LES SEPT CONTRE THÈBES Aeschylus Gregory Crane Perseus Project, Tufts University Gregory Crane Prepared under the supervision of Gregory Crane Schmidt Sciences 2 volumes; 20 cm Trustees of Tufts University Medford, MA Perseus Project tlg0085.tlg004.mazon1920_fra2.xml

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Aeschylus Eschyle texte établi et traduit par Paul Mazon Paul Mazon Paris Les Belles Lettres 1920-1925 2 HathiTrust catalog record French and Ancient Greek on opposite pages.

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LES SEPT CONTRE THÈBES L'agora de Thèbes. Au fond de l'orchestre, des statues de dieux. Toute l'armée est aux remparts ; il n'y a là que des vieillards ou de très jeunes gens. Entre Étéocle. ÉTÉOCLE

Peuple de Cadmos, il doit dire ce que l'heure exige, le chef qui, tout à sa besogne, au gouvernail de la cité, tient la barre en main, sans laisser dormir ses paupières. Car, en cas de succès, aux dieux tout le mérite ! Si au contraire — ce qu'au Ciel ne plaise ! — un malheur arrive, « Étéocle ! » — un seul nom dans des milliers de bouches sera célébré par des hymnes grondants et des lamentations, dont Zeus Préservateur, pour mériter son nom, puisse-t-il préserver la cité cadméenne ! Et vous aussi, vous devez tous à cette heure, ceux qui attendent encore la pleine force de la jeunesse comme ceux qu'elle a fuis avec l'âge, gonflant du moins vos muscles pour en doubler la vigueur, chacun enfin se donnant au rôle qui convient à ses forces, porter secours à la cité, aux autels des dieux du pays afin que leur culte ne soit pas à jamais effacé — à vos fils, et à la Terre maternelle, la plus tendre des nourrices, qui, à l'heure où, enfants, vous vous traîniez sur son sol bienveillant, a pris toute la charge de votre nourriture et fait de vous les loyaux citoyens armés du bouclier qu'elle attend en ce besoin. — Sans doute, jusqu'ici le Ciel penche pour nous : depuis de longs jours que Thèbes est assiégée, la guerre, grâce aux dieux, nous a le plus souvent donné l'avantage. Mais voici qu'aujourd'hui parle le devin, pâtre des oiseaux, qui, sans recourir aux

LES SEPT CONTRE THÈBES ÉTÉOCLE

présages du feu, par l'oreille et l'esprit, pèse les signes prophétiques avec une science qui jamais n'a menti Il s'agit de Tirésias. Le poète n'a pas besoin de le nommer : les spectateurs sont familiers avec la Thébaïde, et le rôle prêté ici à Tirésias vient certainement de ce poème. L'épopée en effet ne connaît guère que la divination par le vol des oiseaux et ignore en général les présages qui se tirent de la flamme.. Or, ce qu'il déclare, lui, le maître de ces augures, c'est qu'une immense attaque achéenne tout à l'heure se décidait dans la nuit et va sournoisement assaillir notre ville. Donc aux créneaux aux portes des remparts ! Tous debout ! courez armés de pied en cap ! Garnissez les parapets, occupez les terrasses des tours, et, aux issues des portes, attendez avec confiance, sans craindre le nombre de nos envahisseurs : les dieux seront pour nous. J'ai, de mon côté, envoyé aux lignes ennemies des guetteurs et éclaireurs, dont les pas, j'en suis sûr, ne seront pas perdus : leurs rapports écoutés, je ne crains plus de surprises.

Entre un messager. LE MESSAGER

Étéocle, vaillant seigneur des Cadméens, j'arrive des lignes et t'apporte un récit fidèle ; j'ai de mes yeux moi-même vu les choses. Sept preux capitaines ont, sur un bouclier noir, égorgé un taureau, et, leurs mains dans le sang, par Arès, Ényô, et la Déroute altérée de carnage, fait serment, ou d'abattre et saccager la ville de Cadmos, ou, par leur mort, d'engraisser ce sol de leur sang. Puis, au char d'Adraste Au char d'Adraste, dans la Thébaïde, est attelé un cheval divin, Arion (cf. Pausan. VIII 25, 8). Les Sept savent qu'il ne peut succomber : quel que soit le sort de la bataille, il ramènera sûrement le char à Argos., de leurs propres mains, ils suspendaient des souvenirs pour les parents restés à leurs foyers — en pleurant ; mais nulle plainte ne passait leurs lèvres ; leurs cœurs de fer fumaient, bouillant de vaillance : on eût dit des lions aux yeux pleins d'Arès. Et nulle

LES SEPT CONTRE THÈBES LE MESSAGER

crainte ne retarde l'effet de leurs promesses : je les ai laissés tirant au sort la porte où chacun d'eux conduirait sa phalange. Donc, en toute hâte, choisis tes meilleurs chefs, l'élite de ta ville, pour qu'ils commandent aux issues de nos portes. Car voici approcher en armure de guerre les soldats d'Argos ! Ils vont, et la poussière monte, et nos champs sont souillés de l'écume blanche que bavent leurs coursiers haletants. Allons, bon pilote, à la barre ! fortifie ta cité, avant que se déchaîne l'ouragan d'Arès : déjà gronde la houle de terre aux flots guerriers ! Saisis pour agir l'occasion la plus prompte. Je garde à ton service mes yeux, fidèles veilleurs, et, sachant par un rapport exact ce qui se passe hors des murs, tu éviteras tout danger.

Il sort. ÉTÉOCLE

Zeus, Terre, dieux de ma patrie, et toi, Malédiction, puissante Érinys d'un père, épargnez du moins ma cité : n'arrachez pas du sol avec ses racines, entièrement détruite, proie de l'ennemi, une ville qui parle le vrai parler de Grèce, des maisons que protège un foyer ! Ne courbez point un pays libre, une ville fondée par Cadmos, sous un joug d'esclave. Soyez notre secours. Je parle dans votre intérêt autant que dans le mien, je crois : une ville prospère, seule, honore ses dieux.

Il sort ; les Thébains le suivent. Une troupe de femmes épouvantées se précipite en désordre dans l'orchestre. Agité. LE CHŒUR

Je clame ici ma peur et mes douleurs immenses ! L'armée est lâchée. Il a quitté le camp et roule, innombrable, le flot des cavaliers qui se ruent contre nous. J'en crois la poussière soudaine qui monte jusqu'aux cieux, messager sans voix, mais sincère et vrai.

LES SEPT CONTRE THÈBES LE CHŒUR

Et voici le sol de mon pays livré au fracas des sabots, qui s'approche, vole et gronde, tel le torrent invincible qui bat le flanc de la montagne. Las ! las ! dieux et déesses, éloignez le fléau qui fond sur nous !

Ah ! une clameur a passé par-dessus nos murs : l'armée des boucliers blancs s'avance et, prête au combat, se hâte vers Thèbes Le texte grec dit : vers la ville. Pour la commodité de la traduction, j'ai plusieurs fois commis la même inexactitude. Il importe cependant de savoir qu'Eschyle, dans les Sept, n'emploie jamais les noms de Thèbes ni de Thébains ; il dit toujours la ville ou les citoyens de Cadmos : pour le titre, il est indépendant de la pièce proprement dite. Ce n'est pas qu'Eschyle recule devant un anachronisme ; c'est plutôt que le nom de Thèbes était fort impopulaire à Athènes depuis les guerres médiques.. Qui donc nous sauvera ? quel dieu, quelle déesse nous apportera son secours ? Que puis-je, moi, que tomber à genoux devant les statues de nos dieux ? O Bienheureux fidèles à vos sanctuaires, je m'attache à vos images ; car l'heure presse ; pourquoi m'attarderais-je en vains gémissements ?

Entendez-vous ou non le fracas des boucliers ? Quand donc, si ce n'est à cette heure, aurons-nous recours aux supplications des voiles et des guirlandes ?

Ah ! je vois ce bruit : c'est le heurt d'innombrables javelines ! Que vas-tu faire, Arès ? Trahiras-tu ton antique domaine ? Dieu au casque d'or, jette un regard, un regard sur la ville à qui jadis tu donnas ton amour Le jour où Arès a donné à Cadmos sa fille Harmonie..

Elles sont montées sur le tertre où se dressent les statues des dieux ; elles vont de l'une à l'autre. LE CHŒUR

Divinités de Thèbes, accourez toutes : contemplez une troupe suppliante de vierges qu'épouvante l'esclavage. Autour de leur cité bouillonne une vague guerrière aux casques frémis-

LES SEPT CONTRE THÈBES LE CHŒUR

sants soulevée par les vents d'Arès. O Zeus, Zeus, père sans qui rien ne s'achève, écarte à jamais de nous le ravisseur ennemi. Les Argiens enserrent la ville de Cadmos ! L'effroi <me pénètre> Texte conjectural. Le texte de tout ce chœur est assez incertain, et la fin de cette antistrophe est particulièrement altérée dans nos manuscrits. Il n'est même pas absolument sûr qu'il faille voir dans les vers 110-150 une strophe et une antistrophe, plutôt qu'une composition entièrement libre, comme le début du chœur (78-109)., l'effroi des armes homicides ! Entre les mâchoires des chevaux les mors sonnent un glas de massacre ! Sept chefs désignés par leur vaillance, l'ardente javeline armant leur bras, s'avancent contre nos sept portes, dans l'ordre voulu par le sort !

