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Sur le tertre de cette tombe, je somme mon père de me prêter l'oreille, et d'entendre...
A l'Inachos (j'ai offert) une boucle de mes cheveux, pour avoir nourri ma jeunesse : (j'en offre une autre) ici en hommage de deuil...
Je n'ai pas été là, pour pleurer ta mort, ô mon père ; je n'ai pas étendu le bras, à l'heure où ton cadavre a quitté la maison...
Que vois-je ? quel cortège de femmes s'avance ainsi en longs voiles funèbres ? Quel malheur dois-je donc supposer ? Une douleur nouvelle vient-elle frapper ce palais ? Ou dois-je comprendre plutôt que ces femmes portent à
mon père les libations qui apaisent les morts ? Oui, c'est bien cela ; car voici, je crois, Électre qui s'avance, Électre, ma sœur, que trahit sa douleur amère. Ah ! Zeus, donne-
moi de venger le meurtre d'un père et deviens-moi franc
allié. Arrêtons-nous, Pylade, à l'écart, que je sache exactement ce que veulent ces femmes en pompe
Un ordre m'envoie hors du palais accompagner des offrandes funèbres d'un battement de bras rapide.
Voyez : sur ma joue aux entailles sanglantes l'ongle a tracé de frais sillons — car les sanglots, c'est chaque jour que s'en nourrit mon cœur — et, faisant crier le lin des tissus, ma douleur a mis en lambeaux les voiles drapés sur mon sein :
toute joie m'a fuie à jamais sous les maux qui m'ont frappée.
En un trop clair langage, auquel
nuit, au cœur du palais, proclamant son oracle en un cri d'épouvante, lourdement vient de s'abattre sur les chambres des femmes
les morts âprement se plaignent et s'irritent contre leurs meurtriers.
Et c'est dans un ardent désir de voir «
ah ! Terre mère ! — qu'ici m'envoie la femme impie. Mais j'ai peur de laisser tomber pareils mots : existe-t-il donc un rachat du sang répandu sur le sol ? Ah ! foyer riche de
misères ! palais anéanti ! Fermées au soleil, odieuses aux vivants, les ténèbres enveloppent les maisons
Le respect d'antan, invincible, indestructible, inattaquable, qui pénétrait le cœur comme les oreilles du peuple, maintenant s'est évanoui : la crainte règne seule. Le succès, voilà
ce dont les mortels font un dieu, plus qu'un dieu. Mais la Justice vigilante atteint les uns promptement en leur midi ; à d'autres,
plus tardives souffrances ; à d'autres enfin la nuit même n'apporte pas de sanction
Mais que les gouttes en soient une fois bues par la terre
apporter au coupable une foison de maux largement suffisante !
Qui a forcé la chambre d'une vierge
glantes, tous les fleuves ensemble, confondant leurs routes, tenteraient en vain de laver sa souillure.
Pour moi, que les dieux ont enveloppée dans les maux de ma ville et conduite en servage loin du toit paternel, je dois à contre-cœur
des puissants et contenir ma haine
Captives, par qui l'ordre règne dans ce palais, puisque vous êtes mes compagnes dans cette pompe suppliante, soyez aussi mes conseillères. Que dire en répandant ces libations funèbres ? où trouver des mots qui agréent ? en quels termes prier mon père ? Vais-je dire
qu'à l'époux aimé j'apporte les présents d'une épouse aimante... des présents de ma mère ? Je n'en ai pas le cœur et ne sais plus que dire en versant cette offrande au tombeau paternel. — A moins que je n'emploie les termes consacrés et le prie d'accorder à qui lui envoie ces
hommages « une heureuse récompense »... une récompense digne de leurs crimes ! Ou qu'en silence encore, outrageusement — puisque aussi bien c'est ainsi qu'a péri mon père — je ne verse tout d'un coup ces libations sur le sol qui les boira et ne m'en revienne, après avoir — tel un objet lustral qu'on jette après usage
sans détourner les yeux. Quelle décision prendre ? amies, assistez-moi, puisque dans ce palais nous cultivons la
même haine. Ne me cachez pas le fond de vos cœurs : qu'avez-vous à craindre ?
Parlez, de grâce, si vous avez mieux à me dire.
Le tombeau de ton père pour moi est un autel : devant lui, pleine d'un saint respect, je te dirai, puisque tu me l'ordonnes, ce qu'ici me dicte mon cœur.
Parle comme t'inspire le respect de la tombe.
Verse, et prie à voix haute en faveur de qui l'aime.
Et qui, parmi les siens, puis-je ici désigner ?
Toi d'abord, puis quiconque a la haine d'Égisthe.
C'est pour toi et pour moi alors que je prierai ?
Réfléchis : c'est à toi d'entendre ma pensée.
Qui donc pourrais-je ici nous associer encore ?
Rappelle-toi Oreste, tout exilé qu'il soit.
Ah ! bien dit ! cette fois tu m'as ouvert les yeux.
Maintenant, souviens-toi, et contre les coupables...
Que dois-je demander ? instruis mon ignorance.
Demande que surgisse enfin, dieu ou mortel...
Qu'ajouterai-je ? un juge ou bien un justicier ?
Ah ! dis-le sans détour : un meurtrier comme eux.
Et pour les dieux ce vœu ne serait point impie ?
C'est piété de payer le crime par le crime.
