LES SUPPLIANTES Aeschylus Gregory Crane Perseus Project, Tufts University Gregory Crane Prepared under the supervision of Gregory Crane Schmidt Sciences 2 volumes; 20 cm Trustees of Tufts University Medford, MA Perseus Project tlg0085.tlg001.mazon1920_fra2.xml

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Aeschylus Eschyle texte établi et traduit par Paul Mazon Paul Mazon Paris Les Belles Lettres 1920-1925 2 HathiTrust catalog record French and Ancient Greek on opposite pages.

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LES SUPPLIANTES Mélodrame. Au fond de l'orchestre, un tertre portant un autel et des statues de dieux. Entre le Chœur : cinquante princesses au masque hâlé, parées de bandeaux et de voiles à la mode barbare. Cinquante suivantes les accompagnent. LE CORYPHÉE.

Daigne Zeus Suppliant jeter un regard favorable sur cette troupe vagabonde, dont la nef est partie des bouches au sable fin du Nil. Loin du sol de Zeus L'Égypte, appelée plus loin (558) « la terre sacrée de Zeus où naissent tous les fruits ».,

Qui confine au pays syrien, nous errons en bannies ; non qu'aucune cité ait porté contre nous la sentence d'exil qui paie le sang versé ;

Mais, pleines d'une horreur innée de l'homme Cf. Notice, p. 7-8., nous détestons l'hymen des enfants d'Égyptos et leur sacrilège démence.

Et Danaos, le père qui inspire tous nos desseins, qui inspira notre révolte, a pesé tous les coups et, parmi les douleurs, choisi celle du moins qui sauvait notre gloire :

La fuite éperdue à travers la houle des mers et la descente aux rives d'Argolide, berceau de notre race, qui s'honore d'être venue au monde de la génisse tournoyante au vol du taon sous le toucher et le souffle de Zeus Cf. Notice, p. 5..

En quel pays mieux disposé pour nous pourrions-nous

LES SUPPLIANTES LE CORYPHÉE.

aborder avec cet attribut des bras suppliants, ces rameaux ceints de laine Le rameau des suppliants est une branche d'olivier, longue et droite, qu'on entoure de bandelettes de laine blanche. ?

Ah! puisse ce pays, son sol, ses eaux limpides, puissent les dieux du ciel et les dieux souterrains aux lourdes ven- geances, habitants des tombeaux Les héros, défenseurs du pays où ils ont leur tombeau. Cf. Notice, p. 4, n. 9. ,

Puisse Zeus Sauveur enfin, qui garde les foyers des justes, agréer cette troupe de femmes comme leurs suppliantes, en ce pays ému d'un souffle de pitié; et, avant qu'en essaim pressé les mâles insolents issus d'Égyptos aient foulé du pied ce sol limoneux, dieux! avec leur vaisseau rapide,

Rejetez-les vers le large; et qu'alors, dans la tourmente aux cinglantes rafales, dans le tonnerre et les éclairs, dans les vents chargés d'averses, ils se heurtent à une mer farouche et périssent,

Avant d'avoir, malgré le Ciel qui le défend, asservi les nièces d'un père, en montant dans des lits qui ne les veu- lent pas !

Soutenu. LE CHŒUR.

Mais, d'abord, ma voix au delà des mers ira appeler mon soutien, le jeune taureau né de Zeus et de la génisse qu'on vit paître ici des fleurs; sous le souffle de Zeus, sous le toucher qui, naturellement, lui donna son nom, s'achevait le temps réservé aux Parques Le temps de la gestation. Il a été pour Io d'une longueur anormale. Le toucher de Zeus, seul, y a mis fin, et on a, tout naturellement, donné le nom d'Épaphos (le « Toucher ») à l'enfant né de ce geste geste de médecin, geste guérisseur (cf. 1067), et non geste d'époux, geste procréateur, comme on le croit généralement.: Io mit au monde Épaphos.

C'est en invoquant ce nom, en rappelant aujourd'hui, aux lieux mêmes où jadis paissait mon antique aïeule, ses mal- heurs d'autrefois, que je fournirai à ce pays des indices de ma naissance qui, pour inattendus, n'en paraîtront pas

LES SUPPLIANTES LE CORYPHÉE.

moins dignes de créance: on le verra bien, si l'on veut m'entendre.

Un peu plus animé. LE CORYPHÉE.

Et s'il est près de moi un homme d'ici qui sache inter- préter le chant des oiseaux, à entendre ma plainte, il croira ouïr la voix de l'épouse de Térée, pitoyable en ses remords, la voix du rossignol que poursuit l'épervier Térée, roi de Thrace, avait pour femme Procné, fille du roi athénien Pandion. Procné voulut faire venir près d'elle sa sœur Philomèle. Térée s'en éprit, la violenta, et, pour l'empêcher de rien révéler, lui coupa la langue. Philomèle trouva cependant le moyen d'avertir sa sœur, et toutes deux se vengèrent en servant à Térée les membres de son fils Itys. Depuis ce jour, Térée, métamorphosé en épervier, poursuit éternellement Procné devenue rossignol et Philomèle changée en hirondelle. Dans une forme plus récente et plus répandue de la légende, Térée est changé en huppe, Procné en hirondelle, et Philomèle en rossignol..

Chassée de son séjour d'antan, elle pleure douloureuse- ment sa demeure familière, tout en disant la mort de son enfant, comment il succomba sous sa main maternelle, sous ses propres coups, victime d'un courroux de mère dénaturée.

Un peu élargi. LE CORYPHÉE.

C'est ainsi qu'à mon tour je me plais à gémir sur les tons d'Ionie, à déchirer ensemble ma tendre joue mûrie au soleil du Nil et mon cœur novice aux larmes. Des gerbes de sanglots disent ma terreur: trouverai-je ici des frères prêts à veiller sur mon exil loin de la Terre Brumeuse Il s'agit de l'Égypte; mais le sens exact de l'épithète, qui s'applique ailleurs à d'autres pays, n'est pas certain pour nous et ne l'était pas davantage pour les anciens, qui en proposaient des interprétations très diverses.?

Allons, divins auteurs de ma naissance, vous voyez où est le Droit: exaucez-nous ! Ou, si le Destin ne veut pas que le

LES SUPPLIANTES LE CORYPHÉE.

Droit ait satisfaction pleine, du moins, dans votre haine toujours prête à frapper la démesure, montrez votre justice en face de cet hymen. Même aux fugitifs meurtris par la guerre Danaos et ses filles n'ont fui vers l'Argolide qu'après une guerre malheureuse contre les Égyptiades. Cf. Notice, p. 5. une sauvegarde contre le malheur s'offre dans l'autel où réside la majesté des dieux.

Ferme et bien marqué. LE CORYPHÉE.

Ah! si le dénouement pouvait être celui de nos vœux ! Le désir de Zeus n'est point aisé à saisir. Mais, quoi qu'il arrive, il flamboie soudain, parfois en pleines ténèbres Le coupable se croit protégé par la nuit de l'oubli (cf. Choéph. 65), quand il voit luire soudain dans l'ombre la volonté vengeresse de Zeus. — Il se peut qu'Eschyle veuille évoquer aussi la nuit sanglante où doivent périr ensemble tous les fils d'Egyptos., escorté d'un noir châtiment, aux yeux des hommes éphé- mères.

Il retombe toujours d'aplomb, jamais ne va à terre Images empruntées à la langue de la palestre. L'homme n'a jamais le dessus, quand il engage la lutte avec le vouloir de Zeus., le sort dont Zeus a décidé d'un signe de son front qu'il devait s'achever. Les voies de la pensée divine vont à leur but par des fourrés et des ombres épaisses que nul regard ne sau- rait pénétrer.

En animant. LE CORYPHÉE.

Zeus précipite les mortels du haut de leurs espoirs superbes dans le néant; mais sans s'armer de violence: rien ne coûte d'effort à un dieu. Sa pensée trône sur les cimes et de là même achève ses desseins, sans quitter son siège sacré Comparez 598-599: la pensée, la parole et l'acte se confondent chez Zeus..

Qu'il jette donc les yeux sur la démesure humaine, incar- née à nouveau dans la race qui, pour obtenir mon hymen,

LES SUPPLIANTES LE CORYPHÉE.

s'épanouit en funestes et folles pensées! Un sentiment né du délire la point d'un irrésistible aiguillon, et, reniant son passé, la voici prise au piège d'Até.

Très animé. Le Chœur commence à se livrer à une mimi- que véhémente qui doit faire violence aux dieux qu'il implore. Il déchire ses vêtements et accompagne chacun de ses refrains d'une danse sauvage. LE CORYPHÉE.

Telles sont les tristes douleurs que disent mes cris aigus, mes sanglots sourds, mes torrents de larmes, et même, hélas! ces clameurs qui distinguent les chants funèbres: vivante, je conduis mon propre deuil.

(Retenu.) Sois-nous propice, terre montueuse d'Apis Sur ce nom, voyez p. 22.!— M'entends-tu bien, ô terre, malgré mon accent barbare Il s'agit ici d'une véritable incantation. En pareil cas, les formules n'agissent que si elles sont prononcées avec une intonation correcte. Les Danaïdes éprouvent tout à coup la crainte que leur accent étranger n'empêche la terre argienne d'entendre leur appel.? —Et, sans répit, ma main s'abat, pour en mettre le lin en pièces, sur mon voile de Sidon.

Vers le ciel, c'est une ruée de serments, de vœux d'actions de grâces, quand la mort est là, qui menace Les Danaïdes, en ce moment, ne craignent pas la mort; mais elles se comparent à des marins en détresse qui, au milieu de la tempête, lancent des vœux vers le Ciel.. Hélas ! hélas ! vents incertains! où nous emportera ce flot Où va les conduire la vague qui entraîne la barque de leur destinée??

(Retenu.) Sois-nous propice, terre montueuse d'Apis! M'entends-tu bien, ô terre, malgré mon accent barbare? Et, sans répit, ma main s'abat, pour en mettre le lin en pièces, sur mon voile de Sidon.

