.... »

Victor ne répond rien. Il se contente de soupirer ; puis avec une petite baguette, de tracer des ronds sur le sable. Ernestine travaille avec beaucoup d'ardeur et sans lever les yeux. Ils gardent long-temps le silence, ne se regardant ni l'un ni l'autre ; c'est Ernestine qui le rompt la première :

« Je crois qu'il est temps que mon frère revienne. — Pourquoi cela, madame ? Parce que la société de mon mari et la mienne ne doivent pas suffire pour vous retenir ici ; et je conviens que nos voisins ne sont pas non plus bien récréatifs. — Moi, madame, je crois plutôt que vous me dites cela parce que mon séjour ici vous ennuie, et que vous désirez que je parte. Eh bien, vous serez satisfaite.... Je n'ai pas même besoin d'attendre Dufour, je le laisserai faire le portrait de M. de Noirmont, je partirai demain, je vous débarrasserai de ma présence....

« — En vérité, monsieur, vous avez l'esprit bien mal fait,... vous prenez de travers tout ce qu'on vous dit.... Si je suppose que vous pouvez vous ennuyer avec nous, c'est parce que je le crains.... Vous ai-je jamais témoigné que votre présence ne me fût pas agréable....

« — Mais aussi, madame, comment pouvez-vous supposer que je m'ennuie avec vous... avec vous !... que je voudrais ne pas quitter un moment, car je n'ose penser qu'il faudra vous quitter,... ne plus vous voir.... Non, je ne puis me faire à cette idée ; il me semble que maintenant nous devons toujours être ensemble :... on est si bien près de vous.... »

Et Victor s'est rapproché d'Ernestine, et il a doucement passé son bras sous le sien.

« — Prenez garde, monsieur,... vous allez me faire piquer.... — Mon Dieu ! madame, cet ouvrage est donc bien pressé que vous ne pouvez pas le laisser. — Quelle nécessité de le quitter ;... on peut bien causer en travaillant. — Mais on ne peut pas seulement apercevoir vos yeux... vos yeux... que j'aime tant ;... vous seriez donc bien fâchée de les lever un moment.... »

Ernestine ne répond pas, mais elle cesse de regarder son aiguille, car enfin ce n'est pas un grand mal de laisser voir ses yeux. Cependant ceux de Victor ont une expression si tendre qu'elle en est toute troublée ; elle roule son ouvrage en disant : « Je vais rentrer. — Quoi ! déjà?... — Mais il y a long-temps que je suis là. — Vous trouvez qu'il y a long-temps, et moi il me semble qu'il n'y a qu'une minute.... — J'aurais peut-être mieux fait de ne pas y venir du tout. — Vous avez même du regret de m'avoir procuré ce moment de bonheur.... Vous êtes fâchée de ce que j'ai osé vous dire !... — A quoi tout cela vous avancera-t-il ?... Si votre amour était vrai, il ne vous causerait que des peines ; vous voyez bien qu'il vaut mieux que tout cela ne soit qu'une plaisanterie. — Ah ! madame !... si vous ressentiez l'amour comme moi, vous ne diriez pas cela. Je trouve que l'état le plus triste au monde est l'indifférence.... Quand le cœur n'a aucun attachement bien vif, rien ne nous occupe, ne nous émeut,... tout nous ennuie, tout nous est égal ; qu'on nous propose une promenade, une partie de plaisir, nous acceptons tout avec le même calme !... Nous n'avons rien à y chercher, rien à y désirer ; nous aurons les mêmes sensations aujourd'hui que demain, nous vivrons le lendemain comme la veille ;... mais est-ce là vivre !... est-ce là exister !... Que l'amour s'empare de notre cœur, et tout change autour de nous ; tout prend à nos yeux un nouvel intérêt ; dans les occupations les plus ordinaires de la vie, nous trouvons du plaisir, parce que nous pouvons y mêler la pensée de notre amour, l'image de l'objet adoré. S'il est avec nous, le temps s'écoulera plus vite ; si nous l'attendons, nous comptons les minutes ; s'il est absent nous pensons à lui, nous voulons deviner ce qu'il fait. L'ennui n'atteint jamais un cœur bien épris. Enfin, si notre amour nous cause des peines, eh bien ! ces peines même ont un charme qu'on ne voudrait pas changer contre l'indifférence ; non, madame, quand on aime bien et qu'on est aimé, on n'est jamais entièrement malheureux. Ah ! vous ne comprenez pas cela, vous, parce que vous avez une ame froide, insensible.... »

Ernestine ne paraissait cependant ni froide, ni insensible en ce moment ; elle était émue, oppressée ; elle avait de la peine à cacher son trouble. Victor le voyait bien, mais il était trop adroit pour avoir l'air de s'en apercevoir. Enfin madame de Noirmont fait un mouvement pour se lever, Victor la retient :

« — De grâce, encore un instant !... j'ai si rarement le bonheur d'être seul avec vous.... — Non, j'ai déjà eu tort de vous écouter. — Comment ! je ne pourrai pas même vous parler de mes peines... à vous qui les causez. — Vous me dites des choses que je ne devrais pas entendre. Encore une fois, monsieur, si j'avais la faiblesse de vous croire,... de vous aimer,... à quoi cela nous mènerait-il ? — Mais à tout, si vous vouliez. — Non, monsieur,.... lors même que je... que j'aurais de l'amitié pour vous,... je n'oublierais jamais ce que je me dois,... non, jamais !... »

En disant ces mots, Ernestine dégage sa main de celle de Victor, et s'éloigne précipitamment en le laissant sous le bosquet.

« Elle a dit : Jamais ! » murmure Victor en regardant la jeune femme s'enfuir du côté de la maison.

Et cependant Victor ne semble pas mécontent de l'entretien qu'il vient d'avoir ; il regagne le salon d'un air plus satisfait : c'est que probablement il avait vu le Trésor supposé, et se rappelait cette phrase de M. Géronte : Il ne faut jamais dire jamais : qui est-ce qui peut répondre de l'avenir ?

CHAPITRE II. Comment cela finit.

Dufour continue le portrait de M. de Noirmont ; il y met le temps, parce qu'il prétend faire un chef-d'œuvre, et pendant les séances son modèle cause avec lui de la famille Pomard. Tandis que son mari pose, Ernestine a bien le loisir d'aller prendre l'air ou travailler dans le jardin ; mais elle s'y rend accompagnée de Madeleine, afin d'éviter les tête-à-tête, car elle s'est promis de ne plus en accorder à Victor.

Ce n'était pas avec Madeleine que madame de Noirmont pouvait se distraire et chasser les pensées qui l'occupaient : la jeune fille ne parlait que de Victor ; elle répétait ce qu'il avait dit, se rappelait ce qu'il avait fait, s'amusait à faire son portrait en le comparant aux autres personnes qui venaient à Bréville, et finissait toujours en disant : « N'est-ce pas, ma bonne amie, que c'est le mieux et le plus aimable de tous les messieurs qui viennent ici ?

« — En vérité, » dit un matin Ernestine avec un mouvement d'impatience, « tu es ennuyeuse, Madeleine, tu parles toujours de M. Dalmer !... tu ne sais pas me dire autre chose. »

Madeleine rougit en répondant : « Je ne croyais pas mal faire... je causais de ce monsieur... il faut bien causer... je voulais vous distraire, car il me semble que vous êtes rêveuse depuis quelque temps ;... tout le monde change ici.... C'est comme M. Victor ! il a des jours où il est si singulier.... Oh ! mais je ne parlerai plus de lui, puisque cela vous fâche.

« — Cela ne me fâche pas... Mais c'est que si ce monsieur nous entendait, par hasard, il croirait qu'on ne s'occupe que de lui... et il aurait bien tort.... »

Madeleine pousse un gros soupir auquel Ernestine ne fait pas attention, parce qu'elle tâche alors d'étouffer les siens. Au bout d'un moment, Madeleine dit : « Le portrait de M. de Noirmont doit être avancé... je n'ai pas encore osé demander à le regarder : est-il bien ressemblant ?

« — Mais... oui... je crois qu'il ressemblera... M. Dufour y met beaucoup de soins ; et quoique ce ne soit pas son genre et que M. Victor le plaisante un peu, je pense qu'il sera bien !

« — Fera-t-il votre portrait, à vous, ma bonne amie ? — Oh ! pourquoi.... Cependant mon mari le désire... et M. Victor assure que je ferais de la peine à M. Dufour en n'acceptant pas.... — Ce doit être bien agréable d'avoir le portrait de quelqu'un qu'on aime ! — Oui !... c'est une consolation quand on ne se voit plus... car on se quitte quelquefois.... Comme mon frère tarde à revenir !... il ne peut s'arracher de son maudit Paris !... Je crains que ces messieurs ne s'ennuient ici.... M. Dalmer, qui n'aime pas la chasse, ne doit guère s'amuser à être tous les soirs au billard ou devant un échiquier avec M. de Noirmont.... Je suis sûre que c'est par complaisance qu'il joue... il fait tout ce qu'on veut !... — Mais il vous vient quelquefois du monde.... — Des gens bien amusants !... madame Montrésor et son mari, qu'elle n'ose pas quitter, de peur qu'on ne le lui enlève.... Pauvre dame !... qu'elle se rassure !... on ne pense pas à son Chéri.... Les Pomard !... La sœur rit toujours ; c'en est ridicule.... M. Victor ne doit pas trouver beaucoup d'agrément dans leur société, lui habitué aux plaisirs, aux belles réunions de Paris... car à Paris, je sais qu'il va beaucoup dans le monde, qu'il court les bals, les spectacles.... A son âge... c'est naturel.... — On a donc beaucoup de plaisirs à Paris, ma bonne amie ? — Sans doute... et lorsqu'on est aimable.... Il y a des femmes si coquettes à Paris !... — Ah ! il y a des femmes coquettes !... Est-ce qu'il en connaît ?... — Je ne le lui ai pas demandé.... Est-ce que M. Dalmer a des comptes à me rendre ! — Oh !... je ne dis pas cela... mais quelquefois en causant.... — Vous voyez bien que M. Dalmer ne se soucie plus de causer avec nous... il ne vient plus s'asseoir ici lorsque nous y travaillons. — C'est vrai.... Pourquoi donc cela, ma bonne amie ?... est-ce qu'il est fâché? — Fâché!... et de quoi donc !... Au reste, je ne sais ce qu'il a... mais cela m'est bien indifférent, et vous savez, Madeleine, que je vous ai priée de ne pas toujours me parler de ce monsieur. — Oh ! oui, ma bonne amie, je vous obéirai. »

Et Madeleine ne trouve plus l'obéissance si pénible, parce qu'elle s'aperçoit que lorsqu'elle ne parle plus de Victor, Ernestine se charge de la remplacer.

Si Victor ne vient pas près d'Ernestine lorsqu'elle a du monde avec elle, il sait fort bien la rencontrer quand elle est seule, soit dans une chambre qu'elle traverse, soit dans une allée du jardin et, lorsqu'on demeure sous le même toit, il est impossible que de telles occasions ne se présentent pas fréquemment. A la vérité, ces tête-à-tête sont bien courts, quelquefois on n'a pas le temps d'échanger deux phrases ; mais Victor a pris l'habitude de saisir et de presser une main qu'on n'a pas la force de lui refuser. Une autre fois, il prend, il serre dans ses bras une taille élégante ; on se défend, on le prie de finir ; il ne finit jamais que lorsqu'il entend du monde ; bientôt il effleure de ses lèvres des joues brûlantes. « Monsieur, je me fâcherai, je me fâcherai très-sérieusement ! » dit Ernestine fort émue.

Victor semble confus, désolé, mais il recommence à la première rencontre ; ensuite, poussant plus loin l'audace, c'est sur les lèvres d'Ernestine qu'il appuie ses lèvres de feu.

« C'est affreux !... c'est indigne !... » s'écrie la jeune femme en se débattant, et elle s'éloigne d'un air bien courroucé. Mais voyez cependant le pouvoir de l'attraction : le lendemain, Ernestine trouve mille occasions pour aller et venir seule dans la maison, sans doute afin de gronder encore le jeune homme qui se permet de l'embrasser.

Ces rencontres, ces larcins, ces momens de bonheur ne font qu'augmenter les désirs d'un amant. Victor prie, supplie Ernestine de lui accorder un instant de tête-à-tête, en jurant qu'il sera sage. On ne se fie pas à sa promesse et on a raison. « Je ne veux plus me trouver seule avec vous, dit Ernestine, j'ai déjà eu tort de vous écouter une fois. »

Dire cela, c'est presqu'avouer qu'on partage le sentiment que l'on inspire. En effet, madame de Noirmont ne se sent plus la même ; toujours plongée dans une tendre rêverie, distraite devant le monde, ou tout occupée d'y écouter une seule personne, elle soupire, rougit, se trouble pour un rien. Souvent elle se gronde elle-même en se répétant : « Je me rendrai malheureuse ! » Et pourtant cette nouvelle situation n'est pas sans charme. Elle sent déjà la justesse de ce que lui a dit Victor : elle ne s'ennuie plus.

Le portrait de M. de Noirmont est achevé. Dufour le trouve effrayant de ressemblance, M. de Noirmont en est assez content, parce que, dans le lointain du paysage, on aperçoit un chevreuil qui expire frappé d'une balle au milieu du front.

« J'ai voulu prouver, dit le peintre, que l'original du portrait est un adroit chasseur. Certes, il est difficile de mieux viser.... Monsieur de Noirmont, je vous en prie, engagez tous vos voisins à venir voir votre portrait ; je serai bien aise de recueillir les avis de chacun. »

Pour faire plaisir à Dufour, M. de Noirmont fait savoir à ses voisins que son portrait est terminé, et une après-dînée on voit arriver à Bréville M. et madame Montrésor, les Pomard, et madame Bonnifoux, avec son garde-vue, ses lunettes, et sa belle boîte de loto sous le bras.

« Nous venons voir le portrait de M. de Noirmont et passer la soirée avec vous, dit madame Montrésor. Madame Bonnifoux a cédé à nos instances, elle nous a accompagnés. Elle craignait d'être indiscrète... mais, à la campagne et entre voisins....

« — Madame nous fait le plus grand plaisir, » dit Ernestine, en réprimant le sourire que lui inspire la vue de la boîte de loto.

« Je n'attendais pas moins de votre part, madame, » répond madame Bonnifoux en faisant une large révérence. « C'est si agréable de se réunir le soir, de faire la partie !... Vous voyez que je suis de précaution.... Vous n'avez peut-être pas de loto ? j'ai apporté le mien.... Les numéros sont très-bien faits !...

« — Je voudrais bien savoir si elle a apporté aussi bonne amie, dit tout bas Dufour.

« — Par exemple, » dit M. de Noirmont, à Victor, « ceci passe la permission, et certainement j'userai de la liberté de la campagne pour ne pas assister à la partie de loto ! J'en ai assez ; je me souviens de la dernière.

« — Mais il me semble que l'on est venu pour votre portrait, dit Dufour. — Oui, mais on ne passera pas la soirée à regarder votre ouvrage, et moi je ne me sens pas le courage de faire la poule avec madame Bonnifoux. »

M. de Noirmont prévient sa femme qu'il va se promener et rentrera se coucher pendant qu'elle tiendra compagnie à la société, puis prétextant une affaire qui le force à se rendre à Laon le soir même, l'époux d'Ernestine fait ses adieux et laisse la société.

« M. de Noirmont a affaire ce soir... c'est bien dommage ! dit madame Montrésor. — Oui, dit madame Bonnifoux, et ce sera une personne de moins pour jouer.... Mais il reviendra sans doute de bonne heure ? — Non, madame, répond Ernestine, mon mari doit coucher à Laon.

« — J'aurais bien été avec M. de Noirmont, dit Chéri ; j'ai aussi besoin de voir quelqu'un à Laon. — C'est bien !... c'est bien !... vous irez quand j'irai, dit madame Montrésor. Qu'est-ce que c'est donc que ces idées vagabondes qui vous prennent maintenant !...

« — Mon avant-dernière cuisinière était de Laon, dit madame Bonnifoux ; elle faisait le riz au lait comme un ange, mais elle le commençait la veille, parce qu'il fallait qu'il fût si bien crevé!...

« — Il me semble que l'on désire voir le portrait de M. de Noirmont ? dit Dufour.

« — Oui, certainement, répond M. Pomard ; je me connais un peu en peinture, je me permettrai de vous dire mon avis.

« — C'est bien ce que j'espère.... Oh ! je ne suis pas de ces peintres qui ne veulent pas endurer le moindre conseil, la plus légère critique ; je désire que l'on soit franc avec moi, et je ne suis pas fâché que M. de Noirmont soit absent, parce que sa présence aurait peut-être gêné pour les observations que l'on voudrait me faire sur son portrait. »

Ernestine conduit la société dans la pièce où est placé le portrait de son mari. Dufour regarde tout le monde, pour voir l'effet que produit son ouvrage ; il trouve déjà étonnant que l'on ne pousse pas des exclamations de plaisir à sa vue ; il devient violet lorsque madame Bonnifoux s'écrie : « Est-ce que c'est ce monsieur-là?

« — La question m'étonne, madame, dit le peintre ; je croyais qu'il ne pouvait pas y avoir doute,... et qu'il suffisait d'avoir vu M. de Noirmont une fois pour le reconnaître. — Oh ! oui, monsieur !... aussi je le reconnais parfaitement à présent qu'on m'a dit que c'était lui.... Oh ! il est fort ressemblant... c'est un bien bel homme !... mais pourquoi lui avez-vous fait tenir dans la main un fusil ?... Je n'aime pas les fusils. — Il me semble, madame, que c'est ce qui convenait à un chasseur.... Je ne pouvais pas lui faire tenir un carton de loto. — C'est juste ; mais ce fusil me fait peur....

« — Je suis sûr qu'elle aurait voulu lui voir tenir une seringue, » dit Dufour à l'oreille de Victor.

« — Je trouve le portrait fort bien, mais un peu âgé, dit madame Montrésor.

« — Agé!... Vous trouvez que j'ai fait M. de Noirmont trop âgé? s'écrie Dufour. — Oui, un peu... — Ah ! madame !... c'est-à-dire que je l'ai plutôt fait trop jeune !... C'est que vous le voyez dans un mauvais jour.... Placez-vous là.... Par exemple !... s'il est trop âgé....

« — Je lui trouve le nez un peu long, dit mademoiselle Clara. — Oh ! mademoiselle, c'est que M. de Noirmont a le nez très-fort.... J'ai même un peu adouci... parce qu'en peinture il faut toujours adoucir ; mais, certainement, c'est bien son nez ;... c'est-à-dire que c'est comme si on le lui avait arraché et collé là....

« — Est-ce que son bras gauche ne vous semble pas un peu court ? dit Chéri.

« — Son bras gauche court !... Est-ce que vous ne voyez pas que l'avant-bras est en raccourci ? — Si fait ; mais,... malgré cela.... — Oh ! monsieur Montrésor, je crois que vous ne vous connaissez guère en raccourci, car vous ne m'auriez pas fait cette observation-là....

« — Non, non, Chéri, tu ne te connais pas en raccourci ;... tu ne dois pas t'y connaître ! » s'écrie madame Montrésor, tandis que Chéri murmure toujours : « C'est égal, le bras me semble un peu court. »

M. Pomard n'avait encore rien dit ; mais, depuis son entrée dans la chambre, il était immobile devant le portrait. L'artiste, qui pense que cette immobilité ne peut provenir que de l'admiration, s'approche enfin de M. Pomard et lui dit : « Eh bien !... il me paraît que vous êtes content ?... Ça me fait plaisir, parce que vous êtes connaisseur.

« — Je pensais.... — Qu'il est frappant, n'est-ce pas ? — Non, ce n'est pas à cela que je pensais. C'est ce chevreuil qui m'intrigue ?... — Ce chevreuil vous intrigue ?... Comment ! vous ne comprenez pas que M. de Noirmont vient de le tuer ; il tient encore à la main l'arme dont il s'est servi.... — Je vois bien que M. de Noirmont chasse ;... mais ce chevreuil qui a reçu la balle au milieu du front... c'est bien singulier ! ordinairement le gibier se sauve quand on le chasse,... et alors il me semble que ce n'est pas au front qu'on peut l'attraper. »

Dufour ne s'attendait pas à cette observation, qui fait beaucoup rire Victor. Enfin le peintre répond : « Si vous étiez aussi grands chasseurs que M. de Noirmont, messieurs, vous comprendriez ce coup-là.... La preuve que cela peut arriver, c'est que je l'ai fait.... — C'est-à-dire, vous l'avez peint. — Est-ce qu'un gibier, en colère d'être poursuivi, ne peut pas se retourner... et courir sur le chasseur ?... cela s'est vu mille fois.... Au reste, messieurs, je pense que ce n'est pas le chevreuil qui doit le plus vous occuper dans mon tableau. »

On s'aperçoit que l'artiste, qui voulait l'avis de chacun, est de fort mauvaise humeur des petites observations que l'on a faites sur son ouvrage, et l'on s'empresse de s'écrier qu'au résumé le portrait est fort ressemblant, et que c'est un très-bel ouvrage. Alors Dufour reprend sa figure ordinaire, qui s'était considérablement allongée pendant l'examen du portrait, et l'on retourne au salon.

« Nous allons passer une bien ennuyeuse soirée, » dit Ernestine à Victor ; « mais, si je dois me sacrifier aux convenances de la société, vous n'y êtes nullement obligé, et vous pouvez faire comme mon mari. — Permettez-moi seulement d'être près de vous, madame, et peu m'importe ce qu'on fera. »

Un coup-d'œil a répondu que la permission était accordée. Madame Bonnifoux tire de sa boîte les cartons, les jetons et les boules, qu'elles pose sur la table en faisant un commentaire sur la bonté de chaque carton. Madeleine, qui était assise dans un coin du salon, a plié son ouvrage et se dispose à se retirer. Ernestine la retient.

« — Pourquoi t'en vas-tu, Madeleine ? Pourquoi ne restes-tu pas à jouer avec nous ? — Oh ! non, ma bonne amie, je ne dois pas me permettre de jouer avec votre compagnie.... — Du moment que je te le permets, moi. — Ah ! vous êtes si bonne ! — Il n'y a personne ici qui le trouvera mauvais. — Mais, moi, je serais gênée.... — D'ailleurs, je me sens fatiguée ; permettez-moi de me retirer. — Qu'as-tu donc, Madeleine, est-ce que tu es malade ? — Je ne crois pas, ma bonne amie. — Depuis quelques jours je te trouve triste.... — C'est vrai.... — Pourquoi donc cela ? — Je n'en sais rien....

« — J'espère cependant que tu n'as pas de chagrin.... Madeleine ? Maintenant que je t'ai retrouvée, je veux que tu sois heureuse.... — Ah ! vous êtes trop bonne pour moi !...

Madeleine embrasse Ernestine et se retire en jetant un petit coup-d'œil sur Victor, espérant qu'il la regardera ; mais il n'en fait rien, et la pauvre petite s'éloigne le cœur serré.

« Tout est en état, » dit madame Bonnifoux, qui a enfin fini de se choisir des cartons ; « je crois que nous pouvons prendre place.... Mais pourquoi donc cette jeune personne s'est-elle retirée ?... est-ce qu'elle ne connaît pas encore ses numéros ?... — Pardonnez-moi, madame ; mais elle est indisposée.... D'ailleurs, elle ne joue pas. — Le loto est un jeu que l'on peut permettre aux demoiselles, il n'a rien d'immoral ni de contraire à la décence.... Ce n'est pas comme votre écarté, dont le nom seul me fait rougir, et où l'on dit : monsieur passe-t-il beaucoup ?... Il va jusqu'à cinq fois,... quelquefois jusqu'à six.... Ah ! Dieu !... en quel temps vivons-nous ?... Je vous en prie, madame Montrésor, ne me changez pas mes cartons ;... vous me feriez beaucoup de peine. »

Madame de Noirmont se place en regardant Victor, qui est bien vite à côté d'elle. De son côté, Dufour s'assied près de mademoiselle Clara, à laquelle il en veut un peu cependant, parce qu'elle a trouvé le nez de monsieur de Noirmont trop long. Le loto commence ; les parties se succèdent, assaisonnées par les commentaires de madame Bonnifoux, les exclamations de madame Montrésor et les bâillemens étouffés de Chéri. Ernestine et Victor ne disent rien, mais ils s'entendent, et probablement n'entendent pas les autres, ce qui est un double avantage.

Enfin, à neuf heures et demie, madame Bonnifoux, qui déjà plusieurs fois s'est plaint d'avoir des aigreurs et des renvois, ne paraît pas vouloir s'en tenir aux verres d'eau sucrée qu'on lui a donnés ; on ne sait pas encore ce qu'elle va demander, lorsque madame Montrésor, piquée de perdre constamment et de voir bâiller son mari, dit qu'il est temps de se retirer ; madame de Noirmont se garde bien de faire aucune instance pour prolonger la partie.

« C'est dommage de quitter déjà, dit madame Bonnifoux ; j'étais en veine, et pourtant je suis un peu indisposée.... J'attribue cela à des pois que ma cuisinière a mis dans une julienne ;... ils étaient très-gros ;.... je les ai pourtant mangés avec plaisir.... »

On ne répond rien à cela, parce qu'on craint que la julienne n'amène d'autres détails que l'on préfère ne pas entendre. Mais, au moment de partir, Chéri dit à Ernestine : « La soirée est superbe ;... après une journée de chaleur, voilà le beau moment de la promenade. Vous devriez, madame, nous reconduire un peu. »

Victor appuie cette proposition, et, comme Ernestine pense que Dufour sera de la partie, elle accepte, et met à la hâte un chapeau, tandis que madame Montrésor prend son mari dans un coin, et lui dit : « Est-ce que vous ne pouvez plus vous passer de madame de Noirmont maintenant. Ce n'est pas assez de venir ici, il faut qu'elle vous reconduise.... Chéri, si cela continue, je ne viendrai plus dans cette maison... J'y attrape des vapeurs et j'y perds mon argent ;... ça ne m'amuse pas du tout.... Donnez-moi donc le bras... — Mais nous sommes encore dans le salon.... — Donnez-moi toujours le bras... et pas tant de raison ! »

Ernestine a mis son chapeau, on part ; mais, au lieu de suivre la société, Dufour prend sa chandelle et se dispose à monter dans sa chambre.

« Quoi ! monsieur Dufour, vous ne venez pas avec nous ? » dit Ernestine avec vivacité. — « Non, madame, je suis fatigué. Ce portrait m'a beaucoup donné de mal.... Je vais me coucher.... — Comment !... déjà?... — Je présente mes salutations à la compagnie. »

Et Dufour monte chez lui. Il a encore sur le cœur le nez trop long, le bras trop court et toutes les observations que l'on a faites sur le portrait de M. de Noirmont.

« Eh bien ! madame, nous nous passerons de Dufour, et je pense qu'un cavalier peut vous suffire dans un si court trajet, » dit Victor en présentant son bras à Ernestine.

Madame de Noirmont sent bien que son refus maintenant semblerait ridicule, ou pourrait donner lieu à de singulières conjectures. Elle accepte donc, et prend en tremblant ce bras qu'on lui offre avec tant de plaisir.

On est au mois de juillet, la soirée est superbe ; la campagne offre, à dix heures du soir, une promenade délicieuse, bien préférable à celle de la journée.

M. Pomard donne le bras à sa sœur ; ils marchent près d'Ernestine et de Victor, ensuite viennent les Montrésor et madame Bonnifoux avec sa boîte à loto.

« C'est un meurtre de se coucher si tôt par ce temps-là, dit mademoiselle Clara. Mon frère, si tu veux, nous irons faire un tour dans la plaine pour chercher des vers-luisans ;... il doit y en avoir.

« — Ah ! j'irais volontiers chercher des vers-luisans avec vous, » crie Chéri en tâchant de faire avancer les deux dames auxquelles il donne le bras, et notamment madame Bonnifoux, qui est toujours d'un pas en arrière de son cavalier.

« Vous n'irez pas chercher de vers-luisans, monsieur ! » dit Sophie en pinçant le bras de son mari ; « mademoiselle Pomard peut y aller sans vous, si cela lui plaît... Je veux rentrer ;.... j'ai besoin de me coucher.

» — Moi, ce que je veux aller chercher un matin dans la plaine, dit madame Bonnifoux, ce sont des mousserons ; on m'a dit que c'était délicieux... mais je suis retenue par la crainte de me tromper et de cueillir à la place de mauvais champignons... monsieur Montrésor, vous allez trop vite ;.... j'ai mes maux de reins..... — C'est vrai, Chéri ; vous nous faites galoper... Nous n'avons pas besoin d'être dans la poche de madame de Noirmont. »

Cependant Chéri, qui s'ennuie d'être en arrière, tire toujours la vieille dame : celle-ci, en voulant retrousser sa robe, laisse tomber sa boîte à loto ; alors madame Bonnifoux pousse un cri à faire retentir les échos du bois.

« Qu'est-ce qu'il y a ?... un serpent ?.... demande M. Pomard. — Vous êtes tombée, madame ? dit Ernestine.

» — Eh ! mon Dieu ! non...... C'est ma boîte à loto qui est tombée, et elle s'est ouverte, et les boules sont sorties du sac. C'est vous qui êtes cause de ce malheur, monsieur Montrésor ; vous me faites marcher si vite ! »

Madame Bonnifoux est prête à pleurer. Pour la calmer, toute la société se met à genoux sur l'herbe et cherche les boules ; mais comme un malheur n'arrive jamais seul, le sac aux numéros est justement tombé dans un endroit où l'herbe est haute et bien fournie, car les promeneurs marchent à travers la plaine ; il faut donc fouiller dans cet épais gazon, au risque de trouver de mauvaises herbes et de se piquer les mains. Mais madame Bonnifoux s'est assise à terre, et elle a déclaré qu'elle n'irait pas se coucher que le compte de ses boules n'y soit.

« Comme c'est amusant ! murmure mademoiselle Clara ; passer le temps à chercher les boules de loto au lieu d'attraper des vers-luisans ! — Chéri ! » crie Sophie à son époux, qui semble vouloir se rapprocher de mademoiselle Pomard, « cherchez à côté de moi ; les boules ne sont point sous les pieds de mademoiselle Clara... — Mais, Sophie, on ne sait pas... — Moi, je ne sais pas quelle boule vous cherchez, mais je vous vois bien...

« — Il en manque quatorze, » dit madame Bonnifoux, qui vient de faire le compte du sac, et la vieille dame porte son mouchoir sur ses yeux et se met à pleurer.

« Si on revenait demain de bon matin ? dit Victor. — Ah ! monsieur, elles seraient volées ! — Que voulez-vous qu'on fasse de cela, madame ? Comment ! monsieur, des boules superbes que j'ai fait faire exprès !.... Certainement on ne me les rendrait pas.

» — Les voilà... je tiens le nid... s'écrie M. Pomard ; j'ai mis la main sur six à la fois... tenez, madame..... — Ah ! monsieur..... quelle horreur ! qu'est-ce que vous m'apportez là? ce ne sont pas mes boules..... Fi ! monsieur..... ne ramassez pas cela....... — Comment ! je me suis trompé?... — Prenez garde, monsieur Pomard ; il vient des chèvres brouter dans le plaine ! dit Chéri en riant. — Ah ! oui... c'est que je ne pensais pas à cela ! »

Après un bon quart d'heure de recherche, on parvient enfin à compléter le sac aux boules. Madame Bonnifoux se relève ; la société se remet en route, assez mécontente de la halte qu'elle vient de faire ; mais on est bientôt à l'entrée de Gizy, où l'on se dit adieu, pour rentrer chacun chez soi.

Victor est seul avec Ernestine : avec quelle impatience il attendait ce moment ! Seul dans la campagne, le soir, avec une femme que l'on aime, que l'on brûle de posséder ; si l'on ne triomphe pas alors de sa résistance, il faut perdre tout espoir de voir combler ses vœux.

D'abord on ne se dit rien : l'excès d'amour produit souvent l'effet de la crainte. Ernestine veut hâter le pas ; Victor cherche au contraire à ralentir leur marche.

« Rien ne nous presse, madame, dit enfin Victor, laissez-moi donc jouir quelques instans de plus du bonheur d'être avec vous.... — Je voudrais être rentrée.... — Et tout à l'heure ! avec vos voisins, vous n'étiez pas pressée !... Que vous êtes cruelle pour moi !... vous me refusez tout !... parce que je vous aime, je suis donc bien coupable à vos yeux !... — Je vous en prie, ne me dites pas ces choses-là... ne me parlez plus de cela.... Rentrons... je crains que mon mari ne m'attende... il pourrait s'étonner de....

« — Votre mari s'est couché et il dort ; vous le savez très-bien, puisqu'il vous l'a dit devant moi. Mais vous voulez rentrer parce que vous seriez fâchée de m'accorder la moindre faveur... parce que vous me détestez, et que cela vous déplaît d'être un moment seule avec moi.... — Ce n'est pas parce que je vous déteste ; je ne déteste personne.... — Et vous me voyez comme tout le monde ?... Comme c'est flatteur !... comme c'est aimable ! — Que voulez-vous donc que je vous dise ? — Oh ! rien... vous m'en avez dit assez. Mon Dieu ! on dirait que vous tremblez. — Oui... je tremble... j'ai peur avec vous. — Peur !... avec moi qui vous aime tant !... — C'est peut-être pour cela... — Ah ! madame, je suis bien malheureux si je ne vous inspire que de la crainte !... Que je voudrais donc ne plus vous aimer !... Oui, je donnerais tout au monde pour vous oublier ; car je vois bien que mon amour vous ennuie, vous obsède !... Mais je ne puis, je ne le pourrai de ma vie... je vous aime tout autrement que je n'avais jamais aimé. Je sens maintenant la différence d'un sentiment véritable à ces désirs qu'on prend pour de l'amour....

« — Prouvez-le-moi donc en ne me demandant jamais rien de contraire à mon devoir.

« — Il me semble que je suis assez sage.... — Oui ! c'est étonnant !... — Est-ce ma faute, si, près de vous, je brûle, si je désire tant de choses ?... Ah ! si vous ressentiez une faible partie de ce que j'éprouve ! — Rentrons, je vous en prie... vous me faites mal... j'étouffe... ah ! que je souffre !... — Mon Dieu ! et c'est moi qui serais cause.... — Oui, vous me rendez malheureuse aussi. »

La voix d'Ernestine est altérée ; elle porte son mouchoir sur ses yeux. Victor veut l'entourer de ses bras ; elle se dégage et double le pas. Il parvient bientôt à l'atteindre, et saisit sa main qu'elle veut encore lui ôter.

« — Quoi !... vous ne voulez plus même me donner votre main ?... — Laissez-moi !... — Non, non, je ne vous laisserai pas... je vous aime trop. Si c'est un crime, c'est moi seul qui suis coupable... Laissez-moi vous embrasser une seule fois. — Non, non !... »

Victor n'écoute pas Ernestine ; il la saisit dans ses bras et la couvre de baisers ; elle se débat, elle le supplie, mais à chaque instant sa voix devient plus faible et Victor plus entreprenant.

« O mon Dieu ! vous me perdez ! » murmure encore la jeune femme. Son amant n'écoute plus rien. Il y a des momens où le tonnerre, que nous verrions fondre sur notre tête, ne nous dérangerait pas de notre occupation, et Victor était dans un de ces momens-là.

CHAPITRE III. Pauvre Madeleine.

C'est en amour que l'on peut, sans se tromper, affirmer que le premier pas est le plus difficile. Là, on n'est pas téméraire pour une fois, car on pense que la faute étant toujours la même, le nombre n'y fait rien. Après la fatale soirée, comment Ernestine pourrait-elle ne pas être encore coupable ? Sa faute lui cause de vifs remords, ces remords amènent souvent des larmes, et cependant il n'y a que Victor qui ait le pouvoir de calmer un peu ses chagrins, de tarir ses pleurs, de l'étourdir sur sa situation, et l'on sait quels moyens un amant emploie pour cela.

Cependant Ernestine paie bien cher quelques momens de bonheur : tremblante, embarrassée près de son mari, au moindre nuage qui obscurcit le front de M. de Noirmont, elle s'imagine qu'il a découvert sa faute ; dans les paroles les plus indifférentes, elle croit voir des allusions à sa conduite, des épigrammes dirigées contre elle ; enfin tout l'inquiète, tout l'effraie, elle ne goûte presque plus de repos. Pauvre femme ! elle n'était pas née pour avoir des intrigues, elle ne sait ni mentir avec audace, ni sourire gaîment à l'époux qu'elle trompe. Mais elle sait aimer avec passion, avec délire, et ce feu qui brûle son cœur, son mari n'a pas su ou n'a pas pu l'allumer.