Puissant messager des vivants et des morts,
entends-moi, Hermès Infernal, et charge-toi de mon message : que les dieux souterrains, témoins vengeurs du meurtre de mon père, prêtent l'oreille à ma voix, et la Terre elle-même, qui, seule, enfante tous les êtres, les nourrit, puis en reçoit à nouveau le germe fécond — cepen-
dant qu'en versant cette eau lustrale aux morts, j'adresserai cet appel à mon père : « Aie pitié de moi et de ton Oreste : que nous soyons maîtres en notre maison ! A cette heure, nous sommes de simples vagabonds, vendus par celle même qui nous a enfantés ; et, en échange, elle a pris un amant, Égisthe, son complice et ton meurtrier. Moi, on
me traite en esclave, Oreste est banni de ses biens, et, eux, insolemment, triomphent dans le faste conquis par tes fatigues. Que quelque heureuse chance ici ramène Oreste ! voilà ma prière : ô père, entends-la. Et à ta fille accorde
un cœur plus chaste que celui de sa mère et des mains plus pieuses. Tels sont mes vœux pour nous ; mais, pour nos ennemis, que surgisse enfin ton vengeur, père, et que les meurtriers meurent à leur tour : ce sera justice ! Je
m'en remets <à ceux qui se sont réservé la vengeance>
selon l'usage, de les couronner de gémissements, en entonnant le péan du mort.
Éclatez en bruyants sanglots — sanglots de mort bien
des libations abominables qui viennent d'être versées. Et toi, écoute, ô Majesté ! écoute, ô maître, l'appel de mon cœur en deuil ! Las ! las ! hélas !
Ah ! quel libérateur viendra donc à cette maison, puissant
guerrier, brandissant à la fois et l'arme scythe, que les mains ploient dans la bataille, et l'épée, où lame et poignée ne font qu'un,
La terre a bu nos libations et mon père les
a reçues. Mais partagez maintenant ma surprise.
Ah ! parle donc : mon cœur palpite d'épouvante.
Je vois sur le tombeau cette boucle coupée.
D'un homme ou d'une vierge à ceinture profonde.
La chose est bien facile à deviner pourtant.
A de plus jeunes donc d'instruire leurs aînées.
Personne autre que moi n'aurait-il pu l'offrir ?
Il n'est que haine en ceux qui devraient telle offrande.
Oui, oui, pour la couleur, cette boucle est pareille...
A quels cheveux ? c'est là ce que je veux savoir.
Aux miens : ce sont les miens que sa teinte rappelle !
Serait-ce donc d'Oreste une offrande furtive ?
Oui, c'est à ceux d'Oreste que ces cheveux ressemblent.
Comment a-t-il osé venir jusqu'à la tombe ?
Il a pu envoyer cette boucle en offrande.
Ah ! qu'as-tu dit ? les pleurs jaillissent de mes yeux, si jamais plus son pied ne doit toucher ce sol.
Moi aussi, un flux de bile vient heurter mon cœur
mes yeux des pleurs tombent, brûlants, débordement d'orage irrésistible, à la vue de cette boucle. Puis-je vraiment croire que ces cheveux soient ceux de quelque autre Argien ? Encore moins est-ce la meurtrière qui a pu
les couper : ma mère, il est vrai, mais qui dément ce nom, l'impie ! par les sentiments qu'elle nourrit pour ses enfants. D'autre part, accepter sans réserve l'idée que cette offrande vienne ici du plus cher des mortels... et
malgré tout, je sens l'espoir me caresser. Ah ! si elle avait au moins la douce voix d'un messager, afin que je ne fusse plus ballottée entre deux pensées et que je pusse, en confiance, ou la jeter avec horreur, si elle fut coupée sur un front ennemi, ou, si elle est bien de mon frère, l'associer
à mon deuil, pour orner cette tombe et honorer un père !
Mais les dieux que nous invoquons savent, eux, quels orages nous emportent en leur tourbillon comme des marins en détresse, et, s'ils veulent que nous échappions au naufrage, du plus petit germe peut jaillir, immense, l'arbre du salut !
Mais voici un second indice : des empreintes !... analogues, semblables à celles de mes pas ! Oui, ces traces trahissent deux hommes : lui-même, sans doute, et un compagnon ! Talons, contours des muscles du pied, quand on les com-
pare, sont pareilles à mes propres empreintes. Une angoisse me prend, où ma raison succombe.
Adresse au Ciel le vœu de conserver la chance que toujours tu formules des vœux qu'il réalise.
Quelle grâce vient donc de m'accorder le Ciel ?
Te voilà devant ceux que réclamaient tes vœux !
Quel mortel sais-tu donc que mon âme appelait ?
C'est Oreste, je sais, qu'invoquaient tes transports.
En quoi mes vœux, ici, sont-il donc satisfaits ?
C'est moi : ne cherche pas un mortel plus chéri.
Étranger, contre moi trames-tu quelque ruse ?
Contre moi-même alors j'en serais l'artisan.
Sans doute tu te veux rire de mes misères ?
Des miennes donc aussi, si je riais des tiennes.
Est-ce vraiment Oreste qui parle par ta voix ?
Ainsi,
de joie, et tu croyais alors me voir — et, de même, quand tu examinais l'empreinte de mes pas. Regarde : rap-
proche de la place où elle fut coupée cette boucle empruntée aux cheveux de ton frère, si semblables aux tiens. Vois ce tissu, ouvrage de tes mains ; contemple donc les images de chasse qu'y tracèrent jadis les coups du battant
Contiens-toi ; ne te laisse pas égarer par la joie ; car, je le sais, ceux qui nous doivent leur amour ne nous paient ici que de haine.