Toujours vif. LE CORYPHÉE.

Sans doute, la rame, la nef aux ais ceints de cordages qui arrête l'assaut des flots m'ont conduite ici sans tempête, avec

LES SUPPLIANTES LE CORYPHÉE.

l'aide des brises je n'en fais point de plainte. Mais le dénouement que j'espère, daigne le Père qui voit tout me l'accorder en sa bonté !

(Un peu retenu.) Que les enfants d'une auguste mère échappent aux embrassements des mâles, libres d'hymen, libres de joug!

LE CORYPHÉE.

Et que la chaste L'épithète indique clairement qu'il s'agit d'Artémis, déesse de la chasteté (cf. 1031). fille de Zeus, clémente à qui implore sa clémence, laisse tomber sur moi de son visage austère un regard assurant mon salut! Que, de tout son pouvoir, indignée de telle poursuite, vierge, elle sauve une vierge!

(Un peu retenu.) Que les enfants d'une auguste mère échappent aux embrassements des mâles, libres d'hymen, libres de joug!

Vif et mordant. LE CORYPHÉE.

Sinon, avec nos teints brunis des traits du soleil, nous irons, nos rameaux suppliants en mains, vers le Zeus des enfers, le Zeus hospitalier des morts: nous nous pendrons Texte conjectural., puisque nos voix n'ont pu atteindre les dieux olympiens.

(Retenu.) Zeus! c'est Io, hélas ! que poursuit en nous un courroux divin: je reconnais une jalousie d'épouse Les Danaïdes feront plus loin la même menace à Pélasgos (455-465) et lui arracheront ainsi une promesse de secours. On n'en use pas avec le Ciel autrement qu'avec les hommes. La mort des Danaïdes serait une honte pour le dieu qui les aurait repoussées (cf. 168 sqq.). Le suppliant exerce de la sorte une véritable contrainte sur celui auquel il s'adresse. Elles cherchent à piquer Zeus par de véritables sarcasmes : il n'est pas le maître au ciel, il ne peut rien contre la colère d'Héra. De même, dans les Choéphores (495), Oreste cherche à réveiller le mort par des « outrages »., qui tempête, sous la menace de la mort...

LES SUPPLIANTES LE CORYPHÉE.

triomphe du Ciel tout entier. Elle est âpre, la bourrasque d'où va sortir l'ouragan La violence de la bourrasque qui annonce l'ouragan permet de prévoir que celui-ci sera terrible et ne peut venir que d'Héra. La bourrasque, c'est la guerre qui a chassé les Danaïdes d'Égypte ; l'ouragan, c'est le sort qui attend maintenant les fugitives.!

Alors Zeus sera livré à des récits qui diront son injustice, puisqu'il a méprisé l'enfant de la génisse par lui-même engendré et dont il se détourne à l'heure des prières. Ah! que plutôt, du haut des cieux, il exauce ceux qui l'appel- lent!

<(Retenu.) Zeus! c'est Io, hélas ! que poursuit en nous un courroux divin: je reconnais une jalousie d'épouse, qui triomphe du Ciel tout entier. Elle est âpre, la bourrasque d'où va sortir l'ouragan Ce refrain a été omis après l'antistrophe par le scribe du Mediceus. Il a été rétabli avec raison par les éditeurs. Ce genre d'omission est assez fréquent cf. Choéph. 798 et 952.. >

Danaos, entré dans l'orchestre derrière ses filles, est monté sur le tertre, d'où il a longue- ment observé l'horizon. Il s'adresse soudain au Chœur. DANAOS.

Mes enfants, la prudence doit être notre loi: c'est en prudent pilote qu'ici vous a conduites le vieux père en qui vous avez foi, et maintenant, à terre, ma prévoyance encore vous engage à garder mes avis bien gravés en vous.

Je vois une poussière, messagère muette d'une armée. Des moyeux crient, qu'entraînent leurs essieux. J'aperçois une troupe portant le bouclier, armée du javelot, avec des chevaux et des chars recourbés. Sans doute des chefs de ce pays viennent-ils nous examiner, avertis par quelque message. Mais, que celui qui conduit l'élan de cette troupe arrive ici sans intention méchante ou qu'il ait, au contraire, aiguisé des instincts cruels, mieux vaut, pour tout prévoir, mes filles, vous asseoir sur ce tertre consacré aux dieux

LES SUPPLIANTES DANAOS.

d'une cité: encore mieux qu'un rempart, un autel est un infrangible bouclier. Allons, hâtez-vous, et, vos rameaux aux blanches guirlandes, attributs de Zeus Suppliant, pieu- sement tenus sur le bras gauche Le rameau des suppliants se porte en général dans la saignée du bras gauche., répondez aux étrangers en termes suppliants, gémissants et éplorés, ainsi qu'il convient à des arrivants, en disant nettement que votre exil n'est pas taché de sang. Qu'aucune assurance ne sou- tienne votre voix ; qu'aucune effronterie, sur vos visages au front modeste, ne se lise en votre regard posé. Enfin, ni ne prenez trop vite la parole ni ne la gardez trop longtemps : les gens d'ici sont irritables. Sache céder; tu es une étran- gère, une exilée dans la détresse : un langage trop assuré ne convient pas aux faibles.

LE CORYPHÉE.

Père, tu parles de prudence à des enfants prudents: j'aurai soin de me rappeler tes sages avis. Mais que Zeus notre aïeul jette un regard sur nous !

DANAOS.

Oui, qu'il nous regarde ici d'un œil clément !

LE CORYPHÉE.

Qu'il le veuille seulement, et tout s'achève à notre gré.

DANAOS.

Alors, ne tarde plus, use de mon conseil.

LE CORYPHÉE.

Je voudrais déjà être assise à ton côté.

(Le Chœur monte sur le tertre et salue d'abord une statue de Zeus.)

O Zeus, prends pitié de nos peines, avant que nous n'y succombions!

DANAOS.

Invoquez encore le fils de Zeus que voilà.

LE CORYPHÉE.

Je salue les rayons sauveurs du Soleil.

DANAOS.

Qui est aussi le pur Apollon, dieu jadis exilé du ciel.

LE CORYPHÉE.

A un sort qu'il connaît, il doit compatir.

DANAOS.

Qu'il compatisse donc et nous assiste en sa bonté !

LE CORYPHÉE.

Quelle de ces divinités dois-je invoquer encore ?

LES SUPPLIANTES DANAOS.

Je vois là un trident, attribut d'un dieu.

LE CORYPHÉE.

Ainsi qu'il nous y a conduites, qu'il daigne ici nous accueillir !

DANAOS.

Et voici encore un Hermès à la mode grecque.

LE CORYPHÉE.

Ah! qu'il nous signifie donc un doux message de liberté !

DANAOS.

Et de même à tous les seigneurs de cet autel commun adressez ensemble votre hommage. Puis asseyez-vous dans le sanctuaire, tel un vol de colombes fuyant des éperviers - leurs frères pourtant! frères changés en ennemis, qui veulent se souiller d'un crime à l'égard de leur propre race. L'oiseau reste-t-il pur, qui mange chair d'oiseau ? Comment donc serait pur celui qui veut prendre une femme malgré elle, malgré son père ? Non, même dans l'Hadès, il n'échappera point au chef de luxure L'horreur physique que les Danaïdes éprouvent à l'égard des Égyptiades leur fait attribuer à la passion (cf. 107, 818) une poursuite dont elles donneront plus loin au Roi (338) les véritables raisons, l'ambition et la cupidité. Danaos adopte leurs vues., si telle fut sa conduite. Et là encore, il est, dit-on, un autre Zeus, qui, sur toutes fautes, prononce chez les morts des sentences suprêmes Allusion aux doctrines orphiques et pythagoriciennes.. Veillez à répondre en ce sens, si vous voulez voir triompher votre cause.

Le Roi entre, sur son char, suivi d'une escorte armée. LE ROI.

D'où vient donc cette troupe à l'accoutrement si peu grec, fastueusement parée de robes et de bandeaux barbares, à qui je parle ici? Ce n'est point là le vêtement des femmes ni à Argos ni dans aucun pays de Grèce. Et pourtant, que vous ayez osé, intrépides, venir jusqu'ici sans hérauts ni proxènes sans guides! - voilà qui me surprend. Je vois chez vous, il est vrai, des rameaux suppliants déposés suivant le rite aux pieds des dieux de la cité en cela seulement, la conjecture peut retrouver la

LES SUPPLIANTES LE ROI.

Grèce. Mainte autre supposition serait justifiée encore; mais tu es là, et, pour t'expliquer, tu as la parole.

LE CORYPHÉE.

Tu n'as point fait erreur sur notre parure. Mais moi, en te parlant, à qui parlé-je ici ? Est-ce à un citoyen? à un héraut, porteur de la baguette sainte Littéralement un gardien à la baguette sainte. Le héraut protège de son inviolabilité ceux qu'il accompagne, et les étrangères sont prêtes à se mettre sous la garde de son caducée.? au chef de la cité ?

LE ROI.