Pendant qu'Ernestine, tour à tour coupable et repentante, cède à son amant en se promettant sans cesse d'être plus sage, une autre personne éprouve aussi toutes les peines que cause l'amour, mais sans connaître aucun de ses plaisirs.

Madeleine devient chaque jour plus mélancolique ; son visage change ainsi que son humeur ; ses yeux ont perdu leur vivacité, ses lèvres ne savent plus sourire ; elle ne cherche plus à se cacher à elle-même la cause de son mal ; elle aime, et c'est de toute la force de son ame, et c'est avec cette candeur, cette idolâtrie que l'on éprouve à dix-huit ans pour l'homme qui le premier fait battre notre cœur. Ce sentiment qui fait maintenant sa peine, pendant quelque temps la jeune fille s'est flattée qu'il était partagé, et que Victor ne la voyait pas avec indifférence ; on s'abuse facilement sur ce qu'on désire, et ce n'est qu'à regret que l'on renonce à de douces illusions.

Depuis quelque temps, Madeleine a reconnu son erreur ; elle s'aperçoit que Victor ne la cherche jamais ; que, s'il est avec elle, il lui répond à peine ; qu'il est distrait, préoccupé, qu'il la quitte aussitôt qu'il aperçoit madame de Noirmont ; enfin qu'il ne paraît s'apercevoir ni de sa mélancolie, ni du changement de ses traits.

« Oh ! non, il ne pense pas à moi ! » se dit tristement la jeune fille en se promenant seule dans les plus sombres allées du jardin ; « il n'y a jamais pensé que comme à quelqu'un dont le malheur intéresse... Je n'ai rien pour plaire..... Je suis laide, je n'ai ni esprit, ni talent ;.... il ne pouvait pas m'aimer..... Jacques dit encore que je n'ai ni nom, ni fortune. Je le sais bien ;.... mais il me semble que ce n'est pas cela qui doit faire aimer les gens. Devais-je désirer qu'il m'aimât ?... qu'en serait-il résulté?... c'eût été un malheur aussi,... et pourtant cela m'aurait rendu bien heureuse !.... Je l'aimerai toujours, moi ! je puis bien disposer de mon cœur... M. Victor ne saura jamais que c'est lui qui en est le maître ; mais si du moins il pouvait rester ici, si je pouvais le voir toujours !... Ah ! je me trouverais encore heureuse !... »

En s'apercevant que Victor ne pense plus à elle, Madeleine n'a pas deviné qu'il pense à une autre ; elle voit bien que M. Dalmer se plaît avec madame de Noirmont, qu'il la cherche sans cesse, mais elle ne conçoit pas le moindre soupçon sur le sentiment qui les unit, car la jeune fille a la plus haute idée de la vertu d'Ernestine, et d'ailleurs il ne lui semble pas possible qu'une femme mariée puisse aimer un autre homme que son époux : pauvre Madeleine !

Un matin, M. de Noirmont aborde sa femme d'un air soucieux et mécontent ; il lui fait signe de le suivre dans le jardin, en lui disant : « Nous pourrons y causer à notre aise... et j'ai à vous parler. »

Ernestine suit son époux en tremblant, une sueur froide découle de son front ; elle est persuadée que son mari a découvert sa conduite, elle se voit déjà perdue, déshonorée, et c'est sans lever les yeux qu'elle attend qu'il s'explique.

« Je viens de recevoir des lettres de Paris, dit M. de Noirmont. — Eh bien ! monsieur ?... — Eh bien ? ces lettres ne me font pas plaisir ;... j'y apprends des choses qui m'inquiètent. — Qui vous.... inquiètent ?..... — Oui, relativement à votre frère. »

Ernestine respire plus librement, et elle répond d'une voix plus assurée : « Ah !.... c'est de mon frère qu'il s'agit.... — Sans doute.... de qui voulez-vous que ce soit ? — Ah !.... c'est que.... je ne pensais pas d'abord.... Eh bien ! qu'avez-vous donc appris qui le concerne ? — D'abord, voilà une lettre d'Armand où il me demande de l'argent ; il n'a plus rien de ce qu'on lui avait prêté; il veut absolument que je me décide pour cette propriété,... ou il la vendra à d'autres, peu lui importe d'y perdre !... Ce jeune homme-là ne calcule rien !.... Je voulais lui garder cette propriété pour qu'il en tirât un meilleur parti ;.... mais, non, il lui faut de l'argent, il lui en faut à tel prix que ce soit !... Cette autre lettre est d'un ami que j'ai à Paris. Je l'avais prié de s'informer de la conduite de votre frère ; ce qu'il me dit confirme mes craintes. M. Armand fait le marquis, le grand seigneur ;..... il joue, il entretient des femmes galantes... Enfin il se conduit comme un fou ou comme un homme qui veut se ruiner...

» — Mon pauvre frère !... hélas !... pourquoi n'est-il pas resté avec nous ! — On me dit que son ami Saint-Elme ne le quitte pas, qu'il est de toutes ses orgies, de toutes ses folies.... Je vous avoue que je commence à revenir beaucoup sur la bonne opinion que j'avais de M. de Saint-Elme. — Moi, monsieur, vous savez que je n'ai jamais été éblouie par le ton brillant, par les manières tranchantes de cet homme.... Les grands parleurs ne m'inspirent pas de confiance, je vous l'ai dit. — Oui, c'est vrai ;... mais ce monsieur Saint-Elme connaissait tout,... savait tout ;... il devrait avoir de l'expérience, et ne pas laisser celui qu'il appelle son cher Armand manger sa fortune avec des fripons et des catins. — Ah ! si mon frère n'avait jamais eu pour amis que des gens comme.... — Comme M. Dalmer et Dufour.... Oui, ceux-ci sont sages, rangés,... à la bonne heure, voilà des hommes qui ne songent pas à se ruiner.... J'avoue même qu'ils ont plus de vertu que moi ;... il en faut pour faire le loto de madame Bonnifoux. Mais, revenons à votre frère. Puisqu'il le veut absolument, eh bien !... je prendrai cette propriété.... Je vais lui envoyer trente-cinq mille francs à-compte dessus.... Je pense qu'il voudra bien me donner quelques semaines pour le reste. Mais écrivez-lui de votre côté, Ernestine ; vous êtes sa sœur, son aînée ; il ne prendra peut-être pas vos conseils aussi mal que les miens. — Ah, je crains bien que mon frère ne fasse aucun cas de mes avis !... — Il faut essayer pourtant ; Armand est bien jeune, il ne peut encore être sourd aux remontrances dictées par l'amitié. Écrivez-lui pendant que je vais aller jusqu'à Sissonne chercher les fonds dont j'ai besoin.... Je serai bientôt de retour. »

M. de Noirmont embrasse sa femme, et part pour la petite ville de Sissonne, qui n'est qu'à trois quarts de lieue de Bréville. Restée seule dans les jardins, Ernestine y songe à la terreur qu'elle a ressentie, aux craintes que lui ont fait concevoir les premiers mots de son mari.

« Voilà donc quel sera désormais mon sort ! se dit-elle. Je ne serai jamais entièrement heureuse,... jamais la paix avec moi-même ;... et devant les autres, toujours craindre,... rougir,... trembler. »

Ernestine est plongée dans ses pensées lorsque Victor vient la rejoindre, et lui demande le sujet de sa tristesse. Elle lui conte ce qui vient de se passer et la frayeur dont elle a été atteinte.

« Depuis que je suis coupable, je ne vis plus, dit Ernestine ; chaque instant de la journée amène un nouveau supplice.... — Est-ce que votre mari est jaloux ?... — Quelquefois, il lui prend des accès de jalousie.... Ah ! s'il découvrait ma faute, il serait furieux !... furieux surtout d'avoir été trompé,... car je ne le crois pas bien amoureux de moi ;... mais sa vanité!... — Éloignez ces idées qui n'ont pas le sens commun.... — Je ne puis !... j'ai la tête bouleversée.... — Vous ne m'aimez donc plus ? — Ah ! il ne me manquerait que de vous entendre dire cela.... C'est cet amour qui me désole... mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous fait connaître ce sentiment que sans vous j'aurais toujours ignoré!... — Vous êtes donc bien fâchée de m'aimer ?... — Non, mais je suis fâchée d'être coupable.... Je voudrais pouvoir avouer que je vous aime, je voudrais le dire à tout le monde, au lieu d'être obligée de le cacher. — Chère Ernestine, ce qu'on cache a, dit-on, plus de charmes.... Si nous pouvions nous aimer sans danger, nous nous aimerions peut-être moins. — Ah ! je ne le crois pas. Et trouvez-vous encore du charme à n'oser se regarder devant le monde, de peur qu'on lise notre secret sur notre physionomie ;... car je ne sais pas bien feindre.... Je ne puis vous voir avec indifférence. Quand vos yeux s'attachent sur les miens, il me semble que mon ame va passer dans la vôtre.... Est-ce que l'on peut dissimuler cela ?... »

Victor s'efforce de calmer celle qu'il aime, il la serre dans ses bras, il éteint sa voix par ses baisers. « O mon Dieu ! dit Ernestine, pourquoi donc faut-il qu'un si grand bonheur me rende criminelle ?... Que je m'en veux d'être si faible !... »

En ce moment un léger bruit se fait entendre derrière les charmilles voisines. Ernestine repousse Victor en lui disant :

« Avez-vous entendu ? — Oui,... mais je crois que c'est tout simplement le vent qui a remué les feuilles.... — Oh ! non, il m'a semblé entendre des pas.... — Vous vous êtes trompée ;... vous voyez bien qu'il n'y a personne.... — N'importe !... je ne veux pas rester davantage ici.... Je meurs d'effroi.... — Laissez-moi, mon ami.... — Encore un moment ! — Non, je vais écrire à mon frère.... Oh ! je vous en prie, ne me retenez plus.... Tenez, voyez comme je tremble.... Laissez-moi rentrer seule,... vous reviendrez après.... »

La jeune femme résiste aux instances de Victor, elle s'échappe et regagne vivement la maison, où Victor retourne aussi, mais par un autre chemin.

Le bruit qu'Ernestine avait entendu n'avait pas été causé par le vent. Le hasard avait amené Madeleine derrière le bosquet où étaient alors Victor et madame de Noirmont. Deux voix bien connues avaient frappé l'oreille de la jeune fille. Elle ne voulait pas écouter ; mais un sentiment impérieux avait cloué ses pas à cette place d'où elle pouvait entendre et même apercevoir ceux qui étaient sous le berceau. A chaque mot qui parvenait à son oreille, la pauvre petite sentait son cœur bondir, ses genoux ployer sous elle. Ce qu'Ernestine disait alors à Victor ne pouvait laisser aucun doute sur leur liaison, et Madeleine vient de connaître des tourmens qu'elle ne soupçonnait pas pouvoir ressentir. Jusqu'alors elle avait bien vu que Victor ne l'aimait pas, mais elle ne pensait pas qu'il en aimât une autre. En le voyant presser Ernestine dans ses bras, elle éprouve toutes les angoisses de la jalousie. Elle s'appuie contre un arbre pour se soutenir ; un voile couvre ses yeux ; elle ne voit plus, mais elle écoute encore.... En cet instant, le bruit d'un baiser arrive jusqu'au fond de son cœur. C'est alors qu'incapable de résister plus long-temps au supplice qu'elle endure, elle s'éloigne précipitamment, au risque de se trahir par le bruit de ses pas.

Madeleine a traversé le jardin comme quelqu'un qui serait poursuivi. Elle a ouvert une petite porte qui donne sur la campagne ; elle sort, puis elle marche... marche toujours, sans regarder où elle va, retenant avec peine ses sanglots, jusqu'à ce qu'enfin, se sentant défaillir, et, ne pouvant plus retenir ses larmes, elle s'arrête contre un arbre, sur lequel elle s'appuie pour pleurer.

Le temps s'écoule, la jeune fille est toujours là. Elle pleure, car cela soulage un peu son ame, et, pourtant, sa bouche ne laisse échapper aucune plainte ; elle n'accuse personne ; elle pleure sur elle-même, parce qu'elle se sent bien malheureuse, et qu'à dix-huit ans on n'a pas encore de force contre les peines du cœur.

Le jour commence à tomber. Madeleine est restée contre l'arbre au pied duquel elle s'est assise. Ses larmes ont cessé de couler,... car tout cesse à la longue ; de gros soupirs les ont remplacées.

Une voix fait entendre dans l'éloignement le chant favori des laboureurs de la Picardie. La voix s'approche ; Madeleine ne bouge pas. D'autres sons vibrent encore jusqu'à son cœur.

C'est Jacques qui revient de faire sa journée ; il s'approche ; il est contre la jeune fille ; elle ne le voit pas, mais enfin la voix forte du paysan la tire de sa rêverie.

« — Eh bien ! Madeleine, que faites-vous donc là?...

« — Ah !... c'est vous Jacques ;... je ne vous voyais pas.... — Mais je vous ai bien vue, moi, quoique vous fussiez cachée par des arbres.... C'est qu'en passant près de cet endroit j'y regarde toujours ;... j'y ai jadis découvert bien des choses, et je veux voir si j'en verrai encore.... »

Madeleine regarde alors où elle se trouve, et elle s'aperçoit que c'est sous le vieux chêne où se rendait sa mère, qu'elle vient de pleurer si long-temps.

« — O mon Dieu ! j'étais sous cet arbre,... à la place où venait ma mère.... — Comment, Madeleine, et vous ne le saviez pas ?... Je croyais, moi, que vous étiez venue exprès en cet endroit... pour penser à elle.... Mais qu'avez-vous, mon enfant ?... vos yeux sont rouges ;... vous avez pleuré... vous avez des chagrins.... Contez-moi vos peines ;... songez que je suis votre premier, votre meilleur ami.... Allons, allons, Madeleine ; dites-moi pourquoi vous pleuriez. »

La jeune fille se jette dans les bras du paysan ; elle pose sa tête contre la poitrine de Jacques, et retrouve encore des larmes en s'appuyant sur le sein de son vieil ami ; puis elle murmure à demi-voix :

« Oui, Jacques, j'ai bien du chagrin !... — Et qui donc vous en a fait ?... — Personne, Jacques ; c'est moi seule,... parce que.... — Eh bien !... achevez donc, mon enfant ! — Ah ! mon ami,... vous aviez bien raison, l'autre jour, quand vous me disiez qu'il ne fallait pas tant parler de M. Dalmer..... ni toujours m'occuper de lui..... Je ne croyais pas alors que cela me causerait tant de peine... Je ne savais pas que cela deviendrait de l'amour...

» — De l'amour !... et c'est cela qui vous fait pleurer... Pauvre petite !... J'en étais sûr ;..... je vous l'avais prédit.... Et c'est sous ce chêne qu'elle vient verser des larmes... comme sa mère !..... Ce vieil arbre est donc destiné à recevoir tous leurs soupirs... — Allons, Madeleine, soyez franche avec moi : ce monsieur Victor vous a fait les doux yeux,.... vous a dit qu'il vous aimerait toute la vie ?...

» — Oh ! non, Jacques.... non ; il ne m'a rien dit de tout cela... Au contraire, il ne pense pas à moi,... ne me parle presque pas, ne me regarde plus... et c'est pour cela que j'ai tant de chagrin !...

» — Quoi ! Madeleine, vous êtes fâchée que ce jeune homme ne vous ait pas trompée ?... qu'il soit honnête, enfin ?...

» — Mon Dieu, oui ; je crois que j'en suis fâchée... Ah ! j'aurais été si heureuse, s'il m'avait trompée !... »

Madeleine dit ces mots avec tant de naïveté que Jacques ne se sent pas la force de la gronder ; il se contente de hausser les épaules en s'écriant : « Hum !.... les femmes !... elles sont donc toutes les mêmes ?... Quand elles ont l'amour en tête.... elles ne voient plus les dangers auxquels elles s'exposent ; elles les bravent, les affrontent !... Je crois qu'elles passeraient dans le feu sans s'apercevoir qu'il y fait chaud ! Voyons, Madeleine, revenez à vous ; réfléchissez... et vous rougirez de votre folie...

» — J'ai réfléchi, Jacques ; je sens bien que j'ai tort,... que je ne dois pas conserver d'amour pour quelqu'un qui...... qui ne peut pas m'aimer. Aussi mon parti est pris : je veux quitter Bréville,... quitter madame de Noirmont... afin de ne plus voir M. Victor. Je retournerai près de vous ; Jacques, dans votre chaumière ; je travaillerai ;... j'aurai bien soin de votre vieille tante, et je ne me plaindrai plus de mon sort... Ah ! je vous en prie, Jacques, emmenez-moi avec vous ! »

Madeleine s'est presque mise aux genoux du paysan ; celui-ci la relève, puis la regarde quelques instans avec sévérité.

« Madeleine, m'avez-vous bien dit la vérité? ce monsieur Victor ne vous a-t-il jamais parlé d'amour ?

« — Non, jamais. — Et depuis que vous êtes retournée avec les compagnons de votre enfance, est-ce que vous avez eu à vous plaindre d'eux ? — Non..... mon ami. — Madame de Noirmont n'est-elle plus la même avec vous ?... ne vous témoigne-t-elle plus autant d'amitié?... — Pardonnez-moi... elle n'a pas changé avec moi. — Ainsi, vos anciens amis vous ont retrouvée, accueillie avec joie, madame de Noirmont vous traite comme sa sœur, vous me l'avez cent fois répété, et pour prix de cet accueil, de cette amitié, vous voulez la quitter.... fuir cette maison où fut élevée votre enfance. Parce qu'un fol amour vous tourne la tête !... pour un sentiment déraisonnable, vous devenez ingrate envers vos bienfaiteurs !... Ah ! morgué, ça n'est pas bien, Madeleine ;... ce n'est pas ainsi que vous tiendrez compte à feu madame la marquise de l'amour qu'elle vous portait !.... Ma chaumière vous sera toujours ouverte, vous le savez ; mais j'aimerais mieux vous y recevoir malheureuse que coupable d'ingratitude. »

Madeleine a écouté Jacques attentivement ; elle paraît frappée de ses remontrances. Le courage semble renaître sur ses traits abattus ; elle essuie ses yeux, relève son front, et tend la main au laboureur, en lui disant d'une voix plus ferme :

« Vous avez raison, mon ami ; j'avais tort... bien tort... je quittais les enfans de ma bienfaitrice... car madame de Noirmont et Armand étaient comme ses enfans... Ah ! ce n'est pas ainsi que je dois reconnaître ce que madame de Bréville a fait pour moi... J'étais une folle... une insensée.... Pardonnez-moi, Jacques, je vous promets d'être sage à l'avenir... je vais retourner auprès de madame de Noirmont, et désormais, je vous le jure, ma vie ne sera plus employée qu'à reconnaître ce qu'on a fait pour moi.

» — Ah ! je retrouve ma petite Madeleine ! je sais bien que vous avez un bon cœur !... Embrassez-moi, mon enfant, et croyez-en Jacques ; vos chagrins d'aujourd'hui se passeront.... D'ailleurs, ce M. Victor ne restera pas toujours à Bréville, je l'espère ; mais vous... vous devez y rester... vous y êtes plus à votre place qu'ailleurs. »

Jacques prend le bras de la jeune fille, et la reconduit jusqu'à la porte de la maison qu'elle voulait fuir ; là, il la quitte, en lui répétant encore : « Du courage ! »

Et Madeleine s'efforce de sourire en lui répondant : « J'en aurai. »

CHAPITRE IV. Une après-dînée.

« Ah ! la voilà! » s'écrie Ernestine en courant à Madeleine, qui restait à la porte de l'appartement. « Venez... venez, que je vous gronde, mademoiselle !... En vérité, ce n'est pas bien de nous mettre ainsi dans l'inquiétude !... J'étais fort inquiète de toi, Madeleine.

» — Ma foi, nous allions partir pour vous chercher par monts et par vaux, » dit Dufour.

Ernestine a pris Madeleine par la main, elle la fait entrer dans le salon et asseoir près d'elle. La main de la jeune fille tremble dans celle de son amie.

« Qu'as-tu donc ? on dirait que tu trembles !... que tu as froid, dit madame de Noirmont. Est-ce que tu es malade ?... — Non, madame.

» — Il serait difficile d'avoir froid aujourd'hui, dit Chéri ; le thermomètre a été à vingt-deux degrés.

» — Alors, pourquoi donc tremble-t-elle ? » dit mademoiselle Clara à son frère. « — C'est ce que je pensais : pourquoi tremble-t-elle ? » répond M. Pomard en se mettant à fixer le bout de son soulier.

« Enfin, mademoiselle, » dit M. de Noirmont d'un ton sévère, « d'où venez-vous donc, et qu'avez-vous fait depuis ce matin que ma femme vous cherche partout ?

» — Monsieur... je suis allée me promener, » répond Madeleine en baissant les yeux.

« — Vous promener... depuis ce matin ! et vous n'avez pas pensé à rentrer pour dîner !...

» — Je n'avais pas faim, monsieur.

» — Ça me paraît un peu louche, » dit Dufour à mademoiselle Clara. « Elle n'a pas eu faim ; ce n'est pas naturel.

» — C'est ce que je pensais, » murmure M. Pomard.

« — Il est certain, dit madame Montrésor, que la conduite de cette jeune personne me paraît au moins singulière... N'est-ce pas, Chéri ? — Quoi ? — Que la conduite de cette jeune fille est singulière ? — Oh ! oui !... — Oh ! oui ! quoi !... heim ?... Quelle jolie manière de me répondre vous avez contractée maintenant... Je ne sais pas qui vous voyez pour prendre de telles habitudes ! vous changez beaucoup, Chéri, et ce n'est pas à votre avantage !... »

Pendant que Sophie gronde son mari, madame de Noirmont serre avec amitié la main de Madeleine en lui disant : « Tu as donc été promener bien loin ?... et tu ne pensais pas que ton absence m'inquièterait. C'est mal, cela, Madeleine ; tu sais bien que je ne suis plus habituée à être une journée sans te voir... — Ah ! vous êtes trop bonne, madame. — Non, je t'aime, et voilà tout.

» — Et de quel côté aviez-vous donc porté vos pas ? » répond M. de Noirmont.

» — Monsieur,... j'étais au bout de la plaine,... sous le vieux chêne... là-bas...

» — Si près d'ici ? Ce n'est pas là sans doute que vous êtes restée jusqu'à présent ?

» — Pardonnez-moi, monsieur. — Cette place a donc bien du charme pour vous, pour que vous y passiez une journée entière ? — Cet endroit doit me plaire.... C'est là, m'a-t-on dit, que ma mère allait aussi se reposer. — Votre mère !... je croyais que vous n'aviez jamais connu vos parens...

» — Aurais-tu enfin découvert quelque chose sur ta famille ?... » s'écrie madame de Noirmont en regardant l'orpheline avec intérêt. — « Non, madame.... Vous savez bien que je fus recueillie par madame la marquise dans un âge trop tendre pour avoir pu conserver d'autres souvenirs ;... mais c'est Jacques qui m'a parlé de ma mère.

» — Qu'est-ce que c'est que ce Jacques ? dit M. de Noirmont. — Un brave homme... un laboureur qui demeure à Gizy, répond Ernestine ; il travaillait au jardin du temps de ma belle-mère.

» — Nous le connaissons, dit Dufour, c'est lui qui nous a servi de guide lors de notre arrivée ici. C'est un gaillard qui n'est pas sot, et qui a une figure très-caractérisée... J'ai toujours l'intention de le peindre... avec sa blouse... et sa grande faux !...

» — Ah ! je sais qui vous voulez dire ! s'écrie madame Montrésor, c'est un journalier.... Mais il est fort grossier, votre Jacques ; je lui avais offert de tailler mes pêchers et ma vigne ; c'eût été l'affaire d'une petite journée, et je lui proposais quinze sous pour cela ; c'était fort raisonnable :... il m'a refusée très-malhonnêtement !

» — Oui, » dit Chéri en souriant, « il a appelé Sophie verreuse !... — C'est bon, Chéri, taisez-vous, on ne répète pas ces choses-là, et d'ailleurs il me semble que vous auriez dû alors apprendre à ce rustre à ne me point manquer de respect... — Ah ! c'est cela... Ne fallait-il pas se disputer, se battre avec ce paysan,... pour un mot... Ces gens-là vous disent cela par habitude ;... et s'il me fallait prendre fait et cause toutes les fois que vous vous querellez, on me verrait toujours un bâton à la main. — C'est le devoir d'un mari de se battre pour sa femme. — Mais ce n'est pas le devoir d'une femme de faire battre son mari tous les jours.

» — Ce Jacques a donc connu votre mère ? » reprend M. de Noirmont au bout de quelques instans ; « alors il peut vous apprendre à qui vous devez le jour.

» — Je l'en ai supplié, monsieur ; mais Jacques m'a répondu qu'il ne savait rien ; que d'ailleurs il ne voulait rien me dire de plus, parce qu'il valait mieux pour moi que j'ignorasse le nom de ma mère.

» — C'est singulier ! dit Dufour.

» — Mais non, cela se comprend, » dit tout bas madame Montrésor ; « cette petite est un enfant qu'on aura fait à quelque paysanne, qui l'a ensuite abandonné; et qui sait si ce Jacques lui-même n'est pas son père ?... — Ma foi... au fait... — En la regardant bien, je trouve qu'elle lui ressemble, dit Chéri. — Ensuite ce paysan aura apporté son enfant à madame de Bréville qui a eu la bonté de s'en charger ;... cela me paraît fort clair. Malheureusement, je n'habite ce pays que depuis douze ans, sans quoi je vous réponds que j'aurais su tous les détails de cette histoire, que madame de Noirmont a la bonté de ne pas vouloir deviner. Et vous, monsieur Pomard, étiez-vous dans ce pays à cette époque ?

» — A quelle époque, madame ? » dit Pomard en levant les yeux d'un air étonné. — A celle où madame de Bréville a pris chez elle cette petite fille. — Quelle petite fille ?...

» — Ah ! ah ! ah ! comme c'est amusant de causer avec mon frère ! » dit mademoiselle Clara en riant aux larmes ; « il ne sait jamais ce qu'on lui dit... Quand je lui demande ce qu'il veut pour son dîner, il me répond : Une femme ne doit pas s'occuper de politique. »

Cette conversation a lieu en petit comité entre les voisins et Dufour. Victor s'est rapproché de Madeleine, en disant : « Pauvre jeune fille !... c'est bien triste de n'avoir jamais connu sa mère ! » et il veut prendre la main de Madeleine ; mais celle-ci la retire brusquement, comme si les doigts du jeune homme devaient la brûler. M. de Noirmont, qui se promène de long en large dans le salon, dit à demi-voix : « Il faudra que je voie ce Jacques,.... que je le questionne... »

Les voisins se retirent. Quand Madeleine va dire bonsoir à Ernestine, celle-ci l'embrasse. Cette caresse fait d'abord une singulière impression à la jeune fille ; mais bientôt, saisissant une main de madame de Noirmont, elle la couvre de baisers, et s'éloigne précipitamment pour cacher les larmes qui roulent dans ses yeux.

« Cette petite est bien romanesque,.... bien mélancolique, dit M. de Noirmont ; je n'aime pas cela. Il me semble qu'à son âge, quand on se conduit bien, on devrait être plus gaie, et elle doit se trouver fort heureuse ici.

» — Ah ! monsieur, elle se rappelle qu'elle est orpheline ! Aujourd'hui on lui a parlé de sa mère, comment voulez-vous qu'elle ne soit pas triste ?

» — Aujourd'hui, je ne sais pas trop ce qu'elle a fait ; il me paraît fort singulier qu'elle ait passé la journée sous un arbre,... et seule,.... ou avec ce Jacques. Enfin, madame, je désire que vous n'ayez jamais a vous repentir de toutes vos bontés pour cette jeune fille.

» — Il est certain, » dit Dufour en prenant aussi une lumière pour aller se coucher, « que cette jeune personne ne ressemble pas à tout le monde.... Il y a quelque chose de mystérieux dans ses manières... Ce soir surtout,... quand elle a paru à la porte du salon,... sa physionomie était singulière ;... ses yeux avaient une expression... J'aurais voulu la peindre dans ce moment-là.

» — Ah ! tu voudrais peindre tout le monde !.... toi, dit Victor. Mais, à propos, M. de Noirmont, n'avez-vous pas reçu des nouvelles d'Armand ?

» — Oui, j'en ai reçu ce matin, et de peu satisfaisantes... Mon beau-frère se ruine à Paris ; il y voit fort mauvaise société... Je crains qu'il ne joue ; ce serait bien alarmant !... Ah ! messieurs, tous les jeunes gens ne vous ressemblent pas !..... tous ne savent pas se plaire dans une société honnête, se contenter des plaisirs de la campagne...

» — Oh ! moi, j'ai toujours aimé une vie paisible, dit Dufour ; mais Victor, j'avoue que cela m'étonne de le voir si sage,...... car à Paris... — Tais-toi, Dufour ; on n'a pas besoin de tes histoires... Je pense à ce pauvre Armand ;... il nous avait promis de revenir si promptement... — Il m'a demandé de l'argent, et, pour l'obliger, je me suis décidé à acheter cette propriété. — Ainsi, monsieur, nous sommes maintenant chez vous, » dit Victor avec un certain embarras.

« — Messieurs, j'espère que ce sera une raison de plus pour vous engager à y rester, et que vous n'imiterez pas Armand et M. de Saint-Elme, qui n'ont pas voulu nous tenir compagnie.

» — Mais, vous voulez donc que nous soyons tout-à-fait vos pensionnaires ?.... — Le plus long-temps possible... C'est rendre contens des campagnards que de leur rester fidèle... Ernestine, joins donc tes instances aux miennes, et puisque tu es maintenant maîtresse dans cette maison, c'est à toi de savoir y retenir nos hôtes jusqu'à la fin de la saison. »

Madame de Noirmont feignait alors d'être occupée à ranger dans le salon ; cependant elle se hâte de répondre :

« — J'espère que ces messieurs ne doutent pas... du plaisir que nous aurons à les garder ici.... et qu'ils ne songent point à nous quitter.

» — D'ailleurs, » reprend M. de Noirmont d'un air malin, « je crois que l'un d'eux a quelque motif qui le retiendra dans ce pays... Un sentiment secret,.... de ces choses qu'on ne dit pas,.... mais qui se devinent... »

Ernestine pâlit et s'appuie contre un meuble. Victor tâche de déguiser son trouble en disant d'un air indifférent : « Comment ! Que voulez-vous dire ?... Je ne comprends pas...

» — Oh ! je gage que M. Dufour m'a bien compris. — C'est possible, dit le peintre en riant. Et puis, je ne m'en cache pas, mademoiselle Pomard ne me déplairait pas, quoique elle et son frère ne se connaissent guère en peinture !.... C'est égal, comme, d'après ce que vous m'ayez dit, la fortune serait suffisante, ma foi, je vais voir ;... je vais me lancer un peu,.... mais toujours prudemment, car il faut être fort difficile dans le choix d'une femme...

» — Ah ! vous pensez à mademoiselle Pomard, monsieur Dufour ! dit Ernestine en souriant. — Madame, j'y pense, oui, mais je ne me suis pas encore expliqué sérieusement ;.... je veux bien la connaître d'abord ;... c'est que le mariage, c'est bien épineux.... Je ne me soucierais pas d'être... vous entendez bien...

» — Oui, oui, j'entends, dit M. de Noirmont en riant. Eh ! mon Dieu,... rassurez-vous ! tous les maris ne le sont pas ! — Vous croyez ? — Comment, si je le crois ?... — Non, non ; je veux dire vous croyez que mademoiselle Clara ne sera pas trop coquette...

» — Mon ami, il est bien tard, et tu dois être fatigué, puisque tu as été à Sissonne... Ces messieurs savent qu'à la campagne on ne se gêne pas. »

Et madame de Noirmont prend le bras de son mari pour l'emmener, mais Dufour le retient encore.

« — Monsieur de Noirmont, ne trouvez-vous pas que mademoiselle Pomard rit bien facilement ? — En effet,..... elle est fort gaie. — Une femme si gaie... hum !... c'est dangereux...

» — Allons, Dufour, viens-tu te coucher ? dit Victor en prenant aussi un flambeau.

» — Eh ! mon Dieu, une minute !... je te suis.... Oui, les femmes rieuses.... cela donne des craintes... Cependant il ne faut pas non plus trop se fier aux femmes sérieuses,... aux airs graves... Ah ! monsieur ! c'est étonnant comme c'est menteur... J'ai connu une femme qui avait l'air d'une sainte... et...

» — Mon ami, si tu ne viens pas, je m'en vais, dit Ernestine en quittant le bras de son mari. Je me sens fort mal à la tête ;... j'ai besoin de repos. — En effet, tu es bien pâle, ma chère amie. — Oui, je suis vraiment mal à mon aise. — Allons, bonsoir, messieurs. — Bonsoir, madame et monsieur. »

M. de Noirmont se retire chez lui avec sa femme, et Victor suit Dufour jusqu'à la porte de sa chambre en lui disant : « Que la peste t'étouffe, toi et ta demoiselle Pomard ! Une autre fois, tâche de garder tes sottes réflexions ! et rappelle-toi qu'il est au moins fort gauche de parler devant un mari.... de... tout ce que tu as dit ce soir.

» — C'est juste, dit Dufour ; j'ai eu tort ; mais, que veux-tu ? quand on a l'idée de se marier, ces choses-là reviennent malgré soi à l'esprit.... Au reste, je réfléchirai ; je ne me suis pas encore déclaré.... Mademoiselle Pomard a vingt-neuf ans, et une sagesse de vingt-neuf ans... c'est bien scabreux... Qu'en penses-tu ? »

Victor est déjà rentré chez lui, et Dufour, qui s'aperçoit qu'il est seul dans le corridor, se décide à en faire autant en murmurant : « Il faudra que je cherche un moyen pour connaître le fond de la pensée de mademoiselle Pomard ;.... elle reçoit fort bien mes hommages ;... il me semble même qu'elle les reçoit trop bien ;... cela m'est suspect. »

CHAPITRE V. Un expédient de Dufour.

Dufour n'est pas ce qu'on appelle un joli garçon, mais sa figure n'est point désagréable ; il est jeune encore ; c'est un artiste, un paysagiste distingué; et mademoiselle Clara ne cesse de répéter qu'elle est folle des artistes, et que les peintres ont tous de l'esprit.

M. Pomard, qui a eu le temps de penser à marier sa sœur et qui n'y est point encore parvenu, comble le peintre d'avances, de politesses ; il l'a engagé à venir voir sa petite propriété, et Dufour s'est déjà rendu plusieurs fois chez M. Pomard, qui, alors, trouve toujours quelque prétexte pour laisser Dufour seul avec sa sœur, afin qu'il ait le loisir de faire sa déclaration.

Mais les peines qu'on se donne pour se faire bien venir des gens produisent quelquefois un effet contraire : il y a des personnes dont la politesse nous assomme, dont les complimens nous font fuir, dont les petits soins nous impatientent ; nous sommes de bien drôles de créatures ! Pour qu'on nous plaise, il ne faut pas qu'on ait l'air de vouloir, à toute force, être de nos amis ; pour que la société de quelqu'un nous soit agréable, il ne faut pas que ce quelqu'un soit sans cesse sur notre dos. Il n'y a que l'amour et l'amitié véritables qui ne soient jamais importuns, et encore doit-on éviter la satiété.

M. et mademoiselle Pomard, qui n'ont pas étudié le caractère de Dufour, croient avancer les affaires en l'engageant souvent à venir les voir, en lui témoignant le désir de se lier plus intimement avec lui ; mais Dufour, qui se méfie de tout le monde, même des personnes qui lui plaisent, commence à trouver singulier que le frère et la sœur se jettent presque à sa tête, et ses sentimens pour mademoiselle Clara se refroidissent à mesure que les yeux de la demoiselle deviennent plus tendres pour lui.

M. de Noirmont, qui n'habite que depuis peu à Bréville, n'a pu donner à Dufour de minutieux détails sur la famille Pomard ; il lui a appris cependant que mademoiselle Clara devait avoir quinze cents livres de rente et un trousseau superbe, parce que c'est une chose que son frère ne manque jamais de dire quand il va deux fois dans la même maison.

« Quinze cents livres de rente, vingt-neuf ans, un caractère agréable et un nez à l'antique, tout cela me convient assez, se dit Dufour ; mais je veux savoir si la demoiselle n'a pas déjà eu quelques intrigues. Je ne veux pas être trompé; j'aimerais mieux qu'elle m'avouât franchement ce qui en est, que de croire épouser une vierge, et puis ensuite de découvrir qu'on m'a joué... et de voir ricaner les voisins... Comment m'assurer si mademoiselle Pomard n'a jamais eu de faiblesses ?... C'est fort difficile !... Je ne peux pas demander cela à son frère.... Avec son originalité et ses distractions, il est très-susceptible ;... il serait capable de se fâcher. Le demander à sa sœur... encore moins !..... Les femmes n'avouent jamais ces choses-là: ce n'est pas comme nous ; avant de nous marier nous ne craignons pas de convenir que nous avons eu des maîtresses.... Nous sommes très-francs, nous autres...