O souci bien-aimé du foyer de ton père, espoir longtemps pleuré d'un rejeton sauveur, va, fais appel à ta vaillance et tu recouvreras le palais paternel. O
doux objet, qui retiens quatre parts de ma tendresse ! le Destin veut qu'en toi je salue un père ; à toi revient l'amour dû à ma mère — elle, je la hais de toute mon âme — et à ma sœur immolée sans pitié ; et voici qu'en toi je trouve le frère fidèle qui va me rendre le respect des mortels ! Que
seulement, avec la Force et le Droit, Zeus très grand me prête aussi son secours !
Zeus, Zeus, viens contempler notre misère
dévorante presse ses orphelins, car ils ne sont pas d'âge à rapporter au nid le gibier paternel. Même sort est le nôtre, à moi, à elle, Électre : en nous tu peux voir des enfants sans père, tous deux également bannis de leur
maison. Si tu laisses mourir cette couvée d'un père qui jadis fut ton prêtre et te comblas d'hommages, où trouveras-tu donc une main aussi large à t'offrir de riches fes-
«
O mon père, malheureux père, par quels mots, quelles offrandes, saurais-je de si loin atteindre jusqu'au lit qui te retient ?
Ombre et lumière offrent des lots qui s'équivalent : à nous aussi
Fils, la dent féroce du feu ne dompte pas l'âme du mort ; un jour ou l'autre il révèle ses colères. Que la victime soit pleurée, et le vengeur vite apparaît
s'agit
Écoute donc aussi, père, mes gémissantes douleurs. Tes deux enfants sur ce tombeau font jaillir le
sanglot du thrène
Mais, un jour, de cette détresse
meurs. Au lieu du thrène sur une tombe, le péan peut, au palais de nos rois, ramener enfin l'allégresse d'un cratère de vin neuf
Ah ! que n'es-tu tombé, ô père, sous les murailles d'Ilion, déchiré par quelque lance lycienne ! Lais-
sant dans ta demeure un renom glorieux, et faisant à tes
des puissants maîtres des enfers — car il fut roi, tant qu'il vécut ; il fut de ceux à qui un décret du Destin a commis le pouvoir des armes et le sceptre des conseils
Ou même, si, au lieu d'être tombé, père,
devant les murailles de Troie, au milieu des autres guerriers qui ont succombé sous la lance, et d'avoir trouvé un tombeau sur la rive du Scamandre, c'était plutôt tes meurtriers
eussent péri de la sorte, afin qu'ici on n'eût eu qu'à recevoir
la nouvelle du sort qui les avait frappés au loin, sans connaître toutes ces angoisses
Enfant, tu veux plus que l'or, plus que le bonheur suprême, le lot des Hyperboréens
Mais n'entendez-vous pas le cinglement d'une double étrivière
Ce mot-là, comme un trait, va droit à mon oreille. Zeus, toi qui des enfers, tôt ou tard, fais surgir le Malheur pour tout
Ah ! puissé-je donc enfin pousser à pleine voix le hurlement sacré
elle s'envole hors de moi, et quand, devant mon visage
soufflent, comme une âpre
Mais quand donc Zeus le Fort laissera-
t-il tomber son bras ? Ah ! que les têtes qu'il frappera à ce pays redonnent confiance ! Je réclame justice contre l'injustice : écoutez-moi, Terre et Puissances Infernales.
écartent de moi le chagrin, et tout dès lors m'apparaît plein d'espoir
Par quels mots pourrais-je agir ?
de les apaiser : pour elles, il n'est point de calmant ! Ma mère elle-même a fait de mon cœur un loup carnassier que rien jamais n'apaisera.
kissiennes, sans relâche, ma main errante bondit ; elle va redoublant ses coups, frappant de haut et de loin, faisant gémir sous ses chocs mon front meurtri et douloureux
Ah ! mère imprudente et cruelle, tu as osé — cruelles funérailles ! — ensevelir en silence un roi sans deuil de sa cité, un époux sans larmes
Tu nous rappelles toute l'infamie du passé.
Mais ce sort infâme qu'elle a fait à mon père, eh bien ! elle le paiera, de par les dieux, de par mon bras. Que je la tue — et que je meure !
l'ensevelissant en pareil état, elle entendait ainsi ménager à
ta vie un lot d'intolérable honte
Tu parles du sort de mon père ;
tout comme à un chien malfaisant ; et, les larmes plus promptes à jaillir que le rire, je me cachais pour
des sanglots et des pleurs sans fin. (A Oreste.) Entends et inscris dans ton cœur.
(Inscris,) et par tes oreilles laisse descendre mon avis jusqu'au fond calme de ta pensée. Le passé le voilà ! Ce qui doit suivre, que ta colère te l'enseigne ! A qui
descend dans l'arène sied un implacable
Père, c'est toi que j'appelle : prête secours à tes enfants.
Je t'appelle aussi toute en pleurs.
Et nos voix unies font écho ici à leurs
voix. Entends-
La Force luttera contre la Force et le Droit contre le Droit.
Dieux ! que votre justice prononce suivant la justice !
Je tressaille à ces prières. Le Destin a longtemps tardé : à nos prières il peut paraître !
hélas ! souffrances sans terme !
farouche et sanglant débat. Et voilà l'hymne que veulent les dieux infernaux !
