PROMÉTHÉE ENCHAINÉ Aeschylus Gregory Crane Perseus Project, Tufts University Gregory Crane Prepared under the supervision of Gregory Crane Schmidt Sciences 2 volumes; 20 cm Trustees of Tufts University Medford, MA Perseus Project tlg0085.tlg003.mazon1920_fra2.xml

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Aeschylus Eschyle texte établi et traduit par Paul Mazon Paul Mazon Paris Les Belles Lettres 1920-1925 2 HathiTrust catalog record French and Ancient Greek on opposite pages.

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PROMÉTHÉE ENCHAINÉ Le fond de l'orchestre représente un massif rocheux. Entrent Pouvoir et Force conduisant Prométhée. Héphaistos suit en boitant. Il porte ses outils de forgeron. POUVOIR

Nous voici sur le sol d'une terre lointaine, cheminant au pays scythe Un grammairien ancien, dans l'Argument de la pièce, fait remarquer avec raison que le lieu de la scène n'est pas le Caucase, comme il le sera dans le Prométhée délivré, mais l'extrême nord de l'Europe : il est facile de s'en rendre compte par tout ce que dit Prométhée à Io (707 suiv.), dans un désert sans humains. Héphaistos, à toi de songer aux ordres que t'a dictés ton père et, sur ces rochers aux cimes abruptes, d'enchaîner ce bandit dans l'infrangible entrave de liens de bon acier. Car de ton apanage, du feu brillant d'où naissent tous les arts, il a fait larcin, pour l'offrir aux mortels. Pareille faute doit se payer aux dieux. Qu'il apprenne donc à se résigner au règne de Zeus et à cesser ce rôle de bienfaiteur des hommes.

HÉPHAISTOS

Pouvoir et Force, la mission de Zeus pour vous est achevée : rien ne vous retient plus. Mais moi, le cœur me manque pour enchaîner de force un dieu, mon frère, à ce pic battu des tempêtes. Et, pourtant, il m'en faut trouver le courage : négliger l'ordre d'un père est faute lourdement punie.

(A Prométhée)

Fils aux pensers hardis de la sage Thémis, c'est malgré moi autant que malgré toi que je te vais clouer à ce roc désolé dans des nœuds inextricables d'acier. Là, tu ne connaîtras plus ni voix ni visage

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ HÉPHAISTOS

humains, mais, brûlé des feux flamboyants du soleil, tu sentiras la fleur de ton teint se flétrir ; avec joie, toujours, tu verras la nuit dérober la lumière sous son manteau d'étoiles, le soleil à son tour fondre le givre de l'aurore, sans que la douleur d'un mal toujours présent jamais cesse de te ronger, car nul libérateur n'est encore né pour toi. Voilà ce que tu as gagné à jouer le bienfaiteur des hommes. Dieu que n'effraie pas le courroux des dieux, tu as, en livrant leurs honneurs aux hommes, transgressé le droit : en récompense, tu vas sur ce rocher monter une garde douloureuse, debout toujours, sans prendre de sommeil ni ployer les genoux. Tu pourras alors lancer des plaintes sans fin, des lamentations vaines : le cœur de Zeus est in- flexible ; un nouveau maître est toujours dur.

POUVOIR

Allons ! pourquoi tarder, te lamenter en vain ? N'as-tu pas en horreur le dieu maudit des dieux qui a osé livrer ton privilège aux hommes ?

HÉPHAISTOS

Les liens du sang sont terriblement forts, quand s'y ajoute l'amitié.

POUVOIR

D'accord ! mais enfreindre l'ordre paternel, est-ce chose possible — et moins terrible à tes yeux ?

HÉPHAISTOS

Le cynisme en toi toujours est égal à la dureté !

POUVOIR

Se lamenter sur lui ne le guérira pas : ne te fatigue pas à gémir pour rien.

HÉPHAISTOS

Ah ! métier mille fois abhorré !

POUVOIR

Pourquoi le maudire ? De tous ces maux ton art, franchement, n'est point cause.

HÉPHAISTOS

Plût au Ciel cependant qu'il fût le lot d'un autre !

POUVOIR

Tout être a vu jadis son sort bien défini Les dieux se sont naguère partagé le monde (cf. 229 sqq.) : aucun d'eux ne peut sortir du domaine qui lui a été alors attribué. Seul, le lot du roi des dieux n'a pas été défini. Zeus, seul, est donc vraiment libre. hormis le roi des dieux : nul n'est libre que Zeus !

HÉPHAISTOS

Je le vois ! à cela je n'ai rien à répondre.

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ POUVOIR

Hâte-toi donc de lui passer ses liens : que Zeus ici ne te voie pas traîner.

HÉPHAISTOS

Il peut me voir déjà le caveçon en mains.

POUVOIR

Mets-lui ce lien au bras ; puis, de toute ta force, frappe du marteau et cloue-le au rocher.

HÉPHAISTOS

Là ! l'ouvrage s'achève, et sans mécompte aucun.

POUVOIR

Frappe plus fort, serre, ne laisse pas de jeu : même à l'inextricable il est capable de trouver une issue.

HÉPHAISTOS

Voilà un bras fixé, qu'il ne déliera pas.

POUVOIR

A celui-là ! Agrafe-le de solide façon : qu'il sache bien que sa malice est moins prompte que celle de Zeus.

HÉPHAISTOS

Seul, il serait en droit de blâmer mon ouvrage.

POUVOIR

Et maintenant, hardi ! enfonce en sa poitrine la dent opiniâtre de ce rivet d'acier.

HÉPHAISTOS

Ah ! Prométhée, tout bas je gémis de ta peine.

POUVOIR

Encore à hésiter, à gémir sur l'ennemi de Zeus ! Crains donc de gémir un jour sur toi-même.

HÉPHAISTOS

Tu vois ce que des yeux n'auraient jamais dû voir !

POUVOIR

Je vois qu'il a le sort qu'il avait mérité ! Allons ! jette autour de ses flancs la ceinture d'airain.

HÉPHAISTOS

J'y suis contraint : tes ordres sont de trop.

POUVOIR

Moi, je t'en veux donner, voire te harceler. Descends et enserre ses pieds.

HÉPHAISTOS

Voilà qui est fait, et sans longs efforts.

POUVOIR

De toute ta force, maintenant, frappe, et que l'entrave enfonce dans la chair. Dur est celui qui doit contrôler la besogne.

HÉPHAISTOS

Ah ! ton langage répond à ta figure.

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ POUVOIR

Sois faible à ton gré, sans pour cela me faire de reproches, si ma nature est opiniâtre et dure.

HÉPHAISTOS

Partons : ses membres ont leur ajustement complet !

POUVOIR

Maintenant, fais ici l'insolent à ta guise, et vole aux dieux leurs privilèges pour les livrer aux éphémères. Quel allégement les humains seront-ils donc capables d'apporter à tes peines ? C'est bien à tort que les dieux t'appellent Prométhée : trouve ailleurs qui te promette de te dégager de ces nœuds savants !

Ils sortent. Un très long silence. PROMÉTHÉE

Ether divin, vents à l'aile rapide, eaux des fleuves, sourire innombrable des vagues marines, Terre, mère des êtres, et toi, Soleil, œil qui vois tout, je vous invoque ici : voyez ce qu'un dieu souffre par les dieux !

Mélodrame.

Contemplez les opprobres qui me déchirent et que j'en- durerai pendant des jours sans nombre. Voilà donc les liens d'infamie qu'a imaginés pour moi le jeune chef des Bienheureux ! Las ! las ! et le mal qui m'accable et le mal qui m'attend m'arrachent des sanglots : après quelles épreuves la délivrance luira-elle enfin ?

Parlé.

Mais que dis-je ? Tout entier, d'avance, sais-je pas l'avenir ? Nul malheur ne viendra sur moi que je n'aie prévu. Il faut porter d'un cœur léger le sort qui vous est fait et comprendre qu'on ne lutte pas contre la force du Destin. Pourtant taire ces maux m'est aussi impossible que ne pas les taire. Oui, c'est pour avoir fait un don aux mortels que je ploie sous ce joug de douleurs, infortuné ! Un jour, au creux d'une férule, j'emporte mon butin, la semence de

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

feu par moi dérobée, qui s'est révélée pour les hommes un maître de tous les arts, un trésor sans prix. Voilà les fautes dont je paie la peine aux dieux, dans ces liens qui me clouent ici à la face du Ciel !

Animé.

Ah ! ah ! quel bruit, quel parfum invisible a volé jusqu'à moi ? Vient-il d'un dieu ? d'un homme ? d'un être tenant de tous deux ? A ce roc, frontière du monde, on vient donc contempler mes maux ? Ou bien que me veut-on ? Ah ! voyez enchaîné un dieu misérable !

Mélodrame.

C'est l'ennemi de Zeus, c'est celui qui a encouru la haine de tous les dieux qui fréquentent le palais de Zeus, pour avoir trop aimé les hommes ! Ah ! ah ! encore ! Quel bruissement d'oiseaux entends-je près de moi ? A un batte- ment d'ailes légères l'éther répond en sifflant. Toute approche m'emplit de crainte !

Un char ailé vient se poser sur le sommet le plus proche de celui où est enchaîné Prométhée. Il porte les Océanides. Un peu languissant. LE CHŒUR

Ne crains rien : c'est une troupe amie On a attaqué parfois l'authenticité des parties lyriques du Prométhée enchaîné — non, à vrai dire, de cette parodos, mais des stasima qui suivent et, en particulier, des deux derniers (526 sqq., 887 sqq.). Le ton et le rythme en sont, sans doute, beaucoup plus voisins du lyrisme pindarique que de la tragédie ; mais le fait s'explique aisément et par le rôle du chœur — que le plan de la pièce condamne à une passivité absolue — et par la mise en scène [les...] que des ailes, luttant de vitesse, ont amenée à ce rocher. Mes paroles ont, à grand peine, triomphé du vouloir d'un père, et, rapides, les vents m'ont portée. Car les chocs bruyants du fer, pénétrant au fond de mon antre, ont chassé de moi la

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ LE CHŒUR

pudeur à l'œil timide, et, pieds nus, j'ai pris mon vol sur ce char ailé.

