LES EUMÉNIDES Aeschylus Gregory Crane Perseus Project, Tufts University Gregory Crane Prepared under the supervision of Gregory Crane Schmidt Sciences 2 volumes; 20 cm Trustees of Tufts University Medford, MA Perseus Project tlg0085.tlg007.mazon1920_fra2.xml

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Aeschylus Eschyle texte établi et traduit par Paul Mazon Paul Mazon Paris Les Belles Lettres 1920-1925 2 HathiTrust catalog record French and Ancient Greek on opposite pages.

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LES EUMÉNIDES A Delphes, devant le temple d'Apollon. La Pythie entre par la droite et se dirige vers la porte fer- mée du temple. Mais, avant d'entrer, elle s'arrête et, pieusement, s'incline. LA PYTHIE.

Ma prière, parmi les dieux, fait une place à part en premier lieu à la première prophétesse, à la Terre; après elle, à Thémis, qui s'assit la seconde au siège prophétique laissé par sa mère, comme l'affirme un vieux récit. La troisième, à son tour, avouée de Thémis, sans violence faite à personne, une autre Titanide, fille de la Terre, s'y assit ensuite, Phoibé, et c'est elle qui l'offre, en don de joyeuse naissance, à Phoibos — Phoibos, qui doit à Phoibé ce surnom. Délaissant donc Délos, son lac et sa croupe rocheuse, il s'en vient aborder aux rives de Pallas, familières aux nefs Près de Marathon, d'après la tradition athénienne., pour gagner cette terre et le Parnasse, son nouveau séjour. Il y trouve une escorte et d'éclatants honneurs; les enfants d'Héphaistos Le roi athénien Érichtonios était fils d'Héphaistos. lui ouvrent son chemin, apprivoisant pour lui le sol sauvage. Il arrive et reçoit ici le franc hommage du peuple et de son roi, Delphos, pilote du pays. Et Zeus, lui emplissant le cœur de divine science, l'assied sur ce siège, quatrième prophète : Loxias, ici, parle pour Zeus son père. Voilà donc par quels dieux commenceront mes prières. (Elle se retourne et porte les yeux successivement dans chacune des directions où elle peut saluer un des dieux qu'elle invoque). Mais Pal- las Pronaia Pallas avait ramené Apollon à Delphes, après sa longue purification dans la vallée de Tempé : cf. Péan d'Aristonoos, 15-17, 21-25 (Fouilles de Delphes, III, 2, p. 213). Aussi y était-elle elle-même honorée, sous le nom d'Athéna Pronaia (litt. qui est devant le temple), dans un sanctuaire qui était en effet situé devant celui d'Apollon pour les pélerins arrivant par la Phocide., dans nos vieux récits, tient également une place à part. Et je salue aussi les Nymphes de l'antre Corycien, asile des oiseaux, retraite d'un dieu : là règne Bromios — je me garde de l'oublier! — depuis le jour où sa divinité conduisit au combat les Bacchantes et à Penthée trama la mort d'un lièvre. J'invoque enfin et les eaux du Pleistos, et Poseidon puissant, et Zeus Suprê- me, sans qui rien ne s'achève, avant de prendre place, prophétesse, sur mon siège. Daignent ces dieux bénir, au- jourd'hui plus encore que jamais, mon entrée au saint lieu. Si quelques pèlerins nous sont venus de Grèce, qu'ils s'ap- prochent, ainsi qu'il est de règle, dans l'ordre indiqué par le sort : je prophétise, moi, dans celui que me dicte le dieu.

Elle entre dans le temple et en ressort presque aussitôt, épouvantée, défaillante, s'appuyant à la porte, aux murs, aux colonnes.

Ah! horrible à dire, horrible à voir de ses yeux le spec- tacle qui me rejette hors du temple de Loxias — si horrible que me voici là impuissante, incapable de me tenir droite, et que mes mains courent seules, pour mes jambes alourdies. Une vieille qui prend peur est sans force; ou, plutôt, ce n'est qu'une enfant. J'allais vers le lieu saint, encombré d'offrandes, quand je vois près de l'Ombilic L'Ombilic (ὀμφαλός) était une pierre conique, recouverte d'un réseau de bandelettes., un homme chargé d'une souillure, accroupi en suppliant, les mains dégouttantes de sang, avec une épée frais sortie d'une blessure, et un long rameau d'olivier, dévotement entouré d'un épais réseau de bandelettes — une vraie toison blanche, le mot sera plus clair. En face de l'homme, une troupe étrange de femmes dort, assise sur les sièges. Mais que dis-je, des femmes? Des Gorgones plutôt... Et encore, non! ce n'est pas l'aspect des Gorgones que je rappro- cherai du leur... J'ai bien vu naguère, en peinture, les

LES EUMÉNIDES [LA PYTHIE]

Harpyes ravissant le repas de Phinée Phinée était un roi-prophète, de Salmydesse, en Thrace. Les dieux l'avaient rendu aveugle, et des monstres ailés, les Harpyes, venaient chaque jour lui ravir les mets qui lui étaient servis ou les souiller d'excréments. Il fut délivré d'elles par les Argonautes, à qui, en échange, il indiqua la route de la Colchide. — Eschyle avait fait jouer en 472 une tragédie intitulée Phinée.; mais celles-ci sont sans ailes; leur aspect de tout point est sombre et repous- sant; leurs ronflements exhalent un souffle qui fait fuir; leurs yeux pleurent d'horribles pleurs Des pleurs de sang : cf. Choéph. 1058.; leur parure Les serpents que les Érinyes portent enroulés autour de la tête, des bras ou de la taille. Cf. Choéph. 1049-50. enfin est de celles qui ne sont pas plus à leur place devant les statues des dieux que dans les maisons des hommes. Non, je n'ai jamais vu la race à laquelle appartient telle compa- gnie, et ne sais quelle terre peut bien se vanter de l'avoir nourrie sans en être punie et regretter sa peine. Qu'en doit- il advenir? je m'en remets au maître de cette demeure, à Loxias tout puissant: il sait guérir par ses oracles, inter- préter les prodiges, purifier même les maisons d'autrui.

Elle s'éloigne par la droite. La porte du temple s'ouvre : on aperçoit Oreste accroupi près de l'Ombilic. Apollon est debout près de lui. Les Érinyes dorment sur des sièges. APOLLON.

Non, je ne te trahirai pas; sans relâche, veillant sur toi, à tes côtés comme de loin, je ne serai pas tendre à tes ennemis. Déjà tu vois ici domptées ces furieuses. Les voilà, vaincues par le sommeil, les vierges mau- dites, les vieilles filles d'un antique passé, que jamais n'approche dieu, homme ni bête. Nées pour le mal, elles ont en partage l'Ombre, où se plaît le mal, et le Tartare souterrain, exécrées et des hommes et des dieux de l'Olympe. Fuis pourtant, ne te relâche pas. Elles vont te pour- suivre à travers tout un continent, te chassant tour à tour de chaque terre ouverte à tes pas vagabonds, puis par delà

LES EUMÉNIDES [APOLLON]

la mer et les cités des îles. Mais ne te lasse pas de paître ainsi ta peine, avant d'avoir atteint la cité de Pallas. Alors tombe à genoux, étreins l'antique image, et là, avec des juges, des mots apaisants, je saurai trouver le moyen de te délivrer à jamais de tes peines. N'est-ce pas moi qui t'ai décidé à percer le sein d'une mère ?

ORESTE.

Sire Apollon, tu sais être juste : dès lors, apprends aussi à être vigilant, et ta puissance est garante de tes bienfaits.

APOLLON.

Ne l'oublie pas, la peur ne doit pas abattre ton âme. Et toi, frère, en qui coule le sang de notre père, Hermès, veille sur lui. (Hermès apparaît.) Justifie ton nom, sois le Guide qui conduira mon suppliant. Tu le sais, Zeus pratique lui-même ce respect des proscrits qui va porter aux mortels le secours d'un guide propice Les hommes respectent les suppliants, parce qu'ils sont sous la protection de Zeus Zeus Suppliant, Ζεὺς Ικέσιος (cf. Suppl. 478-79). C'est en ce sens que Zeus « respecte les proscrits » et, par là même, qu'il sert d'exemple à Hermès — Hermès Guide, Ἑρμῆς Πομπαῖος..

Apollon disparaît. Hermès et Oreste sortent du temple et s'éloignent par la gauche. L'Ombre de Clytemnestre se montre brusquement au milieu du temple. L'OMBRE DE CLYTEMNESTRE.

Dormez donc à votre aise : ah! j'ai vraiment grand besoin de dormeuses! Et, tandis qu'entre les morts vous me réservez tels mépris, l'injure « Meurtrière ! » ne m'est pas épargnée, à moi, chez les ombres, et j'erre là dans la honte... Oui, vous dis-je, de mes actes on me fait grand crime là-bas, et, en revanche, après le sort atroce que j'ai subi d'un fils, aucun dieu ne s'indigne en faveur d'une mère qu'égorgea un bras parricide. Vois : que ton cœur contemple mes plaies dans le som- meil : l'âme mortelle est toute éclairée d'yeux, à qui le don de

LES EUMÉNIDES [L'OMBRE DE CLYTEMNESTRE]

voir est refusé quand vient le jour A l'état de veille, l'homme voit par les yeux ; pendant le sommeil, il voit par le cœur (cf. Agam. 179). Ce qui est vrai de l'homme l'est aussi des Érinyes : le sommeil des dieux n'est pas différent de celui des hommes.. N'avez-vous pas souvent humé de mes offrandes, libations sans vin, sobres breu- vages apaisants? N'ai-je pas offert plus d'une victime, la nuit, à vos saints repas, sur l'autel flambant, à une heure ignorée de tous les autres dieux Les dieux infernaux sont les seuls auxquels on sacrifie la nuit.? Et tout cela, aujourd'hui, je le vois foulé aux pieds! Lui, s'évade, disparaît comme un faon, et, d'un bond léger, le voilà hors du filet, qui vous salue d'une magnifique grimace! Entendez-moi : il y va de ma vie, à moi C'est-à-dire il y va de tout pour moi : l'expression était si courante que, pour un Grec, elle ne devait pas paraître surprenante dans la bouche d'un mort.! Reprenez donc vos sens, déesses de l'Enfer. Du fond de vos songes, Clytemnestre vous appelle.

Grondement du Chœur. [L'OMBRE DE CLYTEMNESTRE]

Ah! vous pouvez gronder! l'homme a disparu, lui, et court au loin. Les miens ont à qui recourir — et moi, non!

Grondement du Chœur. [L'OMBRE DE CLYTEMNESTRE]

Vraiment, tu dors trop, sans pitié pour ce que j'endure. Et mon assassin, le parricide Oreste, a disparu!