Pour cela, tu peux me répondre et parler en toute assurance. Je suis le fils de Palaichtôn, qui naquit de la Terre, Pélasgos, chef suprême de ce pays; et le peuple des Pélasges qui cultive ce sol a naturellement pris le nom de son roi Il est assez étrange que ce roi, qui donne son nom à son peuple, ne soit pas le premier de sa race. Il a pour père un fils de la Terre : c'est dire que la race pélasge est autochtone et vieille de deux générations seulement. Mais alors Io, qui remonte à cinq générations, et son père Inachos, appartenaient-ils à une autre race? Toutes ces obscurités s'expliquent par la contamination de légendes qui n'avaient d'abord aucun point de contact. Dans la légende de Danaos, Danaos est le fondateur de la race danaenne; il faut qu'elle succède à une autre race; on donne à celle-ci le nom de pélasge. Dans la légende d'Io au contraire, il ne s'agit que d'une seule race, la race argienne; on ne lui connaît pas d'autre nom.. Je suis maître de tout le pays que traverse le Strymon sacré, à partir de sa rive occidentale. Je borde les terres des Perrhèbes, et celles qui, au delà du Pinde, touchent à la Péonie, et les montagnes de Dodone, jusqu'au point où les eaux des mers viennent couper ma frontière : en deçà, tout m'appartient. Quant à ce pays d'Apis, son sol a reçu ce nom en mémoire d'un guérisseur des temps antiques, un fils d'Apollon, prophète médecin venu du rivage voisin de Naupacte, pour nettoyer cette contrée de monstres ho- micides, fléaux qu'un jour la Terre déchaîna, irritée des souillures dont l'avaient salie des meurtres anciens - ser- pents pullulants, cruels compagnons. Apis, par des remèdes décisifs, libéra tout le pays d'indiscutable façon et, pour son salaire, vit son nom à jamais mêlé aux prières d'Argos. Tu as maintenant de quoi me connaître. Déclare-moi ta race,

LES SUPPLIANTES LE ROI.

dis-moi tout; mais n'oublie pas que ce pays répugne aux longs discours.

LE CORYPHÉE.

Je parlerai bref et net. Nous nous honorons d'être de race argienne et de descendre d'une génisse féconde. Tout cela est vrai, et, si je puis parler, je saurai l'établir.

LE ROI.

Votre langage, étrangères, semble incroyable à mes oreilles d'où vous viendrait telle origine? Ce sont les Libyennes que vous rappelez, bien plutôt que les Argiennes. Le Nil encore pourrait nourrir plantes pareilles. Le type chypriote que, comme dans un moule, frappent les mâles au sein des femmes, ressemble également au vôtre. J'ai ouï parler aussi d'Indiennes nomades, qui vont che- vauchant des mules sur des selles à dossier à travers les régions qui avoisinent l'Éthiopie. Ou des Amazones, vierges carnassières! voilà peut-être encore pour qui je vous prendrais, si vous aviez des arcs. Mais instruisez- moi : que je comprenne mieux comment votre origine, votre sang peuvent être argiens.

LE CORYPHÉE.

Ne dit-on pas qu'il y eut jadis ici, en Argolide, une gardienne du temple d'Héra, Io C'est le Chœur qui conduit le dialogue et qui, par ses questions mêmes, prouve au Roi qu'il possède aussi bien que lui toute l'histoire d'Io. Le nom du taon lui permet même de montrer qu'il en connaît les détails avec plus de précision que le Roi.?

LE ROI.

Oui, sans nul doute: la tradition en est bien établie.

LE CORYPHÉE.

Un récit ne dit-il pas aussi que Zeus l'aima, bien que simple mortelle ?

LE ROI.

Et leurs étreintes n'échappèrent point à Héra.

LE CORYPHÉE.

Et comment finit la querelle royale ?

LE ROI.

La déesse d'Argos, de la femme, fit une génisse.

LE CORYPHÉE.

Et Zeus approcha-t-il encore la génisse cornue ?

LE ROI.

On le dit, sous la forme d'un taureau saillisseur.

LES SUPPLIANTES LE CORYPHÉE.

Que fit alors l'opiniâtre épouse de Zeus ?

LE ROI.

A la génisse elle donna un gardien qui vît tout.

LE CORYPHÉE.

Quel fut donc ce gardien voyant tout, attaché à la seule génisse?

LE ROI.

Argos, fils de la Terre, qui fut tué par Hermès.

LE CORYPHÉE.

Qu'inventa-t-elle alors pour la pauvre génisse?

LE ROI.

Un insecte affolant qui pourchasse les bœufs.

LE CORYPHÉE.

Près du Nil, les gens disent « un taon »!

LE ROI.

Aussi la chasse-t-il d'Argos pour des courses sans fin.

LE CORYPHÉE.

Là aussi, ton récit concorde avec le mien!

LE ROI.

Et elle arrive enfin à Canope et Memphis.

LE CORYPHÉE.

Où Zeus la touche de sa main et fonde ainsi sa race!

LE ROI.

Quel taureau, fils de Zeus, s'honore d'avoir pour mère la génisse?

LE CORYPHÉE.

Épaphos, dont le nom véridique dit la délivrance d'Io.

LE ROI.

Et d'Épaphos qui donc est né ?

LE CORYPHÉE.

Libye, qui tient la plus grande des parties du monde.

LE ROI.

Et quel autre rameau connais-tu sorti d'elle?

LE CORYPHÉE.

Bêlos, qui eut deux fils et fut père de mon père.

LE ROI.

Et lui, révèle-moi le nom donné à sa sagesse.

LE CORYPHÉE.

Danaos, et il a un frère, père de cin- quante fils.

LE ROI.

Dis-moi son nom aussi : ne me refuse rien.

LE CORYPHÉE.

Égyptos. Tu connais maintenant mon antique origine: traite donc en Argiennes celles dont la troupe est ici devant toi.

LE ROI.

Vous semblez en effet avoir d'antiques liens avec notre pays. Mais comment avez-vous osé quitter le palais paternel ? Quel destin s'est abattu sur vous ?

LES SUPPLIANTES LE CORYPHÉE.

Roi des Pélasges, les malheurs humains ont des teintes multiples: jamais ne se retrouve même nuance de douleur. Qui eût imaginé que cet exil imprévu ferait aborder à Argos une race jadis sœur de la vôtre et la transplanterait ici par horreur du lit conjugal?

LE ROI.

Que demandes-tu donc en suppliante aux dieux de la cité, avec ces rameaux frais coupés aux bande- lettes blanches ?

LE CORYPHÉE.

De n'être pas esclave des fils d'Égyptos.

LE ROI.

Est-ce question de haine ? ou veux-tu dire qu'ils t'offrent un sort infâme?

LE CORYPHÉE.

Qui aimerait des maîtres qu'il lui faut payer ?

LE ROI.

C'est ainsi qu'on accroît la force des maisons.

LE CORYPHÉE.

Et aussi qu'à la misère on trouve un remède aisé !

LE ROI.

Comment puis-je, avec vous, satisfaire à la loi des dieux ?

LE CORYPHÉE.

S'ils me réclament, ne me livre pas aux fils d'Égyptos.

LE ROI.

Mots terribles! soulever une guerre incertaine !

LE CORYPHÉE.

La justice combat avec qui la défend.

LE ROI.

Oui, si du premier jour elle fut avec vous.

LE CORYPHÉE.

Respecte pareilles offrandes à la poupe du vaisseau argien.

LE ROI.

Je frémis à voir nos autels ombragés de ces rameaux.

LE CORYPHÉE.

Avoue-le: il est terrible aussi le cour- roux de Zeus Suppliant!

Agité. LE CHOEUR.

O fils de Palaichtôn, prince des Pélasges, prête-moi un cœur bienveillant. Vois ici une suppliante, une fugitive éperdue, semblable à la génisse pourchassée du loup,

LES SUPPLIANTES LE CHOEUR.

qui s'assure au secours de rocs escarpés, puis, meuglante, conte sa peine à son bouvier.

LE ROI.

Je vois à l'ombre de rameaux frais coupés d'étranges fidèles devant les dieux de ma cité. Puisse la cause de ces concitoyens-étrangers ne point créer de maux! Que nulle querelle, à l'improviste, par surprise, n'en résulte pour Argos: Argos n'en a pas besoin.

LE CHŒUR.

Oui, pour que notre exil ne crée point de maux, daigne Thémis Suppliante Thémis sert souvent de parèdre à Zeus (cf. Pind. Ol. VIII 28). Elle personnifie, suivant les cas, tel ou tel aspect du dieu. Ici elle représente Zeus Suppliant, et, à ce titre, elle demandera à Zeus Répartiteur des destins la prospérité promise à qui respecte les suppliants., fille de Zeus qui répartit les destins, jeter un regard sur nous! Malgré ton âge et ton savoir, apprends-le de plus jeune que toi : à qui respecte le suppliant ira la prospérité; les temples divins ouverts aux offrandes <ne reçoivent comme agréable que ce qu'ils reçoivent d'un mortel sans tache.

LE ROI.

Vous n'êtes pas assises à mon propre foyer : si la souillure est pour Argos, pour la cité entière, que le peuple entier s'occupe d'en découvrir le remède. Pour moi, je ne saurais te faire de promesse, avant d'avoir com- muniqué les faits à tous les Argiens.

Plus franc, mais toujours animé. LE CHŒUR.

C'est toi, la cité; c'est toi, le Conseil; chef sans contrôle, tu es le maître de l'autel, foyer commun du pays; il n'est point d'autres suffrages que les signes de ton front, d'autre sceptre que celui que tu tiens sur ton trône; toi seul décides de tout: garde-toi d'une souillure.

LE ROI.

La souillure soit pour mes ennemis! Mais vous secourir, je ne le puis sans dommage. Et pourtant il m'est pénible aussi de dédaigner vos prières. Je ne sais

LES SUPPLIANTES LE ROI.

que faire; l'angoisse prend mon cœur dois-je agir ou ne pas agir? Dois-je tenter le Destin ?

LE CHŒUR.

Regarde vers celui qui d'en haut tout regarde, le protecteur des mortels douloureux qui, aux genoux de leurs frères, n'obtiennent pas le droit que la loi leur donne. Songes-y: le courroux de Zeus Suppliant attend tous ceux qui restent insensibles aux plaintes de qui souffre.

LE ROI.

Si les fils d'Égyptos ont pouvoir sur toi, de par la loi de ton pays, dès lors qu'ils se déclarent tes plus proches parents, qui pourrait s'opposer à eux ? Il te faut, toi, plaider que les lois de chez vous ne leur donnent point sur toi de tutelle.

Agité. LE CHŒUR.

Ah! que jamais je ne tombe au pouvoir des mâles vainqueurs! Fuir, sans guides que les étoiles, voilà le lot que plutôt je m'assigne, s'il me préserve d'un hymen odieux. Va, fais alliance avec la Justice: prends une décision qui d'abord respecte les dieux.

LE ROI.

