Élise, ou l'éducation particulière : édition ELTeC Blondel, Adèle (1841-1909) Principal investigator Christof Schöch Encoding Christof Schöch Original data capture BnF 42483 COST Action "Distant Reading for European Literary History" (CA16204) Zenodo.org ELTeC ELTeC release 1.1.0 ELTeC-fra ELTeC-fra release 1.0.1 Élise, ou l'éducation particulière Adèle Blondel BnF 2009 Élise, ou l'éducation particulière Adèle Blondel Mégard Rouen 1856 Élise, ou l'éducation particulière Adèle Blondel Mégard Rouen 1856

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ÉLISE

OU

L'ÉDUCATION PARTICULIÈRE

PAR Mme ADÈLE BLONDEL

ROUEN

MÉGARD ET COMP., IMPRIMEURS-LIBRAIRIES

1856

AVERTISSEMENT

Cet ouvrage est le fruit de l' expérience et de la réflexion. C' est surtout aux jeunes personnes que je le dédie. Me rendant l' interprète des bons sentiments qui les animent, j' ai voulu peindra d' un côté la tendre affection de la jeune élève pour son institutrice ; de l' autre, le zèle et le dévouement de la maîtresse pour l' enfant confiée à ses soins.

J' ai voulu, en même temps, leur faire voir que la religion peut seule nous faire surmonter les nombreuses difficultés de notre état, et qu' elle nous fait supporter avec résignation les situations les plus pénibles de la vie. Si j' ai atteint ce double but, si mon livre est à la fois utile et agréable, je n' ambitionne pas de plus digne récompense.

CHAPITRE PREMIER : INTRODUCTION.

Le 8 mai 1822, une famille honorable se trouvait réunie dans un petit appartement situé rue Saint Louis, au Marais. Il était environ six heures du soir. Dans une salle à manger, modestement meublée, quatre personnes étaient assises autour d'une table et venaient d'achever le repas accoutumé. M. Derville, sa femme, Elise, leur fille unique, et Mme Auberton, mère de Mme Derville. Ces quatre personnes étaient tristes ; le dîner avait été court et silencieux. Mme Derville, pâle et souffrante, n'avait pris qu'un verre d'eau sucrée ; Elise avait les yeux rouges et gonflés de larmes. Faisant un effort sur elle-même, elle se leva.

– Mon papa, dit-elle, permettez-moi d'aller maintenant dans ma chambre pour préparer...

Elle ne put en dire davantage et sortit en mettant son mouchoir sur ses yeux. La cause de cette grande émotion était bien naturelle, car la jeune personne devait partir le lendemain matin pour aller à Tours. C'était la première fois de sa vie qu'elle s'éloignait de ses parents, et elle devait être longtemps sans les revoir.

A peine Elise fut-elle sortie de l'appartement que Mme Derville donna un libre cours à ses larmes, et s'adressant à son mari :

– Est-il bien possible que tu me sépares ainsi de ma fille ? s'écria-t-elle avec des sanglots. Non, je ne puis le croire. Prends pitié de ma douleur ; je sens que je ne pourrai supporter l'absence de mon enfant... Mais il en est temps encore, mon ami, je t'en conjure, ah ! laisse-la près de moi !

M. DERVILLE. --- L'excès de ton chagrin m'afflige, beaucoup, Augustine, d'autant plus que je ne puis y remédier ; tu sais que j'ai donné ma parole, c'est une affaire arrangée. Modère-toi, je t'en supplie.

Mme AUBERTON. --- Allons, ma fille, rappelez votre courage. Au lieu de vous désoler ainsi, ne devriez-vous pas au contraire bénir la Providence ? Cet événement est vraiment une faveur du ciel. Notre chère enfant, à l'âge de dix-neuf ans, trouve à faire une éducation particulière dans une famille opulente et distinguée ; elle aura quinze cents francs d'appointements et viendra à Paris tous les hivers. N'y a-t-il pas là de quoi se réjouir et rendre grâces à Dieu ?

Mme DERVILLE. --- Rendre grâces à Dieu, sans doute ; mais me réjouir lorsque ma fille nous quitte ! oh ! ma mère, cela m'est impossible.

M. DERVILLE. --- Crois-tu, ma bonne amie, que je sois moins que toi sensible au départ de notre enfant ?... Permets-moi de te le dire ; ton amour maternel est en ce moment un peu égoïste, tu ne penses qu'à jouir des soins et des caresses de ta fille. Moi, je l'aime d'un amour plus prévoyant et plus désintéressé ; je n'hésite pas à me priver de sa présence pendant quelques années, pour lui assurer un bel avenir.

MmeDERVILLE. --- Il est vrai, mon ami, le courage me manque absolument. Hier, je me croyais forte, mais au moment de ce cruel départ j'éprouve un si violent chagrin que je crains bien de ne pouvoir y résister.

MmeAUBERTON. --- Soyez généreuse, ma fille, Dieu vous donnera la force de faire ce sacrifice. Pour vous y encourager, faites encore une réflexion. J'ai remarqué depuis longtemps que notre chère Elise possède les qualités essentielles d'une bonne institutrice ; elle a des talents supérieurs, un caractère à la fois doux et ferme, une patience que les difficultés ne rebutent jamais ; de plus elle a pour l'enseignement un attrait particulier, car lorsqu'elle était en pension, son plus grand plaisir était de se faire la maîtresse d'étude de ses compagnes les moins avancées.

Mme DERVILLE. --- J'avoue que cette dernière considération est bien puissante sur moi. Oui, ma fille a un goût décidé pour cet état si noble et si honorable ; elle doit y trouver autant de succès que de bonheur. Mais pour moi, quel sacrifice ! ô ma mère ! ô ma fille !... Il le faut donc ? pardonnez à ma faiblesse : oui, c'en est fait, je me résigne ; je croirais m'opposer aux desseins de la Providence en refusant pour Elise cette position avantageuse qui s'est offerte à nous, sans que nous l'eussions aucunement cherchée, et par une permission vraiment divine.

M. DERVILLE. --- A la bonne heure ; c'est parler en femme raisonnable et en mère chrétienne. Tu ne m'en veux donc plus, ma bonne amie ?... Voyons, essuie tes yeux, et reprends cette physionomie gracieuse qui te rend si aimable. Il faut encourager Elise à la résignation, car c'est un grand sacrifice pour elle de nous quitter ; elle nous aime tant et elle est si sensible !

Pour toute réponse, Mme Derville tendit la main à son mari, en lui souriant d'un air doux et résigné. Mme Auberton embrassa sa fille. Peu d'instants après Elise rentra ; elle remit à son père le journal qu'il avait l'habitude de lire le soir en famille.

– Merci, ma fille, lui dit-il avec amitié, nous remettrons cette lecture à un autre moment ; je veux que cette soirée nous laisse de doux souvenirs. Metsloivite à ton piano, et fais-nous entendre quelques belles mélodies.

Elise obéit sur-le-champ. Elle préluda d'une manière brillante, ensuite elle essaya de chanter ; sa voix, d'abord tremblante, se raffermit par degrés ; bientôt elle se livra à tout son talent. Pendant plus de deux heures elle parcourut ses plus belles romances et ses quadrilles les plus animés. Ce petit concert fit une agréable diversion et dissipa la tristesse ; une conversation intime et agréable s'établit ensuite et se prolongea jusqu'à dix heures, alors on prit le thé avec des gâteaux que Mme Auberton avait préparés pour célébrer cette dernière soirée de famille. Enfin, l'on se sépara pour aller prendre du repos, et chacun s'endormit en faisant pour l'avenir des rêves de bonheur.

CHAPITRE II : LA FAMILLE DERVILLE.

M. Derville, premier commis dans une fabrique de châles cachemires, avait trente-deux ans lorsqu'il épousa Mme Augusline Auberion, fille unique d'un riche négociant retiré des affaires. Celte jeune personne, belle et gracieuse, possédait encore des qualités plus essentielles et bien préférables ; elle avait un charmant caractère et l'éducation la plus soignée. Elle avait appris la musique ; sans être ce qu'on appelle artiste, elle brillait dans les concerts de société par une voix douce et harmonieuse. Ce fut là qu'elle y rencontra M. Derville. Celui-ci n'avait aucune fortune, mais une excellente conduite, beaucoup d'intelligence dans les affaires, une grande activité, des manières distinguées, une figure agréable, et par-dessus tout un caractère plein de droiture et de bonté, des sentiments religieux que le respect humain ne lui fit jamais dissimuler, mais dont il s'honorait au contraire. Telles étaient lès vertus de M. Derville. Mlle Auberton sut les apprécier, elle lui donna la préférence sur les nombreux prétendants dont elle était entourée. M. Auberton, qui donnait à sa fille une dot de cinquante mille francs, exigea que son gendre futur fût désormais l'associé de son patron, ce qui fut accepté avec plaisir. C'est ainsi que M". 0 Auberton devint, à l'âge de vingt-deux ans, l'épouse de M. Derville.

Les premières années qui suivirent celte union furent aussi heureuses qu'on pouvait le souhaiter. Chaque jour la prospérité de leur commerce ne faisait que s'accroître. M. Derville chérissait sa femme, il voulut lui épargner toute sollicitude à l'égard des affaires, et ne lui demandait que de gouverner l'intérieur de sa maison et de bien accueillir les nombreux amis qui venaient les visiter. Mme Derville s'acquittait à merveille de cette double tâche. Son ménage était tenu avec beaucoup d'ordre ; elle se plaisait à entourer son mari de toutes les jouissances du luxe ; ses ameublements, sa parure, étaient d'une exquise élégance. La jeune dame aimait beaucoup la société ; jamais on ne vit une femme plus aimable et plus distinguée, elle faisait l'ornement des réunions les plus brillantes. Au bout de deux ans, la naissance d'une petite fille vint augmenter le bonheur des deux époux. Cette enfant reçut le nom d'Elise ; Mme Derville ne voulut pas s'en séparer, elle la nourrit et l'éleva elle-même. Cette charmante petite avait les traits de sa mère et devenait chaque jour plus intéressante. Dès ses premières années elle montra les plus heureuses dispositions ; à l'âge de trois ans, l'on citait d'elle des mots charmants pleins d'esprit, de naïveté, et qui-peignaient aussi la bonté de son cœur.

Jusqu'à l'âge de dix ans, Elise n'eut pas d'autre institutrice que sa mère ; elle n'aurait pu assurément en trouver de plus capable et de plus dévouée : il faut pourtant avouer que l'enfant faisait peu de progrès. Malgré toute sa bonne volonté, Mme Derville ne pouvait pas donner à sa fille des leçons assidues ; la nécessité de recevoir et de rendre des visites, les invitations, les fêtes, tout cela dérangeait beaucoup les éludes de la jeune enfant.

Déjà huit ans s'étaient écoulés depuis le mariage de M. Derville. A cette époque, il fit dans son commerce plusieurs pertes considérables. Les deux associés se virent compromis dans plusieurs faillites ; en même temps leur clientèle diminuait chaque jour d'une manière sensible. Bientôt ils se virent forcés de faire des emprunts ruineux pour soutenir les frais de leur établissement. M. Derville, dans la crainte d'affliger sa femme, lui cachait soigneusement ses inquiétudes et l'état fâcheux des affaires. Mme Derville n'aurait pas hésité un moment à restreindre les dépenses de sa maison et à réformer les habitudes de sa vie un peu dissipée. Son mari le savait bien ; il voulut lui épargner cette contrariété. D'ailleurs, il pensait que la gêne qu'il éprouvait ne serait que momentanée ; il espérait que de nouvelles entreprises viendraient bientôt rétablir l'équilibre dans ses finances. Malheureusement, il se trompa dans ses prévisions.

Il y avait deux ans que les choses étaient en cet état, lorsqu'un jour, M. Derville ayant comme de coutume invité une douzaine de personnes à dîner chez lui \(c'était dans les jours gras\), lorsqu'on en fut au dessert, un violent coup de sonnette se fit entendre. Quelques minutes après, un domestique vint annoncer à M. Derville qu'un grand monsieur habillé de noir voulait lui parler sur-le-champ.

Surprise et inquiète de ce message, Mme Derville se leva soudainement et courut elle-même pour voir qui ce pouvait être. Elle se présenta donc toute parée devant l'inconnu qui voulait parier à son mari. C'était justement un banquier qui venait de rembourser pour lui un billet de deux mille quatre cents francs. Dans sa colère, il en instruisit brusquement la dame et lui fit les reproches les plus injurieux sur l'élégance de sa toilette et le luxe de sa table, car il avait aperçu les convives par la porte demeurée entr'ouverte. A cet outrage si imprévu, Mme Derville, tremblante et toute saisie, rentre au salon, et sans avoir la force de prononcer une parole, elle tombe évanouie dans les bras de son mari. Chacun s'empresse autour d'elle ; on se regarde, on s'interroge, la fête est interrompue ; bientôt les convives se retirent fort affligés de cet accident. La cause n'en fut pas longtemps secrète, car les domestiques avaient tout entendu. Lorsque Mme Derville reprit l'usage de ses sens, elle se trouva dans son lit. Son mari et sa fille étaient debout auprès d'elle. Leurs yeux étaient baignés de larmes. La malade voulut les consoler ; elle essaya de sourire et dit qu'elle se trouvait beaucoup mieux ; mais une fièvre violente l'avait saisie ; il fallut passer la nuit auprès d'elle. Le lendemain, une grave maladie se déclara. Pendant plus de quinze jours, Mme Derville fut dans le plus grand danger. Son mari ne la quittait pas ; il lui prodiguait les soins les plus tendres, les plus empressés. Mais rien n'égala l'adresse et l'activité de la jeune Elise. A peine âgée de neuf ans, sa tendresse pour sa mère lui donna une intelligence au dessus de son âge. Dieu récompensa tant de zèle et de dévouement ; il rendit la santé à leur chère malade. Lorsqu'elle fut tout à fait rétablie, Mme Derville ne fit aucun reproche à son mari du peu de confiance qu'il avait eu en elle, pensant qu'il en était assez repentant ; elle eût craint d'ajouter encore à ses regrets. Mais, en lui témoignant combien elle était sensible aux soins qu'il lui avait donnés pendant sa maladie, elle lui exprima le désir de se mettre désormais au courant des affaires et de le seconder dans la tenue des livres. M. Derville y consentit avec bonheur. Quelques mois après, Elise fut placée dans une excellente institution, sa mère n'ayant plus le temps de s'en occuper autant qu'il était nécessaire pour ses progrès.

Mme Derville établit une grande réforme dans sa maison ; elle quitta son riche appartement pour prendre un logement plus modeste, au troisième étage, dans la rue Saint-Louis, au Marais, ne garda qu'une seule domestique, renonça aux fêtes, aux réunions, et consacra tout son temps aux soins de son ménage et à seconder son mari dans les écritures et particulièrement dans la correspondance.

M. Latour, associé de M. Derville, ne trouva pas son compte à ce nouvel arrangement. Il reprochait souvent à ce dernier de se laisser gouverner par sa femme, et le raillait de ce qu'il ne faisait plus rien sans la consulter. Jusqu'alors, M. Latour avait entraîné son associé à faire des spéculations à la Bourse. Il prétendait que c'était le seul moyen de rétablir leur fortune. Mme Derville en jugea tout autrement ; elle s'opposa formellement à ces sortes d'opérations, représentant à son mari que, bien loin de s'enrichir, les spéculateurs de ce genre finissaient toujours par se ruiner. Elle cita plusieurs exemples récents qui venaient à l'appui de son discours. M. Latour, extrêmement piqué de se voir contredit par une femme aussi prudente que spirituelle, s'emporta de la manière la plus inconvenante. M. Derville voulut le rappeler à l'ordre ; une vive altercation s'ensuivit. M. Latour finit par déclarer qu'il voulait être le maître ou qu'il fallait rompre la société. M. Derville prit ce dernier parti. Dès le lendemain on fit l'inventaire, on régla les comptes, et M. Derville vit avec douleur qu'il était redevable à son associé d'une somme de huit mille francs qu'il était absolument hors d'état de lui payer. Il alla consulter un avoué, qu'il chargea de proposer de sa part plusieurs accommodements. Pendant près de deux mois, celui-ci fit de ; nombreuses démarches ; mais tout fut inutile. M. La-tour, homme violent et emporté, ne voulait rien entendre ; il né parlait que de poursuivre son malheureux créancier. La famille Derville se trouvait dans le plus triste embarras, lorsque la Providence vint à son secours en lui envoyant la visite de Mme Auberton.

CHAPITRE III : LA BONNE MAMAN.

Mme Auberton, mère de Mme Derville, habitait une jolie maison de campagne aux environs du Havre. Depuis cinq ans elle était veuve. Chaque année, elle se faisait une fête de venir passer un mois chez ses enfants.

Mme Auberton avait atteint sa soixante-deuxième année ; mais en la voyant, on lui en eût à peine donné cinquante. Son ligure, noble et régulier, avait toute la fraîcheur que donne une santé robuste. Sa taille droite, élevée, sa démarche pleine d'aisance, une activité peu commune, tout cela faisait disparaître les années et lui donnait une certaine grâce qui la rendait aimable. De plus, elle avait l'esprit juste et pénétrant, le cœur sensible et généreux. Son jugement, mûri par l'expérience, lui donnait une facilité merveilleuse pour démêler les affaires les plus embrouillées. Enfin, c'était une personne dont la société était pleine de charme et les conseils infiniment précieux.

Son arrivée chez M. Derville fut un présage de bonheur. Après les premiers épanchements de la plus vive amitié, Mme Auberton remarqua bientôt sur le visage de ses enfants une expression de tristesse et d'inquiétude qu'ils cherchaient vainement à dissimuler. Elle voulut absolument en savoir la cause. Alors Mme Derville lui peignit avec une entière franchise la situation pénible où ils se voyaient réduits. Profondément affligée de cette nouvelle, Mme Auberton dit à ses enfants qu'il ne fallait pourtant pas perdre courage et qu'elle y réfléchirait à loisir.

– Enfin, leur dit-elle, laissez-moi tout le souci de cette méchante affaire et ne songeons en ce moment qu'au plaisir de nous revoir.

Mme Auberton ne possédait que trois mille francs de revenu. Elle n'hésita pas à s'imposer des privations pour venir en aide à ses enfants. Le lendemain matin, après le déjeuner, elle leur parla en ces termes :

– Je vous conseille, mes enfants, de donner à M. Latour deux mille francs comptant. Demandez-lui six ans pour payer le reste avec les intérêts de quatre pour cent. Je lui offrirai caution. Je ne pense pas qu'il se refuse à cet arrangement.

A ces mots, M. et Mme Derville embrassèrent mille fois leur excellente mère ; ils ne savaient comment la remercier de ses bontés. Mais elle leur dit du ton le plus aimable :

– Je suis bien heureuse de pouvoir vous être bonne à quelque chose, et je serais plus à plaindre que vous si je ne pouvais pas vous aider dans votre malheur.

M. Derville se rendit tout de suite chez son avoué. Tous deux ensemble allèrent chez M. Latour. Celui ci, qui connaissait la fortune de Mme Auberton, accepta volontiers les offres qui lui étaient faites, et tout fut conclu à l'instant même.

Mme Auberton voulait payer les deux mille francs comptant, mais sa fille n'en accepta que la moitié. Elle se dépouilla de ses bijoux et d'une par de de son argenterie pour fournir le reste. Ainsi fut terminée cette fâcheuse affaire.

Elise était en pension depuis six mois. Ses parents parlaient de l'en retirer pour lui donner une éducation plus simple en l'envoyant dans un externat peu éloigné de leur demeure.

– C'est à regret que je prends ce parti, disait M. Derville à sa femme. Elise a des dispositions surprenantes pour les arts d'agrément ; il faut y renoncer, puisque notre position actuelle ne nous permet pas de faire cette dépense.

– Que dites-vous, mon gendre ? s'écria vivement Mme Auberton, ne suis-je pas aussi la mère de votre enfant ? Non, assurément, je ne veux pas que vous la reliriez de sa pension. Cela me regarde et j'en fais mon affaire.

– Ah ! chère bonne maman, que je vous remercie ! s'écria Elise en sautant au cou de Mme Auberton. M. et Mme Derville, profondément émus, baisaient les mains de leur chère bienfaitrice en versant des larmes de reconnaissance. M. Derville se hâta de chercher un emploi. Bientôt il eut trouvé une place de teneur de livres dans une riche maison de commerce, et fut à même de pourvoir aux besoins de sa famille. Mme Derville, plus économe que jamais, renvoya sa domestique et se livra à tous les travaux du ménage, bien que depuis son enfance elle eût toujours été accoutumée à se faire servir. Son amour pour sa fille et pour son mari lui donna le courage dont elle avait besoin pour remplir les nouveaux devoirs qu'elle s'était imposés. Tout son bonheur était dans sa famille. Elise venait deux fois par mois goûter les douceurs de la maison paternelle, et ces jours-là furent pour tous des jours de fête.

CHAPITRE IV : ÉLISE.

Mlle Derville avait été, dès sa première enfance, l'objet des affections les plus tendres, des soins les plus empressés ; il était impossible qu'il en fût autrement. D'abord, elle était fille unique, et puis elle était si jolie ! Ses grâces enfantines et la bonté de son cœur la faisaient aimer autant qu'admirer de tous ceux qui l'entouraient. Son bon naturel la préserva heureusement de la plupart des défauts qui sont ordinaires aux enfants que l'on comble de flatteries. Jamais elle n'abusa de son empire sur ses parents ; jamais elle n'eut de volontés tyranniques ; mais l'habitude d'être applaudie, caressée, lui donna une grande susceptibilité de caractère qu'elle eut dans la suite beaucoup de peine à réprimer.

Mme Derville, dont les principes religieux ne s'étaient jamais démentis, avait commencé l'éducation de sa fille par l'étude du catéchisme ; l'histoire sainte lui fournit ses premières leçons de morale. Plus tard, lorsque la jeune enfant fut mise en pension, sa mère choisit de préférence une institution recommandable surtout par la piété avec laquelle on remplissait les devoirs de la religion. La directrice de cette maison, femme de mérite et remplie de talents, prenait un soin particulier pour préparer ses jeunes élèves à faire leur première communion, tant elle était pénétrée de l'importance de cette grande action et de l'influence qu'elle a toujours sur le reste de la vie.

Elise, dans sa pension, ne tarda pas à se faire remarquer par sa grande mémoire et son application à l'étude. Ses progrès furent très-rapides. Chaque année elle remportait des prix d'autant plus flatteurs pour ses parents qu'ils étaient bien certains qu'elle les avait mérités. En même temps, elle était si bonne, si complaisante, si enjouée dans les récréations, que chacune de ses compagnes la chérissait comme une sœur. On la prenait souvent pour arbitre dans les petits différends qui s'élevaient parmi les élèves de sa classe ; toujours elles s'en rapportaient à son jugement, tant on lui reconnaissait de droiture et de sincérité. Elise avait beaucoup de goût pour les arts ; elle apprit la musique et le dessin, pour ainsi dire en se jouant. Les langues étrangères lui offrirent des difficultés ; elle s'y appliqua beaucoup et réussit à la grande satisfaction de son père, qui regardait comme essentielle cette partie de son instruction. Elle resta en pension jusqu'à l'âge de seize ans. A cette époque, ses études furent terminées. Elle possédait parfaitement l'orthographe, le calcul, la géographie et l'histoire ; savait l'anglais et l'italien ; son écriture était charmante, elle dessinait très-bien, chantait à ravir, et jouait de plusieurs instruments ; elle avait une prédilection marquée pour la musique ; le piano était son instrument favori ; elle y avait acquis une supériorité remarquable.

Le jour que la jeune Elise quitta sa pension fut un jour de deuil pour ses compagnes ; chacune d'elles, en lui faisant ses adieux, lui donna un souvenir de son amitié. La respectable maîtresse lui dit en l'embrassant : « Ma chère enfant, depuis dix-sept ans que je dirige mon établissement, je n'ai pas rencontré de meilleure élève. Vous avez été l'ornement et la gloire de ma maison, allez maintenant faire la joie de votre famille ! »

Revenue tout à fait dans la maison paternelle, Elise retrouva dans la tendresse de ses parents tout le bonheur de ses premières années ; elle mit tout en œuvre pour leur témoigner sa reconnaissance. La maison prit tout à coup un aspect riant et nouveau. La gaieté expansive de la jeune fille répandait un charme inexprimable sur tout ce qui l'entourait. La simplicité la plus sévère avait remplacé le luxe d'autrefois ; mais cela ne touchait nullement le cœur d'Elise. La seule chose qui d'abord lui fit de la peine, ce fut de voir sa mère obligée maintenant de se servir elle-même. Son bon cœur ne lui permit pas de rester simple spectatrice des fatigues de Mme Derville ; elle se mit à l'œuvre, et bientôt ne lui laissa d'autre soin que de la diriger. Ce nouveau genre d'occupations n'était pas absolument du goût d'une jeune personne habituée aux exercices du pensionnat ; il faut avouer qu'Elise eut quelque peine à s'y accoutumer ; mais sa bonne volonté triompha de ses répugnances, et au bout d'un an elle était devenue, comme elle le disait elle-même en riant, une bonne ménagère.

M. Derville, fier à juste titre des talents distingués de sa fille, voyait avec peine ses mains fines et délicates occupées à des travaux grossiers. Plus d'une fois il exprima sa pensée à ce sujet.

– Vraiment, ma chère, dit-il un jour à sa femme, je ne puis souffrir que notre enfant passe une grande partie de la journée à remplir les fonctions d'une femme de service, je t'avoue que cela me saigne le cœur.

– Tu sais, mon ami, répondit Mme Derville, qu'il nous est impossible de prendre une domestique. Serait-il convenable que je fusse la servante de ma fille ?

– Non, certainement, je ne le voudrais pas ; tu conviendras pourtant que ce genre de vie n'est point du tout fait pour elle.

– Etait-il fait pour moi ?... il m'a bien fallu m'y accoutumer.

– Aussi je t'en aime davantage, ma bonne Augustine. Oui, tu me parais aujourd'hui mille fois plus aimable que tu ne le fus jamais dans les réunions brillantes où j'étais si fier de te présenter. Mais revenons à ma fille. Décidément, je ne veux pas qu'elle perde ainsi les plus belles années de sa vie. Je veux qu'elle continue de cultiver des talents acquis à grands frais et par des années de travail : c'est la seule fortune qu'elle possède, et j'ai fondé là-dessus toutes mes espérances pour son avenir. Mme Derville allait répondre et faire de nouvelles objections à son mari, lorsque la sonnette se fit entendre. Elise courut ouvrir la porte et lit un cri de joie : c'était Mme Auberton qui arrivait à l'improviste ; ce qui fut pour ses enfants une double fête. Cette chère bonne maman fut entourée et caressée comme elle méritait de l'être ; puis on commença à s'interroger réciproquement sur tout ce qui s'était passé depuis la dernière entrevue. Au bout d'une heure, sur un signe de sa mère, Elise sortit du salon pour aller préparer un dîner plus confortable qu'à l'ordinaire. Cet incident ramena la conversation sur le sujet de la discussion que M. Derville venait d'avoir avec sa femme. Mme Auberton fut constituée présidente et juge dans cette affaire. Elle écouta tranquillement les deux plaidoyers, pleins de sens de part et d'autre. Quand ils eurent fini de parler :

– Eh bien ! leur dit-elle en souriant, je pense que vous avez raison tous les deux. Tu fais très-bien, Augustine, d'accoutumer ta fille aux soins du ménage. Lorsqu'elle sera mariée, si elle est dans l'opulence, elle sera en état de tenir sa maison avec honneur et saura gouverner ses domestiques. Mais si, au contraire, la fortune vient à lui manquer, en sachant se servir elle-même, elle pourra, par son activité et son intelligence, trouver encore une sorte de bien-être au sein d'une position médiocre. Voilà, certes, de précieux aventages. D'un autre côté, vous avez raison aussi, Derville, quand vous dites qu'il ne faut pas laisser Elise constamment occupée des soins domestiques : cela serait cause qu'elle négligerait ses talents et pourrait peut-être lui faire perdre quelque chose de ces manières nobles et gracieuses qui sont comme le cachet d'une éducation au-dessus du vulgaire. Je pense donc qu'il faut prendre un terme moyen qui puisse concilier tous les intérêts de notre chère entant : Ne pourriez-vous pas, par exemple, prendre une servante pour faire les plus gros ouvrages delà maison ? Elise la surveillerait, irait avec elle acheter les provisions et se chargerait des soins les plus minutieux et les plus faciles. De cette manière, il lui resterait assez de temps pour s'occuper de perfectionner ses études.

– C'est ce que j'ai cent fois proposé à ma femme, s'écria M. Derville, jamais elle n'a voulu y consentir.

– Tu connais mes raisons, et tu les as approuvées toi-même, répondit avec douceur Mme Derville. Il y eut un instant de silence. Puis, Mme Auberton les regardant tous deux avec un aimable sourire :

– C'est bien, mes enfants, leur dit-elle, je comprends votre délicatesse. J'aime à vous voir penser et agir noblement ; mais soyez tranquilles, nous aviserons cela.

Plusieurs jours se passèrent sans qu'il fût question de rien. Cette petite discussion paraissait tout à fait oubliée. Cependant, Mme Auberton avait sérieusement réfléchi au moyen de régler la maison de sa fille comme elle le désirait, sans en augmenter les dépenses. Un matin, elle prit Mme Derville en particulier.

– Mon enfant, lui dit-elle, j'ai remarqué avec surprise que notre chère petite n'est pas habile aux ouvrages d'aiguille : c'est pourtant un talent essentiel pour une femme : je comprends que, lorsqu'elle était en pension, les arts qu'elle cultivait ne lui laissaient pas assez de loisir pour s'en occuper. Aujourd'hui qu'elle est plus libre de son temps, il faut réparer cette omission. Je désire qu'elle sache faire parfaitement non-seulement tous les ouvrages utiles, mais encore toutes ces jolies bagatelles qui font l'amusement et les délices des plus grandes dames. C'est alors seulement qu'Elise sera une femme supérieure ; car elle joindra au mérite ordinaire d'une femme bien élevée le mérite plus rare d'une instruction fort étendue avec les talents d'une artiste. Sans cela, son éducation serait incomplète et ne serait pas appréciée du vulgaire. J'en ai vu de tristes exemples. J'ai connu, de mon temps, plusieurs demoiselles fort instruites et bonnes musiciennes qui, malgré cela, sont restées plusieurs années sans pouvoir se produire dans le monde, faute de savoir parfaitement bien travailler ; elles confectionnaient avec lenteur et beaucoup de peine les ouvrages les plus faciles ; on les jugeait sur un ourlet ou sur un bout de feston, et l'on n'hésitait pas à les déclarer incapables pour tout le reste. Cela fut cause qu'elles manquèrent plusieurs places fort avantageuses et finirent par être beaucoup plus à plaindre que de simples ouvrières sans aucune instruction. Je vous avoue, ma fille, que j'aimerais mieux voir Elise travailler parfaitement à la couture ou à la broderie que de la voir languir dans une position malheureuse avec tous ses talents, comme ces pauvres jeunes personnes. Le travail des mains est absolument nécessaire ; il est l'amusement d'une femme riche, et ajoute encore aux autres talents qu'elle possède déjà. Mais quelle ressource plus utile pour celle qui n'a point de fortune ? Il ne faut pas se le dissimuler ; ce n'est que dans la jeunesse qu'on peut tirer de grands avantages de ses talents. Plus tard, les occasions ne se retrouvent pas. D'ailleurs, on craint d'enchaîner sa liberté en acceptant une place d'institutrice, au lieu qu'une personne qui sait bien travailler peut toujours être indépendante et vivre honorablement du travail de ses mains.

