LES CHOÉPHORES Aeschylus Gregory Crane Perseus Project, Tufts University Gregory Crane Prepared under the supervision of Gregory Crane Schmidt Sciences 2 volumes; 20 cm Trustees of Tufts University Medford, MA Perseus Project tlg0085.tlg006.mazon1920_fra2.xml

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Aeschylus Eschyle texte établi et traduit par Paul Mazon Paul Mazon Paris Les Belles Lettres 1920-1925 2 HathiTrust catalog record French and Ancient Greek on opposite pages.

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LES CHOÉPHORES Au fond de l'orchestre, le palais des Atrides, avec trois portes : une des portes de côté est celle du gynécée. Dans l'orchestre, un tertre : le tombeau d'Agamemnon. Oreste et Pylade entrent ensemble par la gauche. ORESTE

Hermès Infernal, attache ton regard sur mon père abattu, et deviens le sauveur, l'allié que j'implore. Je rentre en ce pays, et je reviens d'exil Le début du prologue manque dans le Mediceus, le seul manuscrit que nous ayons pour les Choéphores. Les quatre fragments qui précèdent les mots : « Que vois-je ?... » nous ont été conservés, les...

Il monte sur le tertre. ORESTE

Sur le tertre de cette tombe, je somme mon père de me prêter l'oreille, et d'entendre...

Il se coupe une boucle de cheveux qu'il dépose sur la tombe. ORESTE

A l'Inachos (j'ai offert) une boucle de mes cheveux, pour avoir nourri ma jeunesse : (j'en offre une autre) ici en hommage de deuil...

Je n'ai pas été là, pour pleurer ta mort, ô mon père ; je n'ai pas étendu le bras, à l'heure où ton cadavre a quitté la maison...

Que vois-je ? quel cortège de femmes s'avance ainsi en longs voiles funèbres ? Quel malheur dois-je donc supposer ? Une douleur nouvelle vient-elle frapper ce palais ? Ou dois-je comprendre plutôt que ces femmes portent à mon père les libations qui apaisent les morts ? Oui, c'est bien cela ; car voici, je crois, Électre qui s'avance, Électre, ma sœur, que trahit sa douleur amère. Ah ! Zeus, donne-

LES CHOÉPHORES ORESTE

moi de venger le meurtre d'un père et deviens-moi franc allié. Arrêtons-nous, Pylade, à l'écart, que je sache exactement ce que veulent ces femmes en pompe suppliante.

Il se dissimule près de l'entrée de gauche avec Pylade. Entre le Chœur avec Électre. Animé. LE CHŒUR

Un ordre m'envoie hors du palais accompagner des offrandes funèbres d'un battement de bras rapide. Voyez : sur ma joue aux entailles sanglantes l'ongle a tracé de frais sillons — car les sanglots, c'est chaque jour que s'en nourrit mon cœur — et, faisant crier le lin des tissus, ma douleur a mis en lambeaux les voiles drapés sur mon sein : toute joie m'a fuie à jamais sous les maux qui m'ont frappée. En un trop clair langage, auquel se dressent les cheveux, le prophète qui, dans cette demeure, parle par la voix des songes, soufflant la vengeance du fond du sommeil, en pleine nuit, au cœur du palais, proclamant son oracle en un cri d'épouvante, lourdement vient de s'abattre sur les chambres des femmes Ce « prophète », c'est le remords anxieux qui habite Clytemnestre. Le cri qu'il a poussé, dans la nuit, par la bouche de la reine (cf. 535), est un « oracle » de mort, qui a fait passer sur le palais le « souffle de la vengeance ».. Et, interprétant ces songes, des hommes dont la voix a les dieux pour garants ont proclamé que, sous terre, les morts âprement se plaignent et s'irritent contre leurs meurtriers. Et c'est dans un ardent désir de voir « cet hommage » — ou plutôt cet outrage ! — « détourner d'elle le malheur » deux premiers par Aristophane (Grenouilles, 1126 suiv.), les autres par des grammairiens anciens. Sur le sens qu'il faut attribuer au premier vers, dont Aristophane raille longuement l'obscurité, voyez Revue des Études grecques, XXXII (1919), p. 376 suiv.

LES CHOÉPHORES LE CHŒUR

ah ! Terre mère ! — qu'ici m'envoie la femme impie. Mais j'ai peur de laisser tomber pareils mots : existe-t-il donc un rachat du sang répandu sur le sol ? Ah ! foyer riche de misères ! palais anéanti ! Fermées au soleil, odieuses aux vivants, les ténèbres enveloppent les maisons dont les maîtres ont péri.

Le respect d'antan, invincible, indestructible, inattaquable, qui pénétrait le cœur comme les oreilles du peuple, maintenant s'est évanoui : la crainte règne seule. Le succès, voilà ce dont les mortels font un dieu, plus qu'un dieu. Mais la Justice vigilante atteint les uns promptement en leur midi ; à d'autres, c'est l'heure frontière de l'ombre qui réserve de plus tardives souffrances ; à d'autres enfin la nuit même n'apporte pas de sanction Il ne faut se méprendre ni sur le sens de ces métaphores ni sur le lien étroit qui unit cette phrase à celles qui suivent. La « nuit » ne désigne pas ici la mort, et le poète ne veut pas dire que plus d'un coupable meurt avant d'avoir subi son châtiment. Il déclare au contraire que, dans cette vie même, tout meurtrier sera puni. La suite des idées est celle-ci : « Ce sont des criminels qui règnent aujourd'hui à Argos ; et on leur obéit par crainte, et non plus par respect, comme au temps d'Agamemnon. Mais les criminels, oubliant les dieux, peuvent bien ne voir que le succès : la Justice est là qui veille et sait toujours les atteindre. Les uns sont frappés sur l'heure ; d'autres plus tard ; d'autres enfin, qui pourraient croire leurs crimes entièrement oubliés (cf. tome I, p. 16, n. 2), n'échappent pas davantage au châtiment qu'appelle le sang figé sur le sol, et ce châtiment est d'autant plus douloureux qu'il a été longtemps différé... » Mais le style lyrique juxtapose les idées, au lieu de les subordonner logiquement les unes aux autres..

Mais que les gouttes en soient une fois bues par la terre nourricière, et le sang vengeur se fige : il ne s'écoulera plus ! Une ruine d'autant plus cruelle est la rançon du délai et sait apporter au coupable une foison de maux largement suffisante !

Qui a forcé la chambre d'une vierge n'a plus de remède au mal qu'il a fait ; et, pour purifier l'homme aux mains san-

LES CHOÉPHORES LE CHŒUR

glantes, tous les fleuves ensemble, confondant leurs routes, tenteraient en vain de laver sa souillure.

Pour moi, que les dieux ont enveloppée dans les maux de ma ville et conduite en servage loin du toit paternel, je dois à contre-cœur Le texte est altéré, mais le sens général n'est pas douteux. — justes ou injustes — me résigner aux ordres des puissants et contenir ma haine amère. Mais, sous mes voiles, je pleure les coups aveugles du sort qui ont frappé mes maîtres, et, du deuil que je cache, mon cœur est glacé.

Un silence. Électre s'est arrêtée devant le tombeau ; elle semble hésiter ; enfin elle se tourne vers le Chœur. ÉLECTRE

Captives, par qui l'ordre règne dans ce palais, puisque vous êtes mes compagnes dans cette pompe suppliante, soyez aussi mes conseillères. Que dire en répandant ces libations funèbres ? où trouver des mots qui agréent ? en quels termes prier mon père ? Vais-je dire qu'à l'époux aimé j'apporte les présents d'une épouse aimante... des présents de ma mère ? Je n'en ai pas le cœur et ne sais plus que dire en versant cette offrande au tombeau paternel. — A moins que je n'emploie les termes consacrés et le prie d'accorder à qui lui envoie ces hommages « une heureuse récompense »... une récompense digne de leurs crimes ! Ou qu'en silence encore, outrageusement — puisque aussi bien c'est ainsi qu'a péri mon père — je ne verse tout d'un coup ces libations sur le sol qui les boira et ne m'en revienne, après avoir — tel un objet lustral qu'on jette après usage Tout objet employé à une purification est chargé des souillures qu'il a servi à laver ; il est donc impur, et l'on s'en débarrasse en le brûlant, en le noyant, en l'enterrant, ou, plus simplement, en le jetant derrière soi, sans détourner les yeux, de façon à rompre le charme qui peut encore en émaner. — lancé cette urne au loin sans détourner les yeux. Quelle décision prendre ? amies, assistez-moi, puisque dans ce palais nous cultivons la

LES CHOÉPHORES ÉLECTRE

même haine. Ne me cachez pas le fond de vos cœurs : qu'avez-vous à craindre ? le même sort est réservé à l'homme, qu'il soit libre ou esclave au pouvoir d'un maître. Parlez, de grâce, si vous avez mieux à me dire.

LE CORYPHÉE

Le tombeau de ton père pour moi est un autel : devant lui, pleine d'un saint respect, je te dirai, puisque tu me l'ordonnes, ce qu'ici me dicte mon cœur.

ÉLECTRE

Parle comme t'inspire le respect de la tombe.

LE CORYPHÉE

Verse, et prie à voix haute en faveur de qui l'aime.

ÉLECTRE

Et qui, parmi les siens, puis-je ici désigner ?

LE CORYPHÉE

Toi d'abord, puis quiconque a la haine d'Égisthe.

ÉLECTRE

C'est pour toi et pour moi alors que je prierai ?

LE CORYPHÉE

Réfléchis : c'est à toi d'entendre ma pensée.

ÉLECTRE

Qui donc pourrais-je ici nous associer encore ?

LE CORYPHÉE

Rappelle-toi Oreste, tout exilé qu'il soit.

ÉLECTRE

Ah ! bien dit ! cette fois tu m'as ouvert les yeux.

LE CORYPHÉE

Maintenant, souviens-toi, et contre les coupables...

ÉLECTRE

Que dois-je demander ? instruis mon ignorance.