Mélodrame. PROMÉTHÉE

Hélas ! hélas ! enfants de la féconde Téthys, filles d'Océan, dont le cours, sans jamais dormir, roule autour de la terre immense, voyez, contemplez les chaînes qui m'agrafent au sommet de ce précipice rocheux, où je dois monter une garde que nul jamais ne m'enviera.

Même mouvement. LE CHŒUR

Je vois, Prométhée, et un brouillard craintif monte, gros de larmes, à mes yeux, quand je contemple sur ce roc ton corps qui se dessèche dans l'ignominie de ces liens d'acier. Des maîtres nouveaux tiennent la barre dans l'Olympe ; au nom de lois nouvelles, Zeus exerce un pouvoir sans règle et détruit aujourd'hui les colosses d'antan.

Mélodrame. PROMÉTHÉE

Ah ! que ne m'a-t-il précipité sous la terre, plus bas que l'Hadès hospitalier aux morts, jusqu'à l'impénétrable Tartare, et mis au contact farouche des liens qu'on ne délie pas, afin, que nul dieu, nul être n'y trouvât à se réjouir — tandis que, maintenant, jouet des airs, misérable, je souffre pour la joie de mes ennemis !

Plus vif. LE CHŒUR

Quel dieu aurait le cœur si dur qu'il trouvât ici sa joie ? Qui ne s'indignerait comme nous de tes

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ LE CHŒUR

maux — Zeus seul excepté ? Lui, dans son courroux, s'étant fait une âme inflexible, entend dompter la race d'Ouranos Cronos et les Titans (cf. 205). Prométhée est un Titan. et ne s'arrêtera qu'il n'ait assouvi son cœur ou que, d'un coup heureux, quelque autre n'ait conquis ce trône ardu à conquérir.

Mélodrame. PROMÉTHÉE

Eh bien ! écoutez mon serment ; un jour viendra où de moi, pour outragé que je sois dans ces brutales entraves, de moi il aura besoin, le monarque des Bienheureux, s'il veut apprendre quel destin hasardeux doit le dépouiller de son sceptre et de ses honneurs ; alors, je le jure, ni les sortilèges d'une éloquence aux mots de miel ne m'auront pouvoir de me charmer, ni l'effroi des plus dures menaces ne me fera révéler ce secret Pour ce secret, voyez Notice, p. 155., à moins qu'il n'ait d'abord desserré ces liens farouches et consenti à payer le prix dû à pareil outrage.

Même mouvement. LE CHŒUR

Tu es hardi et, loin de céder à de doulou- reux revers, tu parles trop librement. Moi, je sens un effroi pénétrant agiter soudain mon cœur. J'ai peur du sort qui t'attend : comment pourras-tu contempler enfin le port où s'achèveront tes peines ? Inaccessible est le cœur, inflexible l'âme du fils de Cronos.

Mélodrame. PROMÉTHÉE

Je sais qu'il est dur et qu'il tient le Droit à sa discrétion C'est-à-dire qu'il n'a d'autre règle que son caprice. L'expression est originale et forte ; elle a été reprise par Euripide (Suppliantes, 431-432).. Pourtant il finira bien, j'imagine,

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

par laisser fléchir son cœur, le jour qu'il sera frappé du coup que je dis. Alors, apaisant ce rude courroux, pour conclure avec moi alliance et amitié, au-devant de mon impatience son impatience accourra.

Parlé. LE CORYPHÉE

Dévoile donc tout, et réponds d'abord à cette question : pour quel grief Zeus s'est-il donc saisi de toi et t'inflige-t-il cet infâme et amer outrage ? Apprends-le nous, si le récit ne t'en coûte pas trop.

PROMÉTHÉE

En parler, déjà, m'est douloureux ; mais me taire aussi m'est une douleur : de tous côtés, rien que misères ! Du jour où la colère fut entrée dans le cœur des dieux, tandis que la discorde s'élevait entre eux Tout le récit qui suit fait évidemment allusion à une épopée sur la lutte de Zeus et des Titans qui ne nous est pas parvenue. Aussi plus d'un détail reste-t-il obscur pour nous. Nous ignorons, en particulier, l'origine de cette « discorde » qui s'était élevée entre les dieux. La Théogonie hésiodique expose les faits d'une manière assez différente. — les uns voulant chasser Cronos de son trône, afin que Zeus fût désormais leur maître ; les autres, au contraire, luttant pour que Zeus jamais ne régnât sur les dieux — j'eus beau alors donner les plus sages conseils et chercher à persua- der les Titans, fils d'Ouranos et de la Terre, je n'y réussis pas. Dédaignant les moyens de ruse, ils crurent, en leur brutalité présomptueuse, qu'ils n'auraient point de peine à triompher par la force. Moi, plus d'une fois, ma mère, Thémis ou Gaia, forme unique sous maints noms divers Sur les raisons qui ont conduit Eschyle à identifier ces deux divinités, que distinguent les autres poètes — et Eschyle lui-même dans une autre pièce — voyez p. 155., m'avait prédit comment se réaliserait l'avenir : à qui l'emporterait non par force et violence, mais par ruse, appartiendrait la victoire. Je le leur expliquai avec force raisons : ils ne daignèrent pas m'accorder un regard ! Le mieux, dans ces conjonctures, m'apparaissait dès lors

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

d'avoir pour moi ma mère en m'allant placer aux côtés de Zeus, qui volontiers accueillit le volontaire Prométhée veut dire que, dans l'incertitude où il était de l'avenir, le plus sûr lui parut de régler sa conduite sur les prédictions de sa mère. Les Titans ne voulant user que de la force doivent être vaincus : Prométhée va donc se ranger aux côtés de Zeus. Peut-être même lui fournit-il l'idée d'une ruse qui assure son triomphe ; mais le détail des faits ne nous est pas connu.. Et c'est grâce à mes plans qu'aujourd'hui le profond et noir repaire du Tartare cache l'antique Cronos avec ses alliés. Voilà les services qu'a obtenus de moi le roi des dieux et qu'il a payés de cette cruelle récompense. C'est un mal inhérent, sans doute, au pouvoir suprême que la défiance à l'égard des amis ! — Quant à l'objet de votre question : pour quel grief m'outrage-t-il ainsi ? je vais vous l'éclaircir. Aussitôt assis sur le trône paternel, sans retard, il répartit les divers privilèges entre les divers dieux, et commence à fixer les rangs dans son empire Cf. p. 162, n. 1.. Mais, aux malheureux mortels, pas un moment il ne songea. Il en voulait au contraire anéantir la race, afin d'en créer une toute nouvelle Comparez le mythe des races dans Hésiode (Trav. 109-201) : les dieux anéantissent successivement quatre races humaines pour en créer chaque fois une nouvelle ; la génération d'Hésiode appartient à la cinquième race.. A ce projet nul ne s'opposait — que moi. Seul, j'ai eu cette audace ; j'ai libéré les hommes et fait qu'ils ne sont pas descendus, écrasés, dans l'Hadès. Et c'est là pourquoi aujourd'hui je ploie sous de telles douleurs, cruelles à subir, pitoyables à voir. Pour avoir pris les mortels en pitié, je me suis vu refuser la pitié, et voilà comme implacablement je suis ici traité, spectacle funeste au renom de Zeus.

LE CORYPHÉE

Il aurait un cœur fait de roc ou de fer, Prométhée, celui qui ne s'indignerait avec toi de tes peines. Je n'eusse pas, pour moi, souhaité voir tel spectacle, et à le voir, mon cœur douloureusement s'émeut.

PROMÉTHÉE

Oui, j'offre à des amis une vue pitoyable.

PROMÉTHÉE ENCHAINE LE CORYPHÉE

Tu as, sans doute, été plus loin encore ?

PROMÉTHÉE

Oui, j'ai délivré les hommes de l'obsession de la mort.

LE CORYPHÉE

Quel remède as-tu donc découvert à ce mal ?

PROMÉTHÉE

J'ai installé en eux les aveugles espoirs.

LE CORYPHÉE

Le puissant réconfort que tu as ce jour-là apporté aux mortels !

PROMÉTHÉE

J'ai fait plus cependant : je leur ai fait présent du feu.

LE CORYPHÉE

Quoi ! le feu flamboyant est aujourd'hui aux mains des éphémères ?

PROMÉTHÉE

Et de lui ils apprendront des arts sans nombre.

LE CORYPHÉE

Ce sont là les griefs pour lesquels Zeus...

PROMÉTHÉE

M'inflige cet opprobre, sans laisser de relâche à mes maux !

LE CORYPHÉE

Et nul terme n'est proposé à ton épreuve ?

PROMÉTHÉE

Nul autre que son bon plaisir.

LE CORYPHÉE

Et ce bon plaisir, d'où naîtrait-il ? Comment l'espérer ? Ne vois-tu pas que tu as fait erreur ? Où fut l'erreur ? je n'aurais point plaisir à te le dire et tu aurais peine à l'entendre. Laissons cela, et cherche comment tu te peux libérer de l'épreuve.