Mme Derville, frappée de la justesse de ces observations, remercia beaucoup sa mère de ses avis, et se hâta de les mettre en pratique.

Dès le lendemain, elle fit venir une bonne ouvrière pour donner des leçons à la jeune Elise. Pendant plusieurs mois, elle s'appliqua d'abord à la couture et à la lingerie ; elle apprit ensuite à broder dans tous les genres ; puis enfin à faire tous les ouvrages les plus difficiles et les plus à la mode ; comme elle dessinait fort bien, elle prit un goût très-vif pour la tapisserie et la broderie nuancée ; elle s'amusait à composer elle-même le dessin de ses ouvrages. Au bout d'un an, elle fut plus habile que sa maîtresse. Alors Mme Derville entreprit de travailler avec sa fille pour les plus riches magasins de Paris, et bientôt elles eurent plus d'ouvrage qu'elles n'en pouvaient faire. Le produit de ce travail fut employé à payer une bonne domestique, et la famille vécut avec plus d'aisance. C'était le double but que s'était proposé Mme Auberton en donnant à sa fille un si bon conseil ; elle eut tout lieu de s'en réjouir et de s'applaudir du succès qu'elle avait prévu.

Elise avait l'excellente habitude de se lever à cinq heures en été et à six heures en hiver. Elle avait par conséquent de fort longues matinées, et pouvait s'occuper un peu des soins du ménage avec la bonne, sans nuire aucunement à son travail habituel. Elle travaillait assidûment jusqu'à six heures du soir, que était l'heure du dîner. Mais la soirée était employée à la lecture, au dessin ou à la musique. Plusieurs fois par semaine elle donnait des leçons d'anglais et d'italien à deux jeunes personnes, ses anciennes compagnes de pension ; c'était uniquement, par amitié et pour leur rendre service. En même temps elle y trouvait l'avantage de se perfectionner dans ces deux langues. Elle avait trouvé plusieurs fois l'occasion de donner des leçons en ville, mais elle était si jeune que sa mère n'avait pas voulu la laisser aller seule dans le monde. Elle préférait d'ailleurs le plaisir de l'avoir auprès d'elle, c'était sa compagne et son amie. Trois années se passèrent sans événements. Elise venait d'atteindre sa dix-neuvième année ; à cette époque elle était d'une beauté remarquable et d'une éclatante fraîcheur. Sa taille, moyenne et bien proportionnée ; avait beaucoup de grâce et de distinction. Elle avait un front large et développé, indice d'une intelligence supérieure. Sa figure expressive et spirituelle avait en même temps un caractère de candeur qui la rendait charmante. A tant d'agréments réunis elle joignait encore le don bien rare d'un son de voix plein de douceur et d'harmonie, et d'une prononciation parfaite. Telle était Mlle Derville, réunissant aux talents d'une éducation brillante les plus nobles qualités du cœur. On comprend à quel point elle était aimée de ses parents, dont elle faisait la consolation et la joie ; combien aussi fut triste et douloureux le jour marqué par la Providence, où il fallut se séparer pour un temps d'une fille si tendrement chérie et si digne de l'être !

CHAPITRE V : UNE HEUREUSE RENCONTRE.

J'ai dit que MlleDerville était fort habile à tous les ouvrages d'aiguille, surtout dans la broderie nuancée. Elle travaillait avec sa mère pour les plus fameux magasins de Paris.

Un jour, selon sa coutume, elle était allée, suivie de sa bonne, reporter de l'ouvrage dans la rue de Richelieu. A peine fut-elle entrée dans le magasin qu'une dame âgée, mise avec beaucoup d'élégance, descendit de voiture et s'y présenta pour faire des emplettes ; l'ouvrage d'Elise était étalé sur le comptoir. C'était un crêpe de Chine blanc d'une extrême beauté, brodé en soies de diverses couleurs. Le dessin était, d'un goût délicieux, une guirlande de roses entremêlées de lilas et de marguerites.

Mme de Gercourt \(c'était le nom de l'étrangère\) se récria avec admiration sur la beauté du châle et la perfection de l'ouvrage ; elle déclara qu'elle voulait l'acheter pour en faire présent à sa fille.

– Je suis bien fâchée de ne pouvoir satisfaire madame, répondit la maîtresse du magasin ; mais ce châle est déjà vendu à la femme du ministre des affaires étrangères. Je vous en ferai confectionner un autre, tout à fait semblable, si madame le désire. Pendant que Mme de Gercourt s'entendait avec la marchande pour le prix du châle, Elise, après avoir reçu de nouvelles commandes, se retira en saluant avec autant d'aisance que de modestie.

A peine se fut-elle retirée que Mme de Gercourt s'informa tout particulièrement de cette charmante ouvrière, dit-elle, dont la figure et les manières distinguées avaient attiré son attention. La dame du magasin, très-contente de son marché, et qui d'ailleurs connaissait depuis longtemps les dames Derville, s'étendit beaucoup sur les vertus et les talents d'Elise ; Mme de Gercourt se retira doublement satisfaite, se promettant bien de revoir bientôt la jeune personne qui l'avait intéressée au dernier point.

Quatre ou cinq jours après cette rencontre, Mme de Gercourt se présenta vers dix heures du matin chez M. Derville et demanda un entretien particulier à la maîtresse de la maison. Mme Derville la fit passer au salon et la reçut avec une politesse froide et réservée, ne sachant à quoi attribuer cette visite matinale d'une personne qui lui était absolument inconnue.

Mme de Gercourt s'étant nommée, lui parla en ces termes :

– Voici, madame, le sujet qui m'amène auprès de vous. Il s'agit de mademoiselle votre fille. J'ai eu l'avantage de la voir chez Mme C... J'ai admiré son ouvrage, mais plus encore son air noble et gracieux. Je n'ai pu résister au désir de la connaître plus particulièrement, je me suis informée auprès de Mme C... Tout ce que j'ai appris de vous, madame, et de votre aimable fille me comble de joie. Mme de Séligny, ma fille, mariée à Tours, jouit d'une fortune considérable ; depuis quelques mois elle cherche une institutrice pour sa petite Laure qui n'a que dix ans. Déjà plus de vingt jeunes personnes se sont présentées chez moi pour obtenir cette place ; aucune d'elles ne m'a paru capable de la remplir. Je suis fort difficile, les talents ne me suffisent pas ; je veux encore qu'on ait un caractère doux et plein de fermeté, puis un physique agréable. Sous ce double rapport, je n'ai rien vu de comparable à Mme Elise. En un mot, madame, je viens vous la demander. Elle aura quinze cents francs d'appointements, et tous les hivers elle viendra avec mes enfants passer quelques semaines à Paris.

– Votre proposition me fait beaucoup d'honneur, madame, répondit Mme Derville avec un sourire d'orgueil maternel bien pardonnable en cette occasion. Mais une affaire de cette importance demande une attention sérieuse. Je dois d'abord consulter mon mari, ensuite ma fille elle-même.

– Sans doute ; je comprends aussi tout ce qu'il y aura de pénible dans cette séparation ; mais songez aux avantages qui sont offerts à Mlle Elise, elle sera parfaitement heureuse chez mes enfants. Ma fille est la douceur, la bonté même ; M de Séligny ne se mêle de rien, et Laure est gentille !... Enfin, réfléchissez à votre aise : dans huit jours je reviendrai pour savoir votre réponse.

– Mon mari aura certainement l'honneur de voir madame !

– Ah ! c'est vrai, j'oubliais de vous donner mon adresse ; en disant ces mots, Mme Gercourt remit sa carie à Mme Derville, et puis elle se relira après l'avoir saluée avec une exquise politesse.

Dès que M. Derville fut revenu de son bureau, sa femme lui raconta dans le plus grand détail tout ce qui venait de se passer. Elise était présente à cet entretien. A cette nouvelle, M. Derville en ressentit une joie extrême.

– Enfin, s'écria-t-il, voilà donc mes espérances réalisées ! ma fille va paraître dans le monde ; elle aura de brillants succès, j'en suis certain !

Mme Derville gardait le silence. Pour Elise, elle était tout émue. Sa première pensée était toute de regrets pour la vie heureuse et paisible dont elle jouissait, près de ses parents. Cependant elle ne voulut pas troubler la joie de son père et se contenta de demander quelques jours pour se décider. Ses parents y consentirent en lui disant :

– C'est à toi, ma fille, d'apprécier la nouvelle position qui se présente. Nous te laissons tout à fait libre d'accepter où de refuser celle place. Quelle que soit ta décision, nous y souscrivons par avance, et lu n'auras jamais à craindre aucun reproche de notre part.

Ces paroles pleines de bonté, en allant droit au cœur d'Elise, augmentèrent son embarras. Elle eût préféré recevoir un ordre formel et positif ; elle s'y serait soumise avec joie. Si d'un côté elle voyait tout le plaisir qu'elle ferait à son père en se décidant à partir, de l'autre elle savait bien que sa mère ne craignait rien tant que de la voir s'éloigner d'elle. Pour la première fois de sa vie, Elise était dans une situation difficile et embarrassante ; pendant trois jours elle flotta dans l'irrésolution sans savoir à quoi se résoudre. Bientôt elle se rassura et fortifia son cœur par de ferventes prières. Un matin, elle alla entendre la messe pour demander à Dieu de l'éclairer sur ce qu'elle devait faire. A son retour, une foule de pensées nouvelles se présentèrent à son esprit. Elle s'étonna d'avoir hésité si longtemps sur le parti qu'elle devait prendre. Elle alla dire à ses parents qu'elle était bien décidée à partir, et en même temps elle leur fit part des motifs qui la déterminaient.

– D'abord, leur dit-elle, j'ai pensé que ce devait être avantageux pour moi, puisque mon père en a paru si flatté. Sans doute c'est une occasion toute particulière que la Providence m'a ménagée tout exprès. Peut-être n'en retrouverais-je pas une pareille plus tard, et puis, en me rendant utile à cette honorable famille, j'aurai le bonheur inexprimable d'augmenter le bien-être de mes chers parents ; je pourrai leur donner des preuves de mon amour et de ma reconnaissance, et si je me résigne à les quitter aujourd'hui, c'est pour me procurer l'avantage de revenir dans quelques années leur consacrer tous mes soins et mon existence entière.

– Bien, ma fille ! très-bien ! s'écria M. Derville en tendant ses bras à sa chère Elise.

La bonne mère cachait son visage dans ses mains, elle était émue jusqu'aux larmes. Elise l'embrassa et se joignit à son père pour la consoler. Mme Derville, voyant qu'ils étaient tous deux bien fermes dans leur résolution, fit bonne contenance et donna aussi son consentement au départ de sa fille. Ce jour-là même, M. Derville alla porter cette réponse à Mme de Gercourt. Cette dame le reçut avec beaucoup de joie et lui dit :

– Je veux aller moi-même conduire à Tours mademoiselle votre fille. Nous ferons le voyage dans ma voiture, cela sera plus agréable pour elle.

Deux jours après, Mme Derville et sa fille allèrent faire une visite à cette dame, et l'on décida que le départ aurait lieu dans trois semaines. Ce délai était nécessaire pour les préparatifs qu'exigeait la circonstance.

CHAPITRE VI : LE DÉPART ET L'ARRIVÉE.

Mme Derville avait écrit à sa mère pour lui annoncer tous les détails de cet événement imprévu. Sa lettre était si triste que Mme Auberton comprit en la lisant que sa fille avait besoin d'être consolée, c'est pourquoi elle avança l'époque de son voyage annuel à Paris. Elle arriva chez ses enfants huit jours avant le départ d'Elise.

Nous avons vu comment se passa la dernière soirée de famille. Elise devait partir le lendemain matin à six heures. Sa mère se proposait de la remettre entre les mains de sa conductrice. M. Derville, craignant avec raison que cette dernière scène d'adieux ne lui causât une émotion trop forte, voulut la lui épargner. Il imagina donc de retarder d'une heure la pendule de sa chambre à coucher, Mme Auberton fut complice de cette innocente supercherie.

Le lendemain, Elise était levée de très-bonne heure. A cinq heures et demie, elle voulut aller chez sa mère, mais elle rencontra M. Derville qui l'en empêcha en lui expliquant les motifs de cette précaution ; la jeune fille en fut très-affligée, mais il fallut bien s'y soumettre. Sa bonne maman la consola en lui promettant qu'elle resterait plusieurs mois à la maison pour distraire Mme Derville. Ensuite Mme Auberton fit à sa petite-fille deux jolis présents, un pupitre et une boite à ouvrage. Ces deux petits meubles étaient en acajou, d'une forme élégante et garnis de tout ce qui est nécessaire pour écrire, dessiner, coudre et broder. Elise en fut enchantée et les emballa sur-le-champ avec beaucoup de précaution. Sa bonne maman lui donna plusieurs avis essentiels sur la manière dont elle devrait se conduire dans le monde, lui recommanda surtout d'être d'une discrétion parfaite sur tout ce qui se passerait dans l'intérieur de la famille où elle allait entrer, même à l'égard de son élève, de ne jamais se plaindre des petits désagréments qu'elle pourrait avoir.

– Jusqu'à présent, chère Elise, lui dit-elle, tu n'as rencontré dans la vie que des cœurs tendres, dévoués, tout occupés de ton bonheur ; mais sur la scène du monde où tu vas bientôt paraître, il n'en sera pas toujours ainsi. Il faut le résigner par avance à souffrir des jalousies, des injustices, des froideurs, des reproches non mérités, et peut-être encore quelque chose de plus pénible, je veux dire les caprices et l'ingratitude de ton élève. La carrière d'une institutrice est mêlée de mille écueils. Il faut s'armer de courage pour les traverser heureusement. Mais je suis pour toi sans crainte, ta piété le préservera de tous les périls ; sois fidèle à remplir tes devoirs religieux. Le Seigneur t'inspirera dans les occasions difficiles si tu lui demandes son secours par une fervente prière ; il bénira tes travaux comme je te bénis moi même, chère enfant !

En achevant ces mots, Mme Auberton serra sa petite-fille contre son cœur. En cet instant, le bruit d'une voiture se lit entendre.

– Allons, tua fille, dit à son tour M. Derville, descendons ; voici Mme de Gercourt qui vient te chercher.

Elise, accompagnée de son père et de sa bonne maman, arriva près de la voilure qui l'attendait dans la cour. M.- Derville fit ses excuses à la dame de ne pas la recevoir chez lui, en lui disant combien il redoutait pour sa femme le moment de cette séparation. Tandis qu'on chargeait les bagages, Elise, fondant en larmes, embrassait son père et sa bonne maman, et les priait de transmettre à sa mère ses adieux et ses caresses. Ensuite elle monta dans la voiture où Mme de Gercourt la recul à liras ouverts.

– Ne craignez rien, mademoiselle, lui dit-elle avec bonté ; vous allez demeurer avec des amis. Elise était trop émue pour lui répondre ; elle avait les yeux tournés vers ses parents. Ceux-ci lui tendirent, encore leurs mains qu'elle baisa avec tendresse. Enfin elle s'écria en sanglotant :

– Adieu, bon père ! adieu, bonne maman !

Et la voiture partit.

Cependant Mme Derville avait passé une nuit fort agitée ; elle s'endormit profondément vers quatre heures du malin et ne se réveilla qu'à sept, mais la pendule n'en marquait alors que cinq et demie.

Mme Derville se hâta de se lever et courut à la chambre de sa fille. Elle y trouva sa mère et son mari qui lui dirent que la jeune personne était partie depuis longtemps ; ils lui firent aussi l'aveu de leur petite supercherie. A cette nouvelle, la pauvre mère, suffoquée de douleur, se répandit en plaintes amères et en reproches violents. Elle les accusa tous deux d'insensibilité, de dureté pour elle. Elle se mit à pleurer sans vouloir écouter aucune consolation, ses pleurs la soulagèrent. Puis elle se tint obstinément renfermée dans sa chambre. Mme Auberton, après avoir frappé plusieurs fois à la porte avec de douces paroles sans obtenir de réponse, prit tout à coup une voix sévère.

– Ma fille, lui dit-elle, j'ai promis à Elise que je resterais trois mois avec vous ; mais c'est à condition que vous serez raisonnable. Voilà plus de quatre heures que vous êtes enfermée chez vous : si vous continuez à vous désoler ainsi, je vous préviens que je vais faire tout de suite mes préparatifs de départ.

A l'instant la porte s'ouvrit.

– Ah ! ma bonne mère, ne me quitte pas ! s'écria la pauvre affligée ; je ferai tout ce que tu voudras !

Dès ce moment la paix fut faite, et Mme Derville fit sur elle-même de courageux efforts et se prêta de bonne grâce aux distractions que sa mère et son mari s'empressèrent de lui donner. Au bout de quelques jours, elle avait repris le calme et la sérénité de son âme.

Le voyage de Mlle Derville fut extrêmement agréable Mme de Gercourt était pleine de soins et de prévenances pour sa jeune compagne : elle lui nommait tous les pays qui se rencontraient sur la route, et lui faisait admirer les châteaux et les sites les plus remarquables. On s'arrêtait dans les villes pour diner, et l'on passait ensuite quelques heures à visiter ce qu'il y avait d'intéressant. Le voyage dura près de trois jours. Elise était si bien accoutumée à son aimable conductrice, que partout on les prenait pour la bonne maman et la petite-fille.

Elles arrivèrent à Tours le surlendemain à cinq heures du soir. Mme de Séligny se tenait depuis le matin sur sa terrasse pour guetter l'arrivée de la voiture. Lassée d'attendre, vers quatre heures de l'après midi elle prit le parti d'aller au-devant de sa mère sur la grande route ; elle emmena sa fille avec elle. Après s'être promenées pins d'une heure, elles aperçurent de loin un nuage de poussière, puis on entendit claquer le fouet du postillon ; bien tôt la petite Laure vit une dame qui mettait la tète à la portière de sa voiture.

– Enfin, les voilà ! s'écria-t-elle en sautant de joie.

En effet, c'étaient les voyageuses. Elles mirent pied à terre, et Mme de Séligny et sa fille se trouvèrent dans les bras de Mme de Gercourt. La jeune dame jeta un coup d'œil rapide sur Mlle Derville et fit à sa mère un signe imperceptible d'approbation ; puis, s'avançant vers la jeune personne, elle lui fit l'accueil le plus aimable. Laure parut charmée de sa nouvelle maîtresse. Avec une vivacité pleine de grâce, elle lui passa ses deux mains autour du cou pour l'embrasser. On se rendit à pied jusqu'à la maison. Un repas délicat était préparé pour les voyageuses. M. de Séligny fut ce jour-là d'une exactitude parfaite. Après les premiers compliments, on se mit à table. Mme de Séligny avait eu la délicate attention de n'inviter aucune personne étrangère, afin de ne point intimider la jeune fille à son arrivée. Le dîner se fit donc en famille. Laure, placée auprès de sa maîtresse, lui parla souvent d'un air à la fois caressant et respectueux.

En sortant de table on passa dans le jardin, où l'on se promena longtemps. On s'entretint de plusieurs détails relatifs aux usages de la maison. Mme de Séligny conduisit ensuite Elise dans l'appartement qui lui était destiné. Il se composait de trois pièces au rez-de-chaussée : une chambre à coucher, un cabinet de toilette et un salon d'étude. La chambre à coucher était de moyenne grandeur. Il y avait une grande alcôve qui renfermait deux lits d'acajou, absolument pareils, pour l'institutrice et son élève, qui ne devaient point se séparer. Cette alcôve n'était fermée que par des rideaux blancs à franges, surmontés d'une draperie bleue. Les fenêtres, qui donnaient sur le jardin, étaient ornées de la même étoffe. Deux commodes en acajou, une glace sur la cheminée, une petite table à écrire : tel était l'ameublement. Le cabinet faisait suite à la chambre. Il n'avait qu'une seule fenêtre et ne contenait que des portemanteaux, une armoire et une table de toilette avec une glace. Le salon d'étude avait deux fenêtres sur le jardin. Il était orné d'un très-beau piano et d'une riche bibliothèque, remplie d'ouvrages classiques et de quelques livres amusants pour la jeunesse. Au milieu une grande table d'acajou recouverte d'un tapis vert. Sur la cheminée, deux sphères ; et de chaque côté, deux charmantes miniatures joliment encadrées : c'étaient les portraits de Mme de Séligny et de sa fille ; un métier à broder entre les deux croisées. Les rideaux étaient blancs avec des draperies rouges. Deux fauteuils antiques et six chaises garnies en tapisserie. Telle était la décoration de cette jolie pièce.

Après que la femme de chambre eut aidé Mlle Derville à s'installer dans son logement, cette dernière revint au salon, où toute la famille était réunie. On la pria de faire de la musique. Elise, avec un air modeste, mais sans aucun embarras, se mit au piano, et déchiffra à la première vue plusieurs quadrilles qui se trouvaient sous sa main. On voulut aussi l'entendre chanter. Elle choisit parmi les romances qu'on lui présenta celle dont les paroles étaient les plus convenables pour une jeune fille, et la chanta avec tant de goût et d'expression qu'elle donna tout de suite une haute idée de ses talents. Mme de Séligny, qui était assez bonne musicienne, lui donna des éloges bien capables de l'encourager, puis elle ajouta du ton le plus aimable :

– Quoique nous soyons bien charmés de vous entendre, mademoiselle, nous ne voulons pas abuser de votre complaisance. Vous êtes sans doute fatiguée du voyage ?

– Du tout, madame, répondit Elise ; mais puisque vous êtes si bonne, je vous prie de me permettre de me retirer pour écrire dès ce soir à mes parents.

– C'est juste, mademoiselle, dit à son tour M. de Séligny ; vous êtes parfaitement libre, et cette soirée vous appartient. A ces mots. Mlle Derville fit un salut gracieux à toute la société et sortit de l'appartement.

– Ma chère amie, dit alors M. de Séligny à sa femme, cette demoiselle me parait bien supérieure à toutes celles que nous avons eues, non-seulement pour le talent, mais surtout pour le caractère. As-tu remarqué le choix de cette romance ? cela prouve en même temps le bon goût et la réserve d'une personne parfaitement élevée.

– Je suis tout à fait de ton avis, répondit la jeune dame. Dieu veuille que pour cette fois les apparences ne soient pas trompeuses !

CHAPITRE VII : LA FAMILLE DE SÉLIGNY.

Mlle Derville, retirée dans sa chambre, écrivit à ses parents une lettre fort longue pour leur donner tous les détails de son voyage et de son arrivée ; elle la terminait en assurant qu'elle avait d'heureux pressentiments de succès dans cette entreprise laborieuse et difficile, et que Dieu sans doute lui donnait ces consolantes pensées pour l'encourager. Après avoir cacheté sa lettre, Élise fit sa prière et se mit au lit ; bientôt elle s'endormit d'un sommeil si profond et si paisible qu'elle n'entendit pas la petite Laure que la femme de chambre vint installer auprès d'elle une demi-heure après. Il est vrai que la gentille enfant fit le moins de bruit possible pour ne pas réveiller sa charmante bonne amie : c'est ainsi que d'abord elle appela Mlle Derville.

La maison de M. de Séligny était à l'entrée de la ville, fort agréablement située et bâtie sur une terrasse ; elle était entre cour et jardin. Du côté de la cour, la terrasse formait une espèce de parterre. Elle était ornée de caisses de fleurs : c'étaient des lauriers roses, des myrtes, des grenadiers, des géraniums, des hortensias, etc. On montait à cette terrasse par un joli perron de douze marches. De ce côté, la vue était magnifique : on découvrait la campagne au delà des bords de la Loire, et toutes les belles habitations voisines avec les jardins qui les entouraient.

L'autre côté de la maison donnait sur un vaste jardin. Il était divisé en trois parties : le parterre, le potager, le verger, et terminé par une allée de tilleuils. Le parterre s'étendait sous les fenêtres de la maison. Il était soigneusement cultivé. Les fleurs de chaque saison s'y trouvaient en grand nombre : on y remarquait des roses de toutes les espèces et de toutes couleurs : c'était la fleur favorite de Mme de Séligny ; son mari s'était plu à les répandre avec profusion. Disposées avec symétrie, ces fleurs charmantes étaient le plus bel ornement du jardin. Un bosquet de lilas s'élevait au milieu du parterre. Il y avait là un banc de gazon et une petite table pour le repos et l'agrément des promeneurs, A la suite du parterre était le jardin potager. Une petite haie de groseillers les séparaient l'un de l'autre. Là, des légumes de toutes sortes et des melons de la plus belle espèce, puis des fraises, et le long du mur des vignes, des pèches, des figues.

Au bout du potager, venait le verger. Sur une belle pelouse, des abricotiers, des pruniers, des cerisiers, enfin toutes sortes d'arbres fruitiers d'une vigueur admirable et d'une fécondité délicieuse. Le jardin se terminait par une belle avenue de tilleuls qui cachait le mur de clôture et formait un ombrage impénétrable aux ardeurs du soleil. Des bancs de verdure étaient disposés sous ces beaux arbres et en faisaient un lieu de repos extrêmement agréable. La maison, vaste et aérée, était meublée avec simplicité, mais de la manière la plus commode. L'appartement particulier des maîtres était situé au premier étage ; la salle à manger, le salon de réception et le logement de l'institutrice, au rez-de-chaussée, de même que la cuisine et l'office.

La famille de Séligny se composait actuellement de trois personnes : M. et Mme de Séligny, Laure, fille unique, âgée de dix ans.

M. de Séligny avait quarante-trois ans. Sa figure franche et ouverte annonçait l'intelligence et la bonté. Il avait un goût décide pour l'horticulture. Il avait fait bâtir, à deux lieues de Tours, une ferme-modèle dont il s'occupait avec enthousiasme. Elle faisait à juste titre l'admiration des nombreux touristes qui venaient la visiter. Doué d'une activité prodigieuse, M. de Séligny dirigeait les travaux de ses fermiers. Grand botaniste et amateur de plantes rares et précieuses, il en avait réuni une belle collection dans la serre de son jardin. On y voyait entre autres six orangers d'une beauté et d'une grosseur admirables, et vraiment dignes de figurer dans un jardin royal. Levé dès cinq heures du matin, il travaillait avec ses jardiniers. Ses nombreuses occupations le retenaient dehors presque toute la journée. Sa femme ne le voyait qu'aux heures des repas, quelquefois même seulement au dîner, quand il n'était pas invité par quelqu'un de ses nombreux amis.

Mme de Séligny avait à peine trente ans, une taille fine, élancée, pleine de noblesse. Sa figure délicate avait une beauté régulière très-remarquable ; mais elle était pâle, et ses traits charmants portaient l'empreinte de la souffrance et de l'ennui. Son caractère était faible, facile à dominer. La moindre contrariété excitait sa colère ou la faisait fondre en larmes. Son mari l'aimait beaucoup. Il la laissait maîtresse absolue dans l'intérieur de la maison. Quant aux affaires, il s'en occupait seul, sans jamais la consulter. Au reste, il était plein de provenances et d'attentions pour elle. C'était tout ce qu'il fallait pour la rendre heureuse. Mme de Séligny avait éprouvé un chagrin réel, une douleur bien grande : elle avait eu le malheur de perdre un enfant charmant, un fils, l'aîné de Laure ; un affreux accident avait enlevé cet enfant chéri à l'amour de ses parents à l'âge de cinq ans à peine. Le pauvre petit Edouard était tombé du haut de la terrasse en s'amusant à monter sur la balustrade. Il était mort sur le coup. Qu'on juge du désespoir de toute la famille ! Mme de Séligny en tomba malade et fut longtemps aux portes du tombeau. Trois ans s'étaient écoulés depuis cet événement. La jeune dame avait fini par se rétablir, grâce aux soins nombreux dont l'avait entourée la tendresse de son mari. Elle avait recouvré la santé ; mais il lui restait comme une grande faiblesse et surtout une mélancolie qu'elle ne pouvait vaincre.

Mme de Séligny, presque toujours seule, cherchait à tromper l'ennui de ses journées par deux occupations favorites : je veux dire la toilette et la lecture. Jamais elle ne se levait avant neuf heures. Elle passait un temps considérable devant son miroir pour essayer de nouvelles parures, et finissait toujours par choisir celle qui lui seyait le moins bien. Quand elle était enfin habillée, son mari la faisait appeler pour le déjeuner. Ensuite, elle allait s'asseoir sur un canapé et se mettait à lire les romans dont elle avait vu l'annonce dans son journal. Les plus monstrueux, les plus extravagants étaient ceux qui plaisaient le plus à son imagination blasée. Elle n'interrompait sa lecture que pour aller faire de temps à autre quelques visites et pour recevoir les personnes qui venaient chez elle. C'étaient des liaisons de convenance et de politesse, car Mme de Séligny ne possédait pas une amie véritable. On la trouvait généralement froide et insouciante ; elle répondait souvent avec une distraction singulière et sans avoir entendu ce qu'on lui disait. Ainsi, un jour il lui arriva de dire à une dame qui lui apprenait que son mari était malade :

– Vraiment, ma chère, j'en suis charmée. L'application qu'elle donnait à ces dangereuses lectures était la cause de ces absences de mémoire vraiment étranges. Les jeunes dames de sa société en faisaient le sujet de leurs plaisanteries. Les dames âgées disaient tout bas !

– Cette pauvre Mme de Séligny est un peu atteinte d'aliénation mentale.

Cependant Mme de Séligny ne manquait pas d'esprit. Elle avait de la sensibilité ; elle était bonne et généreuse. Dans ses jours de bonne humeur, elle chantait avec sa fille, la faisait jouer ou la conduisait à la promenade. Malheureusement, ces occasions étaient trop rares, Le plus souvent la pauvre Laure était entièrement livrée à la femme de chambre, lorsqu'elle n'avait pas de gouvernante.