Et toi, fille de Zeus, puissante guerrière, sois le salut de la cité, Pallas ! Et toi, dieu cavalier, dont le trident redouté du poisson règne sur les mers Le texte grec dit littéralement : qui règnes sur les mers au moyen de l'engin que tu lances contre le poisson. Le trident, en effet, n'est qu'un harpon à trois pointes., Poséidon, délivre-nous, délivre-nous de ces terreurs ! Et toi, Arès, hélas ! hélas ! veille sur une ville qui porte le nom de Cadmos : sois son allié par les armes comme tu l'es par le sang ! Et toi, Cypris, antique aïeule de notre race Les Thébains descendent de Cadmos et d'Harmonie (cf. p. 114, n. 2). Or, Harmonie est fille d'Arès et d'Aphrodite. Celle-ci est donc l'aïeule commune de la race tout entière., protège-nous ! C'est ton sang qui coule en nos veines, et nous venons à toi avec des appels, des san- glots qui implorent ta divinité. Et toi, dieu qui détruis les loups L'épithète de Lykéios, souvent appliquée à Apollon, est d'origine inconnue, comme la plupart des épithètes rituelles. Les modernes veulent en général y retrouver une racine désignant la lumière. Les anciens y voyaient le plus souvent un adjectif dérivé du mot λύκος, loup, et ils entendaient le tueur de loups. Sophocle (Électre, 6) est sur ce point d'accord avec Eschyle., détruis l'armée de nos ennemis, fais-leur payer nos sanglots ! Et toi, vierge née de Léto Artémis, que la tradition représente souvent combattant aux côtés de son frère, Apollon., arme-toi !

LES SEPT CONTRE THÈBES LE CHŒUR

Ah ! ah ! j'entends le bruit des chars tout autour de la ville. O puissante Héra ! Les essieux ont crié sous le poids des guerriers. Artémis aimée ! — Aux javelines qui l'ébranlent l'éther répond en furieux. Quel est donc le destin de Thèbes ? Que deviendra ma cité ? Où le Ciel la conduit-il à la fin ?

Une grêle de pierres vient de loin frapper nos créneaux. O cher Apollon ! J'entends à nos portes le fracas des boucliers d'airain. O toi dont Zeus a fait l'arbitre sacré qui décide au combat du sort d'une guerre Il s'agit évidemment de Niké, la Victoire, dont le nom est presque toujours associé à celui de Zeus et qui peut être considérée comme l'exécutrice de ses volontés. Et, comme les Athéniens invoquent le plus souvent la Victoire sous la forme d'Athéna Niké, le poète instinctivement rapproche ici Niké de l'Athéna thébaine, Pallas Onka (cf. 501). — Quant à ce nom d'Onka, il semble indiquer une origine phénicienne. ; et toi, divine reine, Onka, qu'on adore devant nos murs, sauvez votre ville aux sept portes !

Plus franc. LE CHŒUR

Ah ! dieux tout-puissants, ah ! dieux et déesses institués gardiens des remparts de Thèbes, notre cité succombe sous l'effort des lances ; ne la livrez pas à une armée qui parle une autre langue Il y a entre les Béotiens et les Argiens une différence de dialecte plutôt que de langue ; mais les Grecs sentaient très vivement ces sortes de différences et y voyaient sans doute la preuve d'une différence de race.. Exaucez des vierges, exaucez pleinement les prières des bras tendus vers vous.

Ah ! divinités amies, enveloppez cette ville de votre secours libérateur : montrez que vous chérissez vos cités ! Souvenez-vous des sacrifices que ce peuple vous offrit, et que ce sou- venir vous guide à son secours. Ne soyez pas oublieuses des mystères prodigues d'offrandes célébrés dans cette cité.

Entre Étéocle. LES SEPT CONTRE THÈBES ÉTÉOCLE

Je vous le demande à vous-mêmes, intolérables créatures : est-ce là faire ce qui convient et ce qui sauvera la ville ? est-ce là donner confiance à ce peuple assiégé, que de vous jeter sur les statues des dieux thébains avec des cris, des hurlements qui font horreur aux gens sensés ? Ah ! aussi bien dans le malheur que dans la douce prospérité, le Ciel me garde de la femme ! Triomphe-t-elle, ce n'est plus qu'une insolence inabordable. Prend-elle peur, c'est un fléau pire encore pour sa maison et sa cité. Aujourd'hui même, avec vos courses éperdues par la ville, vous avez parmi les nôtres clamé l'appel de la lâcheté peureuse ; et ceux qui sont devant nos murailles ont ainsi le meilleur renfort, tandis que nous nous détruisons nous-mêmes der- rière elles. Voilà ce qu'on gagne à vivre avec des femmes !

Mais, cette fois, quiconque n'entendra pas mon ordre, homme, femme ou tout autre verra un arrêt de mort tôt délibéré sur lui, et n'échappera pas, j'en réponds, aux pierres meurtrières du peuple. Ce qui se fait hors de la maison est l'affaire des hommes : que la femme n'y donne point sa voix ! Reste chez toi et cesse de nous nuire. Entends-tu ou non ? parlé-je à une sourde ?

Agité. LE CHŒUR

O cher enfant d'Œdipe, je prends peur à ouïr le fracas, le fracas des chars sonores, le cri qu'ont poussé les essieux en ébranlant les roues, et aussi le frein des chevaux, qui jamais ne s'endort dans leurs bouches, le mors, fils de la flamme C'est à dire de fer. Pour un ancien, le feu, qui réduit le minerai, est le véritable créateur du fer. !

ÉTÉOCLE

Eh quoi ! est-ce en fuyant de la poupe à la proue qu'un marin trouva jamais la manœuvre qui doit le sauver, à l'heure où peine la nef sous l'assaut du flot marin ?

LES SEPT CONTRE THÈBES LE CHŒUR

Non, je me suis seulement ruée sur les vieilles statues de nos dieux, mettant mon espoir dans le Ciel, au premier grondement de l'avalanche meurtrière qui dévale contre nos portes. C'est alors que l'effroi m'a jetée vers les Bienheureux, pour les supplier d'étendre leurs secours sur notre cité !

ÉTÉOCLE

Que nos remparts repoussent l'armée ennemie, voilà la prière à leur faire ! Aussi bien, ce sera l'intérêt des dieux mêmes. Ne dit-on pas que ses dieux désertent une cité prise ?

LE CHŒUR

Ah ! que de mes jours je ne voie Thèbes abandonnée des dieux ici réunis ! Que jamais je n'aie le spectacle de ma ville parcourue en tout sens par des soldats approchant d'elle une flamme destructrice !

ÉTÉOCLE

Invoque les dieux, sans pour cela te sottement conduire ! La discipline est mère du succès qui, seul, ô femme, assure la vie sauve. Voilà la vérité.

LE CHŒUR

Oui, mais le pouvoir céleste est plus puissant encore. C'est lui qui souvent, quand l'homme plongé dans des maux sans issue, en sa détresse amère, voit un brouillard déjà descendre sur ses yeux, brusquement le relève.

ÉTÉOCLE

C'est aux hommes à offrir aux dieux des hécatombes, à questionner le sort en tâtant l'ennemi. Ton rôle, à toi, est de te taire et de rester dans ta maison.

LE CHŒUR

Nous devons aux dieux d'habiter une ville invaincue et de voir nos remparts nous protéger encore des hordes ennemies. Quelle inquiétude jalouse peut prendre ombrage de mes prières ?

ÉTÉOCLE

Je ne te dénie point le droit d'honorer les dieux ; mais, si tu ne veux pas semer la lâcheté au cœur

LES SEPT CONTRE THÈBES ÉTÉOCLE

des citoyens, reste en repos, ne laisse pas déborder ta terreur.

LE CHŒUR

Un fracas confus tout à l'heure a frappé mes oreilles, et, d'une fuite épouvantée, j'ai couru vers cette acropole, séjour révéré.

ÉTÉOCLE

Alors, n'allez pas, quand vous entendrez parler de blessés, de morts, vous précipiter dans les lamentations. C'est le vin d'Arès que le sang des hommes !

LE CORYPHÉE

Ciel ! j'entends maintenant hennir les chevaux !

ÉTÉOCLE

Entends sans trop montrer alors que tu entends.

LE CORYPHÉE

Thèbes gémit du fond de son sol : ils nous enveloppent !

ÉTÉOCLE

Je suis là pour savoir les mesures à prendre.

LE CORYPHÉE

J'ai peur ; le bruit des portes heurtées croît encore.

ÉTÉOCLE

Ne cesseras-tu pas de crier ainsi par la ville. Silence !

LE CORYPHÉE

O dieu ici assemblés, n'abandonnez pas nos remparts !

ÉTÉOCLE

Malheur ! ne te peux-tu résigner à te taire ?

LE CORYPHÉE

Dieux de ma cité, épargnez-moi l'esclavage !

