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père et, sur ces rochers aux cimes abruptes, d'enchaîner ce bandit dans l'infrangible entrave de liens de bon acier. Car de ton apanage, du feu brillant d'où naissent tous les arts, il a fait larcin, pour l'offrir aux mortels. Pareille faute doit
se payer aux dieux. Qu'il apprenne donc à se résigner au règne de Zeus et à cesser ce rôle de bienfaiteur des hommes.
Pouvoir et Force, la mission de Zeus pour vous est achevée : rien ne vous retient plus. Mais moi, le cœur
me manque pour enchaîner de force un dieu, mon frère, à ce pic battu des tempêtes. Et, pourtant, il m'en faut trouver le courage : négliger l'ordre d'un père est faute lourdement punie.
Fils aux pensers hardis de la sage Thémis, c'est malgré moi autant que malgré toi que
je te vais clouer à ce roc désolé dans des nœuds inextricables d'acier. Là, tu ne connaîtras plus ni voix ni visage
humains, mais, brûlé des feux flamboyants du soleil, tu sentiras la fleur de ton teint se flétrir ; avec joie, toujours, tu verras la nuit dérober la lumière sous son manteau
d'étoiles, le soleil à son tour fondre le givre de l'aurore, sans que la douleur d'un mal toujours présent jamais cesse de te ronger, car nul libérateur n'est encore né pour toi. Voilà ce que tu as gagné à jouer le bienfaiteur des hommes. Dieu que n'effraie pas le courroux des dieux, tu as, en
livrant leurs honneurs aux hommes, transgressé le droit : en récompense, tu vas sur ce rocher monter une garde douloureuse, debout toujours, sans prendre de sommeil ni ployer les genoux. Tu pourras alors lancer des plaintes sans fin, des lamentations vaines : le cœur de Zeus est in-
flexible ; un nouveau maître est toujours dur.
Les liens du sang sont terriblement forts, quand s'y ajoute l'amitié.
D'accord ! mais enfreindre l'ordre paternel, est-ce chose possible — et moins terrible à tes yeux ?
Le cynisme en toi toujours est égal à la dureté !
Se lamenter sur lui ne le guérira pas : ne te fatigue pas à gémir pour rien.
Ah ! métier mille fois abhorré !
Pourquoi le maudire ? De tous ces maux ton art, franchement, n'est point cause.
Plût au Ciel cependant qu'il fût le lot d'un autre !
Tout être a vu jadis son sort bien défini
Je le vois ! à cela je n'ai rien à répondre.
Hâte-toi donc de lui passer ses liens : que Zeus ici ne te voie pas traîner.
Il peut me voir déjà le caveçon en mains.
Mets-lui ce lien au bras ; puis, de toute ta force, frappe du marteau et cloue-le au rocher.
Là ! l'ouvrage s'achève, et sans mécompte aucun.
Frappe plus fort, serre,
Voilà un bras fixé, qu'il ne déliera pas.
A celui-là ! Agrafe-le de solide façon : qu'il sache bien que sa malice est moins prompte que celle de Zeus.
Seul, il serait en droit de blâmer mon ouvrage.
Et maintenant, hardi ! enfonce en sa poitrine la dent opiniâtre de ce rivet d'acier.
Ah ! Prométhée, tout bas je gémis de ta peine.
Encore à hésiter, à gémir sur l'ennemi de Zeus ! Crains donc de gémir un jour sur toi-même.
Tu vois ce que des yeux n'auraient jamais dû voir !
Je vois qu'il a le sort qu'il avait mérité ! Allons ! jette autour de ses flancs la ceinture d'airain.
J'y suis contraint : tes ordres sont de trop.
Moi, je t'en veux donner, voire te harceler. Descends et enserre ses pieds.
Voilà qui est fait, et sans longs efforts.
De toute ta force, maintenant, frappe, et que l'entrave enfonce dans la chair. Dur est celui qui doit contrôler la besogne.
Ah ! ton langage répond à ta figure.
Sois faible à ton gré, sans pour cela me
faire de reproches, si ma nature est opiniâtre et dure.
Partons : ses membres ont leur ajustement complet !
Maintenant, fais ici l'insolent à ta guise, et vole aux dieux leurs privilèges pour les livrer aux éphémères. Quel allégement les humains seront-ils donc
capables d'apporter à tes peines ? C'est bien à tort que les dieux t'appellent Prométhée : trouve ailleurs qui te promette de te dégager de ces nœuds savants !
Ether
des fleuves, sourire innombrable des vagues marines, Terre, mère des êtres, et toi, Soleil, œil qui vois tout, je vous invoque ici : voyez ce qu'un dieu souffre par les dieux !
Contemplez les opprobres qui me déchirent et que j'en-
épreuves la délivrance luira-elle enfin ?
et comprendre qu'on ne lutte pas contre la force du Destin. Pourtant taire ces maux m'est aussi impossible que ne pas les taire. Oui, c'est pour avoir fait un don aux mortels que je ploie sous ce joug de douleurs, infortuné ! Un jour, au creux d'une férule, j'emporte mon butin, la semence de
feu par moi dérobée, qui s'est révélée pour les hommes un maître de tous les arts, un trésor sans prix.
Ah ! ah ! quel bruit, quel parfum invisible a volé jusqu'à moi ? Vient-il d'un dieu ? d'un homme ? d'un être tenant de tous deux ? A ce roc, frontière du monde, on vient donc contempler mes maux ? Ou bien que me veut-on ? Ah ! voyez enchaîné un dieu misérable !
C'est l'ennemi de Zeus, c'est celui qui a encouru la haine de tous les dieux qui fréquentent le palais
ment d'ailes légères l'éther répond en sifflant. Toute approche m'emplit de crainte !
des ailes, luttant de vitesse, ont amenée à ce rocher. Mes paroles ont, à grand peine, triomphé du vouloir d'un père, et, rapides, les vents m'ont portée. Car les chocs bruyants du fer, pénétrant au fond de mon antre, ont chassé de moi la
pudeur à l'œil timide, et, pieds nus, j'ai pris mon vol sur ce char ailé.