Décider ici n'est point facile ne t'en remets pas à moi pour décider. Je te l'ai dit déjà : quel que soit mon pouvoir, je ne saurais rien faire sans le peuple. Et me garde le Ciel d'ouïr Argos me dire un jour, si pareil malheur arrivait : « Pour honorer des étrangers, tu as perdu ta cité! »

LE CHŒUR.

L'auteur commun de nos deux races con- temple ce débat, Zeus impartial, qui, suivant leurs mérites, traite les méchants en coupables, en justes les cœurs droits. Si tout se pèse ainsi en stricte équité, comment avoir scrupule à faire ce que la Justice veut?

Un silence. LE ROI.

Oui, j'ai besoin d'une pensée profonde qui

LES SUPPLIANTES LE ROI.

nous sauve, et que, tel un plongeur Eschyle, comme l'a vu le scholiaste, pense aux pêcheurs d'éponges: au moment où le plongeur va embarquer, on l'examine dans les yeux, pour s'assurer qu'il n'est pas en état d'ivresse., descende dans l'abîme un clair regard, où le vin n'ait pas mis son trouble, afin que l'affaire d'abord ne crée point de maux à notre cité, pour moi-même ensuite se termine au mieux; je veux dire : afin qu'Argos échappe aux atteintes d'une guerre de représailles; et afin que moi-même, je n'aille pas, en vous livrant ainsi agenouillées aux autels de nos dieux, m'attacher pour rude compagnon le dieu de ruine, le génie vengeur Cf. 646 sqq. qui, même dans l'Hadès, ne lâche point le mort: Dites, n'ai-je pas besoin d'une pensée qui sauve?

Grave et religieux. LE CHŒUR.

Pense donc, et pour nous, comme il sied, deviens un pieux proxène. Ne livre pas la fugitive qu'un exil impie a de si loin jetée sur ces rivages.

Refuse-toi à me voir arrachée de ce sanctuaire consacré à tant de dieux, ô maître suprême d'Argos. Comprends la démesure des mâles; préviens le courroux que tu sais!

En animant peu à peu. LE CHŒUR.

Ne consens pas à voir la suppliante, en dépit de la justice, entraînée loin de l'autel, comme une cavale, par ses bandeaux, et des mains saisir le tissu serré de mes voiles.

Sache-le, quoi que tu fasses, tes enfants et ta maison en devront un jour payer à Arès Il ne s'agit pas ici d'Arès, dieu de la guerre, mais d'Arès, dieu de la peste, exécuteur des vengeances divines. Quand les cités ont contracté une souillure, de grandes plaies s'abattent sur elles, frappant à la fois les hommes, les troupeaux et les moissons : c'est là l'œuvre d'Arès (voyez p. 36, et comparez Soph. Odipe Roi, 190 sqq.) la stricte récompense. Réfléchis bien le règne de Zeus est celui de la justice.

Un silence. LES SUPPLIANTES LE ROI.

Mes réflexions sont faites: ma barque a touché - ou contre ceux-ci ou contre ceux-là soulever une rude guerre, c'est à quoi je suis contraint - et, sur cet écueil, la voilà clouée tout comme si on l'y eût hissée à grand renfort de cabestans marins. Point d'issue exempte de douleur! Que des richesses soient arrachées à une maison, d'autres y peuvent rentrer, d'une valeur qui dépasse la perte, jusqu'à faire le plein de la cargaison, par la faveur de Zeus protecteur des biens. Que ta langue ait lancé des traits inopportuns qui remuent cruellement un cœur, des mots peuvent calmer une souffrance qu'ont causée des mots. Mais, quand il s'agit du sang de nos frères, il faut, pour l'épargner, sacrifier, offrir à tous les dieux toutes les victimes aptes à remédier à un tel malheur ou je me trompe fort sur la nature du débat qui s'annonce La pensée est elliptique; sous-entendez: Et c'est bien de la guerre, c'est du sang de mon peuple qu'il s'agit.. Mais j'aime mieux encore être mauvais prophète que trop bon prophète d'infortunes : que tout s'achève au mieux contre mon attente!

LE CORYPHÉE.

J'ai employé déjà bien des mots suppliants écoute le dernier Pour tout ce dialogue, cf. p. 18, n. 3..

LE ROI.

J'écoute; dis-le moi, il sera entendu.

LE CORYPHÉE.

J'ai là bandeaux, ceintures pour retenir ma robe.

LE ROI.

Sans doute des parures convenant à des femmes ?

LE CORYPHÉE.

C'est d'elles que j'attends un merveil- leux secours.

LE ROI.

Quels mots, dis-moi, vas-tu donc pro- noncer?

LE CORYPHÉE.

Si tu ne donnes à cette troupe une loyale promesse...

LE ROI.

Quel secours attends-tu enfin de ces cein- tures ?

LES SUPPLIANTES LE CORYPHÉE.

Celui de décorer les statues que tu vois d'offrandes insolites.

LE ROI.

Formule énigmatique. Parle donc sans détours.

LE CORYPHÉE.

De nous pendre à l'instant aux dieux que voici.

LE ROI.

J'entends là des mots cinglants pour mon cœur.

LE CORYPHÉE.

Tu as compris; je t'ai fait voir plus clairement les choses.

LE ROI.

Oui, et de tous côtés d'invincibles soucis! Une masse de maux vient sur moi comme un fleuve, et me voici au large d'une mer de douleurs, mer sans fond, dure à franchir et point de havre ouvert à ma détresse ! Si je ne satisfais à votre demande, la souillure que vous évoquez dépasse la portée de l'esprit. Si, au contraire, contre tes cousins, les fils d'Égyptos, debout devant nos murs, je m'en remets à la décision d'un combat, ne sera-ce point une perte amère que celle d'un sang mâle répandu pour des femmes ? Et pourtant je suis contraint de respecter le courroux de Zeus Suppliant: il n'est pas pour les mortels de plus haut objet d'effroi. Ainsi donc, vieillard, père de ces vierges, vite, en tes bras prends ces rameaux et va les déposer sur d'autres autels de nos dieux nationaux, afin que tous les citoyens voient cet insigne suppliant et ne rejettent pas les propositions qui leur viendront de moi la foule aime à chercher des raisons à ses maîtres ! La compassion sans doute naîtra à cette vue : la démesure de la troupe mâle fera horreur à notre peuple, et il se sentira mieux disposé pour vous. C'est aux faibles toujours que vont les bons vouloirs.

DANAOS.

C'est déjà pour nous chose d'un prix immense que d'avoir en toi rencontré un proxène, qui se révèle respectueux du suppliant. Mais fais-moi aussi escorter de gardes, de guides indigènes, pour m'aider à trouver les autels placés devant les temples des dieux de la cité et

LES SUPPLIANTES DANAOS.

leurs demeures hospitalières; pour assurer de plus notre sécurité, quand nous traverserons la ville. La nature a vêtu différemment nos traits; le Nil et l'Inachos ne nourrissent pas des races pareilles. Gardons qu'excès de confiance n'engendre grand effroi : plus d'un déjà a tué un ami, pour l'avoir méconnu.

LE ROI.

Allez, gardes, l'étranger a raison; conduisez- le aux autels de la ville, demeures de nos dieux; et à ceux que vous rencontrerez dites, sans bavardage, que vous servez de guides à un marin, suppliant de nos dieux.

Danaos sort accompagné de quelques gardes. LE CORYPHÉE.

Tu lui as donné tes instructions: qu'il parte avec elles! Mais moi, que dois-je faire ? où, selon toi, serai-je en sûreté ?

LE ROI.

Laisse là tes rameaux, symbole de ta peine.

LE CORYPHÉE.

Voilà je les laisse à la garde de ton bras et de ta parole.

LE ROI.

Passe ici maintenant, dans la partie plane du sanctuaire.

LE CORYPHÉE.

Quelle protection m'offre le sanctuaire là où il s'ouvre à tous ?

LE ROI.

N'aie crainte je n'entends point te livrer aux oiseaux de proie.

LE CORYPHÉE.

Oui, mais à des monstres plus cruels que le plus cruel serpent?

LE ROI.

A qui te dit : « Confiance! » réponds par des mots confiants.

LE CORYPHÉE.

Ne t'étonne pas si mon cœur effrayé se montre impatient.

LE ROI.

Jamais roi n'a connu la peur.

LE CORYPHÉE.

A toi donc de me réconforter par des actes autant que par des mots.

LE ROI.

Va, ton père ne te laissera pas longtemps seule. Moi, je vais convoquer les gens de ce pays, pour disposer en ta faveur l'opinion populaire; puis à ton père

LES SUPPLIANTES LE ROI.

j'enseignerai le langage qu'il doit tenir. Demeure donc ici et que tes prières demandent aux dieux de la cité ce que tu souhaites d'obtenir, cependant que j'irai ordonner tout cela. Que la Persuasion m'accompagne et la Chance efficace!

Le Roi sort avec sa troupe. Le Chœur est des- cendu dans l'orchestre. Assez soutenu. LE CHŒUR.

Seigneur des seigneurs Les Danaïdes s'adressent à Zeus, à la fois parce qu'il est le Tout-Puissant et parce qu'il est le fondateur de leur race : il doit son secours aux enfants d'Io. Une magnifique litanie de Zeus ouvre le chant, une autre litanie le termine; entre les deux un long récit des souffrances d'Io et du miracle qui l'en a délivrée rappelle à Zeus qu'il a déjà fait pour l'aïeule ce que les petites filles lui demandent aujourd'hui., Bienheureux entre les bienheureux, Puissance souveraine entre les puissances, du haut de ta félicité, Zeus, entends-nous ! Éloigne de ta race la démesure mâle, digne objet de ta haine, et dans la sombre mer plonge le Malheur aux flancs noirs C'est-à-dire le vaisseau noir (épithète usuelle du vaisseau dans l'épopée) qui nous apporte le malheur..

Propice à la cause des femmes, vois l'antiquité de leur race ; leur aïeule jadis te fut chère : renouvelle la légende de ta bonté. Souviens-toi, toi dont la main toucha Io! Nous sommes filles de Zeus, et c'est de ce rivage qu'est partie notre colonie.