Laure avait dix ans. Elle était assez grande pour son âge. Sa figure était charmante ; ses grands yeux noirs avaient beaucoup de finesse et de vivacité ; sa physionomie était à la fois ingénue et mutine ; ses magnifiques cheveux châtain clair tombaient en longue stresses sur ses épaules. Elle était vive, avait le cœur excellent, une intelligence peu commune ; mais elle était capricieuse, volontaire, excessivement étourdie. Dans sa première enfance, elle avait eu des accès de colère si violents qu'on avait craint de la voir tomber eh attaques de nerfs. C'est pourquoi l'on prenait toutes sortes de précautions pour lui éviter la moindre contrariété. On pouvait bien dire que c'était l'enfant la plus heureuse qu'il y eût au inonde. Laure était fort peu avancée dans ses éludes, malgré les grandes dépenses qu'avait déjà coûté son éducation. Depuis l'âge de six ans, elle avait eu successivement quatre institutrices ; aucune n'avait pu se fixer auprès d'elle. Sans la crainte qu'il avait de contrarier sa femme, M. do Séligny aurait mis sa fille en pension. Il voulut auparavant tenter une épreuve. C'est pourquoi il avait écrit à Mme de Gercourt, sa belle-mère, la priant de lui chercher une gouvernante qui joignit aux qualités essentielles et aux talents une figure agréable, afin qu'elle plût à l'enfant et qu'elle s'y attachât. Nous avons vu avec quel bonheur cette dame s'était acquittée de la commission. Elle resta quelques jours chez sa fille. Au moment de partir, elle lui dit :

– Je vous en prie, tâchez que Mlle Derville se plaise avec vous. Si elle venait à vous quitter, j'en serais désolée, car je crois que vous ne trouveriez pas à la remplacer..

Mme de Séligny promit à sa mère de faire tout ce qui dépendrait d'elle pour s'attacher la jeune personne. Elle déclara qu'elle avait déjà pour elle un attrait irrésistible, une sympathie extraordinaire qui lui paraissait être du plus heureux présage.

CHAPITRE VIII : LES INSTITUTRICES.

Le lendemain de son arrivée, Mlle Derville se leva, comme à son ordinaire, dès cinq heures du matin. Après avoir donné ses premiers instants à la prière, elle passa dans le salon d'étude et laissa dormir la petite Laure. On lui avait recommandé de ne la faire lever qu'à huit heures. Elise déballa son joli pupitre, son nécessaire à ouvrage, ses livres, sa musique, tout son bagage d'institutrice ; ensuite, elle s'approcha du piano et l'ouvrit. Déjà- ses doigts légers effleuraient les touches du clavier, lorsque Justine, la femme de chambre, entra dans le salon. Charmée de se trouver seule avec la jeune personne, elle entama d'abord l'entretien :

– Il parait que mademoiselle est bien matinale : je lui ai vu ouvrir ses persiennes à cinq heures !

– C'est une bonne habitude que je désire conserver, répondit Elise.

– Je ne sais pas si madame vous approuvera ; elle ne se lève qu'à neuf heures et ne peut souffrir qu'on fasse le moindre bruit ; elle prétend que cela lui fait mal aux nerfs.

– Je vous remercie de m'avoir avertie, répondit Elise en fermant le piano ; sans y penser, j'allais me mettre à faire de la musique. J'aurais été désolée d'avoir réveillé madame.

– Bah ! je gagerais bien qu'elle ne dort pas et qu'elle est déjà occupée de sa lecture. Ce n'est pas un goût chez elle, c'est une fureur. Croiriez-vous que bien des fois je l'ai vue prendre un livre dès le matin et ne pas le quitter de la journée, oublier tout, jusqu'à sa toilette, rester en robe du matin. C'est ridicule ! son mari ne devrait pas souffrir cela, n'est ce pas ? Mais c'est un homme si bon, et pour mieux dire, si faible...

– Je vous en prie, mon enfant, ne parlez pas ainsi de votre maîtresse ; vous me feriez croire que vous avez un mauvais cœur et que vous ne l'aimez pas.

– Moi ! j'aime beaucoup madame, certainement ; mais cela ne n'empêche pas de voir tous ses défauts.

– Rappelez-vous que le premier devoir d'une femme de chambre, c'est d'être fort discrète et réservée sur les actions de sa maîtresse.

A cette petite réprimande, Justine ne répondit rien ; mais elle sortit de la chambre en tirant brusquement la porte derrière elle ; puis elle murmura tout bas : --- Cette belle demoiselle, comme elle est fière ; mais qu'elle ne prenne pas de grands airs avec moi, ou bien elle ne tardera pas à aller rejoindre les autres !

A huit heures, Elise réveilla, sa petite élève. Celle-ci lui tendit les bras et se leva toute joyeuse. A peine eut-elle passé sa robe qu'elle courut à la fenêtre.

– Ah ! mademoiselle, quel beau temps, s'écriat-t-elle ; il faut aller nous promener dans le jardin.

– Je le veux bien, mon enfant ; mais vous oubliez que vous n'avez pas fait votre prière.

– Bah ! je la ferai plus tard.

– Non, mademoiselle, c'est un devoir qu'il faut remplir à l'instant même.

Ces mots furent prononcés avec douceur, mais d'un ton ferme. Laure, tout étonnée, fixa de grands yeux sur sa maîtresse, et sans répliquer un seul mot elle obéit.

Elles descendirent au jardin. M. de Séligny, vêtu d'une blouse et coiffé d'une casquette, était occupé à travailler dans les plates-bandes. Laure courut embrasser son père.

– Eh bien ! mademoiselle, dit celui-ci en saluant la gouvernante, que pensez-vous de votre élève ?

– Jusqu'à présent, monsieur, répondit Elise, nous n'avons pas eu le temps de nous connaitre ; nous en sommes encore aux compliments de cérémonie.

– Ah ! ma bonne amie, je vous aime déjà, s'écria la petite.

– Et moi je suis disposée à vous aimer beaucoup.

– Fort bien, reprit M. de Séligny en reprenant sa bêche ; je vois que vous vous entendrez à merveille.

Le déjeuner de famille fut très-gai. Mme de Sélignyse montra fort aimable. Elle annonça que cette journée serait employée à la promenade.

– Ainsi, ma fille, point de leçons, récréation complète, dit-elle à Laure. Tu peux aller jouer dans le jardin, tandis que je vais causer avec ta bonne amie. La petite fille sortit, mais au lieu d'aller jouer, elle rentra dans le salon d'étude et se mit à dessiner avec application. Elle était bien aise de se montrer studieuse et raisonnable devant sa nouvelle maitresse.

Demeurée seule avec Mlle Derville, Mme de Séligny lui parla en ces termes :

– Je vous avoue, ma chère demoiselle, que jusqu'à présent je n'ai pas été heureuse dans l'éducation de ma fille.

– Et pourquoi cela, madame ?

– Je vais tout vous dire, vous en jugerez vous-même. Laure a eu déjà, quatre institutrices et elle ne sait presque rien ; cependant elle est douée de beaucoup d'intelligence. Elle avait six ans lorsque mon mari pensa qu'il était temps de commencer son instruction. Sa première gouvernante fut une très-jeune personne, Mlle Rosalie B..., vive, enjouée, d'une figure agréable et d'un bon caractère ; elle plut beaucoup à ma fille ; elle jouait avec elle comme une enfant ; cela me charmait. Au bout de six mois, je découvris que celte demoiselle aimait beaucoup le monde et les plaisirs. Elle était excessivement recherchée dans sa toilette. Plus d'une fois je la surpris devant ma psyché, essayant de nouveaux pas de danse qu'elle voulait, disait-elle, enseigner à Laure. Cette grande légèreté me déplut, je résolus de remercier la jeune personne. Elle me prévint et me quitta au bout d'un an, pour aller en Angleterre où sa famille venait de lui trouver une place dans un grand magasin de modes. Cela lui convenait beaucoup mieux. Cette première expérience me fit faire des réflexions. Je pensai qu'il valait mieux donner à ma fille une personne d'un âge mûr et d'un caractère sérieux ; j'eus beaucoup de peine à trouver ce que je désirais ; enfin, une maîtresse de pension de Paris me procura Mlle Joséphine C..., son amie d'enfance. Elle me la vanta comme un trésor de vertus et de talents. C'était en effet une personne de mérite. Elle avait trente-six ans, mais elle en paraissait plus de quarante. Sa figure était froide et austère. Elle était grande, roide et droite comme un capitaine prussien, n'avait aucun usage du monde et poussait la timidité jusqu'au ridicule, pour une personne de son âge. Ma fille ne l'aimait pas et se moquait d'elle avec les domestiques. Je n'approuvais pas cela, certainement, mais cette bonne demoiselle avait une mise tellement singulière, que moi-même je ne pouvais m'empêcher de rire en la regardant. Figurez-vous une robe de soie de couleur verdâtre extrêmement fanée, étroite et serrée comme un fourreau de parapluie ; un châle jaune citron à large bordure ; puis un chapeau de satin vert en forme d'éteignoir, qui venait sans doute de sa grand mère, tant il était gothique. Elle portait dans la maison des bonnets qu'elle avait la manie de façonner elle-même, et qu'elle avait soin d'orner de rubans de plusieurs couleurs. Je n'ai jamais rien vu de plus bizarre. Pour comble de disgrâce, elle prenait du tabac et portait des lunettes.

Ici, Mme de Séligny se prit à rire de si bon cœur, que Mlle Derville ne put garder son sérieux. Après qu'elles se furent égayées pendant quelques instants, la jeune dame continuait son récit.

– Enfin, reprit-elle, c'était une véritable caricature. Lorsque j'avais du monde, je la priais de rester chez elle, ce qui d'ailleurs lui convenait assez, car elle aimait la retraite et se livrait à de nombreux exercices de piété. Malgré tous ses ridicules, elle était parfaitement estimable, et je la gardais autant par égard pour elle que pour la personne qui me l'avait donnée. Il y avait à peu près dix mois qu'elle était à la maison, lorsqu'un beau matin elle vint me trouver dans ma chambre, et d'un air tout à fait mystique elle m'annonça qu'elle se croyait appelée à la vie religieuse et qu'elle avait résolu d'entrer au couvent de la Visitation à Paris. J'eus beaucoup de peine à dissimuler le plaisir que me fit cette confidence. Je répondis à Mme Joséphine qu'elle serait libre de partir aussitôt qu'elle le voudrait ; huit jours après cet entretien, j'en fus débarrassée. Il y avait trois semaines qu'elle était partie, et je n'avais pas encore songé à la remplacer, lorsque Mme la comtesse V..., grande amie de ma mère, m'envoya une jeune dame, veuve d'un officier italien ; elle me la recommandait très-vivement, comme une personne d'un mérite supérieur et d'un caractère très-aimable. On l'appelait Mme Albertine. Je la reçus avec beaucoup d'égards. Elle avait à peine vingt-cinq ans et elle était charmante. Beaucoup d'esprit, des talents distingués dans la musique et la peinture. C'est elle qui a fait mon portrait et celui de ma fille. Je me pris tout de suite d'amitié pour cette jeune dame, de son côté elle me fit tant d'avances et de caresses que je n'aurais pu m'empêcher d'y répondre. Bientôt nous devînmes tout à fait intimes. Au bout de quelques mois, je la regardais comme une sœur. Nous portions les mêmes parures, nous arrangions nos cheveux de la même manière. M. de Séligny se moquait de moi ; il m'assurait que cet excès de tendresse était de la folie, que cela ne pourrait, pas durer longtemps. Laure aimait beaucoup Mme Albertine, qui ne la grondait jamais, et me vantait les progrès étonnants qu'elle faisait dans toutes ses études. J'étais véritablement enchantée. Cette illusion dura environ treize mois. Un incident vint tout à coup me découvrir la vérité. Mme Albertine, que je menais avec moi dans toutes les sociétés, s'était beaucoup liée avec la femme d'un notaire, Mme C... ; il arriva qu'un jour, je ne sais pour quel sujet, elles se brouillèrent et prirent dès lors un malin plaisir à se déchirer mutuellement. Mme C..., qui est naturellement curieuse et médisante, me lit sur Mme Albertine les rapports les plus injurieux et me conta des choses tellement extraordinaires que j'en fus indignée. Je répondis avec fermeté que je n'en croyais pas un mot, que c'étaient d'indignes calomnies. Mme C..., sans s'émouvoir, me dit alors que j'étais beaucoup trop bonne et trop prévenue en faveur de Mme Albertine ; que celle-ci ne m'aimait pas, qu'elle était excessivement fausse et flatteuse, que les progrès de ma fille étaient simulés, et que la gouvernante faisait elle-même tous les devoirs de son élève, ainsi que ses dessins et ses ouvrages à l'aiguille. Ce dernier trait me blessa au cœur ; je résolus d'éclaircir le fait par moi-même. Pendant plusieurs jours, contre mon habitude, je me rendis auprès de ma fille à l'heure des leçons. Je questionnai Laure ; je la fis travailler sous mes yeux : je fus alors certaine qu'elle n'apprenait rien et que j'étais indignement trompée. Pour la première fois je parlai sévèrement à Mme Albertine, et je lui fis les reproches qu'elle méritait. Au lieu de reconnaître ses torts, elle releva la tête avec insolence, et se permit de me dire que je n'étais pas capable d'apprécier l'instruction de ma fille. Je fus altérée de cette audace. Trop émue pour lui répondre, je me retirai dans ma chambre ; au bout d'une heure, M. de Séligny rentra et me trouva tout en larmes, il fallut bien lui en dire la cause. Mon mari m'embrassa, me dit de me tranquilliser, et qu'il ne souffrirait pas qu'une pareille scène se renouvelât jamais. Le lendemain à mon réveil, il m'apprit que l'institutrice était partie. Eh bien ! le croiriez-vous ? j'eus un instant de regret ; et pourtant cette personne était bien indigne de mon -attachement. J'ai su même que depuis.... Mais passons à la quatrième gouvernante. Celle-ci est sans contredit la meilleure que nous ayons eue avant vous, elle s'appelait Mlle Ermance B...., elle était âgée de vingt-deux ans ; bon caractère, esprit, talents, figure agréable, elle avait tout pour se faire aimer : pour une élève timide et craintive, elle eût été une institutrice parfaite ; une seule qualité essentielle lui manquait, elle n'avait point de fermeté. Son extrême douceur dégénérait souvent en faiblesse. Laure, accoutumée à ne faire que ses volontés, se montrait souvent indocile et même impertinente. Mlle Ermance voulait remplir son devoir en conscience, elle se donnait une peine infinie pour faire travailler son élève, et se désolait du faible résultat de ses efforts. Chaque jour, c'étaient de nouvelles contrariétés ; la maîtresse pleurait, la petite fille riait et se moquait d'elle. Au bout de six mois, la pauvre jeune personne se trouva tellement fatiguée et découragée, qu'elle tomba malade. Elle écrivit à ses parents ; son père vint la chercher, tout en regrettant beaucoup qu'elle n'ait pas pu s'accoutumer au caractère de ma fille. Pour moi, j'étais lasse de voir à chaque instant de nouveaux visages, et j'étais sur le point de me décider à mettre Laure en pension, lorsque ma mère m'écrivit, me parla de vous, mademoiselle. Pour celte fois, ajouta Mme de Séligny en serrant affectueusement la main d'Elise, j'espère que je ne changerai plus et que nous resterons au moins cinq ans ensemble.

– C'est tout mon désir, madame, répondit Mlle Derville ;'j'ai déjà fait un plan de l'emploi de nos journées. Si vous voulez me permettre...

– Non, pas aujourd'hui, ma chère ; il est près de midi, je vais aller m'habiller, je veux vous faire voir notre ville, vous n'avez pas de temps à perdre, allez vous préparer avec ma fille.

En achevant ces mots, la jeune dame fit un geste amical à sa compagne, puis elle monta dans son appartement. Elise prit la peine d'habiller Laure elle même, ce qui fit grand plaisir à la femme de chambre, fort occupée auprès de sa maîtresse.

Vers deux heures on partit à pied pour faire le tour de la ville. On visita en particulier la cathédrale. Elise y fit une prière spéciale pour demander à Dieu de bénir son entrée dans la famille. On revint à la maison vers cinq heures. Plusieurs personnes avaient été invitées à dîner. Il y avait entre autres trois jeunes demoiselles, grandes musiciennes, qui se promettaient bien d'apprécier le talent de Mlle Derville ; dans la soirée, elles la prièrent instamment de se faire entendre. Elise s'en défendit en répondant d'un air enjoué qu'elle faisait partie de la famille, et qu'ainsi la politesse ne lui permettait pas de commencer la première. Mme de Séligny et les autres dames se rangèrent à cet avis. Les trois jeunes personnes se virent donc obligées d'obéir. Chacune d'elles paya son tribut à la société et recueillit de nombreux applaudissements ; elles avaient joué avec une rare perfection des airs brillants et difficiles, mais qu'elles avaient appris et préparés d'avance. Elise vint à son tour se mettre au piano. M. de Séligny la pria de vouloir bien essayer de déchiffrer la charmante musique qu'on venait d'entendre. Mlle Derville, sans se faire prier, préluda quelques instants et se mit à jouer le plus complique de ces morceaux, et le fit avec tant de précision, de goût et de légèreté, qu'elle enleva tous les suffrages. Ses rivales elles-mêmes ne purent s'empêcher de l'admirer sincèrement et s'avouèrent vaincues par la jeune virtuose. L'une d'elles éprouva pourtant un violent dépit. C'était une maitresse de piano fort en vogue dans la ville ; jusqu'alors elle avait cru qu'il était impossible de l'égaler, et elle se voyait de beaucoup surpassée par une personne plus jeune qu'elle de six années ! Elle se crut au moment de perdre sa réputation d'artiste. Elise s'aperçut de son trouble ; pour la rassurer, elle s'approcha d'elle et lui dit mille choses obligeantes sur son talent, déclara que sa méthode était excellente et son jeu bien plus brillant que le sien. Cette demoiselle fut si charmée de cette aimable attention, qu'en se retirant, elle embrassa Mlle Derville et se promit bien d'en faire son amie.

CHAPITRE IX : PRÉLIMINAIRES DE L'ÉDUCATION.

Les premiers jours se passèrent en promenades et en visites. Un matin, Mlle de Séligny fit appeler Elise :

– Eh bien ! mademoiselle, lui dit-elle avec amitié, voulez-vous me faire voir ce plan d'instruction dont vous m'avez déjà parlé ? nous pouvons à loisir l'examiner ensemble.

– Le voici, madame, répondit la jeune personne en tirant de sa, poche un grand papier plié en quatre, puis elle lut tout haut :

RÈGLEMENT POUR L'EMPLOI DE NOS JOURNÉES.

« Article 1er. --- Mlle Laure se lèvera tous les jours à six heures. »

– Oh ! c'est beaucoup trop tôt, interrompit la maman. Ma fille est accoutumée à dormir jusqu'à huit heures, cela dérangerait sa santé.

– Je vous assure, madame, que rien n'est plus salutaire que de se lever de bonne heure. J'en fais l'heureuse expérience et je jouis d'une santé parfaite. Permettez-nous d'en essayer pendant un mois.

– Je le veux bien ; mais si ma fille se trouve incommodée, nous fixerons l'heure de son lever à sept heures. Continuez, je vous prie.

« Art. 2. --- Après notre prière du matin, nous prendrons une leçon de piano à sept heures. »

– Cela ne se peut pas, ma chère ; j'entendrais à mon réveil celte ennuyeuse musique ; il n'en faudrait pas davantage pour me donner la migraine pendant toute la journée.

– Eh bien, alors, nous étudierons nos leçons.

Art. 3. --- A huit heures, le déjeuner ; récréation au jardin jusqu'à neuf heures.

Art. 4. --- A neuf heures, leçons d'écriture et de calcul.

Art. 5. --- A dix heures, leçon d'orthographe.

Art. 6. --- A onze heures, leçon de piano.

Art. 7. --- A midi, le second déjeuner, récréation jusqu'à une heure.

Art. 8. --- A une heure, leçon d'anglais.

Art.. 9. --- A deux heures, leçon de dessin..

Art. 10. --- A trois heures, leçon de chant.

Art. 11. --- A quatre heures, ouvrages d'aiguille.

Art. 12. --- A six heures, le dîner, récréation jusqu'à huit heures.

Art. 13. --- A huit heures, l'instruction religieuse.

Art. 14. --- A neuf heures, récréation.

Art. 15. --- A neuf heures et demie, la prière du soir et le coucher.

– Tout cela me parait fort bien arrangé, mademoiselle ; mais je ne vous promets pas que ma fille se soumette volontiers à tant d'exercices ; il me semble que c'est beaucoup pour une enfant si jeune et si étourdie.

– Je pense comme vous, madame ; mais j'espère l'y accoutumer par degrés, et pour cela j'ai plusieurs demandes à vous faire.

– Voyons, expliquez-vous.

– D'abord j'ose vous prier de ne jamais me faire vos observations critiques en présence de mademoiselle votre fille. Je recevrai vos avis, en particulier, avec tout le respect que je vous dois, madame, en même temps je vous donnerai des explications sur les motifs de ma conduite, et vous pourrez apprécier.

– Eh bien ! je pense que vous avez raison. J'ai remarqué en effet qu'on affaiblit toujours l'autorité d'une gouvernante quand on la reprend devant son élève. Et ensuite ?

– Je vous demande la permission d'emmener Laure avec moi tous les dimanches et fêtes à la grande messe et à l'office de la paroisse.

– Pour la grande messe, je le veux bien ; quant aux vêpres, je ne prends pas le même engagement. Je reçois du monde le dimanche, ou je suis invitée, ou bien enfin je désire sortir avec ma fille ; et puis je vous avoue que je ne voudrais pas la voir passer toute la journée à l'église. C'était une des manies de sa vieille gouvernante ; au lieu d'inspirer de la piété à l'enfant, cela n'a servi qu'à lui donner de l'ennui et de l'éloignement pour les exercices religieux.

– Je le crois bien, madame, Laure n'avait que sept ans à celte époque, c'était beaucoup trop fort pour son âge, d'ailleurs je ne veux pas non plus la tenir enfermée à l'église toute la journée. Lorsque le temps le permettra, nous irons dans quelque village des environs pour y assister aux vêpres ou au salut. Ainsi nous remplirons notre devoir sans nous priver de la promenade.

– Eh bien, à la bonne heure, je verrai si je puis vous accorder cela.

– Vous savez, madame, que les devoirs de la religion doivent précéder tous les autres. Si on les remplit bien, le reste deviendra facile.

– Je vous promets de vous seconder ; quoique je ne me pique pas d'être dévote, je serais bien fâchée que ma fille ne fût pas élevée religieusement.

– Maintenant, madame, j'ai un sacrifice à vous demander.

– Un sacrifice ! vraiment vous m'effrayez, ma chère, que voulez-vous dire ?

– Il me parait absolument nécessaire que votre fille ne vous accompagne pas dans les fêtes et les soirées où vous êtes invitée.

– Comment ! me priver de ma fille ! mais c'est ma plus belle parure !

– Assurément, Laure est tout à fait charmante, elle a tout ce qu'il faut pour flatter l'amour-propre d'une mère ; cependant, je le répète, dans ses véritables intérêts, il faut absolument qu'elle demeure étrangère à la dissipation des assemblées du monde, au moins jusqu'à ce qu'elle ait fait sa première communion. Sans cela nous ne pourrions jamais vaincre la légèreté de son caractère, et les études lui paraîtraient insipides.

– Peut-être avez-vous raison, il faut d'ailleurs que vous soyez libre, et je tâcherai de me résigner. Mais alors cette pauvre enfant n'aura donc plus de distractions, et vous-même, chère demoiselle, vous allez donc vous renfermer avec elle comme une religieuse ; cela me fait vraiment de la peine, vous finirez par vous ennuyer ici, je vous assure.

– Oh ! non, madame, soyez tranquille à cet égard ; nous aurons aussi nos plaisirs. J'ai imaginé un moyen d'encourager Laure et de la rendre appliquée à ses devoirs.

– Voyons donc ce grand moyen ?

– Ce serait de lui composer une petite société de jeunes enfants de son âge ; tous les jeudis elle les recevrait, ce serait un jour de récréation ; l'été nous irions nous promener à la campagne, l'hiver on ferait de la musique. Laure se mesurant avec ses amies, cela lui donnerait de l'émulation, l'on s'amuserait à toutes sortes de jeux ; tout en prenant les plaisirs de son âge, elle se formerait en même temps à la politesse et aux usages du monde, elle se préparerait aussi pour l'avenir l'avantage bien rare de posséder de véritables amies.

– Cette idée me plaît beaucoup, ma chère ; mais il est difficile de rencontrer des enfants tout à fait convenables, je compte sur vous pour m'aider à faire ce choix. Ainsi nous voilà d'accord sur tous les points, n'est-ce pas ?

– Oui, madame.

En cet instant, M. de Séligny entra.

– Eh bien ! mesdames, dit-il avec enjouement, vous avez donc résolu de me faire jeûner aujourd'hui ? voilà plus d'une demi-heure que je vous attends pour me mettre à table.

– Mon ami, répondit sa femme, c'est que nous étions sérieusement occupées, mais justement la conférence est finie, nous voici à tes ordres.

Et tout le monde descendit dans la salle à manger.

Ce jour-là, Mlle Derville donna ses premières leçons. Ce ne fut à proprement parler qu'un examen fort détaillé qu'elle fit subir à son élève ; elle prit note de ses réponses et mit à part les devoirs qu'elle lui fit faire. Mme de Séligny était présente, elle ne fit aucune observation. Quand elles furent seules, Elise lui dit qu'elle avait pris toutes ces précautions afin de pouvoir apprécier plus tard les progrès que la petite aurait faits avec elle. Mme de Séligny rendit compte à son mari de tout ce qui s'était passé entre elle et l'institutrice ; il approuva beaucoup la conduite d'Elise et dit à sa femme :

– Voilà une personne tout à fait digne de notre confiance, la manière dont elle débute annonce un talent tout particulier pour diriger les enfants.

– Je le pense comme toi, mon ami ; de plus, elle sera aussi pour moi une compagne bien agréable dans la solitude où tu me laisses trop souvent. --- J'en suis charmé ; tu le sais, ma bonne amie, tout mon désir est de te voir heureuse et contente.

CHAPITRE X : LES ÉTUDES ET LE PLAISIR

Mlle Derville eut le bonheur de plaire à sa petite Elise non-seulement par les charmes particuliers de sa personne qui d'abord prévenaient en sa faveur, mais bien plus encore par son aimable caractère. Chaque jour elle donnait à Laure les plus tendres soins, c'était elle qui l'habillait, soignait et arrangeait ses beaux cheveux, elle s'en occupait même aux heures des récréations, se prêtait avec une complaisance pleine de grâce aux jeux enfantins de la petite fille ; elle s'en fit aimer au point que cette enfant, naturellement volontaire, lui obéissait avec plaisir. La journée lui paraissait trop courte ; la variété des leçons, les jolis ouvrages que sa maîtresse lui montrait, tout avait pour elle un attrait particulier. Le lever du malin ne lui coûtait nullement : Laure était active ; sa grande vivacité ne demandait qu'à être bien dirigée. On était alors dans la belle saison : pour mieux jouir des matinées du printemps, l'institutrice et son élève descendaient au jardin. Là, on étudiait les leçons ; tout en se promenant ensemble, la maîtresse expliquait à l'enfant le chapitre qu'elle devait apprendre par cœur. Elle lui rendait ainsi l'étude agréable et facile. Laure avait beaucoup de mémoire ; quand elle voulait bien y joindre la bonne volonté, il y avait un vrai plaisir à s'occuper d'elle. Le premier mois s'écoula rapidement à la grande satisfaction de tout le monde. Elise fit remarquera Mme de Séligny que, loin d'être fatiguée de ses exercices, la petite fille jouissait d'une santé parfaite en même temps qu'elle était d'une gaieté remarquable. En conséquence, on ne changea rien au règlement dont nous avons déjà parlé. Seulement, l'institutrice fit d'elle-même les modifications que nécessitaient les circonstances ou l'aptitude de son élève. Ainsi par exemple, elle prolongeait quelquefois un exercice ou bien en abrégeait un autre. Dans les commencements, Laure avait besoin de donner plus de temps à l'écriture et au calcul, plus tard à l'orthographe et aux langues étrangères ; il arrivait quelquefois aussi que Mlle Derville était obligée de supprimer entièrement une leçon, c'était lorsque Mlle de Séligny sortait avec sa fille ; mais ces occasions étaient rares ; d'ailleurs le lendemain on réparait cette omission en prolongeant davantage le devoir qu'on avait manqué la veille.

Tous les jeudis étaient des jours de récréation, mais non pas de désœuvrement et d'ennui ; l'on se donnait au contraire beaucoup de mouvement et d'exercice. Dès le matin Laure et son institutrice partaient pour la promenade ou emmenaient quelques petites amies. Ordinairement l'on se rendait à la ferme ; les petites filles, montées deux à deux sur des ânes, se mettaient gaiement en route et conduisaient leur monture avec autant d'adresse que possible, ce qui n'empêchait pas que de temps en temps une petite chute ne vint interrompre la marche et redoubler leur gaieté. Il y avait deux grandes lieues à faire, aussi faisait-on des provisions de voyage ; elles consistaient en quelques gâteaux avec des fruits, mais le plus souvent ces bonnes petites filles s'en privaient pour les donner aux pauvres enfants qu'elles rencontraient dans le chemin.

Lorsqu'on était arrivé à la ferme, en courait droit à la basse-cour. Quel plaisir de répandre le grain autour des poules, des canards ! et les pigeons ! qui venaient manger dans la main des jeunes filles et se perchaient familièrement sur leurs épaules ! La bonne fermière avait de jolis chardonnerets apprivoisés dont elle faisait présent à Laure. Celle-ci à son tour en donnait quelquefois à ses bonnes amies, ce qui les rendait vraiment heureuses. Le déjeuner était servi sous les grands marronniers, au milieu de la cour ; le pain bis, le beurre frais, la crème étaient trouvés délicieux. Quand elles avaient ainsi réparé leurs forces, les enfants se répandaient dans les jardins, parcouraient le verger, le bois et la prairie. On s'exerçait à toutes sortes de jeux et de courses, et l'on faisait une ample moisson de fleurs ou de fraises. A deux heure son rentrait à la ferme pour dîner. M. et Mme de Séligny s'y trouvaient alors et prenaient part aux amusements de la petite société. Le soir, un grand char-à-bancs ramenait la troupe joyeuse qui rentrait en ville enchantée de sa journée.

Les amies de Laure étaient au nombre de dix. C'étaient les enfants des familles les plus distinguées de la ville, non pas tant par leur fortune que par leur éducation. Dans ce nombre Elise fit encore un choix pour former la société intime de son élève ; elle ne trouva que trois jeunes filles dignes de lui être proposées pour modèles. Elles se nommaient Henriette, Louise et Marie.