Cri inarticulé du Chœur. [L'OMBRE DE CLYTEMNESTRE]

Tu cries, tu dors : allons vite, debout! T'aurait-on alloué d'autre lot que de faire souffrir ?

Cri inarticulé du Chœur. [L'OMBRE DE CLYTEMNESTRE]

Le sommeil, la fatigue, conjurés invincibles, ont épuisé la fougue du farouche dragon.

Double grondement strident du Chœur Cette indication scénique, comme les précédentes, (grondement... cri inarticulé...) ne vient pas du traducteur : elles se trouvent toutes trois dans nos manuscrits et peuvent remonter à Eschyle.. LES EUMÉNIDES [L'OMBRE DE CLYTEMNESTRE]

voir est refusé quand vient le jour A l'état de veille, l'homme voit par les yeux ; pendant le sommeil, il voit par le cœur (cf. Agam. 179). Ce qui est vrai de l'homme l'est aussi des Érinyes : le sommeil des dieux n'est pas différent de celui des hommes.. N'avez-vous pas souvent humé de mes offrandes, libations sans vin, sobres breu- vages apaisants? N'ai-je pas offert plus d'une victime, la nuit, à vos saints repas, sur l'autel flambant, à une heure ignorée de tous les autres dieux Les dieux infernaux sont les seuls auxquels on sacrifie la nuit.? Et tout cela, aujourd'hui, je le vois foulé aux pieds! Lui, s'évade, disparaît comme un faon, et, d'un bond léger, le voilà hors du filet, qui vous salue d'une magnifique grimace! Entendez-moi : il y va de ma vie, à moi C'est-à-dire il y va de tout pour moi : l'expression était si courante que, pour un Grec, elle ne devait pas paraître surprenante dans la bouche d'un mort.! Reprenez donc vos sens, déesses de l'Enfer. Du fond de vos songes, Clytemnestre vous appelle.

Grondement du Chœur. [L'OMBRE DE CLYTEMNESTRE]

Ah! vous pouvez gronder! l'homme a disparu, lui, et court au loin. Les miens ont à qui recourir — et moi, non!

Grondement du Chœur. [L'OMBRE DE CLYTEMNESTRE]

Vraiment, tu dors trop, sans pitié pour ce que j'endure. Et mon assassin, le parricide Oreste, a disparu!

Cri inarticulé du Chœur. [L'OMBRE DE CLYTEMNESTRE]

Tu cries, tu dors : allons vite, debout! T'aurait-on alloué d'autre lot que de faire souffrir ?

Cri inarticulé du Chœur. [L'OMBRE DE CLYTEMNESTRE]

Le sommeil, la fatigue, conjurés invincibles, ont épuisé la fougue du farouche dragon.

Double grondement strident du Chœur Cette indication scénique, comme les précédentes, (grondement... cri inarticulé...) ne vient pas du traducteur : elles se trouvent toutes trois dans nos manuscrits et peuvent remonter à Eschyle.. LES EUMÉNIDES (Μυγμός διπλοῦς ὀξύς) LE CHOEUR.

Attrape! attrape! attrape! attrape! Gare!

L'OMBRE DE CLYTEMNESTRE.

Tu poursuis la bête en songe et tu donnes de la voix comme un chien hanté sans répit par le soin de sa besogne: qu'as-tu donc ? debout! que la fatigue n'ait pas raison de toi! Ne va pas, amollie par le sommeil, méconnaître le tort qui t'est fait. Laisse ton cœur endurer de justes reproches : ce sont les aiguil- lons du sage. Puis, sur cet homme, exhale ton haleine sanglante, dessèche-le au souffle embrasé de ton sein. Suis- le, exténue-le par une poursuite nouvelle.

L'Ombre disparaît. LE CORYPHÉE.

Eh toi! réveille, réveille celle-là, comme je fais pour toi. Tu dors : debout! repousse du pied le sommeil, et voyons s'il n'y a pas dans ce présage quelque part d'illusion.

Une à une, les Érinyes se réveillent et s'agitent bruyamment. Agité. LE CHOEUR.

Ah! malheur! malheur! quelle souffrance, amies! J'ai déjà pourtant assez souffert pour rien. Ah! la douloureuse souffrance! Las! l'intolérable peine! La bête hors des rets a sauté et disparu. A céder au sommeil j'ai perdu ma proie. Ah! fils de Zeus, tu n'es qu'un larron. Tu es jeune, et tu écrases d'antiques divinités! Et tu gardes tes respects pour le suppliant, l'impie cruel à sa mère! Tu es dieu, et tu nous veux dérober un parricide ! Qui trouverait là ombre de justice?

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

Du fond de mes songes un outrage est venu — brutal comme l'aiguillon qu'un cocher empoigne en plein manche me frapper au cœur, au foie. Oui, je sens en moi, comme sous le fouet Pour l'image, cf. Suppl. 466; Choéph. 375. d'un bourreau féroce, passer un cruel, trop cruel frisson.

Voilà donc les façons de ces jeunes dieux, qui veulent régner sur le monde sans souci de la Justice. Ah! le trône ensanglanté C'est l'ὀμφαλός qui est ici le « trône » d'Apollon (cf. p. 162, n. 1).! au pied, à la cime, oui, je le vois, l'Ombilic du monde, chargé de la souillure terrifiante d'un meurtre.

Le foyer de sa demeure, le Devin l'a sali lui-même : qui l'y forçait? qui l'en priait? Il a passé outre à la loi des dieux et, pour honorer des mortels, déchiré l'antique partage Cf. Prom. 49, et la note. Les dieux de l'Olympe n'ont rien à voir avec les affaires de meurtre les Érinyes se les sont réservées (cf. 346-67). Apollon, en protégeant Oreste, viole le pacte d'après lequel chacun des dieux doit s'en tenir à son lot (cf. 574-75), en même temps qu'il contracte lui-même une souillure, en se laissant approcher par le meurtrier (cf. 715-16)..

Il y gagne ma haine, sans m'arracher son protégé : même s'il fuit sous la terre, l'homme ne sera pas libéré. Avec sa souillure, où il ira, il trouvera un vengeur Le mot grec μιάστωρ, désigne tantôt l'homme qui se souille d'un crime, tantôt le dieu vengeur qui lui inflige la souillure, c'est-à-dire qui le marque pour le châtiment (cf. Suppl. 646-51). Le sens a fini par s'étendre ensuite à tout vengeur, qu'il soit dieu ou mortel. Ici, il s'agit des divinités infernales et, d'abord, des Érinyes (cf. p. 144, n. 1). prêt à son tour à s'abattre sur son front.

Apollon apparaît soudain, l'arc tendu. APOLLON.

Dehors! je l'ordonne; vite, hors de chez moi! Débarrasse le sanctuaire prophétique, si tu ne veux que t'atteigne le serpent à l'aile blanche, qui, bondissant de

LES EUMÉNIDES [APOLLON]

l'arc d'or, te fera cracher douloureusement la noire écume que tu dois aux humains et rendre en lourds caillots tout le sang que tu tiras d'eux. Il ne vous sied pas d'approcher de cette demeure. Votre place est aux lieux où la justice abat des têtes et arrache des yeux, où l'on ouvre des gorges, où, pour tarir leur fécondité, la fleur de leur jeunesse est ravie aux enfants, où on mutile, où on lapide, et où gronde la longue plainte des hommes plantés sur le pal. Voilà — entendez-vous, monstres en horreur aux dieux ! — les fêtes qui font vos délices. Et tout votre aspect y répond. C'est dans l'antre d'un lion buveur de sang qu'il vous convient de vivre, au lieu de venir en ce temple fatidique infliger votre souillure à autrui. Allez, allez paître sans berger: d'un troupeau pareil nul dieu n'a souci.

LE CORYPHÉE.

Sire Apollon, entends-moi à mon tour. Tu es toi-même, non complice, mais bien seul, et de tout, entièrement coupable.

APOLLON.

Et comment? ne réponds qu'à ma seule question.

LE CORYPHÉE.

Ton oracle à ton hôte dicta le par- ricide.

APOLLON.

Mon oracle lui dit : « Va, venge un père Litt. lui dit de convoyer la vengeance... La vengeance est envoyée aux coupables par le dieu (cf. Choéph. 953-56): Oreste n'a fait que la conduire à son but.»: eh bien ?

LE CORYPHÉE.

Tu promis d'accueillir sa sanglante souillure.

APOLLON.

Et lui dis de chercher ici son seul refuge.

LE CORYPHÉE.

Et, son cortège alors, pourquoi l'in- vectiver ?

APOLLON.

C'est que cette demeure n'est pas faite pour lui.

LE CORYPHÉE.

Je ne fais rien pourtant que de remplir ma tâche.

LES EUMÉNIDES APOLLON.

Quel est donc ce beau rôle ? Va, chante m'en la gloire!

LE CORYPHÉE.

C'est nous qui, de leur toit, chassons les parricides.

APOLLON.

Et la femme qui tue son époux, celle là...?

LE CORYPHÉE.

Son crime n'a pas fait couler son propre sang.

APOLLON.

Ah! tu mets donc bien bas — tu réduis à rien ! — un pacte dont les garants sont Zeus et Héra, déesse de l'hymen. Et Cypris, ton bel argument la rejette avec dédain, elle à qui les mortels doivent leurs plus douces joies ! La couche nuptiale où le Destin unit l'homme et la femme est sous la sauvegarde d'un droit plus puissant que celui du serment. Si ta faiblesse est telle pour ceux qui s'entretuent que tu ne leur accordes ni pensée ni regard de courroux, moi, je déclare inique ta poursuite d'Oreste, puisque, à côté de crimes que tu prends tant à cœur, il en est donc d'autres dont tu es clairement moins pressée de tirer vengeance. Pallas appréciera les droits des deux parties.

LE CORYPHÉE.

Ne crois pas que jamais je renonce à ma proie.

APOLLON.

Poursuis-la donc; ajoute encore à tes fatigues.

LE CORYPHÉE.

Ne prétends pas d'un mot abolir mes honneurs.

APOLLON.

Ce sont là des honneurs dont je ne voudrais pas!

LE CORYPHÉE.

Tu jouis bien de ta puissance, assis aux côtés de Zeus : moi — le sang d'une mère me pousse — je poursuivrai cet homme comme un chien à la piste.

APOLLON.

Et moi, je défendrai, je sauverai celui qui m'implora. Terrible pour les dieux comme pour les mortels est le courroux du suppliant contre celui qui l'a sciemment trahi.

