La poëtique d'Aristote, traduite en françois. Avec des remarques. Aristote Traduit par André Dacier Encoded by Gemini Digital Philology AI Chez C. Barbin Paris 1692 Public Domain Aristotle La poëtique d'Aristote, traduite en françois. Avec des remarques. Dacier, André, 1651-1722 Paris C. Barbin 1692 French Ancient Greek

1. AYant deſſein de traiter de la Poësie en general.] AtiſtoteAriſtote ne mettoit jamais à la tête de ſes ouvrages didactiques qu'il appelloit ἀκροατικοῖς λόγοις, d'autre Preface que la ſimple expoſition de fon deffeinſon deſſein. Il refervoit les exordes pour les livres qu'il appelloit ἐξωτερικοῖς étrangers, parce qu'ils étoient faits pour tout le monde, & plus pour l'oſtentation & la pompe que pour l'inſtruction : au lieu que les Acroatiques étoient faits pour l'inſtruction particuliere de ſes diſciples. Ciceron dans la 16. lettre du cinquiéme Livre à Atticus, Quoniam in ſingulis libris utor proœmiis, ut Ariſtoteles in iis quos Exotericos vocat, PARCEQUE je mets des exordes à tous ces livres, comme ArifſtoteAriſtote en mettoit à ceux qu'il appelloit Etrangers. Ce qu'il fait dans ce Livre de la Poëtique, il le fait dans ſes Morales, dans ſes Politiques, dans ſes Dialectiques, dans ſa Phyſique, & dans ſes Livres de la Rhetorique, & par conſequent tous ces Livres ſont Acroatiques, & non pas Etrangers.

2. De la Poësie en general.] Il y a dans le grec de la Poëtique en elle-même. Il y a de la difference entre PoётеPoëme, Poësie & Poëtique; le Poëme c'eſt l'ouvrage, la Poëſie c'eſt l'Art, & la Poëtique c'eſt ce qui explique l'Art, & qui en donne des regles. Dans le titre ce mot comprend les deux, & la matiere & l'Art. Et icy quand ArifſtoteAriſtote dit de la Poëtique en elle-même, c'eſt à dire de la Poëtique en general, il met Poëtique pour Poësie; auſſi dans ſes Livres de la Rhetorique il cite les Livres de la Poëtique ſous le nom de Livres de la Poësie, ἐν τοῖς περὶ ποιήσεως. Poësie eſt donc le genre. La matiere eſt compriſe ſous les eſpeces.Car l'Epopée, la Tragédie, la Comedie, qui font autant d'eſpeces differentes, font la matiere de la PoёſiePoësie; mais cela ne merite pas de nous arrêter.

3. Et des effets de chacune d'elles.] Le grec dit, & de la force qu'a chacune d'elles, c'eſt à dire, des effets qu'elles doivent produire dans les eſprits. Par exemple, la Tragédie doit purger les paſſions par le moyen de la compaſſioncompaſſion & de la terreur. Force ne ſignifie point icy inſtrument, moyen. Cela eſt compris dans la ſuite ſous le nom de parties.

4. D'expliquer le nombre & la qualité de toutes ſes parties.] Tant des parties de quantité que de celles de qualité, car chaque ſorte de Poësie eſt compoſée d'un certain nombre de parties, qui font differentes, & qui la diſtinguent de ſes ſœurs. Sous les parties de qualité ſont compris les moyens dont chaque Poëme ſe ſert pour parvenir à fon butſon but.

5. De montrer de quelle maniere il faut conſtituer un ſujet pour faire un bon Poëme.] C'eſt le principal, & c'eſt auſſi le plus difficile.

6. De ce qui concerne cet Art.] Le grec porte, de tout ce qui eſt de cette methode. On a dit ſouvent methode pour Art, & avec raiſon, car qui dit methode, dit des règles établies, & un chemin marqué pour arriver certainement à ce qu'on cherche, & c'eſt ce qu'on appelle Art.

7. F'imiteray la nature, & commenceray par les premiers traits.] Car la nature commence toûjours par ce qui eſt le fondement de tout, & foûmetſoûmet les effets aux cauſes.