Henriette et Louise étaient sœurs, filles d'un riche notaire ; elles étaient élevées dans leur famille. Mlle Léonie, leur institutrice, devint bientôt l'amie de Mlle Derville. Henriette avait dix ans ; Louise n'en avait que huit. Henriette était fort raisonnable pour son âge ; elle était grande, mince et blonde. Sa douce physionomie peignait bien la bonté de son cœur ; elle avait une grande sensibilité, elle aimait beaucoup sa maitresse et la comblait de mille prévenances délicates. Pleine de soumission et d'un vrai désir de s'instruire, on ne pouvait lui reprocher qu'un certain penchant à l'indolence ; mais elle connaissait son faible et tâchait de s'en corriger.

Louise était brune, vive, enjouée, fort laborieuse et appliquée ; elle apprenait tout ce qu'elle voulait. Quoique plus jeune que sa sœur, elle était aussi avancée qu'elle, et la surpassait même dans la musique et le piano. Son caractère ferme et décidé avait quelquefois de la brusquerie. Mais elle savait reconnaître ses torts avec une aimable franchise et les réparait avec beaucoup de grâce et d'amabilité. Marie avait dix ans ; c'était l'aînée de trois enfants. Ses deux petits frères, Jules et Adolphe, étaient encore dans la première enfance ; elle les aimait avec tendresse et les soignait avec une attention charmante. Ses parents n'étaient pas riches ; son père était employé dans les bureaux de la préfecture, sa maman n'avait point de domestique et soignait elle-même son ménage. Marie allait en classe dans un modeste externat de là ville, et se rendait utile à sa mère dans ses heures de loisir ; elle se distinguait au milieu de ses compagnes par son intelligence et son application ; elle était aussi la plus aimée à cause de son caractère plein de douceur et de bonté. Marie n'apprenait pas la musique ni le dessin, mais elle employait ses heures de loisir à travailler auprès de sa mère. Cette dame, extrêmement adroite et laborieuse, donnait à sa fille un talent précieux en lui enseignant tous les ouvrages qui conviennent à une bonne ménagère. La jeune fille avait beaucoup de goût et d'assiduité. La chambre de sa mère était ornée du travail de ses mains. Cette dame était heureuse de pouvoir dire aux personnes qui admiraient ce modeste ameublement :

– C'est l'ouvrage de ma fille !

Marie avait une figure charmante, ses manières étaient distinguées. Le seul défaut qu'on pût reprocher à cette aimable enfant, c'était un peu d'orgueil et de prétention. Elle aimait les louanges et les provoquait avec une naïveté fort excusable à son âge, mais qui lui attirait quelquefois des réponses piquantes delà-part de ses petites amies. Au reste, elle était si bonne qu'on ne pouvait se fâcher sérieusement avec elle.

Déjà six mois s'étaient écoulés depuis que Mlle Derville était entrée en fonctions d'institutrice. Elle se trouvait plus heureuse qu'elle n'aurait pu l'imaginer Mme de Séligny lui montrait en toute circonstance une amitié, une confiance bien flatteuses pour elle. De son côté elle était sincèrement attachée à cette jeune dame et pleine de dévouement pour sa petite Laure ; cette enfant lui causait une joie sensible par les progrès qu'elle faisait en tous genres. Elise trouvait sa position tellement agréable qu'elle ne croyait pas avoir jamais besoin de ce courage dont sa bonne maman lui avait parlé. Ses devoirs étaient pour elle une source de plaisirs ; elle écrivait souvent à ses parents et leur donnait des détails qui les comblai en de joie. Elle en recevait aussi des lettres pleines tendresse et d'encouragements.

Qui le croirait, pourtant ? cette paix, ce bonheur devaient pas durer. Bientôt allaient venir des épreuves ; de sombres orages allaient obscurcir ces beaux jours !

Ainsi l'a voulu la divine Providence ; non, il n'est point de joie parfaite en cette vie, et Dieu ne donne ses couronnes immortelles qu'à ceux qui auront courageusement combattu.

CHAPITRE XI : CONTRADICTIONS ET DISGRACES.

Jusqu'alors Mme de Séligny avait été pleine d'attentions aimables pour Elise. Charmée de sa douceur et de sa complaisance, elle pensait avoir trouvé en elle une personne entièrement dévouée a tous ses caprices ; depuis quelques jours elle formait le projet de la mettre de moitié dans ses plaisirs frivoles, je veux dire dans ses lectures romanesques. L'occasion ne s'en était pas encore présentée. Enfin le moment favorable arriva. Laure se couchait régulièrement à neuf heures et demie, Elise restait auprès d'elle jusqu'à ce qu'elle fût endormie ; elle veillait ordinairement jusqu'à onze heures, prenant ce temps pour travailler pour elle-même.

Un soir, Mme de Séligny lui fit dire de venir chez elle.

– Ma chère amie, lui dit-elle, mon mari est parti pour Paris, je m'ennuie à mourir, voulez-vous passer la soirée avec moi ?

– Très-volontiers, madame.

– Oh ! nous allons tâcher de nous amuser. On vient de m'apporter un livre charmant ; c'est tout ce qu'il y a de plus nouveau. J'espère que vous serez assez aimable pour me faire la lecture. En disant ces mots, Mme de Séligny montrait à Mlle Derville une grosse brochure.

– Tenez, continua-t-elle en s'asseyant dans sa bergère, je ne veux pas vous fatiguer, nous lirons l'une après l'autre. Je commence.

Elise prit son ouvrage ; Mme de Séligny, après avoir lu pendant un quart d'heure, passa le livre à la jeune personne.

– Allons, ma chère, continuez, je vous prie, cela me parait fort amusant.

Mais Elise, au lieu de prendre le volume, regarda la jeune dame avec embarras et lui dit en rougissant :

– Je vous prie de m'excuser, madame, je ne puis pas vous faire cette lecture.

– Comment ! pourquoi cela, s'il vous plaît ? Seriez-vous enrhumée ?

– Non, madame, ce n'est pas cela.

– Eh bien ?

– Puisqu'il faut vous le dire, c'est que cet ouvrage est un mauvais roman ; mais, fût-il du petit nombre des meilleurs, je ne voudrais pas encore le lire.

– Et pour quelle raison, ma chère ?

– J'ai promis à ma mère et à ma bonne maman de ne jamais lire ces sortes d'ouvrages ; bien plus, j'ai fait à Dieu la même promesse le jour de ma première communion.

– Voilà qui est étrange : mais savez-vous que c'est fort ridicule d'avoir pris un tel engagement ? Songez donc que vous êtes en âge de tout lire à présent. Vous ne pouvez d'ailleurs rester étrangère à la littérature brillante de notre époque.

– Je veux ignorer toujours les nombreux écarts de la littérature romantique.

– Cela ne se peut pas ; c'est absurde, vous dis-je.

– Telle est pourtant ma résolution ; rien ne pourra m'en faire changer.

– Cette discussion commence à devenir fatiguante, veuillez, mademoiselle, me faire la lecture de ce livre ; soyez tranquille, je prends tout sur ma conscience.

– Assurément cela ne déchargerait pas la mienne. Je vous le répète, madame, j'ai beaucoup de regret de ne pouvoir vous être agréable, mais il m'est impossible de vous obéir.

– Fort bien, mademoiselle ; vous ne vous contentez pas de me contredire, j'entrevois encore que vous vous permettez de blâmer ma conduite.

– Je ne parle que pour moi, madame ; si vous me consultiez, je vous répondrais avec une entière franchise.

– Assez, assez, je n'ai aucun besoin de vos conseils, vous pouvez vous retirer. En prononçant ces mots, Mme de Séligny fit un geste impérieux et significatif. Mlle Derville se leva, la salua avec dignité, puis elle sortit de l'appartement.

Mme de Séligny, demeurée seule, éprouva une irritation nerveuse causée par la contrariété. C'était la première fois que la jeune personne résistait à ses volontés. Elle s'était prononcée avec une fermeté qui lui ôtait tout espoir d'y revenir. Elle voulut essayer de poursuivre sa lecture pour se distraire ; mais elle était si préoccupée qu'il lui fut impossible d'y rien comprendre. Au bout d'un quart d'heure, elle ferma le livre avec dépit et sonna sa femme de chambre. Justine arriva et lit une tasse de thé pour sa maitresse. Tout en déshabillant madame, elle s'aperçut qu'elle était mécontente ; elle se permit de lui en demander la cause. Mme de Séligny avait la mauvaise habitude de causer familièrement avec ses domestiques. Elle raconta tout à Justine.

– Vraiment, madame est trop bonne de souffrir cela, dit celle-ci en haussant les épaules. Si monsieur le savait, je suis bien sûre...

– Non, non, Justine ! je vous défends bien d'en parler, je ne veux pas faire de la peine à cette demoiselle. Prenez garde même de lui faire comprendre que .je vous ai parlé de cette affaire.

Justine se retira fort contrariée d'être obligée de se taire.

Mlle Derville en rentrant dans sa chambre se laissa tomber sur une chaise et versa beaucoup de larmes. Pour la première fois elle venait de s'apercevoir qu'elle était sous une autorité étrangère. Elle fit de tristes réflexions sur les inconvénients de la charge qu'elle avait acceptée. Son imagination vive et sensible lui fit voir une foule de désagréments et de mécomptes qu'elle n'avait pas prévus et qui désormais lui paraissaient inévitables. Elle fut si découragée de cette perspective, qu'elle ne vit qu'un seul moyen d'y échapper. Elle se mit donc à écrire à ses parents pour les prier de venir promptement la délivrer. Mais à peine eut-elle écrit les premières lignes de sa lettre qu'elle s'arrêta tout à coup.

Elle se ressouvint que sa bonne maman lui avait dit qu'il ne fallait jamais prendre un parti extrême dans un moment de trouble et d'exaspération, que dans ces circonstances il fallait prier Dieu de nous éclairer sur nos devoirs. Fidèle à cette bonne pensée, Elise déchira vivement ce qu'elle venait d'écrire et fit sa prière du soir avec un grand recueillement. Peu à peu son imagination se calma ; de sages réflexions s'offrirent à son esprit. Elle pensa qu'il y aurait une grande lâcheté à quitter si vite une position honorable pour une cause aussi futile ; qu'à la vérité elle devait s'attendre à des combats, mais qu'après tout, plus elle aurait de difficultés à vaincre, plus aussi sa joie serait grande après la victoire. Alors une voix intime se fit entendre dans son cœur et lui dit ;

– Courage, mon enfant, sois toujours fidèle à me servir, je ne t'abandonnerai jamais.

Elise, fortifiée et consolée par celte voix divine, accepta par avance avec une pleine résignation toutes les peines qu'elle aurait à souffrir dans la suite.

Mme de Séligny se garda bien de parler à son mari de la discussion qu'elle avait eue avec Mlle Derville. Elle savait bien que, dans son austère franchise, M. de Séligny n'eût pas manqué d'approuver la réserve de la jeune personne, peut-être même eût-il engagé sa femme à suivre ce bon exemple. Il faut avouer aussi qu'au fond du cœur elle ne pouvait s'empêcher d'admirer cette courageuse résistance. à ses volontés. Depuis ce jour, elle fut moins affable avec Mlle Derville et lui montra beaucoup de froideur dans la politessse de ses manières. Ce changement fut à peine remarqué dans la maison, mais Laure s'en aperçut tout de suite : les enfants ont une singulière pénétration, rien ne leur échappe. La conduite de la maman eut une fâcheuse influence sur la petite fille ; jusqu'alors elle s'était montrée très soumise, un seul coup d'œil, une parole, une réprimande suffisaient pour la rappeler à son devoir. Elle cessa de se contraindre et montra tous les défauts de son caractère. Dès ce moment elle ne s'appliqua plus à ses leçons ; elle faisait mille objections pour s'excuser, ne voulait plus avouer ses torts et se permettait des répliques et des murmures. Enfin elle eût dérouté vingt fois par jour une gouvernante moins courageuse et moins patiente que Mlle Derville.

Un jour entre autres, Laure prenait sa leçon d'ouvrage, elle faisait de la tapisserie ; c'était un joli tabouret qu'elle voulait offrir à sa mère ; soit étourderie, soit nonchalance, elle se trompa plusieurs fois de suite dans la fleur qu'elle brodait.

– Vous voyez, mon enfant, que cela n'est pas régulier, lui dit sa maîtresse avec douceur, il faut encore une fois défaire et recommencer.

La petite fille tout en colère prend des ciseaux, coupe non-seulement son ouvrage, mais encore le canevas.

– Mais que faites-vous donc, mademoiselle ? lui dit Elise en la regardant d'un air sévère.

– Je ne veux plus travailler, cela m'ennuie !

– Tâchez cette fois d'être plus attentive.

– Non, je ne recommencerai pas, je vous disque cela m'ennuie, en voilà bien assez !

Et là-dessus, Laure jette à terre son ouvrage et se sauve précipitamment dans le jardin. Elise fut d'abord tentée de la suivre ; mais elle réfléchit et pensa qu'il valait mieux laisser passer cette petite colère, et attendre pour corriger l'enfant qu'elle fût capable de l'entendre. Eu conséquence elle ne bougea pas et se mit à raccommoder l'ouvrage de Laure ; comme elle était extrêmement adroite, elle y parvint heureusement.

Cependant la petite fille, après avoir fait le tour du jardin en courant de toutes ses forces, fut obligée de s'arrêter. Tout essoufflée, elle se retourna et fut bien surprise de ne pas voir sa maîtresse ; elle s'était imaginé que Mlle Derville allait la poursuivre et se promettait bien de la faire courir longtemps. Confuse de se voir déjouée dans son projet, l'enfant revint lentement sur ses pas et s'arrêta sous les fenêtres du salon d'étude. Elle vit alors sa gouvernante qui travaillait tranquillement sans faire la moindre attention à elle. Se reprochant déjà sa faute, elle rentra et vint s'asseoir en face d'Elise, mais celle-ci ne la regarda point. Laure fut très-sensible à cette marque de mécontentement, ce froid dédain la punit bien mieux qu'une réprimande sévère. Bientôt elle se mit à pleurer, puis tout à coup, se levant et passant ses bras autour du cou de Mlle Derville :

– Ah ! ma bonne amie, pardonnez-moi, je ne serai plus méchante ! s'écria-t-elle avec des sanglots.

– Eh bien ! mon enfant, puisque vous reconnaissez votre faute, il faut la réparer ; ce n'est qu'à ce prix que je ferai la paix avec vous.

– Allons ! je vais me remettre à l'ouvrage ; mais comment faire ? j'ai coupé le canevas !

Voyez, il n'y parait plus, reprit Elise en lui montrant ce qu'elle avait fait.

– Oh ! que vous êtes bonne d'avoir si bien réparé ma sottise !

Et aussitôt Laure se mit à travailler avec une grande application. Elle n'avait pas encore fini lorsqu'on vint les avertir pour le dîner. La maîtresse et son élève se mirent à table avec la famille. M. et Mme de Séligny virent bien que Laure avait pleuré ; La maman allait en demander la cause, mais sur un signe que lui lit Elise elle se retint et se mita parler de choses indifférentes.

Après le dîner, Laure.. au lieu d'aller prendre sa récréation accoutumée, retourna d'elle-même au salon d'étude pour finir son ouvrage. Alors Mme de Séligny, s'adressant à Elise :

– Dites-moi, mademoiselle, pourquoi ma fille a-t-elle pleuré ? Que lui est-il donc arrivé, à cette pauvre petite ? Elle n'a presque point mangé : vraiment, j'en suis fort inquiète.

– Rassurez-vous, madame ; ce n'est presque rien. Elle a été punie ; en ce moment, elle achève sa tache. Si vous voulez l'interroger elle-même, elle vous contera tout cela...

– Ah ! fort bien ! je vous remercie.

Au bout d'un quart d'heure Laure accourut d'un air triomphant, s'approcha d'Élise et lui dit à voix basse :

– J'ai fini ma tâche ; vous n'êtes plus fâchée contre moi, n'est-ce pas, ma bonne amie ?

Pour toute réponse la maitresse embrassa son élève avec un doux sourire.

– Viens, ma fille, dit Mme de Séligny.

Et prenant la main de Laure, elle la conduisit sous le berceau de lilas ; puis, passant la main dans les beaux cheveux de l'enfant :

– Comme tu as pleuré aujourd'hui, pauvre petite, lui dit-elle d'une voix caressante. Est-ce que ta maitresse a été trop sévère ? Ne me cache rien, vois-tu ; je veux avant tout que tu sois heureuse.

– Oh ! maman, je t'assure que mademoiselle est bien bonne pour moi. Jamais elle ne me punit sans que je l'aie mérité ; aujourd'hui, par exemple....

– Voyons, conte-moi tout.

– D'abord je n'ai pas su mes leçons.

– Tu étais peut-être un peu souffrante ?

– Non, petite mère, c'était, tout bonnement de la, paresse. Mais ce n'est pas tout,

– Comment ?

– Je n'ai pas bien travaillé non plus ; je me suis mise en colère et j'ai abîmé tout mon ouvrage, et puis....

– Quoi donc ?

– Je me suis sauvée dans le jardin tout exprès pour faire courir mademoiselle.

Cette dernière phrase fut prononcée très-bas et en baissant les yeux avec confusion.

– Ah ! c'est fort mal ; mais je suis sûre que cela ne t'arrivera plus. Et mademoiselle Elise a beaucoup grondé, sans doute !

– Non, maman, elle n'a rien dit.

– Comment, mais alors qu'a-t-elle fait ?

– Elle n'a rien fait.

– Pourtant tu as pleuré, car tes yeux sont rouges encore.

– Oui, maman ; c'est justement à cause de cela. Quand j'ai vu que mademoiselle ne me disait rien, qu'elle ne me regardait seulement pas, j'ai compris qu'elle était bien fâchée. Cela m'a fait tant de peine que je me suis mise à pleurer.

– Tu aimes donc beaucoup ta bonne amie ?

– Oh ! oui, maman. Je lui ai fait des excuses ; elle m'a donné pour punition une fleur de plus à faire. Je viens d'achever ma tâche ; elle m'a embrassée de bon cœur, et à présent je suis bien contente. Embrasse-moi donc aussi, petite mère !

Madame de Séligny déposa un baiser sur le front candide de sa fille : celle-ci s'échappa en courant.

– Eh bien ! où vas-tu donc si vite ? lui dit sa mère en courant après elle et en la retenant par sa robe.

– Je vais jouer au volant avec mademoiselle. Cette fois Mme de Séligny ne la retint pas, mais en la regardant s'éloigner d'elle ses yeux se remplirent de larmes. Le récit naïf de Laure était l'éloge le plus complet de son institutrice ; pourtant Mme de Séligny en fut attristée. Le croirait-on ? ce qui devait lui causer de la joie devint pour elle un tourment. Elle s'imagina que Mme Derville voulait lui enlever l'amitié de sa fille et devint jalouse de cette jeune personne. Elle lui eût volontiers pardonné sa supériorité dans tout le reste ; mais voir sa fille lui préférer son institutrice, c'était plus qu'un affront, c'était un malheur dont elle ne pouvait se consoler.

Depuis ce moment sa froideur pour Elise devint une véritable aversion. Elle affecta de ne plus se trouver seule avec elle et devint plus sévère pour sa fille. Sous différents prétextes elle se dispensa d'assister aux leçons, bien que jusqu'alors elle eût pris plaisir à s'y trouver de temps en temps ; enfin, elle cessa tout à fait de venir aux grandes promenades et aux récréations du jeudi. Lorsque son mari, lui demandait la raison de cette conduite, elle- se contentait de lui répondre :

– Le bruit de ces enfants me fatigue à l'excès. J'ai besoin du repos de la solitude.

Ce nouveau changement de Mme de Séligny rendit la situation d'Elise extrêmement pénible. Elle se trouva tout à fait isolée dans la maison : jamais un mot d'encouragement, pas môme une parole obligeante, rien ne venait adoucir l'ennui qui déchirait, son cœur. Docile aux sages avis de Mme Auberton, Elise ne mit personne dans la confidence de ses chagrins ; elle n'en parlait qu'à Dieu dans la prière et ne chercha de consolation que dans les devoirs de la religion. Là seulement elle reçut les conseils dont elle avait besoin et trouva des forces pour renouveler son courage et surmonter les difficultés qui chaque jour semblaient se multiplier sous ses pas.

CHAPITRE XII : JUSTINE --- LES ÉTRENNES.

Pour complaire à sa maîtresse, Justine affectait un grand dédain pour Mlle Derville : elle ne lui rendait que les services dont elle ne pouvait absolument se dispenser ; elle lui gardait rancune delà petite leçon qu'elle lui avait donnée le premier jour de son arrivée ; puis elle était jalouse de voir Elise plus adroite et plus habile que la meilleure ouvrière. Enfin, et c'était là sans doute son plus fort grief contre elle, Mlle Derville se montrait mesquine, peu généreuse en comparaison des jeunes personnes qui l'avaient précédée. Justine, comme tout le monde, ignorait que la bonne Elise donnait à ses parents tout ce qu'elle gagnait, ne se réservant que l'absolu nécessaire. Elle faisait des économies en confectionnant elle-même presque tout l'attirail de sa toilette, au lieu que les autres institutrices avaient coutume de faire travailler Justine à tous ces objets futiles, ce qui valait à la femme de chambre de très-bons profits.

En conséquence, Justine était habituellement fort maussade avec Mlle Derville. Souvent elle prenait plaisir à la mortifier en affectant de vanter la libéralité de Mme Albertine et en lui montrant les cadeaux qu'elle en avait reçus. Elise ne répondait rien et souffrait tout avec patience ; mais il en coûtait beaucoup à son amour-propre pour laisser croire qu'elle était avare et intéressée, elle qui plus que personne aurait voulu se montrer grande et généreuse.

D'autres fois, lorsque la petite Laure devait sortir avec sa mère, il arrivait que Justine avait oublié de préparer la toilette qu'elle devait mettre, et Mme de Séligny s'en prenait à l'institutrice, qu'elle accusait alors de négligence. Elle répondait avec douceur qu'elle prendrait ses précautions pour que cela n'arrivât plus. En effet, souvent elle passait une partie de la nuit à travailler pour son élève, tant elle avait à cœur de ne mériter aucun reproche. Cependant, comme ce n'était pas son ouvrage, elle ne voulut pas que Justine abusât de sa complaisance ; elle finit par lui dire avec fermeté que si elle continuait à négliger son ouvrage elle en avertirait sa maîtresse. La réprimande porta ses fruits ; mais Justine chercha l'occasion de s'en venger.

Mme de Séligny était souvent invitée à des bals et à des concerts de société : elle y allait seule avec son mari, Suivant les conventions déjà faites, Laure demeurait à la maison avec sa bonne amie. Un jour elle fut obligée d'aller à un repas de noces qui devait être suivi d'un bal ; M. de Séligny lui recommanda de se tenir prête à six heures précises et de faire une toilette éblouissante. La jeune dame, qui avait été fort occupée de ses préparatifs, monta dans sa chambre à quatre heures pour s'habiller. Elle avait l'habitude ne jamais confier sa tête au coiffeur ; sa femme de chambre avait un talent particulier pour la coiffer d'une manière avantageuse à l'air de son visage. Ce jour-là donc, Mme de Séligny sonna Justine pour venir l'habiller ; mais celle-ci ne se trouva point : on l'appela vainement, on la chercha par toute la maison, personne ne savait ce qu'elle était devenue. Fort contrariée de cet incident, la jeune dame était prête à se trouver mal d'impatience. Elise vint lui offrir de remplacer Justine dans cette circonstance. Comme elle hésitait à lui répondre :

– Ne t'inquiète pas, ma petite mère, s'écria Laure, nous allons te faire bien belle !

Cette saillie dérida la maman, et d'un air gracieux elle se livra aux soins de Mlle Derville. Elise, sans perdre de temps, se mit à coiffer la jeune dame. Elle arrangea ses cheveux et les entremêla de perles et de roses artistement disposées avec autant d'adresse que de bon goût. Le reste de la toilette était chose extrêmement facile ; aussi ce ne fut qu'un jeu pour Elise. Laure voulut y mettre la main : ce fut elle qui attacha le collier et les bracelets de sa mère. Au bout d'une heure, Mme de Séligny se trouva prête. Son mari entra dans la chambre.

– Eh bien ! mon ami, comment me trouves-tu ? lui demanda-t-elle en souriant.

– Parfaitement bien, répondit-il d'un air satisfait, après l'avoir regardée attentivement pendant quelques minutes. Je trouve ta coiffure charmante, elle te sied à merveille ; je crois que tu vas faire bien des jalouses, ajouta-t-il en riant.

Peu d'instant après, ils montèrent en voiture et partirent tous deux après avoir remercié Mlle Derville de son obligeance. A peine M. et Mme de Séligny étaient-ils partis que Justine se retrouva. Elle avait eu la malice de se tenir enfermée dans sa chambre pour jouer un mauvais tour à Mme Derville, pensant bien que celle-ci se trouverait forcée d'habiller sa maîtresse. Elle ne doutait pas qu'elle ne le fit avec maladresse et répugnance, et se flattait qu'alors Mme de Séligny, qui n'aimait plus la jeune personne, lui ferait une scène désagréable qui la forcerait à quitter la maison. Elle comptait arriver au fort de la mêlée pour habiller et coiffer la jeune dame. Telles étaient les méchantes intentions de Justine, mais elle fut bien punie en apprenant que tout s'était fort bien passé sans qu'on eût besoin d'elle. Bien plus, sa méchanceté tourna contre elle-même et faillit lui faire perdre sa place. Le lendemain matin, M. de Séligny lui lit dire de passer à son bureau pour régler son compte. Justine se présenta d'un air confus et voulut balbutier quelques excuses ; mais M. de Séligny l'interrompit en lui disant d'un ton ferme et sévère :

– Je n'entends pas que l'on manque volontairement au service de madame. Vous allez partir tout à l'heure !

A ces mots elle fut toute saisie et se mit à pleurer. Elle alla trouver Mlle Derville et la conjura de venir intercéder pour elle auprès de sa maîtresse. Elise fut assez bonne pour le faire, et par ses prières et ses instances elle obtint que la femme de chambre ne serait pas renvoyée. Justine fut sensible à ce bon procédé, et pendant plusieurs jours elle se montra beaucoup plus honnête à l'égard de l'institutrice.

Elise s'appliquait surtout à réprimer les petits défauts de son élève. Elle savait la reprendre avec un calme imperturbable, et la punissait avec une grande fermeté quand l'enfant se montrait indocile à ses remontrances amicales. Dans les circonstances ordinaires, une tâche à faire, une leçon à étudier, tels étaient les moyens qu'elle employait avec succès. Mais pour les fautes graves, comme, par exemple, lorsque la petite avait montré une mauvaise volonté complète et réfléchie, lorsqu'elle s'était mise en colère sans vouloir réparer ses torts, il fallait une punition plus sévère. Voici en quoi elle consistait.

Nous avons dit que les jeudis, jours de grande récréation, Laure invitait ses jeunes amies ; c'était elle qui faisait les honneurs du goûter et de la soirée. Mais lorsqu'elle avait été méchante, elle était privée de ce plaisir. Alors c'était l'institutrice qui recevait les enfants, qui les faisait jouer et s'amuser. Pendant ce temps-là, Laure demeurait retirée dans une chambre en la compagnie de Justine qui ne lui disait pas un mot. Personne ne venait la voir ; on savait qu'elle était en pénitence. De là elle pouvait entendre les rires joyeux de ses compagnes. Elle restait ainsi consignée jusqu'à neuf heures du soir ; alors Mlle Derville venait la prendre pour la mettre au lit. La petite fille, qui avait eu tout le temps de réfléchir, pleurait, faisait des excuses, promettait de se corriger, et par ses larmes et ses caresses elle obtenait son pardon de sa bonne amie. Ces grandes punitions étaient rares, il faut le dire à sa louange ; Laure ne les subit que trois fois, et clans l'espace de la première année.

L'époque du nouvel an vint faire une agréable diversion aux chagrins de Mlle Derville. Mme de Séligny lui fit présent d'une belle robe de soie gris-perle, avec un mantelet de satin noir garni de dentelles. Elise offrit à son élève un joli nécessaire en acajou, absolument pareil au sien. Laure en fut enchantée. Elise fut avec Justine plus généreuse que celle-ci ne s'y attendait, ce qui la mit de très-bonne humeur et la lit revenir de ses préventions contre l'institutrice.

Laure offrit à ses parents une jolie corbeille de satin blanc, brodée en chenille rose. Elle contenait des manchettes brodées à jours pour sa maman, deux bourses en perles et une paire de pantoufles en tapisserie pour son papa. Elle avait fait tous ces petits ouvrages elle-même, sous la surveillance et la direction de sa maîtresse. Mme de Séligny en fut si contente qu'elle les fit voir à toutes les personnes qui vinrent la visiter. M. de Séligny, tout fier de ses jolies pantoufles, les mit d'abord à ses pieds et déclara que ce serait là sa chaussure favorite. Laure eut aussi de bien belles étrennes. Sa maman lui donna une grande poupée en toilette de mariée, puis une boite remplie de toutes sortes d'étoffes de soie et de mousseline pour lui faire des robes. M. de Séligny fit à sa fille un cadeau plus raisonnable : quatre beaux volumes instructifs et amusants, magnifiquement reliés et ornés de jolies gravures. Laure en fut si charmée que plus d'une fois elle quitta sa poupée pour s'amuser à lire.

Le mois de janvier s'écoula bien vite et d'une manière délicieuse. Chaque jour c'étaient de nouvelles fêtes, des compliments, des visites, des invitations sans nombre. Elise en était fatiguée, car tout cela retardait le voyage qu'on devait faire à Paris. Enfin, l'on partit dans les premiers jours du mois suivant.

CHAPITRE XIII : UNE VACANCE --- CONFIDENCE DE JUSTINE --- RÉCONCILIATION.

Ce fut le 6 de février que Mlle Derville eut le bonheur de revoir ses parents. Mme de Séligny la conduisit elle-même et fut témoin de cette entrevue touchante. On ne saurait exprimer quelle fut la joie de cette famille. M. et Mme Derville ne se lassaient pas d'admirer leur chère Elise. Ils la trouvèrent grandie et encore embellie. En effet, elle avait pris un air grave et réfléchi qui lui donnait un nouveau charme. De son côté, Elise vit avec un plaisir extrême que sa bonne mère jouissait d'une santé parfaite et que M. Derville avait repris sa gaieté expansée ; sa ligure était épanouie, on voyait qu'il était heureux et exempt d'inquiétudes. Pour que rien ne manquât à ce beau jour, Mme Auberton se trouvait alors chez ses enfants. Elle était toujours la même, bonne, aimable, active, s'oubliant sans cesse pour s'occuper de ceux qu'elle aimait.