LE CORYPHÉE

Demande que surgisse enfin, dieu ou mortel...

ÉLECTRE

Qu'ajouterai-je ? un juge ou bien un justicier ?

LE CORYPHÉE

Ah ! dis-le sans détour : un meurtrier comme eux.

ÉLECTRE

Et pour les dieux ce vœu ne serait point impie ?

LES CHOÉPHORES LE CORYPHÉE

C'est piété de payer le crime par le crime.

Électre prend la coupe que lui tend une des captives, s'y fait verser l'eau lustrale et commence à répandre les libations sur le tombeau. ÉLECTRE

Puissant messager des vivants et des morts, entends-moi, Hermès Infernal, et charge-toi de mon message : que les dieux souterrains, témoins vengeurs du meurtre de mon père, prêtent l'oreille à ma voix, et la Terre elle-même, qui, seule, enfante tous les êtres, les nourrit, puis en reçoit à nouveau le germe fécond — cepen- dant qu'en versant cette eau lustrale aux morts, j'adresserai cet appel à mon père : « Aie pitié de moi et de ton Oreste : que nous soyons maîtres en notre maison ! A cette heure, nous sommes de simples vagabonds, vendus par celle même qui nous a enfantés ; et, en échange, elle a pris un amant, Égisthe, son complice et ton meurtrier. Moi, on me traite en esclave, Oreste est banni de ses biens, et, eux, insolemment, triomphent dans le faste conquis par tes fatigues. Que quelque heureuse chance ici ramène Oreste ! voilà ma prière : ô père, entends-la. Et à ta fille accorde un cœur plus chaste que celui de sa mère et des mains plus pieuses. Tels sont mes vœux pour nous ; mais, pour nos ennemis, que surgisse enfin ton vengeur, père, et que les meurtriers meurent à leur tour : ce sera justice ! Je m'en remets <à ceux qui se sont réservé la vengeance> Texte conjectural.. Mais aux coupables seuls va l'imprécation de mort ; à nous, au contraire, envoie la joie du fond de l'ombre, avec l'aide des dieux, de la Terre, de la Justice triomphante ! » Voilà les vœux sur lesquels je verse ici mes libations Sur cette insistance d'Électre à bien marquer le sens des « vœux » dont elle accompagne ses libations, cf. Notice, p. 75. Le Chœur insistera de son côté sur le caractère « bruyant » (152) de ses sanglots, parce qu'il s'agit d'un « rite expiatoire » (155), qui est d'autant plus efficace qu'il est accompli avec plus de violence extérieure.. A vous,

LES CHOÉPHORES ÉLECTRE

selon l'usage, de les couronner de gémissements, en entonnant le péan du mort.

Agité. LE CHŒUR

Éclatez en bruyants sanglots — sanglots de mort bien dus au maître mort — devant ce sûr rempart L'expression semble désigner le tombeau (cf. 106). dans la peine et la joie ! Leur vertu expiatoire saura détruire l'effet des libations abominables qui viennent d'être versées. Et toi, écoute, ô Majesté ! écoute, ô maître, l'appel de mon cœur en deuil ! Las ! las ! hélas ! Ah ! quel libérateur viendra donc à cette maison, puissant guerrier, brandissant à la fois et l'arme scythe, que les mains ploient dans la bataille, et l'épée, où lame et poignée ne font qu'un, pour combattre de plus près ?

ÉLECTRE

La terre a bu nos libations et mon père les a reçues. Mais partagez maintenant ma surprise.

LE CORYPHÉE

Ah ! parle donc : mon cœur palpite d'épouvante.

ÉLECTRE

Je vois sur le tombeau cette boucle coupée.

LE CORYPHÉE

D'un homme ou d'une vierge à ceinture profonde.

ÉLECTRE

La chose est bien facile à deviner pourtant.

LE CORYPHÉE

A de plus jeunes donc d'instruire leurs aînées.

ÉLECTRE

Personne autre que moi n'aurait-il pu l'offrir ?

LE CORYPHÉE

Il n'est que haine en ceux qui devraient telle offrande.

ÉLECTRE

Oui, oui, pour la couleur, cette boucle est pareille...

LE CORYPHÉE

A quels cheveux ? c'est là ce que je veux savoir.

LES CHOÉPHORES ÉLECTRE

Aux miens : ce sont les miens que sa teinte rappelle !

LE CORYPHÉE

Serait-ce donc d'Oreste une offrande furtive ?

ÉLECTRE

Oui, c'est à ceux d'Oreste que ces cheveux ressemblent.

LE CORYPHÉE

Comment a-t-il osé venir jusqu'à la tombe ?

ÉLECTRE

Il a pu envoyer cette boucle en offrande.

LE CORYPHÉE

Ah ! qu'as-tu dit ? les pleurs jaillissent de mes yeux, si jamais plus son pied ne doit toucher ce sol.

ÉLECTRE

Moi aussi, un flux de bile vient heurter mon cœur C'est-à-dire : Je suis saisie d'un frisson : cf. p. 90, n. 1., comme un coup porté en pleine poitrine ; et de mes yeux des pleurs tombent, brûlants, débordement d'orage irrésistible, à la vue de cette boucle. Puis-je vraiment croire que ces cheveux soient ceux de quelque autre Argien ? Encore moins est-ce la meurtrière qui a pu les couper : ma mère, il est vrai, mais qui dément ce nom, l'impie ! par les sentiments qu'elle nourrit pour ses enfants. D'autre part, accepter sans réserve l'idée que cette offrande vienne ici du plus cher des mortels... et, malgré tout, je sens l'espoir me caresser. Ah ! si elle avait au moins la douce voix d'un messager, afin que je ne fusse plus ballottée entre deux pensées et que je pusse, en confiance, ou la jeter avec horreur, si elle fut coupée sur un front ennemi, ou, si elle est bien de mon frère, l'associer à mon deuil, pour orner cette tombe et honorer un père ! Mais les dieux que nous invoquons savent, eux, quels orages nous emportent en leur tourbillon comme des marins en détresse, et, s'ils veulent que nous échappions au naufrage, du plus petit germe peut jaillir, immense, l'arbre du salut !

Elle replace avec soin la boucle sur le tombeau, et, en se baissant, elle aperçoit des traces de pas. LES CHOÉPHORES ÉLECTRE

Mais voici un second indice : des empreintes !... analogues, semblables à celles de mes pas ! Oui, ces traces trahissent deux hommes : lui-même, sans doute, et un compagnon ! Talons, contours des muscles du pied, quand on les com- pare, sont pareilles à mes propres empreintes. Une angoisse me prend, où ma raison succombe.

Oreste s'avance. Pylade reste à quelques pas derrière lui. ORESTE

Adresse au Ciel le vœu de conserver la chance que toujours tu formules des vœux qu'il réalise.

ÉLECTRE

Quelle grâce vient donc de m'accorder le Ciel ?

ORESTE

Te voilà devant ceux que réclamaient tes vœux !

ÉLECTRE

Quel mortel sais-tu donc que mon âme appelait ?

ORESTE

C'est Oreste, je sais, qu'invoquaient tes transports.

ÉLECTRE

En quoi mes vœux, ici, sont-il donc satisfaits ?

ORESTE

C'est moi : ne cherche pas un mortel plus chéri.

ÉLECTRE

Étranger, contre moi trames-tu quelque ruse ?

ORESTE

Contre moi-même alors j'en serais l'artisan.

ÉLECTRE

Sans doute tu te veux rire de mes misères ?

ORESTE

Des miennes donc aussi, si je riais des tiennes.

ÉLECTRE

Est-ce vraiment Oreste qui parle par ta voix ?

ORESTE

Ainsi, quand tu me vois, tu refuses de me reconnaître, et tout à l'heure, quand tu as aperçu cette boucle coupée en symbole de deuil, ton cœur s'est envolé

LES CHOÉPHORES ORESTE

de joie, et tu croyais alors me voir — et, de même, quand tu examinais l'empreinte de mes pas. Regarde : rap- proche de la place où elle fut coupée cette boucle empruntée aux cheveux de ton frère, si semblables aux tiens. Vois ce tissu, ouvrage de tes mains ; contemple donc les images de chasse qu'y tracèrent jadis les coups du battant Dans un métier, le battant porte le peigne, et c'est le peigne qui fait en réalité la besogne qu'Eschyle attribue ici au battant. Mais, de loin, le battant, avec son mouvement régulier, qui rapproche les fils de la toile. peut être considéré comme l'organe essentiel qui tisse et dessine à la fois..

(Électre se jette dans ses bras. Il arrête le cri qu'elle va pousser.) ORESTE

Contiens-toi ; ne te laisse pas égarer par la joie ; car, je le sais, ceux qui nous doivent leur amour ne nous paient ici que de haine.

ÉLECTRE

O souci bien-aimé du foyer de ton père, espoir longtemps pleuré d'un rejeton sauveur, va, fais appel à ta vaillance et tu recouvreras le palais paternel. O doux objet, qui retiens quatre parts de ma tendresse ! le Destin veut qu'en toi je salue un père ; à toi revient l'amour dû à ma mère — elle, je la hais de toute mon âme — et à ma sœur immolée sans pitié ; et voici qu'en toi je trouve le frère fidèle qui va me rendre le respect des mortels ! Que seulement, avec la Force et le Droit, Zeus très grand me prête aussi son secours !

ORESTE

Zeus, Zeus, viens contempler notre misère Oreste parle en chef de famille et présente, pour ainsi dire, sa sœur aux dieux.. Vois : les petits de l'aigle ont perdu leur père ; il est mort dans les replis, les nœuds d'une vipère infâme, et la faim dévorante presse ses orphelins, car ils ne sont pas d'âge à rapporter au nid le gibier paternel. Même sort est le nôtre, à moi, à elle, Électre : en nous tu peux voir des enfants sans père, tous deux également bannis de leur maison. Si tu laisses mourir cette couvée d'un père qui jadis fut ton prêtre et te comblas d'hommages, où trouveras-tu donc une main aussi large à t'offrir de riches fes-

LES CHOÉPHORES

« Et qu'un coup meurtrier soit puni d'un coup meurtrier : au coupable le châtiment », dit un adage trois fois vieux.