Une trace ancienne me ramène aujourd'hui aux lieux où sous l'œil d'un gardien jadis paissait ma mère. C'est là la prairie qui nourrit les génisses, d'où Io, pourchassée par le taon, s'enfuit un jour, l'esprit perdu, traverse cent peuples divers, et, fendant le détroit houleux, sur l'ordre du destin, dépasse la limite des deux continents qui s'affrontent.

Elle se lance à travers l'Asie, coupe par la Phrygie moutonnière, arrive à la cité de Teuthras en Mysie, puis,

LES SUPPLIANTES LE CHŒUR.

par les vallons de Lydie, par delà les monts de Cilicie et Pamphylie, aux fleuves jamais taris La Pamphylie et la partie montagneuse de la Cilicie (Κιλικία Τραχεία) forment un tout aux yeux du poète : c'est pourquoi il nomme la Cilicie avant la Pamphylie, au mépris de la géographie. Io ne rencontre là que des torrents, souvent desséchés. Mais elle descend ensuite dans la Cilicie des plaines (Κιλικία Πεδιάς) et se trouve en face de « fleuves qui ne tarissent jamais », le Saros, le Pyramos, etc. (cf. Strabon, p. 335)., aux pays d'opulence, au terroir glorieux d'Aphrodite riche en froment Enfin elle arrive au pays fertile consacré à Aphrodite, la Phénicie..

En animant peu à peu. LE CHŒUR.

Mais, toujours taraudée par le trait du bouvier ailé, elle atteint la terre sacrée de Zeus où naissent tous les fruits, la prairie fertilisée des neiges L'Egypte doit sa fertilité aux crues du Nil, et les crues du Nil sont dues à la fonte des neiges de l'Éthiopie. Les anciens ne l'ignoraient pas. La théorie sera exposée avec précision par Anaxagore, quelque vingt-cinq ans après les Suppliantes; mais l'expression d'Eschyle prouve qu'elle était déjà en faveur à Athènes au commencement du v. siècle. qu'assaille la fureur de Typhon Sans le Nil, le sol d'Égypte serait desséché par le vent du désert, qui l'assaille sans répit de son souffle brûlant. C'est ce que symbolise le mythe de Typhon auquel fait allusion ici Eschyle., et le Nil aux eaux inviolablement saines Dans le Prométhée, lo n'aura plus de la vache que deux cornes sur le front. - affolée des humi- liantes peines, des souffrances dont l'aiguillonne Héra, délirante!

Et voici que les mortels qui lors habitaient ces contrées soudain ont senti leurs cœurs bondir d'épouvante pâle devant un spectacle inconnu: à leurs yeux s'offrait,repoussante, une bête mêlée d'être humain, partie génisse, partie femme, et devant ce prodige ils demeuraient stupides. — Mais, alors, quel magicien vint donc guérir l'errante et misérable Io, tournoyante au vol du taon?

Celui dont le règne remplit l'éternité, <Zeus, la libère de

LES SUPPLIANTES LE CORYPHÉE.

ses maux>: sous sa force aux douceurs puissantes, sous son souffle de miracle, les voici finis; et, lentement, coulent les larmes de sa pudeur douloureuse. Mais du germe déposé par Zeus, dit un récit qui ne ment pas, elle enfante un fils parfait,

Un fils dont le bonheur a rempli de longs jours! Aussi la terre entière le proclame : « Ce fils, source de vie Allusion non seulement à la descendance d'Épaphos, mais aussi à son rôle de fondateur de villes. « Innombrables sont les cités fondées en Égypte par la main d'Épaphos » (Pindare, Ném. X 5). Ce sont ses facultés créatrices qui révèlent en lui le fils de Zeus., est bien de Zeus, en vérité! » Qui eût pu d'ailleurs apaiser un délire voulu par Héra? L'œuvre est de Zeus, et qui dit ensuite cette race fille d'Épaphos dit encore la vérité.

Très appuyé et très franc. LE CORYPHÉE.

Quel dieu donc encore plus désigné par ses actes puis-je raisonnablement invoquer? Notre sire et notre père, celui qui de ses mains a planté cette souche, l'antique et puissant auteur de ma race, c'est le remède à tout mal, le dieu des souffles propices, Zeus.

Aucun pouvoir ne siège au-dessus du sien. Sa loi n'obéit pas à une loi plus forte. Nul ne trône plus haut que lui qu'il doive adorer d'en bas. Aussi prompt que le mot, l'acte est à ses ordres pour achever sur l'heure ce que lui propose le Conseil de ses Pensers Cf. p. 13, n. 4.

Entre Danaos. DANAOS.

Rassurez-vous, mes filles : tout va bien du côté d'Argos; le peuple a rendu un décret décisif.

LE CORYPHÉE.

Salut, vieillard, porteur de si douces

LES SUPPLIANTES LE CORYPHÉE.

nouvelles ! Mais dis-nous à quoi s'arrête la décision prise - à quelle majorité aussi a prévalu le vote populaire.

DANAOS.

Argos s'est prononcée d'une voix una- nime, et mon vieux cœur s'en est senti tout rajeuni. De ses droites levées le peuple entier a fait frémir l'éther, pour ratifier ces mots : nous aurons « la résidence en ce pays, libres et protégés contre toute reprise par un droit d'asile reconnu ; nul habitant ni étranger ne pourra nous saisir; use-t-on de violence, tout bourgeois d'Argos qui ne nous prête aide est frappé d'atimie, exilé par sentence du peuple ». Telle est la formule qu'a défendue notre patron, le roi des Pélasges, en invitant la cité à ne pas fournir d'aliment pour les jours à venir au terrible courroux de Zeus Suppliant et en évoquant la double souillure, à la fois nationale et étrangère Parce que Danaos et ses filles sont pour Argos à la fois des concitoyens et des étrangers (cf. 356)., que la ville verrait alors venir à elle, monstre indomptable, qu'il faudrait nourrir de douleurs Le « courroux de Zeus » est souvent personnifié en un génie vengeur, l'aλáστwp (cf. 415,646), qui s'engraisse du sang des victimes qu'exige le dieu offensé (cf. Agamemnon, 1476 sqq.). Mais ici, par une hardiesse qui n'est pas sans dureté, c'est la souillure elle-même qui est identifiée avec le dieu chargé de l'infliger (cf. 650) et le poète la compare à une bête monstrueuse que la ville coupable doit nourrir de douleurs.. A ces mots, les mains du peuple argien, sans attendre l'appel du héraut, ont prononcé dans ce sens. La nation pélasge s'est rendue aux persuasives raisons d'une adroite harangue; mais Zeus est l'auteur de la décision dernière C'est la crainte de Zeus Suppliant qui a déterminé les Argiens comme leur roi (cf. 478 sqq.)..

Mélodrame. LE CORYPHÉE.

Allons, que nos vœux appellent sur Argos les biens qui paieront ses bienfaits, et que Zeus Hospitalier veille à réaliser pleinement et sans réserve les hommages que lui rend la bouche de ses hôtes !

LES SUPPLIANTES Assez agité. LE CHŒUR.

Voici l'heure pour les dieux, enfants de Zeus, de nous prêter l'oreille, tandis que nous épandrons nos vœux sur ce pays Si les Danaïdes avaient été repoussées, elles eussent demandé à Zeus Suppliant de déchaîner Arès sur les Argiens (cf. 435, n.), et Arès les eût frappés à la fois dans leurs enfants, leurs moissons, leurs troupeaux. Puisque les Argiens les ont accueillies, elles demandent au contraire à Zeus Hospitalier (627) de faire prospérer leurs enfants, leurs moissons, leurs troupeaux. Leur bénédiction est donc une imprécation retournée, composée suivant une formule traditionnelle. Mais le poète écrit sous l'impression de la catastrophe que vient de subir Argos (cf. Notice, p. 3); la cité est « veuve de ses hommes » (Hérod. VI 83); elle a été dépeuplée au point qu'elle a dû introduire dans la classe de ses citoyens des vassaux et des esclaves Eschyle développe donc uniquement le premier élément de la formule, la dépopulation (659-690), et réduit les deux autres à deux phrases brèves (690-692).. Que jamais la terre des Pélasges ne soit en proie aux feux de l'ardent Arès, dont le cri suspend les danses et qui va moissonnant les hommes dans des champs où ils ne mûrissaient pas pour lui !

(Plus calme.) Ils ont eu pitié de nous, ils ont rendu un vote de bonté; ils respectent les suppliants de Zeus dans ce troupeau pitoyable.

Ils n'ont pas, par dédain de la cause des femmes, voté en fa- veur des mâles; ils ont entrevu le vengeur vigilant de Zeus contre qui on ne lutte pas et que nulle maison ne saurait écarter, quand, pour marquer son toit, il s'y abat d'un poids irrésistible.

(Plus calme.) Ils honorent des frères dans ces suppliants de Zeus très saint; et c'est pourquoi les autels seront purs, où ils appelleront la faveur des dieux.

Ainsi donc qu'à l'ombre du pieux rameau nos lèvres donnent l'essor à des vœux épris de leur gloire. Que la peste jamais ne vide d'hommes leur cité; que la guerre ne teigne pas leur sol du sang de ses fils immolés!

LES SUPPLIANTES LE CHŒUR.

(Plus calme.) Mais que la fleur de leur jeunesse demeure sur sa tige et que l'amant meurtrier d'Aphrodite, Arès, n'en fauche point l'espoir!

Que les vieillards emplissent les salles où ils s'assemblent autour des autels qui flambent Le Conseil (yɛpovσía) siège autour du feu de la cité (¿oría). Après les pertes subies par Argos, on peut craindre qu'un jour la ville ne manque de vieillards pour le composer (cf. Perses, 732).; qu'ainsi prospère la cité dans le respect de Zeus puissant, de Zeus Hospitalier surtout, dont la loi chenue règle le destin Le prytanée est en quelque sorte le sanctuaire de Zeus Hospitalier, puisque c'est là que l'État reçoit ses hôtes. Or, la prospérité d'une ville dépend de Zeus Hospitalier, qui, de toute antiquité, ne l'accorde qu'à celles qui pratiquent le respect des hôtes (cf. 36o).!