La famille Derville fit à Mme de Séligny l'accueil le plus gracieux ; tous la comblèrent de remerciements affectueux pour les bontés dont elle comblait leur chère fille. La jeune dame rougit légèrement à ces paroles. Elle comprit par là que Mlle Derville n'avait fait aucune plainte à ses parents des mille petites contrariétés qu'elle avait eues à souffrir chez elle, ce qui lui donna une nouvelle estime pour le bon caractère de la jeune personne. Je dois le dire, Mme de Séligny s'attendait à quelques objections ou à quelques petits reproches. Elle y eût répondu tout de suite en remerciant l'institutrice et n'eût peut-être pas été fâchée de saisir ce prétexte. La manière dont elle fut reçue dans la famille Derville fut cause qu'elle se décida à garder Elise au moins encore une année.

Mlle Derville demeura quinze jours chez ses parents. Cette petite vacance fut une fête continuelle. Des amis vinrent complimenter la jeune personne. Mme Auberton, plus que jamais glorieuse de sa petite-fille, la conduisit avec elle dans les sociétés où elle était reçue ; mais le plus grand bonheur d'Elise, c'était de se trouver dans l'intimité de sa famille. Là, elle raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle était à Tours ; et comme sa mère lui demandait pourquoi, dans ses lettres, elle n'avait jamais parlé de ses petites disgrâces :

– Chère maman, répondit-elle, j'ai craint de vous affliger. Vous auriez peut-être jugé le mal plus grand qu'il n'était. J'ai pensé, d'ailleurs, que ces petits nuages se dissiperaient bientôt d'eux-mêmes. Aujourd'hui, je n'y pense plus du tout ; le bonheur de vous revoir m'en dédommage bien !

Le moment de se quitter arriva trop tôt. Cependant cette seconde séparation fut moins pénible que la première. Certains que leur fille était heureuse, M. et Mme Derville pensaient avec joie que l'année la plus difficile était pour ainsi dire déjà finie et que celles qui devaient suivre passeraient plus rapides encore. Ils se séparèrent donc de leur chère Elise avec moins de regrets. Déjà plus d'un mois s'était écoulé depuis que la famille de Séligny était revenue à Tours. Chacun avait repris le cours de ses occupations habituelles. Un matin, Mmede Séligny emmena sa fille pour aller faire quelques emplettes. Elise demeura seule au salon. Elle s'occupait à monter sur le métier un nouvel ouvrage pour son élève, lorsque Justine entra et s'approcha d'elle d'un air embarrassé.

– Mademoiselle Elise, j'ai une demande à vous faire, mais je n'ose pas.

– Parlez, mon enfant ; si je puis vous être bonne à quelque chose, je le ferai très-volontiers.

– Mademoiselle est si obligeante ! Eh bien ! voici ce que c'est : je ne lis pas trop bien, et je ne sais pas du tout écrire.

– Ah ! j'entends, vous voudriez prendre quelques leçons, n'est-ce-pas ? J'en parlerai à madame, et si elle veut bien me le permettre....... !

– Je crains bien qu'elle n'y consente pas.

– Pourquoi cela ?

– C'est que... Tenez, je vais vous dire un secret qui vous intéresse beaucoup ; sans cela, je n'en parlerais pas, car je n'aime pas à faire des rapports.

– Voyons, que voulez-vous dire ?

– Je sais à présent pourquoi madame ne vous aime pas.

– Mais vous vous trompez, Justine ; tout au contraire, madame...

– Oui, oui, je sais bien qu'elle est très-polie avec vous ; mais là, au fond du cœur... Enfin, je suis sûre de ce que je dis. Je l'ai entendue hier au soir ; elle causait avec son mari, et...

– C'est fort mal d'écouter aux portes.

– Vraiment, mademoiselle, je n'écoutais pas, mais j'ai entendu sans le vouloir. Voulez-vous que je vous le dise ?

– Si cela me regarde personnellement, à la bonne heure.

– Eh bien donc, madame soupirait, et elle disait à son mari avec sa petite voix plaintive : « Je t'assure, mon ami, que ma fille aime son institutrice beaucoup plus que moi ; elle ne se plaît qu'avec elle ! »

– Vraiment, Justine, elle a dit cela ?

– Oui, mademoiselle. Alors, monsieur lui a répondu : « Allons donc ! cela ne se peut pas ! Voilà bien encore une de tes idées romanesques. » Il a dit encore autre chose ; mais comme il a parlé plus bas, je n'ai pas pu entendre.

– Je suis bien aise de savoir cela. Je vous remercie de cette confidence, Justine ; vous pouvez compter sur ma discrétion.

Dès que Mme de Séligny fut de retour à la maison, Elise lui présenta la requête de la femme de chambre. Elle fut accueillie favorablement. Laure était présente à l'entretien.

– Oh ! maman, s'écria-t-elle, si tu le voulais bien, ce serait moi qui montrerais à lire à Justine. Cela m'amuserait, et puis ma bonne amie serait moins fatiguée. Elle a tant d'occupations avec moi, qu'elle sera obligée de veiller plus tard afin de remplir cette nouvelle tâche. Je puis bien m'en charger, moi. Il me semble que je suis assez capable, n'est-ce pas, mademoiselle ?

Et en même temps elle regardait sa gouvernante avec un charmant sourire.

– Eh bien ! soit, répondit la maman, je le veux bien. Je suis curieuse de voir comment tu t'y prendras.

Ce même jour, après le dîner, Laure courut chercher la femme de chambre, et, devant sa mère et Mlle Derville, elle lui donna sa première leçon. Elle s'efforçait de copier le ton et les manières de sa gouvernante, et prenait un air de gravité tout à fait comique. Cette nouvelle occupation fut pour elle un véritable plaisir.

Elise en profita pour exciter son émulation. Lorsqu'elle ne s'était point appliquée à ses devoirs, elle ne lui permettait pas de remplir son rôle d'institutrice et donnait elle-même la leçon à Justine. Laure se trouvait sensiblement punie. C'est ainsi que Mlle Derville faisait tourner au profit de son élève les circonstances les plus simples et les plus ordinaires. Son esprit, fortement occupé de cet objet, lui faisait faire une foule d'observations qui eussent échappé à la légèreté ou à l'indifférence d'une institutrice moins pénétrée du sentiment de ses devoirs.

Elise avait été fort affligée de la confidence de Justine. Elle y pensait souvent avec inquiétude.

– Oui, je le vois bien, se disait-elle à elle-même, Mme de Séligny croit que je veux lui ravir l'amitié de sa fille. Que ne peut-elle lire dans mon cœur ! Elle verrait que je suis bien loin d'une si coupable pensée. Mais, hélas ! que puis-je faire pour la dissuader ? Inspirez-moi, mon Dieu ; donnez-moi vos saintes lumières !

Quelques semaines se passèrent sans qu'il arrivât rien de remarquable. Aux heures de la récréation, il arrivait souvent qu'Elise conduisait son élève à la promenade. Un jour, elles passèrent devant l'église, et, selon leur usage, elles y entrèrent quelques instants.

– Mon enfant, dit Elise à sa petite compagne, nous allons dire un Pater et un Ave Maria, pour demander à Dieu une grâce particulière.

Toutes les deux s'agenouillèrent à la chapelle de la sainte Vierge et prièrent avec ferveur. En sortant de l'église, Laure fut bien tentée de demandera sa bonne amie quelle était cette grâce tant désirée, mais elle n'en fit rien, pensant avec raison qu'Elise ne lui en aurait pas dit davantage, ne fût-ce que pour lui apprendre à réprimer sa curiosité. En effet, dans beaucoup de circonstances, Mlle Derville répondait aux questions plus ou moins indiscrètes de la petite fille :

– Mademoiselle, une jeune personne bien élevée ne doit jamais chercher à pénétrer ce qu'on ne veut pas lui dire. Demandez-moi tout ce que vous voudrez quand il s'agit de votre instruction, à la bonne heure, mais je ne vous permets pas d'être indiscrète et curieuse.

Le lendemain matin, Elise était levée bien avant son élève. Après avoir donné à Dieu sa première pensée, elle regardait avec attendrissement la petite Laure qui dormait d'un sommeil doux et paisible avec un sourire sur les lèvres. Une pensée vint s'offrir à l'institutrice ; elle crut que c'était une inspiration du ciel et résolut de la mettre sur le champ à exécution.

Laure se leva comme à son ordinaire à six heures, et vint embrasser sa gouvernante.

– Mon enfant, lui dit celle-ci, je n'ai pas le temps de vous habiller ce matin ; je suis fort occupée, allez trouver votre chère maman.

– Mais, mademoiselle, j'ai peur de la déranger, elle n'est pas encore éveillée.

– Pardonnez-moi, je viens de voir Justine entrer chez elle. Ne craignez rien. D'ailleurs vous lui direz que c'est moi qui vous envoie.

Laure très-surprise obéit cependant et se rendit dans la chambre de sa mère. Cette dame était encore au lit.

– Te voilà déjà, ma fille ? dit-elle en lui tendant les bras.

– Bonjour, ma petite mère, dit Laure en l'embrassant. Si je viens te déranger ce matin, c'est parce que mademoiselle n'a pas le temps de s'occuper de moi ; elle m'a dit de rester ici jusqu'à l'heure de nos leçons.

– Va donc chercher tout ce qu'il faut pour t'habiller, je sonnerai dans un quart d'heure.

Au bout de quelques instants, Laure fut donc rappelée. Sa mère prit la peine de l'habiller et ne fit aucune observation sur cet incident. Mais après le déjeuner elle invita Mlle Derville à la suivre au jardin. Puis avec un ton d'autorité mêlé de reproche.

– Puis-je savoir, mademoiselle, pourquoi vous m'avez envoyé ma fille de si bonne heure ? Jusqu'à présent, vous vous en êtes constamment occupée, que signifie ce changement ?

– Ceci, madame, demande une explication particulière et surtout un profond secret.

– Eh bien, venez dans ma chambre.

Et elles montèrent ensemble. Quand elles y furent, Elise prit une des mains de Mme de Séligny et lui dit d'une voix émue :

– Je vous prie de croire, madame, que je n'ai pas agi par caprice, encore moins par indifférence.

– Expliquez-vous, alors, je ne vous comprends pas.

– En me chargeant de l'éducation de mademoiselle votre fille, mon premier soin fut de chercher à m'en faire aimer. Je pense qu'il est bien difficile qu'une institutrice dirige bien son élève si d'abord elle ne possède pas son affection. Pour arriver à ce but, elle doit donc employer tous les moyens possibles et raisonnables. Il m'a paru que le plus simple est de se mettre en rapports continuels avec l'enfant. C'est pour cela que j'ai voulu donner à Laure tous les soins journaliers qu'elle recevait auparavant de la femme de chambre. L'expérience m'a prouvé que je ne m'étais pas trompée. J'ai réussi au gré de mes désirs, votre aimable fille s'est attachée à moi, sa confiance et son amitié sont telles que je puis le désirer ; mais en recevant chaque jour ses douces caresses qui me sont si chères, j'ai pensé que je ne devais pas vous en priver ; je me reprocherais d'inspirer à Laure cet attachement de préférence qu'une jeune fille ne doit qu'à sa mère ; voilà pourquoi je désirerais qu'aujourd'hui cette chère enfant reçût de vous-même les soins que je lui donnais de si bon cœur. Croyez bien que je vous fais un véritable sacrifice ; mais je n'hésite pas à me priver de ce plaisir. Il est trop juste qu'une bonne mère soit le premier objet des caresses de sa fille.

A ces mots, Mme de Séligny cacha son visage dans ses mains ; elle éprouvait à la fois de l'attendrissement et de la confusion. Il y eut un instant de silence ; mais bientôt son bon cœur triompha de son amour-propre, elle embrassa Mlle Derville avec effusion et lui dit en versant quelques larmes :

– Que vous êtes bonne, ma chère Elise ; ah ! merci, mille fois merci !... Eh bien ! oui, je l'avoue, j'étais jalouse de vous, je voyais avec peine l'extrême attachement de ma fille, que vous méritez si bien. Tout en rendant justice à votre mérite, j'avais pris pour vous une espèce d'antipathie. Combien je m'abusais et que je me reproche de n'avoir pas su apprécier un cœur comme le vôtre !

– Ah ! madame, cette seule parole me fait tout oublier. J'ai beaucoup souffert de votre froideur, de votre indifférence ; mais à présent je sens que je vais être tout à fait heureuse.

CHAPITRE XIV : MADAME DE SÉLIGNY.

Depuis ce jour, Laure se rendit chaque matin chez sa mère. Mme de Séligny sut vaincre sa nonchalance accoutumée pour s'occuper de sa fille. Ce changement dans ses habitudes fut très-favorable à sa santé et dissipa bientôt la mélancolie qui la poursuivait trop souvent. Laure était caressante, expansive ; elle causait beaucoup avec sa mère, lui racontait tout ce qu'elle faisait. Mme de Séligny trouvait dans ces entretiens un plaisir qu'elle n'aurait pas soupçonné. Elle ne se fit plus prier pour assister aux leçons de sa fille ; elle y venait toutes les fois qu'elle avait des instants libres. Toujours elle trouvait là quelque charmant ouvrage de broderie dont elle s'occupait avec plaisir et que Mlle Derville avait préparé pour elle. Jamais elle ne faisait de réflexions ni d'observations devant sa fille. Elle écoutait en silence ; chaque jour elle admirait davantage la patience et la douceur de la jeune institutrice et n'était plus surprise de l'amitié singulière que Laure avait pour elle. Cette enfant, sans être méchante, était fort étourdie, peu appliquée et quelquefois mutine. Il y avait des jours où la moindre difficulté l'impatientait, la rebutait. Quand sa maîtresse lui donnait un devoir à faire, elle commençait par déclarer que c'était trop difficile, que jamais elle n'y parviendrait ; puis, tournant son cahier dans tous les sens et frappant sur la table, elle suppliait Elise de la dispenser de cette leçon pour ce jour-là seulement. Mlle Derville avait coutume de laisser passer cette petite boutade sans y faire la moindre attention ; l'enfant s'apaisait d'elle même et commençait son devoir, mais au bout de quelques minutes, relevant tout à coup la tète, elle adressait plusieurs questions à sa maîtresse et feignait de ne rien comprendre à ses réponses. Alors Mlle Derville prenait un air très-sérieux ; avec beaucoup de calme et de précision, elle répétait une à une toutes les explications qu'elle avait déjà données et n'ajoutait pas un mot de plus. Vaincue par cette impassibilité, Laure se mettait enfin courageusement au travail. Bientôt le devoir se trouvait achevé, et d'un air triomphant elle venait le présenter à sa maîtresse. Quand elle avait bien réussi, elle était sûre de recevoir des éloges et des encouragements.

– Vraiment, ma chère, disait un jour Mme de Séligny à l'institutrice, je ne sais pas comment vous faites pour avoir tant de patience avec ma fille. Pour moi, il y a des moments où je suis obligée de quitter la place. Pour ne pas contrarier votre méthode, il me serait impossible de me taire et de ne pas gronder cette petite espiègle.

– J'ai étudié son caractère ; une trop grande sévérité ne me réussirait pas ; elle a beaucoup d'esprit et possède un cœur droit ; le meilleur moyen de lui faire comprendre ses torts, c'est de lui laisser le temps de les apercevoir elle-même.

– Je vois, en effet, que ce moyen vous réussit. Savez-vous qu'elle est étonnamment changée depuis que vous êtes auprès d'elle ? Et encore, jamais elle ne s'est montrée aussi méchante avec vous qu'avec ses autres institutrices. Cette seule remarque suffirait pour me prouver combien vous leur êtes supérieure.

– Pardonnez-moi, madame, cela prouve seulement que je suis plus dévouée à mon élève. Vous le savez, il est plus facile de supporter et de corriger les petits défauts des enfants qu'on aime.

– Il m'est doux, chère demoiselle, de vous regarder comme une véritable amie... Quoique bien plus jeune que moi, vous êtes si prudente et si réfléchie, que vous m'inspirez une confiance entière ; j'ai besoin de vous consulter sur beaucoup de choses...

A cet instant, M. de Séligny rentra suivi de quelques amis. Il arrivait de la campagne.

– Ma bonne amie, dit-il à sa femme, nous sommes harassés de fatigue et nous mourons de faim. Tu sais ce que cela veut dire.

Mme de Séligny, souriant d'un air affable et gracieux, servit elle-même à ses hôtes ce qui se trouvait dans l'office, une volaille froide et la moitié d'un copieux pâté avec du dessert, le tout assaisonné de quelques bouteilles d'excellent vin ; elle fit les honneurs de ce repas improvisé avec une gaieté charmante qui surprit agréablement son mari et réjouit fort la petite société.

D'après le nouveau genre de vie qu'elle avait adopté, Mme de Séligny, se trouvant sérieusement occupée, n'avait plus le temps de songer à ses lectures favorites... Tous les soirs, quand elle était libre, elle se plaisait à examiner les devoirs de sa fille avec Mlle Derville, puis elles faisaient des lectures instructives et amusantes. La jeune dame y prit tant de goût, que bientôt les romans lui parurent insipides en comparaison de l'agrément qu'elle trouvait dans les livres d'histoire ou de voyages.

– Que vous êtes heureuse, ma chère, disait-elle un jour à Elise, de n'avoir jamais perdu votre temps à des lectures dangereuses ou frivoles ! Vous avez la mémoire ornée, l'esprit juste, l'imagination calme et retenue, trois qualités précieuses, nécessaires surtout à une institutrice. J'avais grand tort de vous exposer à les perdre, je le reconnais maintenant ; mais alors je ne réfléchissais pas aux conséquences de mon étourderie ; je ne pensais qu'à me procurer des distractions. Je comprends enfin qu'une lecture utile et morale est le plaisir le plus digne d'une âme bien née.

– Vous en faites chaque jour l'heureuse expérience, madame ; aussi les distractions rie vous manquent pas, et, grâces à Dieu, votre santé devient de plus en plus florissante.

– Oui, je l'avoue, des occupations attachantes, agréables, remplissent toutes mes journées. Cela me fait plus de bien que toutes les prescriptions de là médecine. C'est que véritablement, chez moi, l'esprit était plus malade que le corps. Mais, à propos, c'est demain jeudi, il faut que nous organisions Une joyeuse partie de campagne. Nous partirons de bonne heure pour aller surprendre M. de Séligny à la ferme. Pendant que nos enfants s'amuseront à jouer, nous leur ferons de la galette avec Mathurine ; n'est-ce pas ? qu'en pensez-vous ?

– C'est charmant : mais les amies de Laure ne sont pas prévenues.

– C'est vrai : Justine ira les chercher demain matin, et nous ne partirons qu'à sept heures. Voilà qui est décidé.

Le lendemain, dès six heures, Laure entra chez sa mère. Elise l'avait habillée pour qu'elle fût plus tôt prête.

Mme de Séligny était encore en robe du matin. Il y avait déjà plus d'un quart d'heure qu'elle avait sonné sa femme de chambre, et elle s'étonnait de ne point la voir arriver ; car, il faut le dire, depuis la petite incartade que nous avons racontée, Justine était d'une exactitude parfaite au service. Elise, pensant qu'elle n'était pas réveillée, courut à sa chambre ; mais elle fut tristement surprise du spectacle qui s'offrit à ses yeux. La pauvre fille ne pouvait pas se lever ; elle avait un violent mal de gorge qui l'empêchait déparier. Son visage rouge et gonflé annonçait une grande fièvre. Avertie par Mlle Derville, Mme de Séligny se rendit auprès de Justine, et fut saisie en la voyant dans cet état. Elle envoya de suite chercher le médecin. Celui-ci déclara que la maladie était grave et prescrivit plusieurs remèdes, en recommandant de les faire promptement. Alors Mlle Derville dit qu'elle allait rester auprès de Justine pour la soigner ; puis elle engagea la jeune dame à ne pas se priver de la promenade projetée, l'assurant qu'elle pouvait être parfaitement tranquille et se reposer entièrement sur elle. Malgré cela, Mme de Séligny hésitait à s'éloigner ; mais Elise lui dit que cette récréation était vraiment nécessaire à la santé de son élève. Alors elle n'insista plus et partit avec sa fille.

Mlle Derville s'installa auprès de Justine et lui donna tous les soins que réclamait son- état. Son intelligence et son activité furent telles qu'on n'aurait pu rien attendre de mieux de la meilleure garde-malade. Le succès fut sa plus douce récompense. Dès le lendemain, la femme de chambre éprouva un mieux sensible, et le médecin affirma qu'elle était hors de danger. Cette maladie dura environ quinze jours. Pendant ce temps, Laure voulut aussi rendre quelques petits services à Justine. Elise veilla sur sa malade et la visitait chaque jour avec une tendre sollicitude. Cette pauvre fille était toute confuse de voir cette aimable jeune personne si attentive pour elle. Un jour, elle lui dit en pleurant :

– Oh ! mademoiselle, je ne mérite pas ce que vous faites pour moi ; j'ai été si méchante à votre égard !

– Ne parlons pas de cela, ma bonne fille, il y a longtemps que je n'y pense plus. Je suis bien contente de pouvoir vous être utile.

– Quoi ! vous me pardonnez tout ce que je vous ai fait souffrir ?

– De tout mon cœur, soyez-en sûre.

A ces mots, Justine baisa les mains de Mlle Derville, et lui promit qu'elle lui serait toute sa vie reconnaissante et dévouée. Elise l'embrassa et lui dit de se tranquilliser. Bientôt Justine se rétablit, et sa conduite prouva bien que son repentir était sincère.

CHAPITRE XV : UNE NOUVELLE INTÉRESSANTE.

Laure était dans sa douzième année. Son institutrice pensa qu'il était temps de la préparer à faire sa première communion. Elle attendait que Mme de Séligny lui en parlât la première ; mais cette dame n'y songeait pas encore ; elle trouvait sa fille bien peu raisonnable, d'autant plus que Laure avait conservé le goût des amusements de l'enfance, bien qu'elle fût grande pour son âge et déjà avancée dans ses études.

Un jeudi, le temps sombre et pluvieux ne permettant pas à l'institutrice de conduire les enfants à la promenade, elles furent contraintes de rester à la maison. Tandis que les plus jeunes faisaient une bruyante partie de colin-maillard, Laure, installée au milieu du salon, s'occupait-à jouer à la poupée ; elle lui essayait à chaque instant de nouvelles parures. Henriette, la plus intime de ses amies, l'aidait dans cette grande affaire ; mais c'était avec une distraction qui finit par impatienter Laure.

– Comment, s'écria-t-elle, je te demande le bonnet rose de ma poupée et tu me donnes sa camisole du matin ? On dirait vraiment que cela t'ennuie.

– Je t'avoue franchement que cela ne m'amuse guère ; et si ce n'était pour te faire plaisir...

– Ah ! mademoiselle veut faire la grande personne. Pourtant tu n'es pas plus âgée que moi.

– C'est vrai ; mais vois-tu, j'ai des pensées sérieuses dans la tète.

– Vraiment, cela doit être curieux.

– Ne riez pas, mademoiselle, c'est plus grave que vous ne le pensez.

– Allons, je vais prendre mon sérieux pour écouter cette fameuse confidence.

– Eh bien ! ma petite, tu sauras que je vais faire ma première communion cette année. Je suis allée au catéchisme dimanche dernier : c'était pour la première fois ; cela m'a semblé si beau, si intéressant, que j'en suis encore préoccupée.

– Est-il possible ! et moi, l'on ne m'en a pas parlé ! s'écria Laure en frappant dans ses mains. Je vois bien, ajouta-t-elle avec dépit et en jetant sa poupée sur une chaise, je vois bien qu'on me regarde encore comme une petite fille. Pour le coup, je vais joliment gronder ma petite mère.

Mlle Derville se tenait dans l'embrasure d'une fenêtre et s'occupait à écrire sans paraître s'occuper des enfants ; elle avait entendu ce dialogue. Le soir elle le rapporta, mot pour mot, à Mme de Séligny. Toutes deux s'amusèrent beaucoup de la vivacité de Laure ; puis la jeune dame avoua qu'en effet il était bien temps d'offrir à Dieu ce jeune cœur, dont l'innocence devait lui être infiniment agréable. Le lendemain matin, sept heures venaient de sonner à la pendule ; appuyée au balcon de sa fenêtre, Mme de Séligny respirait avec délices le parfum des fleurs nouvellement écloses : les premiers rayons du beau soleil de mai donnaient au jardin un aspect riant et nouveau, les arbres commençaient à se revêtir d'une fraîche et tendre verdure ; le parterre offrait lui coup d'œil pittoresque et charmant : jacinthes, roses, Violettes, narcisses, jonquilles, étalaient à l'envi leurs couleurs douces et variées ; on remarquait par dessus tout le lilas, ce roi du printemps, dont les panaches ondoyants et parfumés se balançaient avec grâce au milieu du plus beau feuillage. Des milliers d'oiseaux, cachés dans les arbres, faisaient entendre leurs joyeux concerts, et Mme de Séligny, en les écoutant, se laissait aller à une douce rêverie ; son âme s'élevait jusqu'au ciel pour bénir et adorer l'auteur de tant de merveilles. Dans sa méditation religieuse, elle admirait la bonté de ce Dieu tout puissant, qui n'a pas dédaigné d'embellir ainsi la demeure de l'homme ; puis, faisant un retour sur elle-même, elle se trouvait coupable d'ingratitude, car depuis bien des années elle avait négligé ses devoirs religieux. Hélas, se disait-elle avec amertume, ces petits oiseaux qui chantent réjouissent mon âme ; dans leurs gazouillements mystérieux ils célèbrent la grandeur de celui qui les a créés, tandis que moi, créature intelligente et raisonnable, faite à l'image de Dieu, j'ai pu méconnaitre ses bienfaits ! j'ai pu l'oublier, j'ai néglige la prière, cette première obligation du chrétien, si facile à remplir pour un bon cœur !

Plongée dans ses réflexions, la jeune dame n'avait pas entendu venir sa fille ; tout d'un coup elle sentit un bras se poser sur le sien et vit la jolie tète de Laure penchée sur son épaule. La mère et la fille s'embrassèrent. Mme de Séligny, après avoir babillé Laure, descendit avec elle au jardin pour mieux jouir de cette belle matinée. Elles visitèrent d'abord les fleurs, et après avoir longtemps admiré les progrès sensibles de la végétation, elles allèrent s'asseoir sur le banc de gazon, à l'extrémité du berceau de lilas.

– Ma fille, dit alors la jeune dame, je vais t'apprendre une nouvelle qui, certainement, va te faire plaisir.

– Et moi, petite mère, j'ai quelque chose de très important à te demander ?

– Parle, chère enfant.

– Oh ! je t'en prie, maman, dis-moi d'abord cette bonne nouvelle.

– Je gagerais bien qu'elle se rapporte un peu à ta pensée.

– Vraiment ? cela serait-drôle.

– Point du tout ; rien de plus naturel que la sympathie d'une mère avec son enfant. Ecoute-moi donc. Te voilà déjà dans ta douzième année, c'est l'âge le plus heureux de la vie, la raison qui commence à se développer permet à l'enfant de comprendre et d'apprécier son bonheur ; jusqu'à présent, ma petite Laure, aucune pensée sérieuse n'a traversé ton esprit. Tout occupée de tes jeux et de tes leçons, tu n'as fait encore nulle réflexion sur les devoirs plus nombreux et plus difficiles qui te seront imposés par la suite. Parmi ceux-là, il en est un surtout dont l'importance exige de ta part une attention toute particulière.

– Ah ! maman, je le devine ; oui, c'est bien cela, tu veux parler de ma première communion ?

– Oui, ma fille.

– Tu avais bien raison de dire que ma pensée allait se rencontrer avec la tienne. C'est justement cela que j'avais à te demander ; je t'avoue, maman, que j'étais un peu fâchée contre toi de ce que tu n'y avais pas encore pensé.

– Si tu avais été plus raisonnable, il y a plus d'un mois que je t'aurais annoncé cette bonne nouvelle. Je pense toujours à toi, ma fille, et je n'oublie rien de ce qui peut contribuer à ton bonheur. Depuis quinze jours ta bonne amie est si contente de ton application et surtout de ton caractère, que j'ai décidé avec elle que tu ferais ta première communion cette année. Ainsi j'espère que tu vas devenir tout à fait bonne et raisonnable.

– Oh ! oui, ma petite mère, merci ! merci ! Que je suis contente ! Et Laure embrasse sa mère à plusieurs reprises.

Après le déjeuner, Mme de Seligny conduisit sa fille chez M. le curé, pour le prier de vouloir bien l'inscrire au nombre des jeunes communiantes. Le vénérable pasteur y consentit avec plaisir ; il interrogea Laure sur son catéchisme et sur l'histoire sainte, et fut si content de ses réponses qu'il lui fit présent d'un beau livre avec plusieurs gravures. Elle ses récréations se passèrent en lecture. Le soir, Mlle Derville voulut savoir qu'elles avaient été ses réflexions.

– Ma bonne amie, répondit Laure, j'ai beaucoup pensé à ce que je dois faire pour me préparer à ma première communion ; mais j'ai vu dans mon livre que le point essentiel c'est de se bien confesser. Il faudra donc je fasse une grande confession générale ; cela m'inquiète beaucoup, je ne pourrai jamais me rappeler tout ce que j'ai fait.

– Soyez tranquille, mon enfant, le bon Dieu demande par-dessus tout la bonne volonté. Si vous êtes embarrassée, votre chère maman vous aidera et moi aussi.

– Ah ! tant mieux, cela me rassure. Il y a encore quelque chose qui me fait de la peine, mais je n'ose pas vous le dire.

– Comme il vous plaira, mademoiselle.

– Eh bien ! tenez, voici ce que c'est : maman m'a dit qu'il fallait devenir bien raisonnable pour faire sa première communion ; il ne faut plus s'amuser comme une enfant, et moi qui aime tant à jouer à la poupée, au volant, à la corde, au cerceau, j'aurai bien de la peine à quitter tout cela.

– Eh bien ! ma chère petite, vous êtes clans l'erreur, le jeu ne vous est point défendu. Votre maman vous a dit qu'il fallait devenir bien raisonnable, c'est-à-dire que vous serez plus sérieuse et plus appliquée pendant vos leçons, surtout plus recueillie dans vos prières ; vous le voyez, cela ne sera pas bien difficile. Nos récréations seront peut-être plus courtes, mais vous pourrez jouer d'aussi bon cœur qu'auparavant.

– Cette explication me fait du bien, répondit Laure. Je vous remercie, ma bonne amie ; je vous promets de bien profiter de vos conseils.

Le vénérable pasteur venant consoler la mère de Léonie, lui fait présenter cet enfant pour la consoler un peu.

CHAPITRE XVI : LÉONIE.