Allons, dieux qui régnez sous la terre,
Père, père mort d'une mort indigne d'un
roi, je t'implore, fais-moi régner en ta maison.
Et voici ce que, moi, j'attends de toi, père : échapper à ma dure peine pour l'infliger à Égisthe
Alors, en ton honneur, s'établiront les festins consacrés. Sinon, tu seras oublié, au jour des gras
banquets offerts par ce pays sur des autels fumants.
Et, sur ma part d'hoirie intacte, je t'apporterai, moi, mes libations de jeune épousée, lorsque je quitterai la maison paternelle. Et par-dessus tout ta tombe me sera sacrée.
Terre, ouvre-toi : mon père veut veiller au combat.
Perséphone, envoie-nous la brillante victoire.
Souviens-toi du bain, père, où tu fus
immolé.
Souviens-toi du filet de leurs ruses nouvelles.
Des chaînes sans airain où tu fus prisonnier.
Et des voiles perfides de l'infâme complot.
Père, t'éveilles-tu enfin à ces outrages ?
Soulèves-tu enfin ta tête bien-aimée ?
Envoie donc la Justice combattre avec les tiens ; ou, plutôt, laisse-les user des mêmes prises, si, naguère vaincu, tu veux vaincre à ton tour.
Écoute, enfin, père, mon suprême appel.
Vois ta couvée blottie sur ce tombeau : prends pitié de ta fille ainsi que de ton fils ; n'efface pas du sol les derniers Pélopides : par eux tu te survis jusque dans la mort.
Les enfants d'un héros sauvent son nom de la mort,
profondes le réseau de lin. Entends-moi donc ; c'est pour toi qu'ici je gémis : tu te sauves toi-même en te rendant à ma prière.
Votre longue prière a satisfait au rite et réparé l'oubli commis d'une plainte sur cette tombe. Et maintenant, puisque ta volonté s'est levée pour agir, à l'œuvre ! fais l'épreuve du Destin.
Oui ; mais il n'est pas sans doute hors de propos de demander d'abord pourquoi, par quel calcul, elle a ici envoyé ces libations et tenté d'apaiser trop tard un mal qu'on ne guérit pas. Au mort insensible
offrandes, mais je les sais au-dessous de la faute. Pour payer une goutte de sang, tu peux d'un seul coup verser tous tes biens : tu perdras ta peine. Voilà la vérité. Mais, je t'en prie, si tu le sais, dis-moi ce qu'il en est.
Je le sais, enfant, car j'étais là. Ce sont des songes, des terreurs inquiétant ses nuits, qui l'ont
fait sauter de sa couche pour envoyer ces libations, la femme impie !
Mais le songe lui-même, peux-tu me le conter ?
Elle crut enfanter un serpent, disait-elle.
Dis-moi la fin : comment se termine ce rêve ?
Elle, comme un enfant, l'abritait dans des langes.
Et de quoi vivait-il, le monstre nouveau-né ?
Elle-même, en son rêve, lui présentait le sein.
Et le sein n'était pas blessé par un tel monstre ?
Si ! un caillot de sang se mêlait à son lait.
Voilà qui pourrait bien n'être pas un vain songe !
Elle s'éveille et pousse un cri d'effroi. Et aussitôt les torches, à qui l'ombre avait fermé les yeux
y trouver le remède à ses maux.
Eh
sorti du même sein que moi, ce serpent, ainsi qu'un enfant, s'est enveloppé de langes, a jeté ses lèvres autour de la mamelle qui jadis me nourrit et au doux lait d'une mère mêlé un caillot de sang — tandis qu'elle, effrayée, criait de douleur — il faut, comme elle l'a donné au monstre qui l'épouvanta, qu'elle me donne aussi son sang, et c'est moi —
le serpent ! — c'est moi qui la tuerai, ainsi que le prédit son rêve.
Ah ! je t'agrée aujourd'hui pour devin : ainsi en soit-il donc ! Et maintenant donne tes ordres à tes amis ; aux uns dis ce qu'ils doivent faire, aux autres ce dont ils se doivent garder.
Simple est mon dessein.
Je prie celle-ci de rentrer au palais ; vous, vous couvrirez ici mes projets, afin qu'après avoir immolé par la ruse un héros révéré, de la ruse victimes à leur tour, ils soient pris et périssent dans le même filet, ainsi que Loxias l'a proclamé lui-même
menti. Semblable à un étranger, chargé de l'attirail complet d'un voyageur, j'arriverai aux portes de la cour avec Pylade que voici — hôte nouveau à côté du vieil hôte
du parler de Phocide. J'admets qu'aucun portier ne nous accueille avec un air joyeux : trop d'angoisse règne dans la maison. Nous attendrons donc sans bouger, afin que les passants s'interrogent et disent : « Pourquoi Égisthe
écarte-t-il le suppliant de sa porte, puisqu'il est à Argos et doit être averti ? » Mais que je franchisse une fois le seuil des portes de la cour, pour le trouver, lui, sur le trône de mon père — ou encore qu'il veuille lui-même me parler en face et se vienne ainsi mettre sous mes yeux
cas, sache-le, avant qu'il ait dit : « De quel pays est l'étranger ? » j'en fais un mort, en l'enveloppant de l'airain agile, et l'Érinys, gorgée de meurtres, boira pur ce troisième sang
Ainsi donc, surveille, toi, le dedans du palais, pour que tout marche avec ensemble. A vous je ne demande qu'une langue prudente, qui sache à propos ou se taire ou dire les mots qu'il faut. Le reste, c'est Lui
Innombrables
des météores de feu. Et tout ce qui vole ou marche peut parler du courroux orageux des vents
Mais qui dira l'audace sans bornes de la créature humaine, les amours éhontées, toujours liées à des désastres, des
femmes au cœur impudent ?