Modéré. ORESTE

O mon père, malheureux père, par quels mots, quelles offrandes, saurais-je de si loin atteindre jusqu'au lit qui te retient ? Ombre et lumière offrent des lots qui s'équivalent : à nous aussi une lamentation pour seul hommage agrée, celle qui dira les Atrides aux portes de leur palais clos Le sort des Atrides restés sur la terre mérite un chant de deuil autant que celui de l'Atride mort. Ils sont chassés de leur foyer et réduits à gémir « devant la porte paternelle », comme le dit Sophocle, qui s'est souvenu de ce passage dans son Électre (108-09). Voyez aussi plus bas 408-09 et 447..

LE CHŒUR

Fils, la dent féroce du feu ne dompte pas l'âme du mort ; un jour ou l'autre il révèle ses colères. Que la victime soit pleurée, et le vengeur vite apparaît Cf. Notice, p. 77.. Quand il s'agit d'un père, à qui l'on doit la vie, la lamentation des siens le poursuit, irrésistible, d'un branle large et pressant.

ÉLECTRE

Écoute donc aussi, père, mes gémissantes douleurs. Tes deux enfants sur ce tombeau font jaillir le sanglot du thrène Litt. une lamentation qualifiée. Seuls, les enfants ont qualité pour chanter le thrène du mort ; mais ce thrène est d'un effet irrésistible, s'ils lui donnent l'« ampleur » voulue (cf. 510-11).. Nous aussi, c'est une tombe qui seule aujourd'hui nous accueille, suppliants et exilés. Où trouver là un réconfort ? autre lot que des souffrances ? Triomphe-t-on du Malheur ?

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Mais, un jour, de cette détresse un dieu, s'il veut, peut faire naître de plus joyeuses cla-

LES CHOÉPHORES

meurs. Au lieu du thrène sur une tombe, le péan peut, au palais de nos rois, ramener enfin l'allégresse d'un cratère de vin neuf Le Coryphée évoque l'image des libations d'actions de grâces, accompagnées du chant du péan, que versera Oreste victorieux ; or, on ne peut, pour certaines libations, se servir d'un mélange dont les hommes ont déjà usé : il faut dans le cratère un « mélange neuf »..

Même mouvement. ORESTE

Ah ! que n'es-tu tombé, ô père, sous les murailles d'Ilion, déchiré par quelque lance lycienne ! Lais- sant dans ta demeure un renom glorieux, et faisant à tes fils une vie qui, sur leur chemin, attirerait tous les regards, tu reposerais au pays d'outre-mer, sous un tertre immense, qui coûterait moins de pleurs à la maison.

LE CHŒUR

Et ainsi, là-bas, sous la terre, aimé de ceux qui l'aimèrent, comme lui morts glorieusement, il régnerait parmi eux, prince entouré d'un saint respect, ministre des puissants maîtres des enfers — car il fut roi, tant qu'il vécut ; il fut de ceux à qui un décret du Destin a commis le pouvoir des armes et le sceptre des conseils Le Chœur continue la phrase d'Oreste, mais pour lui faire sentir combien ses vœux sont loin de la réalité ; car Agamemnon, enseveli jadis sans thrène (433) n'est qu'une ombre impuissante, et c'est à cela qu'il faut remédier d'abord. — C'est-à-dire qu'il était de la race des souverains légitimes, et non de celle des usurpateurs, comme Égisthe. !

ÉLECTRE

Ou même, si, au lieu d'être tombé, père, devant les murailles de Troie, au milieu des autres guerriers qui ont succombé sous la lance, et d'avoir trouvé un tombeau sur la rive du Scamandre, c'était plutôt tes meurtriers qui

LES CHOÉPHORES ÉLECTRE

eussent péri de la sorte, afin qu'ici on n'eût eu qu'à recevoir la nouvelle du sort qui les avait frappés au loin, sans connaître toutes ces angoisses « A la façon ordinaire des femmes », comme le dit le scholiaste, Électre renchérit encore sur les vains souhaits de son frère. D'où la réponse sarcastique du Coryphée : « A ta guise ! » (374). La naïveté du sentiment qu'expriment les mots « sans connaître toutes ces angoisses », est assez analogue à celle d'Hermione, reprochant à Pyrrhus de lui laisser le souci de décider seule de son assassinat : « Il me laisse, l'ingrat ! cet embarras funeste. » (Racine, Andromaque V. 1). !

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Enfant, tu veux plus que l'or, plus que le bonheur suprême, le lot des Hyperboréens Peuple mythique, image du bonheur parfait. : à ta guise ! Mais n'entendez-vous pas le cinglement d'une double étrivière Cette « double étrivière » est le cinglant rappel à la réalité qu'expriment les mots qui suivent. Électre voulait que son père ne fût pas mort, alors qu'il est « déjà sous terre » ; Oreste, qu'il eût péri glorieusement, alors qu'il a été assassiné et que ses assassins sont encore maîtres du palais pour ses enfants, quelle honte (cf. 441-42), pire encore que, pour lui, la mort ! ? Des défenseurs déjà couchés sous terre, des maîtres aux mains souillées de sang : si le sort est cruel pour Lui, pour ses enfants il l'est bien plus encore !

Toujours modéré. ORESTE

Ce mot-là, comme un trait, va droit à mon oreille. Zeus, toi qui des enfers, tôt ou tard, fais surgir le Malheur pour tout mortel dont la main fut scélérate et perfide... — même une mère doit payer !

LE CHŒUR

Ah ! puissé-je donc enfin pousser à pleine voix le hurlement sacré Il s'agit du cri rituel dont les femmes accompagnent la chute de la victime dans les sacrifices. Cf. Agam. 1118. sur l'homme abattu, sur la femme immolée ! Pourquoi cacher ma pensée, quand d'elle-même elle s'envole hors de moi, et quand, devant mon visage

LES CHOÉPHORES

soufflent, comme une âpre bise, la colère de mon cœur et sa haine nourrie de rancunes Le sens de ce passage n'est pas absolument sûr. ?

ÉLECTRE

Mais quand donc Zeus le Fort laissera- t-il tomber son bras ? Ah ! que les têtes qu'il frappera à ce pays redonnent confiance ! Je réclame justice contre l'injustice : écoutez-moi, Terre et Puissances Infernales.

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Non, non, c'est une loi que les sanglantes gouttes, une fois répandues à terre, réclament un sang nouveau. Le meurtre appelle l'Érinys, pour qu'au nom des premières victimes elle fasse au malheur succéder le malheur.

Même mouvement. ORESTE

Hélas ! souverains des enfers, toutes puissantes Imprécations des morts, voyez ce qui reste des Atrides, en quelle indicible misère, en quel humiliant exil ! Où donc se tourner, ô Zeus ?

LE CHŒUR

Mon cœur de nouveau bondit, quand j'entends pareilles plaintes. Je perds alors tout espoir et mon âme à chaque mot s'assombrit. Des accents virils au contraire Électre, comme Oreste, tout en appelant la vengeance, s'en remettait à Zeus et à sa foudre du soin de l'accomplir. Le Chœur leur rappelle brutalement que c'est à eux-mêmes qu'il appartient de frapper : le sang appelle le sang, et le meurtre doit être puni par le meurtre. C'est la maison elle-même qui doit se délivrer (cf. 471-74). A la sommation directe du Chœur, Oreste répond en alléguant son impuissance : exilé et misérable, comment pourrait-il être l'instrument des « Imprécations », c'est-à-dire des Érinyes (cf. Eum. 417) ?

LES CHOÉPHORES

écartent de moi le chagrin, et tout dès lors m'apparaît plein d'espoir Le texte de cette fin de strophe est très corrompu et le sens en reste incertain..

ÉLECTRE

Par quels mots pourrais-je agir ? Dirai-je les souffrances que nous devons à une mère ? On peut essayer de les apaiser : pour elles, il n'est point de calmant ! Ma mère elle-même a fait de mon cœur un loup carnassier que rien jamais n'apaisera.

Un silence. Puis, brusquement, le Chœur éclate en sanglots et se frappe la poitrine. Plus vif. LE CHŒUR

Et moi, je bats sur ma poitrine le rythme du thrène arien Cf. tome I, p. 94, n. 1.. Voyez donc : suivant le rite des pleureuses kissiennes, sans relâche, ma main errante bondit ; elle va redoublant ses coups, frappant de haut et de loin, faisant gémir sous ses chocs mon front meurtri et douloureux.

ÉLECTRE

Ah ! mère imprudente et cruelle, tu as osé — cruelles funérailles ! — ensevelir en silence un roi sans deuil de sa cité, un époux sans larmes pieuses !

ORESTE

Tu nous rappelles toute l'infamie du passé. Mais ce sort infâme qu'elle a fait à mon père, eh bien ! elle le paiera, de par les dieux, de par mon bras. Que je la tue — et que je meure !

LE CHŒUR

Elle l'a mutilé Le mot grec est plus précis et désigne un usage bien connu par d'autres témoignages. Le meurtrier coupait les extrémités du cadavre de sa victime et les lui attachait par un cordon autour du cou et sous les aisselles. Il s'assurait ainsi contre la vengeance du mort. C'est une croyance assez répandue chez nombre de peuples qu'un [meurtrier n'a rien à craindre...], si tu veux tout savoir, et, l'ensevelissant en pareil état, elle entendait ainsi ménager à

LES CHOÉPHORES LE CHŒUR

ta vie un lot d'intolérable honte meurtrier n'a rien à craindre de sa victime, s'il l'a mutilée d'une façon qui mettrait un vivant hors d'état de nuire. Voyez Frazer, Apollodorus, The Library, I, p. 328, n. 1. Si le mort ne lui prête son secours, il est souvent difficile au vengeur d'accomplir sa tâche. La mutilation ayant réduit Agamemnon à l'impuissance, Oreste devait subir la honte d'être le fils qui ne sait pas venger son père. ! Telle fut l'infamie des traitements infligés à ton père.