PROMÉTHÉE

Il est aisé à qui n'a pas le pied en pleine misère de conseiller, de tancer le malheureux ! Mais tout cela, moi, je le savais ; voulue, voulue a été mon erreur — je ne veux point contester le mot. Pour porter aide aux hommes, j'ai été moi-même chercher des souffrances. Je ne pensais pas pourtant que de pareilles peines me devraient dessécher à jamais sur des cimes rocheuses et que j'aurais pour lot ce pic désert et solitaire. Aussi, sans vous lamenter sur mes douleurs présentes, mettez pied à terre, pour

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

apprendre mes maux à venir : vous saurez tout ainsi d'un bout à l'autre. Cédez, cédez à ma prière ; compatissez à qui souffre à cette heure. Le malheur ne distingue pas et, dans sa course errante, se pose aujourd'hui sur l'un et demain sur l'autre.

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Tu harcèles une troupe déjà prête à t'obéir, Prométhée. D'un pied léger, j'abandonne ce char à l'élan rapide et l'éther, route sacrée de l'oiseau, pour prendre terre sur cet âpre sol : je veux jusqu'au bout connaître tes peines.

Mélodrame. Pendant que les Océanides mettent pied à terre, le char d'Océan apparaît traîné par un griffon. OCÉAN

Pour aller à toi, Prométhée, j'ai poussé jusqu'au terme d'une longue course, sur cet oiseau aux ailes promptes, que, sans bride, ma seule volonté dirige. De tes maux, sache-le, j'ai compassion. Le sang Dans la Théogonie hésiodique, le père d'Océan est Ouranos, sa mère Gê (la Terre) ; le père de Prométhée est Japet, frère d'Océan, fils d'Ouranos et de Gê, sa mère Clymène. Dans Eschyle, les deux dieux ont également pour mère Gê ; ce sont simplement deux Titans : Eschyle évite de nommer le père de Prométhée. Prométhée a en outre épousé une fille d'Océan, Hésione (cf. 560) ; mais le poète ici ne pense pas à cette alliance : il ne parle que de parenté., je crois, m'y contraint, et, le sang n'y fût-il pour rien, il n'est personne qui tienne plus de place dans mon cœur. Tu reconnaîtras bientôt que je dis vrai et ne sais pas user de vaines flatteries. Allons, indique-moi quel appui je dois te prêter. Tu ne pourras jamais dire que tu as un ami plus sûr qu'Océan.

Parlé. PROMÉTHÉE

Quoi ? tu viens donc aussi assister à mon supplice ? Comment as-tu osé quitter le fleuve qui te doit

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

son nom et tes grottes au toit de roc taillées par la nature pour le pays qui enfante le fer ? Viendrais-tu par hasard contempler le sort qui m'est fait, pour t'indigner avec moi de mes maux ? Regarde ce spectacle : moi, l'ami de Zeus, moi qui l'aidai à asseoir sa puissance, vois sous quelles douleurs il me ploie aujourd'hui.

OCÉAN

Je vois, Prométhée, et je veux même te donner le seul conseil qui convienne ici, si avisé que tu sois déjà : connais-toi toi-même, et, t'adaptant aux faits, prends des façons nouvelles, puisqu'un maître nouveau commande chez les dieux. Si tu te mets à lancer de la sorte des mots rudes et acérés, Zeus pourrait bien t'entendre, si loin et si haut qu'il trône et le courroux dont tu souffres à cette heure ne plus te paraître un jour qu'un simple jeu d'enfant. Allons, infortuné, laisse là ta colère, et cherche à t'affranchir de ces tourments. Je te semble peut-être ne dire là que des vieilleries. Il n'en reste pas moins qu'ici tu reçois, Prométhée, le salaire d'un langage trop hautain. Et pourtant tu n'es pas humble encore, tu ne cèdes pas à la souffrance, et à tes maux présents tu entends en ajouter d'autres. Si tu acceptes mes leçons, tu cesseras de regimber contre l'aiguillon. Considère qu'il s'agit d'un dur monarque, dont le pouvoir n'a pas de comptes à rendre. Aussi, tandis que j'irai tenter, si je puis, de te dégager de ces peines, reste en repos, ne t'emporte pas en propos violents. Ne sais-tu donc pas, toi dont l'esprit est si subtilement sage, qu'un châtiment s'inflige aux langues étourdies.

PROMÉTHÉE

Je t'envie de te trouver hors de cause après avoir eu part à tout et osé autant que moi Nous ne savons avec précision de quels faits veut parler Eschyle. Il n'est pas douteux, en tout cas, qu'il ne suive ici une Titanomachie perdue, et il faut conclure de notre passage que son modèle représentait Océan donnant son concours à Prométhée dans les diverses entreprises pour lesquelles le Titan a été châtié par Zeus. C'est ce rôle dans l'épopée qui explique sans doute la place qu'Eschyle fait à Océan dans son drame.. Aussi

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

laisse ce projet, va, n'y songe plus. Quoi que tu fasses, tu ne le persuaderas pas : il est fermé à la persuasion. Veille plutôt à ne pas te nuire par telle démarche Cf. 388-390..

OCÉAN

Tu t'entends mieux à faire la leçon aux autres qu'à toi-même ; j'en juge sur des faits, non sur de simples mots ! J'y vais : ne cherche pas à me retenir. Je me fais fort, je me fais fort d'obtenir de Zeus la grâce de te dégager de ces peines.

PROMÉTHÉE

Je t'en sais gré et jamais ne l'oublierai : ton zèle n'a point de défaillance. Mais ne prends nulle peine : ta peine serait vaine à vouloir me servir — si vraiment cette peine était dans tes projets. Reste en repos et tiens-toi hors d'affaire. Je ne voudrais point, parce que je suis dans le malheur, voir des revers frapper les autres en foule. Non, je souffre assez déjà du sort de mon frère, Atlas, qui, debout, au couchant, soutient de ses épaules la colonne qui sépare le ciel et la terre, fardeau malaisé pour les bras qui l'étreignent. Et j'ai senti aussi la pitié me prendre le jour où j'ai vu le fils de la Terre Typhée était né de la Terre, « après que Zeus eut expulsé les Titans du ciel » (Hésiode, Théog. 820). Le premier séjour de Typhée avait été le pays des Arimes (Iliade, II 783), qu'on croit être une région volcanique de la Cilicie. Tout le passage qui suit rappelle une description analogue de Pindare (Pyth. I 15-29). S'il y a là imitation, l'imitateur est sans doute Eschyle. Il est plus probable cependant que les deux poètes s'appliquent également à rivaliser avec un même modèle épique., jadis habitant des grottes ciliciennes, monstre terrible à cent têtes, Typhée, l'impétueux, dompté par la force. Il s'était dressé contre tous les dieux, sifflant l'effroi par sa terrifiante mâchoire ; de ses yeux jaillissait en éclairs une lueur d'épouvante, qui disait son dessein de renverser par violence le pouvoir de Zeus. Mais sur lui vint le trait vigilant de Zeus, la foudre qui s'abat dans un souffle de feu : elle le fit choir du haut de ses

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

vanteries superbes. Atteint en plein cœur, il a vu sa force mise en poudre, anéantie par le tonnerre. Et maintenant, corps étalé inerte, il gît près d'un détroit marin, comprimé par les racines de l'Etna, tandis qu'au haut de ses cimes Héphaistos installé frappe le fer en fusion. C'est de là qu'un jour jailliront des torrents de feu, qui iront dévorer de leurs dents sauvages les guérets féconds des plaines de Sicile — si puissant sera le courroux bouillonnant que, dans les traits brûlants d'une insatiable tempête de feu, Typhée exhalera encore, tout carbonisé par la foudre de Zeus ! Mais tu n'es pas un novice et tu n'as pas besoin de mes leçons. Mets-toi à l'abri — comme tu sais le faire Prométhée use avec Océan de l'ironie la plus blessante (cf. 374). C'est un trait de caractère qui aide à mieux comprendre l'ensemble du rôle. ! Pour moi, j'entends épuiser le destin qui maintenant est le mien, jusqu'au jour où le cœur de Zeus se relâchera de son courroux.

OCÉAN

Ne comprends-tu pas, Prométhée, que, pour traiter la maladie colère, il existe des mots médecins ?

PROMÉTHÉE

Pourvu qu'on trouve le moment où l'on peut amollir le cœur — au lieu de prétendre réduire par la force une passion qui forme abcès.

OCÉAN

Mais, à un zèle téméraire, vois-tu donc un châtiment attaché ? instruis-moi.

PROMÉTHÉE

La honte d'une peine inutile et d'une candeur étourdie.

OCÉAN

Laisse-moi alors être malade de ce mal : rien de mieux que de paraître fou par excès de bonté.

PROMÉTHÉE

Cette faute-là paraîtra plutôt mienne Prométhée veut dire : Sois tranquille, on dira peut-être un jour que j'ai été fou par excès de bonté ; on ne le dira pas de toi ! !

OCÉAN

Ton langage me donne nettement congé Le sarcasme fait comprendre à Océan qu'il n'a plus qu'à se retirer..

PROMÉTHÉE

De peur qu'à pleurer sur moi tu ne te fasses un ennemi.

OCÉAN

De celui qui vient de monter sur le trône tout puissant ?

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

De lui-même : garde-toi d'irriter son cœur.

OCÉAN

Ton malheur, Prométhée, est un enseignement.

PROMÉTHÉE

Pars, éloigne-toi, garde ces dispositions.

OCÉAN

Je partais : ton conseil me harcèle pour rien. Mon quadrupède-oiseau bat doucement de ses ailes la route lisse de l'éther. Quelle joie il aura à ployer les genoux dans l'étable familière !