» — C'est une triste chose que de rester garçon, » dit quelquefois M. Pomard en regardant fixement son nouvel ami. — Oui.... cela finit par ennuyer, répond Dufour ; mais pourquoi donc ne vous mariez-vous pas, vous, mon cher monsieur Pomard ? — J'y pense depuis long-temps... mais tant que ma sœur ne sera pas établie, j'aurai de la peine à la quitter... aussi je serais charmé de la voir s'attacher à un galant homme.... car je suis certain qu'elle rendra très-heureux le mari qu'elle aura. »

En disant cela, M. Pomard reste en contemplation devant le nez de Dufour ; celui-ci le lui laisse regarder long-temps, et répond enfin d'un air indifférent : « Je comprends alors pourquoi vous ne vous mariez pas. »

Quand le peintre cause avec mademoiselle Clara, celle-ci va encore plus directement au but. — « Avez-vous laissé quelque inclination à Paris ? » dit-elle en riant à Dufour. — « Non, mademoiselle, aucune. — Oh ! c'est bien étonnant ; on assure que les artistes sont si mauvais sujets !... — On les flatte, mademoiselle ; il y en a de très-raisonnables, et je suis du nombre. — Ce n'est pas cela qui m'aurait empêché d'aimer un artiste... au contraire... Je crois que j'aurais été contente d'être la femme d'un homme de talent... d'un peintre distingué... C'est gentil d'entendre dire à son oreille : Voilà la femme de M. un tel, qui fait de si jolis tableaux !... Mais, oui, ça peut être fort gentil.

» — Ces gens-là me mettent au pied du mur. » dit Dufour en quittant le frère et la sœur. La méfiance du peintre augmente encore quand il s'aperçoit que Pomard le laisse souvent en tête-à-tête avec mademoiselle Clara. « Est-ce qu'il veut que je fasse un enfant à sa sœur, pour me forcer ensuite à l'épouser ? se dit Dufour ; mais je ne l'épouserai que si cela me convient, et je me tiendrai sur mes gardes. »

Enfin, un matin qu'il se rendait chez les habitans de Gizy, en entrant à l'improviste dans le salon, Dufour aperçoit mademoiselle Clara qui achevait de mettre son corset ; il referme bien vite la porte, et se sauve à toutes jambes, persuadé que c'était un coup monté pour le faire succomber à la tentation.

A la suite de cette visite, Dufour est toute la semaine sans remettre le pied chez les Pomard. Le frère et la sœur ne savent ce que cela veut dire.

Pour se distraire de ses amours, Dufour a commencé le portrait de madame de Noirmont. Ernestine n'a consenti qu'avec regret à se faire peindre, car elle devine que les longues séances qu'il faudra donner emploieront une partie de la journée, et ce n'est qu'alors qu'elle peut se trouver seule avec Victor. M. de Noirmont ne va plus à la chasse, le soir il ne sort pas ; quoiqu'il ne soit pas précisément jaloux, il semble observer davantage la conduite de sa femme ; peut-être a-t-il remarqué les changemens de son humeur et en cherche-t-il la cause. Enfin, les instans où l'on peut se voir sont chaque jour plus rares, et l'on sait que la difficulté donne une nouvelle force aux désirs. C'est ce qu'Ernestine et Victor éprouvent ; c'est ce que leurs yeux se disent, à défaut de pouvoir se parler autrement.

Mais M. de Noirmont est bien aise que Dufour fasse le portrait de sa femme ; il a fallu céder ; et l'on passe à poser des momens que l'on désirerait mieux employer. Aussi le peintre se plaint-il de l'air sérieux de son modèle, et pour achever de désoler Ernestine, M. de Noirmont répète souvent à Dufour : « Mettez à votre ouvrage le temps que vous voudrez ; rien ne presse... ma femme vous donnera autant de séances que vous en désirerez. »

M. Pomard et sa sœur, ne voyant plus venir Dufour, se décident à se rendre à Bréville. Lorsqu'ils arrivent, M. de Noirmont est au billard avec Victor. Dufour est seul avec les dames ; il est très-embarrassé en apercevant mademoiselle Clara. Ernestine est pensive, et depuis plusieurs jours les traits de Madeleine portent l'empreinte de la plus profonde mélancolie.

M. Pomard salue avec sa gravité ordinaire et se hâte de monter au billard, en répondant d'un air sec au bon soir gracieux de Dufour. Mais mademoiselle Clara n'a pas la fermeté de son frère ; c'est en vain qu'elle veut avoir l'air fâché; un mot, un geste la fait rire. Elle et Dufour se sont rapprochés ; bientôt ils ont tout le loisir de causer, car Ernestine vient de quitter le salon et de prendre le bras de Madeleine en disant : « J'étouffe ici ; allons faire un tour de jardin. »

Les deux amies se promènent long-temps sans parler. Quand on a beaucoup à penser, le silence est souvent un plaisir ; il n'y a que les sots qui ne comprennent pas ce plaisir-là.

Mais Madeleine soupire ; Ernestine la regarde et lui dit : « Qu'est-ce donc qui te fait soupirer, Madeleine ?... — Moi.... mon Dieu rien... On peut soupirer quelquefois sans avoir du chagrin. — Pourtant, depuis quelques jours.... tiens, depuis que tu as passé la journée sous ton vieux chêne, il me semble que tu n'es plus la même ; tu es plus triste... tu ne ris jamais... je te trouve changée aussi... Madeleine, si tu as quelques peines, ce serait bien mal de ne pas me les confier. — Non, madame, je vous assure que je n'ai rien. — Pourquoi donc aussi m'appelles-tu madame à présent ; est-ce que je ne suis plus ton amie ?.... — Oh ! si.... vous êtes ma bonne.... ma meilleure amie !... — Eh bien ! ne soupire donc plus ainsi !.... Qui pourrait te causer du chagrin ; à toi ?... Ah ! Madeleine, j'espère que tu seras heureuse !... plus heureuse que... »

Madame de Noirmont n'achève pas sa phrase ; elle baisse la tête et semble absorbée ; au bout d'un moment, faisant un effort pour chasser ses pensées, elle s'écrie : « Je ne sais... je m'ennuie aujourd'hui.... Ces longues séances que je donne à M. Dufour depuis plusieurs jours... ah ! j'en ai mal aux nerfs... Il est cruellement lent pour faire un portrait, M. Dufour !... Il paraît que ces messieurs passeront toute la soirée au billard... Comme c'est amusant ! M. de Noirmont abuse de la complaisance de M. Victor !... Ah ! que je m'impatiente ce soir !... Tiens, rentrons, Madeleine ; je me déplais même dans ce jardin... Je ne suis bien nulle part. C'est ce maudit portrait qui me rend malade. »

Ernestine et Madeleine retournent au salon. Victor descend enfin du billard ; il vient s'asseoir près d'elles, mais alors mademoiselle Pomard en fait autant ; puis son frère et M. de Noirmont descendent. La conversation devient générale. Madeleine seule a la liberté de ne rien dire ; en ce moment elle est plus heureuse qu'Ernestine, qui est forcée de prendre part à la conversation et d'avoir l'air de s'amuser.

Le soir, Dufour, qui est redevenu amoureux de mademoiselle Clara, la ramène avec son frère jusqu'à leur demeure. En chemin, le peintre s'est émancipé jusqu'à baiser la main de la demoiselle, pendant que le frère fixait les étoiles. Le portrait qu'il a entrepris a naturellement expliqué pourquoi on ne l'a pas vu de la semaine ; mais il ne s'éloigne des Pomard qu'après leur avoir promis d'aller bientôt les visiter.

En rentrant chez elle, mademoiselle Clara s'écrie en sautillant : « Il m'a baisé la main ; et certainement, mon frère, si vous n'aviez pas été là, il aurait été plus loin. — En ce cas, dit M. Pomard, demain j'écrirai à mon tailleur à Laon, pour qu'il me fasse un habit neuf que je veux avoir le jour de ton mariage. »

Le lendemain, après avoir donné à Ernestine une séance plus courte qu'à l'ordinaire, ce dont son modèle est loin de se plaindre, Dufour dirige ses pas vers le village de Gizy, en se disant tout le long du chemin : « Oui, j'épouserai mademoiselle Clara... Non ; au fait, je crois que je ferai mieux de ne pas pousser plus loin mes galanteries. Nous allons voir, au reste, comment elle me répondra ce matin..... Mais qui est-ce qui m'assure qu'elle ne mentira pas ?... Je crois que j'aurais tort de me marier... pourtant cette femme-là me convient. »

C'est dans cette incertitude que Dufour arrive devant la demeure des Pomard, et il entre sans savoir encore ce qu'il veut faire.

« Monsieur et mademoiselle sont sortis, dit Gertrude ; ils sont allés voir madame Bonnifoux, qui a été indisposée cette nuit,... mais ils vont revenir bientôt. — Je vais les attendre, dit Dufour ; je me promènerai dans le jardin... Faites vos affaires, Gertrude, ne vous occupez pas de moi. »

La domestique retourne laver son linge à un petit ruisseau voisin. Dufour se promène quelque temps dans le jardin, puis il entre dans la maison pour se reposer. Au rez-de-chaussée, est une salle à manger, donnant d'un côté sur un salon, de l'autre sur la chambre de mademoiselle Clara. Cette dernière pièce est ouverte, Dufour passe la tête, puis avance un pied, et enfin se permet d'entrer dans l'asile mystérieux. Il considère les chaises, le lavabo et le lit placé au fond d'une alcôve, en se disant : « Ah ! si tout cela pouvait parler... j'apprendrais peut-être bien des choses !... C'est étonnant, comme la chambre d'une demoiselle me donne des idées polissonnes !... et une demoiselle de vingt-neuf ans... peut-être trente ans même... qui a l'humeur si facétieuse... Dois-je l'épouser ?....... Que c'est bête d'être indécis comme cela !.... Oh ! parbleu, je ne le serais plus, si je savais au juste à quoi m'en tenir, et ce que Clara pense de moi... Ils ne reviennent pas ;... la bonne est sortie, à ce qu'il paraît ;.... j'ai envie de m'en aller aussi. »

Tout-à-coup une idée se présente à l'esprit de Dufour. Il pense qu'en se cachant dans la chambre de mademoiselle Pomard, il ne pourra manquer d'entendre ce qu'elle dira de lui avec son frère. Ce projet lui sourit, l'enchante. Comme mademoiselle Clara ne reste pas continuellement dans sa chambre, il croit qu'il lui sera facile de s'évader ; si l'on ferme la porte, il sortira par la fenêtre qui donne sur le jardin. On ne se doutera de rien, car la bonne peut le croire parti, et on sera loin de penser qu'il s'est caché dans la maison.

Pendant que l'artiste caresse son idée, il entend parler, marcher dans la cour, et reconnaît la voix du frère et celle de la sœur. Aussitôt, et sans réfléchir davantage, Dufour se fourre sous le lit de mademoiselle Clara, en ayant soin de se mettre le plus près possible du mur....

M. Pomard parcourt le jardin en appelant Dufour ; Clara entre dans la salle à manger, regarde dans le salon en appelant aussi le peintre, qui se garde bien de répondre : enfin on fait venir la domestique.

« — Gertrude, vous avez dit que M. Dufour était ici. — Dam', oui, mamzelle, il est venu ; mais il se sera apparemment ennuyé d'attendre, et il sera parti. — Il fallait venir me chercher chez madame Bonnifoux. — Ce monsieur n'a pas voulu qu'on vous dérange ; il a dit : Allez à votre ouvrage, j'ai le temps.

» — Était-il en noir ? » demande M. Pomard à sa servante. — « Dam', monsieur, je ne sais pas s'il était en noir.... Il avait une redingote bleue comme d'habitude ; mais sans doute qu'il va revenir. »

La domestique retourne à son ouvrage. Mademoiselle Clara entre dans sa chambre. Dufour éprouve un léger frisson, surtout en entendant les pas du frère, qui a suivi sa sœur et se jette sur un siège tout contre le lit. Dans ce moment, l'artiste commence à se repentir de s'être fourré là; il entrevoit mille désagrémens qui pourraient être la suite de sa petite espièglerie ; mais il n'y a plus moyen de reculer. Il se pelotonne le plus au fond qu'il lui est possible, et fait en sorte de respirer aussi légèrement qu'un oiseau.

« C'est bien désagréable que M. Dufour ne nous ait pas trouvés ! » dit mademoiselle Clara en prenant son ouvrage et s'asseyant contre la fenêtre. « Mais pourquoi demandiez-vous s'il était en noir, mon frère ! — Parce que je pense, ma sœur, que, pour faire une demande en mariage, il est convenable d'être un peu en tenue ; et d'après ce que vous m'avez dit qui s'est passé hier entre vous et M. Dufour, je ne suppose pas qu'il tarde à s'expliquer... — Ah ! mon frère, parce qu'on baise la main d'une demoiselle... ça n'est pas encore une preuve..... Si je m'étais mariée toutes les fois qu'on m'a baisé la main.... et les joues... et pincé les bras et les genoux... et... Ah ! mon Dieu ! en aurais-je eu des maris !...

» — Ça ne commence pas mal, se dit Dufour ; je crois que j'ai eu raison de me mettre sous le lit.

» — Ma sœur, c'est justement parce que vous avez été trop souvent faible et inconséquente que maintenant je veux que cela finisse... Jadis, lorsque j'étais inspecteur à cheval et qu'il me fallait continuellement être en route... je ne pouvais pas surveiller votre innocence..... Aujourd'hui, c'est différent !

» — Mon innocence !... Est-il bête, mon frère !... Ce n'est pas ma faute si je l'ai perdue..... ma pauvre innocence ! C'est grâce à ce monstre de Bénard, le sous-lieutenant de dragons !... M'a-t-il indignement abusée !... C'est dommage ; il était bien gentil, bien aimable !... Ah ! qu'il était aimable,... ce jeune sous-lieutenant !

» — Ah ! Dieu ! que j'ai bien fait de me mettre sous le lit, » se dit Dufour en étouffant une envie d'éternuer.

« — Ma sœur, si j'avais été ici alors, cela ne se serait pas terminé ainsi ; mais vous ne m'avez avoué votre faute qu'après le départ du régiment.

» — Oh ! moi, je n'aime pas faire quereller les hommes ! je ne suis pas comme madame Montrésor... D'ailleurs, je ne veux pas qu'on m'épouse de force... et si mon pauvre petit eût vécu, certainement je n'aurais jamais pensé à me marier.

» — Ah ! il y a eu un petit ! se dit Dufour. O Providence ! je te remercie !

» — Mais enfin, reprend mademoiselle Clara, puisque mon petit est mort et que probablement je ne reverrai jamais Bénard, tout cela est comme un songe... Il y a dix ans que c'est passé... ce n'est plus la peine d'y penser.... c'est absolument comme si ça n'était pas arrivé.

» — C'est pour cela, ma sœur, que j'exige maintenant la plus grande sévérité dans les paroles et dans les mœurs !

» — Ah ! oui, mais il faut bien rire un peu... J'aime à rire, moi, et j'aime bien M. Dufour, parce qu'il est drôle.... qu'il est amusant, qu'il plaisante avec esprit !

» — Au fait, elle est bonne enfant, » se dit le peintre en retenant sa respiration ; « c'est dommage qu'elle ait fait un petit !...

» — Je crois que nous ferions un ménage bien assorti... M. Dufour est jeune encore... moi aussi... Je ne suis pas mal... Il m'a dit que j'avais un nez antique. Il est bien, lui : il est gras, il est frais..... c'est un bel homme pour sa taille !

» — Elle est très-aimable ! se dit Dufour ; et après tout, puisque son petit est mort, et qu'il y a dix ans que c'est arrivé... elle a raison, on pourrait n'y plus penser.

» — Oui, le parti n'est pas trop mauvais, dit Pomard, puisque M. Dufour nous a dit qu'il avait deux mille deux cents livres de rente ! Sans quoi, je n'en voudrais certes pas, car je ne me fie guère à son talent : entre nous, je trouve que le portrait qu'il vient de faire de M. de Noirmont est tout-à-fait manqué...

» — Manqué!.... le portrait de M. de Noirmont, ah ! c'est fort ! » dit Dufour en se serrant les poings de colère.

« — Écoutez, mon frère ; le genre de M. Dufour n'est pas le portrait, il nous l'a dit lui-même... — Alors, ma sœur, on ne se mêle pas de faire ce qu'on ne sait point, et on n'a pas la prétention de vouloir donner cela pour un chef-d'œuvre !... Est-ce que tu trouves M. de Noirmont ressemblant ? — Oh ! non, par exemple ! il en a fait un homme de soixante ans... Si je me voyais barbouillée comme ça, certainement je ne prendrais pas mon portrait.

« — Barbouillée !... elle a dit barbouillée, murmure Dufour. Ah ! si je t'épouse jamais, je veux être en effet un barbouilleur !... Mademoiselle Clara ! ce mot-là vous coûtera cher !... Ah ! vous faites des enfans avec les dragons, et vous voulez attraper un mari... et juger de la peinture !... Sotte ! ignorante !... Que je suis content de m'être fourré sous le lit ! »

Et Dufour est obligé de mettre son mouchoir devant sa bouche pour dissimuler sa respiration, car le mot barbouilleur l'a suffoqué, et c'est à peine s'il peut tenir en place ; il a des crispations ; il donne des coups de genoux dans la sangle du lit ; heureusement l'arrivée de quelqu'un empêche qu'on ne l'entende.

C'est madame Bonnifoux qui vient d'entrer dans la chambre de mademoiselle Clara en s'écriant : « Bonjour, mes voisins ! je viens vous voir à mon tour. Ça va mieux... Mon indisposition est passée... J'ai pris trois fois bonne-amie..... un peu chaude.... Cela m'a fait beaucoup de bien... Je viens demander à mademoiselle Clara sa manière de faire la panade..... Je me rappelle en avoir mangé une délicieuse chez vous il y a huit jours, et ma cuisinière n'est pas très-forte sur les panades... Le fait est que c'est beaucoup plus difficile à faire qu'on ne pense... »

M. Pomard, qui sans doute ne se soucie pas de prendre une leçon de panade, sort en disant : « Je vais voir dans les environs si je rencontre M. Dufour. — Va, mon frère, et tu le ramèneras. »

Madame Bonnifoux s'est installée dans un fauteuil et entame avec mademoiselle Clara l'article panade. Dufour, qui commence à s'ennuyer d'être sous le lit et qui d'ailleurs sait maintenant tout ce qu'il voulait savoir, ressent des inquiétudes dans les jambes, des douleurs dans les côtes, et donne au diable madame Bonnifoux ; mais la conversation, une fois établie sur les potages, devait nécessairement être longue. Madame Bonnifoux parle depuis plus d'une heure ; elle a passé en revue le riz, le vermicelle, les croûtons, les juliennes et les consommés. Dufour se dit à chaque instant : « Comment ! elle n'est pas au dernier !... elle en invente donc, la maudite vieille !... »

Madame Bonnifoux, après avoir traité long-temps son sujet favori, dit à mademoiselle Clara : « A propos, ma voisine, il me semble que votre frère a parlé de M. Dufour tout à l'heure. — Vous ne vous êtes pas trompée, nous l'attendons. Il est venu pendant que nous étions chez vous, mais il doit revenir. — Eh bien ! mon enfant, où en sont les choses ?.... car, d'après quelques mots qui vous sont échappés,... j'ai dû penser que ce monsieur avait des vues sérieuses sur vous. — Oui, ma voisine, ce n'est plus un mystère, M. Dufour est amoureux de moi,... mais amoureux au dernier point ;... et, d'après quelques paroles qu'il m'a glissées hier au soir, j'ai lieu de croire qu'il va venir aujourd'hui demander ma main à mon frère.

» — Ah ! ma chère voisine que je suis contente d'apprendre cela ;..... que je vous embrasse la première, et recevez bien mes complimens..... Ah ! vous allez vous marier !... Vous ferez une noce, n'est-ce pas, mon enfant ?... — Certainement, madame, et je n'ai pas besoin de vous dire que vous en serez. — Trop honnête, chère amie... Comme je ne danse pas, j'y porterai mon loto... Il y a toujours des amateurs... Ah ! par exemple, je veux être magnifique ;... je mettrai ma robe gorge de pigeon.

» — Si tu ne la mets que pour cette noce-là, tu ne l'useras pas, vieille bavarde ! » dit Dufour en essayant de se retourner.

« — Vous avez déjà fait la carte de votre dîner pour ce jour-là, chère amie ? — Non, pas encore. — Mon enfant, il faut y penser d'avance ! Ce n'est pas une petite affaire qu'un repas de noce... Si vous le permettez, je vous donnerai mes conseils et ma cuisinière. — Très-volontiers. — Nous allons tout de suite en jaser un peu.

» — Ah ! mon Dieu !... je suis ici jusqu'au soir ! se dit Dufour. Elles vont s'occuper du repas à présent... J'ai envie de leur crier que c'est inutile.... Non, diable !... n'allons pas nous montrer... Si j'épousais, oh ! alors on me pardonnerait de m'être caché là!... mais, comme je ne veux plus épouser, on ne prendrait pas la chose bien : ainsi, résignons-nous. »

Madame Bonnifoux n'est encore qu'au premier service, lorsqu'elle s'interrompt en disant : « Ah ! c'est singulier..... je ne me sens plus si bien... — Qu'avez-vous donc, madame Bonnifoux ? vous pâlissez en effet. — Ma chère amie,... j'ai une suite d'indisposition..... Je croyais que c'était fini... Dieu ! que je suis mal à mon aise !... Je n'aurai jamais la force d'aller jusque chez moi... — Calmez-vous, ma voisine, vous trouverez dans ma chambre tout ce que vous pouvez désirer.... un cabinet à l'anglaise contre l'alcôve... Je vous laisse... Faites comme chez vous... Je vais vous préparer un peu de thé. »

Mademoiselle Clara sort, et madame Bonnifoux court dans la chambre en se tenant le ventre, en poussant des gémissemens et en cherchant le petit cabinet. Dufour est au supplice ; il se cogne la tête contre le lit en murmurant : « Il me faut passer par des épreuves bien cruelles.... Je vais en entendre plus que je ne voulais !.... Ah ! mon Dieu !... qu'est-ce que madame Bonnifoux me réservait là! »

La vieille voisine a trouvé le cabinet ; mais elle ne peut parvenir à tourner le bouton de la porte. Elle se désespère, en balbutiant : « Maudit bouton !.... ça ne tournera pas... Je ne pourrai pas entrer ;... et cependant je n'ai pas un instant à perdre !... »

Aux grands maux les grands remèdes, madame Bonnifoux se décide pour un autre procédé. Elle cherche la table de nuit ; mais le petit meuble est caché par les rideaux, et, dans son trouble, la vieille femme ne le voit pas ; espérant trouver sous le lit ce qu'elle désire, elle se met à genoux, baisse la tête... et pousse des cris horribles.

Aux cris de madame Bonnifoux, arrivent mademoiselle Clara une théière à la main et M. Pomard avec son fusil à deux coups. Ils aperçoivent la vieille voisine, qui est tombée de frayeur sur le tapis, et Dufour qui, se voyant découvert et voulant se sauver, renverse avec sa tête lavabo et somno, et n'a encore que la moitié du corps de sorti de sa cachette.

« Qu'est-ce qu'il y a ? s'écrie Pomard. Un homme sous le lit de ma sœur ! »

Et déjà M. Pomard le couche en joue, lorsque sa sœur s'écrie : « Arrêtez, mon frère !.... c'est M. Dufour.... — M. Dufour !...

» — Moi-même, » dit le peintre qui est enfin parvenu à se tirer de dessous le lit. Je vous demande bien pardon du dégât que j'ai fait... Je le paierai, si vous l'exigez.... Mais j'ai besoin de prendre l'air ; j'ai l'honneur de vous saluer... »

Dufour se dispose à s'esquiver, mais M. Pomard lui barre le passage.

« — Monsieur Dufour, qu'est-ce que cela veut dire ?... Que faisiez-vous sous le lit de ma sœur ?... Quel était votre but ?

» — Oh ! mon frère, certainement c'était une plaisanterie ! dit mademoiselle Clara. M. Dufour voulait rire apparemment.

» — Oui, mademoiselle, je voulais rire, et pas autre chose... J'ai l'honneur de...

» — Mais, monsieur Dufour, après une telle plaisanterie, il est bon pourtant de s'expliquer... Je pense que votre intention n'est pas de compromettre ma sœur... Et, quand on se met sous le lit d'une demoiselle, c'est qu'on veut en venir à une fin avouée par les mœurs. — Mais non, je vous jure que je ne veux en venir à aucune fin,... et que je n'ai nulle intention sur mademoiselle. Permettez-moi donc de vous quitter.

» — Ah ! c'est trop fort ! » s'écrie Pomard en frappant le parquet avec la crosse de son fusil. « Vous n'avez pas d'intention touchant ma sœur !

» — Vous n'avez pas,.... vous ne pensez pas à une fin ? » dit mademoiselle Clara, qui ne rit plus. « Alors, monsieur, pourquoi vous cachiez-vous sous mon lit ; car on ne se permet de semblables plaisanteries qu'avec une personne que l'on regarde comme sa future.

» — Oui, monsieur ! Pourquoi étiez-vous sous le lit de ma sœur, si vous ne voulez pas l'épouser ?... Il faut m'expliquer cela, monsieur, ou me faire raison ! »

M. Pomard replace son fusil sur son bras gauche comme s'il faisait l'exercice, et regarde Dufour d'un air menaçant.

» — Ah ! vous voulez des raisons, monsieur et mademoiselle ! » répond Dufour en prenant à son tour de l'humeur et en attirant le frère et la sœur du côté de la fenêtre. « Je veux bien vous les dire à l'oreille, mes raisons... Je me serais tû par délicatesse ; mais puisque vous m'y forcez !... Je ne veux plus épouser mademoiselle, parce que je ne me soucie pas d'être le successeur de M. Bénard, lieutenant de dragons....... qui lui a fait un petit... Je conviens que j'ai appris cela par un moyen un peu hardi :... mais je ne voulais pas épouser chat en poche, et je suis enchanté de m'être caché là. Maintenant, je vous jure sur l'honneur que pas un mot de ce que j'ai appris ne sortira de ma bouche... et quant à la voisine, elle a été tellement effrayée que vous lui ferez croire tout ce que vous voudrez ; je vous présente mes hommages. »

Cette fois, Pomard ne songe plus à retenir Dufour ; il est pétrifié, et, après avoir posé arme à terre, il reste les yeux fixés sur le parquet ; mademoiselle Clara se pince et se mord les lèvres en rougissant. Quant à madame Bonnifoux, elle n'a pas bougé de sa place, et pour cause.

CHAPITRE VI. Lettre perdue.

Et cependant, c'est presque toujours une imprudence d'écrire, surtout lorsqu'on est dans la position d'Ernestine. Les paroles volent ! Les écrits restent. Je sais bien que l'on promet de les brûler, ces lettres charmantes ! mais ne croyez pas à cette promesse, vous, mesdames, qui écrivez si bien, si tendrement ; qui, tout en croyant ne montrer que de l'amour, laissez voir un esprit fin, une sensibilité vraie !.... brûler vos lettres ! ah ! comment aurait-on ce courage !... Il vient des jours d'ennuis, de peine, où l'on n'a plus de maîtresse qui nous aime, d'amie qui nous console !... alors, en relisant vos lettres, on se procure un moment de bonheur... Est-ce donc un crime de les garder, pour que vous nous rendiez encore heureux même lorsque vous ne nous aimez plus !...

Les séances données à Dufour, la présence presque continuelle de M. de Noirmont, ne permettaient que bien rarement à Ernestine et à Victor de se retrouver. Alors on s'écrivait, car, même devant le monde, on trouve facilement moyen de glisser un papier, une lettre, à celui dont la main est toujours prête à les recevoir. Victor allait dans les endroits les moins fréquentés du jardin lire ces lettres délicieuses qui le consolaient d'une gêne continuelle. On lui ordonnait de les brûler, mais Victor n'en avait pas non plus le courage ; il les gardait pour les relire encore ; il les portait constamment sur son cœur, et se disait : « Qui pourrait venir les chercher là!... si ce n'est elle ? et à coup sûr, en les y trouvant, elle me pardonnerait. »

Mais une jeune fille, qui souffrait sans cesse et voulait pourtant dissimuler ses peines, Madeleine, allait aussi de préférence se promener dans les endroits les plus solitaires du jardin ; elle ne suivait pas Victor, elle le croyait du moins, et cependant elle passait presque toujours où il venait de passer ; elle s'arrêtait sous le bosquet où il s'était arrêté; elle aimait enfin à occuper la place où elle l'avait vu, mais elle avait bien soin qu'il ne l'aperçût pas. Elle le regardait de loin, cachée derrière le feuillage ; elle le voyait sans qu'il s'en doutât ; c'était son seul bonheur, et elle n'avait pas le courage de s'en priver.

Plusieurs fois, Madeleine avait aperçu Victor lisant des lettres qu'il avait auparavant baisées à plusieurs reprises ; ces lectures semblaient absorber toutes ses pensées ; quelquefois il souriait, plus souvent il soupirait et restait pensif devant ce papier que ses yeux ne perdaient pas de vue. Madeleine devinait bien d'où lui venaient ces lettres ; plus d'une fois même elles les avait vu donner et recevoir. L'amour heureux est imprudent ; mais celui qui ne l'est pas voit tout, souvent même plus qu'il ne voudrait voir.

« Comme il l'aime ! » se disait Madeleine en voyant Victor presser sur ses lèvres les billets d'Ernestine ; « qu'elle est heureuse, et pourtant elle soupire,... elle se plaint, mais j'oubliais qu'elle est coupable !....... bien coupable !...... et cependant il doit encore y avoir du plaisir à être coupable par amour, à s'exposer à mille malheurs pour être un instant avec celui qu'on aime. Il me semble que je voudrais être à sa place. Ah ! Jacques a raison. Quand une femme aime bien, elle brave tous les dangers. »

Un matin, Madeleine se promenait, suivant son habitude, dans une allée touffue que Victor parcourait souvent. Elle vient de le voir sortir d'un bosquet et regagner la maison : c'est vers le bosquet que la jeune fille porte ses pas. Elle va s'asseoir sur le banc de verdure... lorsqu'un papier frappe ses yeux ; il est à terre à l'entrée du bosquet. Madeleine le ramasse : c'est une lettre qui a été ouverte ; elle est seulement repliée. Il n'y a pas d'adresse, mais Madeleine ne doute pas qu'elle appartienne à Victor : c'est lui qui l'aura laissé tomber en croyant la replacer dans sa poche. Madeleine sort du bosquet, regarde dans les allées voisines si elle l'apercevra encore... il n'est plus là, et Madeleine est seule,... et elle tient dans sa main une de ces lettres que Victor lit si avidement, qu'il couvre de baisers... Elle n'ose regarder ce billet,... elle tremble,... elle se hâte de le cacher dans son sein. Mais ce papier la brûle ;... elle ne peut le supporter à cette place,... elle le prend... La lettre s'est ouverte,... et ses yeux se portent sur les caractères qu'elle reconnaît.

« Mon Dieu !... je ne devrais pas la lire ! se dit Madeleine ; mais pour résister au désir que j'éprouve, il faudrait des forces que je n'ai pas... Ah ! que je sache ce que l'on dit quand on est aimé!... Jamais je ne pourrai en écrire autant. »

Après s'être assurée que personne ne vient, Madeleine se retire au fond du bosquet, et lit, en respirant à peine :

« Enfin, je suis donc seule, je puis t'écrire ; c'est tout mon bonheur quand je ne suis pas près de toi ; mais je crains que mes lettres ne t'ennuient... Je te dis toujours la même chose !... que je me déplais à moi-même, que je n'ai pas le courage de renoncer à toi pour ne songer qu'à mes devoirs !... Au lieu de cela, ma pensée est toujours vers toi : encore si je pouvais penser que tu m'aimes autant !...... mais, tu as beau me le dire, il me semble que je n'ai rien qui puisse te fixer ; je ne suis pas assez jolie ! Mon Dieu ! dites-moi donc que j'ai eu tort de m'attacher à vous,... que je me dois à mon ménage,... que si l'on venait à connaître ma faute, je serais méprisée de tous, malheureuse pour la vie ! Donnez-moi donc de bons conseils ! vous qui êtes tout pour moi ! Soyez mon ami, soyez-le sincèrement ;... je vous écouterai toujours. Quand je pense qu'un jour peut-être nous ne nous verrons plus !... il me semble que c'est impossible !... Ah ! pourquoi faut-il que je vous aie connu ? Ne se parler qu'en tremblant,... toujours avoir peur, ne savoir à quoi se résoudre, voilà mon sort !... et vous, vous ne cherchez que le plaisir du moment, et ne vous occupez pas des regrets que l'on peut avoir quand on a fait une faute, regrets qui se supportent tant que l'on se croit aimée, mais qui tuent si l'illusion cesse. Pardonnez-moi... Mais quand je vous vois rire, quand je vous vois gai... il me semble que vous ne pensez plus à moi ;... je deviens méchante, exigeante... Si je devais en croire ce que l'on dit de vous j'aurais sujet de craindre bientôt votre indifférence, votre goût pour le changement !... Allons, je retombe dans mes mauvaises idées !... Non, tu ne cesseras jamais de m'aimer, n'est-ce pas ?... et tu ne me mépriseras pas ? tu me l'as juré, et je veux te croire ; cela me fait tant de bien !

» — Pauvre Ernestine !... » dit Madeleine après avoir achevé de lire, « pourquoi donc craint-elle qu'il cesse un jour de l'aimer, qu'il la méprise !... Ah, il serait bien lâche l'homme qui mépriserait une femme parce qu'elle lui aurait fait le sacrifice de son repos... Ne plus l'aimer,... c'est possible, les hommes n'aiment pas toujours la même femme, à ce qu'on dit... Pauvre Ernestine !... Oh ! c'est alors qu'elle serait bien malheureuse ! Mais comment rendre cette lettre à M. Victor ?.... elle est ouverte,... il devinera peut-être que je l'ai lue,... et j'ai tant de peine à mentir... Il faut la lui rendre pourtant... Qu'il doit être inquiet s'il s'est aperçu qu'il l'a perdue, et si M. de Noirmont l'avait trouvée..... Oh mon Dieu ! je frémis rien que d'y penser... Tâchons de rencontrer M. Victor seul... J'entends marcher ;...... c'est lui sans doute qui revient sous ce bosquet chercher sa lettre. »

Madeleine sort du bosquet, tenant encore le billet à sa main. C'est M. de Noirmont et sa femme qui se promènent dans le jardin. Madeleine devient pâle et tremblante ; elle n'a que le temps de cacher sous son fichu la lettre qu'elle tenait, mais elle n'a pu le faire assez vite pour que M. de Noirmont ne s'aperçût pas de cette action.

« C'est toi, Madeleine, » dit Ernestine en souriant à la jeune fille ; « toujours te promenant seule ;... on dirait que tu nous fuis ;... ce n'est pas bien.

» — Mais non, madame ;... je viens de me promener près de la pelouse ;.... je vais rentrer...

» — Un moment donc ;... reste plutôt avec nous... Allons, viens me donner le bras... — Mais, madame.... — Mais, je le veux... Vous verrez qu'il faudra bientôt employer la force pour retenir mademoiselle avec nous !... »

Madeleine n'ose résister ; elle se laisse prendre le bras par Ernestine. M. de Noirmont n'a encore rien dit, mais il n'a pas cessé d'examiner la jeune fille, et son air sévère augmente le trouble de celle-ci.

Après avoir marché quelques pas, Ernestine dit : « Que faisais-tu sous ce bosquet, Madeleine ?... Tu n'as pas ta broderie, je crois... — Madame,.... je m'étais reposée un moment ;...... je ne faisais rien....

» — Vous ne faisiez rien ? » dit M. de Noirmont en fixant la jeune fille d'un air ironique ; « mais il m'a semblé, à moi, que vous lisiez... »

Madeleine baisse les yeux et devient tremblante. Ernestine la regarde et dit : Lisais-tu, en effet, Madeleine ? Mais je ne te vois pas de livres...

» — On peut lire autre chose, » reprend M. de Noirmont : « par exemple... un papier, une lettre..... — Une lettre ! dit Ernestine. Oh ! Madeleine ne reçoit pas de lettres ! Qui donc lui écrirait ?..... La pauvre petite n'a point de parens,.... et ce n'est pas son bon ami Jacques qui, je crois, ne sait pas plus lire que conduire une plume !...

» — On peut recevoir des lettres d'autres personnes,... n'est-ce pas ! mademoiselle ? — Monsieur,... je n'ai point reçu de lettres, » répond Madeleine en hésitant.