Que tous ceux qui n'ont point laissé s'envoler de leur mémoire les histoires qu'on leur apprit se souviennent du feu
perfide que, meurtrière d'un fils, osa jadis allumer la fille de Thestios
maternel,
Les vieux récits flétrissaient aussi la sanglante Skylla
sait immortel au front
Et puisque j'ai ici rappelé ces tristes forfaits, n'est-ce pas l'heure pour ce palais de honnir aussi l'épouse abominable,
la traîtrise d'un cœur de femme à l'égard
roi dont le courroux en imposait à ses ennemis mêmes
calamités sont encore appelées du nom de « lemnien
Le glaive aigu vise au cœur et le transperce, au nom de la Justice
ont foulé aux pieds et violé la pleine majesté de Zeus.
L'autel de la Justice
qui à son tour entre dans la maison, sous la conduite de celle qui doit enfin en payer la souillure, l'Erinys fameuse par ses noirs desseins.
Esclave, esclave, entends frapper aux portes
de la cour. N'y a-t-il personne au palais? Esclave, esclave,
encore un coup! Voilà trois fois que j'appelle: que quel-
qu'un sorte enfin, si la maison, sous Égisthe, pratique
l'hospitalité.
Voilà! j'écoute. De quel pays est l'étran- ger? d'où vient-il ?
Répète ces mots à ceux qui commandent ici
et pour qui je viens porteur de nouvelles — mais hâte-toi,
car le char ténébreux de la nuit se hâte aussi, et l'heure est
venue pour le voyageur de laisser tomber l'ancre dans les
logis ouverts à l'étranger — « Qu'un des maîtres de la
maison daigne donc venir, une femme ayant autorité ici
ou plutôt un homme; car alors nulle gêne au cours de
l'entretien n'obscurcit les propos : l'homme avec l'homme
parle sans crainte et tient un clair langage. »
Étrangers, dites ce qu'il vous faut.
Vous trouverez dans ce palais ce qu'on est en droit d'y
attendre: un bain chaud, un lit qui endormira vos fatigues,
et l'accueil d'un regard loyal. Si vous venez pour chose
sérieuse, c'est l'affaire des hommes, à qui nous en référe-
rons.
Étranger, je viens de Daulis, en Phocide.
Mais, comme je faisais route vers Argos, chargé de mon
bagage
son nom en causant — « Puisque aussi bien tu vas à Ar-
gos, étranger, sans faute, songe à dire aux parents d'Oreste
qu'il n'est plus; ne l'oublie pas, de grâce. L'avis prévaudra-
t-il parmi les siens de le ramener auprès d'eux ? ou au con-
traire de l'enterrer chez nous, étranger devenu notre hôte
à tout jamais ? rapporte-moi leurs ordres. A cette heure, les
flancs d'une urne d'airain enferment ses cendres pleurées
comme il convient. » Je t'ai répété tout ce qu'il m'a dit
gnore, mais qui lui a donné le jour, sans doute, ne l'ignore
pas
infaillible, me dépouillant ainsi de tous les miens, malheu-
reuse! Aujourd'hui, c'est Oreste — Oreste, qui avait eu
le flair de retirer son pied du bourbier sanglant c'est le
dernier espoir d'une pure allégresse capable de guérir à
jamais ce palais, qui apparaît... et qu'Elle efface
J'aurais voulu, à d'aussi nobles hôtes,
apporter d'heureuses nouvelles, pour me faire connaître et
accueillir d'eux. Est-il rien de mieux disposé qu'un hôte
pour ses hôtes ? Mais mon cœur eût trouvé quelque impiété
à ne pas achever mon rôle auprès d'amis, après promesse
faite et accueil reçu
Tu n'en seras pas moins traité suivant
ton mérite et reçu en ami par cette maison. Un autre, tôt
ou tard, nous eût porté même message. Mais l'heure est
venue, pour des hôtes au bout de leur journée, de rencon-
trer des soins en rapport avec leur longue route.
songe, en m'obéissant, que tu m'en rendras compte.
Pour nous, nous rapporterons tout au maître du palais et, comme les amis ne nous manquent pas, nous consulterons sur l'événement.
qu'attendons-nous, pour déployer, en faveur d'Oreste, notre
seule force, celle de nos voix?
O sol auguste, auguste tertre, dont la haute masse au-
jourd'hui recouvre le corps d'un royal chef d'escadre,
l'heure est venue: prête-nous l'oreille, prête-nous ton se-
cours. Oui, l'heure est venue pour la Persuasion traîtresse
de descendre avec eux dans la lice, et pour Hermès Infer-
nal, pour Hermès Ténébreux aussi, de diriger la joute des
épées meurtrières.
Où vas-tu, Kilissa
« Les étrangers, sans retard, de-
mandent Égisthe » — tel est l'ordre de la maîtresse —
« afin que plus nettement, d'homme à homme
que, pour ce palais, c'est la ruine complète que nous
annoncent trop clairement ces étrangers. Sûrement, à les
entendre, il aura, lui, le cœur ravi de la nouvelle qu'il
apprend! Mais moi, malheureuse... Ah! que les vieux
chagrins, tombant lourdement en masse sur cette demeure
d'Atrée, ont donc peiné jadis mon cœur en ma poitrine!
