AGAMEMNON Aeschylus Gregory Crane Perseus Project, Tufts University Gregory Crane Prepared under the supervision of Gregory Crane Schmidt Sciences 2 volumes; 20 cm Trustees of Tufts University Medford, MA Perseus Project tlg0085.tlg005.mazon1920_fra2.xml

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Aeschylus Eschyle texte établi et traduit par Paul Mazon Paul Mazon Paris Les Belles Lettres 1920-1925 2 HathiTrust catalog record French and Ancient Greek on opposite pages.

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AGAMEMNON Au fond de l'Orchestre, le palais des Atrides. Sur la terrasse du toit, le Veilleur est étendu. LE VEILLEUR

J'implore des dieux la fin de mes peines, depuis de si longues années qu'à veiller sur ce lit, au palais des Atrides, sans répit Litt. de longue date : c'est l'explication du scholiaste, abandonnée à tort par les éditeurs modernes., comme un chien, j'ai appris à connaître l'assemblée des étoiles nocturnes, et ces astres surtout qui apportent aux hommes et l'hiver et l'été, princes lumineux des feux de l'Éther, dont je sais et les levers et les déclins. Et me voici encore épiant le signal du flambeau, la lueur enflammée qui, de Troie, nous portera la nouvelle, le mot victorieux : ainsi commande un cœur impatient de femme aux mâles desseins. Mais, lorsque je suis là, sur cette couche pénétrée de rosée, qui me retient la nuit loin de mon toit, qui ne connaît point, elle, la visite des songes — car, au lieu du sommeil, c'est la peur qui seule s'en approche et me défend de joindre mes paupières pour un sommeil paisible — quand je veux donc chanter ou fredonner, me faire avec des refrains un remède contre la torpeur, alors j'éclate en sanglots, déplorant le sort de cette maison, où ne règne plus le bel ordre d'antan. Ah ! puisse donc luire aujourd'hui l'heureuse fin de mes peines et le feu messager de joie illuminer les ténèbres !

Une lueur apparaît dans le lointain. Le Veilleur se soulève à demi. — Avec émotion :

Salut, flambeau, qui fais naître le jour au milieu de la

AGAMEMNON

nuit et d'innombrables chœurs se former dans Argos pour fêter le succès !

Il se lève brusquement et lance à pleine voix un cri prolongé.

Iou ! iou ! je préviens à grands cris la femme d'Agamemnon, pour que, levée en hâte de sa couche, elle fasse, en réponse à ce flambeau, monter de ce palais un long cri d'allégresse : Ilion est prise, le signal de feu est là qui le proclame. Et c'est moi le premier qui, en dansant, vais ouvrir la fête. Les bons coups de mes maîtres, je les porte à mon compte : avec ce fanal-là, j'amène trois fois six Litt. j'en ferai mon jeu. On joue en plaçant les pions (τίθεσθαι) d'après le nombre de points qu'ont amené les dés (τὰ πεσόντα). Trois fois six est le meilleur coup possible. C'est Agamemnon qui l'a fait ; mais le Veilleur compte bien en tirer aussi profit : la nouvelle lui vaudra une récompense. !... En tout cas, que je puisse, le jour où rentrera le maître, soulever de ma main sa main chérie. Je n'en dis pas plus : un bœuf énorme est sur ma langue. Si la voix lui était donnée, ce palais, de lui-même, dirait l'entière vérité. Moi, si je parle à ceux qui savent, pour les autres, exprès, j'oublie tout Proverbe ; entendez : Ma langue n'est pas libre..

Mélodrame. Il disparaît dans le palais. Par la droite, douze vieillards entrent lentement dans l'Orchestre. LE CORYPHÉE

Voici dix ans déjà que Priam a vu un terrible adversaire, les rois Ménélas et Agamemnon, fils d'Atrée, couple puissant, honoré par Zeus d'un double trône et d'un double sceptre, lever de ce pays une flotte argienne de mille vaisseaux, pour prêter à leur cause le secours des armes.

Terribles, ils criaient la guerre du fond de leur cœur irrité, semblables aux vautours qui, éperdus du deuil de

AGAMEMNON LE CHŒUR

leur couvée, tournoient au-dessus de l'aire, battant l'espace à grands battements d'ailes, frustrés de la peine prise à garder leurs petits au nid.

Et au-dessus d'eux, une divinité — est-ce Apollon, ou Pan, ou Zeus ? — entendant, clamée en langue d'oiseau, la plainte aiguë de ces hôtes du ciel Litt. de ces métèques. Les oiseaux sont comme des étrangers domiciliés dans l'Éther, le domaine des dieux. Ils doivent donc avoir des dieux pour répondants et protecteurs (προστάται)., tôt ou tard dépêche aux coupables l'Érinys vengeresse.

Ainsi le puissant Zeus Hospitalier Entendez : Zeus protecteur des hôtes. Pour l'idée, cf. 362 ; 399-402 ; 699 suiv. dépêche à Alexandre les deux fils d'Atrée ; et bientôt, pour une femme qui fut à plus d'un homme, des bras vont s'engourdir en des luttes sans trêve, des genoux toucher la poussière, des lances se briser dès l'entrée au combat, selon le lot que Zeus réserve aux Troyens et aux Danaens à la fois Le Chœur parle des Troyens, mais il pense aussi aux Grecs. Les Troyens auront beau prier : ils n'échapperont pas à leur destin ; les dieux les ont condamnés. Mais, comme la punition des Troyens sera payée de nombreuses vies grecques, c'est laisser par là même entendre que la Grèce est vouée à d'inévitables douleurs..

Dans quelque voie qu'à cette heure marche l'avenir, son but est fixé par le sort Cf. 94-96, et la note. Le texte des vers 69-71 n'est pas absolument sûr.. Nourris ton feu, de bois par dessous, d'huile par-dessus : rien n'apaisera l'inflexible courroux des offrandes dont la flamme ne veut pas Quand les offrandes ne brûlent pas, on estime que le Ciel refuse de les agréer. C'est le pire des présages, celui qui trahit chez les dieux un inflexible courroux. Cf. Sophocle, Antigone, 1007 suiv. La flamme qui jaillit haute et droite de l'autel (cf. 92 οὐρανομήκης λαμπὰς ἀνίσχει) est au contraire d'un heureux augure..

Pour nous, dont le vieux corps ne peut payer sa dette et que l'armée partie pour soutenir nos droits a laissés derrière elle, nous demeurons ici, guidant sur un bâton des forces pareilles à celles de l'enfance. La sève qui monte en de jeunes poitrines est toute pareille à celle des

AGAMEMNON LE CHŒUR

vieillards : Arès n'est pas là chez lui ! Et, de même, qu'est-ce qu'un très vieil homme, quand son feuillage se flétrit ? Il marche sur trois pieds et, sans plus de vigueur qu'un enfant, il erre ainsi qu'un songe apparu en plein jour.

A toi de parler, fille de Tyndare, reine Clytemnestre : qu'y a-t-il ? qu'as-tu donc appris ? sur la foi de quel message tes ordres vont-ils partout provoquer des sacrifices ?

Tous les dieux de la ville, dieux du ciel et des enfers, dieux de la maison et de la place publique Litt. dieux des portes : θυραίων est une conjecture à peu près certaine. Il s'agit d'un usage de l'époque classique, non de l'âge héroïque : c'était ce qu'on appelait κνισᾶν ἀγυιάς, faire fumer les ἀγυιεῖς — si du moins il faut en croire quelques grammairiens anciens ; le mot, plus tard, aurait été mal compris et écrit ἀγυιάς, les rues. Il désignait Apollon, dieu de la rue, ainsi que son symbole, un petit obélisque que l'on dressait à l'entrée des maisons. Le dieu pouvait aussi être représenté par une véritable statue, avec un autel (βωμός), et c'était vraisemblablement le cas dans le décor de l'Agamemnon. Dans les jours d'allégresse publique et, en particulier, à l'annonce d'une heureuse nouvelle (sch. Arist. Cav. 1320), chaque citoyen brûlait de l'encens devant (ou sur) son ἀγυιεύς (cf. Soph. fr. 370)., voient leurs autels chargés de tes dons.

Et, de tous côtés, jaillit jusqu'au ciel, au stimulant appel d'une huile sainte dont la douceur n'est pas trompeuse Trop de douceur souvent fait craindre quelque fausseté ; mais l'huile n'est pas trompeuse : destinée à stimuler la flamme, elle use de sa douceur pour la réveiller, non pour l'endormir., la flamme des offrandes royales tirées du fond du palais.

De tout cela daigne me dire ce qu'il m'est possible et permis d'apprendre, et guéris mon âme anxieuse, qui tantôt se torture, et tantôt, devant les sacrifices dont tu fais jaillir les lueurs, voit l'espoir écarter d'elle le dévorant souci, insatiable de ma peine Les vieillards ne voient pas la Reine ; mais ils ont rencontré ses serviteurs portant ses offrandes dans tous les sanctuaires (96 ; 594-97). Et sans doute l'encens fume déjà devant le palais (cf. n. 3)..

AGAMEMNON Large. LE CHŒUR

Je puis dire du moins quel tout-puissant présage salua le départ de nos hommes en pleine vigueur — les dieux laissent encore une force à notre âge, la foi qu'inspirent ses chants —

Et comment les deux puissants rois des Achéens, dont les volontés unies commandent à la jeunesse grecque, lance et bras prêts à la vengeance, sont partis pour la Teucride accompagnés d'un présage guerrier : deux rois des oiseaux apparus aux rois des nefs, l'un tout noir, l'autre au dos blanc.

Ils apparurent près du palais, du côté du bras qui brandit la lance, perchés bien en vue, en train de dévorer, avec toute sa portée, une hase pleine,

(Mordant.)

frustrée des chances d'une dernière course Expression empruntée au vocabulaire des chasseurs, qui distinguent plusieurs phases dans le train d'un gibier poursuivi (cf. Xénophon, Cynég. V 14 ; IX 10 ; Arrien, Cynég. 17)..

Dis le chant lugubre, lugubre ; mais que triomphe le sort heureux !

Et, à cette vue, le sage devin de l'armée, dans ces belliqueux dévoreurs de lièvres, reconnut soudain les deux fils d'Atrée aux vouloirs pareils, les chefs mêmes de l'expédition ! Et il dit, interprétant le prodige :

« Oui, avec le temps, ils s'empareront de Troie, ceux qui partent à cette heure, et les trésors d'antan que derrière ses remparts tout un peuple amassa, le Destin, brutal, les mettra à sac. Mais prenez garde que quelque dépit divin ne vienne, prenant les devants, frapper et couvrir de son ombre le terrible mors qui doit brider Troie,

L'armée ici prête. Car, émue de pitié, la pure Artémis en veut aux chiens ailés de son père, qui ont immolé avant sa

AGAMEMNON LE CHŒUR

délivrance la malheureuse hase avec sa portée : Mordant. elle abhorre le festin des aigles Artémis. Les levrauts appartiennent à la déesse et, à ce titre, sont épargnés des chasseurs (Xén. Cynég. V 14) : en dévorant les petits de la base, les aigles ont offensé Artémis..

Dis le chant lugubre, lugubre ; mais que triomphe le sort heureux !

Je m'arrête : c'est là tout ce qu'en sa bonté la Toute-Belle, qui met ses complaisances aussi bien dans les faibles fruits des lions farouches que dans les tendres nourrissons de toutes les bêtes des champs, m'invite à expliquer des signes que ces oiseaux nous apportent — apparitions d'espoir et d'alarme à la fois !

Ah ! c'est le dieu qu'on invoque avec des cris aigus, c'est Péan que j'implore, pour qu'Artémis aux nefs des Danaens n'envoie pas de vents contraires, qui les arrêtent au port dans une longue attente, exigeant à son tour un sacrifice monstrueux, dont la victime lui restera entière, qui fera naître la discorde au sein des familles et ne respectera même pas un époux. Car, prête à se redresser un jour terrible, une intendante perfide garde la maison, la Colère, qui n'oublie pas et veut venger une enfant. » Tels furent les destins sinistres, joints à des biens sans prix, qu'en face des présages du départ Calchas proclama pour la maison de nos princes. — Et, d'accord avec ces présages, dis le chant lugubre, lugubre ; mais que triomphe le sort heureux !

Ferme et sonore. LE CHŒUR

Zeus !... quel que soit son vrai nom, si celui-ci lui agrée, c'est celui dont je l'appelle. J'ai tout pesé : je ne reconnais que Zeus propre à me décharger vraiment du poids de ma stérile angoisse.

AGAMEMNON LE CHŒUR

Un dieu Il s'agit d'Ouranos. fut grand jadis, débordant d'une audace prête à tous les combats : quelque jour on ne dira plus qu'il a seulement existé. Un autre vint ensuite, qui trouva son vainqueur Cronos. Son « vainqueur » est Zeus. et sa fin. Mais l'homme qui, de toute son âme, célébrera le nom triomphant de Zeus aura la sagesse suprême.

Il a ouvert aux hommes les voies de la prudence, en leur donnant pour loi : « Souffrir pour comprendre ». Quand, en plein sommeil, sous le regard du cœur Cf. Eumén. 103 suiv. et la note., suinte le doulou- reux remords L'image est celle d'une plaie qui se rouvre et suppure, alors qu'on la croyait guérie. Le remords est une de ces violences bienfaisantes par lesquelles les dieux ouvrent les yeux des hommes ; mais ce n'est pas la seule : il en est d'autres, plus terribles souvent ; et c'est pourquoi le Chœur est inquiet. L'homme ne s'instruit qu'à ses propres dépens ; or, Agamemnon a commis une erreur criminelle en sacrifiant sa fille à son ambition (cf. p. 17, n. 1) : quel malheur viendra donc lui faire..., la sagesse en eux, malgré eux, pénètre. Et c'est bien là, je crois, violence bienfaisante des dieux assis à la barre céleste !