Le Chœur sort par la gauche. La porte du temple se referme sur Apollon. LES EUMÉNIDES La scène change. C'est maintenant l'Acropole d'Athènes. Dans l'Orchestre, en avant d'un temple, une statue d'Athéna. Oreste entre en courant par la gauche et se jette aux pieds de la statue. ORESTE.

Souveraine Athéna, c'est sur l'ordre de Loxias que je suis ici : accueille le maudit avec bienveil- lance. Ce n'est plus un suppliant aux mains impures: ma souillure s'est émoussée, s'est usée au contact des hommes qui m'ont reçu à leur foyer ou rencontré sur les chemins, dans ma course à travers la terre et la mer. Docile aux commandements prophétiques de Loxias, j'arrive à ton sanctuaire et, attaché, déesse, à ton image, j'attends ici l'arrêt de la justice.

Le Chœur entre par la gauche. LE CORYPHÉE.

Bien! voici un clair indice: obéis aux avis de ce dénonciateur muet. Comme un chien un faon blessé, nous suivons l'homme à la piste du sang qu'il perd goutte à goutte... Mais, sous tant de fatigues, mes membres sont brisés, mon sein est haletant. Il n'est point de lieu sur la terre où n'ait passé mon troupeau. Attachée à sa poursuite, j'ai volé, sans ailes, par-dessus les flots, aussi vite qu'aucun navire. Cette fois, il est ici tapi quelque part : l'odeur du sang humain me rit.

Agité. LE CHOEUR.

Prends garde, prends bien garde! examine de tous côtés, si tu ne veux que le parricide, furtif, ne t'échappe, laissant sa dette impayée.

Un groupe de choreutes aperçoit Oreste. [LE CHOEUR]

Ah! il a, ma foi! encore trouvé un refuge! Les bras jetés autour de la statue d'une déesse immortelle, il veut être jugé pour l'acte de son bras.

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

Impossible! Le sang maternel une fois à terre, il n'est pas si aisé de le rappeler, hélas! Ce qui a, fluide, coulé sur le sol, est perdu pour jamais.

C'est toi qui, en revanche, dois, tout vif, fournir à ma soif une rouge offrande puisée dans tes veines. Qu'en toi je trouve à m'abreuver de cet atroce breuvage !

Desséché vivant, je t'entraînerai sous la terre, pour que tu sois là, parricide, puni des peines que tu as méritées. Tu verras là les sacrilèges qui ont (sciemment) offensé divinité, hôte ou parent Sur le triple commandement relatif aux dieux, aux parents et aux hôtes, cf. 539-47; Suppl. 698-709. : chacun subit le châtiment que réclame la justice.

Hadès, sous la terre, exige des humains de terribles comptes, et son âme, qui voit tout, de tout garde fidèle empreinte.

Sans tourner la tête vers les Érinyes, Oreste continue d'implorer Athéna. ORESTE.

Instruit dans le malheur, je sais plus d'une façon dont on peut se purifier, et je sais aussi bien où l'on doit se taire et où l'on a droit de parler. Dans le cas pré- sent j'ai reçu d'un sage maître l'ordre d'élever la voix. Le sang sur ma main s'endort et s'efface; la souillure du parri- cide est lavée. Elle était fraîche encore quand, au foyer de Phoibos, l'offrande purificatrice d'un pourceau immolé l'a chassée loin de moi. Et le compte entier serait long de tous ceux que j'ai approchés, sans que mon contact leur ait fait le moindre mal. Il n'est rien que le temps en vieillissant n'efface Le vers doit être une sorte de dicton, que le poète utilise en jouant sur le mot καθαιρεῖ, efface (litt. détruit), qu'il assimile à καθαίρει, purifie. Après la purification rituelle (281), il y en a une autre, qui est l'œuvre du temps (280); et c'est celle que reconnaît la sagesse populaire, quand elle dit que « le temps efface tout ».. Je puis donc, à cette heure, d'une bouche pure, invoquer sans sacrilège celle qui règne en ce

LES EUMÉNIDES [ORESTE]

pays : qu'Athéna vienne à mon aide et, sans effort guer- rier, elle conquerra Oreste et sa terre et le peuple d'Argos, qui lui sera sûr allié, loyalement et pour toujours. Soit donc qu'au pays libyen, près du fleuve Triton Pour expliquer un des plus anciens noms d'Athéna, Τριτογένεια, on faisait naître la déesse sur les rives d'un fleuve libyen, le Triton — ou, plus souvent encore, d'un lac, le lac Tritônis., dont les bords l'ont vue naître, elle aille, ouvertement ou voilée d'ombre Aucune explication entièrement satisfaisante n'a encore été proposée pour ce passage. J'ai adopté le seul sens qui me semble présenter quelque vraisemblance., au secours des siens; soit qu'elle inspecte, ainsi qu'un hardi chef de guerre, la plaine de Phlégra Phlégra est le champ de bataille mythique où les dieux avaient triomphé des Géants. On le localisait généralement dans la Chalcidique. — un dieu entend les plus lointains appels — ah! qu'elle vienne à moi et, de celles-ci, me délivre enfin!

LE CORYPHÉE.

Non, pas plus qu'Apollon, la force d'Athéna ne te sauvera. Tu périras, délaissé de tous, l'âme à jamais désertée par la joie — ombre vidée de sang qui aura repu des déesses. Tu ne réponds pas; tu rejettes en crachant mes paroles, toi, victime engraissée pour mes sacrifices! Tout vivant, sans égorgement à l'autel, tu me fourniras mon festin. Et d'abord tu vas entendre l'hymne qui t'enchaînera.

Le Chœur se rapproche d'Oreste. Mélodrame. [LE CHOEUR]

Allons, nouons la chaîne dansante : nous voulons clamer notre chant d'horreur, Et dire comment notre troupe distribue leurs lots aux mortels. Nous nous estimons droites justicières et, quand un homme étale des mains pures, jamais notre courroux ne marche contre lui; il traverse la vie sans souffrance.

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

Mais, quand un criminel, pareil à celui-ci, cache ses mains ensanglantées, Témoins véridiques, nous venons au secours des morts, et, devant lui, pour qu'il paie sa dette de sang, implacables, nous surgissons.

Vigoureux. Les Érinyes entourent la statue de Pallas, for- mant la chaîne autour d'Oreste. LE CHOEUR.

O ma mère, mère Nuit, toi qui m'as enfantée pour châtier également ceux qui voient la lumière et ceux qui l'ont perdue Le rôle des Érinyes ne se borne pas à poursuivre le meurtrier sur la terre; elles président également à son supplice dans les enfers : cf. 267-75; 300-01; 337-39., entends ma voix! Le fils de Létô veut m'humilier, en m'arrachant ce lièvre Elles montrent Oreste, « tapi » (252) aux pieds de la statue., seule offrande qui puisse expier l'assassinat d'une mère.

(Fiévreux.)

Mais, pour notre victime, voici le chant délire, vertige où se perd la raison, voici l'hymne des Érinyes, enchaîneur d'âmes, chant sans lyre, qui sèche les mortels d'effroi Chacun de ces refrains était sans doute accompagné d'une ronde sauvage, qui devait former autour de la victime une sorte de « chaîne » magique. Comme il arrive souvent (cf. tome I, p. 19, n. 2), la plupart de ces refrains ne sont pas répétés dans nos manuscrits: leur restitution n'en est pas moins certaine. L'omission s'explique aisément : un scribe s'était contenté de reprendre les premiers mots du refrain (cf. Choéph. 972), ou même de noter la reprise par un simple signe, et ces indications n'ont pas été comprises par les copistes qui ont suivi..

Le lot que pour jamais m'a filé la Parque inflexible, c'est de faire escorte au mortel qu'une fureur a jeté dans les voies du meurtre, jusqu'à ce qu'il descende aux enfers; et, pour lui, la mort même ne sera pas — tant s'en faut! — la délivrance.

(Fiévreux.)

Mais, pour notre victime, voici le chant délire, vertige où se perd la raison, voici l'hymne des Érinyes

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

enchaîneur d'âmes, chant sans lyre, qui sèche les mortels d'effroi.

Large. [LE CHOEUR]

Le sort, à notre naissance, nous attribua ce lot: nul Immortel Cf. p. 138, n. 3. n'y doit porter la main. Aussi n'en voit-on point prendre part à nos banquets Cf. 305: leurs « banquets » consistent à se gorger du sang de leurs victimes.. Mais les voiles blancs en revanche me sont refusés, interdits Cela ne signifie pas seulement qu'elles sont vêtues de noir (cf. 52 et 370), mais aussi et surtout que leur culte ne comporte pas de vêtements de fête, comme celui des Olympiens. — Lacune d'un vers....

(Fiévreux.)

J'ai pris pour moi la ruine des demeures où, admis au foyer, Arès Litt. Arès domestiqué. Le meurtre domestique, commis sur un proche, est ainsi opposé au meurtre commis sur un ennemi dans le combat. « Arès » représente ici le goût du sang, l'instinct meurtrier, que la civilisation a « apprivoisé » chez la plupart des hommes, mais qui parfois se réveille et, comme le lionceau dont parle l'Agamemnon (717 suiv.), ensanglante alors toute la maison. frappe un frère. A sa poursuite alors, oh! nous bondissons et, si puissant qu'il soit, nous l'anéan- tissons sous sa souillure fraîche Le texte n'est pas sûr. Mais le sens des mots αἷμα νέον doit être le même qu'au vers 204, où ils désignent la souillure encore fraîche d'un meurtre. Le rôle des Érinyes, c'est de « s'abattre », sur le coupable pour lui « infliger la souillure » qu'il a méritée (cf. Suppl. 651); mais cette souillure agit ensuite d'elle-même : elle consume, elle détruit peu à peu celui qui en est marqué. Aussi peut-elle être.

Nous sommes là, empressées à épargner à d'autres ce souci: nous voulons, par nos soins, en décharger les dieux, et qu'ils n'aient pas besoin d'instruire tels procès. Zeus écarte de son audience l'engeance exécrable de tous ceux qu'a tachés le sang.

((Fiévreux.) J'ai pris pour moi la ruine des demeures où, admis au foyer, Arès frappe un frère. A sa poursuite alors,

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

oh! nous bondissons et, si puissant qu'il soit, nous l'anéan- tissons sous sa souillure fraîche.)

Les gloires humaines les plus augustes sous les cieux fondent et se perdent humiliées dans la terre sous l'assaut de nos voiles noirs et les maléfices de nos pas dansants.

(Fiévreux.)