8. L'Epopée & la Tragedie.] Selon le plan qu'il vient de donner, il explique d'abord ce que c'eſt que la Poësie en general, c'eſt une imitation. Voilà le genre qui comprend toutes les eſpeces de quelque nature qu'elles foientſoient.

9. Les Dithyrambes.] On ne peut pas douter que le Poëme Epique, la Tragédie & la Comedie ne ſoient de pures imitations. Mais d'où vient qu'ArifſtoteAriſtote y comprend auſſi la PoёſiePoëſie dithyrambique? Eſt-ceEſt-ce pour contredire Platon, qui aſſure dans le troiſiéme Livre de ſa Republique, que les Dithyrambes font ſans imitation, parce que ce n'eſt qu'un ſimple recit du Poëte qui chante les loüanges de Bacchus? Quel moyen d'accorder deux opinions ſi contraires ? Ce moyen n'eſt pas bien difficile à trouver. Platon parle d'une imitation exacte & rigoureuſe qui étale la choſe dont on parle, & qui l'expoſe aux yeux du ſpectateurſpectateur. Par exemple dans le premier Livre de l'Iliade, tout ce qu'Homere fait dire par ChryſésChryſés eſt une imitation exacte, parce qu'il dépoüille le perſonnage du Poëte, & revêt celuy de l'Acteur qu'il imite, & qu'il fait agir & parler. Mais ſi au lieu de faire paroître ChryfésChryſés, il s'étoit contenté de rapporter ſeulement ſes paroles, & de nous dire: ChryfésChryſés prioit les Atrides de luy rendre fa filleſa fille, &c. ce feroit une pure narration ſans cette imitation exacte qui eſt l'ame de la Tragedie. Cependant quoique ce ne ſoit qu'une narration, l'imitation ne laiſſe pas de s'y trouver, puiſque toute narration a toûjours en vûë quelque objet qu'elle ſe propoſe d'imiter & de faire connoître, & par conſequent elle eſt une imitation, indirecte à la verité, mais pourtant imitation, & c'eſt par là que les Dithyrambes font compris dans ce genre. Et c'eſtoit là le ſentiment de Platon comme celuy d'Ariſtote, puiſqu'il convenoit meſimemeſme que toutes les actions des hommes eſtoienteſtoient des imitations.

La plupart des airs de flute & des pieces de lyre. Ariftote n'a pas ſeulement promis de traiter de la poësie & de ſes differentes eſpeces; il s'eſt encore engagé à parler de tout ce qui a du rapport à cet Art, & par conſequent les flutes & la lyre entrent naturellement dans ſon ſujet, puiſqu'on les employoit dans les Comedies, dans les Tragedies, dans les Odes, &c. D'ailleurs la Muſique eſt une eſpece de Poësie, comme la Poëſie eſt une ſorte de Muſique. C'eſt pourquoy meſme le terme de Muſique eſtoit chez les Grecs un terme géneral qui ne comprenoit pas moins l'éloquence & la poësie que la Muſique. Mais ce n'eſt pas la principale difficulté de ce paſſage. Elle conſiſte à ſçavoir pourquoy Ariftote a dit la pluſpart des airs de flute & de lyre. Eſt-ce que tous les airs de ces inſtruments ne ſont pas des imitations? Non ſans doute. Les joüeurs de flute & de lyre joüent ſouvent de ces inſtruments ſans rien imiter, c'est-à-dire ſans imiter aucune action ny aucune paſſion; comme dans les préludes ; & alors leurs chants ne ſont que des ſons vagues & indeterminez qui ne peuvent non plus eſtre appellez des imitations que les ſons d'une voix qui n'articule rien & qui ne veut rien faire entendre.