Hélas ! hélas ! enfants de la féconde Téthys, filles d'Océan, dont le cours,
roule autour de la terre immense, voyez, contemplez les chaînes qui m'agrafent au sommet de ce précipice rocheux, où je dois monter une garde que nul jamais ne m'enviera.
Je vois, Prométhée, et un brouillard craintif monte, gros de larmes, à mes yeux, quand je contemple
sur ce roc ton corps qui se dessèche dans l'ignominie de ces liens d'acier. Des maîtres nouveaux tiennent la barre dans l'Olympe ;
Ah ! que ne m'a-t-il précipité sous la terre, plus bas que l'Hadès hospitalier aux morts, jusqu'à l'impénétrable Tartare, et mis au contact farouche des
liens qu'on ne délie pas, afin, que nul dieu, nul être n'y trouvât à se réjouir — tandis que, maintenant, jouet des airs, misérable, je souffre pour la joie de
Quel dieu aurait le cœur si dur qu'il trouvât ici sa joie ? Qui ne s'indignerait comme nous de tes
maux — Zeus seul excepté ? Lui, dans son courroux, s'étant fait une âme inflexible, entend dompter la race d'Ouranos
coup heureux, quelque autre n'ait conquis ce trône ardu à conquérir.
Eh bien ! écoutez mon
Bienheureux, s'il veut apprendre quel destin hasardeux doit le dépouiller de son sceptre et de ses honneurs ;
menaces ne me fera révéler ce secret
Tu es hardi et, loin de céder à de doulou-
reux revers, tu parles trop librement. Moi, je sens un effroi pénétrant agiter soudain mon cœur. J'ai peur du sort qui t'attend : comment pourras-tu contempler enfin le port où
s'achèveront tes peines ?
Je sais qu'il est dur et qu'il tient le Droit à sa discrétion
par laisser fléchir son cœur, le jour qu'il sera frappé du
coup que je dis. Alors, apaisant ce rude courroux, pour conclure avec moi alliance et amitié, au-devant de mon impatience son impatience accourra.
Dévoile donc tout, et réponds d'abord à cette question : pour quel grief Zeus s'est-il donc saisi de
En parler, déjà, m'est douloureux ; mais me taire aussi m'est une douleur : de tous côtés, rien que misères ! Du jour où la colère fut entrée dans le cœur des
dieux, tandis que la discorde s'élevait entre eux
der les Titans, fils d'Ouranos et de la Terre, je n'y réussis pas. Dédaignant les moyens de ruse, ils crurent, en leur brutalité présomptueuse, qu'ils n'auraient point de peine à triompher par la force. Moi, plus d'une fois, ma mère,
Thémis ou Gaia, forme unique sous maints noms divers
raisons : ils ne daignèrent pas m'accorder un regard ! Le mieux, dans ces conjonctures, m'apparaissait dès lors
d'avoir pour moi ma mère en m'allant placer aux côtés de Zeus, qui volontiers accueillit le volontaire
à mes plans qu'aujourd'hui le profond et noir repaire du Tartare cache l'antique Cronos avec ses alliés. Voilà les services qu'a obtenus de moi le roi des dieux et qu'il a payés de cette cruelle récompense. C'est un mal inhérent,
sans doute, au pouvoir suprême que la défiance à l'égard des amis ! — Quant à l'objet de votre question : pour quel grief m'outrage-t-il ainsi ? je vais vous l'éclaircir. Aussitôt assis sur le trône paternel, sans retard, il répartit les
divers privilèges entre les divers dieux, et commence à fixer les rangs dans son empire
cette audace ; j'ai libéré les hommes et fait qu'ils ne sont pas descendus, écrasés, dans l'Hadès. Et c'est là pourquoi aujourd'hui je ploie sous de telles douleurs, cruelles à subir, pitoyables à voir. Pour avoir pris les mortels en pitié, je me
suis vu refuser la pitié, et voilà comme implacablement je suis ici traité, spectacle funeste au renom de Zeus.
Il aurait un cœur fait de roc ou de fer, Prométhée, celui qui ne s'indignerait avec toi de tes peines. Je n'eusse pas, pour moi, souhaité voir tel spectacle, et à
le voir, mon cœur douloureusement s'émeut.
Oui, j'offre à des amis une vue pitoyable.
Tu as, sans doute, été plus loin encore ?
Oui, j'ai délivré les hommes de l'obsession de la mort.
Quel remède as-tu donc découvert à ce mal ?
J'ai installé en eux les aveugles espoirs.
Le puissant réconfort que tu as ce jour-là apporté aux mortels !
J'ai fait plus
Quoi ! le feu flamboyant est aujourd'hui aux mains des éphémères ?
Et de lui ils apprendront des arts sans nombre.
Ce sont là les griefs pour lesquels Zeus...
M'inflige cet opprobre, sans laisser de relâche à mes maux !
Et nul terme n'est proposé à ton épreuve ?
Nul autre que son bon plaisir.
Et ce bon plaisir, d'où naîtrait-il ? Comment l'espérer ? Ne vois-tu pas que tu as fait erreur ?
Où fut l'erreur ? je n'aurais point plaisir à te le dire et tu aurais peine à l'entendre. Laissons cela, et cherche comment tu te peux libérer de l'épreuve.
Il est aisé à qui n'a pas le pied en pleine misère de conseiller, de tancer le malheureux ! Mais tout
cela, moi, je le savais ; voulue, voulue a été mon erreur — je ne veux point contester le mot. Pour porter aide aux hommes, j'ai été moi-même chercher des souffrances. Je ne pensais pas pourtant que de pareilles peines me devraient dessécher à jamais sur des cimes rocheuses et que j'aurais
pour lot ce pic désert et solitaire. Aussi, sans vous lamenter sur mes
apprendre mes maux à venir : vous saurez tout ainsi d'un bout à l'autre. Cédez, cédez à ma prière ; compatissez à
qui souffre à cette heure. Le malheur ne distingue pas et, dans sa course errante, se pose aujourd'hui sur l'un et demain sur l'autre.