ÉTÉOCLE

C'est toi qui nous livres à l'esclavage, et moi et toute ta ville.

LE CORYPHÉE

Zeus tout-puissant, tourne tes traits contre nos ennemis !

ÉTÉOCLE

O Zeus, qu'as-tu créé en nous créant la femme ?

LE CORYPHÉE

Un être misérable, aussi bien que l'homme, quand leur ville est prise.

ÉTÉOCLE

Encore parler de malheurs, et quand tu étreins des dieux !

LES SEPT CONTRE THÈBES LE CORYPHÉE

Je n'ai plus de courage : l'épouvante m'arrache mes mots !

ÉTÉOCLE

Je t'en prie, voudrais-tu m'accorder une légère grâce ?

LE CORYPHÉE

Dis vite, et vite je verrai si je puis.

ÉTÉOCLE

Tais-toi, malheureuse ; cesse d'effrayer les tiens.

LE CORYPHÉE

Je me tais : mon sort sera le sort de tous.

ÉTÉOCLE

Voilà un mot que je retiens : je te laisse les autres ! Mais fais plus ; quitte ces statues et adresse aux dieux la seule prière qui vaille : qu'ils combattent avec nous. Puis écoute mes vœux à moi et accompagne-les, comme d'un péan favorable, de la clameur sacrée, du cri rituel qui, en Grèce, salue la chute des victimes : il donnera confiance aux nôtres et dissipera en eux tout effroi de l'ennemi. Devant les dieux maîtres de ce pays, dieux des campagnes, dieux gardiens de nos places, source de Dirké La source de Dirké est identifiée par les archéologues avec une source qui jaillit d'une petite grotte au S. O. de la Cadméia, l'acropole, eaux de l'Isménos, je le déclare, si tout s'achève heureusement, si notre ville est sauvée, je ferai couler le sang des brebis sur les autels divins, pour célébrer notre victoire ; et des vêtements de nos ennemis, dépouilles déchirées par la javeline, je ferai des offrandes pendues aux murs de leurs saintes demeures. Voilà les vœux que je t'engage à faire, au lieu de te complaire à ces gémissements, à ces cris haletants, aussi vains que sauvages, qui ne te feront pas échapper au destin. Moi, aux sept issues de nos rem- parts, pour tenir tête à l'ennemi, j'irai placer six guerriers de grande allure — et moi septième — avant que des messagers affolés et des rumeurs trop promptes ne viennent nous surprendre et mettre tout en feu sous la menace de la nécessité.

Étéocle sort. Agité. LE CHŒUR

Ah ! mon cœur ne connaît pas le sommeil : l'angoisse est sa voisine ; l'inquiétude en lui tient l'épouvante en éveil. Telle la colombe, nourrice qui tremble pour ses petits,

LES SEPT CONTRE THÈBES Assez vif. LE CHŒUR

Je voudrais t'obéir ; mais l'effroi tient mon cœur en éveil, et l'angoisse, installée aux portes de mon âme, en moi enflamme l'épouvante : je crains l'armée qui entoure nos murs comme, pour sa couvée, la colombe tremblante craint le serpent aux étreintes de mort. Les uns déjà, en masse, en foule, marchent vers nos remparts — que vais-je devenir ? Les autres, contre la ville déjà enveloppée, lancent des pierres tranchantes — à tout prix, ô dieux fils de Zeus, secourez le peuple issu de Cadmos.

Quelle contrée vous offrira sol préférable au sol thébain, si sous désertez ce pays de glèbe profonde, et l'eau de Dirké Source thébaine. Elle donne naissance à un ruisseau du même nom qui longe le flanc O. de l'acropole. — L'Isménos coule presque parallèlement au ruisseau de Dirké le long du flanc E., mais en dehors des remparts ; c'est pourquoi on verra plus loin (377 suiv.) Tydée arrêté devant l'Isménos par l'ordre d'Amphiaraos, au moment où il se dispose à attaquer la porte Proitide., la plus nourricière des sources que font jaillir et Poséidon qui ceint la terre et les enfants de Téthys Les enfants de Téthys et d'Océan, ce sont les Océanides, les nymphes des eaux. D'après Hésiode (Théogonie, 364), elles sont au nombre de trois mille. Toutes les sources de la terre jaillissent par la grâce de Poséidon ou des filles d'Océan. ? Ainsi donc, ô dieux maîtres de cette ville, sur ceux qui sont hors de ses murs, faites choir la lâcheté qui perd les hommes Dans les batailles de l'époque héroïque, où l'on en venait très vite au corps à corps, la rupture d'équilibre qui détermine la victoire était presque toujours rapide et décisive ; c'était aussitôt la déroute et la panique. Les Sept ont invoqué plus haut (45) le dieu de la panique, Phobos., l'égare- ment qui jette ses armes, et conquérez la gloire pour cette cité ; défenseurs de Thèbes, demeurez fidèles à vos sanc- tuaires : nos gémissements aigus vous implorent.

Il serait lamentable qu'une aussi vieille cité se vît jeter à l'Hadès, proie asservie par la lance, et, avec l'aveu des

LES SEPT CONTRE THÈBES LE CHŒUR

dieux Le texte grec dit plus énergiquement de par les dieux. Les Argiens ne seront là que les exécuteurs des volontés célestes. Étéocle disait de même plus haut (75), en s'adressant aux dieux : « Ne courbez pas notre cité sous un joug d'esclave » ; et, dans Homère (Iliade, III 352), Ménélas prie ainsi Zeus : « Accorde-moi de me venger du divin Alexandre... et dompte-le sous mon bras »., réduite en cendre friable, honteusement dévastée par l'Achéen ; que ses femmes fussent traînées — veuves de défenseurs, hélas ! jeunes et vieilles à la fois — par les che- veux, ainsi que des cavales, les vêtements en lambeaux, tandis que la ville se vide au milieu des cris et que marche à la mort Cf. Suppliantes, 430-431. L'expression est purement métaphorique : la troupe des captives qu'entraînent leurs vainqueurs marche vers un destin qui, pour elles, équivaut à la mort. un butin aux cris confus. Ah ! je redoute de lourds désastres.

Et il serait pitoyable que de chastes vierges, avant les rites qui cueilleront leur tendre fleur, prissent la route nouvelle d'une demeure abhorrée. Ah ! les morts, je l'assure, ont un meilleur destin ! Quand une cité succombe, hélas ! innombrables sont ses maux. Tel vainqueur fait des prisonniers, tel autre tue ; ailleurs, on incendie. La fumée souille la ville entière. Arès souffle en furieux C'est-à-dire l'ardeur guerrière (cf. Perses, p. 95, n. 1) qui emporte les vainqueurs. Cf. Racine, Andromaque, I 2 : « La victoire et la nuit, plus cruelles que nous, Nous excitaient au meurtre et confondaient nos coups »., domptant les hommes, violant tout ce qu'on révère.

Un peu plus agité.

Et voici des clameurs par toute la ville. Autour d'elle s'étend le filet où se prennent les places fortes Cf. Agamemnon, 357-361.. Le guerrier s'affaisse sous la lance du guerrier. Les vagissements san- glants des nourrissons élèvent leur plainte enfantine. Par-

LES SEPT CONTRE THÈBES LE CHŒUR

tout le rapt, frère de la poursuite. Un pillard aux mains pleines croise un pillard aux mains pleines ; un pillard aux mains vides appelle un pillard aux mains vides, pour se procurer un complice : aucun ne veut ni moins ni même autant. Ce qui s'ensuit, l'esprit suffit à l'imaginer.

Des fruits de la terre, de toutes sortes, sont tombés sur le sol, affligeant spectacle ! et l'œil des ménagères se remplit d'amertume. Par masses, pêle-mêle, les dons de la glèbe roulent en torrents inutiles. Et des captives, encore novices à la souffrance, sanglotent en songeant au lit réservé à l'esclave, au lit du soldat à qui le hasard les donne Texte conjectural : le texte de nos manuscrits est profondément corrompu ; des gloses y ont pris la place de mots authentiques. Le sens de cette fin de strophe est très douteux. : elles n'ont plus d'autre sort à attendre que de servir aux nuits d'un ennemi vainqueur, pour renforcer des douleurs déjà dignes de toutes leurs larmes.

LE CORYPHÉE

Voici, je crois, l'éclaireur de l'armée, qui vient à nous, amies, avec un nouveau message On peut aussi répartir ces vers entre les deux chefs des deux demi-chœurs, qui voient arriver le Messager et Étéocle, chacun d'un côté différent.. Dans sa hâte, il va pressant le jeu des jarrets qui le portent.

Et voici le roi lui-même, fils d'Œdipe, qui accourt entendre les nouvelles fraîches de son envoyé. Dans sa hâte, lui aussi, ne compose plus sa démarche Courir pour un roi est une véritable inconvenance, qu'excuse seule la gravité de la situation (cf. Soph. Él. 871)..