J'ai dit que Mlle Léonie était l'institutrice d'Henriette et de Louise, filles d'un notaire, et deux amies intimes de Lauré. Cette demoiselle venait ordinairement les jeudis avec ses élèves ; elle trouvait un grand charme dans la société de Mlle Dervillie. Ces deux personnes étaient faites pour se comprendre et s'apprécier l'une l'autre ;, elles ne tardèrent, pas à devenir intimes. Elise admirait dans Léonie une grande douceur,. une parfaite égalité, dé caractère, une aimable gaieté, beaucoup de franchise et d'abandon, une piété solide et bien entendue. Léonie avait trente-six ans, elle était frêle et délicate ; sa figure, sans être jolie, était agréable, elle avait une expression de douce mélancolie qui la rendait intéressante. En la voyant pour la première fois, Elise fut disposée à l'aimer ; de son côté, Léonie fut éblouie des talents de Mlle Derville, charmée des grâces de sa personne, et surtout de la rare distinction de ses manières. Bien loin d'en être jalouse, elle l'admira sincèrement et souhaita d'obtenir son amitié ; elle comprit tout de suite combien il lui serait avantageux de fréquenter cette charmante jeune personne. Mais elle l'aima surtout par cette inclination naturelle qui la portait vers les personnes d'un grand mérite ; elle avait besoin d'admirer ses amies. Plus d'une fois elle avait éprouvé des déceptions, la bonté de son cœur lui faisant supposer de grandes vertus là où il n'y en avait que de fort médiocres. Pour cette fois, elle avait trouvé la réalisation de ses rêves ; elles rendit grâces à Dieu de cette heureuse rencontre. Mlle Derville devint la confidente de ses peines de chaque jour, elle trouva dans ses bons conseils le moyen d'adoucir les ennuis de sa position et de prouver l'avancement de ses élèves.

Un jour que les deux amies se promenaient dans la campagne, tout en surveillant les jeux des enfants, Léonie demanda à Mlle Derville par quelle suite d'événements elle se trouvait aussi éloignée de sa famille. Elise lui répondit en lui racontant l'histoire de sa vie. Quand elle eut fini de parler.

– Je vous félicite, ma chère amie, lui dit Léonie. Jusqu'à présent vous avez été heureuse et vous n'avez eu qu'un seul chagrin, je veux dire le moment où vous avez quitté vos parents ; j'espère que toute votre vie sera calme et paisible. J'ai remarque que notre destinée future s'annonce dès nos premières années, c'est comme un présage de bonheur ou d'infortune. Pour mon compte, j'en ai fait l'expérience, mais je n'ose vous raconter mon histoire, cela serait trop monotone et pourrait bien vous ennuyer.

– Ah ! ne dites pas cela, ma bonne amie, je vous assure que je vous écouterai avec beaucoup d'intérêt ; je vous dirai même qu'à cet égard j'éprouve une grande curiosité. Je vous aurais questionnée depuis longtemps si la crainte d'être indiscrète ne m'avait retenue.

– Eh bien, puisque vous le désirez, je vais vous satisfaire. Je suis née à Paris. Mon père n'avait aucune fortune ; il était employé dans un bureau ; ma mère ne possédait d'autre richesse que des vertus et de grands talents, elle était bonne musicienne et donnait des leçons de piano. Je n'ai pas eu le bonheur de la connaître, j'avais à peine deux ans quand elle mourut ; d'après tout ce que m'en a dit mon père, j'ai compris plus tard combien fut grand pour moi le malheur de l'avoir perdue. Je fus placée en pension à Paris. Au bout de deux ans mon père se remaria, ma belle-mère me prit alors avec elle. C'était une fort belle personne, elle avait trente-trois ans. Son caractère était froid et impérieux, beaucoup d'esprit et très aimable dans le monde. Pendant la première année qui suivit son mariage, elle me donna beaucoup de soins, me montra à lire et me faisait apprendre de jolies fables que je récitais le soir à mon père en jouant avec lui sur ses genoux ; c'était le moment le plus heureux de ma vie : du reste je n'avais aucune distraction, ni jeux, ni promenades, aucune compagne de mon âge. Continuellement assise sur ma petite chaise, je n'osais pas remuer ni faire le moindre bruit, ma seule récréation consistait à entendre chanter ma belle-mère ; elle avait une voix éclatante et légère comme le chant des oiseaux ; je l'écoutais avec ravissement, j'ai toujours aimé passionnément la musique. Celte vie sédentaire nuisit beaucoup au développement de mes forces physiques, j'étais fort délicate ; le grand air et l'exercice m'étaient plus nécessaires qu'à d'autres. Ma belle-mère ne le comprit pas, jamais elle ne m'emmenait avec elle dans ses courses journalières ni dans ses promenades avec mon père ; on se débarrassait de moi en me laissant chez la concierge. Cette existence triste et renfermée non-seulement fut contraire à ma santé, elle eut encore une fâcheuse influence sur mon caractère :je devins triste et maussade, le matin je pleurais souvent pendant des heures entières sans en savoir la cause ; maman avait beau me presser de questions, je ne pouvais lui répondre, elle en était indignée, sa colère ne faisait que redoubler mon désespoir. Cela fut cause qu'elle me prit en aversion, je l'entendis souvent dire à ses amies : « Cette méchante enfant est vraiment insupportable ! elle pleure toujours, on croira que je la maltraite ; si j'avais su cela je l'aurais laissée en pension. » Au bout d'un an et demi, j'eus une petite sœur ; cette enfant, d'une ravissante beauté, devint aussi intelligente et aussi bonne qu'elle était belle. Il était impossible qu'on ne l'aimât pas mieux que moi, je fus à peu près oubliée.

Cette charmante Augustine mourut à trois ans, des suites d'une chute ; maman fut véritablement au désespoir. Je donnai des larmes à ma petite sœur que j'aimais réellement, quoique je fusse un peu jalouse ; je me consolai bientôt en pensant que j'allais être à mon tour fêtée et chérie comme une fille unique : hélas ! il n'en fut rien. J'entrais dans ma dixième année, depuis quelque temps j'allais en classe dans un externat fort bien tenu et tout près de la maison. J'étais aimée de la maitresse et l'on était content de mes progrès. Je fus donc bien surprise lorsqu'un beau matin, maman me déclara que j'allais aller en pension dans la ville de B, ..., à vingt lieues de Paris ! Cette nouvelle me consterna et me fit répandre bien des larmes : je pensai que mes parents ne m'aimaient pas. Mon père, qui avait entrepris un grand commerce, avait à cette époque une belle fortune ; sa position brillante lui permettait de me placer dans l'une des meilleures institutions de Paris, et l'on m'exilait de ma ville natale pour m'envoyer à vingt lieues de Paris, dans une petite pension des plus médiocres et dans une ville qui n'offrait alors que peu de ressources pour les arts d'agrément. Ce fut ma belle-mère qui conduisit cette malheureuse affaire avec un art vraiment digne d'une habile diplomate ; elle donna pour premier prétexte la faiblesse de ma sante, que le grand air de la campagne devait fortifier ; le second prétexte fut que la directrice principale de cette pension avait été sous-maîtresse dans le couvent où elle-même avait été élevée. Par un rapprochement bizarre, la seconde directrice, amie de cette demoiselle, avait été aussi élevée avec ma propre mère. Maman prétendit que ces deux circonstances assez singulières lui donnaient la certitude que je serais mieux soignée dans cette pension que partout ailleurs. Mon père se laissa persuader et me conduisit lui-même chez ces dames.

La ville de B.... est bâtie dans un endroit marécageux, on y brûle beaucoup de tourbe ; le grand air que je devais respirer était constamment obscurci de brouillards et de fumée.

La pension, située dans une petite rue étroite, n'avait point de jardin, mais seulement une cour pavée, de moyenne grandeur, autour de laquelle s'étendaient les bâtiments. Cette maison offrait l'aspect d'une prison plutôt que d'un pensionnat de jeunes filles. Pour comble de malheur, on ne sortait que pour aller à l'église qui était proche, à peine faisait-on quatre promenades par an ! Telle fut ma demeure pendant quatre années qui furent pour moi quatre siècles.

La maîtresse principale de ma pension était une bonne et respectable demoiselle qui avait bien soixante ans. Elle avait beaucoup d'esprit, de talents et d'instruction, son caractère était aimable et d'une gaieté charmante, beaucoup de piété, ses instructions religieuses étaient admirables, ses exemples ne l'étaient pas moins, elle possédait au suprême degré le don d'enseigner, il était impossible de ne pas comprendre ses leçons, elle avait l'affection et le respect de toutes ses élèves. J'eusse été trop heureuse d'être dirigée par elle seule ; malheureusement elle ne venait à la classe qu'à l'heure de ses leçons, le reste du temps, nous étions entièrement livrées aux sous maitresses, et sa confiance en elles était sans bornes, elle les croyait sur parole et sans aucun examen. Elles étaient au nombre de trois, sans compter l'amie et l'associée ; cette dernière n'avait d'autre occupation que le gouvernement du ménage. Parmi les sous-maîtresses, il y en avait une d'un fort mauvais caractère et qui faisait de faux rapports contre les élèves qu'elle n'aimait pas ; j'eus le malheur d'être de ce nombre : il est vrai que Mlle L.... m'inspirait une véritable antipathie. Jamais je ne pus dissimuler cette impression ni faire semblant de l'aimer, comme faisaient quelques pensionnaires mieux avisées. Tout en elle repoussait mon affection ; ses manières communes, son ton brusque et revêche, un son de voix dont la rudesse et l'aigreur n'étaient que l'interprète trop fidèle de son caractère. Sans doute elle vit sur mon visage la répulsion que j'avais pour elle, et son amour-propre en fut violemment courroucé ; elle aurait pu facilement en triompher par de bonnes paroles et des témoignages d'affection., mais elle en était incapable. Je devins le fatal objet de sa haine, et chaque jour elle m'en donnait les marques les moins équivoques, elle me chargeait de toutes les iniquités de la classe, me jouait les plus mauvais tours. Pour ne pas vous fatiguer du récit de ses méchancetés, je n'en citerai que doux traits qui vous feront juger du reste.

Nous avions l'usage, à la pension, de célébrer la fête de Pâques non-seulement en déjeunant avec des œufs rouges, mais surtout en faisant une toilette nouvelle et recherchée : chacune de nous préparait à l'avance tout ce qu'elle avait de plus beau pour ce grand jour.

Un jour de Pâques, il arriva donc que j'étais, comme mes compagnes, parée de mes plus beaux atours. Une robe de percale blanche garnie de mousseline brodée, un beau châle de soie bleue, un chapeau de paille à la mode et des jolis souliers couleur de beurre frais. Nous étions toutes réunies dans la grande classe, c'était après le déjeuner ; nous étalions avec complaisance le luxe de notre toilette en nous faisant mille compliments réciproques sur le bon goût de notre ajustement. Tout d'un coup Mlle L... m'appelle de sa voix la plus rauque : j'eus un pressentiment de malheur ; elle me fait monter au dortoir, là d'un ton hypocrite, elle me dit que je n'étais pas vêtue assez chaudement, qu'il faisait froid et que je pourrais m'enrhumer. Sur-le-champ, elle me dépouilla de ma belle robe et me revêtit de celle que je portais tous les jours en classe. Figurez-vous, ma chère, une robe de grosse indienne rouge coquelicot, semée de pois blancs, par là-dessus elle m'affubla d'une large douillette de soie noire qui ne me venait qu'aux genoux, me coiffa d'une toque de valeur à plumes tout usées, et pour chaussure de grosses vilaines pantoufles si lourdes et si mal faites, que je pouvais à peine marcher. J'étais affreuse ainsi, j'avais l'air d'une mascarade. Lorsque je parus dans la classe avec ce bel accoutrement, un fou rire s'empara de toutes les pensionnaires. Jugez de mon embarras et de ma confusion ! Cependant les cloches sonnaient à grande volée, il fallut partir pour la messe. Une chose dont je m'étonne aujourd'hui, c'est que dans ma simplicité d'enfant, je n'eus pas même l'idée de me cacher pour ne point aller à l'église. Je me résignai donc à marcher avec mes compagnes dans ce joli costume. J'arrivai dans la cathédrale au milieu d'une foule immense et recueillie ; comme je pleurais beaucoup, l'on crut sans doute que j'étais en pénitence, mais bientôt les beaux alléluia de Pâques me firent oublier ma disgrâce.

– J'admire votre courage, ma chère, interrompit Elise. Pour moi, je n'aurais pas souffert si tranquillement, j'aurais fait grand tapage et j'aurais écrit bien vite à maman de venir me chercher.

– Cette méchanceté vous parait extraordinaire, eh bien, ce n'est presque rien en comparaison de ce qui me reste à vous dire.

Mon père avait la coutume de donner un grand repas à ses amis le jour de sa fête. Jamais je n'eus le plaisir d'y assister. Plus tard, lorsque je revins chez mes parents, leur fortune était détruite et les jours de fête avaient disparu. Reléguée alors dans ma pension, je faisais pour mon père quelque petit ouvrage que je lui envoyais avec une lettre de compliments pour sa fête. Il arriva une fois que je lui avais brodé une jolie cravate de mousseline ; on la mit dans une boite bien cachetée ; la maîtresse voulut que j'y enfermasse aussi ma lettre pour que le tout arrivât en même temps. Puis elle donna la boite à Mlle L..., lui enjoignit de la porter de suite à la diligence, et lui disant expressément ce que c'était. La méchante sous-maîtresse, au lieu d'obéir, jugea à propos de garder la boite et ne l'envoya que deux jours après la fête de mon père. Moi, qui ne me doutais de rien, j'étais fort tranquille à cet égard, lorsque je reçus une lettre de maman. Elle me faisait les reproches les plus sévères de ce que, disait elle, j'avais oublié la fête de mon père ; elle ajoutait que ce bon père, étant à table au milieu de ses amis, avait versé des larmes sur le mauvais cœur et l'ingratitude de sa fille !

La lecture de cette fatale lettre me causa un saisissement inexprimable. Je ne pouvais plus parler ni respirer, je fus suffoquée pendant plus d'un quart d'heure. Enfin les pleurs me soulagèrent. Je voulus écrire de suite à mes parents pour m'excuser, mais on m'en empêcha. Ce qu'il y eut de plus fâcheux pour moi dans cette circonstance, c'est que la maîtresse de pension, ne voulant pas se trouver en faute avec mes parents, laissa peser sur moi l'accusation de paresse et de négligence ; et ce ne fut que plus de dix ans après que je racontai à mon père la noirceur dont j'avais été la victime.

– Mon Dieu ! quelle horrible méchanceté ! s'écria Elise avec un mouvement involontaire ; le mauvais tour du jour de Pâques ne blessait que votre amour propre, ce trait sournois et raffiné dut vous déchirer le cœur.

– Ce fut, je l'avoue, un des chagrins sérieux de ma vie.

Maman, qui était en correspondance avec la maitresse, lui recommandait d'être avec moi fort sévère et de me faire beaucoup travailler. Pour obéir à cette injonction, l'on me surchargea de devoirs de toute espèce. Je passais presque toutes mes récréations à apprendre, et malgré toute la peine que je me donnais, il m'arrivait bien souvent d'être punie pour n'avoir pas su mes leçons. Ce genre de vie n'était guère propre à fortifier ma santé, j'étais toujours souffrante et j'avais mal aux yeux à force de. pleurer.

Au milieu de ces chagrins continuels, j'eus pourtant deux beaux jours : le premier fut celui de ma première communion ; le second, celui de mon départ.

L'année de ma première communion fut pour moi comme un doux rayon du soleil entre deux orages. Tout occupée du soin de préparer ma conscience, je devins presque insensible aux persécutions dont j'étais l'objet. J'eus plusieurs amies dévouées ; comme de bons anges elles me consolaient et m'encourageaient à souffrir. Notre pieuse et bonne maîtresse nous réunissait tous les jours à l'heure de la récréation, elle nous faisait faire de belles prières et de saintes lectures ; le temps de la retraite arriva. Je puis dire qu'alors je me trouvai si heureuse que j'aurais voulu passer ainsi toute ma vie, d'autant plus que parmi nos exercices on nous faisait faire des promenades champêtres qui me charmaient. Le jour de ma première communion, il me sembla que je n'étais plus sur la terre, toutes mes pensées étaient au ciel. Je fus si heureuse alors que j'ai pensé depuis que Dieu voulut sans doute me faire comprendre, ce jour-là, que je ne trouverais jamais de bonheur en ce monde que dans les joies pures de la religion.

Le jour de mon départ de la pension fut aussi pour moi un jour de fête, quoique dans un genre différent. La joie que je ressentis alors put me donner une idée de celle que doit éprouver une pauvre âme qui sort enfin du purgatoire après de longues et cruelles souffrances.

Mais avant de vous en parler, je dois vous dire que je venais passer à Paris le temps des vacances ; aussi cette époque était l'objet de mes vœux de toute l'année. Pendant ces bienheureux jours, la maison paternelle devenait pour moi comme le paradis terrestre. On recevait beaucoup de monde. Nous allions en visites, puis aussi à la campagne. Mon père me conduisait aux Tuileries, aux différents musées et quelquefois au spectacle. Tous ces plaisirs me transportaient ; mais qu'ils étaient éphémères ! Le premier jour d'octobre tout était fini ; il fallait retourner à la pension. J'avais beau gémir, supplier, demander quelques jours de grâce, maman était inexorable, jamais elle n'eut pitié de mes pleurs ; elle disait froidement que c'était la paresse qui me faisait désirer de prolonger mes vacances, et mon père se chargeait de me reconduire. Il avait coutume de venir me voir aux fêtes de Noël, mais il ne restait à B... que deux jours. Il était reçu à la pension avec de grands honneurs. J'étais admise à dîner avec lui à la table de ces dames, on m'accablait de caresses en sa présence, mais je ne sortais pas avec lui, sous prétexte qu'il faisait froid et que j'étais toujours en rhumée.

On ne me laissait pas causer librement avec lui, comment aurais - je pu me plaindre ? Mon père s'en retournait à Paris bien persuadé que j'étais parfaitement heureuse. A peine était-il parti que les persécutions recommençaient de plus belle. Il est vrai que pendant les vacances je racontais à mes parents beaucoup de choses ; mais alors maman feignait de ne point me croire ou bien elle me fermait la bouche, en me disant que l'on avait raison de me punir ; que c'était ma seule faute ; je l'avais sans doute bien mérité ; j'étais bien heureuse qu'on se donnât la peine de me corriger, j'avais tant de défauts ! etc.. et ce discours était toujours terminé par ces paroles philosophiques :

– Tu te plains d'être en pension, ma fille ! mais c'est le temps le plus heureux de la vie !

Mon père s'amusait quelquefois de cette discussion et la tournait en plaisanteries. L'instant d'après il n'y pensait plus.

Mais je m'aperçois qu'il est temps de nous séparer. Je reprendrai jeudi prochain la suite de mon récit. Que pensez-vous, ma chère, de tout ce que je viens devons dire ?

– Ah ! mon amie, répondit Elise, combien je vous plains d'avoir perdu votre mère dès votre enfance ! Ce malheur a entraîné tous les autres. Je dois remercier Dieu de m'avoir conservé la mienne. Quelle différence entre votre sort et le mien ! Je suis très frappée aussi de la triste influence d'une vie sédentaire et retirée pour des enfants très-jeunes ; et je comprends maintenant pourquoi ma bonne mère ne passait jamais un seul jour sans me conduire à la promenade et pourquoi elle voulait que je ne connusse que les jeux d'exercice.

Je pense encore que la surveillance est une vertu bien nécessaire dans une maîtresse de maison. Enfin je ne comprends pas une pension qui n'a point de jardin, surtout dans une ville de province où cela est si facile à trouver. En résumé, les peines que vous avez éprouvées me paraissent tout à fait extraordinaires, et si je ne connaissais pas votre extrême sincérité, je serais tentée de croire que vous vous amusez à me faire un roman, mais je crois à votre franchise et je conclus de tout cela que votre destinée a été toute providentielle. Dieu vous a placée de bonne heure dans le chemin du ciel qui, vous le savez, est celui de la croix. J'admire combien vous avez eu de patience et de courage pour vous résigner.

CHAPITRE XVII : SUITE DE L'HISTOIRE DE LÉONIE.

Le jeudi suivant, l'on partit de bonne heure pour se rendre à la ferme. Mme de Séligny ne vint pas avec les enfants ; elle devait aller les rejoindre dans l'après-midi. Les jeunes filles montèrent joyeusement dans une grande carriole. Quant aux deux institutrices, elles voulurent faire la route à pied pour causer plus à leur aise ; elles suivaient la voiture qui allait très-doucement.

– Vous ne sauriez croire, ma chère amie, dit Elise à sa compagne, combien j'ai pensé à vous toute la semaine. Je suis bien curieuse de savoir la suite de vos aventures. Vous en étiez à l'époque de votre sortie de pension. J'ai hâte de vous voir enfin heureuse et tranquille chez vos parents..

– Eh bien donc, je vais, continuer, répondit Léonie.

Pendant ma dernière année scolaire, je tombai malade de la rougeole, on me sépara de mes compagnes, et, pendant un mois, je fus reléguée dans une chambre particulière avec une garde qui me soigna très-bien. La bonne maîtresse venait chaque jour me visiter et me faisait mille caresses, au point que j'aurais souhaité d'être toujours malade pour être si bien choyée. Quand je fus en convalescence, elle m'apportait de beaux livres pour m'amuser. Un jour, je fus très surprise de voir arriver maman. Cette visite inattendue me fit un grand plaisir, car ordinairement elle ne venait jamais qu'aux vacances pour me chercher ; elle resta plusieurs jours chez ces dames. Le matin du quatrième jour, elle me dit tranquillement et saris m'a voir aucunement préparée à cette nouvelle. Tu vas aller faire ta malle, parce que je t'emmène avec moi demain, et c'est pour ne plus revenir. » Ces paroles me causèrent un accès de joie délirante ; d'un seul bond, je descends à la classe, je m'élance sur une table, et là, frappant dans mes mains, je me mets à sauter et à crier de toutes mes forces : --- Mesdemoiselles ! je pars demain, je ne reviendrai plus, quel bonheur ! Mon Dieu ! que je suis contente !

Cette exclamation produisit l'effet d'un coup de théâtre. Des cris do surprise partirent de tous côtés. L'explosion fut si forte, que notre bonne maîtresse accourut tout effrayée ; elle dut croire qu'un grave accident venait d'arriver quand elle vit...

Ici Léonie fut obligée de s'interrompre pour laisser Mlle Derville rire tout à son aise. Puis ensuite elle continua.

– Sa présence ne m'arrêtait point. J'étais véritablement hors de moi ; peu s'en fallut que je ne perdisse la tète. A cet aspect la maîtresse demeura pétrifiée ; puis elle m'accusa de la plus noire ingratitude ; mais je fus peu sensible à ses reproches. Je ne voyais que le bonheur de sortir enfin de cette prison.

– Vous conviendrez, ma chère, dit Elise, que cette pauvre maîtresse dut être grandement scandalisée de cette façon singulière de'faire vos adieux. Cela n'était pas flatteur pour elle.

– Assurément ; mais je vous assure qu'il n'y eut aucune réflexion de ma part.. Ce fut par un mouvement spontané que je fis cette folie, j'eus ensuite beaucoup de regrets de lui avoir fait de la peine. Ce fut sans doute pour elle une leçon bien sévère ; jamais elle n'avait fait attention aux méchancetés de la sous-maitresse, elle avait toujours ajouté foi à ses mensonges perfides. Cette odieuse mégère avait pris sur elle un ascendant extraordinaire par ses flatteries et ses complaisances affectées. Plus tard, elle ouvrit enfin les yeux et congédia ce mauvais sujet. Celle-ci fut obligée de quitter la ville où elle était généralement détestée.

– Pour moi, comme vous le voyez, ma sortie de pension n'eut rien de sentimental, bien différente en cela de la vôtre qui fut si honorable et si touchante.

– C'est bien différent, j'avais été si parfaitement heureuse dans cette maison, que j'aurais consenti sans peine à y demeurer toute ma vie. Notre maitresse, femme d'un mérite éminent et d'une surveillance active, n'aurait jamais souffert qu'on maltraitât les élèves. Un jour, elle renvoya une sous maîtresse par ce qu'elle avait fait une injustice en punissant une pensionnaire sur le faux rapport d'une domestique. Que je vous plains, ma chère, de n'avoir pas été placée dans une pension aussi bien tenue ! La vôtre était véritablement étrange, et je crois bien, grâce à Dieu, qu'aujourd'hui l'on n'en trouverait pas une pareille.

– J'en suis bien persuadée. Au reste, je dois vous dire, pour votre édification, que je ne tardai pas à faire ma paix avec ma bonne maîtresse. Elle vint encore longtemps après nous voir à Paris dans ses vacances.

Me voilà donc revenue dans la maison paternelle. J'espérais y trouver le bonheur. Hélas ! il n'en fut rien. J'arrivais précisément au moment de la décadence de notre fortune. Je fus témoin de tous les embarras de mon père qui lutta longtemps contre les chances du commerce. Il faisait chaque jour des pertes énormes. Bientôt ses ressources furent épuisées. Il se vit contraint de vendre tout ce qu'il possédait pour acquitter ses dettes. Il put dire alors avec vérité : « Tout est perdu, hors l'honneur ! »

Maman tomba malade de chagrin. Vous jugez de tout ce que je ressentis dans ces tristes circonstances ! Enfin, elle se rétablit et je fus placée dans une pension à Paris, pour être sous-maîtresse. J'y demeurai près de deux ans et j'y-fus parfaitement bien sous tous les rapports. Je fus rappelée à la maison par mon père qui avait besoin de moi pour l'aider dans ses écritures ; de plus, maman, toujours malade, avait besoin d'être bien servie et soignée. Je me dévouai de bon cœur à ce devoir ; elle me prit dès lors en amitié et je fus plus heureuse.

Trois années se passèrent paisiblement : mon père était content ; les affaires commençaient à reprendre. Malheureusement pour nous, maman, se voyant toujours souffrante malgré nos soins, finit par se déplaire à Paris ; son médecin lui persuada que l'air delà campagne pourrait seul lui rendre la santé. En conséquence, elle me déclara que nous n'avions d'autres ressources que de tenir un pensionnat, qu'il fallait me préparer aux examens, et qu'ensuite nous irions à trente lieues de Paris, fonder ce petit établissement. Je me hâtai donc de me faire recevoir institutrice : je vous avoue que je n'avais aucun goût pour cet état. La vie triste et renfermée me paraissait odieuse, à cause de ce que j'avais éprouvé dans mon enfance. Mais, je vous l'ai dit, maman avait un caractère impérieux, ses volontés étaient des arrêts, je n'eus pas le courage de la contredire ; ce fut un malheur pour nous, car nous aurions pu rester à Paris ; en choisissant un logement sain et bien situé, maman se serait trouvée aussi bien qu'à la campagne, nous n'aurions pas quitté mon père et nous aurions vécu tous les trois avec plus d'aisance et surtout plus de bonheur.

Enfin nous partîmes pour cette campagne éloignée. Je quittai Paris avec regrets, je ne me consolais que dans l'espoir de rendre la santé à maman et de revenir au bout de quelques années. Mon père, qui ne pouvait quitter son commerce, resta seul à Paris ; mais il venait nous voir de temps à autre.

Notre établissement prospéra pendant les trois premières années, ensuite nous éprouvâmes des contradictions et des accidents qu'il serait trop long de vous raconter. Au bout de cinq ans, nous fûmes supplantées par une jeune personne qui joignait au mérite personnel l'avantage d'être protégée par un personnage très-influent dans le conseil municipal. On lui donna gratuitement une maison charmante avec un superbe jardin, tandis que nous n'avions jamais pu réussir à nous loger convenablement tout en payant un loyer fort cher. Ce fut là notre coup de grâce ; il nous fut impossible de lutter avec la nouvelle institutrice : elle nous enleva toutes nos élèves. Maman ne put résister à ce nouveau chagrin, elle était toujours faible et chancelante ; la perte de notre maison lui causa une maladie aiguë qui l'enleva en trois jours : elle mourut dans mes bras avec des sentiments de piété et de résignation.

Je me trouvai alors si douloureusement affligée, que je ne voulus pas rester plus longtemps dans ce pays. Je revins à Paris avec mon père. Il y avait à peine trois mois que nous étions ensemble, lorsque ma tante, l'une de ses sœurs, m'écrivit pour m'engager à venir demeurer avec elle dans une petite campagne auprès de Fécamp ; c'était pour tenir l'école des jeunes filles. Je devais remplacer l'institutrice, atteinte d'une aliénation, mentale. Je devais entrer chez elle en qualité de sous-maitresse, on m'offrait des conditions avantageuses ; mon père me dit d'accepter cette place et je m'éloignai encore une fois de Paris.

Malgré les belles apparences de la position que l'on m'offrait, j'avais de tristes prévisions. Ces pressentiment s'étaient comme un avertissement du Ciel. Je vis plus tard que je ne m'étais pas trompée. J'arrivai donc chez ma tante, qui me reçut avec la plus grande amitié ; j'y répondis par la mienne, ce fut là seulement le bon côté de ma nouvelle existence. Nous étions logées dans une chétive et pauvre cabane située tout à fait dans le cimetière. L'église du village était tout près de nous, devant nos croisées, et nous masquait la vue de la campagne. La classe était une espèce d'écurie sombre et humide, il y avait là cinquante enfants dont je devais m'occuper seule. Ma tante soignait le ménage et veillait sur sa malade. Cette pauvre demoiselle, qui avait la tète dérangée, ne pouvait entendre rire, ni chanter, ni parler tout haut ; alors elle entrait en fureur, sortait de sa chambre et menaçait de nous battre de toutes ses forces. Nous vivions aussi recluses et plus tristes que des carmélites, n'allant qu'à l'église, presque jamais à la promenade. L'ennui me gagna, je tombai malade au bout d'un an et je ne pus continuer de faire ma classe. En même temps, notre infortunée compagne devint si difficile à soigner que ses parents furent obligés de la placer dans une maison de santé. Ma tante, qui était une sainte, se retira dans un couvent où étaient déjà plusieurs demoiselles de ses amies ; elle aurait bien désiré m'emmener avec elle, mais je n'avais aucun goût pour la clôture. Je revins donc à Paris, mon père me reçut à bras ouverts, et il fut convenu que désormais je ne le quitterais plus.

Ce fut alors que commencèrent les jours les plus sereins et les plus heureux de ma vie.

Je dois vous dire qu'avant de quitter la campagne, nous eûmes un mois de vacances que nous employâmes très bien, je vous assure. Ma bonne tante se fit un plaisir de me conduire dans les différents hameaux voisins où nous avions quelques parents ; nous restions deux jours chez l'un, trois jours chez l'autre. Vous ne sauriez croire quel plaisir j'éprouvai dans cette petite excursion que nous fîmes ensemble. Cette belle et riche campagne, que nous parcourions presque toujours à pied, me causait à chaque instant de nouvelles surprises. Tantôt nous descendions dans une vallée remplie d'arbres séculaires au feuillage verdoyant et touffu. L'air était embaumé de leurs suaves parfums, et nous marchions sur un beau tapis de verdure émaillé de mille fleurs. D'autres fois, c'était une plaine immense, couverte des plus riches moissons. L'horizon s'étendait fort loin autour de nous. On apercevait de jolies maisons de campagne, des fermes et de petits clochers de village. Nous allâmes à Fécamp, puis au Havre. Je vis la mer et j'éprouvai un ravissement inexprimable. Nous visitâmes à Fécamp la chapelle de la sainte Vierge, au sommet des falaises qui bordent la mer. Au Havre, nous allâmes au phare, puis à la côte d'Ingouville, et là, mes yeux furent éblouis du magnifique panorama qui se déroulait devant nous.