D'un pied puissant au plus haut je bondis, pour retomber d'un poids plus lourd — et fugitifs de chanceler sous le faix pesant du malheur personnifiée, comme elle l'est un peu plus bas (378), sous la forme d'un génie ailé qui « vole » autour du criminel, ou encore, comme dans les Suppliantes (620), sous celle d'une bête monstrueuse qui vient réclamer « sa pâture de douleurs ». — Le texte et le sens de ce refrain ne sont pas entièrement sûrs. L'image en tout cas est celle d'un troupeau de bêtes en fureur chargeant le coupable et l'écrasant sous leur poids. Mais la fin de la phrase est construite très librement, en une série d'appositions formant tableau....

Il tombe et ne s'en doute pas, dans le délire qui le perd: telle est la nuit que sa souillure, volant autour de lui, étend sur ses yeux — cependant qu'une nuée sombre s'abat sur sa maison, ainsi que le proclame une douloureuse rumeur Le criminel aveuglé ne se rend pas compte de l'approche du châtiment; la foule au contraire voit longtemps à l'avance l'orage s'amonceler sur sa maison: ainsi, par exemple, le peuple d'Argos devant le palais des Atrides (Agam. 459-60)..

((Fiévreux) D'un pied puissant au plus haut je bondis, pour retomber d'un poids plus lourd et fugitifs de chanceler sous le faix pesant du malheur.)

Plus vif.

Mon lot reste immuable : adresse et ténacité, mémoire fidèle des crimes et cœur insensible aux pleurs des humains, tout cela a été donné aux Redoutables Le poète emploie ici à dessein le nom rituel des Érinyes à Athènes : cf. 1041. pour leur permettre de poursuivre la tâche humble et méprisée, qui les tient éloi-

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

oh! nous bondissons et, si puissant qu'il soit, nous l'anéan- tissons sous sa souillure fraîche.)

Les gloires humaines les plus augustes sous les cieux fondent et se perdent humiliées dans la terre sous l'assaut de nos voiles noirs et les maléfices de nos pas dansants.

(Fiévreux.)

D'un pied puissant au plus haut je bondis, pour retomber d'un poids plus lourd — et fugitifs de chanceler sous le faix pesant du malheur Le texte et le sens de ce refrain ne sont pas entièrement sûrs. L'image en tout cas est celle d'un troupeau de bêtes en fureur chargeant le coupable et l'écrasant sous leur poids. Mais la fin de la phrase est construite très librement, en une série d'appositions formant tableau. — (Note précédente) personnifiée, comme elle l'est un peu plus bas (378), sous la forme d'un génie ailé qui « vole » autour du criminel, ou encore, comme dans les Suppliantes (620), sous celle d'une bête monstrueuse qui vient réclamer « sa pâture de douleurs »....

Il tombe et ne s'en doute pas, dans le délire qui le perd: telle est la nuit que sa souillure, volant autour de lui, étend sur ses yeux — cependant qu'une nuée sombre s'abat sur sa maison, ainsi que le proclame une douloureuse rumeur Le criminel aveuglé ne se rend pas compte de l'approche du châtiment; la foule au contraire voit longtemps à l'avance l'orage s'amonceler sur sa maison: ainsi, par exemple, le peuple d'Argos devant le palais des Atrides (Agam. 459-60)..

((Fiévreux) D'un pied puissant au plus haut je bondis, pour retomber d'un poids plus lourd et fugitifs de chanceler sous le faix pesant du malheur.)

Plus vif.

Mon lot reste immuable : adresse et ténacité, mémoire fidèle des crimes et cœur insensible aux pleurs des humains, tout cela a été donné aux Redoutables Le poète emploie ici à dessein le nom rituel des Érinyes à Athènes : cf. 1041. pour leur permettre de poursuivre la tâche humble et méprisée, qui les tient éloi-

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

gnées du Ciel, dans le bourbier Expression empruntée aux sectes orphiques, qui désignaient ainsi la partie des enfers où étaient relégués les non-initiés. ténébreux, aussi cruel aux pas des morts que des vivants.

Quel mortel peut donc entendre sans respect ni tremblement la loi que m'a fixée la Parque et qu'ont ratifiée les dieux? A moi est réservé un antique apanage, et je ne suis pas dépourvue d'honneurs, pour avoir ma place sous terre, dans une nuit close au soleil.

Paraît Athéna. ATHÉNA.

J'ai de loin entendu l'appel d'une voix : sur les bords du Scamandre, je prenais possession du pays que les rois et les chefs de la Grèce m'ont attribué comme une riche part de leur butin de guerre et dont le sol désor- mais est à moi, lot de choix accordé aux enfants de Thésée Il s'agit du promontoire de Sigée, à l'entrée de l'Hellespont; Athéna y avait un sanctuaire. La position était importante pour les Athéniens, qui faisaient venir du Pont une grande partie de leur blé. Elle leur avait été longtemps disputée par les Mytiléniens au cours du VIe siècle, mais avait été définitivement conquise par Pisistrate, qui y avait etabli un de ses fils. Aussi est-ce là que les Pisistratides s'étaient retirés après la chute de la tyrannie (Hérod. V 65; 94). M. Zielinski suppose qu'en 458 le territoire de Sigée était encore « retenu par les Pisistratides comme une sorte de fief personnel », tandis qu'Athènes le revendiquait comme un bien national. Il est du moins certain qu'Eschyle affirme ici les droits de son pays sur Sigée; et nous voyons en effet Sigée huit ans plus tard au nombre des cités tributaires d'Athènes (IG I 230, l. 19 6).. C'est de là que j'ai porté ici mes pas infatigables, laissant, en guise d'ailes, frémir aux vents mon égide gon- flée, char magique attelé de robustes coursiers Ces « coursiers » sont les vents (eux-mêmes appelés parfois αἰγίδες).. Mais à voir cette troupe nouvelle en ce pays, si mon cœur ne tremble pas, mon regard du moins s'étonne. Qui donc êtes-vous? Je m'adresse à tous également à cet étranger accroupi devant mon image; à vous aussi, qui ne ressem- blez à nulle créature : les dieux ne vous voient point au

LES EUMÉNIDES [ATHÉNA]

nombre des déesses, et vous n'avez rien de l'aspect des mortelles... Mais insulter autrui, alors qu'on n'a rien à lui reprocher, est acte d'injustice, éloigné d'équité.

LE CORYPHÉE.

Tu sauras tout en peu de mots, fille de Zeus : nous sommes les tristes enfants de la Nuit; dans les demeures souterraines on nous nomme les Imprécations.

ATHÉNA.

Bien ! je sais votre race et le nom qu'on vous donne.

LE CORYPHÉE.

Apprends donc maintenant quels hon- neurs sont les miens.

ATHÉNA.

Soit! si tu veux du moins parler un clair langage.

LE CORYPHÉE.

C'est nous qui de son toit chassons le meurtrier.

ATHÉNA.

Et, pour lui, à quel terme s'arrête la pour- suite ?

LE CORYPHÉE.

Au royaume où la joie jamais ne fut connue.

ATHÉNA.

Voilà donc où vos cris prétendent traquer l'homme!

LE CORYPHÉE.

Oui, car il a osé égorger une mère.

ATHÉNA.

Était-ce donc contrainte? ou peur d'une vengeance?

LE CORYPHÉE.

Quel aiguillon peut poindre jusques au parricide?

ATHÉNA.

Je vois là deux parties, mais n'entends qu'une voix.

LE CORYPHÉE.

Ni de nous ni pour lui il ne veut de serment.

ATHÉNA.

Tu veux passer pour juste plus que l'être en effet.

LE CORYPHÉE.

Comment donc ? instruis-moi : tu es riche en sagesse.

ATHÉNA.

Les serments ne font pas triompher l'injustice.

LE CORYPHÉE.

Fais ton enquête alors et juge droite- ment.

LES EUMÉNIDES ATHÉNA.

Vous me remettez donc le soin de pronon- cer.

LE CORYPHÉE.

Oui, pour te rendre ainsi l'hommage qui t'est dû.

ATHÉNA

A cela, étranger, que veux-tu répondre à ton tour? Mais dis-moi d'abord ton pays, ta race, tes malheurs, avant de te défendre sur ce dont on t'accuse. Si tu as vraiment foi dans la justice, quand tu te tiens assis près de mon foyer, embrassant mon image, suppliant respecté comme fut Ixion Ixion était considéré à la fois comme le premier meurtrier et le premier suppliant (cf. Eum. 718). Il avait tué son beau-père Dionée, pour ne pas avoir à lui fournir les présents d'usage en échange de sa fille. Zeus avait cependant accueilli sa supplication, l'avait purifié et même admis dans l'Olympe. Mais, là, il s'était épris d'Héra et lui aurait fait violence, si Zeus n'avait substitué à la déesse une nuée formée à son image (cf. Pindare, Pyth. II 21 suiv.). Pour son châtiment, il était écartelé sur une roue qui tournait éternellement. C'est à cette ingratitude d'Ixion à l'égard de Zeus que font allusion les Erinyes au v. 719. Eschyle avait composé une tragédie intitulée Ixion., fais-moi sur tous ces points une réponse claire.

ORESTE.

Souveraine Athéna, je t'allégerai d'abord du lourd souci qu'ont trahi tes derniers mots. Je ne suis pas un être impur; ce n'est point une souillure aux mains que je me suis assis aux pieds de ta statue. Je t'en fournirai une bonne preuve. La loi, il est vrai, défend au meurtrier d'élever la voix, mais jusqu'au jour seulement où, par les soins d'un purificateur du sang répandu, le sang d'une jeune bête égorgée a coulé sur lui. Et il y a longtemps déjà que j'ai usé ma souillure au contact d'autres foyers et sur tous les chemins de la terre et des mers. Aussi, je le répète, écarte ce souci. Pour ma naissance, apprends-la sans tarder. Je suis Argien, et mon père t'est bien connu, Agamemnon, qui arma la flotte des Grecs et t'aida toi-même à faire une cité de ruines de la cité des Troyens. Il a péri, ce roi, et d'une mort indigne, quand il rentrait à son foyer. Ma mère aux noirs desseins l'a tué, en l'enserrant dans un riche

LES EUMÉNIDES [ORESTE]

filet, qui témoignait L'imparfait semble faire allusion à la dernière scène des Choéphores. assez du crime accompli dans le bain. Et moi, longtemps exilé, rentrant enfin dans ma patrie, j'ai tué ma mère — je ne le nierai pas — pour qu'un meurtre payât le meurtre de mon père adoré. Mais de ma conduite Loxias est responsable aussi, dont les oracles, aiguillons de mon âme, ne me prédisaient que douleurs, si je n'exécutais pas tous ses ordres contre les coupables Cf. Choéph. 269-96; 1029-33.. Ai-je eu tort? ai-je eu raison? à toi d'en décider : je suis en ta puissance; quoi qu'il fasse de moi, j'accepte ton arrêt.