Ne ſont que de pures imitations. On appelle imitation tout ce qui employe certains moyens pour faire & repreſenter au naturel quelque ſujet que ce puiſſe être, ſoit qu'il exiſte ou qu'il n'existe pas. Ainſi afin qu'une choſe puiſſe eſtre appellée imitation , on doit y voir en meſme temps quatre choſes differentes : Ce qui imite: ce qui eſt imité : l'inſtrument ou le moyen qu'on y employe, & la maniere dont on l'employe. Il eſt evident par la qu'il n'y a aucun Art ni aucun métier qui ne ſoit une imitation puiſqu'on y diſtingue tres clairement ces quatre choſes. Cela ſuffit pour l'éclairciſſement de la penſée d'Ariſtote où j'ay vu que des gens de beaucoup de ſçavoir & de beaucoup d'eſprit ne pouvoient entrer. Ceux qui ont lu le Sophiſte de Platon & le 3. livre de la République, comprennent ſans peine comment toutes les actions des hommes, toutes leurs paſſions, & tous leurs diſcours ſont de pures imitations, & ils ſçavent la difference que ce Philoſophe met entre les vrayes & les fauſſes. Mais cela n'eſt pas de noſtre ſujet.

La premiere regarde le moyen Car tous les Arts n'employent pas les meſmes moyens, les meſmes inſtruments pour faire leur imitation, ils imitent, comme dit Ariftote, avec des choſes de different genre.

La seconde le ſujet Car l'un imite une choſe & l'autre une autre.

Et la troiſième la maniere Chaque Art a ſa maniere differente d'imiter. Ils n'imitent pas tous de la même façon.

Car comme les Peintres imitent pluſieurs choses avec des figures & des couleurs Ariftote veut expliquer la premiere des trois differences qu'il a établies, c'eſt celle du moyen ou de l'inſtrument, & il la rend ſenſible par une comparaiſon tirée de la peinture qui ſe ſert des figures & des couleurs pour faire ſon imitation.

Ou par le secours de l'art ou par l'habitude ſeule, ou en joignant les deux enſemble La maniere dont on avoit lu ce paſſage, l'avoit rendu ſi obſcur & ſi difficile qu'il ne faut pas s'étonner ſi tant de ſçavans hommes ont travaillé inutilement à l'expliquer. Voicy comme ils avoient lu: οἱ μὲν διὰ τέχνης, οἱ δὲ διὰ συνηθείας, ἕτεροι δὲ διὰ φωνῆς. Ceux-cy par le ſecours de l'art, ceux là par l'habitude ſeule, & les autres par la voix. Je ſçay bien que la voix eſt un inſtrument dont on ſe ſert pour quelque imitation, mais elle n'entre nullement dans la peinture & n'y peut avoir aucun lieu. Ariftote avoit eſcrit comme il y a dans quelques exemplaires ἕτεροι δὲ δι᾽ ἀμφοῖν, & les autres par tous les deux, c'est-à-dire & par l'art & par l'habitude. Expliquons preſentement la penſée de ce Philoſophe. Il y a des Peintres qui imitent par les ſeules regles de l'Art, & ce ſont ceux qui ne joignant pas le naturel à la connoiſſance des regles ſont à la verité reguliers & juſtes dans leurs ouvrages, mais ils ſont maigres & decharnez, il n'y a ny liberté ny nobleſſe. Il y en a d'autres qui imitent par l'habitude ſeule, c'est-à-dire qui ſans aucune connoiſſance des regles & conduits par leur ſeul genie, ſe ſont acoûtumez à tracer des images de tout ce qu'ils ont vu. Enfin il y en a qui joignent l'habitude à l'art, & ce ſont ceux qui n'ayant pas moins de genie que de ſcience ſe ſont acquis par leur travail une ſi grande facilité qu'ils deviennent enfin originaux & capables de travailler ſur la verité, au lieu que les autres ne travaillent que ſur les copies. Voilà à mon advis tout ce qu'on peut dire pour éclaircir la penſée d'Ariftote où je trouve encore une tres grande difficulté. Car j'avoue que je ne comprenscomprems pas pourquoy ce Philoſophe, qui n'écrit pas un ſeul mot inutilement, ſe jette icy dans le détail de ces trois differences qui regnent parmi les Peintres. Je croirois que cette premiere partie οἱ μὲν διὰ τέχνης ceux-cy par l'art ſeroit corrompue & qu'Ariftote auroit écrit οἱ μὲν διὰ τύχης ceux-cy par hazard. De cette maniere il expliqueroit la naiſſance, le progrés & l'entier établiſſement de la Peinture qui est née comme la Poëſie & comme l'Eloquence; le hazard l'a produite, l'habitude l'a entretenuë & fortifiée, & les hommes venant enſuite à joindre les deux enſemble & à comparer leurs effets, en ont découvert la cauſe & ont établi ſur cela des regles qui conſtituent l'art.