Tu harcèles une troupe déjà prête à
t'obéir, Prométhée. D'un pied léger, j'abandonne ce char à l'élan rapide et l'éther, route sacrée de l'oiseau, pour prendre terre sur cet
Pour aller à toi, Prométhée, j'ai poussé
jusqu'au terme d'une longue course, sur cet oiseau aux ailes promptes, que, sans bride, ma seule volonté dirige. De tes maux, sache-le, j'ai compassion. Le sang
m'y contraint, et, le sang n'y fût-il pour rien, il n'est personne qui tienne plus de place dans mon cœur. Tu reconnaîtras bientôt que je dis vrai et ne sais pas user de vaines
flatteries. Allons, indique-moi quel appui je dois te prêter. Tu ne pourras jamais dire que tu as un ami plus sûr qu'Océan.
supplice ? Comment as-tu osé quitter le fleuve qui te doit
son nom et tes grottes au toit de roc taillées par la nature pour le pays qui enfante le fer ? Viendrais-tu par hasard contempler le sort qui m'est fait, pour t'indigner avec moi de mes maux ? Regarde ce spectacle : moi, l'ami de Zeus,
moi qui l'aidai à asseoir sa puissance, vois sous quelles douleurs il me ploie aujourd'hui.
Je vois, Prométhée, et je veux même te donner le seul conseil qui convienne ici, si avisé que tu sois déjà : connais-toi toi-même, et, t'adaptant aux faits, prends
des façons nouvelles, puisqu'un maître nouveau commande chez les dieux. Si tu te mets à lancer de la sorte des mots rudes et acérés, Zeus pourrait bien t'entendre, si loin et si haut qu'il trône et le courroux dont tu souffres à cette heure ne plus te paraître
un jour qu'un simple jeu d'enfant. Allons, infortuné, laisse là ta colère, et cherche à t'affranchir de ces tourments. Je te semble peut-être ne dire là que des vieilleries. Il n'en reste pas moins qu'ici tu reçois, Prométhée, le salaire d'un langage trop hautain. Et pourtant tu n'es pas humble
encore, tu ne cèdes pas à la souffrance, et à tes maux présents tu entends en ajouter d'autres. Si tu acceptes mes leçons, tu cesseras de regimber contre l'aiguillon. Considère qu'il s'agit d'un dur monarque, dont le pouvoir n'a pas de comptes
à rendre. Aussi, tandis que j'irai tenter, si je puis, de te dégager de ces peines, reste en repos, ne t'emporte pas en propos violents. Ne sais-tu donc pas, toi dont l'esprit est si subtilement sage, qu'un châtiment s'inflige aux langues étourdies.
Je t'envie de te trouver hors
laisse ce projet, va, n'y songe plus. Quoi que tu fasses, tu ne le persuaderas pas : il est fermé à la persuasion. Veille
plutôt à ne pas te nuire par telle démarche
Tu t'entends mieux à faire la leçon aux autres qu'à toi-même ; j'en juge sur des faits, non sur de simples mots ! J'y vais : ne
fort, je me fais fort d'obtenir de Zeus la grâce de te dégager de ces peines.
Je t'en sais gré et jamais ne l'oublierai : ton zèle n'a point de défaillance. Mais ne prends nulle peine : ta peine serait vaine à vouloir me servir — si vraiment cette peine était dans tes projets. Reste en repos et
tiens-toi hors d'affaire. Je ne voudrais point, parce que je suis dans le malheur, voir des revers frapper les autres en foule. Non, je souffre assez déjà du sort de mon frère, Atlas, qui, debout, au couchant, soutient de ses épaules la colonne
qui sépare le ciel et la terre, fardeau malaisé pour les bras qui l'étreignent. Et j'ai senti aussi la pitié me prendre le jour où j'ai vu le fils de la Terre
dieux, sifflant l'effroi par sa terrifiante mâchoire ; de ses yeux jaillissait en éclairs une lueur d'épouvante, qui disait son dessein de renverser par violence le pouvoir de Zeus. Mais sur lui vint le trait vigilant de Zeus, la foudre qui
s'abat dans un souffle de feu : elle le fit choir du haut de ses
vanteries superbes. Atteint en plein cœur, il a vu sa force mise en poudre, anéantie par le tonnerre. Et maintenant, corps étalé inerte, il gît près d'un détroit marin,
comprimé par les racines de l'Etna, tandis qu'au haut de ses cimes Héphaistos installé frappe le fer en fusion. C'est de là qu'un jour jailliront des torrents de feu, qui iront dévorer de leurs dents sauvages les guérets féconds des
plaines de Sicile — si puissant sera le courroux bouillonnant que, dans les traits brûlants d'une insatiable tempête de feu, Typhée exhalera encore, tout carbonisé par la foudre de Zeus ! Mais tu n'es pas un novice et tu n'as pas besoin de mes leçons. Mets-toi à l'abri — comme tu sais le faire
Pour moi, j'entends épuiser le destin qui maintenant est le mien, jusqu'au jour où le cœur de Zeus
Ne comprends-tu pas, Prométhée, que, pour traiter la maladie colère, il existe des mots médecins ?
Pourvu qu'on trouve le moment où l'on
peut amollir le cœur — au lieu de prétendre réduire par la force une passion qui forme abcès.
Mais, à un zèle téméraire, vois-tu donc un châtiment attaché ? instruis-moi.
La honte d'une peine inutile et d'une candeur étourdie.
Laisse-moi alors être malade de ce mal : rien
de mieux que de paraître fou par excès de bonté.
Cette faute-là paraîtra plutôt mienne
Ton langage me donne nettement congé
De peur qu'à pleurer sur moi tu ne te fasses un ennemi.
De celui qui vient de monter sur le trône tout puissant ?