C'est ainsi qu'en ces temps-là l'aîné des chefs de la flotte achéenne, plutôt que de critiquer un devin, se faisait le complice du sort capricieux. Voiles pliées, ventres creux, les Achéens s'énervaient, arrêtés en vue de Chalcis, au milieu des brisants d'Aulis.

Plus vif. LE CHŒUR

Les vents soufflaient du Strymon, portant avec eux les retards funestes, la famine, les mouillages périlleux, la dispersion des équipages, l'usure des coques et des câbles, et, par des délais toujours renouvelés, déchiraient dans l'attente la fleur des Argiens. Et, quand le devin, se couvrant

AGAMEMNON LE CHŒUR

du nom d'Artémis, vint encore proclamer un remède Ce remède, c'est le sacrifice humain que Calchas avait déjà annoncé en termes mystérieux, lorsqu'il interprétait le présage des aigles, le sacrifice monstrueux, où les restes de la victime ne seront point partagés pour le festin et qui doit provoquer la vengeance d'une mère (150 suiv.). Ce sacrifice n'est pas imposé à Agamemnon ; la déesse en fait seulement une condition s'il veut détruire Troie, qu'il paye la satisfaction accordée à son orgueil. La sagesse voudrait qu'il refusât ; mais la sagesse ne s'apprend qu'au prix de la douleur, et Agamemnon au contraire va trouver des sophismes pour justifier le sacrifice de sa fille : il ne peut trahir ses alliés ; son devoir même lui ordonne de désirer la mort d'Iphigénie (214-17), si elle lui ouvre la mer ! plus douloureux aux chefs que la tempête amère, à ce coup les Atrides, frappant le sol de leurs bâtons, ne continrent plus leurs larmes.

Et l'aîné des rois parle ainsi : « Cruel est mon sort, si je me rebelle ; mais cruel est-il aussi, si je dois sacrifier mon enfant Litt. devenir le sacrificateur de sa fille, et il est probable qu'il faut prendre l'expression à la lettre : Agamemnon tient lui-même le couteau., le joyau de ma maison, et, près de l'autel, souiller mes mains paternelles au flot sanglant jailli d'une vierge égorgée. Est-il donc un parti qui ne soit un malheur ? Puis-je, déserteur de ma flotte, manquer à mes alliés ? Si ce sacrifice, ce sang virginal enchaîne les vents, avec ardeur, ardeur profonde, on peut le désirer sans crime. Qu'il tourne à notre salut ! »

Et, sous son front une fois ployé au joug du destin, un revirement se fait, impur, impie, sacrilège : il est prêt à tout oser, sa résolution désormais est prise. Car, à la source de tous les maux, la funeste démence aux desseins honteux est là pour souffler l'audace aux mortels. Il osa, lui, sacrifier son enfant pour aider une armée à reprendre une femme, ouvrir la mer à des vaisseaux !

comprendre sa faute ? c'est ce que les vieillards se demandent avec angoisse.

AGAMEMNON LE CHŒUR

Ses prières, ses appels à son père, tout cela — même son âge virginal ! — elle le vit compté pour rien par ces chefs épris de guerre. Et, les dieux invoqués, le père aux servants fait un signe, pour que, telle une chèvre, au-dessus de l'autel, couverte de ses voiles et désespérément s'attachant à la terre, elle soit saisie, soulevée, cependant qu'un bâillon fermant sa belle bouche arrêtera toute imprécation sur les siens Ce que craint Agamemnon, ce n'est pas le remords ou la honte qu'éveillerait en lui la voix d'Iphigénie ; c'est un danger plus grave, celui d'une imprécation lancée par la victime sur son meurtrier. Une fois lâchée, la formule imprécatoire agit d'elle-même, elle « marche à son but sans défaillance » (Sept, 840) ; il n'est au pouvoir de personne de l'arrêter ; celui même qui l'a lancée ne saurait la rappeler. Il n'existe donc qu'un moyen de s'en garantir : clore de force les lèvres qui pourraient la prononcer. L'allure haletante de la phrase, qui, contrairement à l'usage, est reprise et prolongée au delà de la strophe, traduit l'angoisse, l'impatience brutale du Roi. Cela par la force, la brutalité muette d'un frein ! Mais, tandis que sa robe teinte de safran coule sur le sol La victime a été portée à l'autel « couverte de ses voiles ». Maintenant, pour la frapper, on a fait tomber sa robe : c'est le signal du sacrifice, et les Grecs voient soudain ses yeux, qui implorent la pitié, et sa bouche, impuissante à parler., le trait de son regard va blesser de pitié chacun de ses bourreaux. Elle semble une image, impuissante à parler, elle qui, tant de fois, dans la salle des banquets paternels, chantait et, de sa voix pure de vierge aimante, entonnait pour la troisième libation C'est-à-dire au moment où, le repas étant terminé, commençait le symposion. On faisait alors trois libations, dont la dernière, toujours adressée à Zeus Sauveur (cf. Choéph. 578 et la note), était parfois suivie du chant d'un péan (cf. Xén. Banquet, II 1). l'heureux péan de son père aimé !

Ce qui a suivi, je ne l'ai point vu, je ne peux le dire. Mais l'art de Calchas n'est pas vain, et ce n'est qu'à celui qui a souffert que la Justice accorde de comprendre. L'avenir, il Complétez ainsi la pensée du Chœur : « Les Atrides sont donc menacés d'un malheur ». Calchas (151 suiv.) l'a en effet prédit, et la loi divine, « Souffrir pour comprendre », dans le cas d'Agamemnon, n'est pas encore satisfaite.

AGAMEMNON LE CHŒUR

sera temps de le connaître, quand il arrivera au jour. Jusque-là, qu'il aille sa route ! autant vouloir gémir d'avance. Il se révélera assez clairement au soleil qui le verra naître. Du moins puisse maintenant se lever le succès qu'appelle de ses vœux celle qui, placée le plus près du maître, demeure ici le seul rempart protégeant encore la terre d'Apis Le Péloponnèse : cf. Suppl. 260 suiv. !

Clytemnestre vient de paraître à une porte du palais. LE CORYPHÉE

Je suis venu rendre hommage à ton autorité, Clytemnestre : il est juste d'honorer une épouse royale, quand est vide le trône de l'époux. Mais as-tu quelque heureuse nouvelle ? ou l'Espérance est-elle la douce messagère qui t'invite à sacrifier ? Je t'entendrai avec joie, mais, si tu te tais, ne saurai t'en vouloir.

CLYTEMNESTRE

Douce messagère, si le proverbe est vrai, puisse l'être l'Aurore, fille de la Nuit douce Il s'agit évidemment d'un proverbe relatif aux ressemblances entre enfants et parents (cf. 771). ! Ta joie va dépasser toutes tes espérances : les Argiens ont conquis la ville de Priam.

LE CORYPHÉE

Comment ? Je comprends mal, tant j'ai de peine à croire.

CLYTEMNESTRE

Troie est aux mains des Grecs : parlé-je clairement ?

LE CORYPHÉE

La joie pénètre en moi et me tire des larmes.

CLYTEMNESTRE

Oui, tes yeux disent bien tes loyaux sentiments.

LE CORYPHÉE

Mais de cela, vraiment, as-tu un sûr indice ?

CLYTEMNESTRE

Je l'ai — à moins qu'un dieu n'ait voulu me jouer.

AGAMEMNON CLYTEMNESTRE

glorifier les dieux : une joie digne de nos peines enfin nous est donnée.

Clytemnestre rentre dans le palais. Mélodrame. LE CHŒUR

O Zeus Roi, ô Nuit amie qui nous as conquis de telles splendeurs ! Vous avez jeté sur les murs de Troie un filet enveloppant, et ni enfant ni homme fait n'a pu s'évader du vaste réseau d'esclavage où le Malheur les a tous faits prisonniers. Oui, c'est Zeus Hospitalier Cf. 60-62, et la note., dieu redoutable, que j'adore : seul, il a tout fait et n'a si longtemps gardé l'arc tendu contre Alexandre que pour épargner à son trait, tombant en deçà du but ou lancé au delà des astres, un vol inutile à travers l'espace.

Animé.

Ils peuvent dire que le coup vient de Zeus ; il est aisé de remonter jusqu'à son origine : leur sort est celui que Zeus a voulu. Le Ciel ne daigne avoir souci, dit-on, des mortels qui foulent aux pieds le respect des choses sacrées. C'est là langage d'impie. La Ruine se révèle fille des audaces interdites, chez ceux qui respirent un orgueil coupable, du jour où leur maison déborde d'opulence L'excès d'opulence fait naître l'orgueil ; l'orgueil donne naissance aux audaces interdites ; celles-ci, à leur tour, enfantent la ruine : généalogie allégorique imitée en partie de Solon (fr. 8 τίκτει γὰρ κόρος ὕβριν, ὅταν πολὺς ὄλβος ἕπηται | ἀνθρώποισιν ὅσοις μὴ νόος ἄρτιος ᾖ). Il importe donc, avant tout, de fuir la trop grande richesse ; il est difficile à qui est trop riche de résister aux appels de la démesure ; et c'est ce que va développer la strophe suivante (385-98).. La mesure est le bien suprême ; souhaitons fortune sans péril qui suffise à une âme sage.

AGAMEMNON LE CHŒUR (Un peu retenu.)

Nul rempart ne sauvera celui qui, enivré de sa richesse, a renversé l'auguste autel de la Justice : il périra. Il subit les violences d'une funeste Persuasion L'action qu'exerce sur l'esprit de l'homme un excès de fortune est brutale, irrésistible : persuasion d'un nouveau genre, elle violente au lieu de séduire. C'est qu'elle a pour mère Até, la « démence aux desseins honteux » (222-23), envoyée par le Ciel à ceux qu'il veut perdre. Du jour où cette démence est devenue la régente d'un cœur (πρόβουλος), tout remède est vain : la démesure enfante le crime, et le crime le châtiment. Eschyle corrigera plus loin (757 suiv.) cette conception tout empirique des faits : l'irrémédiable ne commence pas avec la fortune, mais seulement avec la démesure (ὕβρις) ; et, même dans l'opulence, le juste peut rester juste et éviter la démesure., odieuse fille de l'Égarement qui l'entraîne ; et, dès lors, tout remède est vain. Le dommage ne se dissimule plus : clarté funèbre, il apparaît à tous les yeux. Et lui, telle une mauvaise monnaie, noircie par l'usage et les heurts, il subit la peine due à qui, pour suivre, pareil à l'enfant, un oiseau qui vole Allusion à la locution proverbiale, τὸ πετόμενον διώκειν, courir après ce qui vole., a infligé à sa ville une effroyable disgrâce : aucun dieu n'écoute ses prières ; s'il s'est complu à de tels crimes, le coupable est anéanti.

(Un peu retenu.)

C'est ainsi que Pâris, entré sous le toit des Atrides, souilla la table de son hôte par un rapt adultère.

Même mouvement.

Laissant à son pays vaisseaux à armer, boucliers et lances à froisser dans les mêlées, apportant pour dot à Ilion la mort Cf. 699 et 749., légère, elle a franchi les portes, osant ce qu'on n'osa jamais Eschyle emploie à dessein le mot ἄτλητα, qui rappelle ἀτόλμητα, les audaces interdites, du vers 375..

AGAMEMNON

Les devins du palais profondément gémissaient et disaient : « Las ! las ! palais, palais et princes ! Las ! las ! épouse partie sur les pas d'un amant ! Nous voyons déjà L'expression grecque (πάρεστιν ἰδεῖν) ne s'applique pas ici au présent : le futur qui suit (δόξει) montre qu'il s'agit de l'avenir, et, par conséquent, que, pour Eschyle, Ménélas était absent d'Argos, quand Pâris enleva Hélène — en même temps qu'une partie du trésor des Atrides (cf. 534, et Iliade, XIII 626). Les devins du palais décrivent d'avance l'attitude que prendra la douleur du roi, quand il sera de retour. Malheureusement le passage est irrémédiablement corrompu dans nos manuscrits, et le sens général ne peut même en être considéré comme certain. Le texte ici traduit est purement conjectural. le silence humilié, dédaigneux d'invective, d'un homme assis immobile à l'écart. L'amour le veut : seul le fantôme de celle qui est outre-mer semblera désormais commander dans cette maison.

(Un peu retenu.)

La grâce des belles statues n'est plus qu'odieuse à l'époux : elles n'ont pas de regard, tout leur charme amoureux a fui. Et, dans ses rêves, des apparitions douloureuses ne lui apportent que vaines joies ; car c'est bien vanité, si du bonheur qu'on croit voir la vision glisse rapide entre vos bras, pour s'enfuir à tire d'ailes sur le sillage du sommeil C'est dire que la vision disparaît, dès que fuit le sommeil.. » Tels sont les chagrins qu'aux pieds mêmes de son foyer enferme cette demeure — tels, et plus cruels encore. Mais dans toutes les maisons d'où des guerriers partirent loin de la terre grecque le deuil règne, pour chacune accablant. Une pensée obsédante, en tout cas, point les cœurs.

(Un peu retenu.)