Avec le nombre, le diſcours, & l'harmonie. Nombre ou rythme ſignifie proprement cadence meſurée, mouvement reglé. Platon dans le 11. liv. des Loix τῇ δὴ τῆς κινήσεως τάξει ῥυθμὸς ὄνομα εἴη, on appelle rythme, ou nombre, l'ordre du mouvement. Diſcours eſt un terme General qui comprend la proſe & les vers. L'harmonie ne ſignifie icy que la muſique, le chant. Platon dans le même endroit. τῇ δ᾽ αὖ τῆς φωνῆς, τοῦ τε ὀξέος ἅμα καὶ βαρέος συγκεραννυμένων, ἁρμονίας ὄνομα προσαγορεύοιτο. Et l'ordre des ſons qui reſulte du mélange & de la varieté des tons graves & aigus est appellé harmonie.

Le jeu de la flute, celuy de la lyre & s'il y en a encore quelqu'autre de même nature, comme celuy du chalumeau. Ariftote ne veut pas mettre le chalumeau au même rang que la flute & que la lyre, parce qu'il n'eſt pas noble. C'eſt pourquoy il s'eſt ſervi de cette modification, & s'il y en a encore quelqu'autre de même nature, comme celuy du chalumeau. Auſſi Platon n'en fait aucune mention lorſqu'il parle de l'imitation de la flute & de la lyre, & Longin a ſuivi cet exemple dans le Chap. 32.

De même nature. C'est-à-dire qui ait la même force & qui produiſe à peu prés les mêmes effets, car comme dit Longin tout ce qu'il y a de differens ſons au monde ont preſque tous la même vertu quoy qu'ils ne ſignifient rien d'eux-mêmes.

Employent tous le nombre & l'harmonie. Ce qu'Ariftote dit icy nombre & harmonie, ῥυθμῷ καὶ ἁρμονίᾳ, Longin le dit ῥυθμῷ καὶ μέλει nombre & chant, aprés Platon qui ſe ſert tantoſt de ῥυθμός & μέλος & tantoſt de ῥυθμός καὶ ἁρμονία comme dans ce beau paſſage du 11. liv. des Loix où il blâme les Poëtes & les accuſe de ruſticité de ce qu'ils font des vers ſans muſique, & de la muſique ſans vers en ſe ſervant de la flute & de la lyre, ῥυθμὸν μὲν καὶ σχήματα μέλους χωρίς, λόγους ψιλοὺς εἰς μέτρα τιθέντες: μέλος δ᾽ αὖ καὶ ῥυθμοὺς ἄνευ ῥημάτων, ψιλῇ κιθαρίσει τε καὶ αὐλήσει προχρώμενοι. Ils employent, dit-il, le nombre & les figures ſans muſique en mettant de la ſimple proſe en vers: & au contraire ils employent la musique & les nombres ſans paroles en ſe ſervant de la flute ou de la lyre. Et il ajoûte qu'il eſt tres difficile de diſtinguer le nombre & l'harmonie dans ces chants ſans paroles & de comprendre ce qu'ils ſignifient, & s'ils imitent quelque choſe qui vaille la peine d'être imité. Platon condamne ces chants ſans paroles, parce qu'ils laiſſent l'intelligence ſans action, & que c'eſt à elle que les Poëtes devroient toûjours parler, pour la redreſſer & pour l'inſtruire, car c'eſt l'intelligence ſeule qui peut comprendre les veritez & regler les mœurs.

Les Danseurs ne se fervent que du nombre ſeul. Car la danſe n'eſt proprement que des pas & des mouvemens. Heinſius prétend qu'icy au lieu de οἵ τε ὀρχησταί, les Danſeurs, il faut lire, οἱ πολλοί τες ὀρχηστῶν, la plupart des Danſeurs, ſans doute parce qu'il y avoit des Danſeurs qui danſoient au ſon des inſtrumens, ou de la voix & qui par conſequent ſe ſervoient du nombre & de l'harmonie, ce qui a fait dire à Platon que la danſe étoit un compoſé de l'un & de l'autre, & du chant & du mouvement; mais ce ſçavant Homme n'a pas bien pris la penſée d'Ariftote qui conſidere les Danſeurs ſeuls, car quand la danſe & la muſique ſe trouvent enſemble ce ſont deux Arts differens, deux imitations differentes, & comme la danſe ne fait pas le Muficien, la Muſique ne fait pas non plus le Danſeur.