Pourtant jamais encore je n'avais eu peine pareille à porter.
Les autres, je les épuisais patiemment. Mais mon Oreste,
pour qui j'ai usé ma vie, que j'ai reçu sortant de sa mère et
nourri jusqu'au bout...! Et la misère, à chaque instant,
de ces appels criards qui me faisaient courir des nuits
entières ! J'aurais donc souffert tout cela pour rien ! Ce qui
n'a pas de connaissance, il faut l'élever comme un petit
chien, n'est-ce pas
devenais laveuse de langes; blanchisseuse et nourrice con-
fondaient leurs besognes. Mais je pouvais bien porter la
double charge, puisque j'avais reçu Oreste pour son père!
Et j'apprends aujourd'hui qu'il est mort — malheureuse !
Mais je vais trouver l'homme qui a perdu cette maison.
C'est sans peine, lui, qu'il apprendra la nouvelle !
Quel appareil? répète, que je comprenne mieux.
Avec toute sa garde? ou bien seul, sans escorte ?
Elle veut qu'il amène tous ses gardes
en armes.
Ne transmets pas l'avis au maître que
tu hais. Qu'il vienne seul, pour ne pas effrayer ceux qu'il
doit entendre. Dis-lui cela, en hâte, et garde un cœur
joyeux. Du messager dépend le succès d'un plan caché.
Mais peux-tu espérer après cette nou- velle ?
Mais Zeus peut bien changer tous nos malheurs en joies.
Comment? Oreste est mort, l'espoir de ce palais.
Pas encore : qui le croit sera mauvais devin.
Que dis-tu ? as-tu donc reçu d'autres nouvelles ?
Va, crois-moi, acquitte-toi de ton mes-
sage. Aux dieux de veiller à quoi ils doivent veiller.
J'irai et suivrai ton conseil. Que la faveur divine tourne tout au mieux !
dieux de l'Olympe.
Oui, fais triompher de ses ennemis, Zeus
celui qui est dans ce palais; car, si tu l'exaltes et le fais
puissant, de bon cœur il t'en paiera double et triple récom-
pense.
attelé à un char de douleurs.
(Oui, fais triompher de ses ennemis, Zeus,
celui qui est dans ce palais; car, si tu l'exaltes et le fais
puissant, de bon cœur il t'en paiera double et triple récom-
pense.)
Et
effacez le sang des forfaits passés par une prompte vengeance.
Que le vieux crime n'enfante plus dans la maison
enfin relever la tête
Et puisse Hermès, fils de Maïa, nous prêter l'aide qui lui
revient!
Avec un mot obscur il répand sur les yeux les ombres de
la nuit, et le jour même ne les dissiperait pas
((Plus soutenu.) Toi qui habites l'édifice splendide bâti autour de la bouche terrible, fais que la maison d'un héros puisse enfin relever la tête et voir de ses yeux fidèles l'éblouissant soleil de la liberté succéder à ce voile de ténèbres.)
Alors, pour célébrer la maison délivrée, nous irons poussant par la ville la clameur dont les femmes saluent l'apparition des vents heureux
Victoire! le profit, le profit est pour
Toi, hardiment, lorsque ton tour viendra
d'agir, si vers toi elle clame : « Enfant ! »
ton père te crie, et, sans faiblir, achève l'œuvre amère du
Malheur.
Portant en ta poitrine l'inflexible cœur de Persée, et sou-
cieux de plaire avant tout aux tiens, morts ou vivants
même au prix d'un sanglant malheur, fais disparaître l'auteur
responsable du meurtre
((Plus soutenu.) Toi, hardiment, lorsque ton tour viendra
d'agir, si vers toi elle clame : « Enfant ! » crie-lui, toi, ce que
ton père te crie, et, sans faiblir,
Je reviens, non de moi-même, mais appelé
par un message. On me dit que des étrangers nous apportent
une nouvelle qui certes n'était point désirée, celle de la
mort d'Oreste. Charger encore pareil fardeau sur ses
épaules, il y a là de quoi pénétrer d'épouvante une maison
qu'une première mort a laissée déjà saignante et meurtrie
Mais faut-il estimer ce qu'on nous conte véridique et réel?
Ne serait-ce point de ces propos peureux de femmes qui
jaillissent et s'envolent, puis disparaissent sans plus de
réalité? Que peux-tu m'en dire qui s'impose à mon esprit?
Nous avons entendu la nouvelle; mais
entre, renseigne-toi auprès des étrangers. Nul messager ne
vaut la démarche de qui va s'informer sur place en personne.
Je veux à mon tour voir et questionner le
messager. Était-il lui-même auprès du mourant? ou parle-
t-il d'après une rumeur confuse? Je le
Zeus, Zeus, que dois-je dire? comment
commencer ma prière, mon appel aux dieux? Et, dans la
ferveur de mes vœux, comment l'achever et dire juste ce
qu'il convient de dire
Car c'est maintenant que les glaives à la pointe meur- trière vont, en se souillant de sang, achever à jamais la ruine du foyer d'Agamemnon;
Ou qu'allumant feux et clarté de délivrance
légitime, l'éclatante prospérité de ses pères.
Telle est la lutte que le divin Oreste, comme un athlète
de réserve
Ah! que se passe-t-il? Comment, dans le palais, tout s'est-il terminé?