De lui-même : garde-toi d'irriter son
cœur.
Ton malheur, Prométhée, est un enseignement.
Pars, éloigne-toi, garde ces dispositions.
Je partais : ton conseil me harcèle pour rien. Mon quadrupède-oiseau bat doucement de ses ailes la route
lisse de l'éther. Quelle joie il aura à ployer les genoux
Je gémis sur le destin qui de toi fait un maudit, Prométhée ; et les larmes qui coulent de mes yeux
attendris inondent ma joue de leurs flots jaillissants. Voilà donc par quels tristes arrêts, érigeant en lois ses caprices,
Zeus fait sentir aux dieux d'antan son empire orgueilleux.
Déjà ce pays entier élève une clameur
vivent sur le sol voisin
Et, avec eux, les vierges de Colchide, intrépides combattantes
Et la floraison guerrière d'Arabie
belliqueuses
Avec un sourd gémissement la vague des mers retombe sur la vague ; l'abîme gémit ; les noires entrailles d'Hadès souterrain lui répondent par un grondement, et les ondes des
fleuves
Ne croyez pas que mon silence soit affectation ni opiniâtreté ; mais une pensée me dévore le cœur, quand je me vois outragé de la sorte : quel autre a
donc à ces dieux nouveaux assuré tous leurs privilèges ? Mais, sur ce point, je me tais : vous savez ce que je pourrais dire. Écoutez en revanche les misères des mortels, et comment des enfants qu'ils étaient j'ai fait des êtres de
raison, doués de pensée. Je veux le conter ici, non pour dénigrer les humains, mais pour vous montrer la bonté dont leur ont témoigné mes dons. Au début ils voyaient
sans voir, ils écoutaient sans entendre, et, pareils aux formes des songes, ils vivaient leur longue existence dans
le désordre et la confusion. Ils ignoraient les maisons de briques ensoleillées, ils ignoraient le travail du bois ; ils vivaient sous terre, comme les fourmis agiles, au fond de grottes closes au soleil. Pour eux, il n'était point de signe
sûr ni de l'hiver ni du printemps fleuri ni de l'été fertile ; ils faisaient tout sans recourir à la raison, jusqu'au moment où je leur appris la science ardue des levers et des couchers des astres
première de toutes
au char les chevaux dociles aux rênes, dont se pare le faste opulent. Nul autre que moi non plus n'inventa ces véhicules aux ailes de toile qui permettent au marin de courir les mers.
Et l'infortuné qui a pour les mortels trouvé telles
inventions ne possède pas aujourd'hui le secret
Tu subis là un humiliant malheur : ton esprit abattu s'égare, et, tel un mauvais médecin tombé malade à son tour, tu te décourages et ne peux trouver
pour toi-même le remède qui te guérirait.
Tu t'étonneras encore davantage à ouïr le reste, les ressources, les arts, que j'ai imaginés. Et ceci
surtout : ceux qui tombaient malades n'avaient point de
remède ni à manger ni à s'appliquer ni à boire, et, privés de médicaments, ils dépérissaient, jusqu'au jour où je leur montrai à mélanger les baumes cléments qui écartent toute maladie. Je classai aussi pour eux les mille formes de l'art
divinatoire. Le premier je distinguai les songes que la veille doit réaliser et je leur éclairai les sons chargés d'obscurs présages
sont favorables ou de mauvais augure, les mœurs de chacun, leurs haines entre eux, leurs affections, leurs rapprochements sur la même branche ; et aussi le poli des viscères
les divers aspects propices de la vésicule biliaire et du lobe du foie. Je fis brûler les membres enveloppés de graisse et l'échine allongée, pour guider les mortels dans l'art obscur des présages, et je leur rendis clairs les signes de flamme
jusque là enveloppés d'ombre. Voilà mon œuvre. Et de même les trésors que la terre cache aux humains, bronze, fer, or et argent, quel autre les leur a donc révélés avant moi ? Personne, je le sais — à moins qu'on ne veuille
s'abandonner à une sotte jactance. D'un mot, tu sauras tout
Ne va pas, pour obliger les hommes au delà de ce qui convient, dédaigner ton propre malheur. J'ai bon espoir, moi, qu'un jour, dégagé de ces liens, tu
pourras avec Zeus traiter d'égal à égal.
Non, pour cela, l'heure fixée par la Parque qui tout achève n'est pas encore arrivée : ce n'est qu'après avoir ployé sous mille douleurs, sous mille calamités, que je m'évaderai de mes liens. L'adresse est de
beaucoup la plus faible en face de la Nécessité.
Et qui donc gouverne la Nécessité ?
Les trois Parques et les Érinyes à l'implacable mémoire.
Leur pouvoir dépasse donc celui de Zeus ?
Il ne saurait échapper à son destin.
Et quel est le destin de Zeus, sinon de régner à jamais ?
Sur
C'est donc un secret bien auguste, que tu l'enveloppes ainsi.
Parlez d'autre chose : ce secret, il n'est pas temps de le proclamer ; il faut le cacher dans l'ombre
la plus épaisse : c'est en le conservant que j'échapperai un jour à ces liens et à ces tourments infâmes.
Non, que jamais le maître du monde, que jamais Zeus n'ait à faire entrer sa puissance en lutte contre
ma volonté ; que jamais je ne tarde à inviter les dieux aux saints
ce principe toujours demeure en mon âme, sans s'en effacer jamais !
Il est doux de couler une longue existence au milieu d'espoirs confiants,
frémis, quand ici je te contemple, déchiré de mille maux. Sans crainte de Zeus, ta volonté indocile a trop d'égards pour les mortels, Prométhée !
Allons, voyons, ami : quel bienfait te vaut ton bienfait ? Où est l'appui, le secours
vois-tu pas la débile impuissance, pareille à celle des songes
Cela, je l'apprends à contempler ta misère, Prométhée, et,
bain et du lit de tes noces, le jour où, sensible à tes présents, Hésione, notre sœur, fut conduite par toi au lit de l'épousée
Quel est ce pays ? cette race ? qui dois-je
harnais de roc ? quelle faute expies-tu en te mourant ici ? Révèle-moi donc en quel point du monde, malheureuse, m'ont portée mes erreurs.