(Plus calme.) Puis, que de nouvelles naissances, si le Ciel entend mes vœux, viennent sans cesse donner des chefs à ce pays; et qu'Artémis Hécate veille aux couches de ses femmes !

Que nul fléau meurtrier ne vienne ravager cette ville, en armant Arès, dieu des larmes, effroi des chœurs et des cithares, en éveillant la clameur des guerres civiles!

(Plus calme.) Que l'essaim douloureux des maladies Il ne s'agit pas ici des grandes épidémies, dont l'idée a déjà été indiquée (659-660), mais plutôt des maladies infantiles, qui enlèvent aux villes tant de futurs défenseurs, mais contre lesquelles Argos peut invoquer la protection d'Apollon Lycien, qui est à la fois un dieu national et un dieu guérisseur. aille se poser loin du front des Argiens; et qu'Apollon Lycien soit propice à tous leurs enfants!

Que Zeus enfin fasse à jamais cette terre fertile en toute saison! Que les brebis qui paissent ses champs soient fécondes! Que sa prospérité en tout s'épanouisse sous la la faveur des dieux !

LES SUPPLIANTES LE CHŒUR.

(Plus calme.) Que devant leurs autels les aèdes fassent retentir de pieux accents; et que de lèvres virginales un chant s'envole marié à la cithare!

Large et décidé. LE CHŒUR.

Que le Conseil qui commande en cette cité garde sans trouble ses honneurs, pouvoir prévoyant qui pense pour le bien de tous ! Qu'aux étrangers, avant d'armer Arès, on offre, pour éviter des maux, des satisfactions réglées par traité Les États civilisés concluent entre eux des traités qui déterminent les droits de leurs nationaux en pays étranger. Ils préviennent ainsi les guerres de représailles.!

Et qu'aux dieux qui ont reçu cette terre en partage toujours on rende, le front ceint de laurier, le culte des hécatombes transmis par les aïeux Le laurier indique qu'il s'agit d'un culte rendu à Apollon et l'expression transmis par les aïeux d'un culte local.! Aussi bien le respect des pères est-il la troisième loi inscrite au livre de la Justice, à qui va le suprême hommage.

Danaos est remonté sur le tertre, d'où il observe la mer. Il se tourne vers ses filles. DANAOS.

Je ne puis qu'approuver ces sages vœux, mes filles; mais vous-mêmes, ne vous effrayez pas, si votre père vous annonce à l'improviste du nouveau. De cette guette, accueillante aux suppliants, je vois le vaisseau. Il est aisé à reconnaître rien ne m'en échappe, ni l'arrangement de ses voiles, ni ses bastingages, ni sa proue, dont l'œil sur- veille la route où elle avance, docile à la barre qui la guide de l'arrière trop docile même au gré de ceux à qui elle ne vient point en amie. Je distingue l'équipage avec ses mem- bres noirs sortant des tuniques blanches. Et voici le reste de la flotte, et toute l'armée, bien en vue! Le vaisseau de

LES SUPPLIANTES DANAOS

[...sa] tête, déjà sous le rivage, a cargué ses voiles et rame à coups pressés. Allons! il vous convient d'envisager le fait avec calme et prudence et de vous attacher à ces dieux, cependant que je vous irai quérir des défenseurs et des avocats. Il se pourrait qu'un héraut, une ambassade vînt ici, prétendant vous emmener et se saisir de vous par droit de reprise. Mais rien de tel n'aura lieu Entendez : ils n'arriveront pas à vous emmener, car le peuple argien a prévu le cas (cf. 612) et s'est déjà prononcé en votre faveur; il saura intervenir le moment venu. Cf. 739 sqq. : ne vous effrayez pas ! Il serait bon pourtant, si nous tardions à vous porter secours, de ne pas oublier un instant cet asile. Aie confiance : avec le temps, au jour fixé, tout mortel qui méprise les dieux reçoit son châtiment.

LE CORYPHÉE

Père, j'ai peur. Les nefs au vol rapide sont déjà là : il n'est plus de délai.

LE CHOEUR (Agité.)

Une épouvante anxieuse me prend : ai-je eu profit vraiment à fuir par tous chemins ? Père, je suis morte d'effroi.

DANAOS

Les Argiens ont émis un vote sans appel, ma fille : aie confiance, ils combattront pour toi, j'en suis bien sûr, va. Danaos veut dire: ils n'oseront pas commettre un sacrilège en t'arrachant des autels; et, s'ils l'osent, ils seront punis. Il reconnait donc qu'ils sont capables de l'oser et redouble ainsi la terreur de ses filles.

LE CORYPHÉE

Des maudits ! voilà la dévorante engeance d'Égyptos et insatiables de combats : tu le sais comme moi Allusion à la guerre que les Danaïdes ont déjà soutenue en Égypte contre leurs cousins (cf. p. 5 et p. 16 n. 1). .

LE CHOEUR (Agité.)

Sur leurs nefs aux ais bien joints, au visage de sombre azur, ils ont passé jusqu'ici, le sort secondant leur rancune, avec leur nombreuse armée noire !

DANAOS

Mais nombreux aussi sont ceux qu'ils y rencontreront, les bras polis par l'ardeur des midis.

LES SUPPLIANTES LE CORYPHÉE

Ne me laisse pas seule, je t'en supplie, ô père : seule, qu'est une femme ? Arès n'habite pas en elle.

LE CHOEUR (Agité.)

Eux, pleins de pensers criminels, de desseins perfides, au fond de leurs cœurs impurs, pas plus que des corbeaux n'ont souci des autels.

DANAOS

Ce serait pour nous tout profit, ma fille, s'ils se faisaient haïr des dieux comme de toi.

LE CORYPHÉE

Ah ! ce ne sont pas ces tridents, ces majestés divines, dont la crainte retiendra leurs mains loin de nous, ô père.

LE CHOEUR (Agité.)

Orgueilleux, tout dévorants d'audace impie, comme des chiens sans vergogne, ils sont sourds à la voix des dieux.

DANAOS

Eh bien ! un dicton ne veut-il pas que les loups soient vainqueurs des chiens ? Et parmi les fruits de la terre, ce n'est pas le souchet qui commande à l'épi « Les Égyptiens sont des mangeurs de papyrus » (schol.). La racine du souchet à papier ou papyrus est encore aujourd'hui considérée comme comestible; mais les Égyptiens mangeaient la tige elle-même - ou du moins la partie inférieure de la tige (Hérod. II 92). Pélasgos, plus loin (953), opposera de même le vin grec à la bière égyptienne. !

LE CORYPHÉE

Disons plus : leurs instincts sont ceux de bêtes luxurieuses et sacrilèges. Ah ! gardons qu'ils ne nous commandent jamais.

DANAOS

Une armée de mer n'est pas si vite prête. Même un mouillage est long : il faut porter à terre les amarres protectrices ; et, même l'ancre jetée, les guides d'une flotte ne sont pas sur le champ libérés de crainte, surtout quand ils arrivent dans un pays sans port à l'heure où le soleil décline pour la nuit : la nuit est mère d'angoise pour le pilote averti. Aucun débarquement ne saurait donc se faire comme il faut, si la nef n'est d'abord assurée du mouillage. Pourtant, si tu as peur, dispose-toi à recourir aux dieux. Pour moi, je ferai diligence et

LES SUPPLIANTES DANAOS

<reviendrai en hâte Il semble être tombé ici un ou plusieurs vers, dont on restitue par conjecture le sens général. >, dès que je t'aurai procuré du secours. Argos n'aura pas à se plaindre du messager : s'il est vieux, l'esprit en lui est jeune et sait user des mots qu'il faut.

Vif et bien marqué. - Il sort.
LE CHŒUR

Terre montueuse Cf. 117 sq. La terre d'Argos, dont les Danaïdes ont déjà imploré la protection en mettant le pied sur ces rivages (24 sqq.) et qu'elles viennent de couvrir de bénédictions (630 sqq.), leur doit maintenant son appui. C'est à elle que tout naturellement s'adresse leur premier appel de détresse. , juste objet de mon culte, que vais-je devenir ? Où fuir ? Sur la terre d'Apis est-il pour moi une cachette sombre ? Ah ! que je voudrais être la vapeur noire qui approche les nuées de Zeus, pour disparaître tout entière et, comme la poussière qui, sans ailes, prend son vol et s'évanouit, mourir !

Des frissons sans cesse vont courant sur mon âme ; mon cœur, maintenant noir, palpite L'image est celle d'une mer avant la tempête. . Ce qu'a vu mon père de sa guette m'a saisie : je suis morte d'effroi. Ah ! je voudrais, pendue, trouver la mort dans un lacet, avant qu'un mari exécré portât la main sur mon corps. Plutôt, dans le trépas, avoir pour maître Hadès !

Plus vif.

Que ne puis-je m'asseoir au sein de l'éther, là où l'eau des nuées se vient changer en neige ! Ou trouver du moins un roc escarpé, abandonné des chèvres, inaccessible aux yeux, hautain et solitaire, suspendu dans le vide, aire de vautour, qui me garantirait une chute profonde, avant que je subisse, contre ma volonté, l'hymen d'un ravisseur ! Après, j'y consens, qu'on fasse de moi la proie des chiens, le festin des oiseaux d'alentour. Qui meurt se libère de dou-

LES SUPPLIANTES LE CHŒUR

leur et de larmes. Le trépas vienne donc à moi avant le lit nuptial ! Est-il une autre voie de salut que je puisse m'ouvrir encore pour échapper à l'hyménée ?

En animant encore.

Que tes chants lancent tes vœux jusqu'au ciel, vers les dieux et les déesses ! Mais par où s'accompliront-ils ? Ah ! tourne donc vers nous, père, des yeux qui nous promettent la délivrance, même au prix des combats ! Et sur la violence jette un regard de colère : c'est celui qui lui est dû. Respecte en nous tes suppliantes, Zeus tout-puissant, seigneur d'Argos.