« — Mademoiselle, je n'aime point les mensonges ! Je ne vous demande pas qui vous écrit,.... ce sont vos affaires ; mais vous ne nierez pas que vous teniez un papier qu'à notre aspect vous avez précipitamment caché dans votre sein. »

Madeleine se tait, mais de grosses gouttes de sueur tombent de son front sur ses joues pâlies par la terreur. Ernestine se tourne vers elle en lui disant : « Est-ce vrai Madeleine ?... Et, voyant que la jeune fille ne répond pas, elle reprend ; « Eh bien ! montre-nous donc ce papier que tu caches avec tant de mystère !... Je gage que c'est un enfantillage qui ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe... Donne-nous cet écrit... »

Madeleine quitte le bras d'Ernestine avec un mouvement convulsif, et croise les bras sur sa poitrine en balbutiant d'une voix altérée : « Oh ! non, madame, je ne vous montrerai pas ce papier ;... c'est impossible !... Je vous en supplie, ne me le demandez pas !... »

Ernestine reste stupéfaite de l'effroi de Madeleine, et M. de Noirmont se tourne vers sa femme en lui disant à l'oreille : « Que vous avais-je dit ?... Il y a quelque intrigue sous jeu ;... mais vous ne voulez jamais me croire. »

Ernestine regarde quelque temps Madeleine, puis lui dit de nouveau avec douceur : « Ma chère amie, je ne croyais pas que vous aviez des secrets pour nous ;... pour moi surtout ;... mais en ce moment, votre obstination est ridicule ; vous faites, j'en suis sûre, une affaire de rien. Quel est ce papier.... que vous craignez tant de nous montrer ?... que contient-il ?... de qui le tenez-vous enfin ?... »

Madeleine ne répond pas ; mais elle a toujours une de ses mains sur sa poitrine, comme si elle craignait qu'on ne voulût lui prendre ce qu'elle y a caché.

En ce moment, Victor paraît au détour de l'allée. Sa figure est aussi pâle, ses traits aussi altérés que ceux de Madeleine, car il s'est aperçu de la perte qu'il a faite, et, frémissant des conséquences de cet événement, il est revenu dans le jardin, où, les yeux attachés sur le sable, sur la terre, sur le gazon, il cherche partout le billet d'Ernestine en maudissant sa funeste étourderie.

« Ah ! voilà M. Dalmer, » dit M. de Noirmont en apercevant le jeune homme.

Victor tâche de cacher son inquiétude. Le ton aimable de M. de Noirmont le rassure un peu ; car, s'il avait trouvé la lettre, le mari d'Ernestine n'aurait pas l'air aussi calme. Victor s'approche de la société; mais, tout en échangeant quelques propos vagues, ses yeux se promènent toujours avec terreur sur le chemin que l'on parcourt, et il ne remarque pas Madeleine, qui fait son possible pour attirer son attention, cherchant, par signes, à le rassurer quand on ne l'observe pas.

« Qu'avez-vous donc fait de votre ami Dufour ? dit M. de Noirmont ; je ne l'ai pas aperçu ce matin.... Il ne me parle plus de mademoiselle Pomard... J'ai dans l'idée qu'il y a du refroidissement dans les amours... Nos voisins ne sont pas venus depuis quelques jours... Dufour ne vous a rien dit ?... »

Victor est si occupé à regarder à terre qu'il n'entend pas la question de M. de Noirmont ; celui-ci est obligé de la lui répéter.

« Non, monsieur, non... Dufour n'est pas au salon... » répond Victor, qui n'est pas du tout à ce qu'on dit. M. de Noirmont regarde le jeune homme, puis reprend : « En vérité, monsieur Dalmer, vous avez aussi quelque chose qui vous préoccupe beaucoup en ce moment... — Moi, monsieur ;... mais non.... je ne pense à rien... à rien d'important, je vous assure... — J'ai cru que vous étiez comme mademoiselle Madeleine, que vous aviez aussi des mystères... — Des mystères !... Oh ! je ne vois pas trop sur qui j'en ferais... »

Victor levait alors les yeux. Madeleine, qui est un peu en arrière de M. de Noirmont, lui fait un signe expressif que le jeune homme ne comprend pas. Mais Ernestine s'est aperçue de la manière singulière dont la jeune fille regardait Victor. Aussitôt la rougeur lui monte au visage, ses yeux s'animent, et elle dit à son mari, d'un ton assez bref :

« Mon ami, faites-moi le plaisir de vous éloigner avec M. Dalmer.... Je veux parler à mademoiselle.... je tiens à éclaircir l'affaire qui nous occupait tout à l'heure... Votre présence.... celle de monsieur, empêchent sans doute mademoiselle de parler ; mais quand elle sera seule avec moi, il faudra pourtant bien qu'elle s'explique.

» — Comme vous voudrez, ma chère amie, dit M. de Noirmont ; nous vous laissons. Allons, M. Dalmer, venez faire une partie de billard, cela vous distraira... car vous êtes ce matin dans vos idées noires, ce que ma femme appelle avoir mal aux nerfs... et elle y a mal souvent depuis quelque temps. »

Victor n'ose refuser ; il se laisse prendre sous le bras et entraîner par M. de Noirmont du côté de la maison.

« Nous voici seules, mademoiselle, » dit alors Ernestine d'un ton qu'elle n'a jamais pris avec l'orpheline ; « j'espère que maintenant vous allez parler, me dire quel est cet écrit que vous avez caché dans votre sein... de qui vous le tenez... et me le montrer enfin ; car, si vous n'avez commis aucune faute, vous ne devez pas avoir de secrets pour moi.

» — Madame, je vous en prie, » dit Madeleine en joignant les mains, « ne me pressez pas davantage.... je ne puis vous montrer cette lettre.... oh ! non, je ne le peux pas...

» — Ah !... vous avouez donc que c'est une lettre ?... — Vous qui êtes si bonne pour moi... madame, voudriez-vous me causer de la peine ?... Si j'ai tort en vous cachant ce papier... eh bien ! infligez-moi quelque punition... éloignez-moi de votre présence.... mais, de grâce, ne me demandez pas à le voir.

» — Oui, mademoiselle, je suis bonne pour vous, trop peut-être, je commence à le croire... mais je ne veux pas que l'on se joue de moi.... J'ai vu tout à l'heure vos signes d'intelligence à M. Victor, je devine tout maintenant.... Cette lettre est de lui... montrez-la-moi... sur-le-champ... je le veux !...

» — Non, madame.... oh ! non, je vous en supplie !... »

Madeleine se jette aux genoux d'Ernestine en élevant les bras vers elle ; mais dans cette position elle laisse voir une partie du papier qui est dans son sein, Ernestine l'aperçoit et s'en empare avec la promptitude de l'éclair. En voyant que la lettre lui est enlevée, Madeleine pousse un cri et veut encore arrêter madame de Noirmont ; mais déjà celle-ci a entr'ouvert le billet, les caractères ont frappé ses yeux, et elle tombe sans connaissance devant la jeune fille en murmurant : « Malheureuse !.... ma lettre !... »

Madeleine entoure Ernestine de ses bras, l'embrasse, l'appelle.... madame de Noirmont a toujours les yeux fermés, une pâleur effrayante couvre son visage. Madeleine se rappelle que la pièce d'eau n'est qu'à quelques pas ; elle y court, mais auparavant elle a la précaution de remettre dans son tablier la fatale lettre qui était tombée des mains d'Ernestine.

Madeleine, arrivée à la pièce d'eau, y trempe son mouchoir ; elle revient près d'Ernestine, et avec ce mouchoir lui imbibe le front, les tempes ; ses soins ne sont pas inutiles, Ernestine revient à la vie, mais en r'ouvrant les yeux elle aperçoit Madeleine agenouillée près d'elle. Aussitôt elle cache sa figure dans ses mains en s'écriant : « O mon Dieu !... et moi qui l'accusais !...

» — Madame, ma chère bienfaitrice, » dit la jeune fille en s'emparant d'une main d'Ernestine et la couvrant de baisers..... pouvez-vous craindre de me regarder,... moi qui vous aime tant, moi... qui donnerais ma vie pour vous !... Cette lettre... je... je ne l'ai pas lue...

» — Si, Madeleine, si, tu l'as lue... sans cela tu n'aurais pas refusé de me la montrer — Ah ! je comprends maintenant toute la grandeur de ton ame... Tu te laissais soupçonner... et tu ne voulais pas m'humilier ! — Ah ! madame... — Oui, m'humilier... car je suis bien coupable... et tu as le droit de me mépriser maintenant. — Vous mépriser !.... Oh ! ne le craignez pas... vous ne pouvez pas être coupable pour moi, madame... Oh ! ne pleurez pas... Si vous saviez combien vos larmes me font de mal !... — Ah ! Madeleine... je suis déjà bien punie !... mais où est donc cette lettre ?... — La voilà, madame... Pendant votre évanouissement, je l'avais reprise... — Personne ne m'a vue ?... M. de Noirmont... — Non, Madame... personne n'est venu par ici... — Tu vois à quoi l'on s'expose quand on se conduit mal !... Où avais-tu trouvé... cette lettre ? — Là-bas... sous le bosquet... M. Victor en sortait... Je l'ai cherché;... je n'ai pu le rejoindre... — Ah ! je comprends maintenant la cause de son trouble, de son inquiétude ! »

Ernestine cache à son tour la lettre dans son sein, puis elle tend la main à la jeune fille, en lui disant : « Pardonne-moi de t'avoir soupçonnée un moment... Hélas ! la fatale passion qui me domine avait égaré ma raison... Ah ! Madeleine, puisses-tu ne jamais la connaître cette passion qui influe si puissamment sur la vie d'une femme !.... maintenant il faut que j'essuie mes yeux, que je cache mes pleurs !... Si M. de Noirmont voyait que j'ai pleuré!... Ah ! quelle contrainte !... Je lui dirai que tu m'as montré ce papier,... que ce n'était rien... des pensées,... une chanson que tu avais faite ;... que tu craignais qu'on ne se moquât de toi... Il faut mentir,... toujours mentir quand une fois on a commencé!... Madeleine, veux-tu encore m'embrasser ? »

Pour toute réponse, Madeleine se jette dans les bras d'Ernestine et la serre long-temps contre son cœur.

CHAPITRE VII. Ce qu'elle fait encore.

Ernestine a instruit Victor de la conduite de Madeleine ; celui-ci n'a pas osé en témoigner sa reconnaissance, car il eût fallu parler d'une chose qu'il était plus convenable de ne pas rappeler. Mais s'il ne peut lui dire ce qu'il pense, Victor ne traite plus Madeleine comme quelqu'un qui n'occupe aucune place dans notre cœur ; il lui marque maintenant plus d'amitié, plus d'intérêt, et ses yeux ne rencontrent jamais ceux de la jeune fille sans qu'elle puisse y lire un remercîment de ce qu'elle a fait. La conduite de Victor dédommage amplement Madeleine de la mauvaise humeur que lui montre M. de Noirmont.

Cependant, depuis que, sans le vouloir, Madeleine est devenue leur confidente, Victor et Ernestine n'osent plus se parler, se rapprocher ; ils savent bien qu'ils n'ont rien à redouter de l'indiscrétion de la jeune fille, qui, loin d'épier leurs actions, les évite et semble craindre de se trouver avec eux ; mais que de gens sont coupables lorsqu'ils pensent que leur faute est ignorée, et qui n'osent plus céder à leur faiblesse du moment où ils savent qu'elle n'est plus un mystère.

Tant de contrariétés, de chagrins, devraient dégoûter de l'amour. Il n'en est rien : c'est un sentiment qui prend racine au milieu des orages, et qui mourrait dans une température continuellement calme.

Dufour a terminé le portrait d'Ernestine, à la grande satisfaction de son modèle ; mais M. de Noirmont s'absente fort peu de la maison, qui est devenue sa propriété. On voit d'un autre œil ce qui nous appartient ; il médite déjà des changemens dans la distribution des appartements, des constructions nouvelles, des plantations, des améliorations. Occupé de tout cela, il passe ses journées à parcourir la maison ou les jardins ; impossible de se donner un rendez-vous, de se voir en tête-à-tête sans s'exposer à être surpris. Le soir, fatigué d'avoir arpenté ses escaliers et ses pelouses, ses allées et ses corridors, M. de Noirmont reste au salon, où il faut bien que sa femme lui tienne compagnie.

Les Pomard ne sont pas revenus à Bréville depuis que Dufour s'est mis sous le lit de mademoiselle Clara. Cependant le peintre a tenu sa promesse ; il n'a pas dit un mot de cette aventure. Mais comment se trouver avec un homme qui a découvert des particularités aussi délicates ! Mademoiselle Pomard a pourtant dit à son frère qu'elle reverrait Dufour sans éprouver aucun embarras ; mais M. Pomard ne se sent pas la même force de caractère, et il passe ses journées à penser à la figure qu'il fera quand il se trouvera avec lui.

M. et madame Montrésor sont les seules personnes qui viennent encore à Bréville, madame Bonnifoux n'ayant pas été satisfaite du peu d'accueil qu'on y a fait au loto. Mais Sophie devient chaque jour plus jalouse de Chéri, et Chéri plus ennuyé de sa femme ; leur société ne peut procurer à Ernestine et à Victor que quelques instans de liberté. Quant à Dufour, comme il faut toujours qu'il peigne quelqu'un ou quelque chose, il a commencé le portrait de Madeleine, quoique celle-ci se refusât à cet honneur ; mais Ernestine a joint ses instances à celles du peintre, et la jeune fille a cédé.

Une lettre d'Armand met fin à la vie uniforme qu'on menait à Bréville : le jeune marquis écrit à son beau-frère pour lui demander le restant de la somme qui lui revient sur la vente de sa propriété; sa lettre est courte et pressante ; du reste, rien pour ses amis, pas un mot de souvenir pour sa sœur. On voit que le jeune homme, tout entier sous l'influence de ses passions et de ses connaissances de Paris, a oublié toutes les personnes qu'il a laissées à Bréville.

Cette lettre est arrivée dans l'après-dînée. M. de Noirmont, après l'avoir lue, pousse un profond soupir en s'écriant : « Ce jeune homme se perdra !... » puis il passe la lettre à Victor et à Dufour en leur disant : « Voyez, messieurs, quel style aimable !... écrire ainsi au mari de sa sœur... il lui faut de l'argent... Il ne s'informe même pas si cela me gênera de lui envoyer maintenant ce qui lui revient encore sur cette maison. Il veut avoir cette somme sur-le-champ... eh bien ! il l'aura... mais, après... quand il l'aura perdue avec les misérables qui l'entourent... que fera-t-il le malheureux ?... car je sais qu'il a déjà vendu ses rentes, perdu, joué tout son bien. — Mon pauvre frère ! dit Ernestine, mon Dieu ! comment donc l'empêcher de courir à sa ruine ?... »

Madeleine ne dit rien, mais elle pleure en songeant que l'ami de son enfance peut quelque jour être malheureux.

« Il paraît, dit Dufour, que le beau Saint-Elme ne dirige pas très bien son cher ami. — Cet homme m'a bien trompé, dit M. de Noirmont. — Il ne m'a pas trompé moi : je me suis toujours méfié de lui. — Si du moins mon beau-frère avait près de lui un ami véritable, capable de lui donner de bons conseils, de lui faire voir la folie de sa conduite... peut-être reviendrait-il encore à nous ?... Moi si je pensais être écouté, je partirais sur-le-champ pour Paris... mais je sais que je ferais un voyage inutile... Armand a toujours fort mal reçu mes avis. Il a l'air de me regarder comme un précepteur, comme un tuteur... il ne m'écoute qu'avec impatience. Il faudrait que ce fût quelqu'un qui possédât sa confiance, son amitié... »

En disant ces mots, M. de Noirmont regardait Victor ; celui-ci le comprend et s'écrie : « Je crois vous entendre ; je partirai pour Paris, et je verrai Armand. — Je n'osais vous en prier, mais vraiment j'y songeais, car je ne vois plus que ce moyen pour sauver Armand ;... et c'est un grand service que vous nous rendrez.

— Oui, » dit Ernestine qui a changé de couleur, mais qui a fait un effort sur elle-même, « oui, mon mari a raison..... Mon frère a pour vous beaucoup d'amitié... il vous écoutera, je l'espère,... et vous le ramènerez ici..., avec vous ;.... car, si vous le laissez à Paris, il ne faudra pas compter sur ses bonnes résolutions.

— C'est bien ce que j'espère, dit M. de Noirmont. M. Dalmer nous ramènera Armand... Quant à M. Saint-Elme.... oh ! je l'en dispense !

— Est-il nécessaire que je t'accompagne ? dit Dufour. — Non, non, dit M. de Noirmont, vous resterez avec nous....... De toute manière, M. Dalmer reviendra... et le plus tôt possible.

— Mais, dit Victor, si Armand ne veut pas m'accompagner, il ne serait pas bien nécessaire que je revinsse.

— Si fait, vraiment, et ce n'est qu'à cette condition que je vous laisse aller à Paris. Nous ne sommes encore qu'au commencement d'août ;...... c'est le plus beau moment de la campagne.

— A moins, cependant, que monsieur ne s'ennuie trop ici, dit Ernestine.

— Ah ! madame... j'espère que vous ne le pensez pas. Je reviendrai puisqu'on veut bien me le permettre. — Tu me rapporteras deux pantalons de nankin, dit Dufour, que ma blanchisseuse doit avoir laissés chez ma portière ; je te donnerai une autorisation.

— Puisque c'est convenu, dit M. de Noirmont, il faut maintenant que je m'occupe de trouver l'argent qu'on me demande, et dont vous aurez la complaisance de vous charger ; car, avant d'engager mon beau-frère à revenir vivre près de nous, je veux acquitter ma dette avec lui, sans quoi il penserait que c'est pour ne pas le payer que je lui envoie un ambassadeur. — Ah ! mon ami, quelle idée !... — Ma chère amie, Armand m'a toujours montré si peu de confiance que je puis bien le juger capable de penser cela de moi. D'ailleurs je veux m'acquitter... pour éviter à votre frère des demandes qui doivent lui être pénibles,... quoiqu'il les fasse d'un ton si peu aimable !... Je vais partir pour Laon sur-le-champ. J'y coucherai ; je terminerai demain avec le notaire que je vais voir, et je tâcherai d'être revenu pour dîner. Alors M. Dalmer recevra de moi la somme et pourra partir pour Paris. Je n'ai pas de temps à perdre... Je vais prendre les papiers dont j'ai besoin, je fais seller ma petite jument, et je me mets en route. »

On n'a fait aucune objection à M. de Noirmont. En sachant que l'époux d'Ernestine va coucher à Laon, Victor a senti battre son cœur avec violence. Au moment de se séparer pour quelque temps de la femme qu'il aime, comment ne céderait-il pas à l'espoir de pouvoir encore une fois se rapprocher d'elle. Ernestine a rougi et baissé les yeux, car dans un seul regard de Victor, elle a déjà deviné sa pensée.

M. de Noirmont a pris les papiers qui lui sont nécessaires ; il fait ses adieux, et monte à cheval, en promettant de faire en sorte d'être revenu le lendemain pour dîner.

On a suivi M. de Noirmont jusqu'à l'entrée du bois ; là, il presse son cheval et on le perd de vue. En revenant, Victor donne le bras à Ernestine, Madeleine marche seule, se tenant assez éloignée d'eux pour ne pas entendre ce qu'ils se disent. Dufour s'arrête à chaque instant pour contempler un effet du soleil couchant.

Victor parle avec action à Ernestine. On voit qu'il la prie, la presse, et que celle-ci ne résiste qu'avec peine à ce qu'il lui demande. On arrive, et Madeleine entend ces mots : « C'est impossible ! » auxquels Victor répond : « Alors je ne reviendrai pas de Paris.

» — Que lui refuse-t-elle donc ? se dit Madeleine. Il à l'air fâché!... Il dit qu'il ne reviendra pas... Ah ! je sens que je préfère le voir en aimer une autre que de ne plus le voir du tout..... D'ailleurs, il m'aime un peu maintenant ;... il m'appelle son amie ;... c'est quelque chose que l'amitié,... et on dit que ça dure plus long-temps que l'amour. »

La soirée se passe assez tristement. Victor boude dans un coin du salon. Ernestine est rêveuse, agitée, elle regarde souvent Victor ; puis, quand il lève la tête, elle reporte vite les yeux d'un autre côté. Dufour fait un petit croquis d'idée de la grosse Nanette, en attendant qu'il la fasse poser. Madeleine travaille et se tait suivant son habitude, à moins qu'on ne lui adresse la parole.

« Nous ne voyons plus nos voisins, M. et mademoiselle Pomard, » dit tout-à-coup Ernestine, pour tâcher de ranimer la conversation.

« — Vous vous ennuyez après eux, madame ? » dit Victor d'un air ironique. « — Non, monsieur.... vous savez bien d'ailleurs que maintenant je ne m'ennuie plus, mais je crains que M. Dufour ne pense pas de même... Il aimait la gaieté de mademoiselle Clara...

» — Oh ! oui,... elle est fort gaie, en effet, » dit Dufour sans quitter son dessin. C'est une jeune personne qui aime beaucoup à rire... et quand je la verrai, certainement, je rirai encore avec elle, si elle veut bien le permettre... — Mais vous n'allez plus les voir, M. Dufour ? — Non, madame, non...... J'ai vu qu'on me regardait déjà comme un épouseur,... et, tout bien considéré, je n'épouse pas mademoiselle Clara.

» — Ah ! tu es décidé maintenant, dit Victor. — Très-décidé. — Je crois que tu te marieras difficilement, mon cher Dufour ; tu es si méfiant ! — J'aime mieux être méfiant que d'être co... Ah ! mon Dieu ! madame, je vous demande bien pardon... Je crois toujours être entre artistes ; ce n'est pas, qu'après tout, ce mot-là ait rien d'indécent par lui-même,... et je suis comme Boileau, j'appelle un chat un chat... Mademoiselle Madeleine, vous ne dites rien ;... vous êtes bien pensive ?

» — Oh ! Madeleine n'est pas causeuse, » dit Ernestine enchantée de pouvoir changer la conversation. — « Que voulez-vous que je dise ? ma bonne amie... — Mais, tout ce que tu voudras. — Et votre ami Jacques,.... il y a long-temps que je ne l'ai aperçu... que devient-il donc ? — Il y a aussi quelques jours que je ne l'ai vu. — Croyez-vous qu'il veuille poser pour que je fasse son portrait ? — Mais... je ne sais pas, monsieur ; Jacques a si peu de temps... Vous ne peignez pas le soir. — Songez donc qu'il sera enchanté d'avoir son portrait, qui sera étonnant de ressemblance... grandeur naturelle,... en blouse,... en bonnet de laine,... ce sera original !... — Dufour, il y a encore le jardinier et la cuisinière dans la maison : est-ce que tu ne feras pas aussi leur portrait ? — Victor, c'est très-inconvenant ce que tu dis... c'est même ridicule ;... mais je ne me fâche pas, parce que j'ai trop de talent pour cela. — C'est parce que je le sais, monsieur, que je me permets de plaisanter. — A la bonne heure ! c'est mieux, ça. »

Victor a déjà regardé plusieurs fois la pendule ; il ne cesse de dire : « Il est tard,... il faut se coucher. — Comme tu es aimable ce soir ! dit Dufour. Ces dames n'ont que nous pour compagnie, et tu ne parles que de te coucher... Tâche donc de rapporter de Paris des choses plus galantes... et n'oublie pas mes deux pantalons de nankin et mes six faux-cols. »

A force de répéter qu'il est tard, Victor fait enfin lever Ernestine, qui répond : « Oui il est temps de se retirer... » Chacun prend une lumière. Victor, en disant bonsoir à madame de Noirmont, la regarde d'une façon singulière ; elle détourne la tête ; il fait un mouvement d'impatience, puis s'éloigne et monte chez lui avec colère, n'écoutant pas Dufour, qui lui crie : « Attends-moi donc !... Que diable as-tu ce soir, pour être si pressé de dormir ? »

Madeleine dit bonsoir à Ernestine ; elle monte à sa petite chambre, qui est au troisième dans les mansardes, au-dessus de la chambre de Victor. Madame de Noirmont couche au premier. En se retirant chez elle, ses yeux sont mouillés de larmes, et elle murmure d'une voix étouffée : « Non,... je ne devais pas consentir ;... mais il dit qu'il ne reviendra pas !... »

Madeleine dort mal ; elle se sent inquiète, agitée, sans pouvoir bien se rendre compte de ce qui la tourmente ; elle pense à Victor, à Ernestine. Au point du jour, ne pouvant plus reposer, elle se lève, s'habille et entr'ouvre la fenêtre. Les vapeurs du matin ne sont pas encore dissipées, mais tout annonce une belle journée. Madeleine veut descendre au jardin ; elle quitte sa chambre et se dirige vers l'escalier, allant bien doucement, afin de ne réveiller personne dans la maison.

A peine a-t-elle descendu deux marches qu'elle entend du bruit au-dessous d'elle. Ce sont des pas,... puis le froissement d'une robe... On monte l'escalier,... on se hâte. Madeleine se sent presque effrayée ; elle se demande qui peut être levé avant le jour... Elle reste sans bouger. On est arrivé à l'étage qui est au-dessous ; on ne monte pas plus haut, on entre dans le corridor... Madeleine avance un peu la tête... C'est Ernestine qui vient de se glisser légèrement dans le couloir... Bientôt une porte se referme avec précaution et on n'entend plus rien.

Madeleine est toujours au haut de l'escalier, immobile, frappée de ce qu'elle vient de voir, mais doutant encore et se disant : « Ce n'est pas elle peut-être ;... je n'ai pu voir que sa robe... A peine si l'on y voit encore... Mais dois-je descendre ?... oh ! non,... je pourrais la rencontrer ; elle croirait peut-être que je l'épie... Rentrons vite dans ma chambre, et n'en sortons plus avant que tout le monde ne soit levé. »

La jeune fille rentre doucement dans sa chambre, dont elle repousse la porte ; mais elle pense,... elle pense beaucoup... (tant de choses devaient alors l'occuper), et, tout en pensant, elle écoute si on ne rouvre pas la porte de la chambre de Victor. Près d'une heure s'est écoulée, personne, excepté le concierge, n'est encore levé dans la maison. Pour se distraire, Madeleine se met à la fenêtre ; elle n'y est que depuis peu de temps lorsqu'elle entend les pas d'un cheval ; elle ne peut voir du côté de la route, mais elle peut apercevoir dans la cour.

Les pas du cheval se sont rapprochés, et bientôt Madeleine voit M. de Noirmont qui met pied à terre, confie sa monture au concierge et entre dans la maison.

Madeleine se sent glacée ; elle ne respire plus ; une idée terrible se présente à sa pensée, et la terreur qui l'agite est si forte que, pendant quelques instans, ses idées se perdent ; elle ne sait quel parti prendre ; elle craint de soupçonner à tort Ernestine, elle n'ose descendre,... elle balance...

« Et pourtant si elle est là!... se dit-elle M. de Noirmont est sans doute allé à son appartement.... S'il n'y trouve pas sa femme ;... s'il allait venir chez M. Victor... ah !... »

Madeleine n'hésite plus ; elle descend rapidement l'escalier et va frapper à la porte de Victor en criant d'une voix étouffée : « Ouvrez-moi, de grâce... c'est moi,... Madeleine... M. de Noirmont est revenu... Ah !... je l'entends en bas ; il demande au concierge si madame est sortie ;... il monte... Mais ouvrez-moi donc... »

On ouvre. Madeleine entre, ou plutôt tombe dans les bras de Victor, qui referme bien vite la porte.

La jeune fille ne s'est pas trompée, Ernestine est là, tremblante, épouvantée par le retour inattendu de son mari. Elle ne peut parler, mais ses yeux interrogent Madeleine. Victor, frémissant de la situation d'Ernestine, mais conservant encore sa présence d'esprit, attire Madeleine loin de la porte, en lui disant très-bas : « Est-il vrai,... M. de Noirmont... — Est ici ;... je l'ai vu... — Ah !... je suis perdue,... et je l'ai bien mérité, » dit Ernestine d'une voix mourante.

« A-t-elle le temps de redescendre au premier, murmure Victor. — Non... tenez... écoutez,... entendez-vous le bruit de ses bottes ; il monte..., il vient sans doute... — O mon Dieu ! que faire ?.... — Attendez... Cette armoire où est ce porte-manteau... madame peut s'y tenir cachée... — Mais s'il la trouve cachée ici !... — Non,... s'il n'a plus de soupçon, il ne cherchera pas,.... et il n'en aura plus ;... j'ai trouvé le moyen de... »

On frappe à la porte, et au même instant on entend la voix de M. de Noirmont : « M. Dalmer,.... c'est moi.... Pardon si je vous éveille de bonne heure,... mais j'ai terminé nos affaires ; j'ai retenu une place pour vous dans la diligence de Laon ;... vous n'aurez pas trop de temps... Voulez-vous m'ouvrir ? je vais vous conter cela. »

Les trois personnes qui sont dans la chambre se regardent avec terreur ; enfin Victor répond : « Je suis à vous, monsieur,... je me lève... »

Madeleine, aidée de Victor, fait cacher Ernestine, qui peut à peine se soutenir. Pour ne pas la priver d'air, on laisse entr'ouverte l'armoire, qui heureusement se trouve un peu masquée par le lit.

« Et vous,.... vous ?... Madeleine, dit Victor. — Ne vous inquiétez pas de moi !... Tout à l'heure vous me comprendrez mieux... »

En disant ces mots, elle va s'asseoir sur le lit, referme entièrement les rideaux sur elle, puis dit à voix basse : « Ouvrez à présent. »

Victor ouvre. Il a un pantalon et une veste du matin. M. de Noirmont entre en disant : « Je vous ai dérangé... vous dormiez encore...

» — Oui... je dormais, c'est-à-dire j'allais me lever, » répond Victor en cherchant à surmonter son trouble ; mais il sent au contraire ses craintes augmenter en voyant que M. de Noirmont est devenu tout à coup sombre et soucieux, après avoir jeté les yeux sur le lit, dont les rideaux sont soigneusement fermés.

« Vous êtes revenu... de bonne heure !... dit Victor. — Oui,... beaucoup plus tôt que je ne pensais... Dès hier au soir j'ai trouvé la somme qu'il me fallait... j'ai pensé que plus vite vous partiriez, et plus vite vous verriez Armand... J'ai donc retenu une place pour vous ; et comme la voiture part à neuf heures, j'ai quitté Laon au petit point du jour,... afin que vous ayez le temps d'être prêt ;... mais vous prendrez mon cheval pour aller jusqu'à la ville ;... on me le renverra... Je pense que tout cela vous arrange ?...

» — Oui, monsieur, oui... certainement. — Alors je vous conseille de vous disposer au voyage... mais j'aurais voulu que vous pussiez déjeuner avant de partir... Je suis entré chez ma femme ;... elle a déjà quitté son appartement. — Ah ! il fait si beau !... madame est sans doute au jardin... — Oui,... c'est ce que j'ai pensé... »

Tout en disant cela, M. de Noirmont examine Victor, dont le trouble est évident, puis il reporte les yeux vers le lit. Il semble inquiet, agité, et Victor ne sait plus que dire. Enfin M. de Noirmont s'écrie :

« C'est bien singulier !... tout à l'heure, en frappant à votre porte,... il me semblait que vous aviez du monde ici,... que vous parliez à quelqu'un...

» — Non, monsieur ;... vous voyez que vous vous êtes trompé... »

M. de Noirmont ne répond rien ; il regarde toujours le lit ; tout-à-coup les rideaux reçoivent une vive secousse. Alors M. de Noirmont se lève en disant : « Mais non, je vois au contraire que je ne me suis pas trompé. »

Et déjà sa main a écarté le rideau. Il aperçoit alors Madeleine assise sur le lit, la jeune fille a la tête baissée sur sa poitrine, comme un coupable qui attend sa condamnation.

M. de Noirmont reste frappé d'étonnement, mais son front devient moins sombre, et sa surprise semble mêlée d'une secrète satisfaction. Victor est interdit, il regarde Madeleine, et n'ose parler.

« Ah ! mademoiselle ! dit enfin M. de Noirmont, vous ici... mais, après tout, j'aurais dû m'en douter... »

Madeleine se jette aux genoux de M. de Noirmont en murmurant : « Je suis bien coupable, monsieur, je le sais ; punissez-moi, je ne m'en plaindrai pas.

» — Non, monsieur, s'écrie Victor, non, elle n'est pas coupable, ne la croyez pas ;... moi seul... je mérite tous vos reproches...

» — Vous avez des torts aussi,.... mais beaucoup moins que mademoiselle ;.... partout les jeunes gens cherchent à plaire ; c'est aux femmes à résister à leurs séductions... mais une jeune personne que l'on recueille ici par pitié, que ma femme traite comme son amie !... Ah ! c'est indigne !...

» — Monsieur, je vous en supplie, ne l'accablez pas. Venez,... venez ; de grâce,... laissons-la se remettre,... se calmer.

» — Oui, vous avez raison...; je lui parlerai plus tard. »

Et M. de Noirmont se laisse entraîner par Victor qui le conduit dans le jardin, et, tout en lui parlant, s'éloigne le plus possible de la maison.

« Monsieur, je suis bien coupable, dit Victor, mais pas autant cependant que vous pourriez le penser. Madeleine est encore digne de vos bontés, de l'amitié de madame votre épouse.

» — Bien, bien, M. Dalmer, excusez Madeleine, c'est naturel... vous le devez ; mais moi, je sais ce que je dois penser... Une jeune fille qui va trouver un jeune homme dans sa chambre... Oh ! parbleu ! si elle n'est pas entièrement perdue, c'est que vous ne l'avez pas voulu, et c'est à vous et non à elle que je dois en savoir gré. — Je vous jure, monsieur, qu'elle n'a pas commis d'autre faute que celle de venir un moment me parler. — Vous parler pendant que vous étiez couché!... Fort bien ! mais, je vous le répète, je vous excuse, et si en effet vous n'avez pas profité des avances que l'on vous faisait, ce sont des éloges que vous méritez... mais Madeleine n'en est pas moins coupable. — Monsieur.... — Assez, je vous en prie... Laissons ce sujet pour nous occuper de votre départ, qui est beaucoup plus important ; car il s'agit de ramener un jeune homme dans le sentier de l'honneur et de l'empêcher de flétrir le nom de son père. Mais nous nous sommes éloignés.... retournons à la maison... Il est bientôt sept heures ; pourvu que vous partiez à huit, avec mon cheval, vous serez rendu à Laon avant neuf heures. Où diable est donc ma femme ? Ah ! je l'aperçois enfin ! »

Ernestine sortait d'une allée et semblait retourner vers la maison. M. de Noirmont va à elle et l'embrasse sur le front en lui disant : « Enfin je te trouve. Je suis allé dans ton appartement ; mais, madame était déjà sortie... — Oui... j'ai été malade toute la nuit, et, ne dormant pas, je suis allée au jardin me promener. — Tu as l'air souffrant en effet.... Tu vois que j'ai terminé promptement mes affaires. Mais M. Dalmer a sa place retenue à Laon ; il faut qu'il y soit à neuf heures. Fais-nous donner à déjeuner, et vous, M. Dalmer, allez achever de vous habiller, et de prendre ce dont vous pouvez avoir besoin en voyage. On fait manger mon cheval, et il sera tout prêt à vous bien conduire. »

Victor s'éloigne sans oser regarder Ernestine. M. de Noirmont ne dit pas un mot à sa femme au sujet de Madeleine, et Ernestine, qui est censée arriver du jardin, ne peut pas lui en parler.

Victor revient prêt pour le départ. Dufour est descendu aussi. M. de Noirmont force Victor à prendre quelque chose ; puis il lui remet la somme qu'il doit à Armand, et lui dit : « Maintenant tâchez de sauver ce jeune homme, s'il en est temps encore, et de le rendre à sa famille. »

Victor fait ses adieux. A peine si ses yeux osent se fixer sur ceux d'Ernestine. Il cherche Madeleine ; elle n'est pas descendue. Mais il faut partir : M. de Noirmont le presse ; le cheval l'attend dans la cour. « Adieu, monsieur, dit Ernestine en soupirant. Puissiez-vous bientôt nous ramener mon frère ! »

Avant de monter en selle, Victor se penche vers M. de Noirmont et lui dit à l'oreille : « Monsieur, je vous en supplie, pardonnez à Madeleine. — Allez ! mon cher monsieur Dalmer, et ne vous tourmentez pas pour cette jeune fille. Je trouve, moi, qu'elle n'en vaut nullement la peine. »

Victor veut répondre ; mais M. de Noirmont s'est éloigné de quelques pas. Victor monte à cheval et disparaît, pendant que Dufour lui crie : « Surtout n'oublie pas mes commissions ! »

M. de Noirmont et Dufour sont restés sur le devant de la porte. Un paysan était aussi arrêté, un peu plus loin, dans la plaine ; il regardait les croisées de la maison, semblait s'impatienter, et s'appuyait sur un fusil qu'il tenait de la main gauche.