Ah ! un taon de nouveau me taraude, infortunée ! C'est le spectre d'Argos, fils de la Terre. Las ! Terre, éloigne-le ! Je m'épouvante, quand je vois le bouvier aux yeux innombrables.
Le voici qui s'avance, avec son regard perfide ! Même mort, la terre ne le cache pas ; il sort des enfers pour donner la chasse à l'infortunée, pour la faire errer, affamée, sur le sable qui borde les mers !
entendre son assoupissante chanson
une pauvre folle dans une épouvante qui la pourchasse comme un taon
longues erreurs m'ont suffisamment brisée, et je ne sais où apprendre comment échapper à mes maux. Prêtes-tu l'oreille aux accents de la vierge à cornes de vache ?
Comment ne pas prêter l'oreille à la jeune fille qui tournoie sous le vol du taon, à l'enfant
d'Inachos, qui naguère échauffa d'amour le cœur de Zeus et qui aujourd'hui, par la haine d'Héra, est contrainte aux longues courses qui la brisent ?
Où donc as-tu appris
misérable, pour saluer la misérable en termes si vrais, pour donner son nom au mal issu
famie des bonds affamés dont la fougue m'emporte, j'arrive, victime des volontés rancunières d'Héra
sont les miens ? Allons, signifie-moi nettement quelles souffrances m'attendent. Est-il une issue, un remède à mon mal ? Montre-le moi, si tu le sais. Parle et renseigne la triste vierge errante.
Je te dirai nettement ce que tu désires
apprendre, sans énigme embrouillée, mais en un franc langage, ainsi qu'il sied d'ouvrir la bouche en présence d'amis. Tu vois celui qui a donné le feu aux mortels, Prométhée.
O puissant réconfort apparu un jour à tous les mortels, malheureux Prométhée, qu'expies-tu donc ici ?
Je viens de clore pour toujours ma plainte sur mes
Alors accorde-moi la faveur que j'attends.
Dis-moi ce que tu veux : de moi tu peux tout savoir.
Apprends-moi qui t'a enchaîné à cette roche abrupte.
Le vouloir de Zeus, mais le bras d'Héphaistos.
Et de quelles fautes paies-tu ainsi la peine ?
Je t'en ai dit assez pour t'éclairer.
Il est vrai ! Révèle-moi donc encore le terme de mes erreurs : quand l'heure en viendra-t-elle pour l'infortunée ?
Ne rien savoir vaut mieux pour toi que de savoir cela.
Ne me cache pas ce qu'aussi bien je dois un jour souffrir.
Va, de ce don là je ne suis pas avare.
Alors, pourquoi tarder à tout m'apprendre ?
Ce n'est point un refus jaloux ; je ne crains que de troubler ton âme.
Ne te préoccupe pas de moi davantage : cela me sera doux.
Si tu le veux ainsi, il me faut donc parler : écoute.
Non, pas encore : à moi aussi donne une part de satisfaction. Sachons d'abord ce qu'est son mal : qu'elle nous dise elle-même ses misères vagabondes.
Puis de toi qu'elle apprenne les épreuves qui l'attendent encore.
A toi, Io, de leur prêter une docilité complaisante, alors surtout qu'elles sont les sœurs de ton père. Pleurer, gémir sur ses maux, quand on doit obtenir des pleurs de qui vous écoute, mérite le temps qu'on y donne.
Je ne sais comment je pourrais vous refuser : vous allez d'un récit exact apprendre tout ce que vous
demandez. Et pourtant j'hésite, honteuse, à vous dire seulement d'où est venue la tourmente divine qui, détruisant ma forme première
répit, des visions nocturnes visitaient ma chambre virginale et, en mots caressants, me conseillaient ainsi : « O fortunée jeune fille,
été par toi brûlé du trait du désir, il veut avec toi jouir des dons de Cypris : garde-toi, enfant, de repousser l'hymen de Zeus ; mais pars, dirige-toi vers Lerne et sa prairie herbeuse, vers les parcs à moutons et à bœufs de ton père, afin que l'œil de Zeus soit délivré de son désir ! » Voilà
les rêves qui toutes les nuits me pressaient, malheureuse ! jusqu'au jour où j'osai révéler à mon père quels songes hantaient mon sommeil. Et lui alors, à Pytho, à Dodone, dépêchait de fréquents messagers chargés d'interroger le
Ciel et de savoir ce qu'il devait ou dire ou faire pour être agréable aux dieux. Mais ils revenaient ne rapportant qu'oracles ambigus, aux formules obscures, malaisées à débrouiller. Enfin une réponse nette arrive à Inachos : elle
parlait clair et lui enjoignait de me jeter hors de la maison, hors du pays, bête vouée aux dieux
père me bannit et me ferme à jamais sa demeure malgré lui-même autant que malgré moi : mais le frein de Zeus le forçait d'agir contre sa volonté. Et aussitôt ma forme et ma raison s'altèrent à la fois ; des cornes me viennent,
ainsi que vous voyez, et, taraudée par un moustique à la morsure aiguë, je m'élance d'un bond affolé vers l'eau si douce de Kerkhné et vers la source de Lerne
pas. Une mort imprévue soudainement le prive de la vie, tandis que moi, piquée du taon, je cours toujours sous l'aiguillon divin, chassée de pays en pays. Tu sais mes aventures : si tu peux m'apprendre quelles douleurs me restent à subir, révèle-les moi et ne tente pas, par pitié,
de me réconforter au moyen de mots mensongers : il n'existe point de mal plus repoussant qu'un langage trompeur.
