LES PERSES Aeschylus Gregory Crane Perseus Project, Tufts University Gregory Crane Prepared under the supervision of Gregory Crane Schmidt Sciences 2 volumes; 20 cm Trustees of Tufts University Medford, MA Perseus Project tlg0085.tlg002.mazon1920_fra2.xml

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Aeschylus Eschyle texte établi et traduit par Paul Mazon Paul Mazon Paris Les Belles Lettres 1920-1925 2 HathiTrust catalog record French and Ancient Greek on opposite pages.

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LES PERSES Mélodrame. Une sorte de portique forme le décor du fond : c'est là que se réunissent les conseillers du Grand Roi, les Fidèles. Ils entrent à pas lents dans l'orchestre. LE CORYPHÉE

Voici ceux que parmi les Perses, aujourd'hui partis Le début est un rappel, presque une citation, du début des Phéniciennes de Phrynichos. Cf. Notice, p. 56. pour la terre de Grèce, on nomme les Fidèles, gardiens de ce palais d'opulence et d'or, qu'à rai- son de leur rang notre sire Xerxès, roi né de Darios, a lui-même choisis pour veiller sur sa terre.

Mais, à songer au retour royal, au retour de l'armée bardée d'or, déjà, prophète trop prompt de malheurs, mon cœur se hérisse en moi : la force née de l'Asie s'en est allée tout entière ! il gronde, appelant un porteur de nouvelles : et nul messager, nul courrier monté n'arrive à la cité des Perses !

Quittant Suse et Ecbatane et les vieux remparts kissiens La Kissie est une région montagneuse de la Susiane, qui s'étend entre Suse et Ecbatane. Mais les mots employés par Eschyle, ici et plus loin, indiquent qu'il considère Kissia comme une ville forte., ils sont partis, les uns à cheval, d'autres sur des vaisseaux, les fantassins à pied, formant le gros de la masse guerrière.

Ainsi vont au combat Amistrès et Artaphrénès, Mégaba- tès et Astaspès, capitaines des Perses, rois vassaux du

LES PERSES LE CORYPHÉE

Grand Roi, chefs d'une immense armée ; et, avec eux, leurs archers triomphants et leurs cavaliers, formidables à voir, terribles dans la lutte par la décision vaillante de leurs cœurs.

Et Artembarès, sur son destrier, et Masistrès, et Imaios le Brave, archer triomphant, et Pharandakès, et Sosthanès, qui presse ses coursiers !

Le large Nil nourricier Les vers précédents ne concernaient que des chefs perses. Ici commence l'énumération des alliés et des vassaux. En tête viennent les Égyptiens, qui constituent un des éléments les plus importants de l'armée navale. a envoyé aussi les siens : Sousiskanès, Pégastagôn, fils d'Égyptos ; et le souverain de la sainte Memphis, Arsakès le Grand, et le maître de l'antique Thèbes, Ariomardos ; et les bateliers dont les barques voguent à travers les marais, multitude innombrable et terrible.

Derrière suit la foule des Lydiens délicats, qui dominent tous les peuples de leur continent L'empire lydien n'existait plus à l'époque des guerres médiques : la Lydie était devenue une province du Grand Roi. Mais les Perses avaient l'habitude de gouverner par l'intermédiaire des chefs indigènes : la noblesse lydienne était donc restée à la tête des provinces qui avaient formé l'ancien empire lydien, et Sardes demeurait la capitale de toute l'Asie antérieure. C'est en ce sens que les Lydiens « commandent à tous les peuples de leur continent ».. Les preux Métrogathès, Arcteus, connétables rois, et Sardes, la cité de l'or, les envoient au combat sur des milliers de chars à quatre et six chevaux rangés en escadrons, spectacle de terreur.

Les voisins du Tmôlos sacré se flattent aussi de jeter sur la Grèce le joug de l'esclavage, Mardôn, Tharybis, enclumes de la lance L'idée de la lance, dans cette pièce, est toujours liée à celle de l'armée grecque : l'antithèse de la lance et de l'arc est un des thèmes de la tragédie. Sous les coups de la lance grecque les deux héros mysiens resteront aussi fermes que l'enclume sous le marteau. L'image, déjà fréquente dans l'épopée, a passé de là dans la langue comique., avec leurs Mysiens, lanceurs de javelots. Et de Babylone, autre cité de l'or, arrive en torrent une foule

LES PERSES LE CORYPHÉE

confuse, marins sur des nefs, soldats pleins de foi dans l'arc qu'ils bandent d'une main résolue. Et, derrière eux, accourant de l'Asie entière, vient le peuple à la courte épée, docile aux mandements terribles du Roi.

Ainsi s'en est allée la fleur des guerriers du pays de Perse, et sur eux la terre d'Asie, qui fut leur nourrice, gémit toute d'un regret ardent, cependant que parents, épouses, en comptant les jours, frémissent du temps qui s'allonge.

Large et languissant. LE CHŒUR

Sans doute, elle a atteint déjà, la royale armée dévastatrice, le rivage adverse du continent voisin et, sur sa passerelle aux câbles de lin, franchi le détroit d'Hellé l'Athamantide L'Hellespont doit son nom à Hellé, fille d'Athamas, qui, fuyant avec son frère Phrixos leur marâtre Ino, se noya en franchissant le détroit sur le dos d'un bélier., en jetant sa route aux mille chevilles Pour la description du pont de bateaux jeté par Xerxès sur l'Hellespont, voyez Hérodote, VII 36. comme un joug au cou de la mer.

L'impétueux monarque de l'Asie populeuse pousse à la conquête du monde son monstrueux troupeau humain par deux routes à la fois : pour guider son armée et sa flotte, il se fie à ses solides et rudes chefs, le fils de la pluie d'or L'éponyme de la maison royale de Perse est Persée, fils de Danaos et de Zeus, descendu vers elle sous la forme d'une pluie d'or., mortel égal aux dieux.

Un peu mieux marqué.

En ses yeux luit le regard bleu sombre du dragon sanglant. Il meut mille bras et mille vaisseaux, et, pressant son attelage assyrien Le poète dit syrien : ces confusions sont fréquentes chez lui., il conduit à l'attaque des héros qu'illustra la lance l'Arès à l'arc triomphant.

LES PERSES LE CHŒUR

Qui serait donc capable de tenir tête à ce large flux humain ? Autant vouloir, par de puissantes digues, contenir l'invincible houle des mers ! Irrésistible est l'armée de la Perse et son peuple au cœur vaillant.

Oui, mais au piège qu'a tendu le dessein perfide d'un dieu quel mortel pourrait échapper ? Qui sait alors, d'un pied agile, prendre son élan pour un bond heureux L'image est celle d'un gibier que les chasseurs ont rabattu au milieu de panneaux trop hauts pour que la bête puisse les franchir d'un bond et s'enfuir : elle est prise au piège. Pour les Perses le piège a été la mer. Até, la déesse de l'Erreur, y a entraîné Xerxès, et l'empire tout entier risque d'y périr. — Le mouvement général du morceau est le suivant : « Sans doute, Xerxès est déjà parvenu en Europe. Mais qui peut échapper à Até ? Or, le Destin imposait aux Perses de guerroyer sur le continent, et ils se sont au contraire lancés sur la mer. C'est pourquoi j'ai peur. » Cf. Notice, p. 57. ? Caressante et douce, Até égare l'homme en ses panneaux, et nul mortel ne peut ensuite s'en évader d'un saut et fuir.

En élargissant.

Le destin que les dieux ont de tout temps fait aux Perses leur impose de poursuivre les guerres où croulent les remparts, les mêlées où se vont heurtant les cavaliers, les renversements de cités.

Mais voici qu'ils ont appris, sur les larges routes des mers, que blanchit le vent fougueux, à contempler l'étendue sacrée des eaux, confiants dans de frêles édifices de cordes, dans des engins à transporter les hommes Il s'agit de la flotte, non du pont de bateaux. !

Vif et mordant.

Voilà pourquoi mon âme en deuil est déchirée par l'angoisse. « Oâh ! sur l'armée perse ! » est-ce là la nouvelle

LES PERSES LE CHŒUR

qu'apprendra ma cité, la grande ville de Suse, vidée de tous ses mâles ?

Et entendrai-je répondre la citadelle des Kissiens Cf. p. 63, n. 2. ? « Oâh ! » est-ce là ce qu'un jour criera une foule confuse de femmes, tandis que sur leurs robes de lin leurs mains s'abattront pour les mettre en lambeaux ?

Un peu élargi.

Hélas ! tout un peuple de cavaliers, de fantassins s'en est allé, pareil à un essaim d'abeilles, derrière son conducteur d'armée. Il a franchi les caps marins aujourd'hui réunis et communs aux deux continents.

Et le regret des hommes emplit les lits de larmes. Chaque femme perse, en son deuil languissant, a donné l'escorte d'un regret amoureux à son belliqueux et bouillant époux et demeure seule du couple d'antan.

Mélodrame.
LE CORYPHÉE

Allons, Perses, prenons place sous ce toit antique, et ouvrons l'examen prudent et profond — aussi bien la nécessité nous en presse —

De ce que peut être le sort de Xerxès Le Chœur énonce l'ordre du jour de la séance du Conseil : « le sort de Xerxès », c'est-à-dire les mesures à prendre selon le sort qu'auront subi Xerxès et son armée. Les Fidèles sont responsables de l'ordre, comme le leur rappellera la Reine (211 suiv.)., fils de Darios, le roi de notre sang qui nous a fourni le nom de ses aïeux La nation perse doit son nom à Persée, l'aïeul du Perséide Xerxès. Cf. p. 65, n. 3.. Est-ce l'arme de jet, l'arc, qui triomphe ? Est-ce la lance à la coiffe de fer dont la force a vaincu L'opposition de la lance et de l'arc, représentant les armées grecque et perse (cf. p. 64, n. 3), ne correspond pas strictement à la réalité : il y avait dans l'armée de Xerxès plusieurs corps armés de la lance : cf. Hérod. VII 40. ?