« Ah ! voilà l'ami Jacques ! dit Dufour. — Jacques, dit M. de Noirmont ; cet homme serait ce Jacques qui s'intéresse tant à Madeleine. — Oui, c'est lui-même... je le reconnais bien, quoiqu'aujourd'hui il soit presqu'en chasseur.... Tiens !... pourquoi donc a-t-il un fusil à la main ? qu'est-ce que cela veut dire ?.... — Pardon M. Dufour ; mais j'ai quelque chose à dire à cet homme.... — Allez, ne vous gênez pas... je vais faire un tour dans la campagne. »

Dufour s'éloigne. M. de Noirmont se dirige vers Jacques dont la figure est devenue plus riante depuis qu'il a fait un signe de tête à quelqu'un qui s'est montré à une croisée de la maison. Le paysan regarde M. de Noirmont venir à lui et ne bouge pas.

« C'est vous qu'on nomme Jacques ? » dit l'époux d'Ernestine au villageois d'un ton hautain. — « C'est mon nom, après ? — Vous êtes l'ami d'une jeune fille.... dont ma femme a pris soin ? — De Madeleine.... oui, je suis son meilleur ami,... je l'aime comme mon enfant... Puisqu'elle n'a pas de parens, la pauvre petite ! c'est bien le moins qu'elle ait des amis. — Je croyais que vous aviez connu la mère de Madeleine ?... — Quand je l'aurais connue... si elle est morte..... — C'est peut-être heureux pour elle... du moins elle ne rougira pas de la conduite de sa fille.

» — Rougir !... Madeleine, faire rougir quelqu'un !..... » Et Jacques regarde M. de Noirmont d'un air menaçant en s'écriant :

« Morgué! monsieur, vous me prouverez ce que vous venez de dire là, sinon...

» — Interrogez-la elle-même, » dit M. de Noirmont qui voit Madeleine sortir de la maison et venir de leur coté en tenant un petit paquet sous son bras. « La voilà... elle a pris ses effets... elle a deviné mes intentions. »

Jacques court vers la jeune fille, lui prend le bras et lui dit d'une voix forte :

« Madeleine !... monsieur prétend que vous feriez rougir votre mère si elle existait encore... Quelle faute avez-vous donc commise, pour qu'on se permette de vous traiter ainsi ?... »

Madeleine baisse les yeux et garde le silence.... Vous le voyez, dit M. de Noirmont ; elle se tait, elle ne me dément pas. M. Jacques, je suis fâché de vous rendre votre protégée... mais je ne puis plus garder dans ma maison, près de ma femme, une jeune fille qui va, avant le jour, trouver un jeune homme dans sa chambre. »

Jacques pâlit, puis il lève la main sur M. de Noirmont en s'écriant : « Mille tonnerres ! vous en avez men...

» — Non, non ! » s'écrie Madeleine en arrêtant le bras de Jacques et tombant à ses genoux, « monsieur dit la vérité, et je suis coupable !... Monsieur excusez Jacques... il ne voulait pas vous offenser... »

Le paysan semble stupéfait, accablé; il détourne la tête en portant sa main sur ses yeux. M. de Noirmont, après avoir jeté un regard de dédain sur Jacques et un coup-d'œil de mépris à la jeune fille ! regagne lentement sa demeure.

Quelques minutes s'écoulent ; Madeleine est encore à genoux ; elle n'implore pas Jacques, mais elle fixe tristement la terre. Le paysan tourne enfin la tête de son côté; il considère quelques instans la jeune fille, puis la relève, en disant d'un ton brusque ; « Allons ! venez... coupable ou non, vous n'en trouverez pas moins toujours un asile chez Jacques. »

FIN DU TROISIÈME VOLUME.
MADELEINE. TOME QUATRIÈME.
CHAPITRE PREMIER. Démarche inutile.

« Ma chère amie, nous n'avons pas vu Madeleine, ce matin ? — Non, monsieur, et cela m'étonne.... ordinairement elle descend avant le déjeuner. — Il est assez inutile que vous l'attendiez...... — Que voulez-vous donc dire, monsieur ?... — Écoutez-moi : je suis revenu, ce matin, beaucoup plus tôt qu'on ne pensait. Ne vous trouvant pas chez vous, je suis monté chez M. Dalmer... Devinez qui j'ai trouvé dans sa chambre..... caché derrière les rideaux de son lit. Mais non vous ne devinerez pas !... vous qui étiez si persuadée de la bonne conduite de votre protégée... qui ne vouliez lui reconnaître aucun tort ! Eh bien ! madame, c'est elle qui j'ai trouvée là. — Madeleine !... — Oui, madame, Madeleine qui avait été trouver M. Dalmer dans sa chambre, au point du jour.... peut-être même y avait-elle passé la nuit... — Ah ! monsieur... — Parbleu ! madame, quand une femme va trouver un jeune homme chez lui ; qu'elle s'y rende deux heures plus tôt ou plus tard, cela ne fait rien à l'affaire. — Mais, monsieur, qui vous dit que Madeleine soit aussi coupable que vous le pensez ?... ne pouvait-elle avoir à parler à M. Victor ?...

» — Oh ! pour le coup, madame, vous me feriez damner !.... me prenez-vous pour un écolier ou un vieux Cassandre à qui l'on fait accroire de telles choses ? Je connais les femmes, le monde !... ce n'est pas moi que l'on trompé. Si cette jeune fille désirait parler à M. Dalmer, ne le voit-elle pas cent fois dans la journée ? ne peut-elle pas encore le trouver seul, dans le jardin, si elle a quelque secret à lui dire ? J'en appelle à vous-même, madame : si vous aviez quelque chose d'important à dire à ce jeune homme, iriez-vous pour cela le trouver dans sa chambre ? »

Ernestine porte son mouchoir sur sa figure et ne répond rien. M. de Noirmont répond : « Oui, Madeleine est coupable, et si M. Dalmer n'a pas profité de la bonne fortune qu'on venait lui offrir, c'est fort généreux de sa part... Il me l'a juré... je veux bien le croire ; mais cette petite n'en est pas moins méprisable !...

» — Méprisable !... ah ! monsieur, ne dites pas cela... Pauvre Madeleine ! comme on te traite !... — Et comment voulez-vous que j'appelle une jeune fille qui va trouver notre hôte dans son lit ?... oui, madame, dans son lit... Aujourd'hui, c'est M. Victor... demain, ce sera un autre, s'il nous vient un joli garçon..... Quand on a commencé dans cette route-là, on ne s'arrête plus !...

» — Ah ! monsieur, par pitié!... — Vous pleurez, madame ! vous êtes trop bonne... La conduite de cette petite m'étonne moins que vous... Une fille qui vient on ne sait d'où,... élevée par charité,.... recueillie dans un cabaret... où diable vouliez-vous qu'elle reçût de bons principes ?

» — Vous oubliez, monsieur, qu'elle a été élevée avec mon frère et moi... que ma belle-mère la traitait comme sa fille... Ah ! vous jugez bien mal le cœur de Madeleine.... il y a peu d'ames aussi belles que la sienne.

» — Je ne sais pas si son ame est belle ; mais je trouve son cœur trop sensible, et, comme je ne veux plus de pareilles aventures dans ma maison, j'ai renvoyé mademoiselle Madeleine. »

Ernestine se lève vivement en s'écriant : « Que dites-vous, monsieur ?... vous avez renvoyé Madeleine !

» — Oui, madame, j'ai justement rencontré, ici près, son protecteur,... ce Jacques qui l'aime tant ; je lui ai dit de reprendre Madeleine, et ne lui ai point caché le motif qui me faisait la chasser de chez moi.

» — Chassée !... elle chassée !... déshonorée !... ce serait indigne !... Ah ! monsieur, vous n'avez pas fait cela... c'est impossible !...

» — Eh ! mon Dieu ! madame, pourquoi ce désespoir ? j'ai fait ce que je devais.... ma conduite me semble toute naturelle.

» — Ah ! elle est affreuse !... — Madame !... — Chasser Madeleine ! celle que j'aime, que j'ai recueillie... que j'avais promis de protéger... celle que ma bonne mère aimait tant ! — Elle a mal reconnu vos bienfaits. — Monsieur, vous aurez pitié de mes larmes ; vous me rendrez Madeleine, elle n'est pas coupable, j'en suis sûre... un moment d'imprudence ne doit pas être aussi cruellement puni. — Ah ! vous appelez cela un moment d'imprudence !... Votre amitié pour cette jeune fille va trop loin et vous empêche de bien juger sa conduite. Moi qui ne suis pas aveuglé comme vous, je puis l'apprécier. — Dites plutôt, monsieur, que vous n'avez jamais pu souffrir Madeleine, et que vous êtes bien aise de me séparer de la seule amie que j'avais. — Voilà bien les femmes : toujours injustes quand on froisse leurs affections !... — Pauvre petite ! elle a tout supporté! Chassée d'ici !... ô mon Dieu ! mon Dieu !... »

Ernestine verse d'abondantes larmes ; M. de Noirmont s'éloigne pour mettre fin à cette scène et ne plus être témoin de la douleur de sa femme.

Cependant Ernestine ne peut supporter l'idée de Madeleine chassée, malheureuse, pour une faute qu'elle n'a point commise. Elle est décidée à se rendre chez Jacques ; mais elle voudrait pouvoir ramener Madeleine, et elle ne veut pas l'exposer à une nouvelle scène de la part de M. de Noirmont.

Elle descend au salon ; M. de Noirmont lit les journaux. Dufour arrive en s'écriant : « Où est donc mon modèle, mademoiselle Madeleine ?... Je la cherche, je l'appelle en vain... Voilà cependant un jour très-convenable pour peindre. »

M. de Noirmont feint de ne pas entendre. Ernestine cache sa figure avec son mouchoir. Dufour les examine l'un après l'autre en disant : « Hum !... il y a quelque chose d'extraordinaire ici ;... on n'est pas gai... Est-ce qu'ils seront comme ça jusqu'au retour de Victor !... Ma foi, en attendant, je vais faire poser la grosse Nanette et son petit frère ; c'est toujours une étude. »

Le mari et la femme sont de nouveau seuls. Près d'une heure s'écoule ; ils ne se parlent pas : ce silence n'a été interrompu que par les sanglots d'Ernestine, qui ne cesse de pleurer. Enfin, M. de Noirmont se lève avec impatience en s'écriant : « Il n'y a pas moyen d'y tenir !... Voyons, madame, écoutez-moi... je ne suis pas un tyran, je ne veux pas en jouer le rôle, puisque vous ne pouvez vous passer de cette jeune fille,... puisque l'amitié que vous lui portez est plus forte chez vous que le respect dû aux convenances, voici ce que je vous propose : faites-la revenir ; mais elle logera dans le corps-de-logis qui est de l'autre côté de la cour et dont on ne se sert pas ; là du moins elle sera seule. Ce bâtiment ne communique pas avec nos appartemens. Elle mangera chez elle,... car, décemment madame, elle ne peut plus manger à notre table ; enfin, elle ne se permettra jamais de reparaître au salon ni de mettre le pied dans cette partie de la maison. A ces conditions, Madeleine peut revenir, et je ne parlerai plus de ce qui s'est passé; mais elle tâchera aussi d'éviter ma présence et de rester dans sa chambre... Voilà, madame, tout ce que je puis faire... je crois que c'est encore beaucoup. — Il suffit, monsieur, je vais aller trouver Madeleine. Les conditions que vous imposez à son retour sont bien humiliantes ;... mais ce n'est que pour moi qu'elle reviendra,... et je la prierai tant... Ah ! j'espère qu'elle consentira à revenir. »

Ernestine met un chapeau, un chale, et se rend au village de Gizy, où elle a entendu dire que Jacques demeurait. Là, elle demande l'habitation du paysan ; on lui indique une petite ruelle à l'extrémité du village : c'est là où était la maisonnette ou plutôt la masure de Jacques, car, depuis l'incendie qui l'a ruiné, le pauvre journalier reposait sous le toit le plus misérable de l'endroit.

Ernestine s'arrête devant la demeure qu'on lui a indiquée et dont les murs semblent près de s'ébouler ; elle pousse la porte, qui n'est pas fermée, et se trouvé dans une petite salle où tout annonce le dénuement le plus complet. Cette pièce a au fond une porte qui donne sur un petit jardin à peine clos par quelques haies de mûriers sauvages. Ernestine entre dans le jardin ; elle y aperçoit une paysanne allaitant un enfant : « N'est-ce pas ici la demeure de Jacques ? dit Ernestine. — Si fait, madame, répond la villageoise, c'est-à-dire, c'était encore sa demeure il y a huit jours ; mais depuis ce temps, Jacques a été nommé garde du bois, et vraiment tout le monde en a été content dans le pays, car Jacques est un brave homme qui avait ben soin de sa vieille tante, qui est morte il y a un mois. — Où donc demeure Jacques à présent ?... — Tiens, ils ne vous l'ont pas dit !... Sont-ils bêtes dans le village !.... Vous demande sa maison et on vous envoie ici !... Ils ont cru apparemment que c'était à c'te vieille masure que vous vous vouliez parler... Ah ! sont-ils bêtes... — Eh bien madame, Jacques demeure... — Ah ! c'est juste, je ne vous le disais pas non plus moi.... Je suis bête comme les autres... Et bien ! il a à c't'heure pour logement une jolie maisonnette dans les bois de Sissonne :... c'est la demeure du garde, et ça ne lui coûte rien de loyer... Mais, de quel côté?... — Ah ! pas ben loin !... à une petite demi-lieue d'ici ; suivez le sentier après la ruelle, il vous mènera sur le chemin de Sissonne ; entrez dans les bois à gauche... prenez le sentier battu, et vous arrivez à un petit carrefour où est la maison du garde. »

Ernestine remercie la paysanne, et, sans se reposer, sans essuyer la sueur qui trempe ses cheveux, elle prend le chemin qu'on lui a indiqué. Après avoir marché ou plutôt couru pendant une demi-heure, elle arrive devant une assez jolie maisonnette, sur laquelle est écrit en grosses lettres : Maison du Garde.

Ernestine va entrer dans cette habitation lorsqu'à quelques pas elle aperçoit Madeleine assise sous un arbre. La jeune fille est plongée dans ses réflexions ; mais ses traits ne sont pas altérés ; et sa figure exprime plutôt la résignation que la douleur.

« Elle ne pleure pas, elle ! » se dit Ernestine en la considérant ; « c'est que loin d'avoir rien à se reprocher, elle doit être fière de ce qu'elle a fait ! »

Madeleine a levé les yeux, et déjà Ernestine est près d'elle, la presse dans ses bras et la couvre de ses larmes.

« — Vous ici, madame ! — Pensais-tu donc, Madeleine, que je t'abandonnerais après tout ce que tu fais pour moi ? M. de Noirmont t'a chassée,... accusée devant Jacques !... Ah ! si j'avais été là, je ne l'aurais pas souffert ;... je me serais plutôt avouée coupable ! — Grand Dieu ! que dites-vous là!... vous avouer coupable !... et songez-vous à tous les malheurs qui en résulteraient !..... Vous, madame, vous avez une famille, des personnes qui vous aiment ;... votre malheur ferait aussi le leur ! Mais moi, seule sur la terre... sans nom, sans parens, qu'importe que je fasse des fautes !... je ne dois compte de ma conduite qu'à celui qui voit tout ;... et celui-là ne peut pas la blâmer ! — Et Jacques !... — Jacques ne veut pas me croire coupable. D'ailleurs il m'aime toujours,... et il m'a pardonné. — Tu lui as dit qu'on te soupçonnait à tort ?... — Non, madame, je n'ai pas dit cela ;... car alors il se serait fâché contre M. de Noirmont... Ah ! ma bonne amie, ne me plaignez pas ;... je me trouve heureuse,... oui, bien heureuse de pouvoir vous prouver toute mon amitié. — Grâce au ciel, M. de Noirmont a senti qu'il avait été trop loin... Je viens te chercher, Madeleine ;... tu vas revenir avec moi... — Retourner avec vous à Bréville !... Oh ! non, madame, ma présence y déplairait toujours à votre mari... D'ailleurs il m'a renvoyée... — Jamais il ne te reparlera de ce qui s'est passé... Madeleine, tu habiteras le pavillon qui est dans la cour ;... là tu seras seule,... là tu ne verras pas cette société, ce monde que tu voulais toujours fuir... mais je pourrai aller te trouver, et passer près de toi tout le temps que j'aurai de libre ;... je pourrai épancher mon cœur dans le tien, te parler de celui... pour qui je suis coupable, et que je n'ai pas la force de chercher à oublier. Ah ! tu me comprendras, toi !... Tu compatis à ma faiblesse,... tu sais que je suis bien criminelle, et cependant tu ne me méprises pas ! »

Madeleine a de la peine à résister aux prières d'Ernestine ; la pensée qu'elle reverra encore Victor fait aussi battre son cœur. Dans ce moment, Jacques paraît ; il s'approche des deux femmes ; son abord est brusque, à peine s'il incline la tête devant madame de Noirmont, et il semble attendre que Madeleine l'instruise du motif qui amène cette dame à sa demeure.

« Mon ami, » dit Madeleine d'un air craintif, « madame est la sœur de M. Armand de Bréville, ma bonne amie d'enfance....

» — Je connais madame, » répond Jacques d'un ton bref, — « Elle vient... pour... pour... me chercher,... me ramener avec elle... à Bréville.

» — Vous ramener à Bréville, dont on vous a indignement chassée ! » s'écrie Jacques avec colère ; « ah ! j'espère que vous avez répondu à madame comme vous le deviez ! Est-ce que ces gens du grand monde croient qu'on peut ainsi se jouer de nous autres pauvres diables !... Parce qu'on donne asile à une orpheline, pense-t-on avoir pour cela le droit de l'humilier,... de la traiter comme une malheureuse !... Puis, quand le caprice est passé, de la faire revenir pour l'insulter encore... Car, voyez-vous, madame, quoique Madeleine dise qu'elle est coupable,... eh ben ! je n'en croyons rien, moi ;... je la connais, c'te petite,... je ne l'ai pas perdue de vue depuis sa naissance ;... j'avais mes raisons pour cela... Elle peut penser à quelqu'un,.... l'écouter, le croire ;... mais aller trouver un jeune homme dans sa chambre,... courir au-devant de son déshonneur... non ! non, ce n'est pas dans le caractère de Madeleine,... elle n'a pas fait cela,... j'en suis certain. »

Ernestine rougit et pâlit tour à tour, elle répond à Jacques d'une voix tremblante :

« Monsieur,... mon mari a été abusé... Je n'ai jamais douté non plus de l'innocence de Madeleine ;... elle sait combien je l'aime... Dois-je être plus long-temps privée de sa présence,... de ses tendres soins,... lorsque M. de Noirmont lui-même m'envoie la chercher, et désire que tout soit oublié?

» — Que tout soit oublié!... Oh ! que non pas... Jarny ! on ne doit point oublier si vite ce qui touche à l'honneur. Madeleine n'a que ça pour tout bien ;... c'est pourquoi on devait le respecter... Elle ne retournera pas à Bréville ;... elle restera avec Jacques... il ne la chassera jamais, lui ! il est fier de lui offrir un asile... Grâce au ciel, la fortune m'est devenue plus favorable !... J'ai obtenu la place de garde... j'ai maintenant pour demeure cette jolie maisonnette... Madeleine ne manquera de rien avec moi... On s'habitue à une nourriture frugale, à une vie solitaire ; mais on ne doit point s'habituer aux humiliations ! N'est-ce pas, Madeleine, que vous ne voulez pas me quitter ?

La jeune fille lui montre Ernestine qui verse des larmes, puis elle s'écrie : « Mon Dieu ! et qui donc la consolera ?... Jacques, je n'ai pas de mémoire pour le chagrin qu'on me fait... D'ailleurs... si j'ai commis une faute... une imprudence...

» — Taisez-vous, Madeleine ; je ne veux pas vous croire. Mais c'est M. de Noirmont qui vous a chassée... indignement traitée devant moi : s'il veut que vous retourniez à Bréville, c'est à lui à venir vous chercher,... à déclarer aussi devant moi qu'il est fâché de ce qu'il a fait, qu'il a été trompé; alors seulement vous pourrez retourner dans sa maison. Car songez bien que maintenant c'est chez lui que vous êtes ; il a acheté la propriété du frère de madame, vous me l'avez dit vous-même ; c'est pourquoi vous ne devez pas y rentrer s'il ne vient lui-même vous en supplier. »

Ernestine se jette dans les bras de Madeleine en lui disant à demi-voix : « Pourquoi cet homme disposerait-il de ta destinée ? Il n'est pas ton parent... Je t'aime autant que lui, Madeleine,... tu as déjà tant fait pour moi... Veux-tu donc m'abandonner, à présent que je suis si malheureuse ? »

Madeleine se tourne vers Jacques, et lui dit d'un ton suppliant : « Mon ami !... permettez-moi de retourner avec ma compagne d'enfance. »

Jacques fronce le sourcil, et répond d'un ton triste, mais sans colère : « Madeleine, vous êtes maîtresse de faire vos volontés ; mais si je vous donne des conseils,... c'est que je pense en avoir le droit. J'ai connu votre mère !... Quelque temps avant sa mort elle m'a fait venir près d'elle. Jacques, m'a-t-elle dit, vous avez découvert mon secret ; veillez toujours sur Madeleine, soyez son ami, son protecteur ;... tenez-lui lieu de parens. Alors cette pauvre dame ne croyait pas cependant que sa fille serait jamais dans la misère ; elle comptait lui assurer une petite fortune,... elle n'en eut pas le temps, elle mourut sans pouvoir accomplir son projet. Quant à moi, je crois avoir suivi fidèlement ses intentions. Lorsque ma maison fut consumée par un incendie, si je vous laissai entrer chez Grandpierre, c'est que je savais que vous seriez avec des gens honnêtes... et parce que j'avais à peine de quoi nourrir ma tante. Aujourd'hui je crois encore suivre les intentions de votre mère en vous disant de ne point retourner dans une maison dont on a eu la barbarie de vous chasser. Maintenant, faites ce que vous voudrez !... vous êtes libre ;... je ne vous dirai plus rien.

» — Jacques !... je resterai avec vous, » répond Madeleine après avoir réfléchi quelques instans.

Le front du paysan s'éclaircit ; il presse la jeune fille dans ses bras : « Bien... bien, mon enfant, peut-être quelque jour serez-vous récompensée d'avoir écouté mes avis. »

Ernestine sent qu'il est inutile d'insister encore, elle embrasse Madeleine en lui disant : « Adieu donc ; je retourne sans toi à Bréville... — Mais vous viendrez me voir, n'est-ce pas ? — Oui, sans doute ! ce sera ma seule consolation. »

CHAPITRE II. Triste retour.

Madeleine reconduit ordinairement Ernestine jusqu'à la plaine au bout de laquelle on aperçoit la maison qui appartenait au marquis de Bréville. La jeune fille ne va jamais plus loin. Là Ernestine l'embrasse, en lui disant : « A demain ! »

Dufour a demandé ce qu'était devenue la jeune orpheline ; on se contente de lui dire que Madeleine a voulu retourner chez Jacques, mais il n'est pas dupe de cette réponse.

On attend avec impatience des nouvelles de Victor. Le séjour de Bréville est devenu triste. Ernestine parle à peine et soupire sans cesse. M. de Noirmont s'ennuie de n'avoir personne pour jouer ou chasser.

Huit jours s'écoulent : on reçoit enfin une lettre de Victor. M. de Noirmont se hâte de la lire devant sa femme et Dufour.

« Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'aurais voulu avoir de meilleures nouvelles à vous annoncer. Ce n'est pas sans peine que j'ai pu rejoindre Armand. Il passe ses journées et souvent ses nuits hors de chez lui. Je l'ai vu enfin, et, après lui avoir remis la somme que vous m'aviez confiée, je me suis permis de lui donner quelques conseils, de lui parler au nom de sa famille. Armand a fort mal reçu mes avis ; je n'ai plus reconnu en lui ce jeune homme étourdi, mais aimable, dont j'étais autrefois l'ami. Pourtant je ne veux pas renoncer encore à l'espoir de vous le ramener... Je tenterai de nouveaux efforts, peut-être serai-je plus heureux.

»Victor Dalmer. »

« Votre frère n'en veut faire qu'à sa tête ! dit M. de Noirmont ; on ne le ramènera pas !...

» — Fatal séjour de Paris ! dit Ernestine. Mon frère s'y est perdu !... — On se perd partout, madame, quand on ne veut écouter que ses passions !...

» — Et il ne parle pas de mes pantalons ! murmure Dufour : c'est bien singulier !... Ma portière les aurait-elle égarés !... »

Cette lettre ne ramène pas la gaieté à Bréville. M. de Noirmont s'inquiète de l'avenir de son beau-frère. Ernestine, au chagrin que lui donne la conduite d'Armand, sent se joindre l'ennui que lui cause l'absence de Victor ; elle craint que cette absence ne se prolonge beaucoup. Quant à Dufour, il est fort inquiet de ses pantalons. C'est donc avec autant d'étonnement que de joie qu'un matin, six jours après sa lettre, on voit arriver Victor.

On va au-devant de lui, on l'entoure.

« Vous revenez seul ? dit Ernestine.

» — Oui, madame, » répond Dalmer en baissant tristement les yeux. « D'après ma lettre, sans doute, on ne m'attendait pas si tôt ; mais, il y a trois jours, j'ai eu occasion de revoir M. de Bréville ; j'ai pu me convaincre alors que tous mes efforts près de lui seraient désormais inutiles... et je suis parti.

» — Je vous comprends, mon cher monsieur Dalmer, » dit M. de Noirmont en serrant la main du jeune homme ; « je ne vous sais pas moins bon gré de ce que vous avez fait. Armand continue ses folies, n'est-ce pas ?... et l'argent qu'il a reçu va encore aller se perdre dans les jolies sociétés qu'il préfère à la nôtre !... »

Victor incline la tête sans répondre.

« Et... et mes... et M. Saint-Elme ? » dit Dufour, qui n'a pas osé lâcher le mot qu'il avait sur le bout de la langue en voyant l'air sérieux de son ami.

« — Je n'ai vu M. Saint-Elme qu'une fois ; il a eu l'air d'appuyer mes avis ; m'a juré qu'il engageait chaque jour Armand à revenir près de sa sœur. Je n'ai pas été dupe de ces mensonges, et j'ai laissé voir à ce monsieur ce que je pensais de sa conduite ; mais cet homme a un front extraordinaire ! Quand on lui dit les choses les plus désagréables, il redouble ses assurances de dévouement, ses protestations d'amitié. C'est bien de ces gens que l'on met à la porte et qui rentrent par la fenêtre ! »

En entrant dans le salon, Victor cherche des yeux Madeleine ; mais il n'ose prononcer son nom. Il trouve enfin le moment de s'approcher d'Ernestine et s'empresse de s'informer de la jeune fille. Ernestine lui apprend ce qui s'est passé. Victor est désolé, car il sent bien qu'il est le premier auteur de tous ces événemens. Il se promet de se rendre bientôt à la maisonnette du garde.

Seul avec Dufour, Victor lui dit : « Je n'ai pas voulu apprendre à monsieur et madame de Noirmont tout ce que je sais sur leur frère ; j'aurais craint de les faire rougir. La conduite de ce jeune homme est indigne ; il se ruine dans les tripots,... fréquente les plus mauvais sujets de Paris.

» — Je l'avais prédit !... Est-ce que tu ne te rappelles pas que je l'avais prédit ?... As-tu fait ma commission.

» — Enfin, Armand a osé emprunter trente mille francs sur cette propriété qui n'est plus à lui,... en laissant croire qu'il en est toujours possesseur.

» — Diable ! mais ça devient très-vilain cela !... Et tu n'as pas été chez ma portière ?.... — Voici comment j'ai appris cela. J'étais chez Armand quand la personne qui lui a prêté cette somme y est venue : c'est un brave homme qui n'a pas la moindre défiance. Sachant que j'arrivais de Bréville, il m'a demandé des détails sur cette propriété en disant : M. le marquis semble avoir l'intention de vendre sa terre, et, s'il ne peut sans se gêner me rembourser mes trente mille francs, je pourrai m'arranger de sa propriété.

» — C'est commode !... et le beau-frère !... Tu as dit alors qu'il l'avait achetée, et puis tu as été voir pour mes... — Pouvais-je perdre Armand, le déshonorer ?... J'ai gardé le silence ; mais après le départ de son créancier, je lui ai demandé ce qu'il comptait faire. Il m'a juré qu'avec l'argent de M. de Noirmont il allait rembourser une partie de ce qu'il devait, qu'il prendrait des arrangemens pour le reste. Je l'ai quitté;.... mais je surveillais sa conduite : le soir il a joué et perdu la somme que je lui avais apportée !...

» — C'est infâme !... c'est horrible !... Mais enfin, fais-moi le plaisir de me répondre.... Me rapportes-tu mes pantalons ?... — Eh ! morbleu, j'avais bien autre chose à penser que d'aller m'occuper de tes culottes ! — Ah ! c'est ça !... comme c'est aimable !.... Si M. Armand se ruine, j'en suis bien fâché,... mais je ne crois pas que ce soit une raison pour que je mette toujours un pantalon de drap par la grande chaleur... quand j'en ai de nankin à Paris. Pourvu que ma portière ne les fasse pas porter à son mari !... voilà ce dont j'ai peur !

» — Et.... Madeleine a donc quitté cette maison ? » dit Victor en regardant attentivement Dufour pour voir s'il se doute de la vérité.

« — Oui, cette jeune fille a voulu retourner avec son ami Jacques, à ce qu'on dit ici ; mais tu entends bien que je n'en crois rien... Je ne suis pas de ces gens qui croient tout, moi. M. de Noirmont aura découvert une intrigue... — Quelle intrigue ? — Je n'en sais rien ; mais certainement cette petite avait des intrigues... Pendant qu'elle prenait séance avec moi, elle ne cessait de soupirer ;.... et quand une jeune fille soupire,... on sait ce que ça veut dire.

» — Te voilà bien, avec tes conjectures... D'abord c'était d'Armand que Madeleine était amoureuse ;... à présent, ce sont des intrigues ! et avec qui ? — Ah ! avec qui... je ne serais pas éloigné de croire que M. Chéri Montrésor... Hem !... il rôdait du côté de Madeleine quand sa femme ne le voyait pas... — Tu es fou, Dufour. — Oh ! que non.... Je crois qu'on a renvoyé la petite, parce que cela était urgent... Tout en faisant son portrait, il m'a semblé que sa taille... hum !...

» — Dufour, c'est affreux ce que tu dis là!... Si tu ne me faisais pas pitié, je t'apprendrais à tenir de pareils propos !... — Eh ! mon Dieu ! qu'est-ce que tu as donc ?... pour un mot en l'air... tu t'emportes,... tu te fais le champion, le chevalier de Madeleine !... Est-ce que tu es amoureux aussi de celle-là? — Je fais plus, je l'admire,... je la respecte !... Dufour, plus un mot contre elle, ou nous nous fâcherons sérieusement. »

Victor quitte brusquement Dufour, et celui-ci se dit : « Il l'admire !... il la respecte !... Il y a quelque chose là-dessous,... car il n'a pas l'habitude de respecter les jeunes filles. »

Victor est sorti de la maison. Quoiqu'un peu fatigué par le voyage et le trajet qu'il a fait pour venir de Laon à Bréville, il ne veut point passer la journée sans revoir Madeleine. Ernestine lui a indiqué le chemin qu'il faut suivre pour arriver à la maison du garde. Ernestine aurait bien voulu accompagner Victor, mais c'est impossible ; et maintenant qu'il est revenu, elle n'osera se rendre près de la jeune fille que lorsqu'elle saura Victor avec M. de Noirmont ; elle sent bien maintenant que le moindre soupçon d'intelligence entre elle et Dalmer mettrait son mari sur les traces de la vérité.

Victor a bientôt franchi la plaine, traversé le bois ; il aperçoit la demeure du garde, il va frapper à la porte : c'est Madeleine qui lui ouvre ; elle reste saisie en le voyant. Un vif incarnat vient colorer ses joues, ses yeux brillent de plaisir, et elle peut à peine balbutier : « C'est vous, monsieur Victor !... — Oui, Madeleine, c'est moi... Je suis arrivé de Paris ce matin et j'accours... Il me tardait de vous voir, de vous dire tout ce que je pense..... Quoi !.... c'est pour moi que vous venez ici.... pour me voir !... Ah ! ma bonne amie ne pourra plus dire que je suis malheureuse. — Est-ce que je ne puis pas entrer, Madeleine, pour causer avec vous ?..... — Oh ! mon Dieu !.... et Jacques qui est là;... il se repose, il dort en ce moment ; mais s'il vous voyait... — Vous avez raison ; il doit bien me haïr,... me mépriser, car je suis l'auteur de toutes vos peines... — Allez dans le bois... là bas... à gauche ;... je vais aller vous rejoindre, et nous pourrons causer sans craindre Jacques. »

Victor se rend du côté du bois que Madeleine lui a indiqué, il s'assied sur un arbre abattu en attendant la jeune fille. Elle ne tarde pas à paraître : une petite robe bleue sans ornement, sans garniture, une ceinture noire, un fichu de soie sur le cou, un chapeau de paille à grands bords et dont les rubans flottent sur ses épaules, voilà toute la toilette de Madeleine. Mais en ce moment ses yeux expriment tant de trouble et de plaisir, son teint est si rose, son sourire si doux, sa démarché si légère, que Madeleine est vraiment jolie, et Victor est surpris de le remarquer pour la première fois.

« Me voici, » dit la jeune fille en s'asseyant près de Victor ; « je suis bien fâchée de ne pas vous recevoir dans la maison, mais... — Ah ! Madeleine, est-ce que vous me devez des excuses, lorsque je cause toutes vos peines, si vous saviez quel chagrin j'ai éprouvé en ne vous retrouvant plus à Bréville et en apprenant que M. de Noirmont vous avait renvoyée ! — Oublions cela, monsieur... Je me trouve si heureuse maintenant... je suis bien récompensée de ce que j'ai fait... — Je n'oublierai jamais ce que je vous dois de reconnaissance. Bonne Madeleine ! il y a peu de femmes qui agiraient comme vous. — Peut-être n'ai-je pas autant de mérite que vous le croyez ?... Si on lisait dans le cœur des gens... ce qu'on nomme leurs belles actions semblerait alors tout naturel. Ne doit-on rien faire pour ceux qu'on aime ?... et j'aime tant ma compagne d'enfance ! — Mais, moi, Madeleine, moi, qui suis l'auteur de tous les chagrins que vous avez eus depuis quelque temps, vous devez me haïr...

» — Vous haïr ? » s'écrie Madeleine ; puis elle s'arrête et reprend en baissant les yeux : Oh ! non, monsieur, c'est impossible !... N'est-ce pas vous qui m'avez ramenée près de ma chère Ernestine ?... — Devais-je vous ramener près d'elle, pour être ensuite cause que vous la quitteriez ?... — De grâce, monsieur, ne parlons plus de cela... Ernestine vient souvent me voir ; elle me parle de... de tout ce qui l'intéresse... Ici je ne me trouve pas à plaindre : je ne manque de rien, et si vous avez la bonté de penser encore à moi... de venir quelquefois, en vous promenant, me donner des nouvelles de Bréville... Oh ! je vous assure que je me trouverai bien heureuse. — Oui, Madeleine, je viendrai le plus souvent que je pourrai... quelquefois je tâcherai qu'Ernestine m'accompagne.

» — Ah, oui, répond Madeleine en pâlissant ; « oui, vous viendrez avec elle... cela vaudra mieux... le chemin vous semblera moins long... et puis ça vous ennuierait de ne parler qu'avec moi qui ne sais rien dire !...

» — Que dites-vous là, Madeleine ? est-ce qu'on s'ennuie près de ceux qu'on aime, et désormais je vous aime comme une sœur ; de votre côté, voyez en moi un frère... traitez moi comme tel... Puissé-je quelque jour mériter ce titre en réparant le mal que j'ai fait, en assurant votre sort ! Vous devez faire le bonheur d'un époux ; je veux vous voir unie à un homme qui sache apprécier votre belle ame, qui soit digne de vous, qui... »

Madeleine, qui écoutait Victor d'un air impatient, l'interrompt en s'écriant : « Non, monsieur, non, je vous en prie, ne vous occupez jamais de cela... Madeleine ne veut pas, ne doit pas se marier ; sans parens, sans nom... elle restera ce qu'elle est... Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de cela... vous me feriez de la peine. »

Madeleine détourne la tête pour cacher de grosses larmes qui viennent de tomber de ses yeux ; Victor lui prend la main en lui disant :

« Pardonnez-moi... je ne pensais pas vous faire du chagrin... mais si vous refusez tout ce que je voulais faire pour assurer votre sort à venir, vous accepterez au moins mon amitié.