Le Messager entre en courant. Étéocle arrive du côté opposé et se précipite au devant de lui. LE MESSAGER

Je puis dire — je le sais exactement — ce que font nos ennemis, comment surtout, au choix des portes, chacun a tiré son lot. C'est Tydée qui gronde déjà devant la porte Proitide ; mais le devin l'empêche de franchir l'Isménos, car les victimes restent défavorables. Et

LES SEPT CONTRE THÈBES LE MESSAGER

Tydée, tout bouillant, altéré de combats, crie, comme un serpent strident au soleil de midi, et lance l'outrage au devin, fils d'Oïclée, qui « lâchement, cherche à flatter la mort et le combat ». Voilà son langage, cependant qu'il secoue trois aigrettes ombreuses, crinière de son casque, et que, sous son bouclier, des cloches de bronze sonnent l'épouvante. Sur le bouclier même il porte un blason d'orgueil : un ciel ciselé, resplendissant d'étoiles, où, radieuse, la lune en son plein brille au centre de l'écu, reine des astres, œil de la nuit. Voilà la démence que trahit l'insolent harnois, tandis qu'il crie sur la berge du fleuve, avide de batailles, pareil au coursier qui, crachant sur son frein sa fureur haletante, attend, tout fumant, l'appel de la trompette Tydée, devant l'Isménos qu'il ne peut franchir, est comparé à un cheval de course que son cavalier retient avec peine devant la ligne de départ et qui mord son frein en attendant le signal que doit donner la trompette (cf. Platon, Phèdre, 255 e). — Sur l'Isménos, voir p. 120, n. 1.. Qui lui opposeras-tu ? qui donc, à l'heure où la barrière tombera, est qualifié pour assurer la défense de la porte de Proitos ?

ÉTÉOCLE

L'armure d'un guerrier n'a rien qui m'effraie, moi. Il n'est pas de blason qui fasse de blessure ; ni aigrettes ni cloches ne déchirent sans le secours de la lance. Et quant à cette nuit que tu nous dépeins sur son bouclier, éclatante d'étoiles célestes, je sais quelqu'un pour qui son délire pourrait bien être vrai prophète ! Que cette nuit s'abatte sur ses yeux mourants, et c'est à celui qui le porte que ce blason d'orgueil se trouvera exactement et strictement s'appliquer : c'est contre lui-même alors qu'il aura rendu cet oracle de démesure Le lot de Tydée sera la nuit de la mort : Mélanippe le tuera. Mais Mélanippe tombera lui-même aussitôt, et Tydée mourant dévorera son crâne. Les derniers mots du Chœur (418-420) sont une allusion à ces faits bien connus des spectateurs. ! A Tydée j'opposerai, moi, le preux fils d'Astacos pour défenseur de cette porte. De très noble race, il vénère le trône de l'Honneur et

LES SEPT CONTRE THÈBES ÉTÉOCLE

déteste les propos orgueilleux : s'il renâcle aux vilenies, il n'a point pour cela coutume d'être lâche. Il a poussé sur la souche des Fils du Sillon Litt. des hommes semés : il s'agit des hommes nés des dents du dragon semées par Cadmos. Cinq d'entre eux seulement avaient survécu. et c'est un vrai enfant de la terre thébaine que Mélanippe ! Du combat, les dés d'Arès déci- deront ; mais c'est vraiment le Droit du sang qui l'envoie en son nom écarter de la terre à qui il doit le jour les lances ennemies.

LE CHŒUR (Agité.)

Qu'à notre champion le Ciel réserve le succès, car il a tous les droits à partir au secours de Thèbes. Mais je tremble à l'idée de contempler un jour le sanglant trépas de fils tombés pour leur mère !

LE MESSAGER

Les dieux lui donnent donc le succès que que tu veux ! C'est Capanée ensuite que le sort a placé devant la porte Électre : un mécréant aussi, pire que le premier et dont la jactance dit l'orgueil surhumain. Il adresse à nos murs d'effroyables menaces — que le destin nous garde de voir accomplies ! Le Ciel le veuille ou non, il affirme qu'il saccagera cette ville et que le défi de Zeus même, s'abattant devant lui, ne l'arrêterait pas. Les éclairs, les carreaux de la foudre, il les compare aux ardeurs de midi. Pour blason il a un homme nu, portant le feu ; une torche flambante arme ses mains, et il proclame en lettres d'or : « J'incendierai la ville ». Contre pareil guerrier envoie... Mais qui peut lutter avec lui ? qui peut sans effroi supporter l'homme et sa jactance ?

ÉTÉOCLE

Et voilà qui nous crée encore avantage sur avantage ! Quand les hommes sont pleins de fol orgueil, leur langage est contre eux le plus véridique des accusa- teurs. Capanée menace, prêt à passer aux actes ; méprisant les dieux, exerçant sa bouche à traduire sa folle arrogance,

LES SEPT CONTRE THÈBES ÉTÉOCLE

simple mortel, il envoie pour Zeus vers le ciel des mots sonores et grondants : j'ai, moi, l'assurance qu'à lui, fatale- ment, la foudre viendra, portant le feu, et nullement comparable aux ardeurs du soleil de midi. Et, du côté des hommes — même en dépit de son insolent langage — il en est un déjà désigné contre lui, le puissant Polyphonte, volonté ardente, rempart éprouvé, que suivra la faveur d'Artémis Protectrice et des autres dieux. Passe à un autre chef et à une autre porte.

LE CHŒUR (Agité.)

Ah ! périsse celui qui lance contre Thèbes telles imprécations, et qu'un trait de la foudre le cloue donc sur place, avant qu'il ait pu faire irruption dans ma demeure et, de sa lance arrogante, me jeter hors de ma chambre virginale !

LE MESSAGER

Je passe à celui que le sort a désigné ensuite pour attaquer nos portes. Étéoclos est le troisième chef pour qui un troisième lot a bondi hors du casque d'airain renversé. C'est contre la porte Néiste qu'il doit lancer sa phalange ; et il fait tourner ses cavales Les cavales veulent pousser droit devant elles : pour tromper leur ardeur, le guerrier les fait tourner, comme dans un manège., grondantes sous leurs têtières, qui voudraient déjà bondir vers nos portes et dont les muselières sifflent un refrain barbare, emplies du souffle de leurs naseaux arrogants. Son bou- clier porte un emblème qui n'est pas d'allure modeste. Un soldat y gravit les degrés d'une échelle appliquée au mur ennemi qu'il prétend renverser, et il crie, si j'en crois les lettres assemblées à côté de lui, qu'Arès lui-même ne le jetterait pas à bas de ce rempart. A celui-là aussi envoie le guerrier capable d'écarter de notre ville, à nous, le joug de l'esclavage.

ÉTÉOCLE

J'enverrais aussitôt le guerrier que tu veux — si, par une heureuse chance, il n'était déjà envoyé.

LES SEPT CONTRE THÈBES ÉTÉOCLE

C'est un homme qui ne porte sa jactance que dans ses bras : Mégareus, fils de Créon, de la race des Fils du Sillon. Ce n'est pas lui qui, s'effrayant d'un grondement de cavales aux hennissements furieux, jamais abandonnera nos portes ; mais ou bien, en mourant, il paiera sa dette au sol qui l'a nourri, ou bien, maîtrisant et les deux guerriers et la ville que porte ce bouclier, il en fera des dépouilles qui iront orner la maison de son père. Dis-nous la jactance d'un autre et ne nous sois point avare de rapports.

LE CHŒUR (Agité.)

Mes prières demandent ensemble la victoire — va, défenseur de mon foyer ! — et, pour les autres, la défaite. Si, dans leur délire, ils prononcent sur Thèbes des mots pleins de superbe, veuille donc Zeus Dispensateur jeter sur eux un regard de courroux.

LE MESSAGER

Un quatrième chef, chargé de la porte voisine, celle d'Athéna Onka, s'en approche en criant : c'est la stature, la forme gigantesque d'Hippomédon C'est un géant, qui fait contraste avec le guerrier qui suit, Parthénopée, homme-enfant.. A voir tournoyer à son bras cette aire immense qu'est l'orbe de son bouclier, j'ai frémi — je ne puis le nier. Certes, le blasonnier n'était pas un vil artisan, qui, pour son écu, lui fournit pareil travail : un Typhée, qui, de sa bouche enflammée, épand une vapeur noirâtre, sœur tourbillon- nante du feu, tandis que des entrelacs de serpents forment le fond de la bande qui court autour de l'orbe rebondi. Lui-même a poussé une clameur de guerre et, plein d'Arès, il appelle la bataille comme une Thyiade en délire, avec des yeux qui sèment l'épouvante. Il faut prendre bien garde à ce que peut tenter un pareil guerrier, car c'est la panique que, devant nos portes, déjà proclame sa jactance.