LES PERSES LE CORYPHÉE

Mais voici venir, pareille à la clarté qui sort de l'œil des dieux, la mère du Grand Roi, ma reine : je tombe à genoux. Et que tous ici lui adressent les hommages qui lui sont dus.

Le Chœur se prosterne. Entre la Reine, sur son char, suivie d'un nombreux cortège. — Parlé : LE CORYPHÉE

Souveraine maîtresse des femmes de la Perse aux ceintures profondes, ô vieille mère de Xerxès, femme de Darios, salut ! Tu partageas le lit d'un dieu des Perses, et tu auras été mère d'un dieu aussi — si du moins son antique fortune n'a pas aujourd'hui déserté notre peuple.

LA REINE

C'est bien pourquoi j'ai quitté le palais tendu d'or et la chambre où longtemps j'ai dormi avec Darios : moi aussi, je sens le souci déchirer mon cœur, et c'est à vous que je veux tout dire, amis, à cette heure où je ne suis plus sans crainte pour moi-même. J'ai peur que, devenue trop grande, notre richesse ne renverse du pied et ne transforme en poudre sur le sol l'édifice de bonheur qu'un dieu sans doute aida Darios à élever. Aussi une angoisse indicible arrête ma pensée sur un double péril : des trésors, sans homme pour les défendre, n'obtiennent de la foule hommage ni respect, tout comme un homme sans trésors ne peut briller de l'éclat que mériterait sa force. Or, si notre richesse est intacte, en revanche, je crains pour nos yeux ; car, l'œil d'une maison, c'est, pour moi, la présence du maître. De cela, d'abord, persuadez-vous bien, puis conseillez-moi sur les faits que voici, Perses, vieux et fidèles soutiens : c'est de vous que j'attends tous conseils utiles.

LE CORYPHÉE

Va, sache-le, reine de ce pays, tu n'auras pas à m'indiquer deux fois soit un mot soit un acte, quand j'aurai qualité pour te servir de guide. En nous tu t'adresses à des conseillers pleins de bon vouloir.

LA REINE

Je vis chaque nuit au milieu de songes, depuis que mon fils, équipant une armée, est parti

LES PERSES LA REINE

ravager la terre d'Ionie ; mais jamais encore je n'en vis, en traits nets, de pareil à celui de la dernière nuit : écoute. Deux femmes, bien mises, ont semblé s'offrir à mes yeux, l'une parée de la robe perse, l'autre vêtue en Dorienne, toutes deux surpassant de beaucoup les femmes d'aujourd'hui, aussi bien par leur taille que par leur beauté sans tache. Quoique sœurs du même sang, elles habitaient deux patries, l'une la Grèce, dont le sort l'avait lotie, l'autre la terre barbare. Il me semblait qu'elles menaient quelque querelle et que mon fils, s'en étant aperçu cherchait à les contenir et à les calmer cependant qu'il les attelle à son char et leur met le harnais sur la nuque. Et l'une alors de tirer vanité de cet accoutrement et d'offrir une bouche toute docile aux rênes, tandis que l'autre trépignait, puis, soudain, de ses mains met en pièces le harnais qui la lie au char, l'entraîne de vive force en dépit du mors, brise enfin le joug en deux. Mon fils tombe ; son père, prêt à le plaindre, Darios, paraît à ses côtés ; mais, dès qu'il le voit, Xerxès déchire les vêtements qui couvrent son corps ! Voilà d'abord mes visions de la nuit. Mais je me lève, je trempe mes mains au cours d'une onde pure et, les chargeant d'offrandes, je m'approche de l'autel, pour y consacrer le gâteau rituel aux dieux préservateurs à qui est dû l'hom- mage : et j'aperçois alors un aigle, qui fuit vers l'autel bas de Phoibos ! Muette d'effroi, je m'arrête, amis. Mais bientôt, sous mes yeux, un milan Le songe de la Reine signifie d'abord qu'entre l'Europe et l'Asie il y a une antipathie irréductible : jamais Xerxès ne pourra les réunir sous sa domination ; l'Europe brisera plutôt le char de Xerxès, c'est-à-dire la puissance perse. D'où l'apparition de Darios, fondateur de cette puissance. On verra même le milan grec attaquer audacieusement l'aigle perse et le réduire à sa merci. L'aigle épouvanté, pelotonné, incapable de se défendre évoque par avance l'image de Xerxès abandonné, désarmé, tel qu'il apparaîtra dans la dernière scène. fond du ciel, à grands coups d'ailes rapides et, de ses serres, se met à déchirer la tête de l'aigle, qui ne sait plus que se pelotonner sans

LES PERSES LA REINE

défense ! Tout cela fut, pour moi, terrible à contempler, et, pour vous, doit l'être à entendre. Car, vous le savez, si mon fils réussit, il sera un héros sans pareil ; s'il échoue, il n'a point de comptes à rendre au pays, et, pourvu qu'il revienne, il restera toujours maître de cette terre.

LE CORYPHÉE

Nous ne voulons, ô mère, ni trop t'effrayer ni trop te rassurer. Adresse-toi d'abord aux dieux en suppliante et, si tu as eu quelque vision fâcheuse, demande aux dieux d'en détourner de toi l'achèvement, pour réaliser au contraire ce qui doit servir et toi et tes enfants, et ton pays et tous les tiens. Il te faut ensuite ver- ser des libations à la Terre et aux morts ; puis, du fond de l'âme, supplie Darios, l'époux que tu dis avoir vu cette nuit, de ne t'envoyer de la terre au jour que des joies pour toi et ton enfant ; le reste, de le retenir, aboli à jamais, dans l'ombre souterraine. Voilà ce que, prophète inspiré par le cœur, je te conseille, du fond de l'âme ; et nous estimons que pareils présages se réaliseront de tout point au mieux.

LA REINE

Je n'en doute point, c'est ta sympathie pour mon fils et pour ma maison qui t'a fait le premier interpréter ces songes et prononcer tel avis. L'achèvement en soit donc heureux ! Je règlerai tout ainsi que tu désires, en ce qui concerne les dieux et nos morts, dès mon retour au palais. Mais il est des choses que je voudrais d'abord savoir, amis : en quel point de la terre est, dit-on, située Athènes ?

LE CORYPHÉE

Très loin, au couchant même, où disparaît monseigneur le Soleil.

LA REINE

Et mon fils désirait conquérir cette ville ?

LE CORYPHÉE

Toute la Grèce alors eût obéi au Roi.

LA REINE

Ont-ils donc une armée si bien fournie en hommes ?

LE CORYPHÉE

Dis plus : une armée qui a fait beaucoup de mal aux Mèdes.

LA REINE

Et avec cela ? ont-ils dans leurs maisons richesse suffisante ?

LES PERSES LE CORYPHÉE

Une source d'argent, un trésor que leur garde la terre.

LA REINE

Voit-on dans leurs mains la flèche qui tend l'arc ?

LE CORYPHÉE

Non, des épées pour le corps à corps, des boucliers arment leurs bras.

LA REINE

Et quel chef sert de tête et de maître à l'armée ?

LE CORYPHÉE

Ils ne sont esclaves ni sujets de personne.

LA REINE

Comment pourraient-ils donc tenir devant l'invasion ennemie ?

LE CORYPHÉE

Assez pour avoir détruit à Darios une nombreuse et magnifique armée.

LA REINE

Ah ! que dis-tu ? Terrible angoisse pour les mères de ceux qui sont en route !

LE CORYPHÉE

Mais tu vas bientôt, je crois, savoir la vérité complète : je vois là un homme dont la course trahit un Perse. Il nous apporte bonne ou mauvaise — une nouvelle exacte.

Entre un messager. LE MESSAGER

O cités de l'Asie entière, ô terre de Perse, havre de richesse infinie, voici donc, d'un seul coup, anéanti un immense bonheur, abattue et détruite la fleur de la Perse ! — Hélas ! c'est un malheur déjà que d'annoncer le premier un malheur. Et pourtant il me faut déployer devant vous toute notre misère, Perses : l'armée barbare tout entière a péri !

Animé. LE CHŒUR

Horribles, horribles souffrances, imprévues et déchirantes ! Hélas ! pleurez donc, Perses, à l'annonce de telle douleur.

LE MESSAGER

Oui, car c'en est fait de tout ce qui partit là-bas ; et moi-même, c'est contre tout espoir que je vois le soleil du retour.

LES PERSES LE CHŒUR

Ah ! elle se révèle aujourd'hui trop longue, l'existence qui laisse les vieillards que nous sommes ouïr ce coup inattendu !

LE MESSAGER

Et c'est en témoin, non en rapporteur des dires d'autrui, que je vais vous apprendre, ô Perses, quels maux vous ont été préparés là-bas.

LE CHŒUR

Las ! hélas ! c'est donc pour rien qu'ensemble des milliers d'armes de toute espèce ont passé du pays d'Asie sur une terre ennemie, sur le sol de Grèce !

LE MESSAGER

En foule, les cadavres de nos malheureux morts couvrent à cette heure le rivage de Salamine et tous ses alentours.