» — Votre amitié! oh ! oui, monsieur. — Et vous me donnerez la vôtre ?... — Vous l'avez depuis long-temps, et je ne sais pas reprendre ce qu'une fois j'ai donné. »

En ce moment on entend la voix de Jacques qui appelle Madeleine. « Il est éveillé, » dit la jeune fille en se levant ; « je rentre bien vite pour qu'il ne vienne pas par ici. Adieu, M. Victor, adieu... Pensez quelquefois à Madeleine, et elle ne sera pas malheureuse ? »

En prononçant ces mots, la jeune fille serre tendrement la main qui tenait encore la sienne ; puis elle se sauve à travers le bois, comme si elle craignait de laisser voir la rougeur qui couvre son front. Victor s'éloigne aussi, et retourne à Bréville, en cherchant à découvrir la cause des pleurs qu'il a vus dans les yeux de Madeleine.

Quinze jours se sont passés, Victor a repris le billard et les échecs avec M. de Noirmont ; Ernestine a recouvré un peu de gaieté: mais Dufour ne trouvant plus personne qui veuille poser, parle quelquefois de retourner à Paris ; alors Ernestine se fâche et lui dit qu'il est son prisonnier jusqu'à la fin de la saison. M. et madame Montrésor viennent souvent à Bréville ; les Pomard n'y reparaissent plus.

Victor est retourné pour voir Madeleine ; mais Jacques était là, et Victor n'a pas osé parler à la jeune fille ; ensuite, lorsque M. de Noirmont le laisse libre, le jeune homme recherche d'autres entretiens. On fait toujours passer l'amour avant l'amitié, et l'on a raison : l'un n'a qu'un temps, l'autre sait attendre.

Une après-dînée, pendant un violent orage qui ne permettait pas de songer à la promenade, Dufour, assis contre une fenêtre du salon qui donnait sur la route, regardait tomber la pluie en disant : « C'est très-difficile en peinture de rendre cet effet-là. »

Tout-à-coup il pousse une exclamation de surprise ; Ernestine le regarde.

« Qu'avez-vous donc, M. Dufour ? — Madame, c'est que je viens d'apercevoir là-bas, sur la route, deux voyageurs, et on dirait.... oui, vraiment, on dirait que c'est M. votre frère, avec son ami M. de Saint-Elme.

» — Mon frère ! s'écrie Ernestine. — Armand ! » dit M. de Noirmont en quittant sa partie d'échecs. Aussitôt tout le monde court à la fenêtre, d'où l'on peut voir au loin sur la route, et on aperçoit en effet deux voyageurs qui viennent du côté de Bréville ; mais Ernestine s'écrie : « Oh ! non, ce n'est pas mon frère... à pied..... par le temps qu'il fait.... ce ne peut pas être Armand. »

Dans les deux piétons qui s'avançaient, bravant la pluie et l'orage, il était effectivement difficile de reconnaître les mêmes hommes qui, quelque temps auparavant, avaient quitté Bréville. Pourtant c'étaient bien le jeune marquis et son compagnon ordinaire : bientôt il n'est plus permis d'en douter.

« Oui,... c'est lui !... mon pauvre frère ! » En disant ces mots, Ernestine quitte la croisée pour aller sous le vestibule au-devant d'Armand, tandis que M. de Noirmont s'écrie : « Et il nous amène ce Saint-Elme ;.... en vérité, ceci passe la permission... Mais maintenant que cette maison m'appartient, je ne cacherai pas à ce monsieur ce que je pense ; j'espère qu'il ne nous restera pas long-temps au moins !

» — Les voici qui entrent dans la cour, » dit Dufour en poussant Victor. « Hum !... comme Armand est changé!... Et le beau Saint-Elme !.... diable ! il y a moins d'élégance dans cette toilette-là...... Malgré cela,... tiens, vois,... c'est la même démarche,... la même assurance ;.... et, quoiqu'il arrive trempé comme une soupe, il fait autant d'embarras que s'il descendait d'un équipage à huit chevaux. »

Les voyageurs entrent bientôt dans le salon. Armand est à peine reconnaissable, quoiqu'il se soit écoulé bien peu de temps depuis qu'il a quitté le domaine de son père. Il semble vieilli de plusieurs années ; il est d'une maigreur, d'une pâleur effrayante ; ses yeux sont rouges, caves, et il les tient presque constamment baissés ; ses sourcils ont pris au jeu l'habitude de se froncer, et son front en a conservé une expression sombre et soucieuse. Sa mise est celle qu'il portait habituellement à la campagne ; seulement, son col de chemise, autrefois bien blanc, bien empesé, dénote maintenant trop de négligence.

CHAPITRE III. Des Étrangers.

Saint-Elme voit bien que sa présence n'est pas agréable à M. et madame de Noirmont, mais comme il serait fort embarrassé pour aller vivre ailleurs, il feint de ne point s'apercevoir de la froideur qu'on lui témoigne. Ernestine et Victor ne trouvent plus l'instant de se parler en secret : Saint-Elme n'ayant rien à faire, est toujours là, et semble prendre plaisir à observer ce que font les autres. Enfin M. de Noirmont s'inquiète de la position de son beau-frère, de son avenir, et dans le fond de son ame n'est nullement content de le voir établi chez lui avec son intime ami, sans prévoir comment il pourra s'en débarrasser.

Un matin, au moment du déjeuner, M. de Noirmont laisse paraître une vive satisfaction, en lisant une lettre qu'on vient de lui apporter.

« Voilà M. de Noirmont qui reçoit de bonnes nouvelles, dit Saint-Elme, ce n'est pas comme moi... j'en attends toujours et je ne reçois rien.

» — Oui, monsieur, voilà en effet une lettre qui me fait grand plaisir... car elle me donne l'espoir d'être utile à Armand. Ma chère Ernestine, il faudra faire un sacrifice pénible... mais pour rendre service à votre frère je suis persuadé que vous n'hésiterez pas.

» — Qu'est-ce donc ? » dit Ernestine, tandis que tout le monde regarde M. de Noirmont avec curiosité, et que l'on attend avec impatience qu'il s'explique.

« — Voici ce que c'est : Vous rappelez-vous, Armand, qu'avant votre départ pour Paris, et pendant que vous me pressiez de prendre cette maison pour soixante mille francs, je vous ai parlé d'un certain comte de Tergenne qui désirait beaucoup acheter une propriété dans ce pays ?

» — Je me le rappelle, dit Armand. — Oui... nous nous le rappelons, » murmure Saint-Elme, qui au nom du comte a renversé sur son pantalon la moitié de sa tasse de thé.

« — Eh bien ! j'avais chargé un ami à Mortagne, dans le cas où M. de Tergenne y reviendrait, de lui témoigner le plaisir que j'aurais de le revoir. Cet ami m'apprend que mes désirs seront bientôt satisfaits... Tenez, voici ce qu'il me marque à ce sujet : « ....M. de Tergenne est ici avec sa nièce ; il compte se rendre précisément dans le pays que vous habitez ; il désire s'y fixer. Je lui ai dit tout le plaisir qu'il vous ferait en allant vous voir à Bréville. Il a paru fort sensible à votre souvenir, à votre invitation, et me charge de vous dire qu'il profitera de la permission que vous lui accordez. Il doit se remettre en route ce soir ; il voyage dans sa voiture, ainsi vous ne tarderez pas à recevoir sa visite.

» — Je ne vois pas en quoi la visite de ce monsieur peut me regarder, » dit Armand, tandis que Saint-Elme, tout en se donnant beaucoup de mal pour essuyer son pantalon, semble très-occupé d'autre chose.

» — Écoutez, Armand, je vous ai payé ce domaine soixante mille francs. Je ne pouvais vous en donner plus, mais je crois qu'il vaut davantage ; et si M. de Tergenne pense toujours comme à l'époque où il désirait tant l'acheter, je ne doute pas qu'il n'en donne soixante-quinze.... peut-être quatre-vingt mille francs.... Alors, je le lui céderai. Vous pensez bien que je ne veux rien gagner sur vous. Je reprendrai ce que j'ai déboursé, et la différence vous reviendra...... C'est donc quinze à vingt mille francs que j'espère vous faire avoir... Ernestine, il vous en coûtera de quitter cette maison.... je le prévois... mais n'approuvez-vous pas ce que je veux faire ?

» — Oui, monsieur, puisqu'il s'agit d'obliger mon frère... je me résignerai... Sans doute je ne m'éloignerai pas de ces lieux sans regrets..... mais je ne puis que vous approuver.

» — Ma sœur, ne vous désolez pas d'avance, dit Armand, certainement je suis sensible au désintéressement de M. de Noirmont, à ce qu'il veut faire pour moi... mais je doute fort que ce M. de Tergenne soit toujours entiché de ce domaine... C'était probablement un caprice... il n'y pense sans doute plus.

» — La preuve qu'il est toujours dans les mêmes intentions, dit M. de Noirmont, c'est qu'il vient dans ce pays pour s'y fixer.

» — Je conviens que vingt mille francs me feraient plaisir...... quoique.... avec cette somme... je ne... Ah ! tenez, ce n'est pas la peine pour quelques mille francs, de faire du chagrin à ma sœur. — Armand, ne vous mêlez pas de ceci, et laissez-moi le soin de cette affaire.

» — Ce qu'il y a de certain, dit Dufour, c'est que nous allons voir arriver M. le comte et sa nièce. — Oui, répond Victor, et je pense que nous ferons bien, nous, de ne pas embarrasser nos hôtes plus long-temps.... Puisqu'ils ne seront plus seuls, nous pourrons retourner, toi à Paris, Dufour, et moi près de mon père....... qui va encore vouloir me marier...

» — Vous marier, dit Ernestine, et c'est pour cela que vous êtes pressé d'aller le voir ? — Oh ! non, madame, mais... — Mais, dit M. de Noirmont, je ne veux pas que l'arrivée de M. de Tergenne vous fasse partir..... Vous nous aiderez, messieurs, à lui rendre ce séjour agréable, et si je lui vends ce domaine, eh bien ! alors nous le quitterons tous ensemble....

» — Nous irons à Paris ? dit vivement Ernestine. — Non, ma chère amie, mais nous retournerons à Mortagne. En attendant disposez tout ici pour l'arrivée de nos nouveaux hôtes... Je ne connais pas la nièce du comte... il ne l'avait pas avec lui il y a deux ans, mais pour lui... oh ! c'est un homme charmant, fort aimable, et qui, je crois, a dû dans sa jeunesse être le favori des belles...... Il est même très-bien encore.

» — Je ferai son portrait, dit Dufour. — Et moi sa partie de billard... Il y est de première force... je crois qu'il y battra M. Saint-Elme.

» — Ah ! vous croyez ! » répond Saint-Elme en s'efforçant de sourire. « Eh bien ! nous verrons cela...... je tâcherai de me mesurer avec M. le comte. »

Tout le monde se lève. Ernestine va donner des ordres pour que l'on prépare deux appartemens, mais elle est triste, elle a le cœur serré; l'arrivée de ces étrangers va rendre plus rares ses entretiens avec Victor, et l'idée qu'il faudra peut-être bientôt quitter la demeure où elle est née, ajoute encore à son chagrin. Victor la suit des yeux quand elle s'éloigne, et son regard tâche de la consoler.

Armand pense au projet de son beau-frère, à l'argent qui peut lui revenir ; déjà dans sa pensée il se revoit à Paris, il y ressaisit la fortune ; mais lorsqu'il se rappelle qu'il doit trente mille francs, ses espérances s'évanouissent, son désespoir renaît, et il frappe la terre de son pied, en s'écriant : « Je ne pourrai donc pas me tirer de cette position ! »

Il cherche Saint-Elme, il veut causer avec lui sur ce qu'il pourrait faire si le projet de son beau-frère réussissait ; mais Saint-Elme ne se retrouve pas de la journée ? c'est en vain qu'Armand le demande. La grosse Nanette seule a vu le beau monsieur sortir après le déjeuner, avec un fusil et une carnassière.

A l'heure du dîner, Saint-Elme n'a pas reparu. On se met à table, les maîtres de la maison s'inquiètent peu de ce qu'il est devenu. Armand seul s'écrie de temps à autre : « C'est singulier,.... la chasse l'a donc bien éloigné d'ici. »

Enfin, vers le milieu du dîner, Saint-Elme paraît, mais on est obligé de le regarder long-temps pour être certain que c'est bien lui. Il a autour de la tête un bandeau de tafetas noir qui lui cache tout un œil et une partie du nez, et sur le bas de sa figure sont collées plusieurs bandes de tafetas d'Angleterre. En arrivant dans la salle à manger, il marche avec peine et d'un air souffrant.

« Mon Dieu ! comme te voilà arrangé! dit Armand, d'où diable viens-tu, et qui t'a mis dans cet état ? »

Saint-Elme arrive cependant jusqu'à la table, où il se place en s'écriant : « Ah ! j'ai bien cru que je n'aurais plus le plaisir de dîner avec mes estimables hôtes !...

» — Que vous est-il donc arrivé? dit M. de Noirmont.

» — J'ai manqué être tué..... dévoré.... — Dévoré? — Ma foi, il s'en est peu fallu... Ouf !... Je n'en puis plus... J'étais sorti pour chasser un peu... tirer quelques lièvres... Je voulais donner une leçon au garde Jacques... il ne sait pas tirer, ce brave homme.... Je me suis enfoncé dans le bois... du côté de Samoncey... de Sissonne... je ne sais pas trop au juste, enfin j'étais dans un fourré très-épais, quand tout-à-coup un loup paraît devant moi... — Un loup ?... — Et un loup énorme ! Je ne m'attendais pas à une telle rencontre, et je vous avoue que j'éprouvai une sensation... désagréable. Cependant, m'étant remis, je voulus tuer ce méchant animal, je tirai dessus...

» — Comment, vous espériez tuer un loup avec du petit plomb ? — Que voulez-vous ! dans le premier moment on ne pense pas à tout... Je tirai donc comme un étourdi... je crevai un œil au loup... Il devint furieux et sauta sur moi !... Ma foi je jetai mon fusil de côté et je me mis en défense...

» — Il valait mieux garder votre fusil, dit Victor... — Il valait mieux vous sauver, dit Dufour.

» — Messieurs ! tout cela est bien facile à dire ; je n'ai pas eu le temps de la réflexion. Il fallut boxer... Le loup arriva... je le serrai dans mes bras ; il me donna plusieurs coups avec ses pattes, entre autres un qui m'abîma... me déchira un œil... Heureusement j'évitai ses morsures... Enfin nous luttâmes pendant près de trois minutes ; au bout de ce temps il tomba sur le dos comme étouffé, et moi je me suis éloigné sans attendre qu'il revînt à lui... Je suis entré chez des paysans... on a lavé mes blessures..... et avant de me présenter devant vous je suis monté chez moi les cacher, les panser, car, d'honneur, je n'étais pas présentable ! j'étais effrayant.

» — Tu l'es encore assez comme cela, » dit Armand, tandis que le reste de la compagnie se regarde d'un air qui n'annonce pas grande confiance dans le récit du combat de Saint-Elme avec le loup.

« — C'est singulier, dit Dufour, j'avais bien entendu dire qu'on se battait souvent corps à corps avec des ours, mais je ne croyais pas que les loups faisaient aussi le coup de poing.

» — Quand un animal se sent serré à la gorge par un vigoureux adversaire, que diable voulez-vous qu'il fasse ?...

» — Je sais qu'il se montre quelquefois des loups dans ce pays, dit M. de Noirmont, mais ordinairement les gardes et les paysans nous avertissent lorsqu'il en a paru un, afin qu'on prenne des précautions. — Il paraît qu'ils n'avaient pas encore aperçu celui-ci. »

Ernestine, toujours bonne, quoiqu'elle doute aussi de la vérité de cette bataille, dit à Saint-Elme : « Monsieur, si vous souffrez encore de vos blessures, le repos vous serait peut-être nécessaire ; on veillera à ce qu'il ne vous manque rien, et l'on ira à Laon chercher le médecin.

» — Vous êtes mille fois trop bonne, madame ; oh ! point de médecin ! jamais de médecin avec moi !... Je sais parfaitement me soigner, m'ordonner moi-même ce qu'il me faut... J'ai suivi quelques cliniques,... des cours ;... j'ai même fait des ouvrages sur la médecine, j'ai eu des thèses couronnées ;... enfin je n'ai besoin de personne. D'ailleurs j'ai une santé de fer ;... et puis ces blessures ne sont pas dangereuses... Par exemple, cela pourra être long à se cicatriser ;... vous voudrez bien me souffrir ainsi. Je conçois que je dois être fort laid, mais vous aurez l'extrême bonté de ne pas me regarder. »

Comme il importe peu à la compagnie que Saint-Elme se soit blessé en tombant dans un fossé ou d'une autre façon, on ne s'occupe pas davantage de cette aventure, et le vainqueur du loup se met à dîner avec un appétit qui fait présumer qu'en effet ses blessures ne sont pas dangereuses.

La conversation roule encore sur les étrangers que l'on attend, mais la soirée s'écoule sans qu'ils paraissent. Avant que l'on se retire, Ernestine trouve le moment de dire à Victor : « Je ne sais pourquoi, mais il me semble que, lorsque ces personnes qui doivent venir seront ici, vous cesserez entièrement de penser à moi. — Quelle idée, et qui peut la faire naître ? — Je n'en sais rien... je me sens toute triste... ah ! le cœur a des pressentimens ! »

Le lendemain, dans la journée, une berline de voyage s'arrête devant la maison de M. Noirmont. Un monsieur décoré en descend, et donne ensuite la main à une jeune personne de seize à dix-huit ans, qui saute légèrement dans ses bras.

« C'est M. de Tergenne ! » s'écrie M. de Noirmont en quittant précipitamment le salon pour aller recevoir les voyageurs. Ernestine suit son mari. Armand est alors absent. Dufour et Victor s'approchent d'une fenêtre pour apercevoir les étrangers ; quant à Saint-Elme, il se lève, va pour sortir, revient et semble ne pas savoir ce qu'il veut faire : il finit par se mettre dans un coin contre un meuble, et prend un journal à sa main.

Bientôt les voyageurs entrent dans le salon. M. de Tergenne est un homme d'une figure aimable, distinguée ; son sourire est doux et plein de grâce ; ses cheveux gris disent seuls qu'il n'est plus jeune, car le reste de sa personne semble l'être encore. Sa nièce est grande, bien faite ; elle a de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus, une bouche fraîche, des dents blanches et rangées comme des perles. Avec tout cela on peut n'être qu'une beauté fort ordinaire ; mais, quand il s'y joint une expression de physionomie aimable, des manières élégantes et gracieuses, un ton charmant ; alors on a tout ce qu'il faut pour séduire, et c'est ce que possédait la jeune Emma, nièce du comte de Tergenne.

A l'entrée du comte dans le salon, Victor et Dufour ont quitté la fenêtre pour saluer les nouveau-venus. Saint-Elme s'est levé et s'est incliné profondément, sans quitter le coin qu'il occupe. M. de Noirmont témoigne au comte tout le plaisir que lui cause son arrivée. Ernestine fait aussi le plus aimable accueil aux étrangers. Cependant, après avoir examiné Emma, ses yeux se sont déjà portés avec inquiétude du côté de Victor, auquel Dufour dit : « Ah ! mon ami ! quelle jolie personne !... c'est un amour !... As-tu jamais rien vu de plus séduisant ?

» — Oui, cette demoiselle est fort bien, répond Victor.

» — Fort bien !... Tu dis cela froidement encore !... C'est-à-dire que c'est de ces charmantes têtes idéales,... de ces traits fins... Heureusement, j'ai encore une toile ;... je ferai son portrait, et tu m'en diras des nouvelles.

» — En vérité, » dit M. de Tergenne après s'être assis entre M. de Noirmont et sa femme, « je ne puis vous dire tout le plaisir que me cause votre aimable accueil ;... il est égal à celui que me fit votre invitation. Aussi, vous voyez que je n'ai pas tardé pour en profiter. C'est cependant agir bien sans façon que de me présenter chez vous avec cette grande enfant ;... mais que voulez-vous, ma pauvre Emma a perdu, en une année, son père et sa mère... Elle n'a plus que moi,... moi, vieux garçon, qui n'avais sur la terre personne qu'il pût serrer dans ses bras, embrasser.... gronder quelquefois..... et qui suis trop heureux maintenant d'avoir ma nièce près de moi. Nous avons beaucoup voyagé depuis dix-huit mois ; j'ai voulu distraire cette chère Emma de ses chagrins. Mais je n'avais pas oublié ce pays ;... j'y ai passé d'heureux jours,.... il y a bien des années... J'y trouverai de doux souvenirs !... Mon dessein fut toujours de venir m'y fixer, d'y acheter une maison.

» — Vous n'avez donc rien acheté encore par ici, M. le comte ? — Non.... mais, puisque vous voulez bien nous y recevoir pour quelques jours, nous chercherons ensemble, et mon plus grand bonheur sera d'être bientôt votre voisin.

» — Oui, M. le comte, j'espère vous faire trouver ce qu'il vous faut. Nous causerons de cela tout à loisir.... En attendant, permettez-moi de vous présenter les personnes qui veulent bien oublier, près de nous, les amusemens de Paris ; M. Victor Dalmer... M. Dufour, peintre fort distingué. »

Pendant que Victor et Dufour échangent des saluts avec le comte, M. de Noirmont regarde autour de lui dans le salon ; il hésite à présenter la personne qui est encore là; cependant il se décide et dit :

« Voilà M. de Saint-Elme... c'est un ami de mon beau-frère... »

Le comte n'avait pas encore aperçu le monsieur qui se tenait toujours dans un coin du salon. En voyant ce personnage, dont la tête est enveloppée de bandes noires, M. de Tergenne salue de nouveau ; Saint-Elme en fait autant et se rassied bien vite.

« Mais n'avez-vous pas un frère ? » dit le comte en s'adressant à Ernestine.

« — Oui, monsieur, il habite ici maintenant ; sans doute il ignore votre arrivée... Peut-être est-il allé promener dans le bois.... Mon frère ne me ressemble pas, il n'aime pas la campagne ;... mais votre séjour ici et celui de votre aimable nièce contribueront, j'en suis certaine, à lui faire oublier Paris.

» — Allons, ma chère Emma, fais bien vite connaissance avec madame de Noirmont ; elle est bonne, aimable, elle sera indulgente pour tes petits défauts, et voudra bien, je l'espère, te donner son amitié. Tiens,... je me connais en sympathie,... je gage que madame te plaît déjà?...

» — Oh ! oui, mon oncle, » répond la nièce du comte en allant prendre la main d'Ernestine, « et je ferai mon possible pour que madame m'aime un peu. »

Emma dit cela d'une façon si franche, si gracieuse, qu'Ernestine ne peut s'empêcher de l'embrasser ; mais ensuite elle tourne bien vite la tête pour voir qui Victor regardait.

Armand arrive. Ernestine le présente au comte, qui regarde le jeune homme avec intérêt : celui-ci tâche de prendre un air aimable en répondant aux politesses de M. de Tergenne ; mais les chagrins qui le rongent, les inquiétudes qui le poursuivent sans cesse, percent toujours sous le sourire qui vient effleurer ses lèvres. M. de Tergenne s'en aperçoit, il dit bas à Ernestine « Votre frère semble éprouver quelque peine secrète ? — Je vous l'ai dit, la campagne l'ennuie... — C'est que probablement il a laissé à Paris de tendres souvenirs... Oh ! c'est facile à deviner ; il est dans l'âge des passions,... de l'amour... Je me rappelle cela. »

Le comte soupire, puis regarde autour de lui d'un air mélancolique en disant : « Me voici donc à Bréville !

» — Ha ça, monsieur le comte, dit M. de Noirmont, vous connaissez donc cette propriété, puisque vous aviez un si grand désir de l'acheter.

» — Je ne la connaissais que pour l'avoir remarquée quand j'habitais les environs, mais je n'étais jamais entré ni dans la maison, ni dans les jardins. — Ah ! vous avez habité ce pays ?... — Oui... il y a dix-neuf ans au moins ! — Où habitiez-vous ? — Chez un ami dont la maison était à un quart de lieue d'ici,... près du village de Samoncey.

» — Vous avez peut-être connu mon père ? dit Ernestine. Non, madame... non, je n'ai pas eu cet honneur !... Alors, je crois que M. de Bréville était veuf. Depuis j'ai appris qu'il avait épousé une demoiselle... de ce pays... mademoiselle Jenny de Lucey.. — Oui, c'est ainsi que se nommait celle qui nous a tenu lieu de la mère que nous avons perdue étant encore au berceau. — J'eus... quelquefois l'occasion de rencontrer,... de me trouver avec mademoiselle de Lucey... — Vous avez connu notre belle-mère !... — Oui, madame. — Ah ! n'est-il pas vrai, monsieur, qu'elle était bien bonne, bien aimable, bien jolie ?... — Oui... elle avait tout pour plaire ;... mais à cette époque elle n'était pas heureuse ; son père se trouvait ruiné par des banqueroutes.... M. de Lucey, qui, dit-on, n'avait jamais été fort aimable, l'était devenu encore moins depuis ses malheurs, et sa fille avait beaucoup à souffrir de son humeur. — Pauvre femme !... Ah ! que mon père fit bien de l'épouser !... et quel dommage qu'il n'ait pas vécu plus long-temps ; elle l'aurait rendu si heureux ! — Elle habitait cette maison ?... — Oui, depuis son mariage elle ne l'avait pas quittée... et c'est en ces lieux que nous l'avons perdue !..... Ah ! monsieur le comte, puisque vous avez connu ma belle-mère, nous parlerons d'elle quelquefois, n'est-ce pas ?... cela me fait tant de plaisir ! — Oui, madame, oui, nous en parlerons souvent,... et ce sera me procurer autant de plaisir qu'à vous. »

Le comte est devenu rêveur ; pour le distraire, M. de Noirmont le conduit dans l'appartement qu'il lui destine. Ernestine emmène la jeune Emma. Pendant que les nouveau-venus prennent un peu de repos, les habitans de Bréville se communiquent ce qu'ils pensent des étrangers.

Dufour est enthousiasmé de la nièce du comte. « Elle est fort jolie ! dit Armand. — Oui, très-jolie ! » dit Ernestine, qui vient de revenir. — « Elle est bien, » dit Saint-Elme, qui a quitté son coin depuis que le comte est sorti du salon ; « mais il y a mille femmes qui la valent ;... j'en ai connu de mieux !

» — Je ne crois pas, dit Dufour ; c'est une tête ravissante : au reste, vous ne l'avez pas examinée si bien que moi... vous n'avez pas bougé de là-bas, tant qu'elle était là;... vous aviez l'air d'être sur la sellette..... mais je devine bien pourquoi !...

« — Comment ! » s'écrie Saint-Elme en regardant fixement Dufour.

« — Parbleu !... vous êtes vexé! vous, beau-fils, vous, mirliflor, de paraître devant cette jolie personne, le visage entortillé et bardé comme une mauviette !

» — Ah ! ma foi, c'est vrai... Je ne m'en défends pas,... et pour un rien je ne me serais pas montré du tout. — Eh bien ! vous avez tort ; ce bandeau vous donne un aspect très-intéressant ;... un faux air de l'amour !... N'est-ce pas, Victor ?... Eh bien ! à quoi rêves-tu donc, Victor ?... Je gage qu'il est amoureux de la charmante Emma !...

« — Ce serait bien possible ! » dit Ernestine en s'efforçant de sourire. « On dit que monsieur s'enflamme si vite..... et cette demoiselle est bien faite pour le captiver ?

« — Dufour, tu es bien ennuyeux avec tes conjectures !... Comment, madame, vous l'écoutez !...

« — C'est que je crois qu'il n'a pas tort, » répond à demi-voix Ernestine, car, depuis l'arrivée de cette demoiselle vous êtes tout troublé,... tout embarrassé;..... vous ne saviez quelle contenance tenir lorsqu'elle était là... »

Le retour de M. de Noirmont et de ses hôtes met fin à cette conversation. Cette fois, Saint-Elme ne peut se replacer dans son coin, cela deviendrait trop remarquable, mais il se promène de long en large en causant avec Armand.

Le comte de Tergenne a cet esprit aimable qui met tout le mondé à son aise. En quelques minutes il semble qu'il soit depuis long-temps commensal de la maison. Il sait rendre la conversation générale ; ce n'est pas un homme qui veut briller, c'est un homme qui emploie son esprit à provoquer celui des autres. Après avoir quelque temps causé avec Victor et Dufour, il se tourne vers Saint-Elme, qui est à quelques pas de lui, et lui dit du ton de l'intérêt :

« Monsieur a reçu récemment une blessure, à ce qu'il me paraît ? »

Saint-Elme semble un moment embarrassé en voyant que le comte lui adresse la parole ; enfin il répond en prenant une voix de tête qui ne ressemble pas à sa voix habituelle.

« Oui, monsieur le comte,... je me suis blessé à la chasse... Hier,.... j'ai lutté avec un loup.

« — Avec un loup !... Il y en a donc dans ce pays ?...

« — Oh ! c'est fort rare, dit M. de Noirmont. — Mais au moins vous ne perdrez pas l'œil ? reprend le comte. — Non... oh ! non, j'espère le conserver ;... mais ce sera long... très-long...

» — Ha ça, est-ce que votre blessure attaque aussi votre voix ! dit Dufour ; il me semble que vous ne parlez pas comme à votre ordinaire...

» — Mais, pardonnez-moi... peut-être la fatigue.... et puis le saisissement... car j'avoue que j'ai été très-saisi ! »

M. de Tergenne, qui d'abord regardait Saint-Elme comme quelqu'un qu'on voit pour la première fois, devient tout-à-coup comme frappé par un souvenir ; sa physionomie change, ses yeux se fixent sur Saint-Elme, l'examinent d'une façon singulière, et cherchent à lire dans le seul œil que le bel homme laisse voir. Mais celui-ci fait rouler sa prunelle sans jamais l'arrêter sur le comte, qui bientôt, comme honteux de l'examen auquel il vient de se livrer et des pensées qu'il a conçues, reprend d'un air aimable : « Ma foi, monsieur, voilà qui me donnera peu de goût pour la chasse, car il paraît que vous avez été bien abîmé. — Oui, monsieur le comte, oui, beaucoup d'écorchures... et au visage, cela contrarie...

» — Décidément, » dit tout bas Dufour, « il veut parler comme au bal masqué; apparemment qu'il pense que c'est plus gentil, et qu'avec cette voix-là il espère séduire la jolie Emma ! »

M. de Tergenne se rend avec son hôte dans les jardins qu'il montre le désir de connaître. Ernestine y emmène aussi Emma, et Victor suit les dames, ce qui fait encore sourire Dufour. Saint-Elme et Armand se promènent d'un autre côté.

Le dîner réunit de nouveau toute la société. M. de Tergenne s'y montre aimable comme le matin : il est enchanté du séjour de Bréville ; ce qui fait grand plaisir à M. de Noirmont, qui cependant veut laisser écouler quelques jours avant d'offrir à son hôte de lui vendre sa terre. La nièce du comte a la gaieté de son âge, et non cette coquetterie qui gâte trop souvent un heureux naturel. Dufour cause beaucoup de son art avec le comte. Victor, qui voudrait être aimable l'est moins qu'à l'ordinaire, et se sent embarrassé quand Ernestine le regarde. Armand est toujours triste. Quant à Saint-Elme, il mange beaucoup, mais ne souffle pas mot. Aussi, en sortant de table, Dufour dit à Victor :

« Si la blessure de Saint-Elme n'a pas attaqué son estomac, je crois qu'elle a frappé ses facultés intellectuelles... Lui, ordinairement si bavard ! à peine il a dit quatre paroles... et encore est-ce toujours sur un ton de fausset ! »

La soirée s'écoule rapidement. M. de Tergenne a beaucoup voyagé: on aime à l'entendre conter, parce qu'il n'y met point de prétention. Sa nièce est musicienne ; on trouve une vieille guitare dans la maison, mais une jolie voix fait passer un mauvais instrument. On écoute chanter Emma ; on cause, on rit avec son oncle, et l'on est tout étonné quand la pendule sonne onze heures.

Alors on pense que les voyageurs doivent avoir besoin de repos, et chacun se dit bonsoir. Saint-Elme est le premier à disparaître avec sa lumière. Il a été aussi taciturne pendant la soirée qu'au dîner, et Dufour répète en allant se coucher : « C'est vraiment étonnant comme cet homme-là est changé depuis qu'il a vu le loup. »

CHAPITRE IV. Une rencontre. — Fête chez madame Montrésor. — Danger de la walse.

Le comte marche lentement, et souvent regarde autour de lui. Ses yeux semblent chercher, d'autres fois reconnaître ; sa figure est devenue sérieuse, pensive. Enfin il s'arrête en s'écriant : « Ah ! c'est ici ! »

Il est devant le vieux chêne où quelque temps auparavant Jacques a conduit Madeleine.

Le comte s'avance sous le vieil arbre ; il considère long-temps le gazon que foulent ses pieds, le feuillage épais qui ombrage sa tête. Ses yeux se mouillent de larmes, et il s'assied au pied de l'arbre en murmurant : « Rien n'est changé en ce lieu... mais elle n'y est plus, j'y reviens seul. Pauvre Jenny !... c'est ici que je l'ai embrassée pour la dernière fois... Ah ! combien elle a dû me maudire depuis !..... J'ai payé son amour du plus lâche abandon !... Alors je ne cherchais que le plaisir... je m'inquiétais peu des larmes que je ferais verser... et pourtant quand je sus qu'elle avait épousé le marquis de Bréville... la douleur, les regrets, qui déchirèrent mon cœur, m'apprirent que j'aimais Jenny autrement que toutes celles que j'avais trompées !... Mais il n'était plus temps... elle était à un autre... elle m'avait oublié..... ou peut-être les ordres de son père... le désir de rendre ce vieillard plus heureux..... Car je ne puis croire qu'elle m'avait oublié... pourtant elle en avait le droit... Ah ! oui, j'ai bien des torts à me reprocher !.....

Le comte baisse la tête sur sa poitrine et reste plongé dans ses réflexions. Il en est tiré par un bruit léger dans le feuillage. Il lève les yeux et aperçoit une jeune fille qui venait d'écarter une branche d'arbre qui lui barrait le chemin et se dirigeait vers l'endroit où il était assis.

En apercevant un étranger à la place où elle a l'habitude de se rendre, Madeleine ne peut retenir un léger cri.

« Qu'avez-vous donc, mon enfant ? dit le comte ; j'espère que je ne vous fais pas peur.

» — Non, monsieur,... c'est seulement la surprise ;... je ne m'attendais pas à trouver quelqu'un à cette place..... où il n'y a ordinairement personne... Pardon, monsieur... »

Madeleine salue et va s'éloigner ; le comte se lève et lui fait signe de rester.

« Je ne veux pas vous faire fuir,... vous veniez sous cet ombrage y attendre quelqu'un, peut-être ?... — Oh ! non, monsieur, je n'attends personne !... — A votre âge.... c'est bien permis... Jadis aussi je suis venu en ces lieux attendre quelqu'un,...... et ce n'était jamais en vain.... »

Le comte a prononcé ces dernières paroles à voix basse et en reportant ses regards vers la terre. Madeleine le regarde avec étonnement, elle ne sait si elle doit s'en aller ou rester.

« — Vous êtes de ce pays, mon enfant ? — Oui, monsieur. — Que font vos parens ? — Je n'en ai plus, monsieur. — Pauvre fille !... si vous venez souvent vous reposer sous ce vieux chêne, nous ferons plus ample connaissance, j'y viendrai souvent aussi. — Vous, monsieur ?.....

» — Oui, moi, car j'aime beaucoup cette place. Adieu, petite, adieu. »

Le comte s'éloigne et retourne à Bréville. Madeleine le suit des yeux en disant : « Pourquoi donc aime-t-il aussi cet endroit ? »

De retour chez ses hôtes, le comte ne parle pas de sa promenade du matin. Victor, remis du trouble qu'il semblait éprouver la veille, a retrouvé son esprit et sa gaieté. La conversation, les manières de Dalmer plaisent à M. de Tergenne, qui trouve dans le jeune homme une grande ressemblance avec ce que lui-même était à son âge ; il aime aussi à causer avec Dufour, dont l'humeur originale le fait rire. D'ailleurs il recherche les artistes et cultive les arts avec succès ; mais avec Saint-Elme, le comte se montre moins causeur ; il semble qu'un souvenir désagréable vienne frapper son esprit dès qu'il envisage le blessé; en l'examinant il dit à M. de Noirmont : « Ce monsieur.... blessé...... se homme Saint-Elme,... et c'est un ami intime de votre beau-frère ? »

M. de Noirmont répond affirmativement, et le comte n'en demande pas davantage.

La jolie Emma fait la conquête de tous les habitans de Bréville par ses grâces, son heureux caractère et son aimable gaieté.