L'Epopée ſe ſert du diſcours en proſe ou en vers. Tous les efforts qu'on a fait icy pour prouver que ψιλοὶ λόγοι diſcours ſimples ne ſignifie pas de la ſimple proſe, mais des vers dépoüillez de nombre & d'harmonie, ſont entierement inutiles; ces deux mots ne ſont jamais employez enſemble dans un autre ſens ny par Ariſtote ny par Platon. Comme le mot Ἔπος ne ſe diſoit pas moins de la proſe que des vers, Ariftote a fort bien pû comprendre ſous le nom d'Epopée, ou de Poëme épique, les diſcours en proſe, puiſqu'en effet ils peuvent être de veritables Poëmes épiques. Nos Romans ne le font-ils pas? Ariftote va s'expliquer luy-même & nous dire ce qui l'a obligé d'en uſer ainſi.

Ou qu'elle se contente d'une seule eſpece de vers, comme elle l'a fait jusqu'à present. Depuis Homere juſqu'à Ariftote & depuis Ariftote juſques à nous le vers hexametre ou heroïque a été ſi fort conſacré à l'Epopée qu'il ne s'eſt trouvé aucun Poëte qui ait entrepris d'y mêler aucune autre ſorte de vers. Cependant comme Ariftote le remarque fort bien icy, ce mêlange ne détruiroit pas le Poëme épique, car ce n'eſt pas le vers qui fait le Poëme, c'eſt l'invention, c'eſt l'imitation.

Je donne au mot épopée une fignification fort étendüe, car autrement nous n'aurions pas de mot general qui comprit, &c. Voila ce qui a obligé Ariftote de comprendre toutes ces ſortes de Poëmes, ſoit en proſe, ſoit en vers, ſous le nom general d'Epopée, car puiſqu'ils ne ſont tous que les mêmes imitations, il eſt juſte qu'on leur donne un ſeul & même nom qui en puiſſe faire connoître la nature, & c'eſt ce que tout autre nom ne fera jamais. Ce raiſonnement eſt tres juſte, mais on ne l'avoit pas entendu.

Qui comprit les mimes de Sophron & ceux de Xenarchus. Les mimes ſont declarez donc Poëmes épiques? Il n'y a rien là de fort étrange ſi l'on conſidere & la nature de ce Poëme & ſa compoſition, car c'eſt une imitation compoſée de narration & d'action, & lorſqu'il faudra ranger cette eſpece ſous ſon genre on ne trouvera que le nom general d'Epopée qui puiſſe luy convenir.

De Sophron. Ce Poëte vivoit du temps de Xerxes & d'Euripide; il avoit fait des mimes d'hommes & de femmes. Et Platon en faiſoit tant de cas qu'il ne pouvoit ſe laſſer de les lire, & qu'il les avoit la nuit ſous ſon chevet. Suidas écrit qu'ils étoient en proſe, mais les Critiques ont bien vû que Suidas s'eſt trompé, ou qu'il y a faute dans le texte car les fragmens qu'on trouve dans Demetrius & dans Athenée prouvent manifeſtement qu'ils étoient en vers, & Ariftote luy-même les appelle ἐμμέτρους λόγους.

Xenarchus Poëte comique ſouvent cité par les Anciens. On ne ſçait en quel temps il a vêcu.