LE CHŒUR

Las ! hélas ! tu me fais voir ceux que j'aime roulés du flot, où sans cesse ils replongent, corps sans vie emportés dans leurs larges saies errantes !

LE MESSAGER

L'arc était impuissant, et toute notre armée succombait écrasée sous le choc des trières.

LE CHŒUR

Clame sur notre misère une plainte désolée, lugubre. Les dieux ont tout fait pour que tous les maux s'abattent sur les Perses. Hélas ! hélas ! sur notre armée anéantie !

LE MESSAGER

Salamine ! nom cruel entre tous à entendre ! Ah ! quels sanglots me coûte le souvenir d'Athènes !

LE CHŒUR

Oui, Athènes est un nom odieux à ma misère. J'ai désormais matière à me souvenir d'elle : de milliers de femmes perses elle a fait — et pour rien ! — des mères sans fils et des veuves.

Un silence. LA REINE

Je suis longtemps restée muette, misérable écrasée par l'infortune. Le désastre est trop grand pour permettre un mot, une question sur nos malheurs. Il faut pourtant que les mortels supportent les tristesses que leur envoient les dieux. Déploie donc à nos yeux toute notre

LES PERSES LE MESSAGER

misère et dis-nous posément, quelques gémissements que t'arrachent nos maux, quels sont, parmi les chefs, ceux qui n'ont pas péri — ceux aussi que nous devons pleurer et qui, placés au rang où l'on porte le sceptre, ont en mourant laissé la place vide.

LE MESSAGER

Pour Xerxès, il vit et voit le jour.

LA REINE

Ah ! de quelle éclatante lumière tes mots inondent ma maison ! C'est le jour resplendissant après la nuit ténébreuse !

LE MESSAGER

Mais Artembarès, naguère chef de dix mille cavaliers Cf. Notice, p. 58., à cette heure va se heurtant à chaque roc de la côte de Silénies Silénies est probablement le long promontoire rocheux de Salamine qui est placé à l'entrée même du détroit. C'est là que les Grecs élevèrent leur trophée après la bataille. ! Et Dadakès, le chiliarque C'est-à-dire celui qui commande à mille hommes., sous le choc d'une javeline, n'a fait qu'un léger bond du haut de sa galère ! Ténagôn, le héros bactrien de noble lignée, hante désormais l'île d'Ajax Salamine. Mais la périphrase indique peut-être que, pour Eschyle, Ajax a contribué à défendre son île. que bat le flot ! Lilaios, Arsamès, Arghestès tournaient, eux, autour de l'île des colombes L'expression doit désigner, non pas Salamine, mais un ilot, qu'il ne nous est plus possible d'identifier., chargeant le dur rivage de leurs fronts vaincus ! Et les riverains du Nil égyptien, Arcteus, Adeuès, Pharnoukos au bon bouclier, ils sont, eux, tombés du même vaisseau ! Matallos, de Chryse, qui menait dix mille hommes, voyait en mourant sa longue et drue barbe rousse prendre une teinte nouvelle dans un bain de pourpre ! Arabos le Mage Les Mages sont une tribu mède (cf. Hérod. I 101). et Artamès le Bactrien, qui menait trente mille cavaliers noirs, sont désormais fixés sur l'âpre terre où ils ont péri ! Et Ames- tris ! et Amphistreus, toujours brandissant son infatigable javeline ! et le brave Ariomardos, qui met aujourd'hui Sardes en deuil ! et Seisamès le Mysien ! et Tharybis, le commandant de cinq fois cinquante galères, le superbe

LES PERSES LE MESSAGER

guerrier qu'a vu naître Lyrna ! il est tombé, le malheureux sous un fâcheux coup du destin ; tandis que Syennésis Cf. Hérod. VII 98., capitaine des Ciliciens, le premier des preux, après avoir causé seul mille pertes à l'ennemi, a péri glorieusement.

— Tels sont les chefs dont j'ai gardé mémoire ; mais nos maux sont infinis : je ne t'en rapporte ici que bien peu.

LA REINE

Hélas ! j'apprends là des malheurs sans fond, opprobres de la Perse, matière à sanglots aigus. Mais reviens en arrière et dis-moi combien de vaisseaux comptaient donc les Grecs, pour qu'ils aient songé à enga- ger la lutte contre l'armée des Perses et à provoquer la mêlée des trières.

LE MESSAGER

S'il ne se fût agi que du nombre, sache que le barbare aurait triomphé ; car, pour les Grecs, le chiffre de leurs bâtiments était environ dix fois trente ; dix en outre formaient réserve à part. Xerxès, au contraire, je le sais, conduisait une flotte de mille vaisseaux, sans compter les croiseurs de vitesse, au nombre de deux cent sept. Telle était la proportion : la trouves-tu à notre désa- vantage ? Non : c'est un dieu dès lors qui nous a détruit notre armée, en faisant de la chance des parts trop inégales dans les plateaux de la balance Aucun succès ne s'obtient sans une part de chance. Les dieux en ont accordé aux Grecs assez pour compenser tous leurs autres désavantages. ! Les dieux protègent la ville de Pallas.

LA REINE

Athènes est donc encore intacte ?

LE MESSAGER

La cité qui garde ses hommes possède le plus sûr rempart Alcée avait déjà dit : « Des hommes courageux sont le rempart de leur cité », et l'expression avait sans doute passé en proverbe. Mais ce que veut exprimer ici Eschyle, c'est l'idée même qui avait guidé Thémistocle le jour où il avait conseillé aux Athéniens d'abandonner leur ville : la véritable Athènes n'est pas où sont ses murs, mais où sont ses citoyens..

LA REINE

Mais quel fut, pour les flottes, le signal de

LES PERSES LA REINE

l'attaque ? Dis-moi qui entama la lutte : les Grecs ? ou mon fils, s'assurant au nombre de ses vaisseaux ?

LE MESSAGER

Ce qui commença, maîtresse, toute notre infortune, ce fut un génie vengeur, un dieu méchant, surgi je ne sais d'où. Un Grec Il s'appelait Sikinnos et était le pédagogue des enfants de Thémistocle. Celui-ci, n'étant pas arrivé à convaincre les Grecs de la nécessité de livrer combat, envoya en secret Sikinnos à Xerxès, pour lui conseiller d'établir le blocus de l'ile et empêcher ainsi la retraite déjà décidée de la flotte (Hérod. VIII 75). vint en effet de l'armée athénienne dire à ton fils Xerxès que, sitôt tombées les ténèbres de la sombre nuit, les Grecs n'attendraient pas davantage et, se précipitant sur les bancs de leurs nefs, chercheraient leur salut, chacun de son côté, dans une fuite furtive. A peine l'eut-il entendu, que, sans soupçonner là une ruse de Grec ni la jalousie des dieux, Xerxès à tous ses chefs d'escadre déclare ceci : quand le soleil aura cessé d'échauffer la terre de ses rayons et que l'ombre aura pris possession de l'éther sacré, ils disposeront le gros de leurs navires sur trois rangs, pour garder les issues et les passes grondantes, tandis que d'autres, l'enveloppant, bloqueront l'île d'Ajax La flotte de Xerxès était mouillée à Phalère. ; car, si les Grecs échappent à la male mort et trouvent sur la mer une voie d'évasion furtive, tous auront la tête tranchée : ainsi en ordonne le Roi. Un cœur trop confiant lui dictait tous ces mots : il ignorait l'avenir que lui ménageaient les dieux ! Eux, sans désordre, l'âme docile, préparent leur repas ; chaque marin lie sa rame au tolet qui la soutiendra ; et, à l'heure où s'est éteinte la clarté du jour et où se lève la nuit, tous les maîtres de rame C'est-à-dire les rameurs, expression un peu emphatique et critiquée comme telle par Aristote, mais à laquelle il serait aisé de trouver des analogues en français : ainsi l'expression maîtres de hache désignait autrefois les charpentiers occupés aux constructions navales. montent dans leurs vaisseaux, ainsi que tous les hommes d'armes Les combattants proprement dits, ou épibates.. D'un banc à l'autre, on

LES PERSES LE MESSAGER

s'encourage sur chaque vaisseau long. Chacun vogue à son rang, et, la nuit entière, les chefs de la flotte font croiser toute l'armée navale. La nuit se passe, sans que la flotte grecque tente de sortie furtive. Mais, quand le jour aux blancs coursiers épand sa clarté sur la terre, voici que, sonore, une clameur s'élève du côté des Grecs, modulée comme un hymne, cependant que l'écho des rochers de l'île en répète l'éclat. Et la terreur alors saisit tous les barbares, déçus dans leur attente ; car ce n'était pas pour fuir que les Grecs entonnaient ce péan solennel, mais bien pour marcher au combat, pleins de valeureuse assurance ; et les appels de la trompette embrasaient toute leur ligne. Aussitôt les rames bruyantes, tombant avec ensemble, frappent l'eau profonde en cadence, et tous bientôt apparaissent en pleine vue. L'aile droite, alignée, marchait la première, en bon ordre Suivant l'ordre de Xerxès, le gros de la flotte garde les passes, le reste fait le blocus de l'île (366-368). On peut donc admettre qu'un certain nombre de vaisseaux perses sont déjà entrés dans le détroit pendant la nuit. Ils font face à la côte de Salamine, où est rangée la flotte grecque. Quand la bataille commence, l'aile droite des Grecs est au fond de la baie de Salamine. Elle se détache la première du rivage, peut-être pour parer à un enveloppement par la flotte perse.. Puis la flotte entière se dégage et s'avance, et l'on pouvait alors entendre, tout proche, un immense appel : « Allez, enfants des Grecs, délivrez la patrie, délivrez vos enfants et vos femmes, les sanctuaires des dieux de vos pères et les tombeaux de vos aïeux : c'est la lutte suprême ! » Et voici que de notre côté un bourdonnement en langue perse leur répond : ce n'est plus le moment de tarder. Vaisseaux contre vaisseaux heurtent déjà leurs étraves de bronze. Un navire grec L'honneur d'avoir commencé ainsi la bataille est attribué par Hérodote (VIII 84) à Aminias de Pallène, qu'une tradition, certainement erronée, considère comme le frère d'Eschyle : cf. Introduction, p. III. a donné le signal de l'abordage : il tranche l'aplustre d'un bâtiment phénicien. Les autres mettent chacun le cap sur un autre adver-