Eloignons-nous : l'entreprise s'achève;
ne paraissons pas complices du meurtre; car, pour le
combat,
Hélas! ah! oui, hélas! le maître est
frappé à mort! — Hélas! encore hélas! une troisième fois :
Égisthe n'est plus!
—
Allons, ouvrez, vite! tirez les
verroux du gynécée.
Ah! c'est un homme en pleine
vigueur qu'il faudrait ici — non pas toutefois pour porter
secours à qui n'est plus à quoi bon? Holà! holà!
Je
hurle à des sourds. Ils dorment : je crie sans succès, pour
rien! Où donc est Clytemnestre? que fait-elle? Voici sa
gorge, je crois, sur le tranchant du rasoir et qui va, à son
tour, justement frappée, s'abattre sur le sol.
Qu'est-ce? de quelles clameurs rem-
plis-tu la maison ?
Je dis que les morts frappent le vivant.
Malheur sur moi! je comprends le
mot de l'énigme. Nous allons périr par la ruse, ainsi que
nous avons tué. Personne ne me tendra donc vite la hache
meurtrière! Sachons enfin si nous sommes des vainqueurs
ou des vaincus — puisque j'en suis là de mon triste destin.
Justement, je te cherche. Pour lui, il a son compte.
Hélas! tu es donc mort, ô mon
vaillant Égisthe.
Tu aimes cet homme? Eh bien! tu vas dans la même tombe que lui coucher. Mort, tu ne le trahiras jamais!
Arrête, mon fils! respecte ceci, mon enfant,
Tu l'aimes? eh bien, va donc t'étendre près
de lui. Même mort, je t'en réponds, tu ne le trahiras pas.
Arrête, ô mon fils! respecte, enfant, ce sein, sur lequel souvent, endormi, tu suças de tes lèvres le lait nourricier.
Pylade, que ferai-je ? puis-je tuer une mère ?
C'est toi qui as raison, je le reconnais, et
ton conseil est juste.
t'égorger près de lui. Vivant, tu l'as préféré à mon père :
dans la mort dors donc avec lui, puisqu'il est celui que tu
aimes et que tu hais celui que tu devais aimer.
Je t'ai nourri, je veux vieillir à tes côtés.
Meurtrière d'un père, tu vivrais avec moi!
Dans tout cela, mon fils, le Destin eut
sa part.
Et c'est donc le Destin qui prépara ta mort!
Ah! crains d'être maudit, mon enfant, par ta mère.
Une mère qui jette son fils à la misère !
Je ne t'ai qu'envoyé dans la maison
d'un hôte.
Je fus deux fois vendu, moi, fils d'un père libre !
Où donc est le salaire que, moi, j'en ai reçu ?
J'ai honte à le nommer, ce salaire infamant.
Dis tout, mais dis aussi les fautes de ton père.
Accuser le soldat, toi, assise au foyer!
Fils, il est dur aux femmes d'être loin du mari.
Le labeur du mari nourrit la femme oisive.
Veux-tu vraiment tuer ta mère, ô mon enfant ?
Ce n'est pas moi, c'est toi qui te tueras toi- même.
Prends garde : songe bien aux chiennes de ta mère.
Et celles de mon père, où les fuir, si j'hé-
site?
Ah! je suis là, vivante, à prier un tombeau!
Le sort fait à mon père te condamne à la mort.
J'aurai donc enfanté et nourri ce ser- pent!
La terreur de tes songes fut un devin sincère.
Tu tuas ton époux, meurs sous le fer d'un fils.
Je pleure, moi, sur leur sort à tous
deux. Mais puisque, à cette heure, le malheureux Oreste a
couronné la série meurtrière, je préfère du moins que l'œil
de la maison ne se soit pas éteint à tout jamais
Elle est venue, la Justice; elle a fini par
frapper les Priamides, et d'un lourd châtiment. Et, de même,
il est venu dans le palais d'Agamemnon le double lion, le
double meurtre.
Ah!
pour dévorer ses richesses
Il est venu, celui qui, en luttant dans l'ombre, sait par la
ruse achever le châtiment. Et elle a touché son bras
lutte, la fille de Zeus, celle que nous, mortels, nommons, du
nom qui lui revient, Justice
(Ah! jetez un cri d'allégresse sur le palais de vos maîtres
enfin libéré de ses maux, ainsi que des deux sacrilèges qui,
pour dévorer
L'oracle que la voix puissante de Loxias Parnassien avait
naguère proclamé au fond de l'antre redoutable attaque à
son tour, par traîtrise sans traîtrise, la faute longtemps
impunie. C'est la volonté divine, pour moi, qui triomphe ici
On peut donc aujourd'hui ne plus
comme il convient la puissance qui règne aux cieux
On peut enfin voir la lumière. J'ai senti tomber le dur
Bientôt l'heure
Les étrangères
On peut enfin voir la lumière. (J'ai senti tomber le dur caveçon qui maîtrisait cette demeure. Allons, debout! palais : trop longtemps tu restas à terre.)
Contemplez les deux tyrans de la patrie,
assassins de mon père et ravageurs de mon foyer! Ils sié-
geaient augustes, naguère, sur leurs trônes : maintenant
encore, ils restent unis — leur sort du moins invite à le
penser — et leur serment demeure, fidèle aux engagements
pris. Ensemble ils avaient juré de tuer mon malheureux
père; mais aussi de mourir ensemble : une fois de plus ils
tiennent parole.