« Je l'épouserais les yeux bandés, s'écrie Dufour. — Je le crois bien ! dit M. de Noirmont ; savez-vous qu'elle héritera de son oncle qui a au moins quarante mille livres de rentes ? Hum !... si mon beau-frère ne s'était pas ruiné, s'il s'était mieux conduit... qui sait... mais voyez !... Depuis l'arrivée de cette charmante personne il n'est pas plus aimable ;... à peine si on l'aperçoit ! »

Victor ne dit rien d'Emma ; mais tout en croyant ne pas faire sa cour à la nièce du comte, il cherche sans cesse à lui être agréable ; il se place constamment à côté d'elle, rit de ses saillies et se mêle à ses jeux, car la jeune Emma court et joue encore comme un enfant. Victor pense n'être que galant ; mais il est quelqu'un qui voit, qui épie toutes ses actions, qui lit dans son cœur mieux peut-être que lui-même, et qui devine déjà le sentiment qu'il éprouve pour la nièce du comte.

M. de Tergenne est depuis trois jours chez M. de Noirmont, lorsqu'il lui dit, en parcourant ses jardins : « Mon cher monsieur, votre propriété est charmante, mais elle ne doit pas me faire oublier que j'en veux une dans ce pays. Aidez-moi donc à trouver dans le voisinage quelque chose pour moi. Je ne puis pas toujours être votre hôte, mais je peux devenir votre voisin. »

M. de Noirmont sent que le moment est favorable pour effectuer son projet, et il répond au comte : « Que diriez-vous, si je vous proposais de vous vendre cette terre ?....

» — Ah ! je penserais que vous voulez me tromper... m'abuser... Posséder cette terre... ce serait pour moi un trop grand bonheur ! — Eh bien ! M. le comte, il ne tient qu'à vous d'en devenir propriétaire. Ce domaine appartenait à mon beau-frère... il a voulu s'en défaire, je l'ai acheté; mais aujourd'hui d'autres raisons me forcent de renoncer à cette propriété... Ce n'était pas sans dessein que je vous en faisais connaître toutes les dépendances... Ce n'est point un château... et quoiqu'on l'ait décorée du nom de terre, ce n'est qu'une jolie campagne... Enfin vous la connaissez... je vous ai dit son rapport... — Je vous le répète, je serais enchanté de posséder cette propriété..... Fixez-en vous-même le prix, M. de Noirmont, et je me regarderai toujours comme votre obligé. — Eh bien ! M. le comte... pensez-vous qu'en vous demandant quatre-vingt mille, francs.... — Cela me semble pour rien !... — Non, c'est tout ce qu'elle vaut. Ainsi donc quatre-vingt mille francs... — C'est un marché fait... et si vous saviez tout le plaisir que j'éprouve... — Allons, M. le comte, voilà qui est conclu, et maintenant vous voyez que vous êtes chez vous. — Non pas tant que je serai votre débiteur. Dans quelques jours je compte me rendre à Paris, où j'ai quelques recouvremens à faire... Il faut aussi que j'aille à Crépy, à Montcornet. En revenant je rapporterai les quatre-vingt mille francs, car j'aime à terminer promptement les affaires... Mais c'est pourtant à une condition. — Quelle est-elle ? — C'est que vous vous regarderez toujours ici comme chez vous, et que de long-temps vous ne penserez à me quitter. »

Le comte est au comble de la joie ; il va trouver sa nièce et lui apprend son acquisition. M. de Noirmont est aussi fort satisfait de rentrer dans ses fonds et de pouvoir offrir vingt-mille francs à son beau-frère. Pour lui la terre de Bréville n'est qu'une jolie campagne qu'on peut facilement remplacer. Ernestine ne partage pas la joie de son mari, mais elle s'efforce de cacher ses regrets. Armand reçoit avec indifférence la nouvelle de cette vente.

« Vous allez avoir vingt mille francs, lui dit M. de Noirmont ; avec cela, si vous voulez enfin être sage, vous pouvez attendre les événemens... chercher quelque emploi honorable... lucratif... Vous avez reçu une belle éducation ; il ne faut point passer votre jeunesse dans une honteuse oisiveté. »

Un sourire amer est toute la réponse du jeune homme, qui se hâte de tourner le dos à son beau-frère et d'aller rejoindre son cher Saint-Elme.

Dans la soirée, M. et Madame Montrésor viennent à Bréville ; ils n'avaient point encore vu le comte et sa nièce. En apercevant la séduisante Emma, Sophie fait un mouvement rétrograde ; elle va ensuite pincer Chéri, qui est allé s'asseoir près de la jolie demoiselle. Cependant l'amabilité de M. de Tergenne, la gaieté décente de sa nièce, chassent bientôt la mauvaise humeur qui avait paru sur le front de Sophie ; et en apprenant que l'étranger est un comte fort riche, et qu'il va habiter le pays, madame Montrésor tâche aussi d'être aimable.

« Nous venions adresser une prière à nos chers voisins, dit Sophie ; quelques amis de Chéri se trouvant dans ce pays, nous voulons donner une petite fête,..... un petit bal ;.... c'est un impromptu.... Il faut que cela ait lieu demain, les amis de Chéri étant forcés de repartir bientôt.....

» — Oui, dit Chéri, ce sont des bonnetiers qui voyagent pour leur maison de commerce.

» — Ce sont des négocians très-riches, » dit Sophie en interrompant son époux ; « enfin c'est une soirée sans prétention,.... et nous espérons que vous voudrez bien l'embellir ainsi que toute votre société;... et si M. le comte voulait aussi nous faire l'honneur de venir avec mademoiselle... »

M. de Tergenne accepte cette invitation, ainsi que toute la société. Saint-Elme, qui, en voyant tous les jours le comte, semble avoir repris un peu de son ancienne assurance, dit à madame Montrésor, en prenant toujours sa voix de tête :

« Madame daignera-t-elle me recevoir affublé de la sorte ?.... — Vous serez toujours fort bien, monsieur de Saint-Elme ; mais que vous est-il donc arrivé?..... — C'est un loup... que j'ai manqué, et qui m'a un peu abîmé... — Ah ! mon Dieu... il y a des loups de nos côtés !... Chéri, je ne veux plus que tu sortes... — Ça serait amusant !

» — Vos blessures ne se guérissent donc pas ? » dit Dufour en regardant le bel homme. « — Non,... elles sont toujours... dans le même état... — Votre voix ne revient pas non plus..... — C'est que ce maudit animal m'a serré la gorge à m'étrangler.

» — Nous aurons à notre bal M. et mademoiselle Pomard, reprend Sophie. J'espère, madame de Noirmont, que cela ne vous contrarie pas ?

» — Pourquoi donc, madame ? J'ignore pour quelle raison M. Pomard et sa sœur ont cessé de venir nous voir, mais je ne leur en veux nullement.

« — A propos, dit Chéri, je ne vois plus chez vous cette jeune orpheline,... la petite Madeleine ?...

» — C'est vrai, dit Sophie. Qu'est-elle donc devenue cette petite ? elle n'est pas jolie, mais elle a quelque chose d'intéressant ;... je l'aimais beaucoup.

» — Oui, Sophie aime beaucoup les femmes laides, » reprend Chéri en souriant d'un air malin.

» — Madeleine ne demeure plus avec nous, répond Ernestine en soupirant. — Comment !.... elle vous a quittés !..... une jeune fille pour qui vous aviez tant de bontés ! Obligez donc les gens !... tirez-les de la misère !... on ne fait que des ingrats !... — Vous vous trompez, madame ; Madeleine est loin d'être ingrate !... mais des motifs particuliers..... Elle habite maintenant avec son vieil ami Jacques, qui a obtenu la place de garde, et je vais la voir le plus souvent qu'il m'est possible.

» — Comment ! ce manant ! ce malotru de Jacques est garde du bois à présent ?.... Ah ! je ne peux pas souffrir cet homme-là!...

» — Jacques ! » dit M. de Tergenne, qui depuis quelques instans écoutait sans parler, Jacques !.... ce nom ne m'est pas inconnu... Ah !... oui... je me rappelle,... un laboureur ;... il habitait à Gizy...

» — M. le comte est donc déjà venu dans notre endroit ? dit Sophie.

» — Oui, madame, mais il y a fort long-temps...... Ce Jacques avait une figure originale,... un ton toujours brusque ;... mais c'était un très-brave homme...

» — Oh ! c'est bien celui-là, monsieur le comte, dit Ernestine. — Et où habite-t-il maintenant ?.... — A trois quarts de lieue d'ici, dans le bois, en allant à Sissonne,... la maison du garde... — Je vous remercie... J'irai le voir. — Si vous avez déjà vu Jacques, vous le reconnaîtrez facilement, car il a de ces figures qui ne changent point, et sur lesquelles l'âge a peu de prise. — Oui... Oh ! je le reconnaîtrai ; mais je suis bien sûr qu'il ne me reconnaîtra pas, lui !...

» — Je voudrais bien savoir, » dit tout bas Dufour à Victor, « quels rapports peuvent exister entre M. le comte et notre homme à la faux. — Qu'est-ce que cela te fait. — Rien !... mais je voudrais toujours savoir. »

La jeune Emma, qui est folle de la danse, se promet beaucoup de plaisir pour le lendemain. Dufour est préoccupé, en songeant qu'il se trouvera avec mademoiselle Clara. Victor se promet de faire danser la nièce du comte ; à chaque instant il la regarde, puis revenant à lui, il adresse la parole à Ernestine, qui feint de sourire à ce qu'il lui dit, et détourne la tête pour essuyer une larme qui brille dans ses yeux.

Pour occuper la soirée, M. de Noirmont établit un partie d'écarté. Le comte s'y place, bientôt on propose à Saint-Elme de rentrer : « Non, dit le blessé, je suis vraiment trop malheureux à ce jeu-là;... je me suis promis de ne plus y jouer.

» — J'ai été aussi fort long-temps sans vouloir jouer, dit M. de Tergenne ; une aventure qui m'arriva à Bagnères m'avait tellement indigné!...

» — Une aventure ! dit Ernestine ; il faut nous la dire, M. le comte, vous savez combien nous aimons à vous entendre. — Vous êtes trop bonne, madame. »

On suspend le jeu et chacun s'approche pour entendre le comte. Saint-Elme, seul, va se placer fort loin derrière le narrateur, en disant : « On étouffe ici !... »

» — J'étais à Bagnères de Bigorre... il y a huit ans environ. On y prend les eaux ; mais on y joue surtout et souvent des sommes considérables. Il y avait nombreuse société; on m'avait engagé à me méfier de ces chevaliers d'industrie qui fréquentent habituellement les réunions où l'on joue ; mais je suis peu méfiant, et pour croire au mal, il faut que j'en aie la preuve. Je trouvai là un jeune homme fort beau garçon, qui se faisait appeler de Souvrac ; il avait des manières séduisantes, causait de tout et sur tout avec une étonnante facilité. Bref, il trouva moyen d'être de toutes mes parties. Il me gagnait continuellement mon argent ; j'attribuais mes pertes au hasard ; lorsqu'un soir ce Souvrac m'ayant insensiblement amené à jouer plus que je ne voulais, quelques soupçons s'emparèrent de mon esprit : j'observai mon adversaire. Il me croyait sans défiance ; il ne me fut pas difficile d'acquérir des preuves de sa friponnerie. Ne voulant point faire de l'éclat, je fus maître de moi, et je quittai le jeu d'une façon qui devait pourtant faire deviner à mon joueur que je n'étais plus sa dupe. Mais l'effronterie de ce Souvrac était extraordinaire. Le lendemain il annonça son départ. J'avais cessé de lui parler ; il se présente chez moi pour me faire ses adieux. Je passai dans une seconde pièce de mon appartement, en ordonnant à mon domestique de dire que j'étais sorti. Souvrac se jette alors dans un fauteuil en annonçant qu'il va m'attendre. Le valet le laisse. Souvrac se croit seul ; il aperçoit, à une pelotte de la cheminée, une belle épingle en diamant, que j'y avais attachée la veille. Mon coquin l'enlève lestement, la place à sa chemise, boutonne son habit et gagne la porte. Mais une glace, placée dans la pièce où j'étais, m'avait permis de tout voir. Je cours après mon drôle, le rattrape, lui ouvre l'habit, reprends l'épingle, et le laisse se sauver en lui disant : « Allez vous faire pendre ailleurs ! mais ne vous retrouvez jamais en ma présence ! » Vous pensez bien qu'il ne me demanda pas son reste ; il quitta Bagnères sur-le-champ. Depuis ce temps, je ne le revis plus.

» — Voilà un effronté coquin ! dit M. de Noirmont. — Oui, » dit Saint-Elme en restant à la place qu'il a choisie, « c'était un drôle bien hardi !... — Je n'aurais pas été aussi bon que M. le comte, dit Dufour ; j'aurais fait arrêter mon voleur.

CHAPITRE V. Le vol.

Cinq jours après le départ du comte, Saint-Elme, qui s'est débarrassé de son bandeau, annonce à la compagnie son départ pour le lendemain. Tout le monde, excepté Armand, reçoit cette nouvelle avec une satisfaction que l'on ne cherche même pas à dissimuler.

« Quoi ! Saint-Elme, tu veux me quitter ? » dit le frère d'Ernestine en regardant son ami avec surprise ; « ne peux-tu attendre quelques jours ?..... alors moi-même je quitterai cette maison qui va devenir la propriété de M. de Tergenne ; nous retournerons ensemble à Paris....

» — A Paris ! s'écrie M. de Noirmont ; comment, Armand, vous songez déjà à retourner à Paris !...

» — Mon cher Armand, » répond Saint-Elme d'un ton patelin, « si tu m'en crois, tu ne quitteras pas ta chère famille !.... Moi, je me repens d'avoir si long-temps abandonné la mienne... J'ai négligé mes affaires,... perdu de l'argent ;... maintenant je veux vivre autrement..... Je te conseille de devenir sage aussi !... »

Armand ne répond pas ; il quitte le salon avec humeur. Saint-Elme le suit, le rejoint dans le jardin, et lui dit en riant :

« Es-tu bien édifié du sermon que je t'ai fait ? — Oh ! j'ai bien vu que tu te moquais de moi. — Je devais parler ainsi devant ta famille. — Ton départ..... — Est indispensable... D'ailleurs, je m'ennuie de demeurer avec des gens qui me parlent à peine.... Sans toi, il y a long-temps que je serais loin... — Mais quelques jours encore... — Viens... viens dans le bois, nous y causerons plus librement ; j'ai beaucoup à te parler. »

Saint-Elme prend le bras d'Armand ; tous deux sortent et s'enfoncent dans les bois qui entourent Bréville. Arrivés dans un endroit bien sombre, bien éloigné des chemins, Saint-Elme s'arrête et dit à Armand : « Parlons maintenant : quels sont tes projets ?... que vas-tu faire avec les vingt mille francs que ton aimable beau-frère va te donner ?... — Je n'en sais rien... Tu penses bien d'abord que je ne veux pas rester avec eux... — Comme ce serait gentil, à ton âge.... passer sa vie en famille !... Il faut retourner à Paris, car il n'y a que Paris pour des hommes comme nous. — Mais j'y dois trente mille francs... j'y puis être arrêté en arrivant. — Je sais tout cela... Oh !... depuis plusieurs jours, je réfléchis à ta position... Il est impossible que tu te tires d'affaire avec vingt mille francs. — Hélas ! oui.... cette idée m'accable... me désole !... — Fi donc !... est-ce que les gens d'esprit doivent jamais se désoler ! et, Dieu merci, nous avons de l'esprit... plus que toute ta famille !... Sais-tu ce qu'il te faudrait ?... les quatre-vingt mille francs que cet aimable comte est allé chercher pour payer ta maison. — Sans doute !.... avec cette somme je pourrais reparaître dans le monde.... payer mon créancier... et ressaisir la fortune ;... car enfin, avec cinquante mille francs devant moi, il est impossible que je ne trouve pas une heureuse veine... — C'est impossible !... et tu la trouverais... Eh bien ! mon cher, puisque ces quatre-vingt mille francs peuvent te sauver... te rendre au monde, aux plaisirs... il faut les avoir... — Les avoir... comment ?... qui diable veux-tu qui me les donne ? — Il faut les avoir, te dis-je. Si le hasard... mêlé d'un peu d'adresse.... nous faisait trouver le porte-feuille que le comte va rapporter... — Trouver !... — Oui... trouver dans sa poche. — Ah ! Saint-Elme... que dis-tu là?... Je n'ose te comprendre. — C'est que tu ne vois pas bien la chose... car enfin ces quatre-vingt mille francs, pourquoi le comte les rapporte-t-il ? pour payer ta maison, donc c'est à toi qu'ils devraient revenir. — Mais puisque la maison est à mon beau-frère à présent... — Bah !... parce qu'il t'a donné quelques bagatelles... quelques mille francs dessus... Entre, parens, il peut bien t'avoir fait ce cadeau-là. Je te soutiens que les quatre-vingt mille francs te reviennent. Mais comme tous ces gens-là ne comprendraient peut-être pas mon raisonnement, il s'agit de te faire avoir cette somme sans qu'ils le sachent... Je m'en charge, si tu veux me seconder un peu. Oh ! si je pouvais agir seul, je ne te demanderais pas ton avis. — Saint-Elme... tu me fais frémir !... — Frémir !.... tout ça ce sont des mots !... Veux-tu ou non les quatre-vingt mille francs ? — Je les voudrais bien.... mais par des moyens honnêtes... — Trouves-en si tu peux !... — Et comment donc espérerais-tu avoir cette somme ? — Je vais demain faire mes adieux ; au lieu de partir, je viendrai me loger chez un paysan... Pas chez Jacques, on pourrait y aller et m'y voir... mais de ces côtés... tiens, chez un bûcheron qui demeure au bout de ce sentier... là... à gauche... Je m'habillerai en paysan... je mettrai une blouse... un grand chapeau, oh ! je sais me déguiser !... J'aurai pour toi un costume semblable... Tu viendras me dire quand le comte annoncera son retour. Il doit aller à Montcornet, où il a de l'argent à toucher... Oh ! j'ai fort bien retenu ce qu'il a dit... Ensuite il ira à Sissonne, et de là doit revenir à pied en se promenant... Viens m'avertir, c'est tout ce que je te demande... — Non, Saint-Elme... non... je te devine... un vol !... quelle horreur !... je n'y consentirai jamais... — Non, pas un vol.... une surprise... une scène que je préparerai... Je te jure que le comte n'y verra que du feu... En tous cas, tu ne seras là que pour la représentation... je saurai agir... — Non, te dis-je, jamais... — Alors, va au diable,... et n'espère plus retrouver ce que tu as perdu !... On veut rendre service aux gens, et ils nous refusent !... Refuser le prix de sa maison !... le laisser donner à un beau-frère !... quelle sottise !... Après tout, tu n'emporteras pas la maison, par conséquent le comte ne perdra rien... C'est donc simplement soixante mille francs que tu fais perdre à ton beau-frère... Il est assez riche pour perdre cela... — Ah ! laisse-moi ; je n'ai déjà que trop suivi tes conseils !... »

Armand retourne à Bréville ; Saint-Elme le suit sans lui reparler. Le lendemain, il fait ses adieux à la société, adresse des complimens aux dames, qui ne lui répondent pas, va pour prendre la main de M. de Noirmont, qui retire la sienne, et frappe sur l'épaule de Dufour en disant : « Gardez-moi toujours votre petit tableau, je vous en prie ; je me fâche, si vous le vendez à d'autres. » — Enfin il part, en annonçant qu'il prendra la voiture à Laon ; mais en pressant la main d'Armand, il lui dit à l'oreille : « Je ne vais pas loin... tu me trouveras dans le bois à l'endroit où nous avons causé hier... J'espère au moins, que tu viendras me voir. »

M. de Noirmont ne cache pas la satisfaction que lui fait éprouver le départ de Saint-Elme. Il profite de cette occasion pour essayer de faire un peu de morale à son beau-frère ; celui-ci ne semble pas l'écouter. L'air sombre, le regard fixé vers la terre, Armand est fortement préoccupé; tout à coup il s'écrie : « Quand doit revenir M. de Tergenne ?

» — Mais avant peu, je pense... — Mon oncle m'a promis de m'écrire quand il sera à Montcornet, dit Emma ; ce n'est pas loin d'ici, il doit y aller en revenant de Paris. — C'est à neuf lieues tout au plus, reprend M. de Noirmont. Puis il y a des voitures qui conduisent jusqu'à Sissonne.... nous pourrons aller au-devant de M. votre oncle... — Oh ! il ne le veut pas... mais c'est égal, si madame de Noirmont veut bien y venir, nous irons toujours... Vous viendrez aussi, n'est-ce pas, M. Dalmer ? »

Victor s'incline sans répondre. Ernestine les regarde tous deux en répondant : « Oui, nous irons... car je n'ai plus que peu de temps à rester dans ce pays, et j'aime à le parcourir encore.... Cela me rappellera.... mes promenades de cet été.

» — Ah ! madame ! pourquoi dites-vous que vous n'avez plus que peu de jours à rester dans ce pays... Est-ce que vous pensez à vous en aller ?... ce serait bien mal... mais certainement mon oncle ne le souffrira pas... M. de Noirmont, n'est-ce pas que vous n'emmènerez pas madame de bien long-temps ?

» — Mes affaires me rapelleront à Mortagne, mademoiselle ; mais si ma femme désire rester encore quelques semaines avec vous, je suis bien loin de m'y opposer. — Ah ! vous resterez, madame. — Non, mademoiselle, non, malgré le plaisir que je goûte avec vous, je suivrai mon mari.... Puisque je dois quitter cette maison, je crois que le plus tôt sera le mieux. »

Emma n'ose insister ; elle voit Ernestine si triste qu'elle craint d'avoir dit quelque chose qui lui ait fait de la peine. Victor se tait ; il souffre aussi ; il se reproche toutes les peines qu'il cause à une femme qui, sans lui, jouirait encore de cette existence calme, douce, qui semblait devoir être à jamais son partage ; il sent en ce moment que les hommes se jouent trop légèrement du repos, du bonheur de celles qui ont le malheur de leur plaire, et que souvent ils ne laissent que des larmes là où ils n'ont cherché que le plaisir.

Armand a quitté le salon. Il va se promener au fond des jardins. Il marche avec agitation ; il presse ses pas ; il semble vouloir se soustraire aux pensées qui l'assiégent. Parfois il s'arrête et porte la main à son front en murmurant : « Mais comment faire ?.... que devenir ?... La vie que je mène ici m'est insupportable... Cependant... jamais je ne consentirai... Oh ! le projet de Saint-Elme est affreux !... Mais il ne l'exécutera pas... d'ailleurs c'est impossible... »

Le jeune homme rentre dans sa chambre ; ce que Saint-Elme lui a dit revient sans cesse à sa pensée. La nuit, il ne goûte pas un moment de repos. Le lendemain il se rend chez Jacques dans l'espoir qu'auprès de la jeune fille il trouvera un peu de calme ; mais c'est en vain qu'il veut se distraire : même à côté de Madeleine, le souvenir des quatre-vingt mille francs le poursuit ; il ne rêve, il ne songe qu'à cet or qui fond si vite dans ses mains.

Madeleine regarde le jeune homme avec inquiétude, et lui dit : « Qu'avez-vous donc, monsieur Armand ? vous semblez plus triste qu'à l'ordinaire. — Je n'ai rien.... rien de nouveau. — Oh ! si... vous avez du chagrin ;.... mais j'en devine le motif : votre sœur me l'a dit. — Comment ! que vous a dit ma sœur ? — Que votre propriété allait être vendue à un étranger... Vendre la maison où l'on est né;... ah ! cela doit faire bien de la peine... — Oui, Madeleine, en effet ;... cette vente m'occupe sans cesse. — Mon Dieu ! que n'ai-je été riche !... Je voudrais tant vous voir heureux... Oh ! oui, je vous aime bien !... et je ne rougis pas de cet amour-là,... il est si pur !... Ah ! vous ne me croyez pas peut-être !... mais la pauvre Madeleine aurait donné sa vie pour vous et votre sœur.

» — Bonne fille !... je vous crois ;... mais vous ne pouvez rien changer à mon sort... Adieu ! Madeleine, adieu ! »

Armand s'est éloigné de la maison du garde ; il se rend à l'endroit du bois où la veille il s'est reposé avec Saint-Elme. Un homme mal vêtu est assis sur un tronc d'arbre. Armand va passer sans s'arrêter. Cet homme l'appelle.... C'est Saint-Elme qui a barbouillé son visage, jauni sa peau, rasé une partie de ses sourcils, et s'est rendu tellement méconnaissable qu'Armand est quelques instans avant de le reconnaître.

« Comment me trouves-tu ? dit Saint-Elme. — C'est incroyable ! — J'ai joué la comédie ; je sais me grimer ; et, si je l'avais osé, chez vous, certes, le comte ne m'aurait pas reconnu. — Comment ? N'importe ! Quand arrive-t-il ton acquéreur ? — Je n'en sais rien... Je pense que tu as renoncé à ton projet ? — Non, mon cher, je veux te servir malgré toi... — Tu l'espères en vain..... On doit aller au-devant du comte jusqu'à Sissonne dès qu'il annoncera son retour. »

Saint-Elme frappe la terre avec fureur, puis reste quelques instans en méditation ;... enfin il répond : « Si tu veux me seconder, je suis encore certain de réussir.... Tu m'ouvriras une des portes du jardin dont tu as toujours la clé sur toi... Je m'introduirai dans ta chambre ;... je m'y cacherai ;... ensuite....

» — Non,... non,... te dis-je ! n'y compte pas... Adieu !... je ne veux plus t'entendre. »

Armand s'enfuit à travers le bois ; il sent sa faiblesse, et craint d'écouter celui qui lui a déjà fait faire tant de fautes, et qui maintenant veut le pousser au crime. Il se promet de ne plus revoir Saint-Elme. Il rentre, et s'enferme dans sa chambre où il passe toute la journée. Le lendemain il ne descend de chez lui qu'au moment du dîner. Il apprend alors qu'on a reçu dans la matinée une lettre du comte. Il est à Montcornet, et annonce son retour pour le lendemain.

»Ainsi, » dit la jeune Emma, « demain matin nous irons au-devant de mon oncle, n'est-ce pas, madame ? puisqu'il doit quitter la voiture à Sissonne. — Oui, dit Ernestine, aussitôt après le déjeuner nous nous mettrons en route. »

Armand se sent soulagé en apprenant que le comte ne reviendra pas la nuit par les bois. Après le dîner, il sort, et cette fois il n'hésite pas à se rendre à l'endroit où il a l'habitude de trouver Saint-Elme.

On est au mois de septembre ; les jours sont courts, les nuits deviennent fraîches ; il commence à faire sombre, lorsque Armand rencontre Saint-Elme. Il lui apprend le retour du comte pour le lendemain, et la partie projetée par les dames.

« Eh bien ! ne pensons plus à cette affaire, dit Saint-Elme ; je voulais t'obliger,... tu ne le veux pas,... à ton aise... Touche tes vingt mille francs... Demain, je partirai pour Laon.... Je quitterai d'abord ce costume, et je t'attendrai pour retourner ensemble à Paris... où je désire que tu échappes à ton créancier. »

Armand fait divers projets pour son retour à Paris. Tout en causant, ces messieurs ont marché à travers le bois. Bientôt Saint-Elme s'arrête en s'écriant :

« Nous voilà tout près de la maison du garde.... Oh ! je ne veux pas y entrer ;... je ne veux pas que Jacques me voie sous ce costume.... Il m'a rencontré une fois dans le bois et regardé avec attention,... mais il ne m'a pas reconnu.... »

Armand se dispose à retourner sur ses pas lorsque Saint-Elme le retient par le bras en disant à demi-voix : « Attends,... attends... Qui est-ce qui entre chez le garde ?... Oh ! pour le coup, c'est la fortune qui nous l'envoie... Tiens, vois toi-même. — Grand Dieu ! c'est le comte de Tergenne... — Je ne veux plus m'en aller maintenant.... Le comte chez Jacques !... Il ne veut sans doute que se reposer un instant...... et dans quelques minutes il fera tout-à-fait nuit... — Ah ! Saint-Elme, penserais-tu encore ?..... — Silence !... et ne bougeons pas. »

C'est bien M. de Tergenne, qui, après avoir examiné la maisonnette du garde, vient d'entrer chez Jacques, qui est alors assis, dans une salle basse, à côté de Madeleine.

« Peut-on se reposer quelques instans chez vous ? » dit le comte en s'arrêtant sur la porte de la maison.

» — Oui, monsieur, oh ! tant que vous voudrez,... et vous rafraîchir même. — Je vous remercie, je ne désire que me reposer. — Asseyez-vous, monsieur.... Madeleine, veux-tu nous donner de la lumière ; voilà le jour qui baisse. — Oui, mon ami. »

La jeune fille revient bientôt avec une lumière ; alors le comte s'écrie : « Je ne me trompe pas !... c'est la jeune fille que j'ai rencontrée il y a quelques jours dans la plaine de Gizy,... sous le vieux chêne. — Oui, monsieur, c'est moi ;... je vous reconnais bien aussi. »

Le comte regarde ensuite Jacques pendant long-temps, si bien que le garde s'écrie, avec sa brusquerie ordinaire :

« Est-ce que monsieur me reconnaît aussi ? — Mais,... ce serait possible... — Moi, je ne reconnais pas monsieur. — Je le crois. Vous êtes Jacques,... l'ancien laboureur qui demeurait à Gizy ? — C'est moi-même ;... et monsieur ?... — Je suis ami de M. de Noirmont, et je viens d'acheter la maison qui appartenait au marquis de Bréville.

» — Ah ! c'est monsieur qui a une nièce... bien jolie !.... » s'écrie Madeleine ; puis elle baisse les yeux comme honteuse de ce qu'elle vient de dire. Le comte la regarde en souriant, et répond : « Oui, mon enfant, j'ai une nièce fort jolie ;... mais comment savez-vous cela ?

» — C'est madame de Noirmont qui me l'a dit. — Vous connaissez madame de Noirmont ! — Oui, monsieur. »

Madeleine n'en dit pas davantage ; elle va prendre son ouvrage et se met à travailler. Le comte reporte ses regards sur Jacques ; il éprouve une secrète jouissance à revoir le paysan, dont les traits fortement prononcés ont peu souffert des atteintes du temps.

« Est-ce que monsieur vient de Bréville maintenant ? » dit Jacques au bout d'un moment. — « Non, j'y retourne, au contraire. J'ai été passer deux jours à Paris ;... puis j'avais affaire à Montcornet, à Sissonne... On ne m'attend que demain chez M. de Noirmont ; je le surprendrai en arrivant ce soir.... — Et monsieur va devenir propriétaire de la maison de feu M. de Bréville ? — Oui, mon ami. »

Jacques pousse un soupir ; Madeleine en fait autant. Le comte les regarde et reprend : « On dirait que cela vous fait de la peine.... — Dam', monsieur, ça fait toujours de la peine de voir une maison changer de maîtres... — Vous avez connu le marquis de Bréville ? — Pas tant le marquis que sa femme ;... celle-là faisait du bien à tout le monde dans le pays.... — Le marquis n'avait-il pas épousé mademoiselle Jenny de Lucey ? — C'est ça même :.... la bonne, la douce Jenny.... Est-ce que monsieur l'a connue ? — Non,... mais une parente que j'ai eue dans ce pays m'a souvent parlé d'elle avec éloges, et elle épousa le marquis de Bréville par inclination... — Oh ! que non pas... la pauvre demoiselle en avait une autre dans le cœur... et malheureusement pour un mauvais sujet... vous savez, de ces beaux freluquets du grand monde... qui se moquent autant de séduire une fille que moi de boire un verre de vin !... J'avais découvert tout ça... En se promenant dans les champs, on voit ben des choses... et puis mamzelle Jenny me choisissait quand elle avait une commission à faire faire.... Bref, le beau jeune homme partit... on ne le revit plus !... mamzelle Jenny pleura long-temps ;... ce n'est pas que je veuille dire qu'elle eût rien à se reprocher !... mais enfin son père lui ordonna d'épouser le marquis de Bréville, et elle obéit. »

Le comte a écouté Jacques en tenant ses yeux baissés. Lorsque le paysan a fini, il lui fait d'autres questions sur Jenny. Jacques aime à parler de feu la marquise ; il entre dans mille détails qui lui rappellent le temps passé. M. de Tergenne ne se lasse pas d'entendre Jacques ; et celui-ci est flatté du plaisir que l'étranger semble éprouver à l'écouter.

Cette conversation se prolonge depuis fort long-temps. Madeleine écoute en travaillant ; mais souvent elle regarde l'étranger, et elle s'étonne de l'intérêt qu'il prend à entendre Jacques.

« Cette jeune fille habite avec vous ? » dit le comte en regardant Madeleine. « Je crois me rappeler qu'elle m'a dit n'avoir plus de parens.... Vous l'avez recueillie ; cela fait votre éloge, Jacques. — Oui, monsieur, Madeleine est orpheline, et elle est venue demeurer avec son vieil ami,... qui est trop heureux de pouvoir lui tenir lieu de tout ce qu'elle a perdu... Mais je veux que vous vous rafraîchissiez, monsieur. »

Le garde a été chercher du vin, des verres ; le comte ne veut pas lui refuser de boire avec lui. En buvant, Jacques parle encore, et son hôte, les yeux fixés sur les siens, ne perd pas une de ses paroles.

Le temps a passé, et aucune des trois personnes ne s'en est aperçue. Jacques ne parle plus de la jeune et belle Jenny ; le comte reste plongé dans ses réflexions ; le paysan n'ose le tirer de sa rêverie, il regarde Madeleine, et tous deux semblent se dire : « Qu'est-ce donc qui occupe tant cet étranger ? »

Enfin, le comte revient à lui ; il tire sa montre et s'écrie : « Bientôt dix heures !... je croyais n'être ici que depuis un moment !... c'est que j'avais un grand plaisir à vous écouter, brave Jacques. — Pas plus que moi, monsieur, à parler du temps passé,... mais vous arriverez bien tard à Bréville... — C'est vrai... Vos bois sont-ils sûrs ?... c'est que j'ai une forte somme dans mon porte-feuille... — Dam', monsieur,... il n'arrive guère d'événemens ; mais depuis quelques jours j'ai vu rôder dans les environs un drôle qui avait une singulière mine.... Si je le vois encore, je veux savoir ce qu'il fait par ici. Au reste, monsieur, pour que vous n'ayez rien à craindre, je vous accompagnerai jusqu'à Bréville.

» — Oh ! merci... cela vous ferait rentrer trop tard... Je pense qu'on sera peut-être couché quand j'arriverai chez M. de Noirmont... il faudra déranger, éveiller tout le monde. Si je couchais ici, est-ce que cela ne vaudrait pas mieux ? et demain matin je m'en irai tout à mon aise. — Pardieu, monsieur, c'est bien facile ; j'ai là-haut une chambre et un lit toujours à la disposition d'un ami. — Cela ne vous causera aucun dérangement ? — Aucun, monsieur. — Alors j'accepte votre hospitalité... J'éprouve du plaisir, Jacques, à coucher sous votre toit... — C'est ben de l'honneur pour moi, monsieur ;... mais c'est drôle, vous me faites aussi l'effet d'une ancienne connaissance... — Dans quelques jours j'espère que vous viendrez me voir dans ma nouvelle propriété... et là... nous renouerons tout-à-fait connaissance. Mais il est tard, je ne veux pas vous empêcher de prendre du repos ; moi-même je suis un peu las. Ma chère petite, veuillez m'enseigner ma chambre. — Je vais vous conduire, monsieur. — A demain, Jacques... — Dam', monsieur, il est possible que je sois déjà en course quand vous vous éveillerez. — N'importe, nous nous reverrons toujours. »

Le comte serre cordialement la main de Jacques, qui est tout ému de l'intérêt que lui témoigne l'étranger. Madeleine partage l'émotion de Jacques, sans pouvoir s'en expliquer la cause. Elle conduit M. de Tergenne dans une chambre au premier, lui laisse une lumière, le salue avec respect et se retire ; puis elle descend près de Jacques et lui dit : « Il a l'air bien aimable, ce monsieur... C'est singulier comme il paraissait avoir du plaisir à vous entendre parler de ma bienfaitrice... Je l'aimerais, rien qu'à cause de cela ? — Allons, mon enfant, ce monsieur nous a fait veiller plus tard que de coutume. Couchez-vous ; je vais aller en faire autant. »

Le plus profond silence règne dans la maison du garde, où chacun est livré au repos, lorsque Madeleine est éveillée par un bruit subit. Elle se retourne dans son lit, ne sachant pas elle-même ce qui l'a éveillée ; bientôt elle se rendort.