ATHÉNA.

Si l'on trouve la cause trop grave pour que des mortels en décident L'affaire est trop grave pour être réglée par un arbitre, mortel ou immortel; mais elle peut l'être par un tribunal, et même par un tribunal humain. Il n'y a donc pas de contradiction entre ces premiers mots d'Athéna et la décision qu'elle prendra à la fin du couplet., il ne m'est pas davantage permis à moi-même de prononcer sur des meurtres dictés par un courroux vengeur — alors surtout que tu as su du moins venir en suppliant, soumis et purifié, sans danger pour ma demeure, et que je te tiens aussi pour libre de tout tort à l'égard de ma ville. Mais, de leur côté, celles-ci ont des droits qu'on ne saurait écarter à la légère, et, si elles n'ob- tiennent pas de voir triompher leur cause, sur le sol de ce pays, plus tard, va s'abattre le trait de leur dépit, un intolérable et triste fléau. J'en suis donc là : que je les accueille ou que je les repousse, les deux me réservent d'inévitables maux. Pourtant, puisque la chose en est arrivée là, je vais ici faire choix de juges du sang versé; un serment les obligera, et le tribunal qu'ainsi j'établirai sera établi pour l'éternité. Vous, faites appel aux témoi- gnages, aux indices, auxiliaires assermentés du droit Les indices sont fournis par les témoignages, et les témoins à Athènes, dans les affaires de meurtre — et dans celles-là seules — sont tenus de prêter serment.. Je

LES EUMÉNIDES [ATHÉNA]

reviendrai, quand j'aurai distingué les meilleurs de ma ville, pour qu'ils jugent en toute franchise, sans transgres- ser leur serment Cf. 483. Quelle pouvait être, dans la pensée d'Eschyle, la formule de ce serment ? Un rapprochement de textes permet au moins de le conjecturer. Les dicastes, ou jurés athéniens, au moment de leur entrée en fonctions, prêtaient un serment, dont les mots mêmes ne nous ont pas été conservés, mais que nous pouvons restituer en grande partie d'après les allusions des orateurs. Ils juraient, en particulier, de prononcer conformément aux lois et décrets, et, « pour les cas que les lois n'avaient pas prévus, d'après l'opinion la plus équitable » (γνώμῃ τῇ δικαιοτάτῃ, Démosthène, XXXIX 40). Le procès d'Oreste rentre dans cette catégorie, et c'est manifestement à cette partie du serment des dicastes que le poète fait allusion, quand, aux vers 674-75, Athéna rappelle aux premiers Aréopagites que chacun d'eux doit « porter dans l'urne, suivant sa conscience, d'un cœur oublieux d'équité.

Elle sort par la droite. Décidé. LE CHOEUR.

Ce jour verra donc l'avènement de lois nouvelles, si la cause — le crime de ce parricide doit ici triompher! A tous les mortels un si bel exploit va donner désormais le ton des licences permises. Mille bonnes blessures, taillées dans leur chair par leurs propres fils, voilà le lot réservé aux parents dans l'avenir qui vient!

Et cela, parce que les Furies qui surveillaient les mortels auront cessé, elles aussi, de mettre aucun courroux en marche contre de tels crimes. Au meurtre sous toutes ses formes, de ce jour, je lâche la bride. Les hommes iront alors se deman- der l'un à l'autre — chacun ayant à la bouche le récit des maux d'autrui — où donc trouver une fin, une trêve à telles misères, et ne pourront, les malheureux, que se conseiller vainement des remèdes bien peu sûrs.

Que personne n'appelle à l'aide, quand le sort le frappera, et ne clame : « O Justice! ô trônes des Érinyes! » Cette

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

plainte gémissante, ceux qui la gémiront peut-être, ce seront un père, une mère, victimes d'un sort inouï : la Justice en ce jour voit crouler sa demeure!

Il est des cas où l'Effroi est utile et, vigilant gardien des cœurs, y doit siéger en permanence Cette idée, comme la plupart de celles qu'exprime ce chœur, se retrouve dans le grand couplet d'Athéna instituant le tribunal de l'Aréopage (cf. 698-99).. Il est bon d'apprendre à être sage à l'école de la douleur. Qui donc, homme ou cité, s'il n'est rien sous le ciel dont la crainte habite en son âme, garderait le respect qu'il doit à la Justice?

Plus soutenu. [LE CHOEUR]

Ne consens pas plus à vivre dans l'anarchie que sous le despotisme Cf. 696-697.. Partout triomphe la mesure: c'est le privilège que lui ont octroyé les dieux, le seul qui restreigne leur pouvoir capricieux Cf. Agam. 378. — Entendez que les dieux eux-mêmes ont limité leur puissance en posant ce principe que, partout et toujours, triompherait la mesure.. Et n'est-il pas à propos de le répéter ici? s'il est avéré que la démesure est fille de l'impiété Cf. Agam. 369-80., la saine raison au contraire a pour fils le bonheur aimé qu'appellent tous les vœux humains.

Je le répète aussi, et c'est la loi suprême : vénère l'autel de la Justice Cf. Choéph. 646, et la note.; ne va pas outrageusement, séduit par quelque gain, le renverser d'un pied impie Voyez la même image, Agam. 381-84.. Le châtiment viendra :

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

inéluctable reste le dénoûment. Ainsi donc observe avant tout le respect dû aux parents, et honore bien les hôtes qui entrent dans ta demeure Cf. p. 142, n. I..

Plus animé. [LE CHOEUR]

Qui, de soi-même, sans contrainte, sait être juste, n'igno- rera pas le bonheur et jamais ne périra tout entier. Mais le rebelle audacieux, dont la cargaison criminelle est faite de trésors pêle-mêle amassés en dépit de la Justice, un beau jour, j'en réponds, se verra forcé d'amener sa voile, quand l'angoisse le saisira devant l'antenne qui se brise. Il appelle — sans qu'on l'écoute dans l'étreinte du tourbillon irrésistible. Et le Ciel rit en voyant l'insolent, qui ne prévoyait pas cette heure, en proie à des maux sans remède et impuissant à surmonter le flot. Son long bonheur d'antan, il l'a précipité contre l'écueil de la Justice Pour l'image, cf. Agam. 1005-1014., et, sans que nul le pleure, le voilà mort, anéanti.

Athéna rentre par la droite. Derrière elle un héraut introduit les juges. Ceux-ci s'asseyent face au public. Le Chœur se groupe d'un côté de l'Orchestre; Oreste se place en face de lui. ATHÉNA.

Héraut, fais ton office, en contenant la foule. Et que, jusqu'au ciel la trompette perçante d'Étrurie Ou, peut-être, des Tyrsènes. L'instrument appelé en Grèce trompette tyrrhénienne était une longue trompette droite, terminée par un pavillon recourbé. A Rome, on l'appelait lituus, à raison de sa ressemblance avec le bâton augural des Étrusques. On en attribuait l'invention, tantôt aux Étrusques, tantôt aux Tyrsènes de Lydie. Cf. A. J. Reinach, Dictionnaire des antiquités, au mot Tuba, V, p. 532 suiv. fasse

LES EUMÉNIDES [ATHÉNA]

aux oreilles du peuple éclater sa voix aiguë. A l'heure où ce Conseil s'assemble, il convient de faire silence et de laisser la cité tout entière entendre les lois qu'ici j'établis, pour durer à jamais, et, dès aujourd'hui, pour permettre à ces hommes de prononcer un juste arrêt.

Paraît Apollon. LE CORYPHÉE.

Sire Apollon, reste sur tes terres. Qu'as-tu à voir, toi, dans cette cause?

APOLLON.

Je viens en témoin, d'abord : cet homme est, suivant la loi, mon suppliant et l'hôte de mon foyer; je l'ai moi-même purifié du sang dont il s'agit. Je viens en défendeur aussi : je suis responsable du meurtre de sa mère. (A Athéna.) Ouvre le débat, et, suivant ta sagesse, règle cette affaire.

Athéna se tourne vers les Érinyes. ATHÉNA.

La parole est à vous; je déclare le débat ouvert : à l'accusateur, parlant le premier, de nous instruire d'abord exactement des faits.

LE CORYPHÉE.

Si nous sommes nombreuses, nous saurons parler bref. A chaque question donne réponse nette. Et, d'abord, dis-moi, n'as-tu pas tué ta mère ?

ORESTE.

Je l'ai tuée; cela, je ne le nierai pas.

LE CORYPHÉE.

Sur trois manches, en voilà une déjà gagnée Un athlète n'était déclaré vainqueur à la lutte (τριακτήρ, Agam. 171) que si son adversaire avait trois fois touché la terre..

ORESTE.

Je ne suis pas à terre : ne te vante donc pas.

LE CORYPHÉE.

Il te faut pourtant dire comment tu l'as tuée.

ORESTE.

Mon bras, tirant le fer, lui a tranché la gorge.

LE CORYPHÉE.

Mais qui t'avait poussé ? quels conseils suivais-tu ?

ORESTE.

Les oracles du dieu, aujourd'hui mon témoin.

LES EUMÉNIDES LE CORYPHEE.

C'est le devin qui te dictait le parricide?

ORESTE.

Et je ne me plains pas jusqu'ici de mon sort.

LE CORYPHÉE.

Quand l'arrêt t'atteindra, tu changeras d'avis.

ORESTE.

Mon père — en lui j'ai foi! — m'enverra son secours.

LE CORYPHÉE.

Mets ta foi dans les morts, toi qui tuas ta mère !

ORESTE.

Elle s'était souillée de deux crimes ensemble

LE CORYPHÉE.

Et comment? instruis ceux qui te doivent juger.

ORESTE.

En tuant son époux, elle a tué mon père C'est par un raisonnement analogue qu'Oreste a pu dire à sa mère (Choeph. 915) : « Je fus vendu deux fois... »; entendez à un (Note suite p. 156) double titre, à la fois comme fils et comme prince, héritier du trône paternel. De même, en frappant Agamemnon, Clytemnestre a frappé à la fois un époux et un chef de famille. Un seul crime fait contracter au coupable autant de souillures qu'il se trouve avoir offensé de droits différents..

LE CORYPHÉE.

Mais tu vis, tandis qu'elle, de son meurtre, elle est quitte.

ORESTE.

Mais, tant qu'elle a vécu, l'as-tu poursuivie, elle?

LE CORYPHÉE.

Non, car elle n'était pas du sang de sa victime.

ORESTE.

Eh quoi? serais-je donc, moi, du sang de ma mère ?

LE CORYPHÉE.

Comment t'a-t-elle alors nourri sous sa ceinture, assassin? Renies-tu le doux sang d'une mère?