Le char d'Océan s'éloigne. Un silence. Puis les Océanides, groupées sur l'étroite plate-forme d'un roc, commencent à chanter. Un peu traînant. LE CHŒUR

Je gémis sur le destin qui de toi fait un maudit, Prométhée ; et les larmes qui coulent de mes yeux attendris inondent ma joue de leurs flots jaillissants. Voilà donc par quels tristes arrêts, érigeant en lois ses caprices, Zeus fait sentir aux dieux d'antan son empire orgueilleux.

Déjà ce pays entier élève une clameur gémissante : ses peuples gémissent sur la grandeur et l'antique prestige ravis à la divinité de Prométhée et de ses frères, et tous ceux qui vivent sur le sol voisin de la sainte Asie Le rocher auquel est cloué Prométhée est situé en Europe (cf. 734-735) ; mais l'Asie est toute proche, et les peuples des deux continents s'unissent pour gémir sur le sort du bienfaiteur des hommes., devant ta gémissante angoisse, souffrent avec toi, tout mortels qu'ils sont ;

Bien marqué.

Et, avec eux, les vierges de Colchide, intrépides combattantes Les Amazones : cf. 723 suiv. ; et les hordes de Scythie, qui occupent les confins du monde, autour du Méotis stagnant La mer d'Azof. ;

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ LE CHŒUR

Et la floraison guerrière d'Arabie Eschyle place les Arabes dans les montagnes d'Arménie, qui leur forment comme une « citadelle de rocs escarpés » (la même image se retrouve appliquée à cette région dans les récits des voyageurs modernes). Ces confusions géographiques sont fréquentes en Grèce, « surtout », dit Strabon, « quand il s'agit de noms barbares ». Trois siècles et demi après Eschyle, le savant stoïcien Posidônios attribuera de même une origine commune aux Arméniens, aux Araméens et aux Arabes, à cause de la première syllabe commune de leurs noms (Strabon, 784)., peuples nichés dans leur citadelle de rocs escarpés, aux abords du Caucase, tribus belliqueuses dont un frisson agite les lances acérées. Nos manuscrits ont ici quelques vers manifestement interpolés, qui semblent avoir été inspirés par deux autres passages de la pièce (148, 347) : « Je n'ai vu encore qu'un autre Titan dompté par l'ignominie de ces liens d'acier, le divin Atlas, qui le dos ployé sous une force supérieure, inflexible, et sous le poids des cieux, sourdement gémit. »

Plus vif.

Avec un sourd gémissement la vague des mers retombe sur la vague ; l'abîme gémit ; les noires entrailles d'Hadès souterrain lui répondent par un grondement, et les ondes des fleuves au courant sacré gémissent leur plainte désolée.

Un très long silence. PROMÉTHÉE

Ne croyez pas que mon silence soit affectation ni opiniâtreté ; mais une pensée me dévore le cœur, quand je me vois outragé de la sorte : quel autre a donc à ces dieux nouveaux assuré tous leurs privilèges ? Mais, sur ce point, je me tais : vous savez ce que je pourrais dire. Écoutez en revanche les misères des mortels, et comment des enfants qu'ils étaient j'ai fait des êtres de raison, doués de pensée. Je veux le conter ici, non pour dénigrer les humains, mais pour vous montrer la bonté dont leur ont témoigné mes dons. Au début ils voyaient

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

sans voir, ils écoutaient sans entendre, et, pareils aux formes des songes, ils vivaient leur longue existence dans le désordre et la confusion. Ils ignoraient les maisons de briques ensoleillées, ils ignoraient le travail du bois ; ils vivaient sous terre, comme les fourmis agiles, au fond de grottes closes au soleil. Pour eux, il n'était point de signe sûr ni de l'hiver ni du printemps fleuri ni de l'été fertile ; ils faisaient tout sans recourir à la raison, jusqu'au moment où je leur appris la science ardue des levers et des couchers des astres Prométhée est représenté dans ce morceau comme l'inventeur de tous les arts (cf. 506). Pourtant aucune des inventions qui lui sont attribuées ici ne lui est attribuée ailleurs. On a supposé qu'Eschyle suivait un modèle aujourd'hui perdu. On a même conjecturé que ce modèle était Héraclite, à cause du rôle prépondérant que tient le feu dans le système de ce philosophe. L'hypothèse n'est pas démontrée, et elle n'est guère vraisemblable. L'idée d'un Prométhée initiateur de toute civilisation est beaucoup plutôt une conception d'Eschyle lui-même. Cf. Notice, p. 154.. Puis ce fut le tour de celle du nombre, la première de toutes Cette prééminence attribuée à la science du nombre marque l'influence de l'école pythagoricienne., que j'inventai pour eux, ainsi que celle des lettres assemblées, mémoire de toute chose, labeur qui enfante les arts. Le premier aussi, je liai sous le joug des bêtes soumises soit au harnais, soit à un cavalier, pour prendre aux gros travaux la place des mortels, et je menai au char les chevaux dociles aux rênes, dont se pare le faste opulent. Nul autre que moi non plus n'inventa ces véhicules aux ailes de toile qui permettent au marin de courir les mers. Et l'infortuné qui a pour les mortels trouvé telles inventions ne possède pas aujourd'hui le secret qui le délivrerait lui-même de sa misère présente !

LE CORYPHÉE

Tu subis là un humiliant malheur : ton esprit abattu s'égare, et, tel un mauvais médecin tombé malade à son tour, tu te décourages et ne peux trouver pour toi-même le remède qui te guérirait.

PROMÉTHÉE

Tu t'étonneras encore davantage à ouïr le reste, les ressources, les arts, que j'ai imaginés. Et ceci

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

surtout : ceux qui tombaient malades n'avaient point de remède ni à manger ni à s'appliquer ni à boire, et, privés de médicaments, ils dépérissaient, jusqu'au jour où je leur montrai à mélanger les baumes cléments qui écartent toute maladie. Je classai aussi pour eux les mille formes de l'art divinatoire. Le premier je distinguai les songes que la veille doit réaliser et je leur éclairai les sons chargés d'obscurs présages Les paroles dont ceux qui les prononcent ne comprennent pas la portée, mais qui, pour les intéressés, sont des avertissements du Ciel. et les rencontres de la route. Je déterminai fermement ce que signifie le vol des rapaces, ceux qui sont favorables ou de mauvais augure, les mœurs de chacun, leurs haines entre eux, leurs affections, leurs rapprochements sur la même branche ; et aussi le poli des viscères Après les présages tirés de l'observation des oiseaux — ce qui est la forme de la divination la plus ancienne (cf. p. 112, n. 1) — Prométhée passe à ceux qui se tirent de l'examen des chairs des victimes, en particulier de l'examen du foie, et surtout du lobe du foie, que les devins appelaient aussi tête du foie. Cette tête pouvait présenter des anomalies diverses : être double, offrir des fissures, manquer complètement. Chacune avait un sens., les teintes qu'ils doivent avoir pour être agréables aux dieux, les divers aspects propices de la vésicule biliaire et du lobe du foie. Je fis brûler les membres enveloppés de graisse et l'échine allongée, pour guider les mortels dans l'art obscur des présages, et je leur rendis clairs les signes de flamme jusque là enveloppés d'ombre. Voilà mon œuvre. Et de même les trésors que la terre cache aux humains, bronze, fer, or et argent, quel autre les leur a donc révélés avant moi ? Personne, je le sais — à moins qu'on ne veuille s'abandonner à une sotte jactance. D'un mot, tu sauras tout à la fois : tous les arts aux mortels viennent de Prométhée.

LE CORYPHÉE

Ne va pas, pour obliger les hommes au delà de ce qui convient, dédaigner ton propre malheur. J'ai bon espoir, moi, qu'un jour, dégagé de ces liens, tu pourras avec Zeus traiter d'égal à égal.

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

Non, pour cela, l'heure fixée par la Parque qui tout achève n'est pas encore arrivée : ce n'est qu'après avoir ployé sous mille douleurs, sous mille calamités, que je m'évaderai de mes liens. L'adresse est de beaucoup la plus faible en face de la Nécessité.

LE CORYPHÉE

Et qui donc gouverne la Nécessité ?

PROMÉTHÉE

Les trois Parques et les Érinyes à l'implacable mémoire.

LE CORYPHÉE

Leur pouvoir dépasse donc celui de Zeus ?

PROMÉTHÉE

Il ne saurait échapper à son destin.

LE CORYPHÉE

Et quel est le destin de Zeus, sinon de régner à jamais ?

PROMÉTHÉE

Sur ce point, ne m'interroge plus : va, n'insiste pas.

LE CORYPHÉE

C'est donc un secret bien auguste, que tu l'enveloppes ainsi.

PROMÉTHÉE

Parlez d'autre chose : ce secret, il n'est pas temps de le proclamer ; il faut le cacher dans l'ombre la plus épaisse : c'est en le conservant que j'échapperai un jour à ces liens et à ces tourments infâmes.

Très soutenu. LE CHŒUR

Non, que jamais le maître du monde, que jamais Zeus n'ait à faire entrer sa puissance en lutte contre ma volonté ; que jamais je ne tarde à inviter les dieux aux saints banquets des hécatombes Les divinités secondaires sont tenues comme les mortels de rendre hommage aux grands dieux de l'Olympe., près du cours paternel de l'intarissable Océan ; que ma langue jamais ne pèche et que ce principe toujours demeure en mon âme, sans s'en effacer jamais ! Il est doux de couler une longue existence au milieu d'espoirs confiants, l'âme épanouie en radieuses délices. Mais je

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ LE CHŒUR

frémis, quand ici je te contemple, déchiré de mille maux. Sans crainte de Zeus, ta volonté indocile a trop d'égards pour les mortels, Prométhée !

Assez languissant.