On se rappelle le visage de ceux que De même que Pâris a laissé le chagrin et la honte au foyer de Ménélas, il a fait entrer le deuil à tous les foyers grecs. Mais, de ce deuil d'un peuple, Pâris est-il seul responsable ? La voix publique accuse les Atrides qui ont sacrifié leurs guerriers à leur vengeance (cf. 450 suiv.). Le chœur, qui commençait comme un chant de triomphe s'achève par une plainte chargée d'angoisse : quel malheur le sort réserve-t-il aux rois qui ont fait couler tant de sang et sur qui pèsent tant d'imprécations (cf. 457) ?

AGAMEMNON LE CHŒUR

l'on a vus partir ; mais au lieu d'hommes, ce sont des urnes, de la cendre, qui rentrent dans chaque maison !

Même mouvement.

Arès, changeur de mort Le dieu de la guerre est comparé à un changeur (ἀργυραμοιβός) ; mais c'est un étrange changeur : il ne s'est pas installé sur l'agora, et ses balances ne pèsent pas l'argent ; il a dressé sa table au milieu du champ de bataille ; on lui donne des hommes et il rend de la cendre, bien tassée dans des vases !, dans la mêlée guerrière a dressé ses balances, et, d'Ilion, il renvoie aux parents, au sortir de la flamme, une poussière lourde de pleurs cruels — en guise d'hommes de la cendre, que dans des vases il entasse aisément ! On gémit, en vantant tel guerrier si habile au combat, tel autre glorieusement tombé dans la lutte sanglante — pour une femme qui ne lui était rien ; mais cela, à voix basse, et la douleur sourdement chemine, mêlée de haine contre les fils d'Atrée, champions de la vengeance.

(Un peu retenu.)

D'autres, autour des murs mêmes qui les ont vus lutter, reposent, corps intacts Les guerriers qui ont été enterrés sont opposés à ceux qui ont été brûlés sur le bûcher. Leurs corps ont bien gardé leur forme intacte (εὔμορφοι) ; mais ils restent cachés dans le sol troyen ; leurs proches ne reverront pas plus leur visage que s'ils revenaient, eux aussi, réduits à quelques poignées de cendre dans le fond d'une urne., dans le sol troyen : la terre ennemie a caché ses vainqueurs.

Le renom est lourd que vous fait le courroux de tout un pays ; il faut qu'il paye sa dette à la malédiction du peuple Cf. p. 25, n. 3.. Mon angoisse pressent quelque coup ténébreux : qui a versé des flots de sang retient le regard des dieux Les Atrides sont responsables de tout le sang grec qui a coulé pour Hélène : cf. 451. ; les noires Érinyes, avec le cours des changeantes années, anéantissent un jour celui dont le bonheur offensait la justice, et en

AGAMEMNON LE CHŒUR

ceux qu'elles détruisent nulle force ne subsiste plus. Trop grande gloire est périlleuse : ce sont les têtes Litt. les yeux. Le texte n'est pas sûr. Pourtant l'expression est moins surprenante en grec qu'en français. Le chef de famille, au milieu des siens, est l'œil de la maison (Perses, 169) ; un soldat glorieux est l'œil d'une armée (Pindare, O. VI 16) : un roi ne peut-il être dit l'œil de son pays ? Comparez Pindare (Pyth. V 17) appelant συγγενὴς ὀφθαλμός (litt. l'œil héréditaire) la gloire attachée à la race des rois de Cyrène. Eschyle a peut-être choisi ici le mot ὄσσε pour évoquer l'image du « couple des Atrides » (44) : Agamemnon et Ménélas sont les deux yeux d'Argos. que frappe la foudre de Zeus.

(Un peu retenu.)

Je veux que mon bonheur n'excite pas l'envie : puissé-je n'être, moi, ni destructeur de villes, ni esclave soumis aux caprices d'autrui !

Même mouvement.

L'heureuse nouvelle apportée par le courrier de feu se répand rapide à travers la ville ; mais est-ce vérité ou men- songe divin, qui le pourrait dire ? Est-il un homme assez enfant ou d'esprit assez troublé pour s'enflammer d'espoir à d'étranges messages de feu, quitte à souffrir, déçu, quand changeront les choses ? Il est bien du gouvernement d'une femme d'applaudir à ses vœux plus qu'à la réalité. Trop crédule en son désir la femme va très vite au delà des faits ; mais très vite aussi périssent les nouvelles qu'a proclamées sa voix.

Le Coryphée regarde vers la droite. LE CORYPHÉE

Nous saurons bientôt si ces flambeaux éclatants, avec leurs signaux et leurs relais de feu, ont dit la vérité, ou si la lueur séduisante d'un songe est venue seule éblouir nos esprits. Je vois du rivage s'avancer un héraut, le front ombragé de rameaux d'olivier, et la sœur

AGAMEMNON LE CORYPHÉE

de la boue, sa jumelle altérée, la poussière, m'en est ici garante : ce n'est plus par un muet langage, la fumée ardente d'un feu de bois flambant sur une cime, qu'il te va signifier son message ; mais, en termes clairs, sa voix nous invitera, ou bien à donner encore plus libre cours à notre allégresse, ou au contraire — ah ! l'idée me fait horreur !... Que des succès s'ajoutent aux succès qui nous luisent déjà ! Si quelqu'un fait ici d'autres vœux pour la ville, qu'il recueille le fruit du crime de son cœur !

Entre le Héraut. LE HÉRAUT

Ah ! terre de mes pères, pays d'Argolide, après dix ans, elle a donc lui, l'heure où je te revois ! Pour tant d'espoirs brisés, un seul a tenu bon. Je ne me flattais plus d'obtenir à ma mort le lot, qui me semblait si doux, d'une tombe en terre argienne. Salut donc, ô patrie ; salut, lumière du soleil, et toi, Zeus, qui d'en haut veilles sur cette terre, et toi, seigneur de Pythô, archer dont les traits, j'espère, ne sont plus pour nous ; assez longtemps, près du Scamandre, tu fis notre détresse : aujourd'hui sois pour nous salut et guérison, ô sire Apollon ! Je vous invoque aussi, tous, dieux de la cité, et toi, divin patron, Hermès, héraut, cher orgueil des hérauts ; et vous, ô demi-dieux, qui avez protégé le départ de l'armée, accueillez donc maintenant avec faveur ce qu'en a épargné la guerre Cf. Iliade, I 44 suiv.. Ah ! palais de mes rois, demeure chérie ; sièges augustes Sur ce rôle des héros, cf. Eumén. 767, et la note. ; images ensoleillées de nos dieux ! plus encore qu'aux temps passés, gardez ce radieux visage pour recevoir comme il convient le roi longtemps absent Cf. Odyssée, III 406 : « Nestor vint prendre place au banc de pierres lisses qui flanquait la grand'porte. Sur ces pierres blanchies, à l'enduit toujours frais, Nestor siégeait jadis pour donner des avis qui l'égalaient aux dieux » (Trad. V. Bérard).. Il vient faire briller le jour en pleine nuit, pour vous, pour tous ceux-ci,

AGAMEMNON LE HÉRAUT

le roi Agamemnon. Faites-lui donc tous fête : il le mérite bien, le destructeur de Troie, à qui Zeus a prêté son hoyau justicier pour retourner le sol, détruire les autels et les temples des dieux, anéantir la race entière du pays. C'est ainsi qu'il a passé le joug sur le cou d'Ilion, le roi qui nous revient, aîné des fils d'Atrée, héros favorisé du sort, et de tous les vivants le plus digne d'un culte. Pâris et sa cité, avec lui condamnée, ne pourront dire que la peine est restée au-dessous du crime. Convaincu de rapt et de vol Le rapt d'Hélène et le vol des trésors (cf. p. 25, n. 1)., il a vu lui échapper son butin, et il a entraîné sous la faux destructrice la maison paternelle et sa patrie entière : les Priamides ont deux fois payé leurs fautes.

LE CORYPHÉE

Sois heureux, cher héraut de l'armée achéenne.

LE HÉRAUT

Je suis heureux ; aux dieux j'abandonne ma vie.

LE CORYPHÉE

Le regret du pays a travaillé ton âme ?

LE HÉRAUT

Crois-en les pleurs de joie qui remplissent mes yeux.

LE CORYPHÉE

Vous connaissez alors le doux mal de nos cœurs.

LE HÉRAUT

Que dis-tu ? instruis-moi, que je comprenne mieux.

LE CORYPHÉE

Vous brûliez du désir de qui vous désirait.

LE HÉRAUT

Cette terre pleurait ses fils qui la pleuraient ?

LE CORYPHÉE

Et de mon cœur en deuil jaillissaient les sanglots.

LE HÉRAUT

Quelle amère souffrance occupait donc vos âmes ?

LE CORYPHÉE

Depuis longtemps, me taire reste mon seul remède.

LE HÉRAUT

Voyant tes rois absents, tu redoutais quelqu'un ?

AGAMEMNON LE CORYPHÉE

Comme à toi, la mort même me serait un bienfait.

LE HÉRAUT

C'est que mes vœux aujourd'hui sont comblés. Mais, on peut bien le dire, tout ce qui se prolonge, à côté d'heureuses chances, comporte aussi quelques disgrâces : les dieux seuls voient sans souffrance s'écouler leur vie éternelle. Si je vous disais nos fatigues, la pénible façon dont nous étions parqués, les passavants étroits où nous couchions sur la dure Le texte de tout ce passage est obscur et, peut-être, altéré. Le début de la phrase suivante : « Et, sur terre... » indique qu'il s'agit des souffrances subies pendant la traversée. Le sens du mot παρήξεις est inconnu. J'ai suivi, faute de mieux, l'interprétation conservée par Triclinius : παραδρομὰς ἐπὶ τοῦ καταστρώματος τῶν νεῶν. Il s'agirait donc de ce qu'on appelle ailleurs πάροδοι, c'est-à-dire de couloirs situés sur chaque côté du navire (cf. Cecil Torr, art. Navis, dans le Dictionnaire des Antiquités, IV, p. 28). Les passagers s'y entassaient sans doute pour dormir. La scholie de Triclinius n'est pas précédée du signe qui marque ses scholies personnelles (ἡμέτερον) : elle peut remonter assez haut. ! quelle heure du jour ne nous a pas vus gémir et nous plaindre ? — Et, sur terre, c'était pire ennui encore : nous campions sous les murs mêmes de l'ennemi et, du ciel, de la terre, la rosée des prés sur nous faisait pleuvoir un constant dommage, emplissant de vermine le poil de nos manteaux. — Et si l'on vous disait l'hiver, tueur d'oiseaux, l'hiver intolérable que nous faisait la neige de l'Ida ! ou bien la torpeur de l'été, quand la mer à midi, nulle brise ne soulevant ses flots, sur sa couche retombe et s'endort ! — Mais pourquoi s'en attrister encore ? La misère est passée — bien passée ; les morts ne songent plus à se lever de terre : à quoi bon compter les disparus, pour faire souffrir les vivants au rappel d'un sort hostile ? Mon avis, en tel cas, est de dire au passé un adieu sans retour. — Pour nous, les survivants de l'armée argienne, le profit l'emporte et compense la peine. Aussi nous pouvons nous rendre gloire, en présence de ce Soleil qui survole la terre et les mers : « Conquérante de Troie, une armée

AGAMEMNON LE HÉRAUT

d'Argos a cloué dans leurs temples ces dépouilles vouées aux dieux de la Grèce, antique et éclatant trophée. » Il faut qu'à ouïr ce bruit on célèbre Argos et ses capitaines ; et, en même temps, on rendra hommage à la faveur de Zeus, par qui le succès fut complet. J'ai tout dit.

LE CORYPHÉE

Je me rends à ton rapport, je l'avoue : on n'est jamais trop vieux pour aller à l'école de la vérité. Mais c'est surtout cette maison, c'est Clytemnestre que touchent ces nouvelles : je n'ai droit qu'à une part du trésor qui lui appartient.

Clytemnestre paraît sur le seuil du palais. CLYTEMNESTRE

Il y a longtemps déjà que j'ai poussé un long cri d'allégresse, quand, le premier, arriva dans la nuit le messager de feu annonçant la conquête et la ruine de Troie. Alors, pleins de reproches, certains me disaient : « Pour des signaux de feu, te voilà donc certaine que Troie est maintenant une ville détruite ? Il est bien d'une femme de s'exalter ainsi ! » De tels propos me faisaient apparaître folle. Et, malgré tout, j'ordonnais des sacrifices, et le cri rituel des femmes, mes gens Le texte est moins précis ; mais la comparaison avec les vers 87 et 96 me semble prouver qu'il ne peut s'agir que des serviteurs envoyés par Clytemnestre à travers la ville., dispersés à travers la ville, le lançaient en accents joyeux, au fond des temples divins où ils cherchaient à endormir la dévorante ardeur des flammes parfumées. Quel besoin maintenant que tu m'en dises plus ? j'apprendrai tout du roi lui-même. Je ne veux plus songer qu'à recevoir du mieux qu'il m'est possible l'époux respecté qui rentre en sa demeure. Quel soleil luit plus doux à une femme que la joie d'ouvrir les portes toutes grandes au mari que les dieux ont sauvé de la guerre. A mon époux rapporte bien ceci : « Qu'il se hâte de répondre aux désirs de sa cité ! Qu'il vienne retrouver aussi dans sa maison, telle qu'il l'y laissa, une épouse fidèle, chienne de garde à lui

AGAMEMNON CLYTEMNESTRE

dévouée, farouche à ses ennemis, toujours la même en tout et qui n'a point violé durant sa longue absence les dépôts confiés Litt. qui n'a détruit aucun sceau. Ce que nous mettons sous clef, les anciens le mettaient sous scellés ; cf. Eumén. 827.. Le plaisir adultère, même un simple bruit médisant, sont choses que j'ignore tout autant que l'art de teindre le bronze L'art de patiner le bronze (cf. H. Lechat, dans le Bulletin de Correspondance hellénique, 1891, p. 474 suiv.) était sans doute considéré comme un secret de métier.. » Si l'éloge paraît orgueilleux, il est trop plein de vérité pour choquer sur des lèvres de noble femme.