LES PERSES LE MESSAGER

saire. L'afflux des vaisseaux perses d'abord résistait ; mais leur multitude s'amassant dans une passe étroite Le combat a lieu dans le détroit, qui est relativement large. Mais les vaisseaux perses y pénètrent par une passe assez étroite, et les Grecs ne leur permettent pas de se déployer : ils les enveloppent aussitôt et les rejettent les uns sur les autres, avant qu'ils aient pu se mettre en ligne., où ils ne peuvent se prêter secours et s'abordent les uns les autres en choquant leurs faces de bronze, ils voient se briser l'appareil de leurs rames, et, alors, les trières grecques adroitement les enveloppent, les frappent ; les coques se renversent ; la mer disparaît toute sous un amas d'épaves, de cadavres sanglants ; rivages, écueils, sont chargés de morts, et une fuite désordonnée emporte à toutes rames ce qui reste des vaisseaux barbares — tandis que les Grecs, comme s'il s'agissait de thons, de poissons vidés du filet, frappent, assomment, avec des débris de rames, des fragments d'épaves ! Une plainte mêlée de sanglots règne seule sur la mer au large, jusqu'à l'heure où la nuit au sombre visage vient tout arrêter ! Quant à la somme de nos pertes, quand je prendrais dix jours pour en dresser le compte, je ne saurais l'établir. Jamais, sache-le, jamais en un seul jour n'a péri pareil nombre d'hommes.

LA REINE

Hélas ! quel océan de maux a débordé sur les Perses et sur toute la race barbare !

LE MESSAGER

Sache-le bien : ce n'est même pas là la moitié de notre malheur. Un douloureux désastre s'est abattu sur eux, deux fois plus lourd que les maux déjà connus de toi Les mêmes faits sont rapportés par Hérodote (VIII 76 et 95). Il semble d'après son témoignage que ce succès ait été dû à l'initiative personnelle d'Aristide. C'est peut-être pour cela qu'Eschyle a déve....

LA REINE

Et quel sort plus cruel pourrait-il être encore ? Quel nouveau désastre a, dis-moi, frappé notre armée, pour accroître le poids de nos misères ?

LE MESSAGER

Ceux qui, parmi les Perses, étaient à la fois en pleine vigueur, au premier rang pour le courage,

LES PERSES LE MESSAGER

le plus en vue pour la naissance et, auprès du prince, des modèles constants de loyauté, ont succombé honteusement, de la plus ignominieuse mort.

LA REINE

Hélas ! infortunée, quel sort cruel, amis, est donc le mien ! Mais quelle est la mort dont ils auraient péri ?

LE MESSAGER

Il est, dans les parages en avant de Salamine, une île étroite, sans mouillage, dont, seul, Pan, le dieu des chœurs, hante le rivage marin. C'est là que Xerxès les envoie, afin que, si des naufragés ennemis étaient portés vers l'île, ils eussent à massacrer les Grecs, ici aisés à vaincre, en sauvant les leurs au contraire des courants de la mer. C'était bien mal connaître l'avenir ! Car, dès que le Ciel eut donné la victoire à la flotte des Grecs, ceux-ci, le même jour, ayant cuirassé leurs poitrines d'airain, sautaient hors des vaisseaux et enveloppaient l'île entière, de façon que le Perse ne sût plus où se tourner. Et d'abord des milliers de pierres parties de leurs mains l'accablaient, tandis que, jaillis de la corde de l'arc, des traits portaient la mort dans ses rangs. Enfin, bondissant d'un même élan, ils frappent, ils taillent en pièces les corps de ces malheureux, jusqu'à ce qu'à tous ils eussent pris la vie. — Xerxès pousse une longue plainte devant ce gouffre de douleurs. Il avait pris place en un point d'où il découvrait toute l'armée, un tertre élevé près de la plaine marine Probablement au pied du mont Aigaléos, qui domine le détroit au point où il est le plus resserré. : il déchire ses vêtements, lance un sanglot aigu, puis soudain donne un ordre à son armée de terre et se précipite dans une fuite éperdue. — Tel est le désastre qui vient s'ajouter aux autres pour fournir matière à tes gémissements.

LA REINE

Ah ! Destin ennemi, comme tu as déçu les Perses en leurs espérances ! Il a coûté cher à mon fils, le Il semble qu'Eschyle ait développé l'épisode avec une certaine complaisance. L'îlot dont il va être question est celui de Psyttalie, qui est situé à l'entrée du détroit, entre Salamine et la côte attique.

LES PERSES LA REINE

châtiment qu'il est allé chercher pour l'illustre Athènes, au lieu de se contenter des innombrables Barbares qu'avait tués déjà Marathon ! Il a cru en tirer vengeance, et son filet n'a ramené qu'une infinité de misères. — Mais, dis-moi, les nefs qui ont échappé au désastre, où les as-tu laissées ? Le peux-tu dire exactement ?

LE MESSAGER

Non, les chefs des vaisseaux épargnés, en toute hâte, profitant d'un bon vent, ont pris la fuite en désordre. Le reste de l'armée, sur le sol de Béotie, déjà commençait à fondre. Les uns, autour de la clarté des sources J'emprunte cette expression, qui traduit assez exactement celle d'Eschyle, à V. Hugo, La Fin de Satan, III 2: « Et l'ours, las de ses courses, Vint boire avec la biche à la clarté des sources. » Le poète veut sans doute faire allusion ici à la légende, si souvent rappelée par Hérodote, d'après laquelle l'armée perse desséchait les cours d'eau., souffraient l'agonie de la soif ; les autres, à bout de souffle, tombaient sur les chemins. Pour nous, <...> Le texte souffre d'une lacune. Le supplément proposé est purement conjectural. nous arrivons à passer en territoire phocidien et en Doride ; nous atteignons le golfe Maliaque, où le Sperchios fait boire à la plaine son eau bienfaisante. Le pays d'Achaïe, les villes thessaliennes nous voient arriver à court de vivres. Plus d'un meurt là et de soif et de faim : les deux maux à la fois sont maintenant les nôtres ! Nous parvenons au pays des Magnètes et à la région macédonienne, au cours de l'Axios, puis aux roseaux qui marquent le Bolbé, enfin au mont Pangée, à la terre des Édoniens Le mont Pangée, la terre des Édoniens sont de l'autre côté du Strymon. Les Perses les voient, mais n'y peuvent atteindre qu'en franchissant le fleuve. ! Cette nuit-là un dieu fit naître un précoce hiver et, sur toute l'étendue de son cours, geler le Strymon sacré. Alors plus d'un, pour qui auparavant il n'était point de dieux, de lancer vœux et prières, en adorant la terre et le ciel ; et, dès que l'armée a cessé ses invocations, commence le passage du fleuve de

LES PERSES LE MESSAGER

glace. Mais, seuls, ceux d'entre nous qui le franchirent avant que les rayons du dieu se fussent répandus sur la terre sont aujourd'hui vivants ; car le disque lumineux du soleil, avec ses rayons éclatants pénétrant le cœur du fleuve, l'échauffe de sa flamme, et voici que les Perses tombent les uns après les autres : heureux qui le plus tôt perd le souffle et la vie ! Les autres, échappés à la mort, après une lente, pénible traversée de la Thrace, ont atteint la terre de leurs foyers, poignée de survivants, qui invitent la Perse à gémir, à pleurer sur la jeunesse aimée sortie de son sol. Voilà la vérité ; et mon récit omet encore bien des malheurs parmi ceux que le Ciel a fait fondre sur les Perses.

Il sort. LE CORYPHÉE

Ah ! divinité douloureuse, de quel poids t'es-tu donc abattue sur toute la race perse !

LA REINE

Hélas ! infortunée ! notre armée est détruite ! Ah ! trop claire vision de mes songes nocturnes, certes, tu avais été vraie en me montrant ces maux. Et vous, vous en aviez jugé trop légèrement. Pourtant, puisque c'est en ce sens que votre avis s'est prononcé, je veux d'abord prier les dieux ; ensuite à la terre et aux morts je viendrai apporter une offrande choisie dans mon palais. Je sais qu'il s'agit du passé : mais l'avenir ne peut-il nous réserver un sort meilleur ? Pour vous, il vous convient de réunir sur les événements les fidèles avis dus à de fidèles princes. Et, si mon fils arrive ici avant que je sois de retour, consolez-le, escortez-le vers le palais — de peur qu'à nos malheurs il n'ajoute encore un malheur Le suicide est presque de règle chez les rois d'Orient, quand ils ont subi une défaite irréparable. Il est donc naturel que telle soit la première idée qui se présente à l'esprit de la Reine..