Oh ! oh ! loin de moi ! assez ! — Jamais, non, jamais je n'eusse osé croire que de si étranges récits
pussent venir à mon oreille des misères, des horreurs, des épouvantes, cruelles à voir autant qu'à subir, aiguillon à double pointe, dont mon cœur, à moi, est glacé. — Hélas !
tinée, Destinée, je frémis à contempler le sort d'Io !
Tu te hâtes trop de gémir et de te laisser envahir par l'effroi. Attends d'avoir appris encore le reste de ses maux.
Parle, achève
Ce que vous requériez d'abord, vous l'avez obtenu de moi sans peine ; vous désiriez avant tout
l'entendre conter ses épreuves elle-même : écoutez maintenant le reste, et quelles souffrances devra, par ordre
d'Héra, endurer cette jeune mortelle. Et toi, sang d'Inachos, fixe bien mes mots dans ton âme, si tu veux connaître le terme de ta route. En partant d'ici, tourne-toi d'abord vers le soleil levant et va par les plaines sans labour, jusqu'au moment où tu atteindras les Scythes nomades, qui habitent
des demeures d'osier tressé juchées sur des chars à bonnes roues et suspendent à leurs épaules l'arc à longue portée. Évite-les et rapproche tes pas des falaises où gémit la mer, pour traverser tout ce pays. A main gauche sont
les Chalybes
des monts : c'est de son front que ce fleuve exhale la fureur de ses eaux. Tu en franchiras les sommets voisins des astres pour prendre la route du Midi. Là, tu trouveras l'armée des Amazones rebelles à l'homme
jour fonder Thémiskyre, sur le Thermodon, aux bords où Salmydesse ouvre sur la mer sa rude mâchoire, hôtesse cruelle aux marins, marâtre des vaisseaux. Celles-là te guideront, et de grand cœur. Ainsi tu atteindras, aux
portes étroites de son lac, l'isthme cimmérien : d'un cœur intrépide, tu dois, pour le quitter, franchir le détroit méotique ; et, parmi les mortels, à jamais vivra le glorieux récit de ton passage : le détroit te devra le nom de Bosphore. Et, dès lors, laissant le sol d'Europe
pied sur le continent d'Asie. Eh bien ! le souverain des dieux ne vous semble-t-il pas montrer partout une violence égale ? Il a, lui, dieu, sur cette mortelle dont il désirait le lit, fait tomber ce destin vagabond. Ah ! tu as rencontré
là, jeune fille, un cruel prétendant ; car ce que tu viens d'entendre, songes-y, n'est pas même encore un prélude.
De nouveau, tu cries, tu meugles : que feras-tu, lorsque tu apprendras le reste de tes maux ?
Te reste-t-il encore d'autres peines à lui annoncer ?
Dis mieux : une orageuse mer de fatale détresse.
Quel profit ai-je alors à vivre ? Pourquoi tardé-je à me précipiter de cet âpre rocher ? En m'abattant à terre,
je m'affranchis de toutes mes douleurs. Mieux vaut mourir d'un coup que souffrir misérablement chaque jour.
Tu aurais donc grand'peine à porter mes épreuves : à moi, le destin ne permet pas la mort. Seule, elle m'affranchirait de mes maux. Mais nul terme
ne s'en offre à moi, avant que Zeus ne tombe de sa toute puissance.
Est-il possible que Zeus tombe un jour du pouvoir ?
Ta joie serait grande, je pense, à voir telle aventure.
Certes, quand c'est par Zeus que je souffre de telles misères.
Eh bien ! tu peux l'apprendre : c'est ce qui sera.
Et qui lui ravira le spectre tout-puissant ?
Lui-même et ses vains caprices.
Comment ? dis-le moi, s'il se peut sans inconvénient.
Il contractera un hymen dont il se repentira un jour.
Hymen divin ou mortel ? Si la chose peut se dire, réponds.
Qu'importe quel il soit ! il n'est point permis de le dire.
Est-ce son épouse qui le chassera de son trône ?
En lui enfantant un fils plus fort que son père.
N'a-t-il pas un moyen de détourner le sort ?
Aucun, sauf Prométhée délié de ses chaînes.
Qui serait donc capable de te délier en dépit de Zeus ?
Un de tes descendants doit l'être.
Que dis-tu ? Un fils sorti de moi t'affranchirait de tes maux ?
Oui, trois générations après les dix premières.
Cet oracle là n'est plus aisé à comprendre.
Ne cherche pas davantage à connaître à fond tes propres misères.
Ne me montre pas un profit, pour m'en frustrer ensuite.
De deux présents je te donnerai l'un ou l'autre.
Quels présents ? mets-
Je te l'offre, choisis : dois-je t'apprendre exactement le reste de tes maux ou qui sera mon libérateur ?
De ces grâces, veuille donc lui accorder l'une, l'autre sera pour moi : ne dédaigne pas nos vœux. A Io révèle la suite de ses erreurs ; à moi, qui sera
ton libérateur ; car c'est là mon envie.
Si tel est votre ardent désir, je ne me refuserai pas à vous révéler tout ce que vous demandez. A toi d'abord, Io, je dirai les erreurs de ta course tourbillonnante : inscris-les aux tablettes fidèles de ta mémoire.
Quand tu auras franchi le courant qui sert de limite aux continents <marche> vers le Levant où flamboient les pas du Soleil
Phorkides, trois vierges antiques, au corps de cygne, qui n'ont qu'un même œil, une seule dent, et qui jamais n'obtiennent un regard ni du soleil rayonnant ni du croissant des nuits. Près d'elles sont trois sœurs ailées à
toison de serpents, les Gorgones, horreur des mortels, que nul humain ne saurait regarder sans expirer aussitôt. Tel est l'avertissement que d'abord je te donne. Mais apprends à connaître le péril d'un autre spectacle : garde-toi des chiens de Zeus, au bec aigu, qui n'aboient point,
des Griffons
Suis-en la berge jusqu'à l'heure où tu atteindras la « Descente », le point où, du haut des monts de Biblos, le Nil déverse ses eaux saintes et salutaires. C'est lui qui te conduira au pays en triangle où le Destin a
réservé à Io et à sa descendance la fondation de sa lointaine colonie. Si quelque point te reste trouble, embarrassant, reprends-le, instruis-toi avec précision. J'ai du loisir ici, plus que je n'en souhaite.