Elle rentre dans le palais. LE CORYPHÉE

Tu l'as entendue, comprends-la bien : pour un clairvoyant interprète, c'est un langage spécieux ! Mais, dis-moi, héraut : Et Ménélas ? puis-je savoir s'il a trouvé avec vous le salut et le retour, lui, le roi cher à ce pays.

LE HÉRAUT

Je ne puis inventer de séduisants mensonges, dont le profit pour vous, amis, soit bien durable.

LE CORYPHÉE

Ah ! puisse joie pour nous être aussi vérité ! La joie qui n'est pas vraie vite est désabusée.

LE HÉRAUT

Le roi et son vaisseau ont tous deux disparu de l'armée argienne : voilà la vérité.

LE CORYPHÉE

Était-il donc parti d'Ilion devant vous ? ou un même ouragan vous a-t-il séparés ?

LE HÉRAUT

Comme un habile archer tu as touché le but et résumé d'un mot un immense désastre.

LE CORYPHÉE

Parmi vos compagnons dans la flotte des Grecs, le croyait-on vivant ou à jamais perdu ?

LE HÉRAUT

Personne n'en a plus de nouvelles certaines, si ce n'est le Soleil, nourricier de la terre.

LE CORYPHÉE

Dis-moi donc l'ouragan que le courroux des dieux déchaîna sur la flotte et quel en fut l'issue.

AGAMEMNON LE HÉRAUT

Il ne convient guère de souiller un jour de joie par un langage de deuil : chaque divinité veut être honorée à son heure. Quand un messager, la tristesse au front, vient apporter à sa ville l'abominable douleur de savoir son armée détruite ; quand il lui apprend qu'une plaie à tous commune s'est ouverte aux flancs du pays, en même temps qu'à des foyers sans nombre des guerriers sans nombre ont été arrachés et voués au trépas, tout cela par le double aiguillon Il semble que l'image de ce double aiguillon reprenne simplement l'idée des vers précédents : Arès frappe à la fois et le pays et chacun des foyers du pays., trop cher à Arès, fléau divin à deux pointes, couple meurtrier — alors, sans doute, au messager chargé de pareilles douleurs il convient d'entonner, comme tu le demandes, le péan des Érinyes. Mais, entrant, messager de salut, dans une ville toute à la joie du triomphe, dois-je mêler la tristesse au bonheur, en vous contant une tempête qui ne peut que nous révéler des dieux irrités contre nous. Nous avons vu, en effet, deux ennemis jusqu'ici irréconciliables, la mer et le feu, se conjurer et montrer leur alliance en détruisant la pauvre armée des Argiens. C'est dans la nuit qu'en vagues cruelles le malheur se levait pour nous. Le vent de Thrace choquait nos vaisseaux les uns contre les autres. Eux, se heurtant de front avec violence, sous le déchaînement de la tourmente, sous le fouet de grêle de l'ouragan, pâtre de malheur Comme un troupeau de bêtes à cornes, qui s'affole sous le fouet du berger — ici, l'ouragan., tournoyaient, puis disparaissaient, anéantis. Quand se leva la radieuse lumière du matin, la mer Égée foisonnait et de cadavres de Grecs et de débris de vaisseaux. Pour nous, notre nef gardait sa carène intacte. Qui l'avait dérobée à la mort ? qui avait obtenu sa grâce ? Une divinité — pas un homme à coup sûr — qui avait pris en mains son gouvernail : la Fortune Libératrice s'était plu à s'asseoir au banc du pilote et, grâce à elle, nous ne sentîmes, ni au

AGAMEMNON LE HÉRAUT

mouillage Cf. Suppliantes, 766 suiv., l'assaut furieux de la houle, ni, en marche, le heurt d'un écueil rocheux. Mais, échappés à la mort sur les eaux, nous hésitions encore, quand brilla le jour, à jouir de notre bonheur, car nos cœurs nourrissaient une douleur nouvelle : notre armée si durement meurtrie ! A cette heure même, s'il en reste sur terre un survivant, sans doute parle-t-il de nous comme de morts, tandis qu'ici nous lui prêtons même destin. Qu'il en soit pour le mieux ! Et Ménélas, d'abord et surtout, attends-toi à le voir reparaître ici. Ou, du moins, si un rayon de soleil le sait quelque part bien vivant et les yeux ouverts à la lumière Ces vers préparent le spectateur au drame satyrique qui va suivre la trilogie, Protée., par l'opération de Zeus, qui se refuse à anéantir la race d'Atrée, l'espoir nous reste qu'il rentre un jour en son palais. Tu viens d'entendre, sache-le, l'entière vérité.

Il entre dans le palais. Bien marqué. LE CHŒUR

Qui donc, sinon quelque Invisible qui, dans sa prescience, fait parler à nos lèvres la langue du Destin, donna ce nom si vrai à l'épousée qu'entourent la discorde et la guerre, à Hélène Eschyle joue sur le nom d'Hélène, qu'il rapproche du verbe ἑλεῖν. ?

(Plus soutenu.)

Elle est née en effet pour perdre les vaisseaux, les hommes et les villes, celle qui, soulevant ses luxueuses courtines, s'est enfuie sur la mer au souffle puissant du zéphyr, cependant qu'innombrables, d'étranges chasseurs L'alliance de mots que contient le texte est du même genre que celle des vers 437 suiv. Ces chasseurs d'un nouveau genre portent une armure de guerre ; ils suivent une piste, non sur le sol, mais sur la mer, où elle est déjà effacée. armés du bouclier s'élançaient

AGAMEMNON LE CHŒUR

sans aller au delà, sans rester en deçà Cf. Choeph. 855-58. de l'hommage qui te revient ? Tant de mortels, soucieux surtout d'apparences, dépassent la juste mesure ! L'homme malheureux trouve chacun prêt à gémir sur lui, sans que nul chagrin pénètre et morde les cœurs ; et, pour se donner l'air de partager vos joies, plus d'un contraint au sourire un visage qui n'en voulait pas Dans le texte grec, la phrase est inachevée, et il faut probablement la compléter à peu près ainsi : « Plus d'un, contraignant au sourire un visage qui n'en voulait pas, (réserve au succès un accueil trop chaleureux) ».. Mais l'homme clairvoyant qui connaît son troupeau ne se laisse pas duper par des regards qui semblent révéler un cœur tout dévoué et dont la caresse trahit une amitié qui n'est pas sans mélange Le Chœur prévoit déjà (cf. 615-16) le langage hypocrite que Clytemnestre va tenir à son époux et met Agamemnon en garde contre ses protestations d'amour.. Jadis, quand, pour Hélène, tu levas une armée, je ne saurais te le cacher, tu fus par moi classé comme extravagant et incapable de tenir le gouvernail de ta raison : sacrifie-t-on des guerriers pour ramener une impudique partie de son plein gré Litt. une impudeur qui s'offre. Cf. 62 πολυάνορος ἀμφὶ γυναικός, une femme qui fut à plus d'un homme. ! Mais aujourd'hui, du fond du cœur, en ami vrai, à ceux qui ont mené leur tâche à bien, j'offre mon dévouement. Tu connaîtras plus tard, si tu veux t'informer Nouvel avertissement au Roi (cf. 798)., qui eut une conduite loyale, ou fâcheuse, parmi les citoyens demeurés au logis.

Parlé. AGAMEMNON

Je dois saluer d'abord Argos et ses dieux : ils ont aidé à mon retour, comme au châtiment que

AGAMEMNON AGAMEMNON

j'ai tiré de la cité de Priam. Les dieux n'ont pas laissé plaider la cause : unanimement, ils ont été mettre dans l'urne sanglante un suffrage de ruine pour Troie et de mort pour ses guerriers. De l'urne de clémence Litt. de la seconde urne. Les mots dont se sert Eschyle supposent le système de vote suivant : on dispose deux urnes, l'une pour les suffrages qui condamnent, l'autre pour ceux qui acquittent ; si l'on veut que le vote reste secret, il faut que chaque juge approche successivement la main des deux urnes ou, encore, qu'il étende en même temps les deux mains sur les deux urnes — et fasse le simulacre de laisser tomber un suffrage dans celle où il ne met rien. La main qui s'approche de cette urne-là n'y apporte donc que l'espoir et ne la remplit pas. la main qui s'approchait ne portait que l'espoir et laissait l'urne vide. La fumée marque maintenant où fut la ville conquise. La tourmente d'Até seule vit encore, tandis qu'Ilion s'éteint dans la cendre mourante d'où montent des vapeurs lourdes de sa richesse. C'est donc aux dieux que nous devons une gratitude fidèle, si nous avons tiré du rapt une vengeance sans mesure et si, pour une femme, une ville a péri sous le monstre argien, issu des flancs d'un cheval, troupe au bouclier agile, qui, à l'heure où se couchent les Pléiades C'est-à-dire au milieu de la nuit. Cf. [Sapho], fr. 52 : « Les Pléiades et la lune sont couchées : voici minuit »., a pris son élan et, bondissant par-dessus les remparts, ainsi qu'un lion cruel, a tout son soûl humé le sang royal. Et c'est pourquoi je prolonge ici d'abord mon salut aux dieux. Quant aux sentiments que tu as exprimés, je les retiens et les partage, et, avec toi, je le déclare : il est peu d'hommes enclins à rendre hommage, sans quelques mouvements d'envie, au succès d'un ami. Quand le poison de haine a attaqué un cœur, c'est double souffrance pour celui qui le porte en soi : il sent le poids de ses propres malheurs et gémit au spectacle du bonheur d'autrui. Je sais ce dont je parle ; je connais le miroir de l'amitié : elle s'est révélée le fantôme d'une ombre, l'affection de ceux que je croyais mes vrais amis ! Seul, Ulysse Ulysse avait feint la folie pour se dérober à l'expédition. Cf. Sophocle, Philoctète, 1025-26., d'abord parti

AGAMEMNON AGAMEMNON

contre son gré, une fois attelé, tira bravement la longe à mes côtés : qu'il soit mort ou vivant, je lui rends témoignage. Pour ce qui regarde la ville et les dieux, nous ouvrirons dans l'assemblée des débats publics, et nous consulterons. Le bien, il faudra consulter comment le rendre durable et permanent. Mais là où besoin sera de remèdes salutaires, brûlant et taillant pour le bien de tous, nous essaierons de détourner le fléau de la contagion. Pour l'instant, j'entrerai dans le palais et, au foyer de ma demeure, je saluerai d'abord les dieux qui, après m'avoir accompagné au loin, m'ont ramené ici. Et, puisque la Victoire a fini par suivre mes pas, qu'à jamais elle me demeure fidèle !

Clytemnestre sort du palais. Des esclaves la suivent, chargées d'étoffes et de tissus précieux. CLYTEMNESTRE

Citoyens qu'on respecte entre les Argiens, j'exprimerai sans rougir devant vous mes amoureux transports L'expression est à double sens : le mot grec s'emploie aussi bien en parlant d'un amant (cf. 411) qu'en parlant d'un époux. : le temps étouffe la timidité dans les cœurs. Je ne récite pas une leçon apprise ; c'est ma propre vie que je vous dirai, ma lourde peine tout le temps que cet homme fut sous Ilion. Pour une femme, rester au foyer, sans époux, délaissée, c'est déjà un mal affolant. Et, quand là-dessus vient un messager, puis un autre, toujours portant pires nouvelles, et tous clamant du malheur pour la maison...! Si cet homme avait reçu autant de blessures que, par des canaux divers, le bruit en arrivait à sa maison, son corps aurait maintenant plus de plaies qu'un filet de mailles. Et, s'il était mort aussi souvent que les récits allaient s'en multipliant, il pourrait se vanter, nouveau Géryon, d'avoir eu trois corps et donné à tous trois le Géryon, fils de Chrysaor et de Callirhoé, une Océanide, habitait l'île d'Érythie (Cadix). Son corps était formé de trois corps d'homme...

AGAMEMNON CLYTEMNESTRE

manteau de la tombe, en succombant tour à tour sous chacune de ces enveloppes ... réunis sur une seule paire de jambes. Il possédait un troupeau de bœufs roux, que gardaient le berger Eurytion et Orthus, chien à deux têtes, né de Typhon et d'Échidna. Héraclès, sommé par Eurysthée de lui ramener les bœufs de Géryon, assomma Orthus avec sa massue, tua le berger, et, comme Géryon accourait à leur secours, le perça de ses flèches à son tour. ! Voilà les rumeurs cruelles qui me firent suspendre plus d'une fois mon col à un lacet, auquel on ne m'arrachait qu'en usant de violence. Et c'est aussi pourquoi ton fils n'est pas ici, comme il eût convenu, Oreste, le garant de notre foi. Ne t'en étonne point : un hôte ami élève, Strophios de Phocide Cf. Choéph. 679. Dans Stésichore (suivi par Pindare, Pyth, IX, 17), Oreste était dérobé par sa nourrice à Clytemnestre, au moment même du meurtre d'Agamemnon., qui m'alléguait des périls inquiétants, ta mort sous Ilion, ici l'émeute populaire qui jetterait bas le Conseil, piétiner l'homme à terre étant un besoin inné aux mortels. La ruse n'a pas place en de telles raisons. Pour moi, j'ai vu se tarir les flots jaillissants de mes pleurs ; je n'ai plus une larme. J'ai brûlé mes yeux au cours des longues veilles où je pleurais sur toi, dans l'obstiné silence des signaux enflammés. Et, dans mes songes, le vol léger et harcelant du moucheron m'éveillait, les yeux encore pleins des maux que j'avais vus t'assaillir, plus nombreux que les minutes de mon rêve C'est un fait d'observation courante que la rapidité avec laquelle les événements se succèdent dans un rêve ne saurait être comparée à aucune réalité.. Après tant de peines, l'âme enfin libre d'angoisses, je puis bien appeler cet homme le chien de l'étable, le câble sauveur du navire, la colonne soutien de la haute toiture, le fils seul enfant de son père — et aussi la terre inespérée apparue au matelot, la lumière si douce après la tempête, la source La première série de comparaisons indiquait tout ce qu'Agamemnon représentait pour les siens ; la seconde va dire tout ce que son retour a pour eux d'inespéré. Il n'y a pas lieu de corriger ni même de suspecter le texte.