La Reine sort avec son cortège. LES PERSES Mélodrame. LE CORYPHÉE

O Zeus roi, l'heure est donc venue, où, anéantissant l'armée des Perses, des Perses altiers et innombrables, tu as enseveli Suse et Ecbatane dans un deuil ténébreux ! Et des milliers de femmes Il s'agit des mères et des sœurs, ou plutôt, de toutes les femmes perses autres que les épouses — qui ne seront désignées que dans la phrase suivante et dont la douleur surpasse toutes les autres (cf. 545)., de leurs faibles bras, déchirent leur voiles et inondent leur sein de larmes ruisselantes, dans la douleur qui les saisit ! Et les épouses perses, mollement L'idée de mollesse est continuellement associée chez les poètes attiques à celle de l'Orient barbare. Le mot revient avec une insistance particulière dans les Perses (cf. 41, 135, 1072). plaintives, dans le regret de l'homme, leur jeune compagnon, disant adieu au lit mollement drapé, volupté d'une jeunesse fastueuse, exhalent leur deuil en sanglots plus insatiables encore — cependant que moi-même, je célèbre ici le trépas de ceux qui ont péri, source assurée pour nous d'innombrables douleurs.

Animé. LE CHŒUR

Oui, l'heure est venue où l'Asie entière gémit de se sentir vider. Xerxès les a emmenés, hélas ! Xerxès les a perdus, hélas ! Xerxès a tout conduit follement, hélas ! Xerxès et ses galiotes marines ! Ah ! pourquoi Darios fut-il, lui, un roi si clément aux siens, Darios, l'archer, le chef aimé de Susiane Entendez: Pourquoi faut-il que le règne de Darios ait été si favorable, celui de Xerxès si funeste aux Perses ? Darios a été le roi archer ; Xerxès a voulu être le roi marin : il a ainsi perdu l'empire. Cf. Notice, p. 58. ? Fantassins et marins, tel un grand vol d'oiseaux vêtus de sombre azur, les nefs les ont emmenés, hélas ! les nefs les ont

LES PERSES LE CHŒUR

perdus, hélas ! les nefs aux abordages de désastre ! les nefs et les bras des Ioniens ! C'est à peine si mon roi a pu seul s'enfuir, à ce que j'entends, par les plaines de la Thrace et par de cruels chemins. Les autres, victimes, hélas ! d'un sort qui les a les premiers frappés, tournoient autour des caps que protège Kykhreus Le texte grec dit simplement « les rivages de Kykhreus », mais Pausanias (I 36, 1) nous rapporte que Kykhreus, héros honoré à Salamine, était apparu aux Athéniens au milieu de la bataille sous la forme d'un serpent : il défendait le sol où était son tombeau. La périphrase employée ici par Eschyle pour désigner Salamine fait très probablement allusion à cette tradition, qui remonterait en ce cas aux années qui ont suivi immédiatement la bataille. Nombreuses étaient les légendes relatives à l'intervention des héros pendant les guerres médiques. Cf. Notice, p. 57., hélas ! Ah ! gémis, déchire-toi le cœur ! A pleine voix, crie tes souffrances jusqu'aux cieux ! hélas ! tends, dans un appel de douleur hurlante, ta voix misérable ! Cruellement meurtris des flots, hélas ! ils sont aussi déchirés par les muets enfants, hélas ! de l'Incorruptible La mer. Cette manière de désigner les choses par une épithète est assez fréquente en grec, aussi bien dans le style des oracles que dans la langue populaire. Mais il est assez curieux de noter ici que l'épithète traduit justement une idée particulière à la religion perse. Les Mages enseignaient qu'il ne faut pas souiller les éléments, le feu, la terre et l'eau. Ils interdisaient à la fois la crémation et l'enterrement des morts, à plus forte raison leur immersion. L'Avesta appelle la mer la Pure. Il semble bien qu'Eschyle prête ici la même idée aux Fidèles : les cadavres perses souillent la pureté des flots., hélas ! tandis que la maison porte le deuil de celui qu'elle a perdu et que les vieux pères sans fils, gémissant de souffrances infinies, hélas ! apprennent à connaître la douleur totale.

Large et franc. LE CHŒUR

Et de longtemps, sur la terre d'Asie, on n'obéira plus à la loi des Perses ; on ne paiera plus le tribut sous la contrainte

LES PERSES LE CHŒUR

impériale ; on ne tombera plus à genoux pour recevoir des commandements : la force du Grand Roi n'est plus !

Les langues mêmes ne sentiront plus de bâillon. Un peuple est délié et parle librement, sitôt qu'est détaché le joug de la force. Dans son terreau sanglant, l'île d'Ajax que bat le flot retient au tombeau la puissance perse !

La Reine entre, à pied, très simplement vêtue. Elle est suivie d'esclaves qui portent ses offrandes. LA REINE

Amis, quiconque a connu le malheur sait que, du jour où a passé sur eux une vague de maux, les hommes vont sans cesse s'effrayant de tout, tandis qu'au milieu d'un destin prospère ils croient que le destin qui leur porte bonheur soufflera toujours. Pour moi, aujourd'hui, tout est plein d'effroi : à mes yeux se révèle l'hostilité des dieux ; à mes oreilles monte une clameur mal faite pour guérir ma peine — si grande est l'épouvante qui terrifie mon cœur ! C'est pourquoi je reviens du palais ici, sans char, sans mon faste passé, afin d'apporter au père de mon fils les libations apaisantes aux morts que mon amour lui offre Ces offrandes se composent, d'après la suite du texte, d'abord d'un mélange de lait et de miel (appelé ailleurs mélicréton), puis d'une libation d'eau, d'une libation de vin, enfin d'olives et de fleurs en guirlandes. Nous avons dans d'autres poètes des descriptions analogues de sacrifices à des morts ou à des divinités infernales : le rituel est toujours à peu près le même. Dans l'Odyssée, XI 27, Ulysse offre aux morts trois libations, de mélicréton, de vin, d'eau. Dans Œdipe à Colone (481), Œdipe offre aux Euménides des libations de miel et d'eau. Dans Iphigénie en Tauride (162), Iphigénie répand, en l'honneur de son frère qu'elle croit mort, des libations de lait, de vin, de miel. : le doux lait blanc d'une vache que le joug n'a point souillée, le miel brillant que distille la pilleuse de fleurs Litt. l'ouvrière en fleurs : cf. p. 82, n. 2., joints à l'eau qui coule d'une source vierge ; et aussi cette pure et joyeuse liqueur, sortie d'une mère sauvage, d'une

LES PERSES LA REINE

vigne antique ; ce fruit odorant de l'olivier blond, dont le feuillage vivace s'épanouit en toute saison ; et des fleurs en guirlandes, filles de la terre fertile. Allons, amis, sur ces libations offertes à nos morts, faites retentir vos hymnes : évoquez le divin Darios, tandis que je dirigerai vers les dieux infernaux ces hommages que boira la terre.

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Reine que vénèrent les Perses, adresse donc tes libations aux demeures souterraines : nos hymnes, à nous, demanderont que ceux qui guident les morts nous soient cléments sous la terre.

Allons, saintes divinités des enfers, Terre, Hermès, et toi, souverain des morts, faites remonter cette âme à la lumière. Si, mieux que nous, il sait le remède à nos maux, il peut, seul entre les hommes, nous révéler quand ils finiront.

Le Chœur commence l'évocation, qu'il entremêle de cris et de gestes violents : il sanglote et se frappe la poitrine, ou hurle l'appel au mort en battant des mains C'est cette mimique désordonnée à laquelle Aristophane fait allusion, en la ridiculisant, dans les Grenouilles (1029).. Soutenu. LE CHŒUR

M'entend-il, le roi défunt, égal aux dieux ? M'entend-il lancer en langue barbare, claire à son oreille Une incantation n'a de succès que si elle atteint celui à qui elle s'adresse, et, pour se faire écouter de lui, elle doit lui parler sa langue (cf. Suppliantes, p. 17, n. 2). Les fidèles parlent le barbare : Darios peut donc comprendre ce que signifie leur appel. Eschyle [s'est appliqué dans tout ce chœur à employer des mots ou des formes qui donnent à l'ensemble une couleur exotique]., ces appels gémissants, lugubres, où se mêlent tous les accents de la plainte ? Je clamerai haut mes souffrances infinies : du fond de l'ombre m'entend-il ?

Allons, Terre, et vous, princes du monde infernal, laissez sortir de vos demeures l'être divin et superbe, le dieu, fils de

LES PERSES LE CHŒUR

Suse, qu'adorent les Perses. Guidez vers la lumière celui dont jamais la terre des Perses n'a encore recouvert l'égal.

Cher nous est le héros, chère nous est cette tombe, car chère nous est l'âme qu'elle enferme. Aïdôneus Autre nom d'Hadès, déjà employé par Homère., fais remonter au jour, ô Aïdôneus, le roi sans pareil, Darios. Hé ! hé !

Ce n'est pas lui qui perdait ses soldats dans des débâcles meurtrières ! Les Perses l'appelaient l'inspiré des dieux Cf. Notice, p. 60., et c'est en inspiré des dieux qu'il dirigeait la barque de son peuple. Hé ! hé !

Antique monarque, antique monarque, ah ! viens, parais au-dessus du faîte qui couronne ta tombe ; élève jusque-là la sandale teinte de safran qui enferme ton pied ; fais luire à nos yeux le bouton de la tiare royale La tiare est la coiffure nationale des Perses. C'est un bonnet conique, le plus souvent en feutre, dont la pointe retombe en arrière. Seuls, les rois peuvent la porter droite, et, pour eux, elle se termine, d'après notre texte, par une sorte de bouton (litt. de bossette). ; viens, père bienfaisant, Darios ! — Ah ! ah !