Allons, voyons, ami : quel bienfait te vaut ton bienfait ? Où est l'appui, le secours que t'apportent les éphémères ? Ne vois-tu pas la débile impuissance, pareille à celle des songes Le poète veut dire que l'impuissance des hommes est pareille à celle du dormeur, qui, dans un rêve, voudrait courir et sent ses jambes lui refuser tout service., qui entrave les pas de l'aveugle race humaine ? Jamais volonté mortelle ne violera l'ordre établi par Zeus. Cela, je l'apprends à contempler ta misère, Prométhée, et, avec ce chant, un autre bien différent, revole maintenant vers moi, le chant d'hyménée que j'entonnai jadis autour du bain et du lit de tes noces, le jour où, sensible à tes présents, Hésione, notre sœur, fut conduite par toi au lit de l'épousée Ce mariage n'est pas de l'invention d'Eschyle. Nous savons que pour le vieux chroniqueur argien, Acusilaos — qui, sans doute, adaptait en prose quelque poème hésiodique — Hésione était aussi l'épouse de Prométhée. De cet hymen, selon lui, était né Deucalion. Hésione est une fille d'Océan (cf. p. 171, n. 1). Son nom est peut-être une autre forme du mot Asie. Une fausse étymologie a pu également induire un poète à faire d'Hésione (celle qui envoie des profits) la femme du bienfaiteur des hommes. !

Entre Io. Son front porte deux cornes de vache. Mélodrame. IO

Quel est ce pays ? cette race ? qui dois-je dire que j'ai devant les yeux, battu de la tourmente sous un harnais de roc ? quelle faute expies-tu en te mourant ici ? Révèle-moi donc en quel point du monde, malheureuse, m'ont portée mes erreurs.

Elle sursaute, épouvantée. PROMÉTHÉE ENCHAINÉ Vif.

Ah ! un taon de nouveau me taraude, infortunée ! C'est le spectre d'Argos, fils de la Terre. Las ! Terre, éloigne-le ! Je m'épouvante, quand je vois le bouvier aux yeux innombrables. Le voici qui s'avance, avec son regard perfide ! Même mort, la terre ne le cache pas ; il sort des enfers pour donner la chasse à l'infortunée, pour la faire errer, affamée, sur le sable qui borde les mers !

Agité. Elle commence à courir en tous sens, comme si elle fuyait un ennemi invisible.

Et sur mes pas le roseau sonore à la gaine de cire fait entendre son assoupissante chanson Hermès avait endormi Argos avec sa syrinx et l'avait frappé pendant son sommeil (cf. Bacchylide, XVIII 35). Les remords d'Io lui font revivre à chaque instant la scène du meurtre.. Hélas ! hélas ! où m'entraînent de si lointaines erreurs ? Quelle est, quelle est donc la faute que tu as surprise, pour m'avoir, ô fils de Cronos, attelée à de tels maux — hélas ! — et pour exténuer ainsi une pauvre folle dans une épouvante qui la pourchasse comme un taon Cf. Suppliantes, 307 suiv. Io a bien été réellement pourchassée par un taon (cf. 675) ; mais maintenant ce taon est assimilé au remords qui la suit depuis le meurtre d'Argos par Hermès. Cf. 580-582. ? Brûle-moi de ta flamme, cache-moi sous la terre, donne-moi en pâture aux monstres de la mer ; ne me refuse pas, Seigneur, ce que de toi j'implore ! De trop longues erreurs m'ont suffisamment brisée, et je ne sais où apprendre comment échapper à mes maux. Prêtes-tu l'oreille aux accents de la vierge à cornes de vache ?

PROMÉTHÉE

Comment ne pas prêter l'oreille à la jeune fille qui tournoie sous le vol du taon, à l'enfant

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

d'Inachos, qui naguère échauffa d'amour le cœur de Zeus et qui aujourd'hui, par la haine d'Héra, est contrainte aux longues courses qui la brisent ?

Agité. IO

Où donc as-tu appris le nom que tu prononces, le nom de mon père ? Réponds à l'infortunée : qui donc es-tu, misérable, pour saluer la misérable en termes si vrais, pour donner son nom au mal issu des dieux qui me consume et me taraude d'un aiguillon de folie vagabonde, hélas ! Dans l'in- famie des bonds affamés dont la fougue m'emporte, j'arrive, victime des volontés rancunières d'Héra Le nom d'Héra manque dans nos manuscrits ; mais la restitution en est certaine : elle est garantie à la fois par le mètre et par la scholie (cf. 592). C'est Héra qui poursuit Io ; mais c'est Zeus qui, par son amour égoïste, a exposé Io aux vengeances d'Héra.. Qui donc parmi les malheureux endure maux pareils, pareils, hélas ! à ceux qui sont les miens ? Allons, signifie-moi nettement quelles souffrances m'attendent. Est-il une issue, un remède à mon mal ? Montre-le moi, si tu le sais. Parle et renseigne la triste vierge errante.

PROMÉTHÉE

Je te dirai nettement ce que tu désires apprendre, sans énigme embrouillée, mais en un franc langage, ainsi qu'il sied d'ouvrir la bouche en présence d'amis. Tu vois celui qui a donné le feu aux mortels, Prométhée.

IO

O puissant réconfort apparu un jour à tous les mortels, malheureux Prométhée, qu'expies-tu donc ici ?

PROMÉTHÉE

Je viens de clore pour toujours ma plainte sur mes maux Il se refuse donc à revenir sur un récit qu'il vient de terminer. Il consentira seulement plus loin (619) à dire à Io le nom de celui qui le frappe. Ce nom doit suffire à Io (621 sq.) : elle sait mieux que personne que les victimes de Zeus sont surtout des innocents..

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ IO

Alors accorde-moi la faveur que j'attends.

PROMÉTHÉE

Dis-moi ce que tu veux : de moi tu peux tout savoir.

IO

Apprends-moi qui t'a enchaîné à cette roche abrupte.

PROMÉTHÉE

Le vouloir de Zeus, mais le bras d'Héphaistos.

IO

Et de quelles fautes paies-tu ainsi la peine ?

PROMÉTHÉE

Je t'en ai dit assez pour t'éclairer.

IO

Il est vrai ! Révèle-moi donc encore le terme de mes erreurs : quand l'heure en viendra-t-elle pour l'infortunée ?

PROMÉTHÉE

Ne rien savoir vaut mieux pour toi que de savoir cela.

IO

Ne me cache pas ce qu'aussi bien je dois un jour souffrir.

PROMÉTHÉE

Va, de ce don là je ne suis pas avare.

IO

Alors, pourquoi tarder à tout m'apprendre ?

PROMÉTHÉE

Ce n'est point un refus jaloux ; je ne crains que de troubler ton âme.

IO

Ne te préoccupe pas de moi davantage : cela me sera doux.

PROMÉTHÉE

Si tu le veux ainsi, il me faut donc parler : écoute.

LE CORYPHÉE

Non, pas encore : à moi aussi donne une part de satisfaction. Sachons d'abord ce qu'est son mal : qu'elle nous dise elle-même ses misères vagabondes. Puis de toi qu'elle apprenne les épreuves qui l'attendent encore.

PROMÉTHÉE

A toi, Io, de leur prêter une docilité complaisante, alors surtout qu'elles sont les sœurs de ton père. Pleurer, gémir sur ses maux, quand on doit obtenir des pleurs de qui vous écoute, mérite le temps qu'on y donne.

IO

Je ne sais comment je pourrais vous refuser : vous allez d'un récit exact apprendre tout ce que vous

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ IO

demandez. Et pourtant j'hésite, honteuse, à vous dire seulement d'où est venue la tourmente divine qui, détruisant ma forme première Il y a quelques divergences ici entre le Prométhée et les Suppliantes (299). Dans les Suppliantes, c'est Héra qui change Io en vache pour la soustraire à la passion de Zeus. Ici au contraire il semble que ce soit Zeus lui-même qui métamorphose Io pour la dérober à Héra (673 sqq.)., s'est abattue sur moi, misérable ! Sans répit, des visions nocturnes visitaient ma chambre virginale et, en mots caressants, me conseillaient ainsi : « O fortunée jeune fille, pourquoi si longtemps rester vierge, quand tu pourrais avoir le plus grand des époux ? Zeus a été par toi brûlé du trait du désir, il veut avec toi jouir des dons de Cypris : garde-toi, enfant, de repousser l'hymen de Zeus ; mais pars, dirige-toi vers Lerne et sa prairie herbeuse, vers les parcs à moutons et à bœufs de ton père, afin que l'œil de Zeus soit délivré de son désir ! » Voilà les rêves qui toutes les nuits me pressaient, malheureuse ! jusqu'au jour où j'osai révéler à mon père quels songes hantaient mon sommeil. Et lui alors, à Pytho, à Dodone, dépêchait de fréquents messagers chargés d'interroger le Ciel et de savoir ce qu'il devait ou dire ou faire pour être agréable aux dieux. Mais ils revenaient ne rapportant qu'oracles ambigus, aux formules obscures, malaisées à débrouiller. Enfin une réponse nette arrive à Inachos : elle parlait clair et lui enjoignait de me jeter hors de la maison, hors du pays, bête vouée aux dieux Io emploie ici le mot par lequel on désignait les bêtes consacrées à un dieu, qu'on laissait errer en liberté dans l'enceinte des sanctuaires., libre d'errer jusqu'aux derniers confins du monde. S'il s'y refusait, la foudre enflammée, échappant à la main de Zeus, anéantirait sa race. Docile à de tels oracles, émanés de Loxias, mon père me bannit et me ferme à jamais sa demeure malgré lui-même autant que malgré moi : mais le frein de Zeus le forçait d'agir contre sa volonté. Et aussitôt ma forme et ma raison s'altèrent à la fois ; des cornes me viennent,

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ IO

ainsi que vous voyez, et, taraudée par un moustique à la morsure aiguë, je m'élance d'un bond affolé vers l'eau si douce de Kerkhné et vers la source de Lerne Io, par pudeur, brouille à dessein les faits. Zeus, dans ses songes, l'appelait à Lerne, et c'est à Lerne qu'elle court d'un bond, quand, changée en vache, délirante, elle quitte la demeure paternelle. Zeus satisfait donc sa passion (cf. Suppl. 300 sq.) : Io est enceinte du dieu. Mais elle ne sera délivrée qu'en Égypte, lorsque Zeus, posant la main sur son front, lui rendra sa raison avec sa forme première et aidera à la naissance d'Épaphos.. Un bouvier, fils de la Terre, dont rien ne tempérait l'humeur, m'escortait, attachant ses yeux innombrables à chacun de mes pas. Une mort imprévue soudainement le prive de la vie, tandis que moi, piquée du taon, je cours toujours sous l'aiguillon divin, chassée de pays en pays. Tu sais mes aventures : si tu peux m'apprendre quelles douleurs me restent à subir, révèle-les moi et ne tente pas, par pitié, de me réconforter au moyen de mots mensongers : il n'existe point de mal plus repoussant qu'un langage trompeur.