– Quel dommage de ne voir tout cela qu'en passant !disais-je avec regret. J'aurais bien voulu voir une tempête ; mais ce n'était pas la saison des ouragans, je dus me contenter du mugissement ordinaire des vagues, bruit majestueux et vraiment solennel qu'on ne peut entendre sans émotion.

Enfin nous revînmes au logis pour faire nos préparatifs de départ. Quelques jours après je me séparai de ma bonne tante... Nous nous quittâmes avec regret, mais en nous promettant bien de nous revoir quelquefois, et surtout de nous écrire souvent.

En cet endroit de son récit, Léonie fut interrompue par les cris joyeux de la petite troupe. On était arrivé à la ferme. Les gouvernantes reçurent dans leurs bras les jeunes filles qui sautèrent légèrement de la voiture, et saluèrent la bonne Mathurine qui venait au-devant d'elles.

CHAPITRE XVIII : FIN DU RÉGIT DE LÉONIE.

Après le déjeuner, les enfants se répandirent dans les jardins pour se livrer à toutes sortes d'amusements. Quelques-unes se firent un plaisir de cueillir des fraises pour le dessert du dîner. Pendant ce temps-là, Mlle Derville et son amie, fatiguées de leur promenade, se reposèrent sous un berceau de chèvrefeuille. Elles prirent dans leur panier à ouvrage, l'une un mouchoir de batiste qu'elle brodait, l'autre une paire de manchettes.

– Je vous en prie, ma chère, dit Elise à son amie, tâchez de finir votre récit avant l'arrivée de Mme de Séligny, car alors nous ne serons plus seules.

– Ce qui me reste à vous apprendre ne sera pas long, répondit Léonie, je continue :

Me voici donc revenue avec mon père pour ne plus le quitter ; ce fut une grande joie pour tous deux. J'avais la douce liberté d'une maîtresse de maison ; je m'occupais des détails du ménage et je me rendais utile à mon père en l'aidant dans ses écritures. Nous n'avions pas de fortune, mais nous vivions honorablement dans notre médiocrité. Quelques amis venaient à certains jours égayer notre solitude ; nous passions nos soirées sans aucun ennui : tantôt je faisais de la musique ; mon père y prenait grand plaisir, car il chantait lui-même fort bien ; il avait une gaieté charmante et se plaisait à me raconter les principaux événements de sa vie ; d'autres fois je lui faisais d'agréables lectures, plus souvent encore une partie de dames ou de piquet : c'était lui qui m'avait appris ces jeux qu'il aimait beaucoup. L'été nous faisions de jolies promenades ensemble ; enfin mon père me répétait souvent qu'il ne s'était jamais trouvé si heureux, même au temps de sa plus haute fortune. Ces paroles me comblaient de joie. Quatre ans se passèrent de la sorte. Hélas ! le bonheur n'est pas fait pour cette vie ! De nouveaux revers vinrent nous assaillir : mon père, qui était la bonté même, ne pouvait jamais refuser un service. On connaissait son caractère ; plusieurs intrigants abusèrent de sa trop grande bonté ; il prêta des sommes qui n'étaient pas en elles-mêmes considérables, mais qui l'étaient pour sa position et qui furent tout à fait perdues. Ce malheur nous réduisit à la plus pénible situation ; je fis tout ce qui dépendait de moi pour l'adoucir : je donnais des leçons, je travaillais, et à force de soins et d'économie j'épargnais à mon père des privations qu'il n'aurait pu supporter. Mais le chagrin s'empara de lui, insensiblement sa gaieté disparut ; il devint taciturne et rêveur ; plus d'une fois je l'entendis soupirer et je le vis verser des larmes qu'il s'efforçait de me cacher. C'est alors que je fus bien malheureuse, car je comprenais toutes ses peines et je ne pouvais y remédier. Cela dura environ six ans. Nous arrivâmes à cette époque fatale où le fléau destructeur promena ses ravages dans la capitale ; mon père en fut atteint ; jugez de mon désespoir ! mes soins ne purent le sauver ; il succomba après deux jours d'affreuses souffrances ; il demanda les secours de la religion et mourut dans mes bras en me bénissant.

Ici Léonie fut obligée de s'arrêter : ses pleurs lui coupaient la parole. Mlle Derville y mêla les siens. Après quelques instants de silence :

– Ah ! mon amie, lui dit-elle, je comprends tout ce que vous avez souffert ; Dieu seul peut adoucir et consoler des peines de cette nature. Sans doute, il ne vous abandonna pas.

– Il est vrai que sa bonté veilla sur moi d'une manière sensible ; mais j'eus d'abord des souffrances, des embarras et des misères de toutes sortes.

J'étais donc maintenant seule, isolée, sans autre ressource que mes faibles talents ; je fus pendant longtemps si malade qu'il m'était impossible de chercher de l'occupation. Que de larmes j'ai versées pendant ces tristes jours ! Combien je regrettais d'avoir survécu à mon pauvre père ! Je n'avais donc plus personne pour m'aider et me consoler. Quand je pense à la douleur que je ressentis alors, il me semble que tous mes autres chagrins disparaissent devant celui-là.

Après plus d'une année de souffrances et de désolation, le Seigneur eut pitié de moi et daigna me secourir d'une manière providentielle. D'abord je retrouvai d'anciennes amies qui eurent la bonté de me prendre chez elles à la campagne pour me soigner ; lorsque je fus en état de travailler, je revins à Paris chez moi : je trouvai des leçons et de l'ouvrage ; mais bientôt je compris que ces ressources étaient bien précaires ; je résolus de me placer dans une famille pour faire l'éducation d'une jeune personne. Pendant plus de six mois je cherchai inutilement ce que je désirais ; toutes les personnes que je voyais me recevaient à merveille, me promettaient de s'occuper de moi, et puis je n'entendais plus parler de rien.

Un jour, me trouvant à l'office dans la petite église de Saint-Louis-en-l'Ile, je fus remarquée par une personne d'un grand mérite et d'une éminente piété. Cette demoiselle, sans me connaître, devina ma position avec celte intelligence naturelle aux bons cœurs ; elle me fit venir chez elle et me dit qu'elle éprouvait pour moi une vive sympathie, et qu'elle regrettait beaucoup de ne pas être assez riche pour me prendre avec elle ; puis elle me promit de me trouver une position telle que je la souhaitais. Elle avait des relations très-étendues et fort honorables. Au bout de quinze jours, elle me fit entrer dans la famille où je suis en ce moment ; cette place n'est pas aussi avantageuse que la vôtre, à beaucoup près ; mais aussi je n'ai que des talents forts médiocres ; je m'estime fort heureuse d'y être entrée ; voilà déjà trois ans que j'y suis, je compte bien y rester encore plusieurs années. --- Ici Léonie se tut.

– Mon Dieu, ma chère amie, s'écria Mlle Derville, votre vie a été bien orageuse et bien accidentée ! Mais cette excellente personne, qu'est-elle devenue ? Êtes-vous toujours en correspondance avec elle ?

– Hélas ! non, ma chère ; je l'ai entièrement perdue de vue. Je lui écrivis aussitôt après mon arrivée à Tours ; elle me répondit par une lettre fort aimable qu'elle allait quitter Paris pour se retirer tout à fait dans un couvent de province, ajoutant qu'elle ne voulait faire connaître à personne le lieu de sa retraite, parce qu'elle avait résolu d'oublier le monde.

Quelque temps après, je m'adressai à plusieurs personnes qui l'avaient connue à Paris ; mais je ne pus en apprendre aucune nouvelle. J'ai conservé précieusement sa lettre que je vous montrerai.

– Je vous plains d'avoir perdu cette excellente amie. Dites-moi, vous êtes heureuse à présent, n'est-ce pas ?

– Je suis au moins tranquille pour le présent et résignée pour l'avenir. Je vous avoue que dans les commencements j'ai eu beaucoup de peine à m'accoutumer à cette maison. Mme P.... \(Soit dit entre nous\) est excessivement fière et impérieuse ; j'ai dû, pour conserver ma place, faire le sacrifice entier de ma volonté ; je ne suis même pas libre de donner mes leçons à l'heure et de la manière que je le voudrais. Quant à mes petites élèves, elles me donnent actuellement beaucoup de satisfaction : Henriette surtout est extrêmement sensible et bonne ; elle m'aime beaucoup et me comble de soins et d'attentions délicates. Louise est une bien gentille enfant, mais folâtre, légère et portée à l'indépendance. Pendant la première année de son éducation, j'en étais souvent réduite à faire ses volontés pour avoir la paix et me conserver dans les bonnes grâces de madame. J'ai pleuré plus d'une fois, je vous assure. La douce Henriette me consolait ; cette charmante enfant réprimandait sa sœur et parvenait à la ramener. Je puis dire que c'est elle qui l'a aidée à se corriger.

Mais, chère Elise, parlons un peu de vous maintenant. Vous avez dû avoir beaucoup à souffrir dans la famille où vous êtes. On dit que Mme de Séligny est pleine de caprices, d'originalité.

– Du tout, ma chère, elle est charmante et me traite absolument comme-si j'étais sa fille.

– Vraiment ? eh bien, j'en suis charmée ; cela lui fait honneur autant qu'à vous. L'on disait pourtant que...

– Ne croyez pas aux mauvais propos, ce sont autant de mensonges.

– Mais quant à Laure, par exemple, il est bien certain qu'elle est colère, capricieuse, entêtée.

– Détrompez-vous encore, elle est fort douce, m'aime à la folie et fait tout ce que je veux ; qui donc a pu vous prévenir ainsi contre cette honorable famille ?

– Cela est tout simple. Vous savez que Laure avait eu avant vous quatre institutrices. Chacune d'elles a fait plus ou moins de plaintes sur la maison. La méchanceté, trop ordinaire dans le monde, s'est plu sans doute à doubler, peut-être à tripler ces indiscrètes confidences. Voilà pourquoi j'évite avec soin de parler des petits désagréments que je puis avoir avec mes élèves. Ce n'est qu'à vous seule, mon amie, parce que je vous crois assez bonne pour me plaindre et surtout assez éclairée pour me donner d'utiles conseils. Enfin, d'après ce que vous me dites, je vois avec plaisir que jusqu'à ce moment vous avez été aussi heureuse qu'on puisse l'être. J'espère bien qu'il en sera toujours ainsi et que vous ne connaîtrez jamais d'autres peines que les accidents inséparables de la vie humaine. Pour moi, je n'espère pas de bonheur en ce monde ; n'ayant plus de parents, je n'aurai à présent que de tristes jours.

– Pourquoi vous décourager ainsi, ma bonne amie ? Vous ne savez pas ce que Dieu vous réserve ; j'ai de bons pressentiments pour vous ; je suis persuadée que toutes vos épreuves sont finies.

Comme Elise achevait ces mots, l'on entendit le bruit d'une voiture qui entrait dans la cour. C'était Mme de Séligny. Les deux amies se levèrent en même temps pour aller la recevoir.

CHAPITRE XIX : LA PREMIÈRE COMMUNION.

Laure n'avait plus qu'un mois à attendre pour faire sa première communion. Elle s'y préparait avec ferveur ; chaque jour elle assistait à la messe et remplissait ses pieux exercices avec beaucoup de joie ; mais elle était trop instruite pour borner là toute sa préparation ; elle travaillait sérieusement à réformer son caractère. Son extrême vivacité l'entraînait encore à faire des fautes, mais son cœur les désavouait, elle s'empressait de les réparer. Chaque fois qu'elle avait été négligente, elle s'imposait d'elle même une tâche. C'était un excellent moyen de se corriger. Aussi devenait-elle chaque jour plus appliquée à ses études ; jusque dans ses récréations l'on s'apercevait qu'elle était raisonnable, ses entretiens étaient plus sérieux. C'était surtout avec son amie Henriette qu'elle aimait à s'épancher ; l'on conçoit que les deux jeunes filles ramenaient souvent la conversation sur le beau jour qu'elles attendaient l'une et l'autre. Henriette apprit à son amie qu'elle avait entrepris d'habiller une pauvre petite fille de l'école des sœurs.

– Maman a bien voulu m'associer à cette bonne œuvre, lui dit-elle. J'ai donné tout l'argent de ma bourse pour acheter la robe et le voile. Je les ferai moi-même, c'est convenu. Louise m'a tant tourmentée que je lui ai promis qu'elle m'y aiderait ; sans cela, ma petite, je t'aurais proposé d'y travailler avec moi ; c'est bien plus amusant que d'habiller une poupée.

– Je le crois bien ; mais il ne sera pas dit que je n'en ferai pas autant ; je le demanderai à maman, elle ne me refusera pas, j'en suis sûre.

Le lendemain matin, pendant que Mme de Séligny habillait sa fille, celle-ci lui dit d'une voix câline :

– Bonne petite mère, j'ai quelque chose à te demander.

– Tout ce que tu voudras, mon enfant, pourvu toutefois que ce soit raisonnable.

– Je voudrais faire comme ma bonne amie Henriette : elle travaille pour habiller une pauvre petite communiante.

– C'est une excellente idée, ma fille. Non seulement je te le permets, je veux contribuer aussi à cette action charitable : au lieu d'une petite fille, nous en habillerons deux. Mlle Elise sera des nôtres, et toutes les trois nous travaillerons ensemble ; qu'en penses-tu ?

– Je pense que ma petite maman a cent fois plus d'esprit que sa fille, et que je l'aime à la folie !

Et Laure se jeta au cou de sa mère.

Cependant Mme de Séligny s'occupait en secret de la parure de sa fille ; elle lui brodait une belle robe de mousseline. Quand elle fut achevée, elle la lui montra pour jouir de sa surprise ; mais au lieu de faire éclater sa joie, Laure garda le silence et parut interdite et troublée.

– Eh bien, ma fille, dit la jeune dame avec une petite nuance de contrariété et de reproche, eh bien, tu n'es donc pas contente de ce que j'ai fait pour toi ?...

– Oh ! maman, peux-tu le penser ? J'en suis bien reconnaissante, au contraire ; mais, vois-tu, c'est trop beau.

– Comment, trop beau ?

– Oui, maman. Si tu savais combien M. le curé nous a recommandé d'être simples et modestes. Il me semble que si j'étais plus élégante que les autres, le bon Dieu ne serait pas content de moi. Et puis, il faut tout dire aussi, j'aime beaucoup la toilette, et j'ai bien peur que cette belle robe ne me cause des distractions.

Mme de Séligny, touchée de la candeur de sa fille, l'embrassa et lui dit avec tendresse :

– Rassure-toi, mon enfant, nous réserverons cette belle parure pour un autre jour. Je te promets que tu seras mise tout aussi simplement que tes compagnes.

Rassurée par ces paroles, Laure se mit à regarder attentivement le charmant ouvrage de sa mère et lui exprima tout le plaisir qu'elle en éprouvait.

La veille de sa première communion, conduite par sa gouvernante, elle vint se jeter aux pieds de ses parents. Elle était si émue qu'elle put à peine dire ces mots :

– Bon père, bonne mère, pardonnez à votre enfant, bénissez-la !

Mme de Séligny la prit dans ses bras et mêla ses larmes aux siennes. Son père, l'ayant aussi embrassée, lui dit d'une voix grave et solennelle :

– Oui, ma fille, nous te bénissons de tout notre cœur. Nous prions Dieu de te conserver toujours aussi pure que tu l'es en ce moment !

Quand elle fut seule avec Mlle Derville, Laure lui demanda pardon de toutes les peines qu'elle lui avait faites par ses désobéissances, et ce fut avec un profond attendrissement que la gouvernante assura son élève de toute son amitié et de l'oubli de ses petites fautes.

Enfin parut l'aurore de ce beau jour si ardemment désiré. Dès le matin, Mme de Séligny vint dans la chambre de sa fille. Laure était déjà en prières. Mlle Derville aida la jeune dame à la revêtir de sa robe blanche et de son voile. On partit pour se rendre à l'église. Laure était si belle dans cette simple parure de vierge, que chacun la regardait avec admiration. Mais elle ne s'en apercevait pas ; elle était toute recueillie et ne voyait rien autour d'elle. Son maintien modeste n'avait rien d'affecté ; elle avait le sourire d'une âme pure et d'une joie vraiment céleste.

La vaste nef de l'église, presque toute remplie de jeunes filles, offrait l'aspect d'un beau champ de lys. Les cantiques sacrés commencèrent ; les doux sons de l'orgue accompagnaient toutes ces voix enfantines : on eût dit le concert des anges. L'on voyait auprès de ces heureux enfants, non-seulement les pères, les mères, mais les frères, les sœurs, presque tous les membres de la famille. Tous les regardaient avec respect et avec une sorte d'envie. M. le curé fit une exhortation simple et touchante ; ensuite les enfants s'approchèrent du saint autel dans un ordre admirable, avec, une modestie, un recueillement qui ravirent toute l'assemblée. Ce fut à la fois un beau spectacle et une grande édification pour les fidèles accourus en foule à cette solennité. Après la communion il y eut une exhortation pour l'action de grâces. Celle-ci fut encore plus touchante que la première. M. le curé, en recommandant aux enfants de prier Dieu pour leurs pères et mères, leur détailla en peu de mots tous les bienfaits qu'ils en avaient reçus dès leur naissance. Il s'exprima d'une manière si pathétique que des larmes d'attendrissement coulèrent de tous les yeux. M. de Séligny était à l'église à côté de sa femme ; en cet instant il dit à voix basse :

– Mon Dieu ! que c'est beau ! ceci me rappelle tout à fait ma première communion !

Laure fut ramenée comme en triomphe et ses parents lui prodiguèrent leurs caresses. On invita ses deux petites protégées à venir dîner avec elle. Henriette vint plus tard les rejoindre avec la sienne, elles se promenèrent ensemble dans le jardin ; puis on retourna à l'église. L'office de l'après-midi fut très solennel ; il dura fort longtemps et se termina par une belle procession à la chapelle de la sainte Vierge.

Mme de Séligny en ramenant sa fille lui demanda si elle n'était pas bien fatiguée.

– Oh non, maman, ! répondit Laure ; mais je regrette que cette belle journée soit déjà finie !

Mlle Derville avait passé ce jour dans un grand recueillement. Elle avait accompagné son élève à l'autel et célébré l'anniversaire de sa première communion, car il y avait huit ans à cette même époque. Son cœur, plein de reconnaissance pour Dieu et d'attachement pour son élève, ne pouvait se répandre en parole :. Seulement le soir, elle dit à la jeune communiante.

– Mon enfant, n'oubliez jamais le bonheur de ce jour, c'est le plus beau de votre vie ; nul autre n'est digne de lui être comparé. J'espère que vous ne m'avez pas oubliée devant Dieu.

– Oh ! non, ma bonne amie, répondit la jeune fille en sautant au cou de sa maîtresse, j'ai bien prié le Seigneur pour qu'il vous rende heureuse toute votre vie, vous et votre famille.

CHAPITRE XX : UNE RÉCRÉATION DE JEUNES FILLES.

Après sa première communion Laure fut changée tout à son avantage. Sa raison se développa d'une manière sensible. Ce n'était plus cette petite fille capricieuse et mutine qu'il fallait souvent rappeler à l'ordre. Elle devint au bout d'un an bien différente de ce qu'elle avait été jusqu'alors. Douce, prévenante, appliquée ; moins empressée pour les jeux d'enfants, elle leur préféra des récréations utiles. Elle prit un goût très-vif pour les fleurs. M. de Séligny lui donna un grand carré du parterre pour le cultiver elle même. Elise se plut à l'aider dans ses travaux du jardinage. Ce fut pour toutes les deux un nouveau plaisir autant qu'un exercice favorable à la santé. Elles se délassaient des heures du travail et de l'étude en maniant la bêche et le râteau. Avec quelle impatience Laure guettait l'épanouissement de ses plus belles roses pour les offrir à sa mère ! Grâce aux soins actifs qu'elle lui donnait, son jardin n'était jamais au dépourvu, chaque saison lui payait son tribut de fleurs. Toujours elle pouvait cueillir un gracieux bouquet dont elle ornait le cabinet de son père, et M. de Séligny était fort sensible à cette attention de sa fille.

Un jeudi Laure n'avait pu réunir que ses trois meilleures amies, Marie, Henriette et Louise ; le mauvais temps avait retenu les autres. On était au fort de l'hiver, il neigeait horriblement ; impossible d'aller au jardin. Les jeunes filles s'installèrent dans le salon, autour de la cheminée ; on approcha la table à thé ; chacune avait apporté son ouvrage.

– Mesdemoiselles, dit Laure en entrant et en déposant sur la table un paquet de grosse toile, j'ai une proposition à vous faire. Voyez ce que je vous apporte, ce sont des chemises pour les pauvres de la paroisse ; maman les a taillées avec Mlle Elise, nous allons y travailler ensemble si vous le voulez bien.

– Oui, oui, s'écrièrent à la fois les jeunes amies.

– Je n'ai pas voulu les commencer sans vous.

– Merci, merci, Laure ! Et tout de suite on se mit à l'ouvrage. La conversation n'en souffrit pas, depuis huit jours on avait tant de choses à se dire !

Elise avait l'habitude, ces jours-là, de laisser les enfants seules, afin qu'elles pussent s'amuser en toute liberté ; elle se tenait dans la chambre voisine, mais de manière à pouvoir entendre ce qui se passait dans le salon.

D'abord on s'entretint de nouvelles indifférentes, ensuite chacune raconta ce qui l'intéressait plus particulièrement.

– Pour moi, dit l'aimable Marie, je suis bien contente ; j'ai été la première à la composition d'orthographe et à celle d'écriture. Voilà une bonne semaine ; si cela continue, j'espère bien avoir deux premiers prix, ajouta-t-elle avec une légère nuance d'amour-propre.

LOUISE.

Voilà qui est merveilleux ! dans une classe toute composée de petites filles ! Parmi les aveugles...

LAURE.

Finis donc, Louise, ne vas-tu pas encore te moquer de Marie ? Tu me ferais croire que tu en es jalouse.

LOUISE.

Moi ! point du tout, je t'assure ; mais seulement je n'aime pas qu'elle se vante pour si peu de chose.

MARIE.

Les élèves de ma classe ne sont plus des enfants ; elles sont de mon âge : il y en a même une grande qui a quinze ans.

LAURE.

Tu as raison d'être contente, ma petite, parce que tes succès font beaucoup de plaisir à tes parents. Aussi je t'en fais mon compliment bien sincère.

HENRIETTE.

Et moi aussi, ma chère amie.

LAURE.

As-tu appris la romance que je t'ai prêtée, Louise ? Comment la trouves-tu ?

LOUISE.

Elle est bien difficile. J'ai essayé de la déchiffrer, mais je n'ai pas pu en venir à bout ; je n'ai pas pris ma leçon de piano hier, parce que Mlle Léonie était malade.

HENRIETTE.

Et moi, j'ai eu bien du chagrin, j'avais peur que notre bonne amie ne fit une grande maladie ; elle était fort souffrante. Heureusement elle est bien aujourd'hui : c'est un gros rhume qui, je l'espère, n'aura pas de suites fâcheuses.

LOUISE.

La pauvre Henriette est toujours prête à s'alarmer. C'est vraiment le médecin Tant-pis. Croiriez-vous qu'hier elle a pleuré toute la journée, et que le soir elle m'a plantée là pour aller auprès de sa malade ?

MARIE.

Elle a fort bien fait. A sa place, j'aurais agi de même. LOUISE. Je n'ai pas un mauvais cœur, assurément, mais je ne m'effraye pas pour une légère indisposition de ma bonne amie. Cependant je n'ai pas eu le courage de faire de la musique ; je me suis amusée tranquillement à lire.

LAURE.

Veux-tu nous raconter cette lecture ?

LOUISE.

Oh ! ce n'était pas gai : c'est une tragédie de Voltaire ; on l'appelle Mérope.

LAURE.

Bon ! je la connais. Je l'ai lue avec maman et Mlle Elise.

HENRIETTE.

Mais, ma sœur, où donc as-tu trouvé les tragédies de Voltaire ? Cet ouvrage n'est pas dans notre bibliothèque.

LOUISE.

C'est un bon tour de ma façon. Figurez-vous que ce livre était dans la chambre de maman, sur le coin de la cheminée. J'ai profité d'un instant où maman regardait d'un autre côté ; crac, je l'ai pris et je l'ai mis dans ma poche.

LAURE.

Cela n'est pas bien, ma petite ; il ne faut jamais rien faire en cachette. Et cette lecture t'a sans doute amusée ?

LOUISE.

Oui, vraiment. C'est une fort belle tragédie ; mais il y a un passage qui m'a choquée...

Ici Mlle Derville entra dans le salon.

– Vraiment, Louise, dit-elle, je serais bien aise de connaître l'objet de votre critique.

LOUISE.

C'est l'endroit où Mérope dit ces vers :

Quand on a tout perdu, quand on n'a plus d'espoir, La vie est un opprobre et la mort un devoir.

Je trouve cela très-mauvais : c'est contraire à la morale, et surtout à la religion qui nous défend le suicide.

Mlle DERVILLE.

Vous avez raison, mon enfant : c'est parfaitement bien jugé.

LAURE.

Je trouve aussi, moi, que c'est une idée fausse de dire : « Quand on n'a plus d'espoir ! » Tant que nous sommes en ce monde, nous ne devons jamais désespérer. Ce sont les cœurs lâches qui se désespèrent.

Mlle DERVILLE.

Assurément, ma chère. Mais à quoi pensez-vous donc, Marie ? Vous êtes là toute rêveuse ?...

MARIE.

Je cherche dans ma tète pour voir s'il n'y aurait pas moyen de corriger ces deux vers.

LOUISE.

Pour le coup, Marie, c'est pousser loin la prétention. Comment, tu veux corriger les vers de Voltaire ! En vérité, ce serait plaisant.

MARIE.

Eh bien, j'ai trouvé quelque chose. Ris tant que tu voudras ; cela m'est égal.

Mlle DERVILLE.

Voulez-vous nous faire part de cette heureuse inspiration ?

MARIE.

Ne vaudrait-il pas mieux dire : Quand on a tout perdu, toujours on a l'espoir De vivre avec honneur en faisant son devoir.

Mlle DERVILLE.

Bravo, Marie ; c'est fort bien trouvé ; la morale est parfaite, et la vérité s'y trouve.

LOUISE.

Je m'incline devant ton génie. Décidément, Marie, tu es une dixième muse.

Mlle DERVILLE.

Comment se fait-il donc, Louise, que vous ayez lu cet ouvrage sans la permission de votre maman ou de votre gouvernante ?

LOUISE.

Ah ! mademoiselle, je vois que vous avez tout entendu. Si j'avais su que vous étiez si près de nous, je n'en aurais pas parlé. Aussi tu ne m'as pas prévenue, Laure, c'est une trahison manifeste.

LAURE.

Je t'assure, ma petite, que je n'y ai pas pensé. D'ailleurs, je n'ai pas peur de parler devant mademoiselle. Quand j'ai quelque tort, elle me donne de bons conseils pour me corriger, et voilà tout.

Mlle DERVILLE.

Vous avez bien mérité d'être punie, Louise.

LOUISE.

Ah bah ! je ne vois pas un grand mal à cela. Ce livre est bon, car vous l'avez fait lire à Laure.

Mlle DERVILLE.

La faute est dans la désobéissance. Vous avez manqué de soumission à votre maman et à votre maîtresse. Une jeune personne bien élevée ne doit jamais se permettre d'ouvrir un livre sans avoir pris conseil des personnes qui la dirigent.

LOUISE.

Oh ! je vous en prie, n'en dites rien à Mlle Léonie. Elle me gronderait trop, elle est si sévère !

HENRIETTE.

Ce que tu dis là n'est pas bien, ma sœur, car notre bonne amie est douce et indulgente.

LOUISE.

Oui, pour toi, parce que tu es sa préférée ; quant à moi, c'est bien différent.

Mlle DERVILLE.

Assez, Louise ; n'ajoutez pas à votre première faute en accusant mal à propos votre gouvernante. Mlle Léonie vous aime toutes les deux, mais elle vous traitre selon votre conduite et votre caractère. Je ne lui dirai rien de ce qui s'est passé, à condition que vous lui ferez vous-même l'aveu de cette étourderie et surtout que vous promettrez sincèrement de vous corriger.

Louise fit cette promesse, et tout fut dit.

Vers quatre heures, Mme de Séligny vint prévenir les jeunes personnes qu'il était temps de s'occuper des préparatifs du dîner. Elles avaient demandé la permission de faire des crèmes et du nougat, et se firent un grand plaisir de cette partie. Elles y réussirent à merveille et reçurent beaucoup de compliments sur leurs talents culinaires.

Le soir, Mlle Derville se mit au piano, et l'on dansa gaiement pendant qu'elle exécutait les plus jolis quadrilles. A dix heures, Mlle Léonie vint chercher ses élèves. Louise s'approcha d'elle devant tout le monde et, tirant de sa poche le petit volume qu'elle avait si bien escamoté à sa maman, elle fit l'aveu de sa faute. En même temps, ses compagnes demandèrent grâce pour elle de la punition qu'elle avait méritée. Sa maîtresse lui fit une douce remontrance. En même temps, elle se promit bien de la surveiller de plus près, afin qu'elle n'eût pas l'occasion de recommencer.

CHAPITRE XXI : LA DERNIÈRE ANNÉE DE L'ÉDUCATION.

Laure venait d'atteindre sa quinzième année, ce devait être la dernière de son éducation. La tâche de l'institutrice était devenue agréable et facile. Elles travaillaient ensemble comme deux amies. Laure avait une jolie écriture, savait fort bien calculer, ne faisait pas une faute d'orthographe. Son style était facile et correct. Elle possédait une connaissance assez étendue de l'histoire, de la géographie et même un peu de botanique. Elle parlait fort bien l'anglais et l'italien, dessinait avec goût et possédait un joli talent sur le piano. Sa voix, pleine de fraîcheur et de justesse, lui prêtait encore un nouveau charme. Son caractère était vif et enjoué, sa franchise et son ingénuité la rendaient charmante. Mme de Séligny commença à conduire sa fille dans le monde. On alla d'abord dans plusieurs soirées de famille où l'on faisait de la musique ; Elise accompagnait ces dames et prenait sa part des éloges que recueillait son élève.

Laure montrait une grande modestie ; loin d'être vaine de ses talents, elle en rapportait tout l'honneur à la tendresse éclairée de son père et de sa mère, et aux bons soins de son institutrice. Aussi fut-elle généralement admirée, même de ses rivales, qui ne pouvaient s'empêcher de rendre justice à son aimable caractère.