Car les fils d'Égyptos intolérable démesure mâles en chasse sur mes pas, vont pressant la fugitive de leurs lubriques clameurs et prétendent l'avoir de force ! Mais le fléau de la balance, Toi seul le tiens : est-il donc rien chez les mortels qui se puisse accomplir sans Toi ?

Très agité. Elles aperçoivent au loin une troupe d'Égyptiens.

Ah ! ah ! Le ravisseur est là Il est impossible de rendre ici toutes les intentions du texte. Les Danaïdes n'ont plus qu'un espoir l'intervention des dieux. Elles lancent donc leurs vœux vers le Ciel. Mais comment ces vœux seront-ils « réalisés » ? Le mot prononcé dans la question (τέλεα) porte en lui-même la réponse: Zeus Réalisateur (ZΖεὺς Τέλειος) peut seul les sauver, et Zeus est leur père! Elles se tournent donc brusquement vers Zeus: qu'il les délivre, et par la guerre! Il châtiera ainsi par la violence la violence des Egyptiades, qui doit lui faire horreur, et il respectera le droit de ses suppliantes. Le texte de toute la scène qui suit nous est parvenu mutilé et altéré. La plus grande partie en est inintelligible. L'archétype ici était manifestement illisible ou déchiré. Le premier copiste a transcrit du mieux qu'il a pu toutes les lettres qu'il a su lire. Dans certains vers il n'a su en déchiffrer plus d'une ou deux. Le mouvement général de la scène se laisse cependant entrevoir.

LES SUPPLIANTES LE CHOEUR

Ah ! ravisseur, puisses-tu plutôt périr !... Je fais éclater un cri de détresse. Voici donc le prélude des violences qui m'attendent ! Ah ! ah ! fuis vers le secours. La terreur triomphe, intolé- rable sur terre aussi bien que sur mer ! Seigneur de ce pays, protège-nous !

Elles se précipitent vers l'autel. Entre un héraut égyptien guidant une troupe en armes.
LE HÉRAUT

En route ! en route vers la galiote, de toute la vitesse de vos jambes ! Ou, alors, on verra des cheveux arrachés, oui, arrachés, des corps marqués au fer Il veut dire qu'elles seront traitées comme des esclaves fugitifs, que l'on marque au fer rouge. Cela semble indiquer que les Égyptiades prétendent avoir des droits souverains sur les Danaïdes. Il ne s'agirait donc pas seulement d'une tutelle légale, qui leur permettrait de les prendre pour épouses sans leur consentement ni celui d'un tiers. Leur père, Danaos, étant vivant, l'hypothèse n'est d'ailleurs pas vraisemblable. Peut-être les Égyptiades ont-ils d'abord soutenu que Danaos, n'ayant pas d'héritier måle, ses filles devaient être considérées dès maintenant comme des épiclères et accordées en mariage à leurs plus proches parents. Mais, les armes leur ayant ensuite donné la victoire, ils voient dès lors dans leurs cousines de simples captives, sur lesquelles ils ont droit de vie et de mort. , des têtes coupées, d'où gicle à flots le sang du massacre. En route, en route...

LE CHŒUR

Que n'as-tu donc péri au milieu des vagues sans nombre de ta route marine, avec la démesure de tes maîtres et leur vaisseau aux fortes chevilles !

LE HÉRAUT

Allons, laisse l'autel et marche vers le vaisseau Le texte est incertain. Il en est de même pour les vers qui suivent.

LES SUPPLIANTES LE CHŒUR

Non, je ne veux plus revoir les eaux fécondantes qui, chez les hommes, font naître et se multiplier un sang porteur de vie Il n'est guère douteux que ces mots ne fassent allusion aux vertus prolifiques qui étaient attribuées à l'eau du Nil, ainsi que l'atteste Aristote (cité par Strabon, p. 695). Les Danaïdes craignent-elles donc des maternités trop fréquentes? Ce n'est pas impossible, puisqu'Eschyle a voulu les représenter comme des révoltées : elles ne voudraient pas plus être mères qu'épouses, et c'est là surtout ce qui les distinguerait de leur sœur Hypermestre. Une autre interprétation est cependant possible. Le scholiaste prétend que l'eau du Nil favorise la naissance des mâles : c'est après en avoir bu que Zeus engendra Arès. Les Danaïdes auraient alors horreur du Nil parce que ses eaux ont donné la vie à une race de mâles brutaux, comme celle des Égyptiades..

LE HÉRAUT

Tu vas monter dans la nef, oui, dans la nef, que tu le veuilles ou ne le veuilles pas.

LE CHŒUR

Ah ! ah ! puisses-tu donc périr d'une mort brutale, englouti dans les eaux saintes de la mer, après avoir erré au gré des vents célestes autour de la tombe où, dans le sable, dort Sarpédon Il s'agirait, d'après le scholiaste, du cap Sarpédonien, qui se trouve sur la côte de Cilicie, en face de Chypre. !

LE HÉRAUT

Crie, hurle, appelle les dieux : une fois dans la galiote égyptienne, tu n'en sauteras pas les plats-bords !

LE CHŒUR

Hélas ! hélas ! Que le puissant Nil Elles invoquent un dieu barbare, parce qu'elles savent le héraut insensible à la menace des dieux helléniques (cf. 893). qui te voit arrête ta démesure inouïe !

LES SUPPLIANTES LE HÉRAUT

Je t'invite à gagner la galère aux flancs courbes, et vite ! nul retard ! Quand on traîne une rebelle, on n'épargne pas ses cheveux.

Le héraut et sa troupe montent sur le tertre et cherchent à se saisir des Danaïdes. LE CHŒUR

Hélas ! père, le secours des autels serait donc ma perte ? Mais oui, il m'entraîne comme une araignée, pas à pas, le fantôme, le noir fantôme ! — Hélas ! trois fois hélas ! Terre mère, écarte de moi l'effrayant hurleur Le texte de tout ce passage est très douteux. ! O père, Zeus, fils de la Terre !

LE HÉRAUT

Va, je ne crains pas les dieux de ce pays : ils n'ont élevé mon enfance ni nourri mes vieux jours Cf. 922..

LE CHŒUR

Il bondit vers moi, le serpent à deux pieds. Pareil à une vipère. — Hélas ! trois fois hélas ! Terre mère, écarte de moi l'effrayant hurleur ! O père, Zeus, fils de la Terre Le refrain correspond sans doute à la répétition d'un même jeu de scène. On peut se représenter ainsi les choses : le héraut et ses acolytes sont montés sur le tertre, les Danaïdes ont fui devant eux et sont venues tomber aux pieds de la statue de Zeus; mais les dieux grecs n'effraient pas le héraut, qui se précipite sur elles; elles s'échappent encore, il les poursuit, et elles reviennent à la statue de Zeus qu'elles étreignent épouvantées. Le héraut leur adresse alors une dernière sommation (902 sqq.), puis fait signe à ses aides, qui les saisissent par les cheveux et s'apprêtent à les entraîner, quand le Roi soudain paraît. !

LE HÉRAUT

Si tu ne te résignes à gagner le vaisseau, ta tunique ouvragée sera déchirée sans pitié.

LE CHŒUR

Nous sommes perdues. Seigneur ! nous subissons un traitement impie.

LES SUPPLIANTES LE HÉRAUT

Des seigneurs, vous en aurez bientôt en nombre : les fils d'Égyptos ! N'ayez crainte, vous ne vous plaindrez pas de manquer de maîtres.

LE CHŒUR

Ah ! chefs, princes de ce pays, je succombe à la force !

LE HÉRAUT

Je crois qu'il vous faudra tirer, traîner par les cheveux, puisque vous restez sourdes à ma voix.

Entre soudain le Roi avec ses hommes d'armes. LE ROI

Hé là-bas ! que fais-tu ? Quelle superbe t'induit à mépriser ainsi la terre des Pélasges ? Crois-tu donc débarquer dans un État de femmes ? Pour un barbare aussi tu montres avec les Grecs un peu trop d'insolence ! C'est commettre bien des fautes et user de bien peu de sens.

LE HÉRAUT

Quelle faute ai-je commise ici contre le Droit ?

LE ROI

Tu ignores d'abord les devoirs d'un étranger.

LE HÉRAUT

En quoi ? Je retrouve ce que j'avais perdu.

LE ROI

A quels proxènes ici t'es-tu donc adressé ?

LE HÉRAUT

Au plus grand des proxènes, Hermès, dieu de tous ceux qui cherchent.

LE ROI

Tu t'adresses à des dieux et tu ne ne montres aucun respect des dieux !

LE HÉRAUT

Les dieux du Nil sont ceux que j'adore.

LE ROI

Et ceux d'ici alors ne sont rien pour toi : je l'entends de ta bouche.

LE HÉRAUT

J'emmènerai ces femmes — à moins qu'on ne me les arrache.

LE ROI

Y toucher t'en cuirait, ce ne serait pas long !

LE HÉRAUT

J'entends là des mots peu hospitaliers.

LE ROI

Je ne vois pas des hôtes en ceux qui dépouillent des dieux.

LE HÉRAUT

Voilà que je dirai aux enfants d'Égyptos.

LE ROI

Ce souci là n'inquiète pas mon cœur !

LES SUPPLIANTES LE HÉRAUT

Mais, pour que mon rapport soit strict et précis — car il faut qu'un héraut rende de tout un compte clair — comment m'exprimerai-je ? par qui dirai-je que me fut arrachée la troupe de cousines sans laquelle je reviens ? Ces débats là, Arès ne les juge pas d'après des témoignages ; jamais telle querelle ne fut par lui réglée à prix d'argent Le héraut veut dire : Prends bien garde ! c'est la guerre ! et Arès ne juge pas comme un juge ordinaire, qui entend les témoins, puis fixe l'indemnité que recevra la partie lésée : il faut ici payer avec des vies humaines.. Il faut d'abord que des guerriers tombent par centaines et rejettent la vie dans les convulsions.