Animé. LE CHŒUR

Oh ! oh ! loin de moi ! assez ! — Jamais, non, jamais je n'eusse osé croire que de si étranges récits pussent venir à mon oreille des misères, des horreurs, des épouvantes, cruelles à voir autant qu'à subir, aiguillon à double pointe, dont mon cœur, à moi, est glacé. — Hélas ! Des- tinée, Destinée, je frémis à contempler le sort d'Io !

PROMÉTHÉE

Tu te hâtes trop de gémir et de te laisser envahir par l'effroi. Attends d'avoir appris encore le reste de ses maux.

LE CORYPHÉE

Parle, achève de l'instruire : il est doux au malade de savoir nettement d'avance ce qui lui reste à souffrir.

PROMÉTHÉE

Ce que vous requériez d'abord, vous l'avez obtenu de moi sans peine ; vous désiriez avant tout

PROMÉTHÉE ENCHAINE PROMÉTHÉE

l'entendre conter ses épreuves elle-même : écoutez maintenant le reste, et quelles souffrances devra, par ordre d'Héra, endurer cette jeune mortelle. Et toi, sang d'Inachos, fixe bien mes mots dans ton âme, si tu veux connaître le terme de ta route. En partant d'ici, tourne-toi d'abord vers le soleil levant et va par les plaines sans labour, jusqu'au moment où tu atteindras les Scythes nomades, qui habitent des demeures d'osier tressé juchées sur des chars à bonnes roues et suspendent à leurs épaules l'arc à longue portée. Évite-les et rapproche tes pas des falaises où gémit la mer, pour traverser tout ce pays. A main gauche sont les Chalybes Les Chalybes sont généralement placés en Asie-Mineure. Eschyle les transporte au nord du Caucase. Il peut y avoir là le souvenir d'une vieille tradition relative aux mines de l'Oural. qui travaillent le fer : tu dois t'en garer. Ce sont des êtres féroces, inabordables pour l'étranger. Tu arriveras de la sorte à un fleuve dont le nom ne ment pas, l'Hybristès Le nom est formé sur ὕβρις, démesure. ; ne le franchis pas — il n'est point aisé à franchir ! — mais marche droit au Caucase, le plus haut des monts : c'est de son front que ce fleuve exhale la fureur de ses eaux. Tu en franchiras les sommets voisins des astres pour prendre la route du Midi. Là, tu trouveras l'armée des Amazones rebelles à l'homme Eschyle cherche à concilier ici deux traditions qui placent les Amazones, l'une, au nord du Pont-Euxin, l'autre — la plus répandue — au sud., qui iront un jour fonder Thémiskyre, sur le Thermodon, aux bords où Salmydesse ouvre sur la mer sa rude mâchoire, hôtesse cruelle aux marins, marâtre des vaisseaux. Celles-là te guideront, et de grand cœur. Ainsi tu atteindras, aux portes étroites de son lac, l'isthme cimmérien : d'un cœur intrépide, tu dois, pour le quitter, franchir le détroit méotique ; et, parmi les mortels, à jamais vivra le glorieux récit de ton passage : le détroit te devra le nom de Bosphore. Et, dès lors, laissant le sol d'Europe Pour les Grecs, l'Asie commence au Bosphore cimmérien., tu prendras

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

pied sur le continent d'Asie. Eh bien ! le souverain des dieux ne vous semble-t-il pas montrer partout une violence égale ? Il a, lui, dieu, sur cette mortelle dont il désirait le lit, fait tomber ce destin vagabond. Ah ! tu as rencontré là, jeune fille, un cruel prétendant ; car ce que tu viens d'entendre, songes-y, n'est pas même encore un prélude.

IO

Hélas ! pitié ! pitié !

PROMÉTHÉE

De nouveau, tu cries, tu meugles : que feras-tu, lorsque tu apprendras le reste de tes maux ?

LE CORYPHÉE

Te reste-t-il encore d'autres peines à lui annoncer ?

PROMÉTHÉE

Dis mieux : une orageuse mer de fatale détresse.

IO

Quel profit ai-je alors à vivre ? Pourquoi tardé-je à me précipiter de cet âpre rocher ? En m'abattant à terre, je m'affranchis de toutes mes douleurs. Mieux vaut mourir d'un coup que souffrir misérablement chaque jour.

PROMÉTHÉE

Tu aurais donc grand'peine à porter mes épreuves : à moi, le destin ne permet pas la mort. Seule, elle m'affranchirait de mes maux. Mais nul terme ne s'en offre à moi, avant que Zeus ne tombe de sa toute puissance.

IO

Est-il possible que Zeus tombe un jour du pouvoir ?

PROMÉTHÉE

Ta joie serait grande, je pense, à voir telle aventure.

IO

Certes, quand c'est par Zeus que je souffre de telles misères.

PROMÉTHÉE

Eh bien ! tu peux l'apprendre : c'est ce qui sera.

IO

Et qui lui ravira le spectre tout-puissant ?

PROMÉTHÉE

Lui-même et ses vains caprices.

IO

Comment ? dis-le moi, s'il se peut sans inconvénient.

PROMÉTHÉE

Il contractera un hymen dont il se repentira un jour.

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ IO

Hymen divin ou mortel ? Si la chose peut se dire, réponds.

PROMÉTHÉE

Qu'importe quel il soit ! il n'est point permis de le dire.

IO

Est-ce son épouse qui le chassera de son trône ?

PROMÉTHÉE

En lui enfantant un fils plus fort que son père.

IO

N'a-t-il pas un moyen de détourner le sort ?

PROMÉTHÉE

Aucun, sauf Prométhée délié de ses chaînes.

IO

Qui serait donc capable de te délier en dépit de Zeus ?

PROMÉTHÉE

Un de tes descendants doit l'être.

IO

Que dis-tu ? Un fils sorti de moi t'affranchirait de tes maux ?

PROMÉTHÉE

Oui, trois générations après les dix premières.

IO

Cet oracle là n'est plus aisé à comprendre.

PROMÉTHÉE

Ne cherche pas davantage à connaître à fond tes propres misères.

IO

Ne me montre pas un profit, pour m'en frustrer ensuite.

PROMÉTHÉE

De deux présents je te donnerai l'un ou l'autre.

IO

Quels présents ? mets-les sous mes yeux et offre-moi le choix.

PROMÉTHÉE

Je te l'offre, choisis : dois-je t'apprendre exactement le reste de tes maux ou qui sera mon libérateur ?

LE CORYPHÉE

De ces grâces, veuille donc lui accorder l'une, l'autre sera pour moi : ne dédaigne pas nos vœux. A Io révèle la suite de ses erreurs ; à moi, qui sera ton libérateur ; car c'est là mon envie.

PROMÉTHÉE

Si tel est votre ardent désir, je ne me refuserai pas à vous révéler tout ce que vous demandez. A toi d'abord, Io, je dirai les erreurs de ta course tourbillonnante : inscris-les aux tablettes fidèles de ta mémoire.

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

Quand tu auras franchi le courant qui sert de limite aux continents <marche> vers le Levant où flamboient les pas du Soleil Lacune. On peut suppléer une idée comme celle-ci : <Et garde toi de t'exposer encore aux ondes perfides> en traversant le fracas de la mer : Io ne doit donc pas traverser le Pont-Euxin. en traversant le fracas de la mer, jusqu'au moment où tu atteindras les champs gorgonéens de Kisthène, séjour des Phorkides, trois vierges antiques, au corps de cygne, qui n'ont qu'un même œil, une seule dent, et qui jamais n'obtiennent un regard ni du soleil rayonnant ni du croissant des nuits. Près d'elles sont trois sœurs ailées à toison de serpents, les Gorgones, horreur des mortels, que nul humain ne saurait regarder sans expirer aussitôt. Tel est l'avertissement que d'abord je te donne. Mais apprends à connaître le péril d'un autre spectacle : garde-toi des chiens de Zeus, au bec aigu, qui n'aboient point, des Griffons Les Griffons sont les « gardiens de l'or » contre les Arimaspes qui cherchent sans cesse à le leur ravir (Hérod. IV 13 sqq.). Tous ces mythes appartiennent à la légende de Persée, qu'Eschyle lui-même avait traitée dans une trilogie. ; et aussi de l'armée montée des Arimaspes à l'œil unique, qui habitent sur les bords du fleuve Pluton, qui charrie l'or. D'aucun de ceux-là n'approche ; et tu arriveras alors en un pays éloigné, celui d'un peuple noir, établi près des eaux du Soleil, au pays du fleuve Aithiops. Suis-en la berge jusqu'à l'heure où tu atteindras la « Descente », le point où, du haut des monts de Biblos, le Nil déverse ses eaux saintes et salutaires. C'est lui qui te conduira au pays en triangle où le Destin a réservé à Io et à sa descendance la fondation de sa lointaine colonie. Si quelque point te reste trouble, embarrassant, reprends-le, instruis-toi avec précision. J'ai du loisir ici, plus que je n'en souhaite.