Contemplez, vous qui
n'avez qu'ouï nos maux, contemplez enfin le piège qui
enserra mon malheureux père, entravant ses bras, enchaî-
nant ses pieds. Déployez-le vous-mêmes; approchez et, en
cercle, étalez le voile qui enveloppa le héros, afin que les
forfaits infâmes de ma mère soient bien mis sous les yeux
du père — non du père qui m'engendra, mais de celui qui
voit tout, du Soleil! Il pourra ainsi témoigner pour moi en
Justice que j'étais dans mon droit en poursuivant la ven-
geance jusqu'au meurtre d'une mère — je ne parle pas de
celui d'Égisthe: adultère, il a subi la peine que porte la loi.
Mais celle qui imagina telle horreur contre un homme dont
elle avait porté les enfants sous sa ceinture — fardeau
d'amour jadis, de haine aujourd'hui, il le prouve lui-même!
— que te semble-t-elle? Murène ou serpent? un être en
tout cas capable d'infecter sans morsure, au simple con-
tact, par le seul effet de son audace et de son orgueil natu-
rels... (Et cela,) de quel nom l'appeler pour rencontrer
juste, tout en usant des termes les plus doux? Piège à
fauve? draperie de cercueil, entourant le mort jusqu'aux
pieds? Non, filet, bien plutôt, panneau, voile entrave,
instrument d'un bandit qui tromperait ses hôtes et vivrait
de rapines, et, grâce à tel engin, trouverait d'autant plus
de joie qu'il détruirait plus de victimes. Ah! qu'une telle
compagne n'entre jamais dans ma maison!
Hélas! hélas! tristes forfaits! Tu as
succombé à une mort cruelle!
Hélas! hélas! le châtiment qui s'est fait attendre ne s'en
épanouit un jour que plus
A-t-elle ou non frappé? Voici mon témoin :
ce voile qui déclare que sa teinte est due à l'épée d'Égisthe.
Le sang qui l'a taché travaille avec le temps à détruire ses
couleurs multiples. Ah! maintenant je puis ouvertement
m'applaudir, ouvertement me lamenter! Au moment où je
proclame ce voile assassin de mon père, je gémis à la fois
et sur le forfait et sur le châtiment, et sur ma race entière;
car de cette victoire je ne garde pour moi
Aucun mortel ne traversera, sans payer
sa part, une vie exempte de douleurs.
Hélas! hélas! telle peine aujourd'hui, telle autre demain!
Mais, sachez-le bien —
mon cœur, toute prête à chanter, et lui à bondir
mon audace fut le prophète de Pythô, Loxias, qui me pré-
dit qu'à agir comme j'ai fait je ne risquais pas d'être
accusé de crime, tandis qu'à négliger son ordre — je ne
vous dirai pas le châtiment : la portée de nos arcs ne va
pas jusqu'à pareilles souffrances. Et maintenant, voyez
comment, avec ce rameau ainsi paré de laine
foyer que Loxias m'a prescrit de diriger mes pas. Et, plus
tard, à tous les Argiens je demande (de dire eux-mêmes)
comment sont nés ces malheurs et de me prêter témoi-
gnage, le jour où Ménélas (rentrera à Argos). Pour moi,
errant, banni de cette terre, (je fuirai par le monde), vivant
ou mort, ne laissant que ce renom.
Tu as triomphé : ne mets pas tes
lèvres au service d'un langage amer; ne te maudis pas toi-
puisque le crime est patent — mais il peut aussi se lamenter —
puisque le criminel est sa mère et c'est ainsi qu'au moment
même où il proclame l'assassin — qu'il appelle « le voile », confon-
dant à dessein, pour ne pas nommer sa mère, l'instrument du
meurtre et le meurtrier — il gémit à la fois sur le forfait commis,
sur le châtiment qu'il en a tiré et qui est lui-même un forfait, enfin
sur toute la race, où chaque génération doit donc se souiller d'un
forfait et où des victoires comme la sienne ne procurent pas d'autres
trophées qu'une affreuse souillure !
même, le jour où tu as délivré le pays argien, en tran- chant d'un coup heureux la tête de ces deux serpents.
Ah! ah! captives... là, là... des femmes,
vêtues de noir, enlacées de serpents sans nombre... Je ne
puis plus rester.
Devant quels vains fantômes tour-
noies-tu ainsi,
Non, ce ne sont pas de vains fantômes qui
font ici mon tourment. Ah! il n'est que trop clair : les
voilà, les chiennes irritées de ma mère!
Le sang est encore tout frais sur tes mains : de là le trouble qui s'abat sur ton âme.
Sire Apollon, les voilà qui fourmillent! De
leurs yeux goutte à goutte coule un sang répugnant
Il est un moyen de te purifier : va tou-
cher Loxias, il te délivrera de ton tourment.
Vous ne les voyez pas, vous, mais, moi, je les vois. Elles me pourchassent, je ne puis plus rester.
Adieu donc, et qu'un dieu, te suivant de ses regards propices, te garde pour des jours meilleurs.
Voilà donc le troisième orage dont le souffle brutal vient
de s'abattre soudain sur le
Puis, ce fut le sort fait à un royal héros : le chef des
armées grecques périt égorgé dans son bain. Et mainte-
nant encore, pour la troisième fois, vient de venir à nous
que dois-je dire? la mort? ou le salut? Où donc
s'achèvera, où s'arrêtera, enfin endormi, le courroux
d'Até?