Après les petites réunions, vinrent des soirées plus nombreuses.

Bien que Laure n'eût appris à danser que pendant trois mois, elle en savait assez pour paraître avec avantage dans les plus brillantes réunions. Sa mère exigeait qu'elle parût quelquefois dans ces bals. Elle avait naturellement beaucoup de grâce. La première fois qu'elle dansa, c'était dans une fête que donnait le notaire, père de Louise et d'Henriette, à l'occasion d'un retour de noces. Elle avait mis ce jour-là la belle robe que sa mère lui avait brodée ; une guirlande de roses était dans ses cheveux, elle avait aussi un collier et des boucles d'oreilles de perles fines. Elle fut beaucoup admirée, on la trouva même plus belle que ses deux amies. Mlle Derville fut aussi fort remarquée à cette fête. D'abord elle ne voulait pas danser, Mme de Séligny l'y obligea en quelque sorte.

– Allons, ma chère, lui dit-elle avec bonté ; dansez donc aussi, vous êtes assez jeune pour cela.

– Mais vous, madame ?

– Oh ! moi, je dois à présent céder la place à ma fille, j'ai cent fois plus de plaisir à la regarder. Voyez donc comme elle est jolie. C'est vraiment la reine du bal !

Après ce premier pas dans le monde, les invitations furent nombreuses, quelquefois Laure était obligée d'y répondre. Elle eut toujours un succès bien flatteur pour le tendre orgueil de sa mère.

La plus brillante de ces fêtes fut un grand bal donné par le préfet à tous les officiers de la garnison et aux personnes les plus notables de la ville. C'était vers la fin de l'hiver. Mme de Séligny était extrêmement fatiguée ; elle avait accompagné sa fille partout et donné chez elle beaucoup de soirées. Cependant elle ne voulut pas refuser cette invitation, car elle se réjouissait par avance de l'accueil gracieux qu'on ferait à Laure dans cette brillante assemblée. De son côté, la jeune fille commençait à prendre un goût assez vif pour les plaisirs ; elle attendait donc ce jour avec quelque impatience : il parut enfin. M. de Séligny voulut que sa femme et sa fille eussent une toilette beaucoup plus recherchée que d'ordinaire. Au moment de partir, la jeune dame se trouva incommodée, mais elle n'en dit rien, dans la crainte que son mari ne la fit rester à la maison. Mlle Derville fut la seule qui devina la vérité. Elle fit en particulier quelques observations à Mme de Séligny et lui fit prendre de l'eau de fleur d'oranger. Alors elle se trouva mieux et dit eu souriant que ce n'était rien. L'on partit donc pour la préfecture où l'on arriva de bonne heure. La salle du bal et les galeries étaient magnifiquement ornées. Les illuminations étaient disposées de la manière la plus pittoresque, au milieu de guirlandes de fleurs s'élevaient des lustres chargés de mille bougies. Mais rien n'était plus joli que les toilettes des dames. Celle de Mme de Séligny et celle de sa fille se distinguaient moins encore par leur fraîcheur que par l'aisance et la bonne grâce de celles qui les portaient.

Laure dansa plusieurs fois de suite avec un des fils du préfet.

Mais Dieu, qui veillait sur Laure, ménageait un incident qui allait bientôt l'arracher aux séductions dont elle était entourée. En retournant auprès de sa mère, elle fut effrayée de son extrême pâleur ; Mme de Séligny rassura sa fille et lui dit qu'elle allait sortir un moment pour prendre l'air. En même temps, M. de Séligny lui donna le bras et l'en mena hors du salon. Mlle Derville voit ce mouvement et, quittant brusquement la contredanse, elle s'élance auprès de la jeune femme qu'elle rejoignit dans les corridors. Elle arriva juste à temps pour soutenir Mme de Séligny qui tombait évanouie. Son mari la transporta dans le jardin avec l'aide des deux jeunes filles. Bientôt elle reprit connaissance. Tous les secours lui furent prodigués, un médecin la reconduisit chez elle avec sa famille. On s'empressa de la mettre au lit.

On ne saurait se faire une idée de la douleur de la pauvre Laure en la voyant en cet état. Combien elle se reprochait d'avoir voulu venir à cette fête ! Elle voulut passer la nuit auprès de sa mère. Elise ne la quitta pas non plus. Cette soirée commencée si gaiement se termina par une nuit douloureuse.

Aux premières lueurs du jour, M. de Séligny exigea absolument que les deux jeunes personnes allassent prendre du repos, elles ne pouvaient plus se soutenir. Laure avait la figure bouleversée, plus encore par le chagrin que par la fatigue. Le médecin revint dans la matinée, il déclara que Mme de Séligny était gravement atteinte, mais il ne put préciser la nature de sa maladie.

Alors M. de Séligny écrivit à sa belle-mère pour la prier de venir de suite et d'amener avec elle son médecin, qui était l'un des premiers de la capitale. Le surlendemain, tous deux arrivèrent. Mme de Gercourt s'installa au chevet de sa fille. La malade, en voyant arriver sa mère, comprit qu'elle était en danger, les pleurs de sa fille auraient d'ailleurs suffi pour l'en convaincre. Elle demanda un prêtre et reçut les sacrements avec une piété touchante. Elle se trouva pendant quatre jours tellement affaiblie, qu'on perdit l'espoir de la sauver. Laure et Mlle Derville furent consignées dans leur appartement, parce que leur présence faisait une trop vive impression sur la malade. Pendant ces quatre mortels jours, les deux jeunes filles ne purent faire autre chose que pleurer et prier. Enfin, le matin du cinquième jour, M. de Séligny entra dans leur chambre tout rayonnant de joie.

– Dieu soit loué ! s'écria-t-il, notre chère malade est sauvée ! Venez, mes enfants, venez la voir, elle vous demande.

A ces mots, Laure et sa gouvernante poussèrent un cri d'allégresse. En un clin d'œil elles furent auprès de Mme de Séligny et lui exprimèrent combien elles étaient heureuses de la voir. Laure baisait à chaque instant les mains de sa mère.

– Oui, mes enfants, je suis beaucoup mieux, disait la jeune dame d'une voix douce et affaiblie. Cette crise a été forte, mais Dieu m'a soutenue. J'ai bien des actions de grâces à lui rendre, ajouta-t-elle en joignant les mains et en levant au ciel ses yeux baignés de larmes.

Puis elle embrassa de nouveau sa fille et Mlle Derville. Mme de Gercourt mit fin à cette scène touchante en disant à sa fille de ne pas trop parler, le médecin avait recommandé beaucoup de calme et de repos.

Depuis ce jour le mal diminua d'une manière sensible. Deux semaines après, Mme de Séligny fut en état de se lever. Dès qu'elle put sortir elle se rendit à l'église pour remercier Dieu ; elle lui promit de le servir plus fidèlement que jamais.

Quand elle fut en pleine convalescence, le médecin lui ordonna d'aller aux eaux de Baréges, autant pour se distraire que pour fortifier sa santé.

Il fut décidé que toute la famille partirait dans les premiers jours du mois de mai. Elise ne devait pas être de ce voyage. C'était l'époque où elle devait se séparer définitivement de son élève dont l'éducation était finie. On était au commencement d'avril, elles n'avaient donc plus qu'un mois à demeurer ensemble, il fut très-pénible pour l'une et pour l'autre. Laure ne pouvait s'accoutumer à cette pensée, que sa bonne amie allait la quitter pour toujours. Elle était triste et n'avait plus de goût à rien faire. Mlle Derville, de son côté, était fort attachée à son élève et à Mme de Séligny, si bonne et si prévenante pour elle. C'était avec regret qu'elle voyait arriver le moment de les quitter. Il arriva pourtant, ce jour de tristesse !

La famille de Séligny partit donc pour Baréges. Les préparatifs du voyage occupèrent Laure et sa gouvernante de manière à les distraire du chagrin de leur séparation.

M. et Mme de Séligny firent à Mlle Derville les remerciements les plus affectueux et la prièrent de vouloir bien accepter, comme témoignage de leur reconnaissance, un billet de banque de mille francs qu'ils placèrent dans un élégant portefeuille. Laure donna à sa bonne amie une jolie bague et son portrait en miniature. Elle lui promit aussi de faire un journal de son voyage pour le lui remettre quand elle irait la voir à Paris. Cette promesse adoucit beaucoup leurs adieux ; l'on s'embrassa de part et d'autre avec attendrissement, sans doute, mais sans aucune démonstration de douleur romanesque et exaltée.

CHAPITRE XXII : RETOUR DE L'INSTITUTRICE DANS SA FAMILLE.

Le départ de Mlle Derville suivit immédiatement celui de la famille de Séligny. Mme de Gercourt ne put venir avec elle, parce qu'elle devait rester à Tours pendant l'absence de ses enfants. Ainsi elle, partit seule.

Son retour dans sa famille fut pour tous une fête qu'on ne saurait décrire. Depuis huit jours elle était attendue. Elle n'avait pu préciser le jour de son arrivée, cela ne dépendait pas d'elle.

A mesure qu'elle s'approchait de Paris, les regrets du départ faisaient place à la joie du retour. Il était plus de cinq heures du soir quand elle arriva chez ses parents ; son cœur battait avec violence. Elle sonna si vivement que Mme Derville bondit sur sa chaise en s'écriant :

– C'est elle !

M. Derville courut ouvrir la porte. Elise se jeta dans ses bras ; puis elle se précipita dans le salon. Pendant plus d'un quart d'heure il lui fut impossible de parler. Mais elle embrassait son père, sa mère et sa bonne maman. Mme Auberlon était toujours là, dans les circonstances les plus heureuses comme dans les plus mauvais jours.

Après que les premiers transports d'une joie mutuelle se furent un peu calmés, l'on passa dans la salle à manger pour se mettre à table. Pendant le dîner, Elise raconta les principaux événements de Cette dernière année. Au dessert, elle alla chercher les précieux cadeaux que lui avait faits la famille de Séligny. A la vue du portefeuille et du riche présent qu'il contenait, M. et Mme Derville se regardèrent avec surprise. Ils étaient loin de s'attendre à une générosité si éclatante et si rare. Ils comprirent delà combien leur fille s'était fait aimer dans cette famille.

– A mon tour, ma fille, dit M. Derville, j'ai de grandes nouvelles à t'apprendre.

– Tant mieux, mon père, si elles sont bonnes, répondit Elise.

– Ce sont des nouvelles très-graves, continua M. Derville en affectant un sérieux tout à fait comique. Hélas ! j'ai bien peur que nous ne soyons réunis que pour bien peu de temps.

– Comment ? se pourrait-il que vous m'eussiez trouvé une autre éducation encore dans une ville éloignée ? Moi qui comptais si bien demeurer à Paris près de vous.

– Ce n'est pas une éducation qui se présente, dit Mme Auberton ; pour cette fois c'est un mari !

– Oh ! si ce n'est que cela, à la bonne heure.

– 'Ce n'est pas seulement un mari, mais bien trois maris qui se présentent pour toi, ma fille ! reprit M. Derville d'une voix retentissante.

A ce coup tout le monde partit d'un grand éclat de rire. Elise crut fermement que c'était une plaisanterie et que son père voulait se moquer d'elle. Après qu'on se fut bien égayé là-dessus, M. Derville affirma que c'était, pourtant l'exacte vérité. Pour en donner la preuve, il ouvrit son secrétaire et y prit plusieurs papiers attachés ensemble par une épingle et les donna à sa fille. Elise les parcourut rapidement. C'étaient trois lettres de M. de Séligny. Chacune annonçait une demande en mariage.

La première, datée du 12 janvier de cette même année, apprenait à M. Derville qu'un jeune officier du génie demandait la main de Mlle Elise.

Dans la seconde, datée du 6 février, c'était la demande d'un riche propriétaire des environs de Tours.

Dans la troisième enfin, c'était le fils du sous-préfet de Blois.

Après avoir lu ces trois lettres elle demeura stupéfaite.

– C'est bien singulier, dit-elle ; j'ai rencontré ces trois messieurs dans plusieurs soirées. Jamais ils ne m'ont dit un mot de leurs intentions.

– Cette réserve me prévient en leur faveur, répondit Mme Derville.

– Mais, reprit Elise, pourquoi donc M. et Mme de Séligny ne m'en ont-ils point parlé ?

– C'est moi qui les ai priés de garder le silence, dit M. Derville, je me réservais de t'en parler moi même.

– Et cette précaution était fort sage, répondit Elise, car je n'aurais plus osé paraître dans le monde si j'avais connu ces détails.

– De plus, mon enfant, ajouta Mme Auberton, cela aurait pu nuire à tes occupations, tu aurais été certainement fort distraite.

– Voilà pourquoi, reprit M. Derville, j'ai ajourné ma réponse jusqu'à ce que l'éducation fût terminée ; il ne s'agissait plus que de quelques mois, cela n'offrait aucun inconvénient. J'ai profilé de ce délai pour prendre à loisir des renseignements précis sur tous les prétendants. M. de Séligny a bien voulu se charger de cette affaire. Tout ce que j'ai appris d'eux et de leurs familles est parfaitement honorable. Quant à leur position sociale, je ne crois pas que tu puisses espérer d'en trouver de meilleure. Enfin aujourd'hui tu es libre, ma fille, je désire que tu fasses un choix ; tu les as vus tous les trois, tu peux donc te prononcer. Celui qui te plaira le mieux aura notre préférence. Quant à moi, il en est un que je préfère, mais je ne veux pas le nommer. Dans cette affaire importante, toute personnelle, je ne veux pas influencer ton choix, mais j'avoue que je serais heureux de te voir si bien établie.

En entendant ces paroles, Elise changea de couleur et fut interdite.

– Rassure-toi, ma fille, lui dit sa mère en l'embrassant. Tu feras tes réflexions à loisir ; nous te donnons huit jours de répit ; jusque-là nous ne t'en parlerons plus.

Le matin du neuvième jour, après le déjeuner de famille, M. Derville prit la parole :

– Eh bien, mon enfant, dit-il, as-tu bien réfléchi ? Voyons, explique-toi, il me faut une réponse.

– Je suis toute décidée, mon père, répondit la jeune personne.

– Ah ! fort bien ! à la bonne heure !

– Oui, continua-t-elle, je suis décidée... à les remercier tous les trois, pour ne point faire de jaloux.

– Comment, ma fille, s'écria M. Derville en reculant sa chaise, comment, tu refuses même le fils du sous-préfet ?

– Oui, mon père ; je ne suis pas du tout pressée de changer mon sort. Laissez-moi donc jouir au moins pendant quelque temps de la douceur de notre réunion.

M. Derville n'insista pas davantage, mais il était fortement contrarié. Son amour-propre eût été si flatté d'avoir pour gendre le fils d'un sous-préfet ! Quand il se trouva seul avec sa femme, il exprima librement combien il regrettait d'avoir manqué cette occasion d'établir sa tille. Mme Derville, charmée que sa chère Elise voulût rester quelque temps auprès d'elle, répondit qu'il était bien naturel qu'elle se montrât un peu difficile. Ensuite il n'en fut plus question.

Mlle Derville parut avec de grands succès dans toutes les sociétés où ses parents s'empressèrent de la produire. Elle avait vingt-quatre ans, mais elle n'en paraissait que vingt. Ses talents et sa beauté lui attirèrent beaucoup d'hommages. Elle ne paraissait guère dans une réunion ou dans un concert sans que de nouveaux prétendants désirassent obtenir sa main. Son amour-propre était flatté ; mais elle refusa constamment tous ceux qui demandaient sa main, et les prétextes ne lui manquèrent pas. Son père en était quelquefois déconcerté. Il lui prédit qu'elle aurait le sort de cette fille de la fable de la Fontaine. Elise ne faisait que rire de cette menace. Six années s'écoulèrent ainsi. Le jour qu'elle eut trente ans accomplis, Mlle Derville cessa de feindre, elle ouvrit son cœur à ses parents et leur dit :

– Jusqu'à présent je me suis conformée à vos désirs. J'ai paru souvent dans le monde où vous étiez heureux de me voir briller ; vous espériez ainsi me faire trouver un parti sortable. Et, en effet, beaucoup se sont présentés. Ce n'est point par caprice ni par dédain que je les ai tous refusés : c'est parce que depuis longtemps j'ai pris la résolution de vous consacrer ma vie ; cette pensée date du jour où je suis rentrée dans ma famille. Et ne croyez pas que ce soit un sacrifice. Oh ! non, c'est au contraire avec bonheur que je me dévoue à vous rendre chaque jour tous les soins que vous m'avez prodigués dans mon enfance. J'ai beaucoup souffert d'être éloignée de la maison pendant cinq ans ; je n'ai supporté cet exil que dans l'espoir que vous consentiriez à me garder toujours avec vous. Telle est ma vocation ; c'est Dieu qui me l'inspire, car je n'ai jamais été tentée d'accepter aucun des partis avantageux que j'ai trouvés en si grand nombre. Je ne vous ai pas plus tôt expliqué ma pensée pour ne point alarmer votre tendresse ; j'étais jeune et vous n'auriez pas voulu me laisser vivre dans la retraite ; vous eussiez craint de me donner des regrets. Vous le voyez maintenant, il est inutile que je continue à fréquenter les brillantes compagnies et les fêtes du monde. Je ne refuserai jamais de vous y accompagner ; mais je préfère à tous ces vains plaisirs celui de vous rendre heureux dans notre intérieur de famille.

En écoutant leur fille parler ainsi, M. et Mme Derville furent touchés jusqu'aux larmes, ils lui tendirent les bras et l'embrassèrent, ce fut toute leur réponse.

A partir de cette époque, Elise fut plus sédentaire et moins répandue. Ses talents ne lui furent pourtant pas inutiles : elle donna des leçons de musique et de langues étrangères ; elle trouva des élèves dans les plus hautes classes de la société. Toujours elle en eut un grand nombre et se trouvait quelquefois obligée d'en refuser. Sa réputation devint célèbre. Ce travail lui fut plus avantageux qu'une place d'institutrice. M. Derville eut lieu de s'applaudir de l'éducation distinguée qu'il avait donnée à sa fille en voyant les avantages qu'elle en recueillait.

Mlle Derville continua ce genre de vie jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans. Alors ses parents ne voulurent plus qu'elle se fatiguât davantage à donner des leçons. Mme Auberton, qu'ils avaient perdue l'année précédente, leur avait laissé toute sa petite fortune ; ils vécurent tous les trois avec l'aisance et dans la plus parfaite harmonie. Elise eut le bonheur de conserver ses parents jusqu'à l'âge de plus de quatre vingt sans. Leur vieillesse fut exempte de douleurs et d'infirmités. Ils s'éteignirent doucement entre ses bras. Elle ne leur survécut que peu de jours ; une maladie violente l'enleva du monde à l'âge de soixante-deux ans. Elle fut regrettée de tous ceux qui l'avaient connue. Les pères et mères en parlent encore aujourd'hui à leurs enfants et la citent comme un touchant modèle de piété filiale.

CONCLUSION

Nous allons raconter plusieurs événements qui se passèrent après le retour d'Elise dans sa famille.

La jeune Laure venait chaque hiver à Paris, et se faisait un plaisir de visiter sa bonne amie. Deux ans s'étaient à peine écoulés, lorsqu'un jour elle vint lui annoncer son prochain mariage. Elle s'étendit longuement sur les mérites de son futur époux.

– Vous le connaissez, ajouta-t-elle en souriant.

– Qui est-ce donc ? demanda Elise.

– Eh bien, c'est le fils du sous-préfet de Blois, celui-là même que vous avez eu la cruauté de refuser.

– Vraiment ? Il ne doit point me garder rancune, puisqu'il est aujourd'hui si bien consolé de celte disgrâce. Recevez mes compliments, chère amie, je désire que vous soyez heureuse autant que vous le méritez.

L'année suivante, Laure apprit encore à Mlle Derville que ses deux amies Henriette et Marie venaient de se marier avec ses deux autres prétendants. Henriette avait accepté la main du riche propriétaire, Marie était l'épouse du jeune officier.

– A merveille ! dit Elise en souriant. Il parait que mon refus a porté bonheur à ces messieurs. J'espère qu'ils se montreront dignes de la préférence qu'ils ont obtenue.

Nous allons parler maintenant de Léonie, cette amie intime de Mlle Derville. Six mois après le départ d'Elise, Léonie quitta la famille du notaire, l'éducation des deux jeunes filles se trouvant achevée. Celles-ci regrettèrent leur maîtresse ; Henriette surtout fut pendant plusieurs jours malade de chagrin. Leurs parents furent peu généreux envers Léonie, et ne lui firent qu'un présent médiocre, un chàle de soixante-dix francs. Pourtant cette demoiselle n'avait eu chez eux que les appointements ordinaires d'une femme de chambre. Elle avait dû encore s'estimer heureuse de trouver cette place dans l'extrême embarras où elle était alors. Plus tard, en voyant combien elle prenait de soins et de peines auprès des enfants, on aurait dû la dédommager. Il n'en fut rien, les nobles cœurs sont si rares ! En quittant cette famille, Léonie vint à Paris chez son amie qui l'attendait avec impatience. Mme Derville lui lit l'accueille plus aimable, l'assura que bientôt elle pourrait trouver une position plus avantageuse. --- En attendant, lui dit-elle avec bonté, restez avec nous, mademoiselle ; au lieu d'une fille, j'en aurai deux.

Quelques jours après, Elise présenta son amie à Mme de Gercourt, qui déjà l'avait entrevue plusieurs fois chez sa fille. D'après tout le bien qu'elle avait entendu dire de son caractère et de ses qualités personnelles, cette dame se décida à la prendre chez elle comme dame de confiance et de compagnie. Ce fut ainsi que, par la bonne recommandation de la famille Derville, Léonie se trouva parfaitement bien placée quelques semaines après son retour à Paris. Pendant trois ans, Léonie fut extrêmement heureuse. Mme de Gercourt était, vive, mais sensible et bonne. Elle sortait beaucoup, et presque toujours elle emmenait sa demoiselle de compagnie. L'été, elles allaient à la campagne, passaient un mois à Tours chez Mme de Séligny, et le reste du temps chez des amis où elles étaient invitées, dans des habitations charmantes aux environs de Paris. L'hiver, Mme de Gercourt était sédentaire, mais elle recevait beaucoup de visites. Presque tous les soirs on faisait de la musique et l'on jouait ; quand elle était seule, Léonie lui faisait la lecture et causait avec elle. Mme de Gercourt se plaisait beaucoup à ces entretiens intimes. Elle prit tant d'amitié pour Léonie qu'elle la regardait comme sa fille. Elle lui permettait souvent d'aller voir les Derville et recevait aussi cet e aimable famille. De son côté, Léonie était pleine de prévenances et d'attentions pour sa protectrice et n'abusait jamais de la liberté qu'elle lui donnait. Elle se montrait d'autant plus exacte à son devoir que la dame se montrait facile et indulgente pour elle. Aussi étaient-elles parfaitement satisfaites l'une de l'autre. Léonie bénissait Dieu et se réjouissait avec son amie d'avoir trouvé une situation si convenable et si bonne. Ses épreuves n'étaient pourtant pas encore finies.

Vers la fin de la troisième année, Mme de Gercourt tomba dangereusement malade. Pendant plus de deux mois, Léonie craignit de la perdre ; elle lui donna des soins si assidus, si tendres et si intelligents, qu'elle eut le bonheur de la sauver. Elle était elle-même épuisée de fatigue et fort souffrante quand Mme de Gercourt commença à se rétablir. La première fois qu'elle essaya de se lever, elle s'aperçut qu'elle avait une jambe entièrement paralysée. Cette découverte lui causa une vive douleur ; en même temps elle eut un violent accès de colère, et s'en prit à Léonie qu'elle accusa de ne l'avoir pas bien soignée. La pauvre demoiselle fondit en larmes. On courut chercher le médecin ; il vint et s'efforça de rassurer la malade. Il consola Léonie en affirmant qu'il n'y avait aucunement de sa faute. On commença un nouveau traitement qui fut suivi pendant trois mois avec la plus grande exactitude. Malheureusement il n'eut aucun succès et fit souffrir davantage la pauvre malade. Alors elle congédia le médecin et déclara qu'elle se guérirait elle-même. Elle fut trompée dans son attente et finit enfin par reconnaître que son âge déjà avancé rendait sa maladie incurable. Dès lors Léonie eut à souffrir des peines et des fatigues incalculables. Mme de Gercourt, aigrie par l'ennui et la souffrance, devint exigeante et bizarre à l'excès. Sa triste compagne n'eut plus un moment de repos. Tantôt elle lui faisait faire la lecture pendant une partie de la nuit, ou bien elle la faisait mettre au piano cinq ou six heures de suite. D'autres fois elle lui faisait compter à plusieurs reprises tous les mémoires de ses fournisseurs. Enfin elle exigeait souvent qu'elle raccommodât avec le plus grand soin de vieilles nippes depuis longtemps mises à la réforme. Léonie se soumettait à tous ces caprices et ne se permettait ni répliques ni murmures. Elle ne voyait que l'état déplorable de sa pauvre maîtresse et respectait son malheur. Sa douceur et sa patience n'empêchaient pas qu'elle ne fût souvent grondée. Non-seulement elle ne sortait plus, mais elle n'avait pas même le temps d'écrire à son amie.

Elise venait la voir de temps à autre et la consolait de son mieux.

– Courage, mon amie, lui disait-elle, Dieu vous récompensera dès cette vie. Vous ne savez pas ce qu'il vous garde, mais j'ai le pressentiment que vous serez un jour heureuse.

Ces bonnes paroles consolaient la pauvre affligée ; mais la pensée du ciel qu'elle ne perdait pas de vue suffisait seule pour soutenir son courage.

Elle souffrit ainsi durant quatre ans. Pendant ce temps, plusieurs événements se passèrent dans la famille de Laure.

Trois ans après le mariage de sa fille, Mme de Séligny, dont la santé était toujours fort délicate, finit par tomber tout à fait malade de la poitrine. Cette fois, ni les ressources de l'art, ni les soins de son mari ne purent la sauver. Elle fut enlevée à l'âge de quarante ans, laissant toute sa famille dans une douleur inexprimable.

M.de Séligny, ne voulant plus habiter le pays où il avait perdu sa femme, vendit ses propriétés et vint demeurer à Paris auprès de Mme de Gercourt, sa belle-mère. Il était plongé dans une mélancolie profonde qui altéra sensiblement sa santé. Les médecins lui conseillèrent les voyages comme l'unique moyen de se distraire de ses peines. Il partit donc au bout d'un mois.

Pendant deux ans, il parcourut la Suisse et l'Italie et les provinces méridionales de France. Il était à Grenoble, quand il reçut une lettre de, sa fille.

Laure lui annonçait que Mme de Gercourt était à toute extrémité. Il partit sur-le-champ pour Paris. Il arriva tout juste assez à temps pour recevoir les derniers adieux de sa belle-mère. Cette pauvre daine avait toute sa connaissance. Elle voulut le voir en particulier et lui parla longtemps de Léonie. Le lendemain, elle n'existait plus. Mlle Derville s'empressa de venir chercher son amie. Celle-ci voulut d'abord rendre les derniers devoirs à sa maîtresse. Ensuite elle accepta l'obligeante hospitalité de la famille Derville. Chacun s'empressa de la consoler. Elise partagea sa chambre avec elle et la traita comme une sœur. Léonie avait tant souffert depuis quatre ans, qu'elle était pâle et tout amaigrie. Ses généreux amis lui prodiguèrent les plus tendres soins. Grâce à leurs attentions délicates, elle se rétablit promptement. Il y avait déjà trois mois qu'elle se trouvait dans cette honorable famille, elle craignit d'être un embarras pour ses hôtes, bien qu'ils parussent désirer de la garder longtemps avec eux. Du reste elle s'y trouvait si bien, qu'elle appréhendait le moment de les quitter.

M. de Séligny était devenu l'intime ami de M. Derville. Tous les soirs il venait faire sa partie. Il causait aussi avec les dames et racontait les particularités de son voyage. Souvent la conversation devenait si intéressante, que l'heure était oubliée.

Un matin, M, de Séligny se présenta chez ses amis et leur demanda un entretien particulier. Quand il fut seul avec eux, il leur déclara sans détour qu'il avait pris la résolution d'épouser Mlle Léonie. A ces mots, M. et MmeDerville firent en même temps une exclamation de surprise.

– Oui, continua-t-il, je veux lui offrir ma main et ma fortune pour lui faire un sort digne d'elle. J'ai toujours présentes à la mémoire les dernières paroles de ma belle-mère. « C'est un ange de douceur et de bonté, me dit-elle d'une voix mourante. Oh ! je vous en prie, assurez-lui un sort ! faites qu'elle soit heureuse, promettez-le-moi, et je mourrai plus tranquille ! » Voilà pourquoi je désire obtenir la main de cette estimable demoiselle ; si pourtant elle me refusait, je lui assurerais une pension viagère. Veuillez donc lui faire part de mes intentions, demain je reviendrai chercher sa réponse.

Lorsque M. et Mme Derville apprirent cette nouvelle à Léonie, elle en fut tellement surprise qu'elle pouvait à peine y croire. Elle n'hésita pas longtemps sur ce qu'elle devait faire.

Après cinq minutes de réflexion, elle répondit avec une modeste assurance :

– J'accepte la main de M. de Séligny, non pas à cause de sa fortune, mais pour lui témoigner mon estime et ma reconnaissance.

Quelques semaines après, Léonie devint l'épouse du riche propriétaire. Le mariage fut célébré sans aucun faste. La famille Derville y fut seule invitée. M. de Séligny acheta une jolie maison de campagne aux environs de Melun. Il fit bâtir une ferme absolument semblable à celle qu'il avait autrefois possédée. Il demeurait là pendant six mois de l'année. Léonie invita la famille Derville à venir partager cette charmante retraite. Elle était heureuse de leur témoigner ainsi sa reconnaissance des bons offices qu'elle en avait reçus.

Laure eut beaucoup d'amitié pour sa belle-mère, et lui confia les premières années de ses jeunes enfants.

La nouvelle Mme de Séligny fut accueillie avec honneur dans toutes les sociétés qui l'avait connue. Chacun la félicita sincèrement de son bonheur. Mais Elise fut toujours son amie préférée. Elle lui disait quelquefois :

– C'est pourtant à vous, après Dieu, chère amie, que je dois ma félicité actuelle. Vous avez été pour moi l'ange de consolation et d'espérance.

– Eh bien, répondait en souriant Mlle Derville, n'avais-je pas raison de vous dire que vous seriez un jour heureuse ? Vous le voyez, et moi aussi je bénis Dieu de tout mon cœur de ce qu'il a daigné vous récompenser dès cette vie. Mon amitié jour vous me persuadait que cela devait arriver infailliblement. Mes pressentiments ne m'ont pas trompée.