AGAMEMNON CLYTEMNESTRE

vive qui désaltère le voyageur. Qui triomphe du sort goûte joie sans mélange : ces noms sont ceux qui lui conviennent. Et que l'envie ici se taise : nous avons, pour cette joie, supporté assez de misères ! Et maintenant, tête chérie, descends de ce char, sans poser à terre, ô maître, ce pied qui renversa Troie. Que tardez-vous ? captives à qui j'avais confié le soin de joncher de tapis le sol qu'il doit fouler. Que sur ses pas naisse un chemin de pourpre, par où la Justice le mène dans un séjour qui passe son attente Mot à double sens : le palais et l'Hadès. ! Le reste, une pensée que le sommeil ne dompte pas le réglera comme il convient, avec l'aide des dieux, dans le sens voulu du Destin.

AGAMEMNON

Fille de Léda, gardienne de mon foyer, ton discours s'est mesuré sur mon absence : tu l'as prolongé bien longtemps. Si des louanges nous sont dues, n'oublie pas que l'hommage nous en doit venir des autres. Et puis, ne m'entoure pas, à la manière d'une femme, d'un faste amollissant ; ne m'accueille pas, ainsi qu'un barbare, genoux ployés, bouche hurlante ; ne jonche pas le sol d'étoffes, pour me faire un chemin qui éveille l'envie. Ce sont les dieux qu'il faut honorer de la sorte : mortel, je ne puis sans crainte marcher sur ces merveilles brodées. Je veux être honoré en homme, non en dieu C'est une idée assez répandue que les pieds d'un dieu ne doivent pas toucher le sol. Bien que nous n'ayons pas d'autres témoignages à ce sujet, ce passage, rapproché de 934 (où je crois la correction de Dorat certaine) et de 964-65, nous indique suffisamment qu'en Grèce on jonchait parfois d'étoffes précieuses le chemin que devait suivre la statue d'un dieu. Clytemnestre, pour obtenir le retour de son époux, Agamemnon, sous la menace d'un grand péril, aurait volontiers fait le vœu de fournir aux frais d'une pompe de ce genre. Mais pareil honneur ne convient pas à un mortel.. « Tissus brodés » et « essuie-pieds » sont choses bien distinctes — leurs noms mêmes le disent — et la prudence est le plus grand des dons du ciel. Celui-là seul doit être estimé heureux dont la vie s'est achevée dans la douce prospérité. Je le répète, ce que tu veux, je ne le puis faire sans appréhension.

AGAMEMNON CLYTEMNESTRE

Réponds-moi donc ici avec pleine franchise.

AGAMEMNON

La franchise, de moi, toujours tu l'obtiendras.

CLYTEMNESTRE

Eusses-tu, en péril, fait tel vœu à des dieux ?

AGAMEMNON

Si une voix autorisée me l'eût prescrit.

CLYTEMNESTRE

Victorieux, que crois-tu que Priam aurait fait ?

AGAMEMNON

Je crois qu'il eût marché sur des tissus brodés.

CLYTEMNESTRE

De quoi donc as-tu peur ? Du blâme des mortels ?

AGAMEMNON

De la voix de mon peuple : grande en est la puissance.

CLYTEMNESTRE

Qui n'est pas envié n'est pas digne de l'être.

AGAMEMNON

La femme ne doit pas désirer le combat.

CLYTEMNESTRE

Même aux heureux il sied parfois d'être vaincus.

AGAMEMNON

Tiendrais-tu, toi aussi, à vaincre en ce débat ?

CLYTEMNESTRE

Crois-moi, et laisse-moi de plein gré la victoire.

AGAMEMNON

Eh bien ! puisqu'ainsi tu le veux, qu'on me délie promptement ces sandales, servantes du pied qui les chausse, et qu'au moment où je mettrai le pied sur ces tissus de pourpre, un regard envieux, de loin, ne tombe pas sur moi ! C'est une grande honte que de ruiner sa maison en gâchant sous ses pas un tel luxe d'étoffes achetées à prix d'or... Mais assez là-dessus. Tu vois cette étrangère : accueille-la avec bonté. Pour qui commande avec douceur, les dieux ont, de loin, des regards complaisants. Nul ne porte aisément le joug de l'esclavage, et c'est un joyau de choix entre maints trésors — un don de mon armée qui m'a suivi, moi. — Allons ! puisque je me suis laissé vaincre à tes paroles, je rentrerai donc au fond de mon palais en marchant sur la pourpre.

AGAMEMNON Il entre lentement dans le palais, tandis que Clytemnestre répond avec emphase. CLYTEMNESTRE

Il y a la mer — et qui l'épuisera ? — la mer qui nourrit et toujours renouvelle la sève précieuse d'une pourpre infinie pour teindre nos étoffes. Grâces aux dieux, la maison, seigneur, est en état d'avoir de tout cela ; notre demeure ne connaît pas la pauvreté. J'eusse offert dans mes vœux bien d'autres étoffes à fouler aux pieds, si, dans les temples fatidiques, l'avis m'en eût été donné, quand je m'évertuais à chercher comment racheter une vie si chère. Tant qu'il y a racine, le feuillage toujours revient sur la maison étendre son ombre protectrice de la canicule : de même, ton retour au foyer domestique, pour nous, c'est vraiment, en hiver, un retour de l'été ; et, dans les jours où Zeus nous fait le vin avec la grappe acide, si la fraîcheur soudain règne dans la maison, c'est que le maître, l'homme achevé Jeu de mots sinistre, comme au v. 911., est dans ses murs... Zeus, Zeus, par qui tout s'achève, achève mes souhaits, et songe bien à l'œuvre que tu dois achever.

Bien marqué. Elle entre dans le palais. La porte reste ouverte. LE CHŒUR

Pourquoi cette épouvante qui se lève ainsi devant mon cœur prophète et, obstinément, vole autour de lui ? Pourquoi, sans ordre ni salaire, mon chant joue-t-il le devin ? Pourquoi enfin ne puis-je pas cracher, comme on fait pour un songe obscur, et sentir une persuasive assurance

AGAMEMNON CLYTEMNESTRE

se résigner à vivre du pain de l'esclave. Pour qui est, en tout cas, contraint à pareil sort, c'est une grande chance que de trouver des maîtres riches de vieille date. Ceux qui, sans s'y attendre, ont fait belle récolte sont durs pour leurs esclaves, toujours, et rigoureux. De nous tu peux attendre les égards coutumiers.

Un silence. LE CORYPHÉE (A Cassandre.)

C'est à toi qu'elle vient de parler, et en termes clairs. Tu es prise au filet du sort : obéis, si tu dois obéir — ou voudrais-tu désobéir ?

CLYTEMNESTRE

Si elle n'a pas un langage inconnu de barbare, comme l'hirondelle Pour les Grecs, toute langue barbare n'était que pépiement d'oiseau. D'un démagogue, qu'il accuse d'être étranger, Aristophane dira de même qu'une hirondelle thrace est perchée sur ses lèvres (Grenouilles, 682)., j'essaierai volontiers de faire entrer dans son cœur les avis de la raison.

LE CORYPHÉE (A Cassandre.)

Suis-la ; l'avis qu'elle te donne, dans ton état, est le meilleur. Obéis, quitte ton siège sur ce char.

Nouveau silence. CLYTEMNESTRE

Je n'ai pas le loisir de perdre mon temps ici à la porte. Déjà, au cœur de la maison, devant le foyer, les victimes sont prêtes, attendant le couteau. Si tu dois m'écouter, ne perds pas de temps. Si, fermée à notre langage, tu n'entends pas mes raisons, à défaut de la voix, parle-nous en gestes barbares.

LE CORYPHÉE

C'est d'un clairvoyant interprète que l'étrangère aurait besoin, je crois. Elle a les façons d'une bête qu'on viendrait de capturer.

CLYTEMNESTRE

Elle est folle à coup sûr et elle obéit au délire, si, arrachée d'hier à sa ville conquise, elle ne sait porter le mors, sans exhaler sa fougue en écume

AGAMEMNON CLYTEMNESTRE

sanglante. Je ne subirai pas l'affront de gaspiller plus de mots.

Elle rentre dans le palais. La porte reste ouverte. LE CORYPHÉE

Moi, j'ai trop de pitié pour me mettre en colère : allons ! malheureuse, abandonne ton char et, cédant au destin, fais l'épreuve du joug.

Cassandre est restée immobile, les yeux fixés sur l'image d'Apollon, dieu des routes, qui est placée à la porte du palais. Tout à coup, sans un geste, toujours immobile sur son char : Agité. CASSANDRE

Hélas ! ah ! terre et ciel ! Apollon ! Apollon !

LE CORYPHÉE

Pourquoi gémir ainsi au nom de Loxias ? son culte ne veut pas du thrène funéraire.

CASSANDRE

Hélas ! ah ! terre et ciel ! Apollon ! Apollon !

LE CORYPHÉE

Sa lugubre clameur invoque encore le dieu dont la place n'est point dans les chants de douleur.

Même mouvement. CASSANDRE

Apollon ! Apollon, dieu des routes ! Apollon qui me perds ! (Accentué.) Tu me perds Elle rattache le nom d'Apollon au verbe ἀπολλύναι, comme elle rattachera plus loin (1087) au verbe ἄγειν le surnom Ἀγυιάτης. et sans peine ! pour la seconde fois.

LE CORYPHÉE

Voudrait-elle prédire sa propre destinée ? Le souffle du dieu vit dans son âme d'esclave.

CASSANDRE

Apollon ! Apollon, dieu des routes ! Apollon qui me perds ! (Accentué.) Où m'a menée ta route ? ah ! dans quelle maison ?

LE CORYPHÉE

Celle d'Atrée ; je te le dis, si tu l'ignores ; tu peux le répéter sans crainte de mentir.

AGAMEMNON Même mouvement. CASSANDRE

Ah ! dis plutôt une maison haïe des dieux, complice de crimes sans nombre, de meurtres qui ont fait couler le sang d'un frère Le meurtre des enfants de Thyeste., de têtes coupées... (Accentué.) un abattoir humain au sol trempé de sang !

LE CORYPHÉE

L'étrangère, je crois, a le nez d'une chienne : elle flaire la piste Cassandre elle-même reprendra plus loin (1185) la même comparaison. et va trouver le sang.

CASSANDRE

Ah ! j'en crois ces témoignages : ces enfants que je vois pleurer sous le couteau (Accentué.) et ces membres rôtis dévorés par un père Entre autres versions de la légende (cf. p. 68, n. 2), on racontait qu'à la fin du repas où il s'était nourri de leur chair, on avait présenté à Thyeste les têtes de ses enfants. !

LE CORYPHÉE

Va, nous connaissons tous ton renom prophétique ; mais de devin ici nous n'avons nul besoin.

Même mouvement. CASSANDRE

Dieux ! que prépare-t-on là Pour le sentiment, cf. 1132 suiv. ? quelle terrible douleur encore prépare-t-on en ce palais ? oui, terrible et cruelle, intolérable aux proches, irrémédiable — et le secours est loin !

LE CORYPHÉE

Ce qu'elle prédit là, je ne puis le saisir ; le reste m'est connu : tout le pays le crie.

CASSANDRE

Ah ! misérable, tu oses donc cela Le meurtre d'Agamemnon....! Tu baignes l'époux qui partage ton lit Pour les détails de la scène du meurtre, cf. 1125-29 ; 1382-92 ; Eumén. 631-35., puis — comment dire la

AGAMEMNON

fin... ? l'heure est proche, qui la verra — deux bras, l'un après l'autre, avidement se tendent pour frapper !

LE CORYPHÉE

Je comprends moins encore : aux énigmes succèdent des oracles obscurs, et je reste interdit.

Même mouvement CASSANDRE

Ah ! horreur ! horreur ! que vois-je ? n'est-ce point un filet d'enfer Le voile qui enserrera Agamemnon : cf. 1382 ; Choeph. 999-1004. ?... Mais non, le vrai filet, c'est la compagne de lit devenue complice de meurtre ! Allons ! que la troupe attachée à la race Les Érinyes : cf. 1186 suiv. — Pour le cri rituel, cf. Choéph. 385, note. salue donc du cri rituel le sacrifice d'infamie Litt. digne de la lapidation, supplice réservé aux grands criminels, dont le contact souillerait même leurs bourreaux. Cf. Choéph. 183 ; 272 et la note. !

LE CORYPHÉE

Pourquoi sur ce palais provoquer la clameur de l'Érinys ? ta voix cette fois m'épouvante.

LE CHŒUR

Vers mon cœur se précipite un flot aux teintes jaunâtres, pareil à celui qui, chez les guerriers abattus, accompagne les dernières clartés de la vie, à l'heure où la mort vient à pas rapides.