ORESTE.

A toi de témoigner. Éclaire-moi, Apollon: l'ai-je tuée justement ? Le fait en lui-même, je ne le nie pas. Mais à ton esprit le meurtre paraît-il, ou non, justifié? Prononce, et à ceux-ci je le ferai savoir.

APOLLON.

C'est à vous, noble tribunal établi par Athéna que je répondrai moi-même : « Justifié », et, pro- phète, je ne saurais mentir. Sur mon trône fatidique, je n'ai jamais rendu d'oracle sur homme, femme ou cité, qui ne fût un ordre de Zeus, père des Olympiens. La justification a sa valeur : je vous engage à la peser et à suivre les volontés de mon père. Nul serment ne prévaut sur Zeus.

LES EUMÉNIDES LE CORYPHÉE.

C'est donc Zeus, à t'entendre, qui t'a dicté l'oracle prescrivant à Oreste de venger le meurtre d'un père, sans rien accorder au respect d'une mère.

APOLLON.

Oui, car tout autre chose est la mort d'un noble héros qu'entourent les respects dus au sceptre, pré- sent de Zeus — et cela sous le bras d'une femme, qui n'a pas tué avec l'arc à longue portée de l'Amazone guerrière, mais de la façon que vous allez apprendre, Pallas, et vous tous qui siégez ici pour décider par vos suffrages en ce débat. Il rentrait de la guerre, ayant presque partout rem- porté le succès. Elle l'accueille (avec des mots) d'amour, (le conduit au bain; puis, comme il sort de la baignoire Le texte est à la fois altéré et mutilé.,) elle déploie sur lui un grand linon et frappe l'époux, pris dans le voile brodé comme en un piège sans issue. Voilà quelle fut la fin du héros auguste entre tous, du chef de l'armée navale. J'en ai dit ce que j'ai dit, afin d'éveiller le courroux des hommes ici chargés de décider en cette cause.

LE CORYPHÉE.

Si l'on t'écoute, Zeus a grand souci du père. Mais lui-même enchaîna son vieux père Cronos Comment accordes-tu ceci avec cela? (Aux juges.) Vous, je vous adjure, prêtez bien l'oreille.

APOLLON.

Monstres haïs de la nature entière, exé- crables aux dieux, des entraves, Zeus sait les délier Et, en fait, d'après une tradition suivie par Eschyle lui-même, Zeus les avait déliées : cf. tome I, p. 152.! Il y a remède à cela; bien des moyens existent de s'en dégager. Mais lorsque la poussière a bu le sang d'un homme, s'il est mort, il n'est plus pour lui de résurrection Cf. Agam. 1019-21.. Mon père contre ce mal n'a point créé de charmes, lui qui boule- verse le monde sans s'essoufler à la peine!

LES EUMÉNIDES LE CORYPHÉE.

Vois donc de quelle façon tu soutiens son innocence ! C'est le sang de sa mère, celui qui coule en ses veines, qu'il a répandu sur le sol : et il habiterait Argos, le palais paternel ! A quels autels publics sacrifie- rait-il donc ? quelle phratrie lui permettrait d'user de son eau lustrale ?

APOLLON.

Écoute encore ma réponse, et vois la jus- tesse de mon argument. Ce n'est pas la mère qui enfante celui qu'on nomme son enfant : elle n'est que la nourrice du germe en elle semé. Celui qui enfante, c'est l'homme qui la féconde; elle, comme une étrangère, sauvegarde la jeune pousse — quand du moins les dieux n'y portent point atteinte. Et de cela je te donnerai pour preuve qu'on peut être père sans l'aide d'une mère. En voici près de nous un garant, fille de Zeus Olympien et qui n'a point été nourrie dans la nuit du sein maternel : quelle déesse pourtant saurait pro- duire un pareil rejeton ? Pour moi, Pallas, ma sagesse saura par ailleurs faire grands ton peuple et ta ville; mais j'ai dès cette heure conduit ce suppliant au foyer de ton temple, pour qu'éternellement il te soit fidèle, que tu aies des alliés, déesse, en lui et en ses fils, et qu'à jamais même fidélité te soit gardée encore par les fils de ses fils.

Athéna s'adresse aux Érinyes. ATHÉNA.

Puis-je inviter maintenant ces juges à por- ter dans l'urne, suivant leur conscience, un suffrage équi- table ? Avez-vous tout dit ?

LE CORYPHÉE.

Notre carquois à nous maintenant est vidé. J'attends l'arrêt qui doit terminer le débat.

Athéna se tourne vers Apollon et Oreste. ATHÉNA.

Et vous ? que dois-je faire pour prévenir vos blâmes ?

APOLLON. (Aux juges.)

Vous avez entendu ce que vous avez entendu. En portant vos suffrages, gardez bien en vos cœurs le respect du serment, étrangers.

LES EUMÉNIDES ATHÉNA.

Ecoutez maintenant ce qu'ici j'établis, citoyens d'Athènes, appelés les premiers à connaître du sang versé. Jusque dans l'avenir le peuple d'Égée conser- vera, toujours renouvelé, ce Conseil de juges. Sur ce mont d'Arès, où les Amazones jadis s'établirent et plan- tèrent leurs tentes, aux jours où elles firent, en haine de Thésée Le motif de cette haine varie suivant les témoignages : était-ce le rapt de leur reine (Antiope ou Hippolyte)? était-ce l'affront fait à cette reine, que Thésée, après l'avoir épousée, aurait abandonnée pour Phèdre ? la légende présente des variantes nombreuses, et il est difficile de savoir celle qu'Eschyle a ici dans l'esprit. L'établissement de l'armée assaillante sur le rocher de l'Aréopage semble du moins un épisode inspiré du siège de l'Acropole par les Perses en 480., campagne contre Athènes en face de sa cita- delle alors elles dressèrent les remparts élevés d'une autre citadelle; elles y sacrifiaient à Arès, et le rocher, le mont en ont gardé le nom d'Arès sur ce mont, dis-je, désor- mais le Respect et la Crainte, sa sœur, jour et nuit égale- ment, retiendront les citoyens loin du crime, à moins qu'ils n'aillent eux-mêmes encore bouleverser leurs lois : qui trouble une source claire d'afflux impurs et de fange n'y trouvera plus à boire. Ni anarchie ni despotisme, c'est la règle qu'à ma ville je conseille d'observer avec respect. Que toute crainte surtout ne soit pas chassée par elle hors de ses murailles; s'il n'a rien à redouter, quel mortel fait ce qu'il doit Pour tout ce passage, cf. 516-527. ? Si vous révérez, vous, comme vous devez, ce pouvoir auguste, vous aurez en lui un rempart tutélaire de votre pays et de votre ville tel qu'aucun peuple n'en possède ni en Scythie ni sur le sol de Pélops Les Scythes et les Doriens étaient également considérés comme des modèles d'εὐνομία, c'est-à-dire comme possédant les institutions les plus sages.. Incorruptible, vénérable, inflexible, tel est le Conseil qu'ici j'institue, pour garder, toujours en éveil, la cité endormie. Voilà les avis que j'ai voulu en termes exprès donner à mes citoyens pour les jours à venir. Maintenant vous devez vous

LES EUMÉNIDES [ATHÉNA]

lever, porter votre suffrage et trancher le litige en res- pectant votre serment. J'ai dit.

Les juges se lèvent et se dirigent vers les urnes. LE CORYPHÉE.

Prenez garde ! ma présence sera lourde à ce pays : je vous le conseille, n'en méprisez pas la menace.

APOLLON.

Et moi, je vous dis : mes oracles sont ceux de Zeus; craignez d'en détruire le fruit.

LE CORYPHÉE.

Les causes de sang ne sont point de ton lot : pourquoi les prends-tu à cœur ? Tu n'auras plus la bouche pure pour dispenser tes oracles.

APOLLON.

Mon père alors s'est trompé en ses calculs, le jour où Ixion, le premier meurtrier, vint à lui en suppliant ?

LE CORYPHÉE.

C'est toi qui l'as dit Cf. p. 149, n. 1. ! — Mais, moi, si je n'ai pas gain de cause, ce pays en retour sentira le poids de ma présence ici.

APOLLON.

Dieux nouveaux ou dieux anciens, nul ne t'honore : c'est moi qui triompherai !

LE CORYPHÉE.

C'est ainsi que tu en agis déjà dans le palais de Phérès Allusion à la légende d'Admète. De même v. 728. : tu persuadas les Parques de rendre immortels des humains.

APOLLON.

N'est-il pas naturel d'obliger qui vous honore, surtout à l'heure où il en a besoin ?

LE CORYPHÉE.

C'est toi qui déchiras l'antique par- tage et usas du vin pour tromper d'antiques déesses.

APOLLON.

C'est toi qui, bientôt, frustrée de l'arrêt attendu, ne cracheras plus qu'impuissant venin sur tes ennemis.

LE CORYPHÉE.

Tu te plais à écraser, jeune dieu, notre vieillesse : soit ! j'attends d'ouïr l'arrêt et retiens jusque-là mon courroux contre ce pays.

ATHÉNA.

C'est à moi qu'il appartient de prononcer la dernière. Je joindrai mon suffrage à ceux qui vont à

LES EUMÉNIDES [ORESTE]

Oreste. Je n'ai point eu de mère pour me mettre au monde. Mon cœur toujours — jusqu'à l'hymen du moins — est tout acquis à l'homme : sans réserve je suis pour le père. Dès lors je n'aurai pas d'égard particulier pour la mort d'une femme qui avait tué l'époux gardien de son foyer. (Elle met son suffrage dans l'urne.) Pour qu'Oreste soit vainqueur, il suffira que les voix se partagent. Faites vite tomber les suffrages des urnes, juges à qui est commis ce soin.

ORESTE.

O Phoibos Apollon, que sera la sentence ?

LE CORYPHÉE.

O sombre Nuit, ma mère, vois-tu ce qui se passe ?

ORESTE.

Me faudra-t-il me pendre ou voir encore le jour ?

LE CORYPHÉE.

Devrons-nous disparaître ou garder nos honneurs ?

APOLLON.

Comptez exactement les suffrages qui tombent, étrangers; en les triant, veillez à éviter la fraude. Un suffrage qui manque provoque un désastre, comme une voix de plus relève une maison.

Les juges chargés du dépouillement présentent à Athéna les tableaux sur lesquels ils ont classé les suffrages. ATHÉNA.

Cet homme est absous du crime de meurtre : le nombre des voix des deux parts est égal.

ORESTE.