ÉTÉOCLE

Oui, mais d'abord Pallas Onka, la voisine de Thèbes, qui habite près de cette porte, abominant sa démesure, l'écartera de sa couvée comme un horrible

LES SEPT CONTRE THÈBES ÉTÉOCLE

serpent. En outre, Hyperbios, noble fils d'Oinops, est le héros déjà choisi à la mesure de ce guerrier. Il ne prétend qu'interroger le sort à l'heure du besoin C'est-à-dire : il courra sa chance, quand les événements l'exigeront, et il n'entend pas se vanter d'avance de sa victoire, comme le fait son adversaire (500). Nos manuscrits ont ici quelques vers qui développent la même idée et qui devaient prendre la place du dernier vers de la tirade, dans une autre édition de la pièce (515-520) : « Tels sont leurs divins patronages. Or, nous sommes du côté des vainqueurs, eux des vaincus, s'il est vrai que Zeus au combat est plus fort que Typhée. Il est donc probable que les deux champions rencontreront chacun un sort pareil, et Hyperbios, ainsi que le veut son blason, trouvera sans doute un sauveur dans le Zeus de son bouclier. ». Ni son port ni son cœur ni son armure ne prêtent à un blâme. Hermès les a à bon droit appariés : c'est un ennemi qui engagera la lutte avec un ennemi, et ils heurteront des dieux ennemis sur leurs boucliers : si l'un porte Typhée à la bouche enflammée, Hyperbios, lui, a sur son écu Zeus, père des dieux, ferme en son trône, les carreaux de feu dans la main — et personne, que je sache, n'a vu encore Zeus vaincu !

LE CHŒUR (Agité.)

J'ai l'assurance que celui qui, sur son écu, porte le corps enseveli de l'odieux adversaire du Ciel, image en horreur aux hommes aussi bien qu'aux dieux éternels, viendra devant nos portes s'abattre le front en avant.

LE MESSAGER

Ainsi en soit-il donc ! Je passe main- tenant au cinquième chef, placé devant notre cinquième porte, la porte du Nord, près du tombeau d'Amphion, fils de Zeus. Il jure par la javeline qu'il tient à son poing et que sa foi révère plus qu'une divinité, plus que ses yeux mêmes, qu'il ravagera la cité cadméenne, en dépit de Zeus. Ainsi parle ce rejeton d'une mère montagnarde, gracieux visage, homme-enfant, dont le duvet de l'adolescence com-

LES SEPT CONTRE THÈBES LE MESSAGER

mence à percer les joues et à croître en touffes épaisses. Mais son cœur n'a rien des vierges dont il porte le nom et c'est avec un œil farouche qu'il s'approche, Parthénopée l'Arcadien L'ordre des vers, dans la traduction de ce couplet, est conjectural. Le texte des manuscrits n'est pas admissible. ! Tel guerrier n'est qu'un métèque ; mais à Argos qui l'a nourri il entend payer amplement sa dette ; il n'est certes pas venu pour marchander la bataille, mais plutôt pour faire honneur au chemin parcouru. Toutefois, ce n'est pas sans jactance qu'il se présente devant nos portes ; car, sur l'écu d'airain, rempart arrondi de son corps, il allait brandissant l'affront infligé à Thèbes, la Sphinx mangeuse de chair crue, dont l'image, fixée par des clous, se détache, éclatante, en relief, et qui maintient sous elle un Cadméen, afin d'attirer sur le guerrier le plus de traits qu'il se pourra.

ÉTÉOCLE

Ah ! si les dieux leur accordaient un sort digne de leurs pensers, à ceux-là et à leur jactance impie ! Ce serait pour eux l'anéantissement complet et misérable. Pour l'Arcadien aussi dont tu nous parles, j'ai un guerrier sans jactance et dont le bras voit ce qu'il doit faire : c'est Actor, le frère du guerrier précédent. Celui-là ne permettra pas à ce torrent de mots sans actes d'aller faire croître des malheurs à l'intérieur de nos remparts, et pas davantage de franchir nos murs à celui qui porte l'image d'une bête monstrueuse et abhorrée sur un bou- clier ennemi Le Messager veut dire : En dépit de cette ardeur qui le rend si redoutable, il y a toutefois en lui quelque chose qui est en noire faveur : lui aussi parle le langage de la jactance, qu'abhorrent les dieux.. C'est elle-même qui fera ses plaintes à celui qui la porte, quand elle subira un violent martelage — et cette fois en creux ! — au pied de nos murailles. Si les dieux le veulent, j'aurais en tout cela prédit la vérité !

LE CHŒUR (Agité.)

Les mots s'enfoncent dans ma poitrine, mes cheveux tressés se dressent, quand j'entends parler

LES SEPT CONTRE THÈBES LE MESSAGER

l'insolence de ces impies arrogants. Ah ! puissent donc les dieux les anéantir sur ce sol !

LE MESSAGER

Je passe au sixième, à la fois un sage et un brave au combat, le puissant devin Amphiaraos. Placé devant la porte Homoloïs, il poursuit de ses invectives le puissant Tydée, « Tydée, le meurtrier Tydée avait dû s'exiler à la suite d'un meurtre commis sur un parent ; mais le degré de parenté et le nom de la victime varient suivant les auteurs : pour les uns, il s'agirait de son propre frère, pour d'autres de son oncle, pour d'autres de deux cousins., le trouble de sa propre cité, et, pour Argos, le plus grand maître d'infortunes, le recors d'Érinys Quand l'Érinys vient faire payer leur dette aux coupables, Tydée est à ses côtés, comme le témoin instrumentaire (κλητήρ) aux côtés du créancier. Sa présence trahit donc toujours celle de l'Érinys invisible. Recors est une traduction assez inexacte, mais le mot grec n'a pas d'équivalent en français., le serviteur de la Mort, et le conseiller pour Adraste de tous ces malheurs ! » Puis c'est vers ton frère, le puissant Polynice qu'il tourne ses regards, les yeux très haut levés Le texte est très douteux et n'a jamais pu être corrigé de manière satisfaisante. La seule chose claire, c'est qu'Amphiaraos décompose le nom de Polynice, pour en accentuer la valeur étymologique : « l'homme aux mille querelles » (cf. p. 139, n. 2)., et, à la fin, par deux fois, il l'appelle, en scandant son nom, et ces mots sortent de sa bouche : « Ah ! le bel ouvrage, aimé du Ciel, glorieux à entendre et à répéter pour tes neveux : détruire le pays de ses pères, les dieux de sa race, en lançant contre eux une armée étrangère ! Est-il donc un grief permettant de tarir la source maternelle ? Est-ce la terre de la patrie, grâce à tes soins conquise par la lance, qui doit servir ta cause ? Pour moi, j'engraisserai ce sol, devin caché dans la terre ennemie. Combattons : le trépas que j'attends ne sera pas sans gloire. » Ainsi parlait le devin, cependant qu'il portait posément un bouclier d'airain massif. Mais aucun blason ne s'y voyait sur l'orbe ; car il ne veut pas paraître un héros, il veut l'être, et cultive en son cœur le

LES SEPT CONTRE THÈBES LE MESSAGER

sillon profond d'où germent les nobles desseins. — A celui-là je t'engage à envoyer des adversaires sages et braves à la fois : redoutable est celui qui révère les dieux.

ÉTÉOCLE

Hélas ! quel présage rapproche ici un juste des impies ! dans toute entreprise, rien de mauvais comme de mauvais compagnons. La récolte n'en est point à engranger Ici s'est introduit dans le texte un beau vers emprunté soit à une autre pièce d'Eschyle, soit à un autre tragique : « Dans le champ de l'Erreur se moissonne la Mort ». Le vers est inadmissible à cette place. Le danger dont il est question ici est celui qu'offrent de mauvais compagnons, non celui qui vient de l'Erreur. L'idée de l'Erreur (Até) s'accorderait mal d'ailleurs avec le portrait d'Amphiaraos, qui a justement toutes les qualités opposées (619). Enfin Amphiaraos ne subira pas la mort : les dieux permettront qu'au moment où il va être atteint par la lance de Lasthène, la terre s'entrouvre et l'engloutisse vivant avec son char.. Qu'un homme pieux s'embarque avec des marins ardents à achever un crime, et il périt avec leur engeance maudite. Qu'un juste s'associe à des citoyens inhospitaliers, oublieux du Ciel, et le voilà fatalement pris au même filet : il succombe sous le harpon divin qui ne distingue pas ! Ainsi le devin, fils d'Oïclée, homme sage, juste, brave et pieux, illustre prophète, pour s'être trouvé mêlé malgré lui à des impies au langage téméraire, engagés dans une route sur laquelle le retour doit être long C'est-à-dire : partis pour une expédition dont aucun ne reviendra. Mais le texte est douteux., sera, si Zeus le veut, ramassé par le même coup de filet. — Je crois qu'il n'attaquera même pas nos portes, non qu'il soit sans courage ou de volonté lâche, mais il dit savoir qu'il tombera dans la bataille, si les oracles de Loxias ne sont pas stériles, et il a coutume de ne dire que ce qui convient ou de se taire. En face de lui toutefois nous placerons un portier inhospitalier, le puissant Lasthène Ce personnage est peut-être de l'invention d'Eschyle. Dans la tradition épique, que reproduit Pindare (Ném. IX 24), l'adversaire d'Amphiaraos est Périclymène. : si son esprit est d'un vieillard, ses muscles sont jeunes, son œil agile et son bras prompt à frapper de la javeline le flanc

LES SEPT CONTRE THÈBES ÉTÉOCLE

découvert par le bouclier. Mais, pour les mortels, le succès n'est qu'un don des dieux.

LE CHŒUR (Agité.)