Si tu as encore à lui révéler un fait
nouveau — ou oublié — de ses erreurs vagabondes, dis-
le. Si tu as
Elle a tout appris sur le terme de son voyage ;
pour qu'elle sache maintenant que de moi elle n'entend pas de vains mots, je veux lui dire quelles peines elle a supportées avant d'arriver ici : je lui aurai ainsi donné un garant de mes paroles.
Je laisse de côté la grande masse des faits, pour en venir aussitôt à tes dernières erreurs. Une fois arrivée aux plaines des
Molosses et à la croupe élevée de Dodone, où sont l'oracle et le siège de Zeus Thesprote
Zeus — rien de tout cela ne flatte-t-il ta mémoire ? — tu t'es élancée, piquée du taon, par la route côtière, vers le golfe immense de Rhéa
viendront, ce golfe marin sera, sache-le exactement, le Golfe Ionien, et son nom rappellera ton passage à tous les mortels. Voilà pour te prouver que mon esprit perçoit plus que ce qui se voit.
Le reste, c'est à vous
comme à elle que je le révélerai, en revenant maintenant sur la trace de mes précédents récits.
simple contact. Et, pour rappeler comment Zeus l'a mis au monde
« Épaphos »
échapper à un hymen avec des proches, leurs propres cousins
qu'ils convoitent, et la terre pélasge les ensevelira, vaincus par le Meurtre à face de femme dont l'audace veille dans la nuit
du désir d'être mère, se refusera à tuer le compagnon de son lit et laissera s'émousser son vouloir. Entre deux maux, elle choisira d'être appelée lâche plutôt que meurtrière. Et c'est elle qui, dans Argos, enfantera une lignée royale.
Il me faudrait un long récit pour dire clairement tout cela. Sache du moins que de cette souche naîtra le vaillant
sœur des Titans. Mais comment, par quelles voies se réalisera-t-il ? Te l'exposer demanderait longtemps, et toi, à tout apprendre, tu ne gagnerais rien
Ah ! ah ! encore ! Un spasme soudain, un accès délirant me brûlent. Le dard du taon
fer rougi
ma langue, et mes pensées confuses se heurtent en désordre au flot montant d'un mal hideux !
mier
Ah ! puissiez-vous ne jamais, ne jamais me voir, Parques, vous sans qui rien ne s'achève, tenir la place d'une épouse dans le lit de Zeus ! Puissé-je même ne jamais connaître les embrassements d'un mari habitant du ciel. Je frémis, quand je vois Io, la vierge rebelle à l'amour, s'épuiser, grâce à
Héra, dans ce dur vagabondage de douleur.
je pourrais bien user ; je ne sais pas de moyens d'échapper au vouloir de Zeus !
Un jour viendra,
et de son trône, anéanti. Elle sera dès lors de tout point accomplie, la malédiction dont l'a maudit Cronos, son père, le jour où il tomba de son trône antique. Et le moyen d'éloigner tels revers, nul dieu, si ce n'est moi, ne le lui saurait révéler clairement. Seul, je sais l'avenir et
comment il se peut conjurer. Après cela, qu'il trône donc sans crainte, se fiant au fracas dont il emplit les airs, agitant dans ses mains le trait embrasé : nul secours ne l'empêchera de choir ignominieusement d'une chute intolérable
— si fort est l'adversaire qu'à cette heure il se prépare à lui-même, être prodigieux avec qui la lutte est ardue, inventeur d'un feu plus puissant que la foudre, d'un fracas formidable à couvrir le tonnerre ; par qui même le fléau marin
qui ébranle la terre, le trident, arme de Poséidon, doit voler en éclats
Ce sont tes désirs dont tu fais des oracles pour Zeus.
Je dis ce qui sera, mais ce qu'aussi je souhaite.
Devons-nous nous attendre à voir Zeus aux ordres d'un maître ?
Et ses épaules porter des peines plus lourdes que celles-ci même.
Tu n'as donc point peur de lancer de pareils mots ?
Que peut craindre celui qui ne saurait mourir ?
Il te peut procurer une épreuve encore plus cruelle.
A son gré ! je m'attends à tout.
Ceux-là sont sages qui s'inclinent devant Adrastée
Adore, implore, flagorne le maître du jour. Pour moi, je me soucie de Zeus encore moins que de rien. Qu'il agisse et règne à sa guise pendant ce court
délai : il ne sera pas longtemps le maître des dieux.
Mais j'ai devant les yeux le courrier de Zeus, le serviteur du jeune tyran. Une chose est sûre : il nous vient annoncer du nouveau.
hargneux, l'offenseur des dieux, qui as aux éphémères livré leurs privilèges, le voleur du feu — écoute ! Mon père t'ordonne de parler : quel est cet hymen dont tu fais un épouvantail ? et par qui doit-il être jeté à bas de son pou-
voir ? Cette fois, plus d'énigmes ! appelle chaque chose par son nom. Et ne m'inflige pas un second voyage, Prométhée : tu le vois, ce n'est pas ainsi qu'on adoucit Zeus.
Voilà de bien grands mots et un ton plein de superbe — celui qui convient à un valet des dieux !
Jeunes, vous exercez un pouvoir bien jeune, et vous pensez habiter un château inaccessible à la douleur. Mais n'en ai-je pas vu, moi, chasser déjà deux monarques ? Et le troisième, le maître d'aujourd'hui, ces yeux le verront aussi chassé plus honteusement et plus brusquement
encore ! Eh bien ! te semblé-je avoir peur et me terrer d'effroi devant les jeunes dieux ? Il s'en faut de beaucoup — du tout au tout, plutôt. Va donc, hâte-toi, et refais la route qui t'a conduit ici : tu ne sauras rien de ce que tu viens chercher près de moi.
tan qui t'ont conduit à ce mouillage de douleurs.