ÉLECTRE

Tu parles du sort de mon père ; mais moi, on me tenait à l'écart, humiliée, avilie ; on me fermait le foyer, tout comme à un chien malfaisant ; et, les larmes plus promptes à jaillir que le rire, je me cachais pour répandre des sanglots et des pleurs sans fin. (A Oreste.) Entends et inscris dans ton cœur.

LE CHŒUR

(Inscris,) et par tes oreilles laisse descendre mon avis jusqu'au fond calme de ta pensée. Le passé le voilà ! Ce qui doit suivre, que ta colère te l'enseigne ! A qui descend dans l'arène sied un implacable courroux.

Très franc. ORESTE

Père, c'est toi que j'appelle : prête secours à tes enfants.

ÉLECTRE

Je t'appelle aussi toute en pleurs.

LE CHŒUR

Et nos voix unies font écho ici à leurs voix. Entends-nous : viens à la lumière, prête-nous ton secours contre nos ennemis.

ORESTE

La Force luttera contre la Force et le Droit contre le Droit.

ÉLECTRE

Dieux ! que votre justice prononce suivant la justice !

LE CHŒUR

Je tressaille à ces prières. Le Destin a longtemps tardé : à nos prières il peut paraître !

LES CHOÉPHORES Un peu plus librement. LE CHŒUR

Ah ! misère invétérée de la race ! coup lugubre et sanglant du Malheur ! Hélas ! intolérables et gémissantes angoisses ! hélas ! souffrances sans terme ! Mais le remède à ces maux, ce palais le porte en lui. Ce n'est point du dehors, c'est de lui qu'il le va tirer au prix d'un farouche et sanglant débat. Et voilà l'hymne que veulent les dieux infernaux !

Mélodrame. LE CORYPHÉE

Allons, dieux qui régnez sous la terre, entendez l'imprécation, et, dans votre clémence, envoyez à ces enfants votre secours victorieux.

Oreste et Électre montent sur le tertre, s'agenouillent et frappent la terre des mains. Parlé. ORESTE

Père, père mort d'une mort indigne d'un roi, je t'implore, fais-moi régner en ta maison.

ÉLECTRE

Et voici ce que, moi, j'attends de toi, père : échapper à ma dure peine pour l'infliger à Égisthe Électre reprend pour elle le vœu exprimé par Oreste : que, maîtresse du palais, elle voie Égisthe esclave à son tour..

ORESTE

Alors, en ton honneur, s'établiront les festins consacrés. Sinon, tu seras oublié, au jour des gras banquets offerts par ce pays sur des autels fumants.

ÉLECTRE

Et, sur ma part d'hoirie intacte, je t'apporterai, moi, mes libations de jeune épousée, lorsque je quitterai la maison paternelle. Et par-dessus tout ta tombe me sera sacrée.

ORESTE

Terre, ouvre-toi : mon père veut veiller au combat.

ÉLECTRE

Perséphone, envoie-nous la brillante victoire.

LES CHOÉPHORES ORESTE

Souviens-toi du bain, père, où tu fus immolé.

ÉLECTRE

Souviens-toi du filet de leurs ruses nouvelles.

ORESTE

Des chaînes sans airain où tu fus prisonnier.

ÉLECTRE

Et des voiles perfides de l'infâme complot.

ORESTE

Père, t'éveilles-tu enfin à ces outrages ?

ÉLECTRE

Soulèves-tu enfin ta tête bien-aimée ?

ORESTE

Envoie donc la Justice combattre avec les tiens ; ou, plutôt, laisse-les user des mêmes prises, si, naguère vaincu, tu veux vaincre à ton tour.

ÉLECTRE

Écoute, enfin, père, mon suprême appel. Vois ta couvée blottie sur ce tombeau : prends pitié de ta fille ainsi que de ton fils ; n'efface pas du sol les derniers Pélopides : par eux tu te survis jusque dans la mort.

ORESTE

Les enfants d'un héros sauvent son nom de la mort, ainsi que le liège, retenant le filet, sauve des eaux profondes le réseau de lin. Entends-moi donc ; c'est pour toi qu'ici je gémis : tu te sauves toi-même en te rendant à ma prière.

Ils s'écartent du tertre. LE CORYPHÉE

Votre longue prière a satisfait au rite et réparé l'oubli commis d'une plainte sur cette tombe. Et maintenant, puisque ta volonté s'est levée pour agir, à l'œuvre ! fais l'épreuve du Destin.

ORESTE

Oui ; mais il n'est pas sans doute hors de propos de demander d'abord pourquoi, par quel calcul, elle a ici envoyé ces libations et tenté d'apaiser trop tard un mal qu'on ne guérit pas. Au mort insensible L'épithète n'est pas en contradiction avec l'idée qui domine la scène de lamentation et d'évocation qui précède. Sans doute, la voix de ses enfants peut réveiller un père dans sa tombe. Mais le poète ici ne pense qu'aux meurtriers : leur crime une fois commis, ils n'ont plus le moyen d'apaiser leur victime ; elle n'est désormais qu'un cadavre, « insensible » à leurs prières. Cf. fragment 266., c'est un piètre hommage qu'elle adressait là. Je n'entends pas évaluer ces

LES CHOÉPHORES ORESTE

offrandes, mais je les sais au-dessous de la faute. Pour payer une goutte de sang, tu peux d'un seul coup verser tous tes biens : tu perdras ta peine. Voilà la vérité. Mais, je t'en prie, si tu le sais, dis-moi ce qu'il en est.

LE CORYPHÉE

Je le sais, enfant, car j'étais là. Ce sont des songes, des terreurs inquiétant ses nuits, qui l'ont fait sauter de sa couche pour envoyer ces libations, la femme impie !

ORESTE

Mais le songe lui-même, peux-tu me le conter ?

LE CORYPHÉE

Elle crut enfanter un serpent, disait-elle.

ORESTE

Dis-moi la fin : comment se termine ce rêve ?

LE CORYPHÉE

Elle, comme un enfant, l'abritait dans des langes.

ORESTE

Et de quoi vivait-il, le monstre nouveau-né ?

LE CORYPHÉE

Elle-même, en son rêve, lui présentait le sein.

ORESTE

Et le sein n'était pas blessé par un tel monstre ?

LE CORYPHÉE

Si ! un caillot de sang se mêlait à son lait.

ORESTE

Voilà qui pourrait bien n'être pas un vain songe !

LE CORYPHÉE

Elle s'éveille et pousse un cri d'effroi. Et aussitôt les torches, à qui l'ombre avait fermé les yeux J'ai traduit littéralement l'expression grecque. André Chénier fait dire de même à une lampe : «... Et son souffle envieux Me ravit la lumière et me ferme les yeux »., dans la maison jaillissent en foule à la voix de la maîtresse. C'est alors qu'elle envoie ces offrandes funèbres, espérant y trouver le remède à ses maux.

ORESTE

Eh bien ! je prie la Terre qui nous porte, je prie le tombeau de mon père de me laisser réaliser ce songe. Voyez, je l'interprète en le serrant de près : si,

LES CHOÉPHORES ORESTE

sorti du même sein que moi, ce serpent, ainsi qu'un enfant, s'est enveloppé de langes, a jeté ses lèvres autour de la mamelle qui jadis me nourrit et au doux lait d'une mère mêlé un caillot de sang — tandis qu'elle, effrayée, criait de douleur — il faut, comme elle l'a donné au monstre qui l'épouvanta, qu'elle me donne aussi son sang, et c'est moi — le serpent ! — c'est moi qui la tuerai, ainsi que le prédit son rêve.

LE CORYPHÉE

Ah ! je t'agrée aujourd'hui pour devin : ainsi en soit-il donc ! Et maintenant donne tes ordres à tes amis ; aux uns dis ce qu'ils doivent faire, aux autres ce dont ils se doivent garder.

ORESTE

Simple est mon dessein. (Il montre Électre.) Je prie celle-ci de rentrer au palais ; vous, vous couvrirez ici mes projets, afin qu'après avoir immolé par la ruse un héros révéré, de la ruse victimes à leur tour, ils soient pris et périssent dans le même filet, ainsi que Loxias l'a proclamé lui-même Cf. 273-74, et aussi Sophocle, Électre, 35-37, qui est plus précis encore. Dans ces deux textes, il est question d'un ordre, non d'une prophétie ; mais lorsqu'il s'agit d'un oracle, les deux notions sont souvent confondues., sire Apollon, qui jamais jusqu'ici n'a menti. Semblable à un étranger, chargé de l'attirail complet d'un voyageur, j'arriverai aux portes de la cour avec Pylade que voici — hôte nouveau à côté du vieil hôte Le « vieil hôte », c'est Pylade, qui, en sa qualité de fils de Strophios, doit être accueilli en ami dans la maison de Clytemnestre (cf. Agam. 880-81). Nous avons donc ici, comme souvent chez les tragiques (cf. p. 102, n. 1), le souvenir d'une autre version de la légende, que le poète par la suite n'a pas utilisée, et d'après laquelle Pylade invoquait les droits de l'hospitalité pour entrer dans le palais et y introduire Oreste comme son ami.. Tous deux nous emploierons la langue du Parnasse, en imitant l'accent du parler de Phocide. J'admets qu'aucun portier ne nous accueille avec un air joyeux : trop d'angoisse règne dans la maison. Nous attendrons donc sans bouger, afin que les passants s'interrogent et disent : « Pourquoi Égisthe

LES CHOÉPHORES ORESTE

écarte-t-il le suppliant de sa porte, puisqu'il est à Argos et doit être averti ? » Mais que je franchisse une fois le seuil des portes de la cour, pour le trouver, lui, sur le trône de mon père — ou encore qu'il veuille lui-même me parler en face et se vienne ainsi mettre sous mes yeux Aucune de ces deux suppositions ne se réalisera ; mais, là encore (cf. p. 101, n. 2), Eschyle utilise des détails empruntés à des récits antérieurs : la première — Égisthe frappé par Oreste sur le trône d'Agamemnon — correspond au récit de Stésichore (cf. p. IX). — en tout cas, sache-le, avant qu'il ait dit : « De quel pays est l'étranger ? » j'en fais un mort, en l'enveloppant de l'airain agile, et l'Érinys, gorgée de meurtres, boira pur ce troisième sang Le troisième meurtre qui va frapper la race — celui d'Égisthe après celui des enfants de Thyeste et celui d'Agamemnon (cf. 1065-77) — est comparé à la troisième libation, que l'on adresse à Zeus Sauveur à la fin d'un repas et qui est toujours faite de vin pur : celle-ci sera faite de sang pur et adressée à l'Érinys. Cf. Agam. 1385-87.. Ainsi donc, surveille, toi, le dedans du palais, pour que tout marche avec ensemble. A vous je ne demande qu'une langue prudente, qui sache à propos ou se taire ou dire les mots qu'il faut. Le reste, c'est Lui (Il montre le tombeau.) que je prie d'y veiller, en assurant la victoire aux combats que livrera mon épée.