CASSANDRE

Attention ! attention ! gare-toi de la vache ! Dans le piège d'un voile elle a pris le taureau aux cornes noires ; elle frappe, et il choit dans la baignoire pleine... Apprends l'histoire de la cuve traîtresse et sanglante.

LE CORYPHÉE

Je ne suis certes pas grand connaisseur d'oracles ; mais, sous des mots pareils, je prévois un malheur.

LE CHŒUR

D'un oracle, pour les mortels, sort-il jamais une nouvelle joyeuse ? C'est par des malheurs que

AGAMEMNON LE CHŒUR

l'art verbeux des prophètes fait entendre le vrai sens de la terreur qu'il inspire.

Même mouvement. CASSANDRE

Hélas ! hélas ! infortunée ! quel est mon malheureux destin ! C'est mon propre lot de douleurs Après avoir prédit le meurtre d'Agamemnon, elle en vient au sort qui l'attend elle-même. que je verse à son tour au cratère de mes chants. (Accentué.) Où donc m'as-tu conduite en m'amenant ici, malheureuse ? où, sinon à la mort — moi aussi Ces mots ne peuvent guère s'adresser qu'à Apollon (cf. 1087). Il ne serait pas dans le caractère de Cassandre d'adresser à Agamemnon une plainte ou un reproche : le dieu seul a tout fait (cf. 1275-76). ?

LE CHŒUR

Tu délires, jouet d'un dieu, pour chanter ainsi sur toi-même un chant si peu enchanteur ! Tel le rossignol fauve, jamais las d'appeler : « Itys ! Itys Itys était fils de Procné ; il fut tué par sa mère, et celle-ci, changée en rossignol, pleure éternellement sur lui. Cf. Suppl. 60, note. ! » gémit, hélas ! en son cœur douloureux, sur une vie trop riche de douleurs.

CASSANDRE

Hélas ! hélas ! n'évoque pas le sort du rossignol mélodieux ; d'un corps ailé les dieux l'ont revêtu ; (Accentué.) sa vie — n'étaient ses plaintes — ne serait que douceur : moi, je suis réservée au fer qui fend les fronts Pour Eschyle, l'arme dont Clytemnestre frappe Agamemnon n'est pas une hache, mais une épée : cf. 1343, 1529 ; Choéph. 1011. Il n'est pas probable que le mot grec, de sens très large, employé ici (δόρυ), désigne autre chose qu'une épée. !

LE CHŒUR

Qui te révèle donc les catastrophes aveugles amassées ainsi par les dieux, et te fait moduler ces effrayants oracles à la fois en appels lugubres et en chants suraigus ? Qui te révèle les mots sinistres dont se jalonne le chemin de tes prophéties ?

AGAMEMNON Même mouvement. CASSANDRE

Las ! hymen, hymen de Pâris, qui perdit tous les siens ! Las ! Scamandre, où s'abreuvait ma patrie ! j'ai grandi sur tes rives, formée par tes soins. (Accentué.) Mais bientôt le Cocyte, les bords de l'Achéron m'entendront seuls prophétiser encore.

LE CHŒUR

Ah ! quel est ce trop clair oracle ? un enfant, cette fois, comprendrait ! Je ressens comme une morsure sanglante la pensée de ton douloureux destin, quand je t'entends clamer ces plaintives souffrances, qui déchirent mon propre cœur.

CASSANDRE

Las ! misères, misères de ma ville à jamais disparue ! hécatombes où mon père, pour sauver nos remparts, immolait par milliers les bœufs de nos prairies ! Et tout remède a été vain ! (Accentué.) La ville de Priam a subi son destin ; et je vais, l'âme en feu, m'abattre sur le sol !

LE CHŒUR

Cet oracle nouveau s'enchaîne aux précédents. Il faut qu'un dieu haineux se soit de tout son poids abattu sur ta tête, et te fasse lui-même chanter ces gémissantes et mortelles douleurs. Mais je me perds à deviner la fin.

Cassandre descend de son char. CASSANDRE

Va, l'oracle maintenant ne se montrera plus à travers un voile Elle prévoit elle-même une seconde crise de délire prophétique, où elle s'exprimera en termes plus clairs : c'est celle qui commencera au v. 1215. Une troisième éclatera au v. 1256. Cette série de trois crises a suggéré au poète une comparaison, qui n'est pas rare en grec (cf. Prom. 1015 ; Platon, Rép. 472 a), avec une série de trois lames successives (τρικυμία), dont chacune est plus forte que la précédente. Mais il ne l'a pas poussée jusqu'au bout et s'est arrêté à l'image d'une seconde vague apportant un malheur (la mort d'Agamemnon) plus terrible que le premier (celle de Cassandre)., ainsi qu'une jeune épousée. D'un

AGAMEMNON CASSANDRE

souffle éclatant, il va bondir au-devant du soleil qui monte et fera déferler vers sa lumière la vague d'un malheur plus terrible encore. Je vous instruirai alors sans énigmes ! En attendant, rendez-moi témoignage que, le nez sur la piste, j'ai suivi sans écart la trace des forfaits anciens. C'est que cette maison, un chœur jamais ne la déserte, dont les voix, pour s'accorder, n'en sont pas plus douces à l'oreille : car elles sont bien loin d'entonner des louanges Une troupe de fête chante des louanges, boit du vin, et traverse les maisons ; celle-là au contraire flétrit ceux qu'elle chante, boit du sang, et s'attarde dans la demeure qu'elle a choisie. ! Ah ! elle a bu, pour se donner plus d'audace — elle a bu du sang humain, la bande joyeuse qui s'attarde en ce palais et ne s'en laisse pas aisément déloger, la bande des Érinyes de la race ! Attachées à cette demeure, elles y chantent le chant qui dit le crime initial Le meurtre des enfants de Thyeste., puis, à son tour, flétrissent la couche fraternelle, cruelle à qui la souilla Les amours adultères de Thyeste et d'Aéropé, dont Atrée a tiré une si cruelle vengeance.. Ai-je mis la flèche au but ? ou l'ai-je manqué ? Suis-je une radoteuse qui va frappant de porte en porte avec de fausses prophéties ? Avant de le prétendre, commence par jurer que tu n'as jamais rien entendu dire des vieilles fautes de ce palais.

LE CORYPHÉE

Ah ! l'assurance du serment le mieux assuré serait-elle donc un remède ? Mais j'admire comment, élevée sur des rives lointaines, étrangère à notre langage, tu rencontres partout la vérité, comme si tes yeux l'avaient vue.

CASSANDRE

Apollon le devin m'a commis cette tâche.

LE CORYPHÉE

Tout dieu qu'il est, l'amour l'avait-il donc blessé ?

CASSANDRE

J'aurais rougi jadis de parler de ces choses.

LE CORYPHÉE

On fait le délicat dans les jours de bonheur.

AGAMEMNON CASSANDRE

Il luttait pour m'avoir, tout embrasé d'amour.

LE CORYPHÉE

Et, tout comme les autres, vous fîtes œuvre de chair ?

CASSANDRE

Je promis à Loxias et trahis mon serment.

LE CORYPHÉE

Possédais-tu déjà l'art qui t'inspire ici ?

CASSANDRE

Je prédisais déjà ses maux à ma patrie.

LE CORYPHÉE

Quoi ? le courroux du dieu ne te punit donc pas ?

CASSANDRE

Dès que je l'eus trompé, personne ne me crut.

LE CORYPHÉE

Tes oracles pour nous ne sont que trop croyables !

CASSANDRE

Hélas ! hélas ! ah ! ah ! misères ! de nouveau le travail prophétique, terrible, me fait tourner sur moi-même et m'affole de son (horrible) refrain ! — Voyez ces jeunes hommes assis près du palais, pareils aux formes des songes : on dirait des enfants tués par des parents ; les mains pleines de chairs — leur corps même offert en pâture ! — ils portent une pitoyable charge et d'entrailles et de viscères, qu'un père approcha de sa bouche ! Voilà, je vous le déclare, ce dont quelqu'un médite la vengeance, un lion C'est-à-dire, probablement, un Pélopide : on connaît les lions qui surmontent la porte de l'acropole mycénienne. — mais un lion lâche qui reste à la maison et, vautré dans le lit, las ! y attend le retour du maître — mon maître, puisqu'il me faut porter un joug d'esclave. Et le chef de la flotte, le destructeur de Troie ne sait pas ce que l'odieuse chienne, dont la voix longuement dit et redit l'allégresse, sournoise puissance de mort, lui prépare pour son malheur ! Telle est son effronterie ! Femelle tueuse du mâle, je vois en elle... De quel monstre odieux On comprendrait mal sans cela l'alliance de mots un lion lâche. — dragon à deux têtes, Skylla gîtée dans les rochers, fléau des marins — devrai-je emprunter le nom pour donner celui qu'elle mérite à cette mère en furie, sortie de l'Enfer, qui contre

AGAMEMNON CASSANDRE

tous les siens ne respire que guère sans trêve. Ah ! le cri de triomphe qu'elle a poussé, la scélérate : le cri du guerrier devant la déroute ennemie ! Et l'on s'imagine qu'elle exprime ainsi la joie d'un heureux retour ! — Mais, croyez- moi ou non, peu m'importe ! ce qui doit être sera, et toi, qui bientôt vas en être témoin, plein de pitié, tu diras que j'étais trop véridique prophétesse.

LE CORYPHÉE

Tu as parlé du festin préparé à Thyeste avec les chairs de ses enfants : j'ai compris et j'ai frissonné, et la terreur me prend, à ouïr la vérité crue et sans images. Mais, au reste de tes propos, mon esprit, égaré, court hors de la carrière.

CASSANDRE

Je dis que tu verras la mort d'Agamemnon.

LE CORYPHÉE

Ah ! tais-toi, malheureuse ! laisse dormir ta voix !

CASSANDRE

Nul ne saurait guérir les maux que je prédis.

LE CORYPHÉE

S'ils doivent voir le jour ; mais les dieux nous en gardent !

CASSANDRE

Tu peux faire des vœux : eux, préparent le meurtre.

LE CORYPHÉE

Quel homme apprête donc ce sacrilège infâme ?

CASSANDRE

Tu t'égares bien loin du sens de mes oracles.

LE CORYPHÉE

Je ne vois pas comment s'y prendrait l'assassin.

CASSANDRE

Pourtant je sais parler la langue de la Grèce.

LE CORYPHÉE

Loxias aussi : obscurs pourtant sont ses oracles.

CASSANDRE

Ah ! ah ! quel est ce feu ? Et il marche sur moi... Apollon Lykéios, pitié, pitié pour moi ! — C'est elle, la lionne à deux pieds qui dormait avec le loup en l'absence du noble lion, c'est elle qui va me tuer, malheureuse ! Dans la coupe où elle brasse le poison, elle entend

AGAMEMNON CASSANDRE

à sa vengeance mélanger aussi mon salaire L'épouse trahie veut se venger en même temps que la mère. : elle prétend, en fourbissant le poignard contre un époux, le punir de mort pour m'avoir amenée ici ! Pourquoi porter dès lors telle dérision, ce bâton, ces bandelettes fatidiques tombant autour de mon cou ? Ah ! je te détruirai, avant de périr moi-même !

Elle brise le bâton ; puis elle arrache de sa tête et jette à terre ses bandelettes. CASSANDRE

Soyez maudits : c'est ma revanche, à moi, de vous voir là, à terre. Allez donc enrichir de malheur une autre que moi ! Regardez ; c'est Apollon lui-même qui me dépouille ici du manteau des prophètes, mais après s'être plu à me voir copieusement raillée sous cette parure et par mes amis et par mes ennemis, unanimement — et pour rien ! J'ai dû m'entendre appeler : « Vagabonde ! » comme une diseuse de bonne aventure, une pauvre mendiante affamée. Et voici qu'aujourd'hui le prophète qui m'a fait prophétesse m'a lui-même conduite à ce destin de mort : au lieu de l'autel au palais d'un père, un billot m'attend, empourpré du sang chaud de mon égorgement ! — Mais les dieux du moins ne laisseront pas ma mort impunie ; un autre viendra, un vengeur, un fils né pour tuer une mère et faire payer le meurtre d'un père. Exilé, errant, banni de cette terre, il reviendra mettre ce couronnement à l'édifice de maux élevé pour les siens. L'appel suppliant de son père abattu le conduira au but. Pourquoi dès lors, gémissante, m'apitoyer ainsi sur moi-même ? Puisqu'après avoir vu la ville d'Ilion traitée comme elle fut, je vois ses vainqueurs finir de la sorte par un décret du Ciel Elle semble vouloir dire que les dieux protecteurs de Troie l'ont sacrifiée, à la condition que les dieux protecteurs des Grecs permissent le châtiment des vainqueurs ; et cette idée la console., allons ! je serai forte et subirai la mort : les dieux n'en ont-ils pas juré un grand serment ? Je salue dans ces portes les portes de l'Enfer, et je ne souhaite plus qu'un coup bien porté, qui, sans convulsion, dans les flots d'un sang qui tue doucement, vienne fermer mes yeux.

AGAMEMNON LE CORYPHÉE

O femme trop malheureuse et trop savante aussi, tu nous en as dit long ! Mais, si vraiment tu sais où la mort t'attend, pourquoi, comme une génisse poussée par les dieux, marcher ainsi, bravement, à l'autel ?

CASSANDRE

Rien ne peut me sauver ; pourquoi gagner une heure ?

LE CORYPHÉE

Mais de l'heure dernière le prix est infini.

CASSANDRE

Non, le jour est venu : quel profit ai-je à fuir ?