O Pallas, toi qui viens de sauver ma maison, j'avais perdu jusqu'au sol de mes pères, et tu me l'as rendu. Et l'on dira dans la Grèce : « Le voici de nouveau citoyen d'Argos et maître de son patrimoine, grâce à Pallas et grâce à Loxias » — et grâce à l'arbitre suprême, au dieu Sauveur Zeus : cf. Suppl. 27., qui, ayant égard au meurtre paternel et voyant celles-ci plaider pour ma mère, m'accorde le salut. Mais à ce pays, à ton peuple, pour l'avenir et la durée sans fin des jours, voici, moi, le serment que je fais, au moment de rentrer dans ma demeure : Jamais un roi placé au gou-

LES EUMÉNIDES [ORESTE]

vernail d'Argos ne portera en ces lieux des armes vouées au triomphe. Moi-même alors du fond de mon tombeau La puissance d'un héros est limitée aux abords de son tombeau, et son action s'exerce en particulier contre les ennemis que l'invasion amène près de ce tombeau (cf. tome I, p. 57); mais elle peut s'exercer aussi en faveur de l'armée nationale ou contre elle — au moment où elle quitte le pays comme au moment où elle y rentre. C'est pourquoi on sollicite la protection des héros avant toute expédition militaire. Voyez Agamemnon, 516-17, où cette double protection attendue des héros, au départ et au retour d'une campagne, est nettement indiquée., à ce transgresseur de la foi qu'ici je te jure, par d'irrémé- diables revers, décourageant sa marche et plaçant sur sa route des présages de deuil, je me chargerai de faire regretter son entreprise. Mais, en revanche, si mes serments sont observés, si mon pays à la cité de Pallas ne cesse de rendre l'hommage de ses armes alliées, alors je lui serai clément. Adieu donc ! adieu, Pallas, adieu, peuple d'Athènes, puissent tes attaques, irrésistibles à tes ennemis, sauver ta ville et glorifier tes armes!

Il sort. Apollon a déjà disparu. Animé. LE CHOEUR.

Ah! jeunes dieux, vous piétinez les lois antiques, et vous m'arrachez ce que j'ai en mains. Soit! l'infortunée qu'on humilie fera sentir à cette terre — ah! malheur! — ce que pèse son courroux. Mon venin, mon venin, cruellement me vengera. Chaque goutte qui en coulera de mon cœur coûtera cher à cette ville : une lèpre en sortira, mortelle à la feuille, mortelle à l'enfant, qui, s'abattant sur votre sol — Vengeance! Vengeance! — infligera à ce pays plus d'une plaie meurtrière Sur ces grandes plaies mystérieuses, vengeances d'un dieu irrité, qui frappent un pays dans ses enfants comme dans ses moissons, cf. tome I, p. 28, n. 3.. — Mais je gémis! com- ment agir plutôt ? Soyons lourdes à cette cité. Ah! elles

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

ont, hélas! subi un terrible affront, les tristes filles de la Nuit, cruellement humiliées!

ATHÉNA.

Écoutez-moi : épargnez-vous de lourds san- glots. Vous n'êtes pas des vaincues : un arrêt indécis, seul, est sorti de l'urne, pour satisfaire la vérité, non pour vous humilier. D'éclatants témoignages étaient là, émanés de Zeus Cf. 614-21. L'idée qu'Apollon n'est jamais que l'interprète de la volonté de Zeus avait été indiquée dès le début de la pièce (19)., et celui-là même nous les apportait, qui avait prédit à Oreste que de tels actes n'encouraient nul châti- ment. Vous voulez, sur ce pays, cracher un pesant cour- roux : réfléchissez, ne vous emportez pas; ne rendez pas ce sol stérile, en laissant dégoutter de vos lèvres divines une écume sauvage, rongeuse de tous germes. Moi, je vous offre sans réserve le séjour, l'asile qui vous conviennent en ce pays et où, sur le trône de vos autels luisants Aristonoos dans un hymne à Hestia récemment découvert (Fouilles de Delphes, tome III, fasc. 2, p. 217 suiv.) emploie une expression analogue : λιπαρόθρονον ἀμφὶ σὰν θυμέλαν. L'autel était considéré comme le trône de la divinité et, pour le faire paraître lisse et brillant, la piété des fidèles l'arrosait d'huile. Pausanias (X 24,6) nous apprend qu'on oignait ainsi chaque jour la pierre de Cronos à Delphes; et Théophraste nous dit dans son portrait du Superstitieux (Caractères, XVI 5): « Quand il passe devant ces pierres ointes que l'on voit dans les carrefours, il y verse toute l'huile de sa fiole et ne s'éloigne qu'après les avoir adorées à genoux » (trad. O. Navarre)., vous siégerez environnées du respect de ces citoyens.

Même mouvement. LE CHOEUR.

Ah! jeunes dieux, vous piétinez les lois antiques, et vous m'arrachez ce que j'ai en mains. Soit! l'infortunée qu'on humilie fera sentir à cette terre — ah! malheur! — ce que pèse son courroux. Mon venin, mon venin, cruellement, me vengera. Chaque goutte qui en coulera de mon cœur coûtera cher à cette ville : une lèpre en sor-

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

tira, mortelle à la feuille, mortelle à l'enfant, qui, s'abattant sur votre sol — Vengeance! Vengeance! — infligera à ce pays plus d'une plaie meurtrière. Mais je gémis! com- ment agir plutôt ? Soyons lourdes à cette cité. Ah! elles ont, hélas! subi un terrible affront, les tristes filles de la Nuit, cruellement humiliées!

ATHÉNA.

Vous n'êtes point humiliées; dans l'excès de votre colère, ne vous en prenez pas, déesses, à des hommes; ne rendez pas la terre sourde à leurs appels. Moi, je m'assure en Zeus, et — faut-il le dire? — seule entre les dieux, je sais ouvrir la chambre où la foudre dort scellée Cf. Agam. 609, et la note.. Mais ici point n'en est besoin. Va, crois-moi; que ta bouche furieuse ne lance pas sur ce sol des mots dont le seul fruit serait pour tout la mort! Endors la fougue amère de ce noir flux de haine; reçois ta part d'honneurs et viens vivre avec moi. En ce vaste pays, désormais toutes les prémices, offrandes de naissance et offrandes d'hymen, te seront réservées, et tu ne cesseras de louer mon conseil. La veille du mariage, le père de la fiancée offrait un « sacrifice préliminaire », appelé προτέλεια. D'après le scholiaste, les Érinyes étaient les divinités auxquelles s'adressait ce sacrifice, au moins à Athènes. Le renseignement doit être exact, à condition d'entendre que les Érinyes n'étaient pas les seules divinités invoquées. Nous savons que les Μοῖραι, par exemple, étaient souvent invoquées aussi à cette occasion: mais les vers 959-67 nous montrent justement les Érinyes demandant le concours des Μοῖραι pour assurer le mariage

Agité. LE CHŒUR.

Moi, subir ce sort, moi, l'antique déesse! Moi, habiter ce pays en être impur et méprisé, ah!... Non, je ne respire que colère et vengeance. Las! Terre et Ciel! ah! quelle souffrance, quelle souffrance entre donc dans mon cœur! Entends-moi, ô Nuit, ma mère : mes antiques hon-

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

neurs, des dieux aux ruses méchantes me les ont ravis et réduits à rien.

ATHÉNA.

A tes colères je veux être indulgente, car tu as l'âge pour toi. Mais, si tu en sais plus que moi sans doute, à moi aussi Zeus a donné quelque sagesse. Si vous allez dans une autre contrée, vous regretterez ce pays. Écoutez mon oracle : le flot montant des jours fera grandir la gloire de ma ville, et toi, fixée sur son sol glorieux, à côté de la demeure d'Érechtée L'Erechtéion, sur l'Acropole — ou, peut-être, l'Acropole elle-même, considérée comme le séjour des anciens rois d'Athènes., tu verras des cortèges d'hommes et de femmes t'offrir ce qu'aucun autre peuple ne te saurait donner. Mais, de ton côté, en ces lieux que j'aime, ne pousse pas ces aiguillons sanglants qui ravagent les jeunes poitrines, et, sans vin, les enivrent de folles fureurs. Ne va pas, comme on fait pour les coqs, attiser la colère au cœur de mes citoyens et mettre en eux cette soif de meurtre qui lance frères contre frères, en leur soufflant mutuelle audace. Vienne la guerre étrangère, toujours à la portée de ceux qu'anime un fervent désir de vraie gloire : mais fi des combats entre oiseaux de la volière! Voilà donc ce qu'il t'est loisible de tenir ici de ma main : bénédictions à répandre, bénédictions à recevoir, bénie et adorée du pays pieux entre tous dont tu deviendras citoyenne. des jeunes Athéniennes. Un bas-relief votif argien (Dictionnaire des antiquités, II, 1415) nous présente également un couple invoquant les Euménides, sans doute pour obtenir une union heureuse et féconde. L'expression θύη πρὸ παίδων, que j'ai traduite par « offrandes de naissance », peut désigner aussi bien des offrandes faites pour obtenir des enfants, que des offrandes faites pour assurer le bonheur d'enfants déjà nés.

Même mouvement. LE CHŒUR.

Moi, subir ce sort, moi, l'antique déesse! Moi, habiter ce pays en être impur et méprisé, ah!... Non, je

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

ne respire que colère et vengeance. Las! Terre et Ciel! ah! quelle souffrance, quelle souffrance entre donc dans mon cœur! Entends-moi, ô Nuit, ma mère : mes antiques hon- neurs, des dieux aux ruses méchantes me les ont ravis et réduits à rien.

ATHÉNA.

Non, je ne me lasserai pas de te dire ton intérêt, de peur que tu n'ailles prétendre que ma jeune divinité et les hommes de cette ville ont chassé sans honneur et banni de ce sol une antique déesse. Si tu sais respecter la Persuasion sainte, qui donne à ma parole sa magique douceur, va, tu resteras ici. Mais, si tu t'y refuses, vraiment tu serais inique en laissant tomber sur ce pays dépit, courroux ou vengeance qui seraient cruels à mon peuple, alors qu'il t'est permis de jouir sans conteste du droit de bourgeoisie au milieu d'une cité qui à jamais t'honorera.

LE CORYPHÉE.

Souveraine Athéna, que sera mon séjour ?

ATHÉNA.

Exempt de toute peine : accepte-le, crois-moi.

LE CORYPHÉE.

Mettons que je l'accepte : quels hon- neurs m'y attendent?

ATHÉNA.