Viens apprendre de nouvelles, d'inouïes douleurs. Maître de mon maître Le Chœur semble vouloir dire : « Toi qui est plus puissant que Xerxès lui-même. » Mais le texte de tout ce morceau est assez douteux., apparais. Sur nous flotte une brume de mort : toute notre jeunesse a péri. Viens, père bienfaisant, Darios ! Ah ! ah !

Hélas ! hélas ! ô mort que pleurent des milliers d'amis Nos manuscrits ont ici trois vers qui sont irrémédiablement gâtés. Aucune des corrections proposées jusqu'ici ne présente la moindre vraisemblance. Il est même impossible de soupçonner l'idée qui se cache sous les mots altérés..

LES PERSES LE CHŒUR

Elles ont péri, nos nefs à triple rang de rames, nos nefs qui ne navigueront plus !

L'ombre de Darios apparaît au-dessus du tombeau. DARIOS

O fidèles entre les fidèles, compagnons de ma jeunesse, vieillards perses, quelle souffrance souffre donc ma cité ? Elle gémit, se frappe le sein, et aussitôt le sol se fend C'est la force magique de l'incantation funèbre qui fend la terre et fait sortir le mort de sa tombe.. Je vois mon épouse près de mon tombeau, je m'alarme et de tout cœur j'accueille ses libations. Cependant vous vous lamentez autour de cette tombe et vos plaintes aiguës, évocatrices des morts, pitoyablement m'appellent. Il n'est point aisé de quitter les enfers : surtout, les dieux d'en bas savent mieux prendre que lâcher. Mais j'ai auprès d'eux usé de mon crédit : me voici. Dis vite, afin qu'on ne me puisse reprocher un retard : quel malheur nouveau pèse donc sur les Perses ?

LE CHŒUR (Un peu traînant.)

Je n'ose te regarder ; je n'ose te parler en face : l'effroi de jadis me tient devant toi.

DARIOS

C'est pour obéir à ta plainte que je suis remonté au jour : renonce à un langage qui nous retarderait. En termes brefs, achève de tout dire et quitte le respect que tu as eu pour moi.

LE CHŒUR (Même mouvement.)

J'ai peur de te satisfaire ; j'ai peur de te parler en face, pour prononcer des mots cruels à ceux que j'aime.

DARIOS

Eh bien ! si la crainte ancienne possède encore ton âme et te retient ainsi, à toi, vieille compagne de ma couche, à toi, ma noble épouse, d'arrêter tes pleurs, tes sanglots, et de me dire la vérité. Des maux humains peuvent toujours atteindre des mortels. Les malheurs par milliers sortent de la mer, par milliers de la terre, pour ceux dont la vie prolonge son cours dans le temps.

LES PERSES LA REINE

O toi dont l'heureuse fortune a dépassé la félicité de tous les mortels — puisque, aussi longtemps que tu as vu les rayons du soleil, tu as vécu, envié des Perses, une vie de béatitude pareille à celle d'un dieu, et qu'aujourd'hui encore je dois t'envier d'être mort avant d'avoir vu s'ouvrir l'abîme de nos douleurs — tu vas tout savoir en peu de mots, Darios : la puissance perse, je puis le dire, est anéantie.

DARIOS

Et comment ? est-ce la famine, est-ce la guerre civile qui s'est abattue sur l'État ?

LA REINE

Non, mais près d'Athènes notre armée a péri tout entière.

DARIOS

Quel de mes fils a donc là-bas porté la guerre ?

LA REINE

L'impétueux Xerxès, en vidant les plaines de notre continent.

DARIOS

Est-ce par terre ou mer qu'il a, le malheureux, tenté cette folie ?

LA REINE

Par les deux routes à la fois : ses deux armées offraient un double front.

DARIOS

Et comment telle armée de terre est-elle arrivée à franchir la mer ?

LA REINE

Il a jeté ses engins comme un joug sur le détroit d'Hellé, pour se faire un passage.

DARIOS

Il a été jusque là ! fermer le grand Bosphore !

LA REINE

Un dieu sans doute avait touché ses esprits.

DARIOS

Terrible dieu, pour l'avoir à ce point aveuglé !

LA REINE

Le dénouement en effet est là : quelle ruine il a consommée !

DARIOS

Mais qu'est-il advenu de nos troupes, pour que vous gémissiez ainsi ?

LA REINE

La débâcle de l'armée navale a perdu l'armée de terre.

DARIOS

Le désastre est-il si complet qu'un peuple entier ait péri au combat ?

LA REINE

Si complet que tout Suse pleure, désormais vide de ses hommes...

LES PERSES DARIOS

Hélas ! sur notre armée, notre bon soutien, notre réconfort !

LA REINE

que le peuple bactrien succombait, anéanti, et n'aura plus de vieillards...

DARIOS

Le malheureux ! quelle jeunesse il a pris à nos alliés !

LA REINE

Et que Xerxès, dit-on, seul, abandonné, avec de rares compagnons...

DARIOS

Comment et où a-t-il vu s'achever son sort ? est-il pour lui une chance de salut ?

LA REINE

— a été trop heureux d'atteindre le pont qui joignait les deux continents...

DARIOS

Et serait parvenu vivant en Asie : est-ce vrai ?

LA REINE

Oui, sur ce point, des rapports précis font foi, et nul désaccord.

DARIOS

Ah ! elle est vite venue, la réalisation des oracles, et c'est sur mon propre fils que Zeus a laissé tomber l'achèvement des prophéties. Je me flattais qu'il faudrait aux dieux de longs jours pour les accomplir jusqu'au bout ; mais, quand un mortel s'emploie à sa perte, les dieux viennent l'y aider : aujourd'hui, c'est une source de malheurs qu'ont été se chercher les miens ; et c'est mon fils qui, sans comprendre, a fait cela dans sa jeune imprudence ! lui qui a conçu l'espoir d'arrêter dans son cours, par des chaînes d'esclave, l'Hellespont sacré, le Bosphore où coule un dieu ! qui prétendait transformer un détroit et, en lui passant des entraves forgées au marteau, ouvrir une immense route à son immense armée ! Mortel, il a cru, en sa déraison, pouvoir triompher de tous les dieux de Poséidon ! Peut-on nier qu'un vrai mal de l'esprit ne tînt là mon enfant ? J'ai peur que l'énorme richesse conquise par mon labeur ne soit plus pour les hommes qu'un butin offert aux plus prompts.

LA REINE

C'étaient là les leçons qu'au contact des méchants recevait le fougueux Xerxès. On lui répétait que tu avais à la guerre conquis pour tes enfants une immense

LES PERSES LA REINE

fortune, tandis que lui, lâchement, guerroyait en chambre, sans chercher à accroître la prospérité paternelle. A entendre sans cesse les sarcasmes de ces méchants il a conçu l'idée de cette expédition, d'une campagne contre la Grèce.

DARIOS

Aussi sont-ils bien les auteurs du désastre immense, inoubliable, qui a vidé cette cité de Suse comme aucun de ceux qui se sont jamais abattus sur elle, depuis le jour où sire Zeus a accordé à un seul homme le privilège de commander à toute l'Asie nourricière de brebis, ayant en mains le sceptre qui dirige. Médos fut le premier chef du peuple en armes. Après lui, son fils acheva l'œuvre : la raison en lui gouvernait les passions. Le troisième après celui-là, Kyros, héros favorisé du sort, en prenant le pouvoir, établit la paix entre les peuples frères, puis conquit la Lydie, la Phrygie et dompta par la force l'Ionie entière ; le Ciel ne lui était point hostile, car il était sage. Le fils de Kyros fut le quatrième chef de l'armée, et Mardis prit le pouvoir le cinquième, opprobre de sa patrie et de ce trône antique, jusqu'au jour où le brave Artaphrénès le tua, par ruse, en son palais, aidé d'amis unis pour cette tâche. Et moi-même, quand le sort m'eut donné ce que je souhaitais, j'entrepris bien des campagnes avec bien des armées : jamais pourtant je n'infligeai telle épreuve à mon pays. Mais mon fils Xerxès, jeune, pense en jeune homme et oublie mes avis. Sachez-le, en effet, ô mes compagnons, même pris tous ensemble, nous ne saurions, nous qui avons possédé cet empire, apparaître comme auteurs d'autant de maux !

LE CORYPHÉE

Mais alors, sire Darios, sur quelle conclusion s'arrêtent tes discours ? Comment, après cela, pourrons-nous, nous, Perses, agir au mieux ?

DARIOS

En ne portant plus la guerre sur la terre grecque, l'armée des Mèdes fût-elle encore plus forte : le sol lui-même se fait leur allié.

LES PERSES LE CORYPHÉE

Que veux-tu dire ? Comment leur sert-il d'allié ?

DARIOS

En détruisant par la famine les multitudes trop nombreuses.

LE CORYPHÉE

Mais nous lèverons un corps d'élite, armé à la légère.

DARIOS

Mais même l'armée à cette heure restée en pays grec n'obtiendra pas le salut du retour !

LE CORYPHÉE

Qu'as-tu dit ? Toute l'armée barbare n'aurait donc pas franchi le détroit d'Hellé et quitté l'Europe ?