Oreste et Pylade sortent par la gauche. Vigoureux. LE CHŒUR

Innombrables sont les fléaux d'effroi, les monstres que nourrit la terre, et les bêtes cruelles à l'homme qu'enferme le sein des mers. Entre terre et ciel jaillissent des météores de feu. Et tout ce qui vole ou marche peut parler du courroux orageux des vents La composition de la strophe correspond à la conception d'un monde formé de quatre éléments : terre, mer, feu et air.. Mais qui dira l'audace sans bornes de la créature humaine, les amours éhontées, toujours liées à des désastres, des

LES CHOÉPHORES LE CHŒUR

femmes au cœur impudent ? L'union qui joint les couples est traîtreusement vaincue par le désir sans frein qui dompte la femelle, chez l'homme comme chez la bête C'est-à-dire : le mariage est détruit par la violence du désir qui domine la femme, aussi impérieux chez elle que chez les femelles des animaux..

Un peu moins bien marqué.

Que tous ceux qui n'ont point laissé s'envoler de leur mémoire les histoires qu'on leur apprit se souviennent du feu perfide que, meurtrière d'un fils, osa jadis allumer la fille de Thestios La fille de Thestios, roi de Pleuron, en Étolie, est Althaia. Le fils d'Althaia est Méléagre. La vie de Méléagre était attachée à un tison, que sa mère gardait dans un coffret. Le jour où elle apprit que ses frères venaient, à la suite d'une querelle, d'être tués par Méléagre, elle jeta ce tison dans la flamme, et Méléagre aussitôt mourut., consumant dans la flamme le tison ardent, compagnon donné à son fils dès son premier cri au sortir du sein maternel, et qui devait mesurer son passage à travers la vie jusqu'au jour arrêté par le Destin. Les vieux récits flétrissaient aussi la sanglante Skylla Nisos, fils de Pandion, roi de Mégare, avait au milieu de la tête un cheveu rouge. Un oracle avait déclaré qu'il mourrait le jour où ce cheveu lui serait enlevé. Minos, qui assiégeait Mégare, trouva le moyen de séduire la fille du roi, Skylla, qui arracha le cheveu magique et perdit ainsi son père et son pays., qui à des ennemis immola un père et, séduite par des bracelets d'or crétois, présents de Minos, arracha le cheveu qui le fai- sait immortel au front de Nisos endormi sans défiance — l'impudente chienne ! — et Hermès se saisit de lui Hermès conduit les âmes aux enfers..

Plus vif.

Et puisque j'ai ici rappelé ces tristes forfaits, n'est-ce pas l'heure pour ce palais de honnir aussi l'épouse abominable,

LES CHOÉPHORES LE CHŒUR

la traîtrise d'un cœur de femme à l'égard d'un guerrier, d'un roi dont le courroux en imposait à ses ennemis mêmes Texte douteux. ? tandis qu'il garde ses respects pour le foyer paisible où la femme exerce douce royauté. Entre tous les crimes, l'histoire met à part celui qu'a vu Lemnos. La voix publique le maudit avec horreur ; les pires calamités sont encore appelées du nom de « lemnien Les Lemniennes avaient assassiné tous les hommes de leur île, et l'expression de « crime lemnien » avait passé en proverbe, pour désigner un forfait particulièrement odieux. ». La race où s'est commis ce crime haï des dieux périt dans le mépris des hommes : il n'est personne qui honore ce qu'abominent les dieux. Quelle est de ces vérités celle que je n'aie pas le droit de rappeler ? Le glaive aigu vise au cœur et le transperce, au nom de la Justice Toute cette strophe est profondément altérée dans le Mediceus ; le texte ici traduit est purement conjectural.. Elle a tous les droits sur ceux qui, contre tout droit, ont foulé aux pieds et violé la pleine majesté de Zeus. L'autel de la Justice Litt. le soubassement de la Justice, c'est-à-dire l'autel de la Justice (cf. Agam. 383-84 ; Eum. 539-42) détruit de fond en comble. n'est pas plus tôt à terre que le Destin déjà forge son épée ; et voici l'enfant des meurtres anciens « L'enfant des meurtres anciens », c'est le nouveau meurtre qu'ils ont provoqué (même image au v. 805) ; mais il est difficile au spectateur de ne pas appliquer ces mots également à Oreste : l'idée du meurtre et celle du meurtrier se confondent ici d'autant plus aisément que le nouveau meurtrier est justement « l'enfant » de l'ancienne meurtrière. Il est introduit dans le palais par « l'Érinys », c'est-à-dire la fureur criminelle attachée à la race. C'est elle qui est responsable des crimes anciens et doit « en payer la souillure », en sacrifiant une nouvelle victime (cf. Agam. 1501-04, et la note). Mais, comme cette Érinys est incarnée en Clytemnestre — ou plutôt Clytémestre (cf. p. XXVIII) — le poète lui donne des épithètes qui rappellent ce nom, κλυτή, mot rare chez les tragiques, dont le choix ici est certainement voulu, et βυσσόφρων, qui évoque l'idée de μῆτις contenue dans la seconde partie du nom. Le texte n'est pas sûr, mais cette explication des derniers mots, due à M. Tucker, me semble au moins probable.

LES CHOÉPHORES

qui à son tour entre dans la maison, sous la conduite de celle qui doit enfin en payer la souillure, l'Erinys fameuse par ses noirs desseins.

ORESTE. Oreste et Pylade rentrent par la gauche et se dirigent vers le palais. Ils sont suivis d'un ou deux serviteurs qui portent leurs bagages.

Esclave, esclave, entends frapper aux portes de la cour. N'y a-t-il personne au palais? Esclave, esclave, encore un coup! Voilà trois fois que j'appelle: que quel- qu'un sorte enfin, si la maison, sous Égisthe, pratique l'hospitalité.

La porte s'ouvre. L'ESCLAVE.

Voilà! j'écoute. De quel pays est l'étran- ger? d'où vient-il ?

ORESTE.

Répète ces mots à ceux qui commandent ici et pour qui je viens porteur de nouvelles — mais hâte-toi, car le char ténébreux de la nuit se hâte aussi, et l'heure est venue pour le voyageur de laisser tomber l'ancre dans les logis ouverts à l'étranger — « Qu'un des maîtres de la maison daigne donc venir, une femme ayant autorité ici ou plutôt un homme; car alors nulle gêne au cours de l'entretien n'obscurcit les propos : l'homme avec l'homme parle sans crainte et tient un clair langage. »

Clytemnestre sort du palais. CLYTEMNESTRE.

Étrangers, dites ce qu'il vous faut. Vous trouverez dans ce palais ce qu'on est en droit d'y attendre: un bain chaud, un lit qui endormira vos fatigues, et l'accueil d'un regard loyal. Si vous venez pour chose sérieuse, c'est l'affaire des hommes, à qui nous en référe- rons.

ORESTE.

Étranger, je viens de Daulis, en Phocide. Mais, comme je faisais route vers Argos, chargé de mon

LES CHOÉPHORES [ORESTE]

bagage Cela ne veut pas dire qu'il n'a pas d'esclave pour l'aider à porter son bagage (cf. 713), mais simplement qu'il a fait la route à pied., dans l'équipage même où je débarque ici Litt. où j'ai dételé mes pieds — mon seul attelage., soudain, sans me connaître et sans m'être connu, un homme m'aborde, et, après m'avoir parlé de son voyage, questionné sur le mien, voici ce que me dit Strophios de Phocide — j'appris son nom en causant — « Puisque aussi bien tu vas à Ar- gos, étranger, sans faute, songe à dire aux parents d'Oreste qu'il n'est plus; ne l'oublie pas, de grâce. L'avis prévaudra- t-il parmi les siens de le ramener auprès d'eux ? ou au con- traire de l'enterrer chez nous, étranger devenu notre hôte à tout jamais ? rapporte-moi leurs ordres. A cette heure, les flancs d'une urne d'airain enferment ses cendres pleurées comme il convient. » Je t'ai répété tout ce qu'il m'a dit Le ton est d'une bonhomie affectée (cf. n. 2).. Parlé-je à des parents qualifiés pour m'entendre ? je l'i- gnore, mais qui lui a donné le jour, sans doute, ne l'ignore pas L'idée est : On m'a dit de m'adresser au père ou à la mère d'Oreste; est-ce la mère qui est devant moi celle même à qui je dois délivrer mon message? je ne le sais pas, moi; mais, si c'est elle, elle le sait et me le dira..

CLYTEMNESTRE.

Malheur sur moi! tes paroles achèvent ma ruine. Ah! qu'il est malaisé de lutter contre toi, Impré- cation tombée sur le palais! Que ta vue est perçante, si, ce que je croyais bien loin à l'abri, tu sais l'abattre de ton arc infaillible, me dépouillant ainsi de tous les miens, malheu- reuse! Aujourd'hui, c'est Oreste — Oreste, qui avait eu le flair de retirer son pied du bourbier sanglant c'est le dernier espoir d'une pure allégresse capable de guérir à jamais ce palais, qui apparaît... et qu'Elle efface L'espoir, en grec, est parfois comparé à une esquisse légère : quelques coups d'éponge (cf. Agam. 1329), et tout est effacé.!