LE CORYPHÉE

Si tu as encore à lui révéler un fait nouveau — ou oublié — de ses erreurs vagabondes, dis-

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ LE CORYPHÉE

le. Si tu as achevé, accorde-nous à notre tour la grâce que nous te demandons. Tu t'en souviens sans doute ?

PROMÉTHÉE

Elle a tout appris sur le terme de son voyage ; pour qu'elle sache maintenant que de moi elle n'entend pas de vains mots, je veux lui dire quelles peines elle a supportées avant d'arriver ici : je lui aurai ainsi donné un garant de mes paroles.

(A Io).

Je laisse de côté la grande masse des faits, pour en venir aussitôt à tes dernières erreurs. Une fois arrivée aux plaines des Molosses et à la croupe élevée de Dodone, où sont l'oracle et le siège de Zeus Thesprote Le sanctuaire de Dodone était situé sur la croupe du mont Tomaros, dans un pays qui nous est donné comme appartenant tantôt aux Thesprotes, tantôt aux Molosses (Eschyle rapproche les deux noms). A ceux qui venaient le consulter Zeus répondait au moyen du feuillage d'un vieux chêne, dont ses prêtres interprétaient le murmure., avec l'incroyable prodige des chênes parlants, qui, clairement et sans énigme, ont salué en toi celle qui devait être l'épouse glorieuse de Zeus — rien de tout cela ne flatte-t-il ta mémoire ? — tu t'es élancée, piquée du taon, par la route côtière, vers le golfe immense de Rhéa La mer Adriatique., d'où la tourmente qui t'emporte a ramené ici ta course vagabonde. Mais, pour les temps qui viendront, ce golfe marin sera, sache-le exactement, le Golfe Ionien, et son nom rappellera ton passage à tous les mortels. Voilà pour te prouver que mon esprit perçoit plus que ce qui se voit.

(Au Chœur)

Le reste, c'est à vous comme à elle que je le révélerai, en revenant maintenant sur la trace de mes précédents récits. Il est une ville, Canope, à l'extrémité du pays, à la bouche même et sur un atterrissement du Nil Cf. Suppliantes, 311 sq.. C'est là que Zeus te rendra la raison en t'imposant sa main calmante, d'un simple contact. Et, pour rappeler comment Zeus l'a mis au monde Cf. p. 185, n. 1, et Suppl. 571 sqq., celui que tu enfanteras sera le noir

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

« Épaphos » Cf. p. 34, n. 1., qui cultivera tout le pays qu'arrose le large cours du Nil. Cinq générations après lui, cinquante vierges, sa descendance, reviendront malgré elles à Argos, pour échapper à un hymen avec des proches, leurs propres cousins Interdit, non pas parce qu'il s'agit de cousines, mais parce que le père de ces cousines et les cousines elles-mêmes refusent de consentir à ce mariage. Cf. Suppliantes, 225 suiv.. Eux, dans la frénésie du désir, milans pressant des colombes, arriveront à leur tour, chasseurs en chasse d'un hymen interdit. Mais le Ciel leur refusera celles qu'ils convoitent, et la terre pélasge les ensevelira, vaincus par le Meurtre à face de femme dont l'audace veille dans la nuit Voyez la Notice des Suppliantes, p. 8.. Chaque épouse arrachera la vie à son époux et trempera dans son sang l'épée à double tranchant. Que de telles amours aillent à mes ennemis ! Une seule Hypermestre, qui épargnera Lyncée., enivrée du désir d'être mère, se refusera à tuer le compagnon de son lit et laissera s'émousser son vouloir. Entre deux maux, elle choisira d'être appelée lâche plutôt que meurtrière. Et c'est elle qui, dans Argos, enfantera une lignée royale. Il me faudrait un long récit pour dire clairement tout cela. Sache du moins que de cette souche naîtra le vaillant Héraclès, descendant d'Io à la treizième génération (cf. 774)., à l'arc glorieux, qui me délivrera de ces maux Cf. Notice, p. 155.. Tel est l'oracle que m'a entièrement dévoilé ma mère, Thémis, la sœur des Titans. Mais comment, par quelles voies se réalisera-t-il ? Te l'exposer demanderait longtemps, et toi, à tout apprendre, tu ne gagnerais rien.

Un frisson secoue Io. Mélodrame. IO

Ah ! ah ! encore ! Un spasme soudain, un accès délirant me brûlent. Le dard du taon Cf. p. 181, n. 1. me taraude, tel un

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ IO

fer rougi Le grec dit : un dard de taon qui n'a pas passé par le feu ; mais cette tournure, très fréquente en grec, n'a pas d'équivalent exact en français.. Mon cœur épouvanté piétine mes entrailles. Mes yeux roulent convulsivement. Emportée hors de la carrière par un furieux souffle de rage, je ne commande déjà plus à ma langue, et mes pensées confuses se heurtent en désordre au flot montant d'un mal hideux !

Elle s'enfuit éperdue. Très soutenu. LE CHŒUR

Oui, c'était un sage, un vrai sage, le pre- mier Pittacos. Cf. Callimaque, Épigr. 1. dont l'esprit pesa et la langue formula que « s'allier selon son rang » est de beaucoup le premier des biens ; et donc de ne pas convoiter, quand on n'est qu'un artisan, une alliance avec des gens infatués de leur richesse ou enivrés de leur lignage.

Ah ! puissiez-vous ne jamais, ne jamais me voir, Parques, vous sans qui rien ne s'achève, tenir la place d'une épouse dans le lit de Zeus ! Puissé-je même ne jamais connaître les embrassements d'un mari habitant du ciel. Je frémis, quand je vois Io, la vierge rebelle à l'amour, s'épuiser, grâce à Héra, dans ce dur vagabondage de douleur.

Plus vif. LE CHŒUR

Pour moi, qui m'offre hymen à ma mesure, seul ne m'effraie pas. Que l'amour de l'un des grands dieux ne jette pas sur moi un de ces regards auxquels on ne se dérobe pas ! C'est là une guerre dure à guerroyer, qui ne laisse espérer que le désespoir, et où je ne vois point de quelle adresse je pourrais bien user ; je ne sais pas de moyens d'échapper au vouloir de Zeus !

Long silence. PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

Un jour viendra, j'en réponds, où Zeus, pour opiniâtre que soit son cœur, sera tout humble, car l'hymen auquel il s'apprête le jettera à bas de son pouvoir et de son trône, anéanti. Elle sera dès lors de tout point accomplie, la malédiction dont l'a maudit Cronos, son père, le jour où il tomba de son trône antique. Et le moyen d'éloigner tels revers, nul dieu, si ce n'est moi, ne le lui saurait révéler clairement. Seul, je sais l'avenir et comment il se peut conjurer. Après cela, qu'il trône donc sans crainte, se fiant au fracas dont il emplit les airs, agitant dans ses mains le trait embrasé : nul secours ne l'empêchera de choir ignominieusement d'une chute intolérable — si fort est l'adversaire qu'à cette heure il se prépare à lui-même, être prodigieux avec qui la lutte est ardue, inventeur d'un feu plus puissant que la foudre, d'un fracas formidable à couvrir le tonnerre ; par qui même le fléau marin qui ébranle la terre, le trident, arme de Poséidon, doit voler en éclats Sur les origines de cette légende et le parti qu'en a tiré Eschyle, cf. Notice, p. 155.. Le jour où il butera contre ce malheur, il apprendra quelle distance sépare « régner » de « servir ».

LE CORYPHÉE

Ce sont tes désirs dont tu fais des oracles pour Zeus.

PROMÉTHÉE

Je dis ce qui sera, mais ce qu'aussi je souhaite.

LE CORYPHÉE

Devons-nous nous attendre à voir Zeus aux ordres d'un maître ?

PROMÉTHÉE

Et ses épaules porter des peines plus lourdes que celles-ci même.

LE CORYPHÉE

Tu n'as donc point peur de lancer de pareils mots ?

PROMÉTHÉE

Que peut craindre celui qui ne saurait mourir ?

LE CORYPHÉE

Il te peut procurer une épreuve encore plus cruelle.

PROMÉTHÉE

A son gré ! je m'attends à tout.

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ LE CORYPHÉE

Ceux-là sont sages qui s'inclinent devant Adrastée Adrastée est une déesse analogue à Némésis. S'incliner devant Adrastée, c'est faire acte d'humilité, pour conjurer la colère des dieux..

PROMÉTHÉE

Adore, implore, flagorne le maître du jour. Pour moi, je me soucie de Zeus encore moins que de rien. Qu'il agisse et règne à sa guise pendant ce court délai : il ne sera pas longtemps le maître des dieux.

Mais j'ai devant les yeux le courrier de Zeus, le serviteur du jeune tyran. Une chose est sûre : il nous vient annoncer du nouveau.

Hermès, porté par des sandales ailées, vient de voler jusqu'à Prométhée. HERMÈS

Toi — oui, toi, le malin, le hargneux entre les hargneux, l'offenseur des dieux, qui as aux éphémères livré leurs privilèges, le voleur du feu — écoute ! Mon père t'ordonne de parler : quel est cet hymen dont tu fais un épouvantail ? et par qui doit-il être jeté à bas de son pou- voir ? Cette fois, plus d'énigmes ! appelle chaque chose par son nom. Et ne m'inflige pas un second voyage, Prométhée : tu le vois, ce n'est pas ainsi qu'on adoucit Zeus.