Au bout de quelques minutes, un bruit nouveau la réveille ; il lui semble entendre marcher légèrement dans sa chambre ; elle n'ose remuer, mais elle entr'ouvre les yeux ; la fenêtre est ouverte, un homme est appuyé tout contre. Madeleine va pousser un cri d'effroi, lorsque, cet homme se retournant, la lune lui permet de voir son visage ; elle reconnaît le jeune marquis de Bréville.

Madeleine ne sait que penser, que faire ; bientôt des pas se font entendre, quelqu'un vient doucement par le fond et dit à Armand : « C'est fini... cela a été tout seul... les clés sur les portes..., j'en étais sûr.... partons. »

On saute légèrement par la croisée, on repousse la fenêtre, les volets, et le bruit a cessé depuis long-temps, que Madeleine écoute et frémit encore : « C'était Armand, se dit elle, c'était bien lui... qu'était-il donc venu faire ici... dans la nuit... avec quelqu'un ?... Mon Dieu !... Qu'est-ce que cela veut dire ?... »

Madeleine se lève, s'approche de la fenêtre qui est entre-bâillée ; elle se rappelle qu'avant de se coucher elle n'avait fait que pousser les volets sans les fermer, précaution qu'elle négligeait souvent, n'ayant jamais eu la moindre crainte des voleurs, et en poussant avec force, on a ouvert la fenêtre, mal fermée par une mauvaise espagnolette.

Madeleine referme sa fenêtre, ses volets ; elle s'assied dans sa chambre ; elle tremble encore, elle écoute toujours ; un moment elle pense à aller avertir Jacques, mais elle s'arrête en se disant : « C'était Armand.... je l'ai bien reconnu... mais que venait-il faire ? Mon Dieu, j'aurais dû le lui demander !... »

La jeune fille passe le reste de la nuit dans la plus cruelle agitation ; elle s'est jetée sur son lit, mais elle n'a plus trouvé le repos ; mille pensées s'offrent à son esprit ; elle n'ose s'arrêter à aucune, elle sent son cœur oppressé comme par un affreux pressentiment.

Le jour renaît ; Jacques se lève, descend, prend son fusil, et sort en disant à Madeleine : « Notre hôte dort toujours ; faut pas l'éveiller, mon enfant ; je vas faire ma ronde dans le bois. »

Le garde est éloigné. Madeleine a toujours l'esprit frappé de ce qu'elle a vu et entendu dans la nuit ; elle attend en travaillant le réveil de l'étranger.

Le comte ne tarda pas à descendre. « Bonjour, mon enfant, » dit M. de Tergenne en apercevant Madeleine. « Jacques est déjà sorti, je gage ? — Oui, monsieur. — Ma foi, j'ai dormi comme un ange dans sa maison... — Ah !... vous n'avez pas été réveillé, monsieur..... — Il y a long-temps que je n'avais si bien reposé. Mais vous, ma petite, seriez-vous souffrante ce matin ?... vos traits sont altérés... — Ah, ce n'est rien, monsieur ;.... c'est que j'avais eu peur... que vous ne soyez pas bien là-haut. — J'ai été fort bien, je vous le répète. Adieu, petite Madeleine ; il faut que je parte, car on serait capable d'aller au-devant de moi... Dites bien à Jacques que je le remercie de son hospitalité... et que j'espère le revoir bientôt. »

Le comte quitte la maison du garde ; Madeleine le suit des yeux, mais elle sent son cœur soulagé depuis qu'elle a reçu de l'étranger l'assurance que rien n'a troublé son sommeil.

CHAPITRE VI ET DERNIER. Toujours Madeleine.

« Te voilà, mon frère, dit Ernestine ; on ne t'a pas vu depuis hier dîner. — Non, je suis sorti... j'ai été indisposé... je me suis couché de bonne heure... — Tu as l'air malade en effet. — Oui, je suis mal à mon aise.

» — La promenade vous fera du bien, M. de Bréville, dit Emma ; il faut venir avec nous au-devant de mon oncle. »

Avant qu'Armand ne réponde, Dufour s'écrie : « Voilà la promenade toute faite ; j'aperçois M. de Tergenne qui entre dans la cour. — Vraiment !... ah ! mon oncle est cruel,... ne pas laisser le temps d'aller au-devant de lui !... »

Le comte entre bientôt dans le salon. « Nous comptions aller à votre rencontre, dit M. de Noirmont. — Et moi, j'ai voulu vous éviter cette peine ; d'ailleurs, vous ne m'auriez probablement pas été chercher où j'étais : j'ai passé la nuit dans votre voisinage... — Où donc cela ? — Chez le garde Jacques. — Comme mon oncle est aimable ! au lieu de revenir tout de suite nous voir, il couche chez des paysans. — Ma chère Emma, j'étais bien aise de causer avec ce Jacques... Tu ne peux pas comprendre mes raisons. Enfin, il m'a donné l'hospitalité pour la nuit.

» — Vous avez dû trouver chez lui une jeune fille ? dit Ernestine. — Oui, madame, une jeune personne qu'on nomme Madeleine et qui a l'air assez intéressant ; mais je ne sais ce qui lui était arrivé ce matin, elle était singulièrement troublée : il y avait dans ses traits quelque chose d'extraordinaire... Enfin, me voici. Grâce au ciel, j'ai terminé mes affaires. Voyons, M. de Noirmont, nous allons d'abord solder notre compte ;... j'ai là vos quatre-vingt mille francs... — Vous me les donnerez chez le notaire en prenant l'acte de vente. — Qu'importe, chez le notaire ou ici ? j'aime autant me débarrasser tout de suite de cette somme... »

Le comte fouille à sa poche et en tire un porte-feuille. Armand s'est assis dans l'embrasure d'une croisée ; il feint de regarder la campagne.

M. de Tergenne ouvre son porte-feuille en disant : « Savez-vous que si on m'eût volé dans le bois, on n'aurait pas fait une mauvaise journée ? et si je... si... eh bien !...

» — Qu'avez-vous donc, monsieur le comte ? vous pâlissez... dit M. de Noirmont.

» — Mais, voilà qui est bien singulier ;... je ne trouve plus mes billets de banque !... — O mon Dieu ! — J'ai beau regarder... Voici bien les trois lettres que j'avais aussi dans ce porte-feuille... mais les quatre-vingt mille francs n'y sont plus. — Grand Dieu ! on vous aurait volé?... Voyez, voyez donc dans votre poche... »

Le comte fouille dans sa poche ; chacun l'entoure, on attend avec anxiété le résultat de ses recherches. Armand seul est resté dans l'embrasure de la fenêtre. Mais le comte se fouille en vain ; il ne retrouve pas ses billets. La consternation se peint sur tous les visages, lorsque le comte s'écrie :

« Attendez ;... je me rappelle,... hier au soir, chez Jacques, lorsque je fus seul dans ma chambre, j'examinai divers papiers qui étaient dans ma poche ; alors j'avais encore mes quatre-vingt mille francs, j'en suis bien certain : j'ai compté les billets, pour m'assurer si en route je n'en avais pas perdu. Probablement qu'au lieu de les remettre dans mon porte-feuille, je les ai laissés sur la table. Il faut bien que ce soit arrivé ainsi ; car ce matin j'ai remis mon porte-feuille dans ma poche, et ne me suis ni arrêté ni reposé pour venir jusqu'ici.

» — Ah ! je respire, dit Ernestine ; alors, monsieur le comte, vous n'avez rien à craindre, vous retrouverez votre argent.

» — En effet, dit M. de Noirmont, puisque M. de Tergenne a compté hier ses billets chez Jacques, ce n'est que là qu'il peut les avoir laissés, ou ce ne serait que là qu'il aurait été volé...

» — Volé!... Ah ! monsieur, quelle pensée... et par qui donc ? — Non, sans doute, reprend le comte ; cela ne peut être arrivé que par mon étourderie ;.... car prendre mes billets sans prendre le porte-feuille, vous conviendrez qu'il faudrait que le voleur fût bien fin ou bien maladroit.

» — Allons vite chez Jacques, dit M. de Noirmont ; je vais vous accompagner... — Et moi aussi, dit Dufour ; car ça m'a donné un coup de marteau cet accident-là...

» — Je suis vraiment désolé, messieurs, de l'inquiétude que je vous cause ;..... mais je...

» — Ah ! mon Dieu ! M. Armand se trouve mal, » dit Emma.

Le jeune de Bréville était étendu sur sa chaise, et sa tête penchée en arrière semblait privée de vie. Les dames et Victor l'entourent.

»Il était déjà malade ce matin, dit Ernestine ; quand vous avez annoncé la perte de vos billets, cela lui aura fait impression.

» — Parbleu ! ça m'a bien étouffé, moi, dit Dufour.

» — Allez, messieurs, allez chez Jacques... Nous aurons soin de mon frère ; M. Victor nous aidera à le conduire à sa chambre. — Oui, oui, courons chez le garde, » dit M. de Noirmont.

Le comte se remet en route avec Dufour et M. de Noirmont. Ils marchent très-vite et arrivent bientôt à la demeure du garde. Madeleine est assise devant la porte, la tête appuyée dans ses mains, et tellement absorbée dans ses pensées qu'elle n'entend pas venir du monde.

« Voici la jeune fille qui loge chez Jacques, dit le comte. — Oui, dit M. de Noirmont, c'est Madeleine.... Oh ! je la connais... — Nous la connaissons, dit Dufour ; mais elle semble bien rêveuse... elle ne nous voit pas. »

Le comte frappe légèrement sur le bras de la petite en lui disant : « C'est encore moi, mon enfant. »

Madeleine lève la tête : en apercevant M. de Noirmont et Dufour avec son hôte de la veille, elle n'est point maîtresse d'un mouvement d'effroi.

« Ma chère amie, dit le comte, j'ai laissé ce matin quelque chose chez vous... n'avez-vous rien trouvé?

» — Non, monsieur.... rien... » répond la jeune fille d'une voix altérée. — « Vous n'êtes peut-être pas montée encore dans la pièce où j'ai couché? — Pardonnez-moi, monsieur ; j'ai tout rangé ce matin dans la maison, comme c'est mon habitude.

» — C'est bien singulier !... Jacques est-il ici ? — Non, monsieur ; il est sorti avant votre réveil et n'est pas encore revenu... — Permettez-moi alors d'aller moi-même visiter la chambre où j'ai passé la nuit. — Oui, oui, montons, » dit M. de Noirmont.

Ces messieurs montent ; Madeleine les suit. Le comte examine en vain partout ; les billets ne se trouvent pas.

« Qu'avez-vous donc perdu, monsieur ? dit Madeleine. — Quatre-vingt mille francs en billets de banque que j'avais dans mon porte-feuille... — O ciel ! — Oui, » répond M. de Noirmont en fixant attentivement la jeune fille ; « et M. le comte les avait encore hier au soir ici.... il les a comptés avant de se coucher. — Ah ! mon Dieu !... est-ce que... »

Madeleine n'achève pas ; elle est tremblante, elle ne peut plus se soutenir.

« Est-il venu du monde... quelqu'un ici ce matin ? demande le comte. — Non, monsieur, personne...

» — Aviez-vous, hier au soir, fermé la porte de votre chambre ? » demande M. de Noirmont au comte.

» — Je n'y ai pas seulement pensé... Je ne suis pas méfiant... D'ailleurs que pouvais-je craindre ?... Oh ! je connais Jacques ; c'est un honnête homme.

» — Jacques... c'est possible... mais enfin... il ne demeure pas seul ici... — Ah ! M. de Noirmont, que dites-vous !..... — Calmez-vous, ma petite ; je ne vous accuse pas... Voyez comme elle est tremblante...

» — Oui, oh ! je vois fort bien que, depuis notre arrivée, elle semble éprouver une secrète terreur... M. Dufour, est-ce que vous ne l'avez pas observé comme moi ?

» — Si fait, dit Dufour ; j'avoue que cela m'a frappé... Je me suis dit : voilà une jeune fille qui a quelque chose de singulier.

» — Et vous-même, M. le comte » vous l'aviez aussi remarqué ce matin en la quittant... vous nous l'avez dit à Bréville... — Messieurs, c'est possible ; mais tout cela ne prouve rien... Pauvre petite,... rassurez-vous... Elle n'a plus la force de parler.

» — M. le comte, reprend M. de Noirmont, aviez-vous parlé hier ici de la somme que vous aviez sur vous ? — Oui, je crois me rappeler... En m'informant si le bois était sûr,... j'ai dit... mais, encore une fois, où voulez-vous en venir ? — A vous faire retrouver ou rendre votre argent. Ce qu'il y a de positif, c'est que vous l'aviez encore hier au soir ici, et les billets n'étaient plus ce matin dans votre porte-feuille : donc c'est ici que vous les avez laissés ou qu'on vous les a volés.

» — C'est aussi clair que deux et deux font quatre, s'écrie Dufour.

» — Mademoiselle doit avoir trouvé les billets... ou vu entrer depuis votre départ celui qui les a pris...... mais elle a avoué que personne n'était venu... qui donc, si ce n'est elle, se serait emparé de cette somme ?... Allons, Madeleine, rendez à M. le comte ce que vous avez trouvé ce matin dans sa chambre... et il vous pardonnera... quoiqu'à sa place...

» — Je n'ai rien trouvé... rien... je le jure, » répond Madeleine en tombant à genoux. « Ah ! monsieur, vous pouvez me fouiller !... — Oh ! parbleu, mademoiselle, je pense bien que vous n'avez pas gardé cette somme sur vous ;... vous l'aurez cachée, bien cachée sans doute, mais on saura vous faire parler... vous allez à l'instant même nous suivre à Bréville.

» — M. de Noirmont, reprend le comte, je ne sais si je dois consentir... rien ne prouve que cette jeune fille soit coupable... — Tout me le prouve, à moi. Si elle est innocente, elle se justifiera... On retrouvera vos billets. Sortons et fermons les portes de cette maison, afin que personne ne puisse y entrer. Nous en donnerons la clé à mademoiselle, qui la remettra elle-même au garde.... M. Dufour, vous aurez la complaisance de rester près de cette maison pour attendre le retour de Jacques ; vous lui direz ce que je me suis permis de faire et le prierez de venir sur-le-champ à Bréville.... Venez, mademoiselle....... — Ah ! monsieur, ne craignez pas que je fasse aucune résistance... je vous suivrai... je ne chercherai point à me sauver ! »

Malgré la répugnance du comte, on fait ce que veut M. de Noirmont. On sort de la maison, dont on ferme avec soin la porte ; on donne les clés à Madeleine, Dufour reste pour prévenir Jacques. La jeune fille marche en tremblant entre M. de Noirmont et M. de Tergenne ; mais celui-ci a pitié de sa souffrance, et il la force à prendre son bras en lui disant : « Soutenez-vous sur moi, et ne tremblez pas ainsi... Si vous êtes innocente, vous ne devez rien craindre, et si vous êtes coupable j'empêcherai que vous soyez punie. »

On arrive à Bréville. Madeleine ne pleure plus, elle semble avoir retrouvé son courage ; on la fait entrer dans le salon du rez-de-chaussée, où Armand, qui a repris ses sens, est encore, ainsi que les dames et Victor.

En apercevant la jeune fille, Ernestine s'avance pour l'embrasser ; M. de Noirmont arrête sa femme, en lui disant : « De grâce, madame, suspendez vos témoignages d'amitié... vous saurez bientôt si mademoiselle les mérite...... M. le comte n'a pas retrouvé la somme qu'il a laissée chez Jacques..... Madeleine seule peut avoir trouvé cet argent... le fait est incontestable... mais elle ne veut pas l'avouer...

» — Ah ! monsieur... que dites-vous ! Madeleine coupable d'une bassesse !... Non, je connais la grandeur de son ame... elle est innocente... et je serai toujours son amie. »

En disant ces mots, Ernestine s'élance vers la jeune fille, elle la presse dans ses bras, l'embrasse tendrement. Victor s'est aussi approché de Madeleine ; il prend une de ses mains qu'il serre dans les siennes, en disant : « Et moi aussi, je suis sûr qu'elle n'est pas coupable, et je serai son défenseur. »

Madeleine ne répond rien aux témoignages d'amitié de ses amis ; elle n'est occupée que d'Armand qu'elle a aperçu dans le fond du salon, et dont le morne abattement contraste avec l'agitation de toutes les autres personnes.

« Madame, » dit le comte en s'adressant à Ernestine, « je n'accuse point cette jeune fille ;... j'ai cédé aux désirs de monsieur votre époux en l'amenant ici,...... mais j'espère que tout s'éclaircira.

» — Moi ! monsieur le comte, reprend M. de Noirmont, je ne me laisse ni convaincre, ni aveugler par l'enthousiasme de l'amitié; les faits parlent : si mademoiselle n'a pas pris vos billets, elle a dû voir entrer le voleur. Avez-vous vu quelqu'un ?... dites-le, alors on cherchera, on s'informera...

» — Non,... oh ! non, monsieur, je n'ai vu personne !... » répond Madeleine en détournant ses yeux qui étaient fixés sur Armand.

« — Il me semble, monsieur, dit Victor, que vous devez, avant tout, attendre l'arrivée de Jacques ; peut-être a-t-il vu les billets, les a-t-il serrés pour les rendre à monsieur le comte.

» — Il n'est pas probable qu'il eût fait cela sans en dire un mot à mademoiselle pour qu'elle tranquillise son hôte ; mais c'est ce que nous allons savoir,... car voilà ce Jacques qui arrive avec M. Dufour. »

Jacques et Dufour entraient en effet dans la cour ; la sueur ruisselait de leur visage. Le peintre accourt le premier dans le salon, et il entre en s'écriant :

« Voilà le garde ! En apprenant ce qui s'est passé, il a été furieux ! mais quand je lui ai nommé monsieur le comte, il est devenu rouge, jaune, vert,... de toutes les couleurs... Il a enfoncé la porte, est entré chez lui prendre....... je ne sais quoi ;.... puis m'a suivi en disant des choses que je n'ai pas comprises. Le voilà. »

Jacques vient d'entrer dans le salon, et, sans faire attention aux personnes qui sont là, il court à Madeleine et la serre dans ses bras, en s'écriant : « Pauvre petite !..... on vous soupçonne, on vous accuse !...... vous !... mais calmez-vous, mon enfant, me voilà...

» — Je me suis trompé, si vous rapportez les billets, dit M. de Noirmont : c'est donc vous qui les avez serrés par précaution ?... alors il fallait avertir.

» — Allez au diable, avec vos billets !... c'est bien de cela qu'il s'agit maintenant !... Ah ! oui,... c'est M. le comte Frédéric de Tergenne,... je le reconnais à présent... Monsieur le comte, il y a bien long-temps que je désire vous rencontrer ;... mais j'avais perdu cet espoir ! J'ai à vous parler... à vous seul... Messieurs et dames, vous entendez ce que je désire... Allez aussi, ma pauvre Madeleine !... mais ne tremblez pas,..... je vais m'occuper de vous. »

Le ton singulier du paysan, la manière dont il regarde le comte, l'assurance qui brille dans ses yeux imposent à la société, qui se retire en silence, laissant M. de Tergenne seul avec le garde.

« Monsieur le comte, » dit Jacques après s'être assuré qu'ils sont seuls, « si je vous avais reconnu hier en vous parlant de la pauvre Jenny et de son séducteur, j'aurais pu vous en dire bien plus. Vous êtes ce Frédéric que Jenny adorait ?...

» — Oui,... Jacques,... et je mérite tous les reproches que vous m'avez adressés hier sans me reconnaître :... j'abandonnai celle que j'avais séduite ; ma conduite fut affreuse ?...

» — Ah !... vous fûtes plus coupable encore que vous ne pensiez. — Que voulez-vous dire ?... — Vous aviez cru ne délaisser qu'une jeune fille séduite !... vous abandonniez une mère et son enfant !

» — Grand Dieu !... que dites-vous, Jacques ? — Que peu de temps après votre disparition, l'infortunée Jenny s'aperçut qu'elle était enceinte ; qu'à force de précautions elle cacha sa faute à son père ; qu'elle mit au monde une fille... qui fut nourrie chez une de mes sœurs, à Samoncey ;... qu'ensuite, forcée par son père de se marier, elle prit chez elle et éleva la petite Madeleine... — Madeleine !... ah ! Jacques,... il se pourrait ?... — Tenez, monsieur le comte, lisez cette lettre de feu madame de Bréville ; elle me la donna, en mourant, pour vous la remettre si jamais le destin me faisait vous retrouver. »

Le comte prend la lettre, et lit en respirant à peine.

« Madeleine est ma fille et la vôtre, Frédéric ; si quelque jour Jacques vous retrouve et vous remet cet écrit, ayez pour mon enfant plus de pitié que vous n'en avez eu pour sa mère.

»Jenny. »

Le comte couvre la lettre de ses larmes en balbutiant : « Pauvre Jenny !... j'étais père !... et je me croyais seul au monde !... et c'est Madeleine !... Ah ! quelque chose me parlait en secret pour elle !... Je veux la voir,... je veux... »

Le comte a fait quelques pas,... il s'arrête comme frappé d'un souvenir pénible ; il porte la main à son front,... hésite un moment, puis se dirige vers la porte en s'écriant « N'importe ! c'est ma fille !... »

Jacques, qui a examiné attentivement M. de Tergenne, court à lui, et l'arrête : « Pardonnez-moi, monsieur le comte, si je vous questionne ; mais après avoir, pendant dix-huit ans, veillé sur votre fille, je crois en avoir le droit. Quelles sont vos intentions relativement à Madeleine ? — De la reconnaître publiquement, de la nommer ma fille....

» — Ah ! c'est bien cela ! dit Jacques, en prenant la main du comte, et cela efface vos torts d'autrefois !.... mais je ne veux pas que votre bonheur soit troublé par les indignes soupçons qu'on a conçus ; j'ai lu dans vos yeux ; le souvenir de l'action que l'on a osé imputer à Madeleine vous a fait mal... — Ah ! je ne la crois pas coupable !... — Non, sans doute, elle ne l'est pas ; mais il ne suffit pas que nous en soyons persuadés tous deux, il faut que l'innocence de Madeleine soit prouvée à tout le monde ; alors seulement vous la nommerez votre fille. Je vous en supplie, monsieur le comte, attendez quelques heures, peut-être quelques jours encore,.... j'espère trouver votre voleur... — Comment... — Oh ! je n'ai pas le temps de m'expliquer, je ne veux pas perdre une minute, je repars... De grâce... attendez mon retour ;... je n'ai pas besoin de dire que je vais me hâter,... il s'agit du bonheur,... de l'honneur de Madeleine ! — Ah ! morguenne ! cette pensée doublera mes forces... »

Jacques n'en dit pas davantage, il n'écoute plus le comte, il sort du salon, passe comme un éclair à travers toutes les personnes qui sont dans l'autre pièce, ne regarde pas même Madeleine et s'éloigne encore plus rapidement qu'il n'est venu.

Chacun se regarde avec surprise. Madeleine est inquiète, affligée de la brusque sortie de son ami.

« Qu'est-ce que cela veut dire ? demande Dufour. — Rien de bon, répond M. de Noirmont ; ce Jacques s'enfuit sans même parler à sa protégée... on finira par convenir que j'avais raison. »

Le comte paraît à l'entrée du salon. L'émotion qui l'agite, les larmes qui brillent dans ses yeux quand il s'approche de Madeleine, la manière singulière dont il l'examine, fortifient encore les soupçons de M. de Noirmont.

M. de Tergenne va s'asseoir près de la jeune fille ; il prend une de ses mains qu'il garde dans les siennes. Madeleine est émue, attendrie... Chacun attend que le comte parle, mais il garde le silence et ne semble plus s'occuper du reste de la société; il est tout à ses souvenirs, à ses pensées. Le temps s'écoule. M. de Noirmont s'approche d'Armand, qui se tient toujours à l'écart, et il lui dit tout bas : « Le comte voudrait, en témoignant de l'indulgence à Madeleine, l'amener à avouer sa faute ; il n'y parviendra pas... cette petite a une ténacité extraordinaire... il faut mettre fin à tout ceci. Si M. de Tergenne est trop faible pour punir, je ne dois pas l'être, moi ; je vais me rendre à Laon pour avertir l'autorité.

» — Ah !... qu'allez-vous faire, monsieur ?... » répond Armand d'une voix sombre. — « Mon devoir. — Eh bien !... laissez-moi me rendre à Laon à votre place... — Vous, Armand ?... non, vous êtes indisposé. — Je me sens plus de force maintenant... et c'est à moi de terminer cette affaire... — Puisque vous le voulez... j'y consens, mais partez sur-le-champ. — Oui... oui, monsieur... tout sera bientôt éclairci. »

Armand se lève ; il jette un regard sur Madeleine, un autre sur sa sœur, puis sort brusquement.

Quelques instans s'écoulent ; le comte, qui tient toujours la main de Madeleine, s'aperçoit enfin de la tristesse qui règne autour de lui, de l'inquiétude qui se peint dans les regards de sa nièce, d'Ernestine et de Victor. Il sourit alors en disant : « Eh ! mon Dieu !... quel sombre nuage est venu rembrunir tous les fronts. Je puis vous assurer cependant que Jacques ne m'a pas donné de mauvaises nouvelles ; bien au contraire... Vous, ma chère Madeleine, ne soyez plus effrayée... encore quelques heures, et vous verrez que, loin d'être votre juge, je suis votre meilleur ami.

» — M. le comte aurait-il des preuves de l'innocence de mademoiselle ? » dit M. de Noirmont ; « alors il aurait dû nous tranquilliser... nous les communiquer... je n'aurais pas envoyé mon beau-frère à Laon... — Et pourquoi l'avez-vous envoyé à Laon, monsieur ? — Comme M. le comte se taisait... j'ai cru devoir.... prévenir la justice... »

Le comte se lève et entoure Madeleine de ses bras, en s'écriant : « Quoi ! monsieur, vous avez osé accuser Madeleine... vous voulez qu'on l'arrache de mes bras... Ah ! courez, monsieur, courez sur les traces de votre beau-frère... empêchez qu'il ne parle ; il y va de mon honneur, de ma vie...

» — Mais, M. le comte... — Eh bien ! je saurai moi-même le rejoindre.... et je vais... »

Le comte fait quelques pas pour sortir... un bruit soudain l'arrête ; c'est la détonation d'une arme à feu. Chacun se regarde avec inquiétude.

« — Cela semblait partir de la chambre de M. Armand, dit Dufour.

» — Serait-il arrivé quelque chose à mon frère !... — Courons, dit le comte. Grâce au ciel, il n'est peut-être pas encore parti ! »

Le comte, M. de Noirmont, Victor et Dufour se dirigent du côté de l'appartement du jeune de Bréville ; Ernestine les suit. L'odeur de la poudre, qui augmente lorsqu'ils approchent de la chambre du jeune homme leur annonce que c'est bien de là qu'est venu le bruit qu'ils ont entendu.

Le comte entre le premier... mais il recule bientôt en poussant un cri d'horreur, et arrête Ernestine en la retenant dans ses bras. Un spectacle terrible a frappé ses yeux : Armand s'est brûlé la cervelle ; il est étendu sans vie dans sa chambre, à côté de lui est un billet tout ouvert. Victor s'en empare et lit :

« Je dois mourir, je m'étais déshonoré. C'est moi et Saint-Elme qui avons volé les quatre-vingt mille francs. Le misérable qui m'a entraîné au dernier des crimes a sur lui la somme... Faites courir sur ses traces : il doit m'attendre dans le petit village de Montaigu. Adieu, pardonnez-moi. »

Ernestine a perdu connaissance, M. de Noirmont se cache la figure dans ses mains, mais Victor ne songe qu'à Madeleine. Maintenant, dit-il, on ne peut plus l'accuser ! » Et en apercevant la jeune fille, il court à elle, la presse dans ses bras et l'embrasse tendrement.

Madeleine ne sort des bras de Victor que pour passer dans ceux du comte, qui s'écrie : « Je puis donc enfin te nommer ma fille !

» — Votre fille !... » dit Madeleine en regardant le comte avec anxiété.

» — Oui, tu es ma fille... dont jusqu'à ce jour j'ignorais l'existence ; tu es le fruit de mes plus tendres amours.... Jacques seul connaissait ce secret... Pauvre enfant ! et pendant long-temps tu as langui dans la misère... tu as en vain demandé le nom de tes parens... ah ! viens, viens sur mon cœur ! Par mes caresses, mon amour, je ne pourrai jamais assez te dédommager de dix-huit années d'abandon !

Le comte serre de nouveau sa fille dans ses bras. Emma partage la joie de son oncle ; elle embrasse tendrement la jeune fille en lui disant : « Je vous aimerai comme une sœur ! »

Madeleine n'ose croire à son bonheur... mais au milieu de l'ivresse qui remplit son ame, elle n'est point indifférente à la mort d'Armand, et elle se dégage des bras du comte en lui disant : « Permettez-moi d'aller essuyer les larmes de sa sœur. »

Par respect pour la douleur de madame de Noirmont, M. de Tergenne modère les transports de sa joie. Il essaie de consoler M. de Noirmont ; il lui jure le plus grand secret sur l'événement qui vient de se passer, et il ne veut pas même faire poursuivre Saint-Elme, dans la crainte que l'arrestation de cet homme n'amène la découverte de la complicité d'Armand ; mais M. de Noirmont, quoique vivement affecté de la honte qui peut rejaillir sur la famille de sa femme, est sourd aux sollicitations du comte ; il veut arrêter le coupable, afin que M. de Tergenne recouvre la somme qu'on lui a dérobée ; il se dispose à courir sur les traces de Saint-Elme. Victor lui offre de l'accompagner ; il accepte ; tous deux se mettent en route, malgré les prières du comte.

En apprenant que Madeleine est fille du comte de Tergenne, Ernestine éprouve quelque soulagement à la douleur que lui cause la fin de son frère.

« Désormais tu seras heureuse, lui dit-elle, ton père mettra son bonheur à exaucer tes moindres désirs... Chère Madeleine, cette idée adoucira un peu la peine que j'éprouverai en te quittant !

» — Et pourquoi me quitter, ma bonne amie ? mon père m'a déjà dit que cette maison m'appartenait, qu'il me la donnait entièrement... Eh bien ! vous qui êtes née en ces lieux, ne les quittez plus... restez-y toujours près de moi. Ah ! c'est alors que j'y serai tout-à-fait heureuse.

» — Non, Madeleine ; M. de Noirmont ne voudra pas rester ici, et je dois le suivre... Je veux par ma conduite à venir tâcher de réparer ma faute... Il n'y a plus de bonheur, de plaisir pour moi dans le monde... Je dois surtout fuir à jamais la présence de... celui qui m'a rendue coupable... il m'a déjà oubliée, lui... mais moi... ah ! Madeleine ! le ciel nous laisse notre amour avec nos remords... c'est sans doute pour nous punir davantage. »

Deux jours s'écoulent sans qu'on revoie M. de Noirmont et Victor. Ils ont passé vite pour le comte, qui ne quitte plus sa fille. Emma, loin d'être jalouse de la tendresse que son oncle témoigne à Madeleine, éprouve pour celle-ci l'amitié d'une sœur. Et depuis que Dufour sait que la petite est fille de M. de Tergenne, il se serre les poings en disant : « Si j'avais deviné cela !... Comme je lui aurais fait la cour !... Je l'aurais peinte en Diane. »

Le soir du second jour, M. de Noirmont et Victor reviennent à Bréville. Ils sont accablés de fatigue et n'ont pu trouver Saint-Elme. M. de Noirmont est désolé, et veut se remettre en course le lendemain matin ; mais au point du jour, les habitans de Bréville sont éveillés par Jacques, qui entre dans la cour en criant à tue-tête :

« Je savais bien que c'était le voleur !... Oh ! je me connais en physionomie, moi ! »

On entoure le garde, qui commence par tirer de sa poche des billets de banque, qu'il remet au comte, en disant :

« Toute votre somme y est... le coquin n'avait pas encore eu le temps d'y toucher... je l'avais rencontré dans le bois la veille du vol...... sa figure m'avait frappé... le lendemain, je l'aperçus sortant de derrière des taillis, je l'abordai en lui disant : C'est bien M. de Saint-Elme ! Il se sauva sans me répondre.... Tout cela me parut louche, et en apprenant que vous veniez d'être volé, je ne doutai plus que ce beau monsieur ne fût pour quelque chose là-dedans. J'ai couru sur ses traces... je l'ai attrapé enfin... mais ce n'est qu'hier... il avait un cheval alors, et dam' il allait vite, j'aurais bien pu ne pas le rejoindre. Cependant je courais toujours en lui criant d'arrêter ; mes cris lui firent tourner la tête ; en m'apercevant il voulut galoper encore plus vite... il y avait des arbres coupés qui barraient son chemin... il voulut les sauter, il piqua son cheval ; celui-ci s'emporta, partit comme le vent !.... Mais, patatras !... je vois bientôt le cheval libre, et le cavalier couché sur le chemin.... je cours à lui.... sa tête avait porté sur un tronc d'arbre, elle était fracassée... Cependant en me voyant il eut encore la force de fouiller à sa poche et de me donner les billets de banque, en me disant : Tenez voilà ce que vous cherchez... rendez cela au comte de Tergenne... Il ne put en dire plus ; on l'emporta chez un fermier, où il mourut en arrivant. »

La mort de Saint-Elme n'afflige personne. Jacques voit que le comte a déjà reconnu sa fille, et il embrasse Madeleine en lui disant : « Vous v'là un père.... vous v'là heureuse !... à c't' heure ma tâche est finie, mais c'est égal, je vous aimerai comme auparavant. »

M. de Noirmont n'attendait pour quitter Bréville que la fin de cette affaire. Il fait sur-le-champ ses dispositions et annonce au comte son départ ; celui-ci essaie en vain de le retenir encore.

« Non, M. le comte, nous ne pouvons rester davantage, dit M. de Noirmont ; en ce moment, ce séjour ne saurait que nous être pénible, à ma femme et à moi ; plus tard j'espère y revenir.

» — Non, » dit tout bas Ernestine à Victor, « ces lieux furent témoins du crime du frère.... et de la faute de la sœur..... nous n'y reviendrons jamais. »

M. et madame de Noirmont ont quitté Bréville. Victor et Dufour annoncent leur prochain départ. Mais Madeleine a remarqué la tristesse du jeune homme et le chagrin d'Emma ; elle trouve l'occasion d'être un instant seule avec Victor : « Pourquoi partez-vous ? lui dit-elle.

» — Ah ! Madeleine que ferais-je encore ici ? J'ai trop à me repentir d'y être venu..... J'ai coûté des larmes à Ernestine... je ne dois pas chercher à en faire répandre encore.... — Mais vous aimez Emma ?... — Oh ! oui, je l'adore... et c'est pour cela que je pars, car je ne dois pas espérer que le comte veuille me donner sa nièce... je lui ai entendu parler d'engagemens..... de projets d'union déjà formés..... Adieu, Madeleine..... je dois partir. — Attendez encore. »

Madeleine va trouver son père et lui dit : » Vous m'avez promis que vous ne me refuseriez rien.... moi je n'ai qu'une grâce à vous demander... Ce sera la seule... la dernière... — Que désires-tu, ma fille ? — Que vous unissiez Emma à Victor... ils s'aiment tous les deux, et vous ferez leur bonheur. »

Le comte réfléchit un moment, puis il embrasse Madeleine, en lui disant : « J'avais d'autres projets... mais tu le désires, je n'ai rien à te refuser. »

Madeleine court annoncer à Victor et à Emma cette nouvelle. Les deux amans la pressent dans leurs bras. Dufour s'essuie les yeux en disant : « J'avais vraiment tort de me méfier de cette petite !

» — Vous voulez donc que je vous doive tout ? dit Victor à Madeleine ; — Oui... je veux vous forcer à avoir toujours de l'amitié pour moi !... »

Le comte ne tarde pas à venir lui-même confirmer la nouvelle apportée par sa fille. Emma et Victor sont au comble de la joie ; leur union est arrêtée pour le printemps prochain. En attendant, Victor ira voir son père, qu'il ramènera à Bréville, et Dufour retournera à Paris chercher ses pantalons.

Madeleine semble heureuse du bonheur de ceux qui l'entourent ; cependant quelquefois un soupir lui échappe ; alors le comte lui dit : « Mais toi, ma fille, ne formes-tu aucun vœu ?... ne désires-tu rien encore ?

» — Non, mon père, répond Madeleine en souriant, car j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour rendre heureux ce que j'aime. »

FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER VOLUME.