DARIOS

Non, quelques hommes sur des milliers — s'il en faut croire les oracles des dieux, en regardant ce qui est déjà accompli : on ne voit point, en effet, les uns se réaliser sans les autres ; et, si les faits sont tels, en laissant là-bas une troupe d'élite, Xerxès obéit à de vains espoirs. Elle demeure aux lieux où l'Asôpos arrose la plaine de ses eaux courantes, nourricier aimé de la terre béotienne, et c'est là que les attendent les suprêmes souffrances, pour prix de leur démesure et de leur orgueil sacrilège : eux qui, venus sur la terre grecque, n'hésitaient point à dépouiller les statues des dieux, à incendier les temples ; eux par qui des autels ont été détruits, des images divines, pêle-mêle, la tête en bas, renversées de leurs socles. Aussi, criminels, ils subissent des peines égales à leurs crimes et d'autres les attendent : l'édifice de leurs malheurs n'en est pas même à son soubassement et va grandir encore ; tant doit être abondante la libation de sang que fera couler sur le sol de Platée la lance dorienne ! et des monceaux de morts, en un muet langage, jusqu'à la troisième génération, diront aux regards des hommes que nul mortel ne doit nourrir de pensées au-dessus de sa condition mortelle. La démesure en mûrissant produit l'épi de l'erreur, et la moisson qu'on en lève n'est faite que de larmes. Gardez ce châtiment sans cesse dans les yeux ; souvenez-vous

LES PERSES DARIOS

d'Athènes et de la Grèce Darios avait donné l'ordre qu'à chacun de ses repas un esclave lui répétât trois fois : « Maître, souviens-toi des Athéniens. » (Hérod. V 105). Aujourd'hui le souvenir d'Athènes ne doit plus être pour les Perses une excitation à la vengeance, mais une invitation à modérer leurs convoitises. Eschyle avait fait déjà (285) allusion au même mot., et qu'aucun de vous n'aille, mé- prisant son destin pour en convoiter d'autres, faire crouler un immense bonheur. Zeus est le vengeur désigné des pensées trop superbes et s'en fait rendre de terribles comptes. Puisque Xerxès est si pauvre de sens, que vos sages remontrances lui fassent donc la leçon, afin qu'il cesse d'offenser les dieux par une insolente audace. — Et toi, vieille mère chérie de Xerxès, rentre dans ton palais. Prends-y la plus brillante parure et va au-devant de ton fils : dans la douleur qu'il ressent de ses maux, ses vêtements aux teintes multiples ne sont plus sur son corps que lambeaux déchirés. Calme-le par de bonnes paroles : tu es, je le sais, la seule dont il supportera la voix. Pour moi, je retourne aux ténèbres souterraines ; et vous, vieillards, adieu ! Même au milieu des maux, accordez à vos âmes la joie que chaque jour vous offre : chez les morts, la richesse ne sert plus de rien.

L'Ombre s'évanouit. Un long silence. LE CORYPHÉE

Ah ! que je souffre d'ouïr combien de douleurs et dans le présent et dans l'avenir sont donc réservées aux Barbares !

LA REINE

O Destin, que de souffrances me pénètrent à la pensée de telles misères ! Mais le malheur qui surtout me point, c'est l'ignominie des vêtements qui maintenant couvrent le corps de mon fils. Je vais aller chercher dans le palais une parure neuve ; puis j'essaierai de rencontrer mon enfant : je n'irai pas, dans le malheur, trahir ce que j'ai de plus cher.

Elle sort. Très large. LE CHŒUR

Ah ! la grande, la belle vie faite à nos bonnes villes, quand le vieux roi, le tout-puissant, le bienfai-

LES PERSES LE CHŒUR

sant, l'invincible, Darios égal aux dieux, régnait sur cette terre ! Surtout, nous montrions au monde des armées à la gloire sans tache ; elles ne dirigeaient contre l'ennemi que l'art coutumier des sièges Ni le texte ni l'interprétation de ce passage ne sont tout à fait sûrs. Il semble pourtant que l'idée soit celle qu'a déjà exprimée le Chœur au début de la pièce (cf. 101 suiv.) : les traditions de la Perse, c'étaient les guerres continentales, les sièges, les chevauchées conquérantes ; le Grand Roi n'avait qu'à laisser faire ses armées : le succès les suivait partout, et toujours elles rentraient victorieuses. L'erreur de Xerxès a été de renoncer aux vieux usages, d'emmener lui-même ses armées au delà des mers et de jouer le sort des Perses dans un combat naval. ; et des retours sans peine ni dommage ramenaient nos guerriers à leurs foyers heureux.

Que de cités il a prises sans franchir le cours de l'Halys L'Halys est la frontière naturelle entre la Médie et la Lydie., sans même quitter sa demeure ! telles les villes fluviales du lac strymonien Il s'agit des villes que Cimon venait justement d'arracher aux Perses dans sa campagne de Thrace. Aussitôt après cette victoire, les Athéniens avaient essayé de fonder une colonie dans cette région ; mais elle avait été détruite par les tribus thraces voisines. La mention des « bourgades thraces » est peut-être un souvenir de cette aventure., qui confinent aux bourgades thraces.

Et, en dehors de ce lac, celles qui, sur la terre ferme, portent ceinture de remparts ont obéi aussi à ce monarque. Et les cités fièrement assises sur les bords du large détroit d'Hellé ; et le repli profond de la Propontide, et les bouches du Pont !

Et les îles baignées du flot, qui, groupées autour d'un cap marin, s'attachent à notre sol d'Asie, telles Lesbos, Samos, qui nourrit l'olivier, Chios ; et aussi Paros, Naxos, Mycônos ; Andros enfin, voisine attachée à Ténos !

LES PERSES LE CHŒUR

Il commandait de même à celles qui s'élèvent au milieu de la mer entre deux continents Eschyle a énuméré d'abord les îles qui sont le plus rapprochées de l'Asie-Mineure (qu'il représente comme un gigantesque promontoire : cf. 881). Il remonte maintenant au nord pour énumérer les îles qui sont à mi-chemin entre l'Europe et l'Asie. Il passera ensuite aux villes ioniennes de la côte d'Asie (897)., Lemnos, et le pays d'Icaros, et Rhodes, et Cnide, et les cités de Chypre : Paphos, Soli — Salamine, dont la métropole aujourd'hui cause nos gémissements Il y avait à Chypre une ville de Salamine, qui avait été fondée, disait la tradition, par Teucer, frère d'Ajax et fils de Télamon, chassé par son père de l'autre Salamine, pour n'avoir pas su défendre ou venger Ajax. !

Et les villes opulentes du domaine ionien, si peuplées de Grecs ! Et cela, par sa seule pensée, appuyée sur l'infatigable vigueur de ses hommes d'armes, la foule confuse de ses auxiliaires ! Mais nous subissons aujourd'hui un revire- ment clairement voulu des dieux et ployons sous les coups formidables que la guerre nous a portés sur les eaux L'idée est la même qu'aux vers 865 suiv. : « sans franchir le cours de l'Halys... ». Cf. p. 92, n. 1..

Un char à quatre roues, portant une sorte de pavillon, entre dans l'orchestre. Xerxès en descend lentement et, en chancelant, fait quelques pas vers le Chœur. Mélodrame. XERXÈS

Hélas ! infortuné, quel sort d'horreur entre tous imprévu ai-je donc rencontré ! De quel cœur cruel le Destin s'est abattu sur la race des Perses ! Misérable, que vais-je devenir ? Je sens se rompre la force de mes membres, quand je contemple ici les vieillards de ma ville. Ah ! que n'ai-je été, moi aussi, ô Zeus, partageant le lot de mes guerriers morts, enseveli dans le trépas Cf. Notice, p. 58. !

LES PERSES LE CORYPHÉE

Hélas ! ô roi, hélas ! sur notre belle armée ! et sur le vaste éclat de la puissance perse ! sur cette parure aussi de guerriers, aujourd'hui fauchés du Destin !

Lent et lourd. LE CHŒUR

Cette terre gémit sur la jeunesse sortie d'elle, massacrée par Xerxès, le pourvoyeur d'Hadès, qu'il va gavant de Perses. Descendus chez Hadès, des hommes par milliers, fleur de ce pays, archers triomphants, foule innombrable et compacte, ont à jamais péri — pleurez, pleurez sur nos vaillants soutiens ! — et l'Asie, roi de cette terre, pitoya- blement, pitoyablement, a fléchi le genou.

Un peu plus librement. XERXÈS

C'est donc moi, hélas ! moi, lamentable et misérable, qui aurai été le fléau de ma race et de ma patrie !

LE CHŒUR

Pour saluer ton retour, je t'adresserai le cri qui parle de malheur, la plainte vouée au malheur du pleureur Mariandynien, le thrène noyé de larmes Ces lamentations funèbres accompagnées de cris aigus et de gestes désordonnés sont sans cesse comparées dans la tragédie aux lamentations rituelles en usage dans certains cultes orientaux (cf. Choeph. 423). Les Mariandyniens sont une tribu de Bithynie. Le dieu en l'honneur duquel ils menaient ce deuil frénétique se nommait Bormos, d'après Callimaque (cité par une scholie). !

XERXÈS

Ah ! donnez donc cours à vos accents douloureux, gémissants, lugubres : le Destin désormais s'est tourné contre moi !

LE CHŒUR

Oui, je donnerai cours à des accents gémissants, pour célébrer les coups inouïs qui t'ont frappé sur la mer ; je serai le pleureur d'un pays, d'une race : je crierai désormais ma larmoyante plainte !

LES PERSES XERXÈS

L'Arès d'Ionie nous a tout ravi, l'Arès marin d'Ionie C'est-à-dire l'ardeur guerrière des marins athéniens. Pour l'idée, cf. 1026 suiv. a décidé du destin, en fauchant la plaine lugubre Métaphore qui désigne le champ de bataille, donc le détroit de Salamine et les rivages qui l'entourent. et la rive douloureuse !