ORESTE.

J'aurais voulu, à d'aussi nobles hôtes, apporter d'heureuses nouvelles, pour me faire connaître et accueillir d'eux. Est-il rien de mieux disposé qu'un hôte pour ses hôtes ? Mais mon cœur eût trouvé quelque impiété

LES CHOÉPHORES [ORESTE]

à ne pas achever mon rôle auprès d'amis, après promesse faite et accueil reçu Promesse faite à Strophios et accueil reçu de Clytemnestre..

CLYTEMNESTRE.

Tu n'en seras pas moins traité suivant ton mérite et reçu en ami par cette maison. Un autre, tôt ou tard, nous eût porté même message. Mais l'heure est venue, pour des hôtes au bout de leur journée, de rencon- trer des soins en rapport avec leur longue route. (A une esclave.) Conduis-le dans les chambres réservées à nos hôtes, avec ses serviteurs et ses compagnons Formule polie pour dire tout ce qu'il peut avoir avec lui de serviteurs ou d'amis. Elle voit bien que Pylade n'est pas un eslave.. Et qu'ils y trouvent tout ce qui convient à notre maison. Je t'avertis : songe, en m'obéissant, que tu m'en rendras compte.

Oreste et Pylade, conduits par l'esclave, entrent dans le palais.

Pour nous, nous rapporterons tout au maître du palais et, comme les amis ne nous manquent pas, nous consulterons sur l'événement.

Elle rentre. Mélodrame. LE CORYPHÉE.

Allons, amies, captives du palais, qu'attendons-nous, pour déployer, en faveur d'Oreste, notre seule force, celle de nos voix?

O sol auguste, auguste tertre, dont la haute masse au- jourd'hui recouvre le corps d'un royal chef d'escadre, l'heure est venue: prête-nous l'oreille, prête-nous ton se- cours. Oui, l'heure est venue pour la Persuasion traîtresse de descendre avec eux dans la lice, et pour Hermès Infer- nal, pour Hermès Ténébreux aussi, de diriger la joute des épées meurtrières.

La nourrice sort du palais. Parlé. [LE CORYPHÉE]

L'étranger sans doute est en train de faire quelque mau- vais coup : je vois là, toute en pleurs, la nourrice d'Oreste Cf. p. 111, n. 3..

LES CHOÉPHORES [LE CORYPHÉE]

Où vas-tu, Kilissa C'est-à-dire la Cilicienne: les esclaves n'ont souvent pas d'autre nom que celui de leur pays d'origine. Pour Pindare (Pyth. XI 17), la nourrice d'Oreste s'appelait Arsinoé; pour Stésichore, Laodamie, et c'était elle qui le dérobait aux assassins d'Agamemnon. Cf. p. ix., hors du palais ? Ta peine semble une suivante que tu n'avais pas commandée Litt. que tu n'as pas payée (pour cela) : expression proverbiale (cf. Agam. 979).!

LA NOURRICE.

« Les étrangers, sans retard, de- mandent Égisthe » — tel est l'ordre de la maîtresse — « afin que plus nettement, d'homme à homme Les spectateurs, qui ont entendu les vers 664-67, comprennent aisément que l'ordre a été inspiré par Oreste., il vienne écouter leur message ». Elle, devant ses serviteurs, s'est fait un visage sombre; mais ses yeux, en dedans cachent un sourire, car tout, pour elle, finit au mieux, tandis que, pour ce palais, c'est la ruine complète que nous annoncent trop clairement ces étrangers. Sûrement, à les entendre, il aura, lui, le cœur ravi de la nouvelle qu'il apprend! Mais moi, malheureuse... Ah! que les vieux chagrins, tombant lourdement en masse sur cette demeure d'Atrée, ont donc peiné jadis mon cœur en ma poitrine! Pourtant jamais encore je n'avais eu peine pareille à porter. Les autres, je les épuisais patiemment. Mais mon Oreste, pour qui j'ai usé ma vie, que j'ai reçu sortant de sa mère et nourri jusqu'au bout...! Et la misère, à chaque instant, de ces appels criards qui me faisaient courir des nuits entières ! J'aurais donc souffert tout cela pour rien ! Ce qui n'a pas de connaissance, il faut l'élever comme un petit chien, n'est-ce pas C'est le mot favori des sages-femmes et c'est le mot favori de la vieille; elle le répète avec une insistance naïve (762): sa gloire, c'est d'avoir présidé à la naissance du fils de la maison, de l'avoir reçu pour son père. Cela vaut bien toutes les fatigues que lui a données le soin d'élever toute seule Oreste. ? se faire à ses façons. Dans les langes, l'enfant ne parle pas, qu'il ait faim, soif, ou besoin pressant, et son petit ventre se soulage seul. Il fallait être un peu devin, et, comme, ma foi! souvent j'y étais trompée, je

LES CHOÉPHORES [LA NOURRICE]

devenais laveuse de langes; blanchisseuse et nourrice con- fondaient leurs besognes. Mais je pouvais bien porter la double charge, puisque j'avais reçu Oreste pour son père! Et j'apprends aujourd'hui qu'il est mort — malheureuse ! Mais je vais trouver l'homme qui a perdu cette maison. C'est sans peine, lui, qu'il apprendra la nouvelle !

LE CORYPHÉE.

Mais en quel appareil veut-elle qu'il paraisse ?

LA NOURRICE.

Quel appareil? répète, que je comprenne mieux.

LE CORYPHÉE.

Avec toute sa garde? ou bien seul, sans escorte ?

LA NOURRICE.

Elle veut qu'il amène tous ses gardes en armes.

LE CORYPHÉE.

Ne transmets pas l'avis au maître que tu hais. Qu'il vienne seul, pour ne pas effrayer ceux qu'il doit entendre. Dis-lui cela, en hâte, et garde un cœur joyeux. Du messager dépend le succès d'un plan caché.

LA NOURRICE.

Mais peux-tu espérer après cette nou- velle ?

LE CORYPHÉE.

Mais Zeus peut bien changer tous nos malheurs en joies.

LA NOURRICE.

Comment? Oreste est mort, l'espoir de ce palais.

LE CORYPHÉE.

Pas encore : qui le croit sera mauvais devin.

LA NOURRICE.

Que dis-tu ? as-tu donc reçu d'autres nouvelles ?

LE CORYPHÉE.

Va, crois-moi, acquitte-toi de ton mes- sage. Aux dieux de veiller à quoi ils doivent veiller.

LA NOURRICE.

J'irai et suivrai ton conseil. Que la faveur divine tourne tout au mieux !

La nourrice s'éloigne du palais par la droite. LES CHOÉPHORES Animé. LE CHOEUR.

Maintenant, je t'en conjure, Zeus, père des dieux de l'Olympe. Le texte de ce chœur est en grande partie perdu aucune restitution vraisemblable n'a encore été proposée pour la plupart des strophes. Le sens en nombre d'endroits ne se laisse même pas entrevoir.

(Plus soutenu.)

Oui, fais triompher de ses ennemis, Zeus, celui qui est dans ce palais; car, si tu l'exaltes et le fais puissant, de bon cœur il t'en paiera double et triple récom- pense.

Vois le jeune coursier, orphelin d'un héros qui te fut cher, attelé à un char de douleurs.

(Oui, fais triompher de ses ennemis, Zeus, celui qui est dans ce palais; car, si tu l'exaltes et le fais puissant, de bon cœur il t'en paiera double et triple récom- pense.)

Et vous qui séjournez au fond du palais, dans l'éclat joyeux de l'or L'opulence des Pélopides était proverbiale : pour le poète de l'Odyssée, Mycènes est toujours la ville « qui regorge d'or ». Le Chœur invoque ici les dieux du foyer, protecteurs des biens de la famille : ils ont intérêt à voir le maître légitime reprendre possession des richesses du palais, que « gaspillent » les usurpateurs (943)., dieux bienveillants, écoutez-moi. Allons!

LES CHOÉPHORES [LE CHOEUR]

effacez le sang des forfaits passés par une prompte vengeance. Que le vieux crime n'enfante plus dans la maison Cf. 649-50, et la note.!

(Plus soutenu.)

Toi qui habites l'édifice splendide bâti autour de la bouche terrible Le texte est loin d'être sûr. Il semble probable cependant qu'il s'agit d'Apollon et du sanctuaire delphique. La « bouche terrible » serait alors la fissure au-dessus de laquelle était placé le trépied prophétique et par où montaient les vapeurs qui inspiraient la Pythie., fais que la maison d'un héros puisse enfin relever la tête et voir de ses yeux fidèles l'éblouissant soleil de la liberté succéder à ce voile de ténèbres.

Et puisse Hermès, fils de Maïa, nous prêter l'aide qui lui revient! L'Hermès dont le rôle est ainsi défini est l'« Hermès Ténébreux » que le Chœur a déjà invoqué (728) : c'est le dieu de la ruse. L'« Hermès Infernal » qu'il invoquait en même temps (727) est le dieu de la vengeance (cf. 1, 124; Soph. Électre, 111; IG III 3, 83; 105; 106; 107). Personne ne sait mieux que lui faire souffler les vents propices.

Avec un mot obscur il répand sur les yeux les ombres de la nuit, et le jour même ne les dissiperait pas L'interprétation de tout ce passage est assez incertaine..

((Plus soutenu.) Toi qui habites l'édifice splendide bâti autour de la bouche terrible, fais que la maison d'un héros puisse enfin relever la tête et voir de ses yeux fidèles l'éblouissant soleil de la liberté succéder à ce voile de ténèbres.)

Alors, pour célébrer la maison délivrée, nous irons poussant par la ville la clameur dont les femmes saluent l'apparition des vents heureux

Victoire! le profit, le profit est pour moi, quand le Malheur est loin de ceux que j'aime L'idée se retrouve fréquemment dans la bouche des esclaves de tragédie : cf. Agam. 32-33.!