LE CORYPHÉE

Sache que tel courage révèle une âme brave.

CASSANDRE

Voilà qu'on ne dit pas aux heureux de ce monde !

LE CORYPHÉE

Mourir glorieusement est un bienfait des dieux.

CASSANDRE

Ah ! pitié sur toi, père, et sur tes nobles fils !

Elle s'enveloppe la tête, et se dirige vers le palais ; puis, brusquement, elle recule. LE CORYPHÉE

Qu'y a-t-il ? quelle crainte a ramené tes pas ?

CASSANDRE (Avec horreur.)

Ah ! ah !

LE CORYPHÉE

Pourquoi ce cri ? quel monstre se forge donc ton âme ?

CASSANDRE

Ce palais sent le meurtre et le sang répandu.

LE CORYPHÉE

Dis qu'il sent les offrandes brûlées sur le foyer.

CASSANDRE

On dirait les vapeurs qui sortent d'un tombeau.

LE CORYPHÉE

Tu lui prêtes un parfum qui n'a rien de l'encens !

CASSANDRE

Allons ! j'irai donc gémir jusque chez les ombres et sur moi et sur Agamemnon. Assez de cette vie !

AGAMEMNON (Elle se dirige de nouveau vers le palais, mais de nouveau s'arrête et se retourne vers le Chœur.) CASSANDRE

Ah ! étrangers... Ne voyez pas en moi un oiseau qui pépie, effrayé, devant un buisson. Je veux seulement qu'après ma mort de tout ceci vous témoigniez pour moi, le jour où, pour prix de mon sang, le sang d'une femme, une femme aussi versera le sien, et où, pour prix d'un homme perdu par son épouse, un homme tombera. C'est le présent que de mes hôtes j'implore à l'heure de mourir.

LE CORYPHÉE

J'ai pitié, malheureuse, du sort que tu prévois.

CASSANDRE

Plus qu'un mot encore — je ne veux pas chanter mon propre thrène. Au soleil — face à sa clarté suprême — j'adresse ma prière : puissent mes vengeurs comme mes meurtriers payer ensemble la dette Texte conjectural. de l'esclave morte ici, qui fut une proie si facile !

Elle entre dans le palais, dont la porte se referme. LE CORYPHÉE

Ah ! triste sort des hommes ! Leur bonheur est pareil à un croquis léger ; vient le malheur : trois coups d'éponge humide, c'en est fait du dessin ! Et c'est cela, plus encore que ceci Cela, cette fragilité générale du bonheur humain, plus que ceci, le sort particulier de Cassandre., qui m'emplit de pitié.

Mélodrame.

Du succès les mortels ne se rassasient jamais. Nul n'y renonce et, le doigt levé pour l'écarter de sa demeure, ne lui dit : « N'entre plus ». C'est ainsi qu'à cet homme la grâce fut donnée par les dieux bienheureux de conquérir la cité de Priam ; et le voilà qui rentre en sa patrie comblé des faveurs du Ciel.

Mais, s'il doit maintenant payer le sang qu'ont répandu ses pères et, en mourant lui-même, après tant de morts, provoquer d'autres morts, châtiment de la sienne,

AGAMEMNON

Qui donc, qui donc, parmi les hommes, pourra, en l'apprenant, se flatter désormais d'être né pour un sort qui l'exempte de maux ?

On entend tout à coup derrière la porte l'appel d'Agamemnon. Parlé. AGAMEMNON

Hélas ! un coup mortel a déchiré ma chair !

LE CORYPHÉE (D'une voix basse et rapide.)

Écoutez ! qui crie là, atteint d'un coup mortel ?

AGAMEMNON

Hélas ! deux fois hélas ! encore un autre coup !

LE CORYPHÉE (Du même ton.)

Le crime est accompli : croyez-en les plaintes du roi ! Allons, amis, réunissons ici de sûrs conseils.

DEUXIÈME CHOREUTE

Mon avis, le voici : crier aux citoyens : « A l'aide ! ici, tous ! au palais ! »

TROISIÈME CHOREUTE

Et le mien : y bondir nous-mêmes au plus vite et surprendre le crime l'épée sanglante encore.

QUATRIÈME CHOREUTE

Oui, je partagerai tout avis de ce genre : agir d'abord, ce n'est plus l'heure d'hésiter.

CINQUIÈME CHOREUTE

On peut attendre et voir ; ce n'est là qu'un début, l'annonce de la tyrannie qu'ils préparent à la cité.

SIXIÈME CHOREUTE

Parce que nous balançons ! Eux, foulent aux pieds la gloire d'hésiter et ne laissent pas s'endormir leurs bras.

SEPTIÈME CHOREUTE

Je ne sais vraiment quel conseil formuler ; même à qui veut agir il appartient de consulter d'abord.

HUITIÈME CHOREUTE

C'est aussi mon avis : car je ne crois pas que des mots puissent ressusciter un mort.

NEUVIÈME CHOREUTE

Quoi donc ! uniquement pour prolonger nos jours, plier devant des maîtres qui souillent ce palais !

AGAMEMNON DIXIÈME CHOREUTE

Intolérable honte ! mourir vaut encore mieux ; la mort est plus douce que la tyrannie.

ONZIÈME CHOREUTE

Oui, mais pourquoi, sans autre indice qu'une plainte, vouloir prophétiser la mort de notre roi !

DOUZIÈME CHOREUTE

Ce n'est que lorsqu'on sait que l'on doit s'indigner : conjecturer n'est pas savoir.

LE CORYPHÉE

Ma voix donne du moins le nombre à cet avis : savoir exactement le sort fait à l'Atride.

La porte centrale s'ouvre. On aperçoit Agamemnon, nu, étendu sur un large voile ensanglanté. Cassandre est couchée à ses côtés. Près des deux cadavres, Clytemnestre est debout, une épée à la main. CLYTEMNESTRE

La nécessité tout à l'heure m'a dicté bien des mots : je ne rougirai pas de les démentir. Lorsque, sur ceux qu'on hait en semblant les aimer, on se prépare à assouvir sa haine, est-il d'autre moyen de dresser assez haut les panneaux du Malheur pour qu'ils défient tout bond qui voudrait les franchir ? Cette rencontre-là, longtemps j'y ai songé : elle est donc venue, la revanche enfin ! et je demeure où j'ai frappé : cette fois, c'est fini ! J'ai tout fait, je ne le nierai pas, pour qu'il ne pût ni fuir ni écarter la mort. C'est un réseau sans issue, un vrai filet à poissons que je tends autour de lui, une robe au faste perfide. Et je frappe deux fois : et, sans un geste, en deux gémissements, il laisse aller ses membres ; et, quand il est à bas, je lui donne encore un troisième coup, offrande votive au Zeus Sauveur des morts qui règne sous la terre Cf. 245, note. La troisième libation, réservée à Zeus Sauveur, est cette fois, pour le Zeus Sauveur des morts, Hadès.. Gisant, il crache alors son âme, et le sang qu'il rejette avec violence sous le fer qui l'a percé Cf. p. 51, n. 4. m'inonde de ses noires gouttes, aussi douces pour mon

AGAMEMNON CLYTEMNESTRE

cœur que la bonne rosée de Zeus pour le germe au sein du bouton. Voilà les faits, citoyens respectés dans Argos : qu'ils vous plaisent ou non, moi, je m'en fais gloire ! Si même il était admis qu'on versât des libations sur un cadavre, ce serait bien justice ici — plus que justice même : tant cet homme avait pris plaisir en ce palais à remplir d'exécrations le cratère qu'à son retour il a dû lui-même vider d'un seul trait !

LE CORYPHÉE

J'admire le langage de ta bouche effrontée : se glorifier ainsi aux dépens d'un époux !

CLYTEMNESTRE

Vous me tâtez, vous me croyez une femme irréfléchie ! Et je vous dis, moi, d'un cœur qui ne tremble pas, vous le savez bien : de vous, louange ou blâme, c'est tout un pour moi — Celui-ci est Agamemnon, mon époux ; ma main en a fait un cadavre, et l'ouvrage est de bonne ouvrière. Voilà.

Agité. LE CHŒUR

Quelle herbe empoisonnée nourrie des sucs terrestres C'est-à-dire : il faut que tu sois devenue folle ! Nombreuses sont les légendes où le héros entre en démence pour avoir absorbé par hasard une herbe magique., quel breuvage jailli d'entre les flots marins as-tu donc absorbé, que tu aies cru pouvoir, infligeant tel trépas, écarter, supprimer les imprécations d'un peuple ? Non ! désormais tu es sans patrie, et la haine puissante de ta ville est sur toi.

CLYTEMNESTRE

Ainsi, tu me condamnes aujourd'hui à l'exil, à la haine d'Argos, aux imprécations d'un peuple, tandis que contre lui tu ne t'insurgeais guère, quand, insouciant comme un homme qui prend une victime dans les brebis sans nombre de ses troupeaux laineux, il immolait sa propre fille, l'enfant chérie de mes entrailles — pour enchanter les vents de Thrace ! N'était-ce pas lui qu'il

AGAMEMNON CLYTEMNESTRE

fallait jeter hors de cette ville, afin qu'il payât ses souillures Un meurtrier impuni, pour sa ville, est une souillure dont elle ne peut se délivrer qu'en exilant le coupable. Cf. Sophocle, Œdipe Roi, 97-98. ! Et pour moi, rien qu'à entendre ce que j'ai fait, tu deviens un juge implacable. Mais voici la seule menace que je te permette, moi — car je suis prête à te la retourner — c'est d'en appeler à la force : vainqueur, tu seras mon maître ; mais, si le Ciel en décide autrement, de tardives leçons t'apprendront la sagesse.

Même mouvement. LE CHŒUR

Ton âme est orgueilleuse, ton langage insensé. Aussi bien, après le meurtre qui l'a souillé, le cœur croit-il en son délire que sa sanglante tache n'est que parure pour son front ! Méprisée, privée d'amis, tu devras payer coup pour coup.

CLYTEMNESTRE

Et toi, veux-tu entendre l'arrêt de mes serments, à moi ? Non, par la Justice qui, de ce jour, a vengé mon enfant, par Até et par l'Érinys, à qui j'ai immolé cet homme, non, non, l'inquiétude timide n'entrera pas dans le palais, tant que, pour allumer le feu de mon foyer, Égisthe sera là et me gardera ses bontés. Il est le large bouclier en qui je mets mon assurance C'est dire ouvertement qu'elle reconnaît Égisthe pour son époux et pour le maître du palais.. Le voilà donc à terre, l'homme qui m'outragea, les délices des Chryséis sous Ilion ! Et elle aussi, la captive, la devineresse, la voyante qu'il avait mise en son lit, la voilà donc, fidèle, partageant maintenant sa couche, comme elle avait déjà partagé son banc en mer ! Tous deux ont eu le sort qu'ils avaient mérité. Lui, est tombé sans un mot. Elle, au contraire, comme un cygne, a gémi son suprême chant de mort, avant de s'étendre, amoureuse, à ses côtés ; et c'est à

AGAMEMNON CLYTEMNESTRE

moi que mon époux lui-même s'est trouvé l'avoir conduite, pour pimenter mon triomphe !

Agité. LE CHŒUR

Las ! quelle mort viendra, rapide, sans souffrance aiguë, sans lit d'agonie, apporter à nos cœurs le sommeil que rien n'interrompt ni ne termine, puisqu'il a succombé, celui dont la bonté veillait sur nous, celui qui tant souffrit pour une femme et, maintenant, par une femme perd la vie !

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Ah ! Hélène, folle Hélène, qui, seule, as détruit sous Troie, des centaines, des milliers de vies... !

LE CHŒUR (Un peu retenu.)

Tu as donné à ton œuvre un suprême, inoubliable couronnement, en répandant un sang impossible à laver. Oui, c'était bien une Querelle Texte obscur (cf. 698, note) et douteux. qui en ce temps habitait la maison, une Querelle appliquée à la perte d'un époux.

Mélodrame. CLYTEMNESTRE

N'appelle pas la mort, parce que ce coup t'accable. Ne détourne pas ton courroux contre Hélène, en t'imaginant qu'elle ait, seule meurtrière, seule destructrice de Grecs par milliers, ouvert dans notre flanc une blessure qui ne se ferme pas.

Même mouvement. LE CHŒUR

Génie, qui t'abats sur la maison et les têtes des deux petits-fils de Tantale, tu te sers de femmes aux âmes pareilles Les deux filles de Tyndare, Clytemnestre et Hélène. pour triompher en déchirant nos cœurs... Voyez-le moi, qui perché sur le cadavre, tel un corbeau de

AGAMEMNON LE CHŒUR

malheur, se flatte de chanter suivant l'usage son chant (de victoire) Texte conjectural. !

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Ah ! Hélène, folle Hélène, qui, seule, as détruit sous Troie des centaines, des milliers de vies !...

LE CHŒUR (Un peu retenu.)

Tu as donné à ton œuvre un suprême, inoubliable couronnement, en répandant un sang impossible à laver. Oui, c'était bien une Querelle qui en ce temps habitait la maison, une Querelle appliquée à la perte d'un époux.

Mélodrame. CLYTEMNESTRE

Ta bouche cette fois rectifie ton erreur, en nommant le Génie qui largement s'engraisse aux frais de cette race. C'est lui qui, dans nos entrailles, nourrit cette soif de sang. Avant même qu'ait fini le mal ancien, un abcès nouveau apparaît.