LE ROI

Pourquoi te donner mon nom ? Tu l'apprendras avec le temps, toi comme tes compagnons. Ces femmes, tu les emmèneras, si elles y consentent de bon cœur, quand tu auras, pour les convaincre, trouvé de pieuses raisons. Par un vote unanime, le peuple argien l'a proclamé sans appel : jamais il n'abandonnera à la violence une troupe de femmes. C'est là un clou assez fermement planté et enfoncé pour que rien ne l'ébranle jamais. Il ne s'agit point de mots inscrits sur des tablettes ni scellés dans des rouleaux de papyrus : tu entends ici le clair langage d'une bouche libre. Allons, vite, hors de ma vue !

LE HÉRAUT

Sache dès lors que tu soulèves là une guerre incertaine. La victoire et la conquête puissent-elles être pour les mâles !

LE ROI

Des mâles, vous en trouverez aussi dans ce pays, et qui ne boivent pas un vin fait avec l'orge Cf. p. 40, n. 1. !

Le Héraut se retire. Le roi se tourne vers le Chœur. LE ROI

Pour vous, reprenez confiance, et toutes, avec vos sui- vantes, entrez dans notre cité bien close, que protège l'appareil de ses remparts élevés. L'État y possède de nombreuses demeures ; moi-même, j'y ai été pourvu d'appartements d'une main généreuse. Des logis sont là tout prêts

LES SUPPLIANTES LE ROI

pour vous, si vous voulez habiter avec d'autres. Vous êtes libres aussi, s'il vous agrée davantage, d'occuper des demeures disposées pour vous seules. Choisissez ce qui vous paraîtra le plus avantageux et le plus agréable. Pour répondants Dans la plupart des cités grecques, l'étranger domicilié (métèque) devait avoir un répondant citoyen, un patron (προστάτης). Pour les Danaïdes, ce répondant est le Roi lui-même, avec tout le peuple argien, qui a accueilli les suppliantes et a déclaré les prendre sous sa protection (cf. 609 sqq.). vous avez le Roi et tous les citoyens, dont s'exécute ici la décision : en attendez-vous de plus qualifiés ?

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Que des biens sans nombre payent tes bienfaits, roi vénéré entre les Pélasges ! Et que ta bonté nous renvoie ici notre père, le vaillant Danaos, qui pense et veut pour nous. C'est à lui de décider d'abord où nous devons prendre logis et quel choix nous vaudra bon accueil. Chacun est prêt à lancer le blâme sur un étranger : veillons à ce que tout aille au mieux !

Le Roi sort.

Pour notre bon renom, pour que les gens parlent de nous sans malice, rangez-vous, chères captives, chacune à sa place, dans l'ordre où Danaos a assigné à chacune de nous la suivante inscrite dans sa dot.

Entre Danaos escorté de gardes. — Parlé. DANAOS

Mes filles, il faut qu'aux Argiens vous offriez prières, sacrifices et libations, comme à des dieux de l'Olympe; car, sans se partager, tous ont été nos sauveurs. C'est ainsi qu'ils ont écouté mon récit avec la sympathie due à des proches, la colère que méritent vos cousins, et qu'ils ont attaché à ma personne ces suivants, ces hommes

LES SUPPLIANTES DANAOS

d'armes, d'abord pour m'octroyer un privilège qui m'honore, ensuite pour nous garder, moi, du coup imprévu et mortel qui me frapperait par surprise et pour ce pays serait un faix éternel, vous, d'un rapt brutal. En échange de tels bienfaits, nous leur devons, si notre âme est guidée par un bon pilote, l'hommage d'une gratitude qui les honore encore plus que jamais.

Et maintenant Le ton de tout ce morceau rappelle celui du premier couplet de Danaos (176 sqq.; comparez surtout 197-203). La tragédie à ses débuts cherche à répondre au goût de l'époque. Les poètes gnomiques et lyriques ont mis à la mode les conseils moraux. Toute une littérature est née, dont la forme est d'autant plus subtile et raffinée que le fond est pauvre et monotone. Le contraste est ici piquant entre le caractère assez rude de la légende et la préciosité affectée du style. Presque toutes les littératures dramatiques à leurs débuts offrent des traits analogues. Elles ont peine à se dégager..., aux nombreuses leçons de modestie inscrites en vous par votre père, vous ajouterez celle-ci : une troupe inconnue ne se fait apprécier qu'avec le temps ; quand il s'agit d'un étranger, chacun tient prêts des mots méchants, et rien ne vient plus vite aux lèvres qu'un propos salissant. Je vous invite donc à ne pas me couvrir de honte, puisque vous possédez cette jeunesse qui attire les yeux des hommes. Le tendre fruit mûr n'est point aisé à protéger : les bêtes s'y attaquent tout comme les hommes, vous le savez, les oiseaux ailés comme les quadrupèdes. De même, des corps pleins de sève Cypris elle-même va proclamant le prix, en invitant l'amour à cueillir la fleur de jeunesse. Aussi, sur la délicate beauté des vierges, tous les passants, succombant au désir, lancent-ils le trait charmeur du regard Le texte ainsi traduit est conjectural : les vers 1001-1002 sont irrémédiablement altérés.. Ne subissons pas un pareil destin, alors que, pour le fuir, nous avons tant souffert et labouré de notre carène une telle étendue de mer ; ne créons pas d'opprobre pour nous-mêmes, de joie pour mes ennemis. Le logis ne nous manquera pas ; deux nous sont offerts, l'un par Pélasgos, l'autre par la cité — dont nous pouvons même user sans redevance — on nous

LES SUPPLIANTES DANAOS

rend tout facile. Mais songez bien aux leçons paternelles : mettez la modestie plus haut que la vie.

LE CORYPHÉE

Réservons pour d'autres vœux les dieux de l'Olympe ; s'il s'agit de ma fleur, rassure-toi, mon père : à moins que le Ciel n'ait formé des plans tout nouveaux, je ne dévierai pas de la route qu'a jusqu'ici suivie mon âme.

Assez large. — Danaos sort. Le cortège des Danaïdes se prépare à le suivre.
LE CHŒUR

Allons, célébrons les Bienheureux, seigneurs d'Argos, dieux urbains et dieux riverains des eaux de l'Érasinos antique. Et vous, suivantes, répondez à notre chant. Que nos louanges disent la ville des Pélasges ! Le Nil et ses bouches n'auront plus l'hommage de nos hymnes. Mais bien les fleuves qui, par ce pays, vont lui versant l'onde paisible où il s'abreuve et se multiplient en ruisseaux fécondants, pour amollir le terreau argien Les fleuves représentent les forces nourricières d'un pays. Ils ont droit à l'hommage de quiconque vient y vivre, même peu de temps (cf. Soph. Ajax, 862 sqq.). Les Danaïdes les ont déjà invoqués, en mettant le pied sur le rivage d'Argos. Elles se déclarent maintenant leurs fidèles à tout jamais.. Et que la chaste Artémis jette sur cette troupe un regard de pitié, afin que nul hymen ne nous vienne ployer sous le joug de Cypris ! A qui je hais soit réservée l'épreuve !

LES SUIVANTES Sur le rôle des Suivantes, cf. Notice, p. 8.

Cypris, mon cantique pieux ne saurait l'oublier. Alliée d'Héra, elle atteint presque au pouvoir de Zeus, et, lors, la déesse aux subtils pensers reçoit l'honneur

LES SUPPLIANTES LES SUIVANTES

dû à ses œuvres saintes. A ses côtés, pour assister leur mère, voici Désir, et Persuasion enchanteresse, qui jamais n'a subi un refus ; Harmonie aussi a sa part du lot d'Aphrodite, tout comme les Amours au babil joyeux.

LE CHŒUR

Pour les fugitives je redoute des vents contraires : cruelles douleurs et guerres sanglantes. Pourquoi ont-ils eu du Ciel des brises favorables à leur prompte poursuite ? Ce qu'a fixé le Destin risque fort de s'accomplir — on ne passe pas outre à la pensée de Zeus, auguste et insondable — et, après des milliers de femmes avant toi, l'hymen pourrait bien être ton lot final.

Mieux marqué.

Ah ! que l'auguste Zeus écarte de moi l'hymen des fils d'Égyptos !

LES SUIVANTES

Ce serait pourtant là le mieux.

LE CHŒUR

Va, traite à ta guise une intraitable.

LES SUIVANTES

Va, tu ne sais pas l'avenir.

LE CHŒUR

Puis-je prétendre contempler la pensée de Zeus, plonger ma vue dans l'abîme ?

LES SUIVANTES

Formule donc un vœu plus mesuré.

LE CHŒUR

Quelle leçon de mesure entends-tu me donner ?

LES SUIVANTES

« Rien de trop », même avec les dieux Une prière trop pressante peut offenser les dieux (cf. Choeph. 858). Un désir trop ardent est déjà une faute. Comparez Pascal : « Tout le monde fait le dieu en jugeant: Cela est bon ou mauvais! et s'affligeant ou se réjouissant trop des événements. » !

Décidé.
LE CHŒUR

Non ! que le seigneur Zeus m'épargne un hymen cruel avec un époux abhorré ! C'est lui qui libéra Io,

LES SUPPLIANTES LE CHŒUR

abolit sa peine d'une main guérisseuse et lui fit sentir sa douce puissance.

Qu'il donne la victoire aux femmes — je me résigne au moindre mal et à deux tiers de bonheur Expression proverbiale. Le troisième tiers de bonheur aurait été que la guerre n'eût pas lieu. S'il manque aux Danaïdes, elles se contenteront des deux autres, c'est-à-dire ici d'avoir trouvé des défenseurs et d'obtenir la victoire. Cette victoire est la « juste sentence » qu'elles attendent des dieux. — et qu'une juste sentence vienne à l'appel de la justice, si ma prière est entendue, par les voies libératrices qui sont à la Divinité !

Les Danaïdes s'éloignent avec les Suivantes.