Contre une servitude pareille à la tienne, sache-le nettement, je n'échangerais pas mon malheur. J'aime mieux, je crois, être asservi à ce roc que me voir fidèle messager de Zeus, père des dieux ! C'est ainsi qu'à
des orgueilleux il sied de montrer leur orgueil !
Tu parais bien fier du sort qui t'es fait !
Fier ! Puissé-je voir mes ennemis être fiers de la sorte — et je te mets parmi eux.
Me fais-tu donc, à moi aussi, grief de tes malheurs ?
Je suis franc : je hais tous les dieux ; ils sont mes obligés, et par eux je subis un traitement inique !
Je comprends : tu délires ! La maladie est grave.
Maladie, soit ! s'il faut être malade pour haïr ses ennemis.
Tu eusses été intolérable, si tu avais réussi.
Hélas !
Voilà un mot qu'ignore Zeus.
Il n'est rien que le temps n'enseigne, en vieillissant.
Pourtant, tu ne sais pas encore montrer la moindre raison.
En effet ! eussé-je sans cela parlé à un valet ?
Tu ne veux rien dire, je crois, de ce que
désire mon père ?
Ah ! sans doute, je lui dois assez, pour le payer de ma reconnaissance !
Tu me railles ici, vraiment, comme un enfant.
Et n'es-tu pas enfant, plus simple même qu'un enfant, si de moi tu espères apprendre quelque chose ? Il n'est outrage ni ruse par quoi Zeus puisse me
décider à déclarer ce qu'il désire, avant qu'il n'ait d'abord desserré ces infâmes liens. Ainsi, qu'on lâche donc sur moi
la flamme dévorante ! que sous la neige à l'aile blanche, au fracas d'un tonnerre souterrain
bouleverse l'univers ! rien ne me pliera à lui révéler le nom de celui qui le doit chasser de sa puissance.
Vois donc si un tel langage se révèle utile à ta cause.
Tout est vu, depuis longtemps et délibéré.
Daigne donc, pauvre fou, daigne enfin raisonner plus juste en face de ces maux.
Tu me fatigues et perds ta peine, comme à faire la leçon au flot. Ne t'imagine pas qu'un beau jour, effrayé de l'arrêt de Zeus, je me ferai un cœur de femme,
et m'en irai, singeant les femmes, supplier, les mains renversées
au contraire, comme un poulain novice au joug, tu résistes, tu te bats contre les rênes. Mais ta rage se fie à une impuissante ruse. L'opiniâtreté, chez qui raisonne mal, seule, peut moins que rien. Considère donc, si mes raisons ne
savent te convaincre, quel ouragan, quelle triple lame de maux va t'assaillir, inévitable
l'étreinte du roc ; et une longue durée de jours s'achèvera, avant que tu reviennes à la lumière. Mais alors le chien ailé de Zeus, l'aigle fauve, taillant férocement ton corps, n'en
fera qu'un vaste lambeau — convive accouru sans être invité, qui s'attarde au festin la journée tout entière ! — et
du noir régal de ton foie il se repaîtra à plaisir. A cette peine-là n'espère point de terme, à moins qu'un dieu ne se révèle prêt à succéder à tes souffrances et ne s'offre à descendre dans l'Hadès clos à la lumière, au cœur profond
du noir Tartare
pas qu'opiniâtreté jamais puisse valoir sage réflexion.
Pour nous, Hermès parle un langage qui manifestement n'est pas sans à propos. Il t'invite à laisser là toute opiniâtreté pour interroger la sage réflexion. Va, crois-le. Pour un sage, une erreur est une honte.
harceler. Mais être traité en ennemi par des ennemis n'a rien d'infamant. Allons ! que la tresse de feu à double pointe
foudre et la fureur convulsive des vents sauvages ; que leur souffle, secouant la terre, l'arrache avec ses racines à ses fondements ; que la houle des mers, d'un flux hurlant et
rude, aille effacer au firmament les routes où croisent les astres ; puis que, pour en finir, il me jette donc au ténébreux Tartare
contrainte ! une chose est sûre : il ne peut, à moi, m'infliger la mort.
Voilà bien les pensées, le langage qu'on peut ouïr des déments. Quel symptôme de délire manque donc à de pareils vœux ? Modère-t-il ses accès ? Mais, prenez garde,
vous qui compatissez à ses maux, éloignez-vous de ces lieux, en hâte, si vous ne voulez que la stupeur soudain ne vous prenne au mugissement d'un tonnerre implacable.
Parle un autre langage, et donne des
avis qui sachent me convaincre. Dans le flot de ton discours vient de passer un mot qu'assurément je ne puis tolérer. Quoi ! tu m'engages donc à cultiver la vilenie ? Non, avec
lui, je veux souffrir. J'ai appris à haïr les traîtres : il n'est point de vice que j'exècre plus
Mais, prenez garde, rappelez-vous mes prédictions, et n'allez pas, une fois la proie du Malheur, vous plaindre de votre sort, ni prétendre que Zeus vous a jetées
dans un désastre imprévu. Non, n'accusez que vous-mêmes Vous êtes averties : ce n'est point brusquement, à l'improviste, que vous vous trouverez prises au filet sans issue du Malheur, victimes de votre sottise.
Mais voici des faits
mugit la voix du tonnerre ; en zigzags embrasés la foudre jaillit éclatante ; un cyclone fait tourbillonner la poussière ;
tous les souffles de l'air s'élancent à l'attaque les uns des autres ; la guerre est déclarée entre les vents, et l'éther déjà se confond avec les mers. Voilà donc la rafale qui, pour m'épouvanter, manifestement vient sur moi, au nom
de Zeus. O Majesté de ma mère, et toi, Éther, qui fais rouler autour du monde la lumière offerte à tous, voyez-vous bien les iniquités que j'endure ?