Que les dieux donc entendent et exaucent mes justes prières, afin que le succès appartienne à Thèbes ; et qu'ils fassent retomber les maux de la guerre sur nos envahisseurs ! qu'en dehors de nos murs, Zeus, de sa foudre, les frappe et tue !

LE MESSAGER

Je passerai maintenant au septième chef que voici devant la septième porte : à ton propre frère et au sort que ses imprécations, ses prières demandent pour cette ville. Il veut, après avoir escaladé nos murs, s'être proclamé vainqueur et avoir entonné le péan de la conquête, se mesurer avec toi, et, alors, ou te tuer et tomber mort près de toi, ou, s'il laisse vivre qui l'a privé de ses droits, du moins, par un exil qui te jette à ton tour hors de Thèbes, tirer de toi vengeance égale. Voilà ce qu'il clame, en suppliant les divinités ancestrales de la terre paternelle de veiller à l'entier achèvement de ses vœux, le puissant Polynice ! Et il porte un écu rond Polynice a adopté le bouclier rond des Argiens. Aussi porte-t-il un bouclier neuf., tout récemment forgé, où est fixé un double emblème : un guerrier en or ciselé s'y voit conduit par une femme, guide au front serein. Et celle-ci se prétend la Justice, comme veulent l'indiquer les lettres placées près d'elle : « Et je ramènerai cet homme, pour qu'il recouvre sa ville et l'accès de sa demeure paternelle ». Je t'ai dit exacte- ment leurs inventions : tu n'auras jamais de blâme à adresser à mes rapports ; mais décide seul du coup de barre à donner à la cité.

Il sort. ÉTÉOCLE

Ah ! furieuse et terrible haine des dieux ! Ah ! race d'Œdipe — ma race ! — digne de toutes les

LES SEPT CONTRE THÈBES ÉTÉOCLE

larmes ! Hélas ! voici accomplies aujourd'hui les malédictions d'un père ! Mais il ne convient ni de pleurer ni de se plaindre, de peur de faire naître des lamentations plus lourdes à mon front. Pour ce Polynice — vraiment si bien nommé Cf. p. 130, n. 3. ! — nous saurons bientôt jusqu'où se réalisera son emblème, et si, pour le ramener, il suffira de lettres d'or ciselées sur un bouclier, flux d'insolence d'un cœur en délire. Si la vierge, fille de Zeus, la Justice, était dans ses actes et dans son âme, cela pourrait être. Mais jamais encore, ni le jour où il s'évada des ténèbres du sein mater- nel, ni quand il grandissait, ni quand il entra dans l'adolescence, ni quand se formait en touffes le duvet sur son menton, la Justice ne l'a honoré d'un mot ; et ce n'est pas, je pense, au moment où il meurtrit la terre de ses pères, qu'elle peut être à ses côtés — ou elle serait alors entièrement infidèle à son nom, cette Justice qui s'associerait à un homme dont l'audace ne recule devant rien. Voilà en quoi j'ai foi, et c'est moi-même qui irai me mesurer avec lui. Quel autre serait donc plus qualifié ? Roi contre roi, frère contre frère, ennemi contre ennemi, j'engagerai le combat avec lui. Allons ! qu'on m'apporte aussitôt mes cnémides, défenses des pierres et des javelines.

LE CORYPHÉE

Non, ô le plus cher des hommes, fils d'Œdipe, ne deviens pas, dans ta colère, semblable à celui qui parle un si criminel langage Pour tout ce dialogue, cf. Notice, p. 107.. C'est assez que les Cadméens en viennent aux mains avec des Argiens : de ce sang on peut se purifier. Mais le meurtre de deux frères, tombés sous des coups mutuels, c'est là une souillure qui ne vieillit pas.

ÉTÉOCLE

Supporter un malheur que n'accompagne point la honte, soit ! puisqu'il n'est point d'autre profit qui demeure chez les morts. Mais aux malheurs qui sont aussi des hontes tu ne saurais promettre un beau renom !

LES SEPT CONTRE THÈBES Agité. LE CHŒUR

Quel est ce délire, enfant ? Ne laisse pas l'égarement d'une folie meurtrière emplir ton cœur et t'emporter. Rejette, déjà en son principe, cette convoitise mauvaise.

ÉTÉOCLE

Puisque le Ciel lui-même précipite les choses, qu'elle aille donc, au gré du vent qui la pousse, vers son lot, l'onde du Cocyte, la race odieuse à Phoibos, la race entière de Laïos !

LE CHŒUR

Ah ! de quelle dent cruelle te mord donc le désir qui t'entraîne à achever, en dépit de ses fruits amers, l'effusion homicide d'un sang qui t'est interdit !

ÉTÉOCLE

C'est que l'odieuse, la noire Imprécation d'un père, sans une larme en ses yeux secs, est là qui s'approche et me dit : « Tout est profit à mourir plus tôt que plus tard ».

LE CHŒUR

Eh bien ! résiste à qui veut t'entraîner. Tu ne seras pas appelé un lâche pour avoir réussi à vivre. L'Érinys à l'égide noire n'abandonne-t-elle pas les maisons, le jour où les dieux agréent les offrandes qu'on leur tend ?

ÉTÉOCLE

Les dieux ! ils n'ont désormais plus souci de moi. L'offrande de ma mort, seule, a du prix pour eux. Ai-je encore une raison de flatter un trépas qui me fait disparaître ?

LE CHŒUR

Oui, aujourd'hui au moins, tandis qu'il est tout proche. Aussi bien, avec le temps, le Destin peut-il changer de dessein et venir sur toi d'un souffle plus clément. Aujourd'hui, il fait rage.

ÉTÉOCLE

Qui a déchaîné cette rage ? les malédictions d'Œdipe ! Elles n'étaient que trop vraies, les visions de mes songes, qui partageaient mon patrimoine !

LES SEPT CONTRE THÈBES LE CORYPHÉE

Va, écoute des femmes, si dur qu'il te soit de le faire.

ÉTÉOCLE

Donnez donc des avis qui se puissent suivre, et sans longs discours !

LE CORYPHÉE

Ne prends pas ce chemin : ne va pas à la septième porte.

ÉTÉOCLE

Mon cœur est aiguisé : des mots ne l'émousseront pas.

LE CORYPHÉE

Un succès, même acquis sans gloire, atteste la faveur des dieux.

ÉTÉOCLE

Ce n'est pas à un soldat à admettre telle maxime.

LE CORYPHÉE

Quoi ! tu voudrais faucher l'existence d'un frère ?

ÉTÉOCLE

Aux malheurs que les dieux envoient nul ne saurait échapper.

Il sort en courant. Assez soutenu. LE CHŒUR

J'ai peur que celle qui détruit les maisons, la déesse si peu semblable aux déesses, la prophétesse trop véridique de malheurs, l'Érinys appelée par les vœux d'un père, n'accomplisse les imprécations courroucées d'Œdipe en démence : c'est à leur perte que ce conflit jette ses fils.

Celui qui agite les dés, l'étranger Chalybe, émigré de Scythie, dur partageur de patrimoines, le Fer au cœur cruel, a déjà, en secouant les sorts, décidé qu'ils n'occuperaient de leurs terres que ce qu'en peut tenir un mort à jamais frustrés de leurs vastes champs !

Plus vif.

Quand ils seront morts, tous deux tués, tous deux massacrés par un frère, quand la poussière du sol aura bu le sang noir et figé du meurtre, qui en saurait offrir des puri-

LES SEPT CONTRE THÈBES LE CHŒUR

fications ? Qui les en pourrait laver ? Ah ! souffrances neuves qui viennent se mêler aux douleurs d'autrefois !

Je pense à la faute ancienne Pour tous les faits que rappelle ici Eschyle, cf. Notice, p. 103. Euripide, dans le prologue des Phéniciennes (13 suiv.) se rapproche beaucoup d'Eschyle., vite châtiée, et qui pourtant dure encore à la troisième génération, la faute de Laïos, rebelle à Apollon, qui, par trois fois, à Pytho, son sanctuaire prophétique, centre du monde, lui avait déclaré qu'il devait mourir sans enfant, s'il voulait le salut de Thèbes

Mais Laïos succombe à un doux égarement L'irrésistible désir d'avoir des enfants. La privation de postérité était chose particulièrement cruelle pour les anciens : c'était le foyer familial éteint et, pour le père lui-même, l'absence des sacrifices funèbres que réclament les morts aux enfers., et il engendre sa propre mort, Œdipe le parricide, qui a osé ensemencer le sillon sacré où il s'était formé et y planter une souche sanglante : un délire unissait les époux en folie On rapporte parfois ces vers à Œdipe et à Jocaste. C'est une erreur certaine : il n'est question ici que de la faute primitive, celle qui a causé la perte de toute la race, et non de l'inceste involontaire d'Œdipe, qui n'en est qu'une suite indirecte. Les mots grecs d'ailleurs ne se prêtent pas à une telle interprétation : c'est une folie, un délire (παράνοια), qui rapproche Laïos et Jocaste, en dépit de l'ordre du dieu, tandis que l'inceste n'a eu pour cause qu'une méprise (ἄγνοια). !