LE CHŒUR

Las ! hélas ! crie et achève d'apprendre Les choreutes s'invitent mutuellement à interroger le Roi, pour mieux sentir l'étendue du désastre. L'emploi de l'impératif singulier, en pareil cas, n'est pas rare chez les tragiques (cf. Perses, 280 et 571).. Où donc est ce qui reste de la multitude des tiens ? Où sont tes lieutenants, Pharandakès, Sousas, Pélagôn, Dotamas et Agda- batas, Psammis, Sousiskanès, qui naguère quittait Ecbatane On a beaucoup discuté sur la valeur historique qu'il convient d'attribuer aux noms des chefs perses, tels que nous les a transmis le texte d'Eschyle. La question s'était déjà posée dans l'antiquité : une scholie (au vers 35) prétend que plusieurs de ces noms sont « forgés ». Pourtant, si on les examine un à un, on constate que la plupart sont authentiques et garantis par d'autres documents, d'autres très légèrement altérés, d'autres inconnus, mais justifiés par l'analogie. Aucun ne semble être une invention d'Eschyle. En revanche les attributions de nationalité sont tout à fait arbitraires, parfois même contradictoires. Tel guerrier, comme Ariomardos, est ici (38) Égyptien et là (321) doit être considéré comme Lydien, puisque sa mort met Sardes en deuil. Arcteus, en revanche, est ici (311) chef des Égyptiens et là (44) chef des Lydiens. Les noms des principaux généraux de Xerxès étaient évidemment connus des Athéniens, mais le rôle de chacun d'eux dans l'armée ennemie l'était beaucoup moins. ?

XERXÈS

Perdus ! Je les laissais là-bas, tandis que, tombés d'une nef tyrienne, près des rives de Salamine, ils allaient heurtant la rude falaise !

LE CHŒUR

Las ! hélas ! Et où est ton Pharnoukos ? et le preux Ariomardos ? Où donc sire Seuakès ? Lilaios aux nobles aïeux, Memphis, Tharybis ? Et Masistras, Artembarès, Hystaichmas ? Réponds à mes demandes.

XERXÈS

Malheur, malheur sur moi ! Ils ont contemplé

LES PERSES XERXÈS

l'antique, l'odieuse Athènes ; puis, tous, d'un seul coup, hélas ! hélas ! misérables, les voilà palpitants sur la grève !

LE CHŒUR

Et celui qui, par myriades Allusion au dénombrement que Xerxès fit de son armée en Thrace et qui donna comme résultat un total de 1.700.000 hommes (Hérod. VII 60). On rassembla d'abord dix mille hommes ; on les serra autant qu'il fut possible ; puis on traça les contours de la masse ainsi formée. Cette première myriade dispersée, on éleva suivant la ligne tracée une clôture atteignant environ la moitié de la hauteur d'un homme. On fit alors entrer successivement toutes les troupes du Roi et on les dénombra ainsi par myriades., dénombrait les Perses, ton Œil On pourrait induire de la façon dont s'exprime Eschyle qu'il n'y avait qu'un « Œil du Roi ». Ce serait une erreur. Ce titre était donné à tous les délégués du Grand Roi qui allaient inspecter en son nom les différentes provinces de l'empire. Il semble même d'après Xénophon (Cyropédie, VIII 2, 11) qu'on appelât parfois ainsi tous les agents personnels et secrets du Roi, qui lui adressaient directement leurs rapports. toujours fidèle, Alpistos Le texte présente ici une lacune de quelques mots., ... fils de Batanôkos, fils de Sésamas ? Et Parthos, et le grand Oïbarès ? Tu les as donc laissés, laissés ? Ah ! ah ! misères ! pour les Perses altiers douleurs plus que douloureuses !

XERXÈS

Oui, tu réveilles en moi la nostalgie de mes preux compagnons, avec tes mots affreux, affreux, cruels, plus que douloureux. Mon cœur crie au fond de mes membres !

LE CHŒUR

Il en est bien d'autres qu'ici nous regrettons encore : celui qui guidait dix mille cavaliers Mardes Les Mardes étaient une tribu perse nomade (Hérod. I 125)., Xanthis ; et le valeureux Ankharès ; et Diaïxis, et Arsamès, à la tête de leurs cavaliers ! Et Dadakès, et Lythimnès, et Tolmos l'insatiable lanceur de javelines, je m'étonne, je m'étonne de ne pas les voir derrière ton char à baldaquin Les Perses se servaient pour leurs voyages d'un véhicule que les Grecs appelaient harmamaxa, c'est-à-dire char-chariot : l'avant rappelait en effet un char de combat ; mais le train d'arrière portait une sorte de tente, où le voyageur pouvait s'enfermer et se dérober à toute indiscrétion. Le Grand Roi en usait et pour lui-même et pour son harem. !

LES PERSES Vif et bien marqué. XERXÈS

Ils ont péri, tous ceux qui guidaient mon armée !

LE CHŒUR

Ils ont péri, hélas ! ignominieusement !

XERXÈS

Las ! las ! hélas ! hélas !

LE CHŒUR

Hélas ! les dieux ont provoqué un désastre imprévu : avec quel éclat se révèle Até !

XERXÈS

Nous voici frappés de quelle éternelle détresse !

LE CHŒUR

Nous voici frappés — il n'est que trop clair.

XERXÈS

D'un revers inouï, d'un revers inouï.

LE CHŒUR

Pour nous être heurtés — fâcheux coup du sort ! — aux marins d'Ionie ! Malheureux à la guerre est le peuple de Perse.

XERXÈS

Certes ! Dans mon armée d'abord, mon innombrable armée, je me suis vu frappé.

LE CHŒUR

Qu'en a-t-il survécu ? Elle était grande, la puissance des Perses.

XERXÈS

Tu vois tout ce qui reste des forces que j'avais levées !

LE CHŒUR

Je vois, je vois !

XERXÈS

Avec ce réceptable à flèches.

LE CHŒUR

Que dis-tu ? qu'as-tu sauvé encore ?

XERXÈS

Une réserve de traits.

LE CHŒUR

Bien peu sur des milliers !

XERXÈS

Nous voici sans défenseurs !

LE CHŒUR

Le peuple d'Ionie ne fuit pas le combat.

XERXÈS

Il n'est que trop brave ! Et mes yeux ont de plus contemplé un désastre imprévu.

LE CHŒUR

Veux-tu dire la déroute de ta flotte de guerre ?

XERXÈS

Et, à ce coup fatal, j'ai déchiré mes vêtements.

LE CHŒUR

Hélas ! hélas !

LES PERSES XERXÈS

Non, dis : « plus qu'hélas ! »

LE CHŒUR

Oui, doubles et triples maux !

XERXÈS

Douleur pour nous, joie pour nos ennemis.

LE CHŒUR

Et notre force même a été brisée...

XERXÈS

Me voilà démuni d'escorte !

LE CHŒUR

— ... par la débâcle des nôtres sur les eaux !

XERXÈS

Pleure, pleure le désastre, et prends le chemin du palais.

LE CHŒUR

Hélas ! hélas ! quel revers ! quel revers !

XERXÈS

Crie pour répondre à mes cris.

LE CHŒUR

Faveur misérable de misérables à des misérables !

XERXÈS

Gémis en mêlant tes chants à mes chants.

LE CHŒUR

Hélas ! trois fois hélas !

LE CHŒUR

Hélas ! trois fois hélas ! Le coup certes est lourd ; mais voilà qui ajoute encore à ma souffrance !

XERXÈS

Frappe, frappe en cadence, et gémis, si tu me veux plaire.

LE CHŒUR

Je suis inondé de pleurs, lamentablement.

XERXÈS

Crie pour répondre à mes cris.

LE CHŒUR

J'ai de quoi me le rappeler, ô maître.

XERXÈS

Fais éclater tes sanglots.

LE CHŒUR

Hélas ! trois fois hélas !

LE CHŒUR

Hélas ! trois fois hélas ! Et des coups lugu- bres, gémissants, las ! accompagneront ma plainte.

XERXÈS

Frappe aussi ta poitrine et lance l'appel mysien.

LE CHŒUR

O douleurs, douleurs !

XERXÈS

Ravage aussi le poil blanc de ta barbe.

LE CHŒUR

A pleines mains, à pleines mains, lamentablement.

XERXÈS

Pousse aussi une clameur aiguë.

LE CHŒUR

Là encore, je t'obéirai.

LES PERSES XERXÈS

Et de tes mains déchire le tissu qui couvre ton sein.

LE CHŒUR

O douleurs, douleurs !

XERXÈS

Arrache aussi tes cheveux en te lamentant sur l'armée.

LE CHŒUR

A pleines mains, à pleines mains, lamentablement.

XERXÈS

Mouille tes yeux de larmes.

LE CHŒUR

J'en suis inondé.

XERXÈS

Crie pour répondre à mes cris.

LE CHŒUR

Las ! hélas !

XERXÈS

Prends en gémissant le chemin du palais.

LE CHŒUR

Hélas ! hélas !

XERXÈS

Hélas ! par la ville.

LE CHŒUR

Hélas ! oui, oui, hélas !

XERXÈS

Sanglotez, languissant cortège.

LE CHŒUR

Hélas ! terre de Perse, douloureuse à nos pas !

XERXÈS

Hélas ! hélas ! sur ceux qui ont péri — hélas ! péri par nos galiotes à triple rang de rames.

LE CHŒUR

Oui, je t'escorterai de mes sanglots lugubres.

Le Chœur sort derrière le Roi.