LES CHOÉPHORES [LE CHOEUR] (Plus soutenu.)

Toi, hardiment, lorsque ton tour viendra d'agir, si vers toi elle clame : « Enfant ! » crie-lui, toi, ce que ton père te crie, et, sans faiblir, achève l'œuvre amère du Malheur.

Portant en ta poitrine l'inflexible cœur de Persée, et sou- cieux de plaire avant tout aux tiens, morts ou vivants Le texte de ce refrain est très douteux dans le détail; mais le mouvement général est suffisamment clair..

même au prix d'un sanglant malheur, fais disparaître l'auteur responsable du meurtre Pour ne pas être pétrifié par le regard de la Gorgone, Persée, en la frappant, détournait la tête : de même, s'il veut conserver, au moment d'agir, une résolution aussi inflexible que celle de Persée, Oreste détournera la tête en frappant sa mère; sinon, le respect ébranlera son courage. Ces mots font prévoir la péripétie du v. 899 : la dernière hésitation d'Oreste en face du parricide..

((Plus soutenu.) Toi, hardiment, lorsque ton tour viendra d'agir, si vers toi elle clame : « Enfant ! » crie-lui, toi, ce que ton père te crie, et, sans faiblir, achève l'œuvre amère du Malheur.)

Égisthe arrive par la droite. EGISTHE.

Je reviens, non de moi-même, mais appelé par un message. On me dit que des étrangers nous apportent une nouvelle qui certes n'était point désirée, celle de la mort d'Oreste. Charger encore pareil fardeau sur ses épaules, il y a là de quoi pénétrer d'épouvante une maison qu'une première mort a laissée déjà saignante et meurtrie L'image est celle d'une bête de somme dont le dos a été meurtri par des charges trop lourdes et qui frémit de voir approcher un nouveau fardeau de sa plaie encore à vif..

Mais faut-il estimer ce qu'on nous conte véridique et réel? Ne serait-ce point de ces propos peureux de femmes qui jaillissent et s'envolent, puis disparaissent sans plus de réalité? Que peux-tu m'en dire qui s'impose à mon esprit?

LES CHOÉPHORES LE CORYPHÉE.

Nous avons entendu la nouvelle; mais entre, renseigne-toi auprès des étrangers. Nul messager ne vaut la démarche de qui va s'informer sur place en personne.

ÉGISTHE.

Je veux à mon tour voir et questionner le messager. Était-il lui-même auprès du mourant? ou parle- t-il d'après une rumeur confuse? Je le défie bien en tout cas de tromper ma clairvoyance.

Mélodrame. Il entre dans le palais. LE CORYPHÉE.

Zeus, Zeus, que dois-je dire? comment commencer ma prière, mon appel aux dieux? Et, dans la ferveur de mes vœux, comment l'achever et dire juste ce qu'il convient de dire Cf. tome I, p. 51, n. 1.?

Car c'est maintenant que les glaives à la pointe meur- trière vont, en se souillant de sang, achever à jamais la ruine du foyer d'Agamemnon;

Ou qu'allumant feux et clarté de délivrance Le feu des sacrifices qu'allumera Oreste après sa victoire pour remercier les dieux annoncera en même temps aux Argiens qu'ils sont délivrés de leurs tyrans., (notre héros) va recouvrer, (avec son palais) et son trône de souverain légitime, l'éclatante prospérité de ses pères.

Telle est la lutte que le divin Oreste, comme un athlète de réserve L'athlète de réserve doit lutter contre le vainqueur de la lutte précédente; mais ce vainqueur est ici un couple, Égisthe et Clytemnestre, et le péril est grand., va maintenant engager seul contre deux : que ce soit pour la victoire !

On entend des cris derrière la porte. EGISTHE.

Ah! ah!

LE CHOEUR.

Ah! que se passe-t-il? Comment, dans le palais, tout s'est-il terminé?

LE CORYPHÉE.

Eloignons-nous : l'entreprise s'achève;

LES CHOÉPHORES [LE CORYPHÉE]

ne paraissons pas complices du meurtre; car, pour le combat, l'issue en est décidée.

Le Chœur se retire dans un coin de l'orchestre. Un serviteur sort, affolé, de la porte centrale et se précipite vers la porte du gynécée, qu'il heurte bruyamment. LE SERVITEUR.

Hélas! ah! oui, hélas! le maître est frappé à mort! — Hélas! encore hélas! une troisième fois : Égisthe n'est plus! — Allons, ouvrez, vite! tirez les verroux du gynécée. Ah! c'est un homme en pleine vigueur qu'il faudrait ici — non pas toutefois pour porter secours à qui n'est plus à quoi bon? Holà! holà! Je hurle à des sourds. Ils dorment : je crie sans succès, pour rien! Où donc est Clytemnestre? que fait-elle? Voici sa gorge, je crois, sur le tranchant du rasoir et qui va, à son tour, justement frappée, s'abattre sur le sol.

Clytemnestre sort du gynécée. CLYTEMNESTRE.

Qu'est-ce? de quelles clameurs rem- plis-tu la maison ?

LE SERVITEUR.

Je dis que les morts frappent le vivant.

CLYTEMNESTRE.

Malheur sur moi! je comprends le mot de l'énigme. Nous allons périr par la ruse, ainsi que nous avons tué. Personne ne me tendra donc vite la hache meurtrière! Sachons enfin si nous sommes des vainqueurs ou des vaincus — puisque j'en suis là de mon triste destin.

Elle se dirige vers la porte centrale. Celle-ci s'ouvre brusquement. Oreste paraît, l'épée à la main. Pylade est derrière lui. Le serviteur, épou- vanté, a fui. ORESTE.

Justement, je te cherche. Pour lui, il a son compte.

CLYTEMNESTRE.

Hélas! tu es donc mort, ô mon vaillant Égisthe.

ORESTE.

Tu aimes cet homme? Eh bien! tu vas dans la même tombe que lui coucher. Mort, tu ne le trahiras jamais!

CLYTEMNESTRE.

Arrête, mon fils! respecte ceci, mon enfant,

LES CHOÉPHORES ORESTE.

Tu l'aimes? eh bien, va donc t'étendre près de lui. Même mort, je t'en réponds, tu ne le trahiras pas.

Il s'élance, l'épée levée. Clytemnestre tombe à ses genoux, déchire sa robe et lui montre son sein. CLYTEMNESTRE.

Arrête, ô mon fils! respecte, enfant, ce sein, sur lequel souvent, endormi, tu suças de tes lèvres le lait nourricier.

Oreste laisse retomber son épée. ORESTE.

Pylade, que ferai-je ? puis-je tuer une mère ?

PYLADE.

Et que deviendraient désormais les oracles d'Apollon, les avis rendus à Pythô, et la loyauté, garante des serments? Crois-moi, mieux vaut contre soi avoir tous les hommes plutôt que les dieux.

ORESTE.

C'est toi qui as raison, je le reconnais, et ton conseil est juste. (A Clytemnestre.) Suis-moi : je veux t'égorger près de lui. Vivant, tu l'as préféré à mon père : dans la mort dors donc avec lui, puisqu'il est celui que tu aimes et que tu hais celui que tu devais aimer.

CLYTEMNESTRE.

Je t'ai nourri, je veux vieillir à tes côtés.

ORESTE.

Meurtrière d'un père, tu vivrais avec moi!

CLYTEMNESTRE.

Dans tout cela, mon fils, le Destin eut sa part.

ORESTE.

Et c'est donc le Destin qui prépara ta mort!

CLYTEMNESTRE.

Ah! crains d'être maudit, mon enfant, par ta mère.

ORESTE.

Une mère qui jette son fils à la misère !

CLYTEMNESTRE.

Je ne t'ai qu'envoyé dans la maison d'un hôte.

ORESTE.

Je fus deux fois vendu, moi, fils d'un père libre !

CLYTEMNESTRE.

Où donc est le salaire que, moi, j'en ai reçu ?

ORESTE.

J'ai honte à le nommer, ce salaire infamant.

LES CHOÉPHORES CLYTEMNESTRE.

Dis tout, mais dis aussi les fautes de ton père.

ORESTE.

Accuser le soldat, toi, assise au foyer!

CLYTEMNESTRE.

Fils, il est dur aux femmes d'être loin du mari.

ORESTE.

Le labeur du mari nourrit la femme oisive.

CLYTEMNESTRE.

Veux-tu vraiment tuer ta mère, ô mon enfant ?

ORESTE.

Ce n'est pas moi, c'est toi qui te tueras toi- même.

CLYTEMNESTRE.

Prends garde : songe bien aux chiennes de ta mère.

ORESTE.

Et celles de mon père, où les fuir, si j'hé- site?

CLYTEMNESTRE.

Ah! je suis là, vivante, à prier un tombeau!

ORESTE.

Le sort fait à mon père te condamne à la mort.

CLYTEMNESTRE.

J'aurai donc enfanté et nourri ce ser- pent!

ORESTE.

La terreur de tes songes fut un devin sincère. Tu tuas ton époux, meurs sous le fer d'un fils.

Il entraîne sa mère dans le palais. LE CORYPHÉE.

Je pleure, moi, sur leur sort à tous deux. Mais puisque, à cette heure, le malheureux Oreste a couronné la série meurtrière, je préfère du moins que l'œil de la maison ne se soit pas éteint à tout jamais.

Agité. LE CHOEUR.

Elle est venue, la Justice; elle a fini par frapper les Priamides, et d'un lourd châtiment. Et, de même, il est venu dans le palais d'Agamemnon le double lion, le double meurtre. Il a poussé jusqu'au bout, l'exilé prédit par Pythô, guidé dans son élan par les conseils d'un dieu !

LES CHOÉPHORES [LE CHOEUR]

Ah! jetez un cri d'allégresse sur le palais de vos maitres enfin délivré de ses maux, ainsi que des deux sacrilèges qui, pour dévorer ses richesses Cf. p. 110, n. 2., avaient pris un chemin de mort!