Et maintenant une mer de maux vers nous pousse ses lames. Si l'une s'écroule, elle en soulève une autre, trois fois plus puissante, qui gronde et bouillonne autour de l'étrave de notre cité. Entre elle et nous ne s'étend d'autre défense que l'épaisseur d'un médiocre rempart ; et j'ai peur que Thèbes ne succombe avec ses rois L'oracle d'Apollon est aussi menaçant pour Thèbes que pour la race de Laïos : cf. Notice, p. 104 suiv..

Car voici que s'achève le douloureux règlement des imprécations d'autrefois. Les misérables voient les désastres passer

LES SEPT CONTRE THÈBES LE CHŒUR

à côté d'eux. Ils doivent au contraire jeter force lest du haut de leur poupe, les mortels entreprenants dont la prospérité s'est démesurément accrue.

Quel homme fut jamais honoré à la fois des dieux assis au foyer de Thèbes et de l'agora populeuse comme était révéré Œdipe, depuis qu'il avait délivré cette terre du monstre qui lui ravissait ses hommes ?

Mais, quand il eut, l'infortuné, pris soudain conscience de son malheureux hymen, dans sa douleur impatiente, dans le délire de son âme, il acheva un double malheur : de sa main parricide, il se sépara de ses yeux — ses yeux plus chers que ses fils !

Et contre ses fils mêmes, indigné de leurs piètres soins Dans la Thébaïde, Œdipe maudissait deux fois ses fils. Polynice plaçait un jour devant lui la table d'argent et la coupe d'or de Cadmos. A la vue de ces objets, qui venaient de Laïos, Œdipe se jugeait délibérément outragé par Polynice et lançait contre ses fils une imprécation : « ils ne se partageraient pas ses biens avec égards et affection, et ce ne serait à jamais entre eux que guerre et combats » (Athénée, XI 465 e). Plus tard sans doute — car la gradation est évidente — ses fils lui envoyaient, après un sacrifice, non l'épaule, mais la hanche de la victime : ils lui refusaient donc la part réservée au roi, ils proclamaient sa déchéance ! Œdipe demandait alors à Zeus qu'ils « descendissent dans l'Hadès sous les coups l'un de l'autre » (schol. Soph. Œd. à Col. 1375). Eschyle a condensé ces deux malédictions en une seule. Les fils d'Œdipe ont été maudits pour leurs « piètres soins » — allusion à la seconde des deux scènes rappelées plus haut — et Œdipe leur a prédit que « le Fer scythe leur partagerait les biens paternels » (727, 787, 815), ce qui, pour l'expression, [rappelle la première imprécation de la Thébaïde, mais n'en évoque pas moins aussi l'idée de la seconde, le double fratricide]., hélas ! il lança des imprécations amères : c'est le fer au poing qu'ils se partageraient ses biens ! Et je tremble mainte- nant qu'elles ne soient réalisées par l'Érinys au jarret souple.

Entre le Messager. LE MESSAGER

Rassurez-vous, ô femmes, trop filles de vos mères : la ville a échappé au joug de l'esclavage ;

LES SEPT CONTRE THÈBES LE MESSAGER

on a vu s'effondrer les vanteries de ces puissants guerriers ; Thèbes jouit de l'embellie, avant d'avoir fait eau sous le choc innombrable des vagues. Ses remparts la protègent, et nous avions muni nos portes de champions aptes à les défendre. Dans l'ensemble, tout va bien à six portes ; mais la septième, c'est l'auguste dieu Septime, sire Apollon, qui se l'est réservée, pour achever sur la race d'Œdipe le châtiment de Laïos et de ses erreurs anciennes.

LE CORYPHÉE

Quelle épreuve imprévue est encore le lot de Thèbes ?

LE MESSAGER

Thèbes est sauvée, mais les rois frères...

LE CORYPHÉE

Qui ? Que dis-tu ? Je deviens folle d'épouvante.

LE MESSAGER

Reprends tes esprits et écoute : la descendance d'Œdipe...

LE CORYPHÉE

Hélas ! infortunée, je puis prédire les maux dont il s'agit.

LE MESSAGER

Sans conteste mordant la poussière...

LE CORYPHÉE

Gît sans vie là-bas ?... Ah ! si cruel soit le mot, dis-le.

LE MESSAGER

Tant ils se déchiraient de leurs mains fraternelles !

LE CORYPHÉE

Et tant pour l'un et l'autre le dieu était égal. C'est lui seul qui détruit la malheureuse race.

LE MESSAGER

Il y a là matière à la joie comme aux pleurs. Thèbes a la victoire ; mais ses rois, ses deux chefs d'armée, se sont partagé tout leur patrimoine avec le fer scythe forgé au marteau et ne possèderont de terre que ce qu'ils en trouveront dans la tombe où les ont précipités les vœux malheureux d'un père Les vers 820-821 ne sont qu'un doublet : « La ville est sauvée ; mais des deux rois frères la terre a bu le sang répandu par un meurtre mutuel. » !

Il sort. LES SEPT CONTRE THÈBES Mélodrame. LE CORYPHÉE

O grand Zeus, ô dieux maîtres de Thèbes, qui avez daigné défendre les remparts de Cadmos ! Dois-je me réjouir et saluer d'une clameur pieuse le Sauveur Zeus Sauveur : cf. Suppliantes, 25., qui de tout mal a préservé cette cité ? Ou pleurer ses chefs de guerre, douloureux et misérables, privés de postérité, Qui, pour justifier strictement leur nom, en vrais « chercheurs de querelles » Cf. p. 130, n. 3. Le sort de Polynice ne se sépare pas de celui de son frère, et son nom prédit leur destin commun., ont péri dans un désaccord sacrilège ?

Animé. LE CHŒUR

O noire, ô toute puissante Imprécation d'Œdipe et de sa race Entendez : lancée par Œdipe et attachée à sa race., un froid cruel enveloppe mon cœur. J'entonne le chant dû au tombeau, dans un délire de Thyiade, quand j'apprends quels sanglants cadavres viennent de tomber misérablement. Elle est de sinistre augure, cette rencontre de lances ! Elle a été au but sans défaillance, la parole qui portait le vœu d'un père ; l'indocilité de Laïos a prolongé ses effets. Et une angoisse étreint la ville : les oracles ne s'émoussent pas ! Ah ! lamentables guerriers, vous avez accompli ce qu'on n'eût osé croire ! Voici donc venus de pitoyables malheurs, il ne s'agit plus de vains mots !

Bien marqué. On apporte les corps d'Étéocle et de Polynice.

Voilà qui parle assez clair : nos yeux voient le récit du messager. Des deux guerriers, objets de notre double

LES SEPT CONTRE THÈBES

angoisse, les tristes meurtres fratricides, les deux lots de douleurs sont donc là, achevés. Que dire ? oui, que dire, sinon que des souffrances après des souffrances viennent prendre place au foyer de cette maison ? Allons, mes amies, qu'au vent des sanglots vos bras battent autour de vos fronts l'entraînante cadence de nage qui, de tout temps, à travers l'Achéron a su faire passer la lourde nef aux voiles noires, avec ses pèlerins, jusqu'à la rive ignorée d'Apollon, la rive sans soleil, hospitalière et ténébreuse Le poète inconnu à qui est due la scène qui termine la pièce (cf. p. 103), a introduit ici quelques vers (861-873), pour préparer l'entrée des deux filles d'Œdipe, par qui il voulait faire chanter le chant funèbre qui va suivre : « (Mélodrame.) Mais voici déjà Antigone et Ismène prêtes à une tâche cruelle, le chant funèbre de leurs frères. J'imagine, à n'en pouvoir douter, que, de leurs seins charmants, aux draperies profondes, elles vont exhaler une juste douleur. Pour nous, le rite veut, qu'avant toute autre voix, nous fassions retentir l'hymne lugubre d'Érinys, pour entonner ensuite le péan odieux d'Hadès. « Hélas ! vous qui avez souffert dans vos frères plus qu'aucune autre de celles qui autour de leur robe nouent une ceinture, je pleure, je gémis, et ce n'est pas une feintise qui m'arrache tout droit du cœur ces clameurs aiguës. » La faiblesse prétentieuse de ces vers trahit suffisamment le faussaire. !

Le Chœur se partage en demi-chœurs qui se répondent. Assez vif. LE CHŒUR

Hélas ! pauvres fous, incrédules à vos amis, insatiables de misères, vous avez pris possession de la demeure paternelle, malheureux ! les armes à la main.

Mélodrame.

Malheureux, oui ! puisqu'ils ont été chercher un trépas malheureux pour la honte de leur maison.

LES SEPT CONTRE THÈBES Assez vif. LE CHŒUR

Hélas ! renverseurs de murailles, vous avez attaqué celles de votre propre maison ! rois, vous avez connu une royauté douloureuse ! et vous voilà désormais réconciliés par le fer !

Mélodrame.

— Et elle a réalisé ce qu'elle avait arrêté, la puissante Érinys de leur père Œdipe !

Un peu plus agité.