Sans toi, nulle maison ne pourra prospérer Les Érinyes donnent la prospérité matérielle, et il n'est pas au pouvoir d'Athéna de rien ajouter à ce privilège. Mais un pays prospère ne jouit pas de sa prospérité, s'il est menacé par un ennemi, et le préserver d'un désastre n'appartient qu'à Athéna (cf. 913-15). En promettant sa protection au peuple qui honorera les Érinyes (897), Athéna lui fournit donc une raison décisive de s'attacher au culte de ces déesses..

LE CORYPHÉE.

Tu sauras m'assurer une telle puis- sance?

ATHÉNA.

Je ne protégerai que qui t'honorera.

LE CORYPHÉE.

Et cet engagement vaut pour l'éternité.

ATHÉNA.

Qui me force à promettre, si je ne puis tenir?

LE CORYPHÉE.

Tu charmes mon courroux : je renonce à ma haine.

LES EUMÉNIDES ATHÉNA.

Alors tu vas ici te faire des fidèles.

LE CORYPHÉE.

Quels vœux m'ordonnes-tu de chanter sur ta ville?

ATHÉNA.

Ceux qui appelleront un triomphe sans tache Entendez : un triomphe qui ne soit pas celui d'une faction. C'est le thème de la concorde, déjà indiqué par Athéna (858-66) et qui sera repris plus tard par les Érinyes elles-mêmes (976-87).. Et d'abord que toutes les brises qui se lèvent de la terre, de l'onde marine ou du ciel, viennent aux rayons d'un soleil propice, souffler sur ce pays! Que la riche fécondité du sol et des troupeaux jamais ne se lasse de rendre ma cité prospère! Que la semence humaine y soit aussi protégée! Les impies, en revanche, sarcle-les sans scrupule; j'aime à voir, comme un bon jardinier, le Juste croître à l'abri de cette ivraie. Voilà les vœux qui te regardent. Pour les nobles luttes guerrières, c'est moi qui veillerai à ce que toujours elles fassent honneur à ma cité, triomphante parmi les hommes!

Décidé. LE CHŒUR.

Oui, je veux vivre avec Pallas et ne point dédaigner la ville dont Zeus tout-puissant et Arès font par leur présence le donjon des dieux, éclatant rempart des saints autels de la Grèce. Sur elle j'épands mes vœux en oracles propices. Que tous les bonheurs qui font une vie prospère, de son sol, jaillissent en foule à la clarté d'un soleil resplendissant Les bénédictions des Érinyes comme celles des Danaïdes dans les Suppliantes (cf. t. I, p. 36, n. 1) sont ordonnées suivant un type connu : les trois thèmes traditionnels, moissons, troupeaux, enfants, nettement posés dans les vers 907-09, vont être développés, chacun!

Mélodrame. ATHÉNA.

J'obéis à l'amour que je porte à ce peuple en fixant ici de puissantes et intraitables déesses, dont le lot

LES EUMÉNIDES

est de tout régler chez les hommes. Qui n'a point su se concilier ces divinités terribles, ne peut comprendre d'où viennent les coups qui s'abattent sur sa vie. Ce sont les crimes de ses pères qui le traînent devant elles, et un trépas muet, en dépit de son fier langage, l'anéantit sous leur implacable courroux.

Même mouvement. LE CHŒUR.

Que jamais souffle empesté ne vienne flétrir nos arbres! ce sera là mon bienfait : le feu qui consume les jeunes bourgeons ne franchira pas vos frontières. Et que le triste mal dont meurent les moissons ne s'approche pas d'ici!

Que la terre nourrisse de belles brebis, chacune mère de deux agneaux au temps fixé! Et que le produit du trésor que ce sol vous a révélé jamais ne cesse de faire honneur au don des dieux à leur tour, dans l'ensemble lyrique qui suit: 937-42; 944-46; 956-67. — Il s'agit des mines de Maronée, dont la découverte au Ve siècle (cf. Perses, 238; Aristote, Constitution d'Athènes, XXII 7) a été un véritable « don des dieux ». Plus elles produisent, plus elles « font honneur » aux dieux à qui Athènes les doit.!

Mélodrame. ATHÉNA.

Entendez-vous, gardiens de la cité, ce qu'elle s'apprête à faire pour vous? La puissance est grande de l'auguste Érinys, auprès des Immortels comme auprès des dieux infernaux; et, pour les hommes, ce sont elles qui, clairement et pleinement, aux uns donnent les chansons, aux autres une vie embuée de larmes.

Plus soutenu. LE CHŒUR.

J'écarte de vous les destins qui vont fau- chant les jeunes hommes. Accordez aux vierges aimables de

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

vivre aux côtés d'un époux Cf. p. 163, n. 2., arbitres du sort des humains, Parques, filles de notre mère Les Μοῖραι « Parques » est une traduction traditionnelle, mais assez inexacte de leur nom - sont filles de la Nuit, comme les Érinyes, et, comme celles-ci, n'ont point de père : la Nuit les a enfantées seule (Hésiode, Théogonie, 211 suiv.). Elles sont avant tout les gardiennes de l'ordre du monde, et, à ce titre, elles châtient ceux qui offensent les lois naturelles; elles sont des justicières. C'est pourquoi, dans une autre rédaction de la Théogonie (901-04), elles sont données comme filles de Zeus et de Thémis, une des personnifications de la Justice., ô divines distributrices d'équité, qui, fixées dans toute maison, à toute heure y faites sentir le poids de vos présences justicières, vous, de toutes les divinités les plus entourées de respect!

Mélodrame. ATHÉNA.

A entendre ce qu'en leur bonté elles assurent à ma ville, je me sens le joie au cœur, et je bénis la Persua- sion, dont les regards guidaient mes lèvres et ma langue en face de leurs farouches refus Cf. 885-86.. Le dieu de la parole, Zeus, l'a emporté, et mon obstination bienfaisante triomphe pour l'éternité.

Même mouvement. LE CHŒUR.

Et que jamais, dans cette ville, ne gronde la Discorde insatiable de misères! Que la poussière abreuvée du sang noir des citoyens ne se paye pas, en sa colère, du sang de ces représailles qui font la ruine des cités! Que tous entre eux n'échangent que des joies, remplis d'un mutuel amour et haïssant d'un même cœur! Le développement du thème de la concorde (cf. p. 166, n. 1) se lie très naturellement à celui du thème repopulation: c'est la guerre civile qui dépeuple et perd les cités. Comparez Suppliantes, 679 suiv. A bien des maux humains il n'est pas d'autre remède.

LES EUMÉNIDES Mélodrame. ATHÉNA.

Dira-t-on qu'elles se refusent à trouver la voie des souhaits propices? De ces visages effrayants je vois pour ce peuple sortir un splendide avantage. Si votre amour à leur amour répond par d'éclatants et d'éternels hommages, vous vous montrerez au monde, tous ensemble Athènes est une démocratie : le mérite et la gloire d'une politique sage seront pour tous ses citoyens, s'ils savent être unis., menant votre pays, votre peuple, par les chemins de la droite justice.

Plus animé. LE CHŒUR.

Adieu, vivez heureux au milieu des dons bénis de la richesse, vivez heureux, habitants de cette cité assis aux côtés de la Vierge de Zeus, lui rendant son amour et apprenant chaque jour la sagesse! Ceux que Pallas abrite sous son aile sont respectés de son père.

Mélodrame. ATHÉNA.

Adieu, vivez heureuses aussi! Je dois mar- cher devant vous et vous montrer votre demeure, aux pieuses clartés du cortège qui s'avance. Allez, avec ces vic- times saintes, descendez donc sous la terre; retenez loin de nous le malheur, et envoyez-nous le bonheur, pour le triomphe de ma ville.

Et vous, maîtres de cette cité, enfants de Cranaos, montrez la route à celles qui reçoivent ici le droit de séjour; et que mes citoyens, pour leur propre bonheur, ne forment que d'heureux desseins!

Même mouvement. LE CHOEUR.

Adieu, vivez heureux, je répète mon vœu, vous tous qui résidez en cette ville, mortels ou divinités. Déjà

LES EUMÉNIDES [LE CHOEUR]

votre cité est celle de Pallas : qu'elle honore celles à qui elle octroie le droit de séjour, et vous n'aurez pas à vous plaindre du sort que vous fera la vie Cf. p. 165, n. 1..

ATHÉNA.

J'applaudis au langage de vos vœux et je vais vous conduire, à la clarté des torches éclatantes L'insistance avec laquelle Eschyle souligne le rôle des torches dans la cérémonie qui se prépare (cf. 1005; 1029; 1041;) semble indiquer qu'il s'agit d'un trait caractéristique de la fête des Euménides à Athènes., jusqu'aux lieux qui s'ouvrent en bas, sous la terre. Avec moi viendront mes servantes, gardiennes de mon image. Leur place est là : c'est l'œil C'est-à-dire l'élite. Cf. Agam. 469, et la note. même de tout le pays de Thésée que j'invite à sortir ici, noble troupe de femmes, d'enfants Il ne s'agit pas d'enfants mâles, mais de jeunes filles attachées au service d'Athéna et, sans doute, plus particulièrement, des arrhéphores. — Il y a ici une lacune dans le texte., pieux cortège de vieilles femmes.... (Aux prêtresses qui sortent du temple). (Allons, venez, suivez mes pas), honorez ces déesses en vous enveloppant dans des robes de pourpre D'autres comprennent que l'on met ici des manteaux de pourpre sur les épaules des Érinyes; mais cette interprétation semble moins vraisemblable : l'emploi des manteaux de pourpre dans les processions ou les sacrifices solennels est attesté à la fois par les textes et les documents. Cf. S. Eitrem, Beiträge zur griechischen Religionsgeschichte, III, p. 101., et faites jaillir la clarté du feu, afin que leur présence propice parmi nous se manifeste en riches floraisons humaines.

Assez large. LE CORTÈGE.

Mettez-vous en marche, puissantes déesses avides d'hommages, enfants infécondes de la féconde Nuit, sur les pas d'un cortège ami — et que tous dans la cité se recueillent!

Pour gagner l'antre souterrain où vous trouverez, parmi

LES EUMÉNIDES [LE CORTÈGE]

les offrandes et les rites antiques, un culte sans pareil. Et que tous dans la cité se recueillent!

Propices, loyales à l'égard de ce pays, allez donc, ô Redoutables, et laissez-vous réjouir par l'éclat des torches dévorées du feu qui vous montrent le chemin. Et mainte- nant lancez le cri rituel en réponse à notre chant!

Cri prolongé. [LE CORTÈGE]

La paix, pour le bonheur de ses foyers Cf. 895; mais le texte ici est conjectural., est aujourd'hui acquise au peuple de Pallas, et ainsi s'achève l'accord de la Parque avec Zeus dont l'œil voit tout. Et maintenant lancez le cri rituel en réponse à notre chant!

Cri prolongé.