PROMÉTHÉE

Voilà de bien grands mots et un ton plein de superbe — celui qui convient à un valet des dieux ! Jeunes, vous exercez un pouvoir bien jeune, et vous pensez habiter un château inaccessible à la douleur. Mais n'en ai-je pas vu, moi, chasser déjà deux monarques ? Et le troisième, le maître d'aujourd'hui, ces yeux le verront aussi chassé plus honteusement et plus brusquement encore ! Eh bien ! te semblé-je avoir peur et me terrer d'effroi devant les jeunes dieux ? Il s'en faut de beaucoup — du tout au tout, plutôt. Va donc, hâte-toi, et refais la route qui t'a conduit ici : tu ne sauras rien de ce que tu viens chercher près de moi.

HERMÈS

Ce sont pourtant ces façons obstinées d'an- tan qui t'ont conduit à ce mouillage de douleurs.

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

Contre une servitude pareille à la tienne, sache-le nettement, je n'échangerais pas mon malheur. J'aime mieux, je crois, être asservi à ce roc que me voir fidèle messager de Zeus, père des dieux ! C'est ainsi qu'à des orgueilleux il sied de montrer leur orgueil !

HERMÈS

Tu parais bien fier du sort qui t'es fait !

PROMÉTHÉE

Fier ! Puissé-je voir mes ennemis être fiers de la sorte — et je te mets parmi eux.

HERMÈS

Me fais-tu donc, à moi aussi, grief de tes malheurs ?

PROMÉTHÉE

Je suis franc : je hais tous les dieux ; ils sont mes obligés, et par eux je subis un traitement inique !

HERMÈS

Je comprends : tu délires ! La maladie est grave.

PROMÉTHÉE

Maladie, soit ! s'il faut être malade pour haïr ses ennemis.

HERMÈS

Tu eusses été intolérable, si tu avais réussi.

PROMÉTHÉE

Hélas !

HERMÈS

Voilà un mot qu'ignore Zeus.

PROMÉTHÉE

Il n'est rien que le temps n'enseigne, en vieillissant.

HERMÈS

Pourtant, tu ne sais pas encore montrer la moindre raison.

PROMÉTHÉE

En effet ! eussé-je sans cela parlé à un valet ?

HERMÈS

Tu ne veux rien dire, je crois, de ce que désire mon père ?

PROMÉTHÉE

Ah ! sans doute, je lui dois assez, pour le payer de ma reconnaissance !

HERMÈS

Tu me railles ici, vraiment, comme un enfant.

PROMÉTHÉE

Et n'es-tu pas enfant, plus simple même qu'un enfant, si de moi tu espères apprendre quelque chose ? Il n'est outrage ni ruse par quoi Zeus puisse me décider à déclarer ce qu'il désire, avant qu'il n'ait d'abord desserré ces infâmes liens. Ainsi, qu'on lâche donc sur moi

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

la flamme dévorante ! que sous la neige à l'aile blanche, au fracas d'un tonnerre souterrain Le fracas souterrain qui accompagne souvent les tremblements de terre., Zeus confonde et bouleverse l'univers ! rien ne me pliera à lui révéler le nom de celui qui le doit chasser de sa puissance.

HERMÈS

Vois donc si un tel langage se révèle utile à ta cause.

PROMÉTHÉE

Tout est vu, depuis longtemps et délibéré.

HERMÈS

Daigne donc, pauvre fou, daigne enfin raisonner plus juste en face de ces maux.

PROMÉTHÉE

Tu me fatigues et perds ta peine, comme à faire la leçon au flot. Ne t'imagine pas qu'un beau jour, effrayé de l'arrêt de Zeus, je me ferai un cœur de femme, et m'en irai, singeant les femmes, supplier, les mains renversées C'est-à-dire la paume des mains tournées vers le ciel, comme font les suppliants., celui que plus que tout j'abhorre de me détacher de ces liens. Il s'en faut du tout au tout !

HERMÈS

S'en tenir à parler, serait, je crois, parler longuement pour rien. Pas un instant tu n'es touché ni adouci par des prières venues de moi. Mordant le frein au contraire, comme un poulain novice au joug, tu résistes, tu te bats contre les rênes. Mais ta rage se fie à une impuissante ruse. L'opiniâtreté, chez qui raisonne mal, seule, peut moins que rien. Considère donc, si mes raisons ne savent te convaincre, quel ouragan, quelle triple lame de maux va t'assaillir, inévitable Le passage qui suit est destiné à annoncer tout ensemble le dénoûment de la tragédie et le sujet de celle qui suivra, le Prométhée délivré : cf. Notice, p. 156.. Cette âpre cime d'abord, mon père, avec son tonnerre et la flamme de sa foudre, la fera voler en éclats ; ton corps enfoui n'aura plus d'autre lit que l'étreinte du roc ; et une longue durée de jours s'achèvera, avant que tu reviennes à la lumière. Mais alors le chien ailé de Zeus, l'aigle fauve, taillant férocement ton corps, n'en

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ HERMÈS

fera qu'un vaste lambeau — convive accouru sans être invité, qui s'attarde au festin la journée tout entière ! — et du noir régal de ton foie il se repaîtra à plaisir. A cette peine-là n'espère point de terme, à moins qu'un dieu ne se révèle prêt à succéder à tes souffrances et ne s'offre à descendre dans l'Hadès clos à la lumière, au cœur profond du noir Tartare Dans la pensée d'Hermès, la formule signifie : Ton supplice sera éternel. Mais, pour le spectateur, qui connaît la légende, c'est une allusion au rôle de Chiron, qui acceptera de se substituer à Prométhée (cf. p. 154).. Ainsi consulte-toi. Il ne s'agit pas ici d'un vain épouvantail, mais de mots bel et bien prononcés. Et la bouche de Zeus ne sait pas mentir : elle réalise tout ce qu'elle énonce Cf. Suppl. 91 et 599.. Regarde autour de toi, médite, et ne crois pas qu'opiniâtreté jamais puisse valoir sage réflexion.

LE CORYPHÉE

Pour nous, Hermès parle un langage qui manifestement n'est pas sans à propos. Il t'invite à laisser là toute opiniâtreté pour interroger la sage réflexion. Va, crois-le. Pour un sage, une erreur est une honte.

Mélodrame. PROMÉTHÉE

Je connaissais le message dont il me vient harceler. Mais être traité en ennemi par des ennemis n'a rien d'infamant. Allons ! que la tresse de feu à double pointe Il s'agit du foudre de Zeus, tel qu'il est souvent représenté dans la main du dieu et qui ressemble en effet à une courte tresse à deux bouts, avec une poignée au milieu. soit donc lâchée sur moi, l'éther ébranlé par la foudre et la fureur convulsive des vents sauvages ; que leur souffle, secouant la terre, l'arrache avec ses racines à ses fondements ; que la houle des mers, d'un flux hurlant et rude, aille effacer au firmament les routes où croisent les astres ; puis que, pour en finir, il me jette donc au ténébreux Tartare Tel a été déjà le sort de Cronos et des autres Titans (cf. 219-221)., dans les tourbillons d'une impitoyable

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

contrainte ! une chose est sûre : il ne peut, à moi, m'infliger la mort.

Mélodrame. HERMÈS

Voilà bien les pensées, le langage qu'on peut ouïr des déments. Quel symptôme de délire manque donc à de pareils vœux ? Modère-t-il ses accès ? Mais, prenez garde, vous qui compatissez à ses maux, éloignez-vous de ces lieux, en hâte, si vous ne voulez que la stupeur soudain ne vous prenne au mugissement d'un tonnerre implacable.

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Parle un autre langage, et donne des avis qui sachent me convaincre. Dans le flot de ton discours vient de passer un mot qu'assurément je ne puis tolérer. Quoi ! tu m'engages donc à cultiver la vilenie ? Non, avec lui, je veux souffrir. J'ai appris à haïr les traîtres : il n'est point de vice que j'exècre plus Ce langage surprend chez les Océanides. Mais il était difficile au poète d'imaginer pour le Chœur une sortie convenable. Il a préféré le faire disparaître dans le bouleversement final, qui détourne de lui l'attention du public et laisse son sort incertain..

Mélodrame. HERMÈS

Mais, prenez garde, rappelez-vous mes prédictions, et n'allez pas, une fois la proie du Malheur, vous plaindre de votre sort, ni prétendre que Zeus vous a jetées dans un désastre imprévu. Non, n'accusez que vous-mêmes Vous êtes averties : ce n'est point brusquement, à l'improviste, que vous vous trouverez prises au filet sans issue du Malheur, victimes de votre sottise.

Mélodrame. Hermès sort. On entend un grondement souterrain. PROMÉTHÉE

Mais voici des faits et non plus des mots : la terre vacille ; dans ses profondeurs, en même temps,

PROMÉTHÉE ENCHAINÉ PROMÉTHÉE

mugit la voix du tonnerre ; en zigzags embrasés la foudre jaillit éclatante ; un cyclone fait tourbillonner la poussière ; tous les souffles de l'air s'élancent à l'attaque les uns des autres ; la guerre est déclarée entre les vents, et l'éther déjà se confond avec les mers. Voilà donc la rafale qui, pour m'épouvanter, manifestement vient sur moi, au nom de Zeus. O Majesté de ma mère, et toi, Éther, qui fais rouler autour du monde la lumière offerte à tous, voyez-vous bien les iniquités que j'endure ?

Sous un nouveau coup de tonnerre les rochers s'écroulent ensevelissant Prométhée.