Il est venu, celui qui, en luttant dans l'ombre, sait par la ruse achever le châtiment. Et elle a touché son bras Il s'agit d'Oreste. dans la lutte, la fille de Zeus, celle que nous, mortels, nommons, du nom qui lui revient, Justice La Justice dirigeait donc le bras d'Oreste, et il n'était que l'exécuteur de ses volontés. — Eschyle fait venir le nom de la Justice, Δίκη, de Διὸς κόρα, fille de Zeus : c'est dire que Zeus a voulu le parricide., et qui sur ses ennemis souffle la vengeance et la mort.

(Ah! jetez un cri d'allégresse sur le palais de vos maîtres enfin libéré de ses maux, ainsi que des deux sacrilèges qui, pour dévorer ses richesses, avaient pris un chemin de mort!)

L'oracle que la voix puissante de Loxias Parnassien avait naguère proclamé au fond de l'antre redoutable attaque à son tour, par traîtrise sans traîtrise, la faute longtemps impunie. C'est la volonté divine, pour moi, qui triomphe ici C'est maintenant l'oracle lui-même qui est représenté comme l'adversaire des deux criminels. Le Chœur cherche à se persuader qu'Oreste n'a été qu'un instrument du Ciel et que c'est la volonté divine qui triomphe avec Oreste — la scène qui va suivre lui infligera — au moins en apparence — un cruel démenti. — Texte conjectural..

On peut donc aujourd'hui ne plus servir le crime et révérer comme il convient la puissance qui règne aux cieux!

On peut enfin voir la lumière. J'ai senti tomber le dur caveçon qui maîtrisait cette demeure. Allons, debout! palais : trop longtemps tu restas à terre.

Bientôt l'heure décisive franchira le vestibule de cette maison. Ce sera quand toute souillure aura été expulsée du foyer par les rites expiatoires qui chassent les folles erreurs.

LES CHOÉPHORES [LE CHOEUR]

Les étrangères Les Érinyes (cf. Agam. 1186-90). Mais le texte est douteux. installées en cette demeure en seront chassées à leur tour.

On peut enfin voir la lumière. (J'ai senti tomber le dur caveçon qui maîtrisait cette demeure. Allons, debout! palais : trop longtemps tu restas à terre.)

La porte centrale s'ouvre. On voit les deux cadavres d'Égisthe et de Clytemnestre étendus côte à côte. Par la droite le peuple accourt à ce spectacle. ORESTE.

Contemplez les deux tyrans de la patrie, assassins de mon père et ravageurs de mon foyer! Ils sié- geaient augustes, naguère, sur leurs trônes : maintenant encore, ils restent unis — leur sort du moins invite à le penser — et leur serment demeure, fidèle aux engagements pris. Ensemble ils avaient juré de tuer mon malheureux père; mais aussi de mourir ensemble : une fois de plus ils tiennent parole.

(Au peuple)

Contemplez, vous qui n'avez qu'ouï nos maux, contemplez enfin le piège qui enserra mon malheureux père, entravant ses bras, enchaî- nant ses pieds. Déployez-le vous-mêmes; approchez et, en cercle, étalez le voile qui enveloppa le héros, afin que les forfaits infâmes de ma mère soient bien mis sous les yeux du père — non du père qui m'engendra, mais de celui qui voit tout, du Soleil! Il pourra ainsi témoigner pour moi en Justice que j'étais dans mon droit en poursuivant la ven- geance jusqu'au meurtre d'une mère — je ne parle pas de celui d'Égisthe: adultère, il a subi la peine que porte la loi. Mais celle qui imagina telle horreur contre un homme dont elle avait porté les enfants sous sa ceinture — fardeau d'amour jadis, de haine aujourd'hui, il le prouve lui-même! — que te semble-t-elle? Murène ou serpent? un être en tout cas capable d'infecter sans morsure, au simple con- tact, par le seul effet de son audace et de son orgueil natu-

LES CHOÉPHORES [ORESTE]

rels... (Et cela,) de quel nom l'appeler pour rencontrer juste, tout en usant des termes les plus doux? Piège à fauve? draperie de cercueil, entourant le mort jusqu'aux pieds? Non, filet, bien plutôt, panneau, voile entrave, instrument d'un bandit qui tromperait ses hôtes et vivrait de rapines, et, grâce à tel engin, trouverait d'autant plus de joie qu'il détruirait plus de victimes. Ah! qu'une telle compagne n'entre jamais dans ma maison! Les dieux me fassent plutôt mourir sans postérité !

Mélodrame. LE CORYPHÉE.

Hélas! hélas! tristes forfaits! Tu as succombé à une mort cruelle! Hélas! hélas! le châtiment qui s'est fait attendre ne s'en épanouit un jour que plus terrible!

Parlé. ORESTE.

A-t-elle ou non frappé? Voici mon témoin : ce voile qui déclare que sa teinte est due à l'épée d'Égisthe. Le sang qui l'a taché travaille avec le temps à détruire ses couleurs multiples. Ah! maintenant je puis ouvertement m'applaudir, ouvertement me lamenter! Au moment où je proclame ce voile assassin de mon père, je gémis à la fois et sur le forfait et sur le châtiment, et sur ma race entière; car de cette victoire je ne garde pour moi qu'une atroce souillure Il s'adresse au cadavre de Clytemnestre. — Maintenant qu'il a un témoin irrécusable et qu'il a prouvé le crime, il peut ouvertement s'applaudir de son acte — qui est juste..

Mélodrame. LE CORYPHÉE.

Aucun mortel ne traversera, sans payer sa part, une vie exempte de douleurs. Hélas! hélas! telle peine aujourd'hui, telle autre demain!

LES CHOÉPHORES Parlé. ORESTE.

Mais, sachez-le bien — car je ne sais, moi, comment tout finira : il me semble conduire un attelage emporté hors de la carrière; mes esprits indociles m'en- traînent, vaincu, tandis que l'Épouvante est là, devant mon cœur, toute prête à chanter, et lui à bondir Cf. Agam. 997 et la note., bruyant, à sa voix — mais, encore maître de ma raison, je crie bien haut à tous les miens: Oui, j'ai tué ma mère, à bon droit : elle avait tué mon père, elle n'était que souillure, exécration des dieux; et j'affirme que le grand stimulant de mon audace fut le prophète de Pythô, Loxias, qui me pré- dit qu'à agir comme j'ai fait je ne risquais pas d'être accusé de crime, tandis qu'à négliger son ordre — je ne vous dirai pas le châtiment : la portée de nos arcs ne va pas jusqu'à pareilles souffrances. Et maintenant, voyez comment, avec ce rameau ainsi paré de laine Cf. Eum. 40 et la note., je vais prendre la route du temple, bâti autour de l'Ombilic du monde, sol de Loxias, où brille la lueur du feu impéris- sable, pour fuir le sang d'une mère : c'est vers ce seul foyer que Loxias m'a prescrit de diriger mes pas. Et, plus tard, à tous les Argiens je demande (de dire eux-mêmes) comment sont nés ces malheurs et de me prêter témoi- gnage, le jour où Ménélas (rentrera à Argos). Pour moi, errant, banni de cette terre, (je fuirai par le monde), vivant ou mort, ne laissant que ce renom.

LE CORYPHÉE.

Tu as triomphé : ne mets pas tes lèvres au service d'un langage amer; ne te maudis pas toi- puisque le crime est patent — mais il peut aussi se lamenter — puisque le criminel est sa mère et c'est ainsi qu'au moment même où il proclame l'assassin — qu'il appelle « le voile », confon- dant à dessein, pour ne pas nommer sa mère, l'instrument du meurtre et le meurtrier — il gémit à la fois sur le forfait commis, sur le châtiment qu'il en a tiré et qui est lui-même un forfait, enfin sur toute la race, où chaque génération doit donc se souiller d'un forfait et où des victoires comme la sienne ne procurent pas d'autres trophées qu'une affreuse souillure !

LES CHOÉPHORES [LE CORYPHÉE]

même, le jour où tu as délivré le pays argien, en tran- chant d'un coup heureux la tête de ces deux serpents.

Oreste, qui se dirigeait vers la sortie de gau- che, recule tout à coup épouvanté. ORESTE.

Ah! ah! captives... là, là... des femmes, vêtues de noir, enlacées de serpents sans nombre... Je ne puis plus rester.

LE CORYPHÉE.

Devant quels vains fantômes tour- noies-tu ainsi, toi, de tous les mortels le plus cher à ton père. Courage! que peut craindre un vainqueur tel que toi ?

ORESTE.

Non, ce ne sont pas de vains fantômes qui font ici mon tourment. Ah! il n'est que trop clair : les voilà, les chiennes irritées de ma mère!

LE CORYPHÉE.

Le sang est encore tout frais sur tes mains : de là le trouble qui s'abat sur ton âme.

ORESTE.

Sire Apollon, les voilà qui fourmillent! De leurs yeux goutte à goutte coule un sang répugnant Cf. Eum. 54..

LE CORYPHÉE.

Il est un moyen de te purifier : va tou- cher Loxias, il te délivrera de ton tourment.

ORESTE.

Vous ne les voyez pas, vous, mais, moi, je les vois. Elles me pourchassent, je ne puis plus rester.

Il sort, éperdu, par la gauche. LE CORYPHÉE.

Adieu donc, et qu'un dieu, te suivant de ses regards propices, te garde pour des jours meilleurs.

Mélodrame. [LE CHOEUR]

Voilà donc le troisième orage dont le souffle brutal vient de s'abattre soudain sur le palais de nos rois! Des enfants dévorés ouvrirent — tristement pour Thyeste ! — la série de nos maux.

LES CHOÉPHORES [LE CHOEUR]

Puis, ce fut le sort fait à un royal héros : le chef des armées grecques périt égorgé dans son bain. Et mainte- nant encore, pour la troisième fois, vient de venir à nous que dois-je dire? la mort? ou le salut? Où donc s'achèvera, où s'arrêtera, enfin endormi, le courroux d'Até?