Assez vif. LE CHŒUR

Oui, il est terrible, (terrible) pour cette maison, et cruel dans ses rancunes, le Génie que tu viens de rappeler. Ah ! rappel douloureux d'un sort insatiable d'horreurs ! Las ! hélas ! Et cela, par Zeus, qui seul tout veut et tout achève ! Rien, sans Zeus, s'accomplit-il parmi les hommes ? Est-il ici rien qui ne soit œuvre des dieux ?

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Ah ! mon roi, mon roi, comment te pleurer ? Du fond de ce cœur qui t'aime, quels mots t'adresser ? Ton corps est là, gisant dans ces fils d'araignée, et ton âme s'exhale sous un coup sacrilège !

AGAMEMNON LE CHŒUR (Un peu retenu.)

Las, hélas ! tu gis là sur une couche indigne, dompté par une mort traîtresse, sous l'arme à deux tranchants brandie par une épouse !

Mélodrame. CLYTEMNESTRE

Tu prétends que c'est là mon ouvrage : n'en crois rien. Ne crois même pas que je sois la femme d'Agamemnon. Sous la forme de l'épouse de ce mort, c'est l'antique, l'âpre Génie vengeur d'Atrée, du cruel amphitryon, qui a payé cette victime Le Génie est identifié à la race. Il a commis le crime, et il le paye — aux frais de la race (cf. Choéph. 649, note)., immolant un guerrier pour venger des enfants.

Même mouvement. LE CHŒUR

Toi, innocente de ce meurtre ! qui trouveras-tu pour en témoigner ? Et comment ? comment ? Mais le Génie vengeur de cette race peut bien être ton complice. Si, brutal, le noir Arès fait couler à flots le sang familial, c'est que l'heure est venue pour lui de fournir aux enfants dévorés la justice que réclame leur sang figé sur le sol.

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Ah ! mon roi, mon roi, comment te pleurer ? Du fond de ce cœur qui t'aime, quels mots t'adresser ? Ton corps est là gisant dans ces fils d'araignée, et ton âme s'exhale sous un coup sacrilège !

LE CHŒUR (Un peu retenu.)

Las, hélas ! tu gis là sur une couche indigne, dompté par un trépas perfide, sous l'arme à deux tranchants brandie par une épouse !

Mélodrame. CLYTEMNESTRE

Indigne, non ! son trépas même ne l'aura pas été. La mort perfide, n'est-ce pas lui qui l'a

AGAMEMNON CLYTEMNESTRE

jadis fait entrer dans sa demeure ? Au beau fruit que j'avais de lui, mon Iphigénie tant pleurée, le sort qu'il a fait subir méritait bien le sort qu'il a subi lui-même. Qu'il ne montre donc pas trop de superbe dans l'Hadès : sa mort sous le fer tranchant n'a que payé les crimes qu'il commit le premier.

Plus vif. LE CHŒUR

Je ne sais où j'en suis ; tout conseil sûr échappe à mon angoisse : où me tourner, quand croule la maison ? Je tremble au bruissement de l'averse sanglante sous laquelle le palais s'effondre. Déjà c'est un déluge ! Et le Destin, en vue d'un châtiment nouveau, sur des pierres nouvelles aiguise sa justice.

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Ah ! Terre, Terre, pourquoi n'est-ce pas moi que tu as reçu dans ton sein, avant que j'eusse vu ce corps allongé dans le fond d'une baignoire d'argent ? Qui l'ensevelira ? qui chantera son thrène ? L'oseras-tu toi ? oseras-tu, après avoir tué ton époux, l'accompagner de tes lamentations, et, pour rançon d'un atroce forfait, perfidement apporter à son âme un hommage qui ne serait qu'un outrage L'expression sera reprise avec intention au début des Choéphores (44). Cf. tome I, p. 142, n. 2. ?

LE CHŒUR (Un peu retenu.)

Et l'éloge funèbre, qui donc prendra soin de le répandre avec ses larmes sur la tombe de ce héros, d'un cœur qui ne mente pas ?

Mélodrame. CLYTEMNESTRE

Ce n'est pas à toi que ce souci revient. C'est par moi qu'il est tombé, qu'il est mort et qu'il sera

AGAMEMNON CLYTEMNESTRE

enseveli sans lamentations des siens. Seule, Iphigénie, pleine de tendresse, Iphigénie, sa fille, ira comme il sied, au-devant de son père, sur la rive du fleuve impétueux des douleurs Elle joue sur le nom de l'Achéron, qu'elle rattache au mot ἄχος, douleur., et, jetant ses bras autour de son cou, l'accueillera de son baiser.

Même mouvement. LE CHŒUR

L'outrage répond à l'outrage : prononcer est tâche ardue. Qui prétendait prendre est pris, qui a tué paye sa dette. Une loi doit régner, tant que Zeus règnera : « Au coupable le châtiment Cf. Choéph. 313. ». C'est dans l'ordre divin. Ah ! qui pourra donc extirper de ce palais le germe d'exécration ? La race est rivée au Malheur.

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Ah ! Terre, Terre, pourquoi n'est-ce pas moi que tu as reçu dans ton sein, avant que j'eusse vu ce corps allongé dans le fond d'une baignoire d'argent ? Qui l'ensevelira ? qui chantera son thrène ? L'oseras-tu toi ? oseras-tu, après avoir tué ton époux, l'accompagner de tes lamentations, et, pour rançon d'un atroce forfait, perfidement apporter à son âme un hommage qui ne serait qu'un outrage ?

LE CHŒUR (Un peu retenu.)

Et l'éloge funèbre, qui donc prendra soin de le répandre avec ses larmes sur la tombe de ce héros, d'un cœur qui ne mente pas ?

Mélodrame. CLYTEMNESTRE

Tu viens enfin de proclamer la vérité. Du moins je veux, moi, échanger des serments

AGAMEMNON CLYTEMNESTRE

avec le Génie des Plisthénides Plisthène a été introduit tardivement dans la généalogie des Pélopides, et sa place y a toujours été flottante. Les Catalogues hésiodiques en faisaient le fils d'Atrée et le père d'Agamemnon. Mais Eschyle — pour qui Agamemnon est bien le fils, et non le petit-fils d'Atrée (cf. 1582) — le considère sans doute comme un fils de Pélops., et au présent, si dur qu'il soit, me résigner, pourvu que désormais, sortant de cette maison, il s'en aille épuiser une autre race par ces meurtres domestiques. La moindre part me suffira des biens de cette demeure, si j'arrive à bannir du palais cette fureur de mutuels homicides.

Elle jette l'épée loin d'elle. Égisthe entre dans l'Orchestre, suivi d'une troupe armée. Il s'arrête en face du cadavre d'Agamemnon. ÉGISTHE

Ah ! la bonne lumière d'un soleil justicier ! Désormais je puis dire qu'il est, pour venger les mortels, des dieux qui, de là-haut, attachent leurs regards aux forfaits de la terre, puisque aujourd'hui j'ai vu, dans des voiles tissés par les Érinyes, cet homme étendu, payant enfin, à ma profonde joie, les violences perfides d'un père. C'est Atrée, en effet, roi de ce palais et père de cet homme, qui, voyant Thyeste — mon père à moi, son frère à lui, pour parler clair — lui disputer le trône, le bannit à la fois de sa ville et de sa maison. Revenu chez Atrée en suppliant de son foyer, le malheureux Thyeste y trouva sans doute un asile, puisqu'il ne fut pas tué sur place et que son sang ne coula pas sur le sol de ses pères. Mais voici qu'en revanche, hôte plus empressé que sincère, le père impie de cet homme, Atrée, sous le prétexte de célébrer gaîment un jour de sacrifice, à mon père fait un festin avec les chairs de ses enfants ! Il brisait les pieds, les mains, avec leurs rangs de doigts ; par-dessus Lacune. On disait parfois que Thyeste avait compris la vérité en découvrant au fond du plat les mains de ses enfants. On peut donc suppléer quelque chose de ce genre : « Par-dessus (il entassait les chairs, coupées assez menu pour que nul n'y pût reconnaître des membres ; puis il faisait porter le plat à son frère, qui attendait) assis seul à sa table. »... assis seul à sa table.

AGAMEMNON ÉGISTHE

Sur ces restes méconnaissables Thyeste, trompé, aussitôt étend la main et avale cette nourriture — funeste, tu le vois, à la race tout entière. Puis, comprenant trop tard le crime exécrable, il pousse un gémissement et tombe en arrière, crachant ces chairs égorgées. Sur les Pélo- pides il appelle alors un destin d'horreur, et, pour accompagner son imprécation, renversant la table du pied : « Ainsi périsse, dit-il, toute la race de Plisthène ! » Voilà pourquoi tu vois ici cet homme à terre. J'étais tout désigné, moi, pour ourdir ce meurtre. Treizième enfant de mon malheureux père, Atrée m'exile avec lui, tout jeune, encore au berceau ; mais j'ai grandi, et la Justice m'a ramené dans ma patrie, et, sans franchir sa porte, j'ai su atteindre l'homme, en formant tous les nœuds du complot qui l'a perdu. Aussi la mort même me semblerait douce, maintenant que je l'ai vu dans le filet de la Justice.

LE CORYPHÉE

Égisthe, l'insolence dans le crime me révolte. Tu dis que tu as, délibérément, tué cet homme, et, seul, machiné Les mots du Coryphée ont une signification juridique très précise : ἑκών, délibérément, indique qu'il s'agit d'un meurtre volon[taire...] ce meurtre lamentable : je dis, moi, que ta tête n'échappera pas — sache-le — à la juste vengeance du peuple, chargée de pierres et d'imprécations.

ÉGISTHE

C'est toi qui, du dernier banc des rameurs, oses ainsi élever la voix qui commande donc à bord, sinon ceux qui sont sur le pont ? Malgré ton âge, tu vas voir comme il est dur à un vieux d'être mis au dressage, quand l'ordre est d'être raisonnable. Pour dresser même la vieillesse, les fers, les tourments de la faim sont des magiciens sans rivaux. Tes yeux ne s'ouvrent pas à voir ce que tu vois ? Ne regimbe donc pas contre l'aiguillon : si tu t'enferres, il t'en cuira.

AGAMEMNON LE CORYPHÉE

Et c'est toi — une femme ! puisque tu restes à la maison attendant que les hommes reviennent du combat — c'est toi qui tout ensemble souillas la couche d'un héros et machinas la mort d'un chef d'armée !

ÉGISTHE

Voilà encore des mots qui vont faire naître des larmes. Ta voix est le contraire de la voix d'Orphée : lui, par ses accents, enchaînait la nature charmée ; toi, pour nous provoquer par de sots hurlements, tu seras enchaîné, et la force t'apprivoisera.

LE CORYPHÉE

Quoi ! je te verrais roi d'Argos, toi qui machinas le meurtre de cet homme, sans même oser agir ni frapper de ton bras !

ÉGISTHE

La ruse clairement revenait à la femme. Moi, le vieil ennemi, j'aurais été suspect. Mais, avec les biens de cet homme, je compte maintenant commander aux citoyens. Le rebelle, je l'attellerai sous un joug pesant : qu'il ne compte pas être nourri d'orge comme un poulain de volée ! La faim cruelle associée aux ténèbres le verra devenir plus doux.

LE CORYPHÉE

Et pourquoi, dans ta lâcheté, ne frappais-tu pas toi-même le héros ? pourquoi est-ce une femme, souillure du pays et des dieux du pays, qui a été sa meurtrière ? Mais Oreste — Oreste ne vit-il pas toujours, pour revenir guidé par quelque heureuse chance et les tuer tous deux de son bras vainqueur ?

Dans un mouvement plus vif qui doit être conservé jusqu'à la fin de la pièce : ÉGISTHE

C'est ainsi que tu prétends agir et parler : eh bien ! tu vas voir... Allons ! gardes, voici de l'ouvrage.

LE CORYPHÉE

Allons ! l'épée au poing ! tous en garde !

AGAMEMNON ÉGISTHE

Soit ! je suis prêt à mourir aussi l'épée au poing.

LE CORYPHÉE

Tu parles de mourir : j'y compte et cours ma chance !

CLYTEMNESTRE

Arrête, ô le plus cher des hommes, n'ajoutons pas aux maux présents. Nous avons lié déjà trop de gerbes de douleurs. C'est assez de misères ; n'entre- prends plus rien : nous saignons encore ! Rentrez tous, sans retard, toi comme les vieillards, chacun dans la demeure que le Destin lui donne, sans infliger ni subir rien de fâcheux. Les choses sont ce qu'elles devaient être. Si ces maux pouvaient suffire, nous ne nous en plaindrions pas : le Génie aux lourdes serres nous a assez cruellement meurtris. Tel est l'avis d'une femme, si l'on croit devoir l'entendre.

ÉGISTHE

Quoi ! ces gens contre moi déploieraient pareille insolence ! ils défieraient le sort en lançant tels propos ! ils perdraient le sens au point d'outrager leurs maîtres !...

LE CORYPHÉE

Non, non, jamais Argos ne flattera un lâche !

ÉGISTHE

Va, je saurai t'atteindre dans les jours qui viendront.

LE CORYPHÉE

A moins qu'un dieu ne guide Oreste jusqu'à nous !

ÉGISTHE

On sait que l'exilé se repaît d'espérances.

LE CORYPHÉE

Courage ! l'heure est bonne : va, gave-toi de crimes !

ÉGISTHE

Ah ! tu me paieras cher ta folie de ce jour.

LE CORYPHÉE

Hardi donc ! fais le beau, coq auprès de ta poule !

CLYTEMNESTRE

Dédaigne ces vains aboiements. Maîtres de ce palais, toi avec moi, nous saurons bien rétablir l'ordre.

Elle rentre dans le palais avec Égisthe. Le Chœur se retire lentement.