— Frappés — ah ! oui, frappés ! — au flanc gauche, au flanc fraternel, <vous voici donc enfin départagés Texte purement conjectural, destiné à suppléer à une courte lacune de nos manuscrits. !> Hélas ! infortunés ! hélas ! imprécations à qui sont dues ces mutuelles tueries !

Il a transpercé leur maison en même temps que leurs corps, le coup dont tu les dis frappés, conduit par une fureur indicible et par l'esprit de discorde issu de l'imprécation paternelle.

Un gémissement court à travers la cité. Nos remparts gémissent. Le sol gémit sur ces hommes qu'il aimait. Elles resteront aux générations suivantes, ces richesses grâce auxquelles — ah ! triste sort ! — grâce auxquelles sont venus à eux et la querelle et son mortel dénouement Étéocle et Polynice ne laissent point de postérité (cf. 828). Il ne s'agit donc pas de leurs descendants, mais des générations suivantes en général. Eschyle toutefois se sert ici du terme par lequel la tradition désignait les fils des Sept chefs, les Épigones. Il ne peut se dégager entièrement des souvenirs de l'épopée, alors même que le plan de sa trilogie exclut toute idée d'une revanche argienne. Cf. Notice, p. 106..

Dans la violence de leurs cœurs, ils se sont partagé leur patrimoine à parts strictement égales. Mais au média-

LES SEPT CONTRE THÈBES LE CHŒUR

teur leurs proches ont bien quelque reproche à faire Le médiateur, c'est Arès, et les proches des deux frères ont bien quelque reproche à lui faire, puisqu'il n'a mis fin à leur querelle et égalisé leurs parts qu'en les frappant mortellement tous les deux. : Arès manque de douceur !

Élargi.

Le fer tranchant a fait d'eux ce que vous voyez. Et le fer tranchant leur a préparé — quoi ? me dira-t-on — leurs parts du tombeau paternel.

Le thrène de leur maison les escorte, bruyant, déchi- rant, gémissant sur soi et souffrant pour soi Les funérailles comportent un thrène et un éloge funèbre. Le thrène est cette fois d'autant plus amer qu'il gémit sur lui-même, c'est-à-dire que la famille, tout entière détruite, mène son propre deuil (915 suiv.)., désolé, rebelle à la joie, tirant des larmes sincères de mon cœur, qui se consume en sanglots pour ces deux rois.

Et sur ces infortunés on a droit de proclamer qu'ils ont ensemble et parmi leurs concitoyens et dans les rangs des envahisseurs fait grand carnage au combat Et l'éloge funèbre est d'autant plus douloureux qu'il doit mentionner des citoyens parmi les ennemis immolés par les deux frères (923 suiv.)..

Ah ! malheureuse, celle qui les enfanta, entre toutes les femmes qui sont appelées mères ! Elle les a conçus d'un fils dont elle avait fait son époux, et voilà comment ils ont fini tous deux sous les coups réciproques de leurs bras de frères !

Frères, oui, jusque dans l'anéantissement, grâce à un partage de haine, à une lutte de fureur, où s'achève leur querelle !

Leur haine a pris fin. Dans la terre trempée de leur sang, leurs vies se sont mélangées : cette fois, ils sont bien de

LES SEPT CONTRE THÈBES LE CHŒUR

même sang ! Cruel a été l'arbitre de leur débat, l'étranger du Pont, le Fer Cf. p. 137, n. 1. qui sort aiguisé de la flamme ; cruel, l'impartial partageur de leur patrimoine, Arès, qui réalise aujourd'hui l'imprécation de leur père.

Ils ont reçu leur lot, les infortunés, leur lot de douleurs choisies par les dieux. Et sous leurs corps demeurera le trésor sans fond de la glèbe.

Hélas sur vous qui avez à votre race apporté ce couronnement de souffrances ! Enfin, les Imprécations ont poussé la clameur aiguë du triomphe : la race a pris la fuite dans une déroute totale. Le trophée d'Até se dresse à la porte où ils se frappaient tout à l'heure, et, sur sa double victoire, le Ciel s'est arrêté.

Le cortège funèbre s'organise, puis s'ébranle. Animé. HÉMICHŒUR A

Frappé, tu as frappé Ce dialogue chanté est attribué, dans nos manuscrits, à Antigone et à Ismène (cf. p. 140, n. 1). On connaît l'imitation qu'en a faite Casimir Delavigne : « Éclatez, mes sanglots ! Tu frappes et péris. Son glaive te renverse. O frères malheureux ! Éclatez, mes sanglots ! — Coulez, coulez, mes pleurs ! — En immolant, tu meurs. — Et sous ton glaive il tombe. — Plus misérables sœurs ! Coulez, coulez, mes pleurs ! etc... ».

HÉMICHŒUR B

Et toi, tu es mort après avoir tué.

HÉMICHŒUR A

Ta lance a tué.

HÉMICHŒUR B

Une lance t'a tué.

HÉMICHŒUR A

Tu as créé des douleurs.

HÉMICHŒUR B

Tu as subi des douleurs.

LES SEPT CONTRE THÈBES HÉMICHŒUR A

Larmes, coulez.

HÉMICHŒUR B

Éclatez, sanglots.

HÉMICHŒUR A

Te voilà gisant —

HÉMICHŒUR B

— Après avoir tué.

HÉMICHŒUR A

Hélas !

HÉMICHŒUR B

Hélas !

HÉMICHŒUR A

Mon âme est pleine de sanglots fous.

HÉMICHŒUR B

Au fond de moi mon cœur gémit.

HÉMICHŒUR A

Hélas ! digne objet de toutes les larmes.

HÉMICHŒUR B

Et toi, victime de tous les maux.

HÉMICHŒUR A

Tu as succombé sous un frère.

HÉMICHŒUR B

Et c'est un frère que tu as tué.

HÉMICHŒUR A

Double chagrin à rappeler.

HÉMICHŒUR B

Double chagrin à regarder.

HÉMICHŒUR A

— Le texte des deux vers qui suivent est corrompu. Il en est de même des vers correspondants (984-985). Le sens ne s'en laisse même pas entrevoir. Tout ce dialogue nous est d'ailleurs parvenu dans un état déplorable. Le texte traduit est en grande partie conjectural.

HÉMICHŒUR B

—

(Ensemble.) LE CHŒUR

Ah ! Parque, cruelle distributrice de misères ! Et toi, ombre puissante d'Œdipe ! Ah ! noire Érinys, tu as prouvé ton pouvoir.

HÉMICHŒUR A

Hélas !

HÉMICHŒUR B

Hélas !

HÉMICHŒUR A

Maux affreux à contempler —

HÉMICHŒUR B

— Qu'il m'a fait voir en revenant d'exil.

HÉMICHŒUR A

Même en tuant, il n'a pas retrouvé son pays.

HÉMICHŒUR B

Mais, sitôt de retour, le voici expiré.

HÉMICHŒUR A

Oui, il a expiré.

HÉMICHŒUR B

Mais il a tué celui que voici.

LES SEPT CONTRE THÈBES LE HÉRAUT

Je t'engage à ne pas être ainsi rebelle à ta cité.

ANTIGONE

Je t'engage, moi, à ne pas m'adresser de sommations vaines.

LE HÉRAUT

Un peuple est cruel, qui vient d'échapper au désastre.

ANTIGONE

Cruel à ta guise ! celui-ci ne restera pas sans tombeau.

LE HÉRAUT

Feras-tu l'honneur d'une tombe à celui que son pays abhorre ?

ANTIGONE

Sa part d'honneur, les dieux déjà ne la lui ont-ils donc pas faite ?

LE HÉRAUT

Oui, du jour qu'il a mis sa cité en péril.

ANTIGONE

A des affronts il répondait par des affronts.

LE HÉRAUT

En se vengeant sur tous de la faute d'un seul !

ANTIGONE

La dispute est la dernière des déesses à clore son propos. C'est moi qui l'ensevelirai : épargne-toi de longs discours.

LE HÉRAUT

Suis seule tes desseins : moi, je te l'interdis.

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Hélas ! hélas ! altières destructrices des races, Kères Érinyes, vous qui avez ainsi anéanti jusque dans ses racines la race d'Œdipe, que vais-je devenir ? Que dois-je faire ? A quoi me résoudre ? Saurai-je renoncer à te pleurer, à t'escorter jusqu'au tombeau ? Mais j'ai peur aussi et je veux détourner la terreur que m'inspire la cité. Pourtant, tu aurais, toi, d'innombrables pleureuses, tandis que celui-ci irait, infortuné, sans lamentation, suivi du seul thrène d'une sœur éplorée : qui le pourrait croire ?

LE CHEF DU PREMIER DEMI-CHŒUR

Que la ville frappe ou non ceux qui pleurent Polynice, Nous irons, nous ; à ses funérailles nous serons et ferons cortège. Il s'agit d'un deuil commun à la race tout entière, et ce que l'État recommande comme le droit, tantôt c'est ceci et tantôt cela !

LE CHEF DU SECOND DEMI-CHŒUR

Nous, nous suivrons celui-là, comme l'État et le Droit à la fois nous le recommandent. Après les Bienheureux et la force de Zeus, c'est à lui que la ville des Cadméens doit de n'avoir point été sous le flot étranger renversée et submergée sans merci.