Les dialogues de Socrate. Σωκρατικοὺς λόγους. Ceux qui ont prétendu que le ψιλοὶ λόγοι ne peut être entendu de la proſe, & que Platon ne parle icy que des ouvrages en vers, ont continué la même faute en prenant ces dialogues de Socrate pour quelques fables d'Eſope que Socrate avoit miſes en vers peu de temps avant ſa mort. Mais ce ſentiment eſt inſoûtenable en toutes manieres. Ariftote parle icy aſſeurement des dialogues de Platon qu'il appelle discours de Socrate parce que c'eſt la doctrine de Socrate qui y eſt expliquée & que Socrate y eſt preſque toûjours introduit. Horace a dit de même Socratice chartæ. Mais dit-on pourquoy Ariftote n'auroit-il pas écrit Σωκρατικούς διαλόγους, les dialogues de Socrate & non pas Σωκρατικοῖς λόγοις, les discours de Socrate? a-t-on jamais vû λόγος discours pour dialogue? le voicy bien formellement dans un paſſage du même Ariftote qui dit dans ſon livre des Poëtes : καὶ οὐκ ἐμμέτρους τοὺς καλουμένους Σώφρονος μίμους, μὴ φῶμεν εἶναι λόγους καὶ μιμήσεις, ἢ τοὺς Ἀλεξαμενοῦ τοῦ Τηΐου τοὺς πρώτους γραφέντας τῶν Σωκρατικῶν διαλόγων; Ne dirons-nous donc pas que les mimes de Sophron, ces mimes en vers ſont de veritables discours & de veritables imitations, auſſi-bien que les dialogues d'Alexamenes de Teos, qui ſont les premiers dialogues Socratiques qui ayent paru? Et voicy le commentaire d'Athenée, par ces paroles Ariftote nous apprend qu'avant Platon Alexamenes de Teos avoit fait de ces dialogues & qu'il étoit l'Inventeur de ce genre d'écrire. Il n'eſt donc question là que de dialogues en proſe. Cela eſt ſans difficulté. Mais dira-t-on les dialogues ne reſſemblent-ils pas pluſtoſt au Poëme dramatique qu'au Poëme épique? Non ſans doute, puiſque ſelon la doctrine d'Ariftote l'Epopée, le Poëme épique, fait ſon imitation par le diſcours, & que le Poëme dramatique fait la ſienne par le nombre le diſcours & l'harmonie, Et c'eſt par cette raiſon que les Anciens n'ont pas comparé Platon avec Sophocle ou Euripide, mais avec Homere.

En vers ïambes ou en vers Elegiaques, ou en quelque autre forte de vers. Car encore un coup ce n'eſt pas la nature du vers qui conſtitue le Poëme, c'eſt celle de l'imitation.

Il est vray que les hommes diſtinguent ordinairement les Poëtes par la seule difference de leurs vers. Ce paſſage a toûjours paru tres difficile, j'eſpere qu'on n'y trouvera plus aucune difficulté. Ariftote ſe fait une objection, comme de la part de ceux qui voudroient combattre ſa methode, de comprendre ſous le nom general d'Epopée les mimes & les dialogues de Socrate. Quelle neceſſité y a-t-il de recourir à ce mot general? Ne peut-on pas diſtinguer les Poëtes, comme nous le faiſons tous les jours, par la nature de leurs vers, & appeller les uns Poëtes élegiaques, les autres Poëtes ïambiques, & ceux qui ont écrit en vers hexametres, Poëtes épiques ou heroïques? Ariftote va fort bien répondre à cette objection, & faire voir le ridicule de cet uſage.

Juſques-là même qu'ils donneront le nom de Poëte épique ou heroïque à celuy qui traitera de la Medecine où de la Phyſique en vers hexametres. Voila l'inconvenient ou ceux qui veulent deſigner & caracteriſer les Poëtes par leurs vers ne peuvent s'empêcher de tomber. Il faudra neceſſairement qu'ils donnent le même nom à Empedocle, qu'à Homere; a Lucrece, qu'à Virgile; & cet inconvenient eſt ſans doute plus grand que celuy où l'on tombe quand on les deſigne par le genre de leur imitation.

Cependant il n'y a rien de commun entre Homere & Empedocle que les vers. Empedocle étoit un Poëte de Sicile, grand Naturaliſte & grand Medecin. Il avoit fait un Cours de Phyſique, un Traité de Medecine & quelques Livres d'expiations en vers hexametres, où il imitoit le ſtile d'Homere. Il vivoit du temps de Sophocle. Puiſqu'il n'y a donc rien de commun entre Homere & Empedocle que les vers, Ariftote a raiſon de dire que le dernier doit être pluſtoſt appellé Medecin ou Phyſicien, que Poëte, & par conſequent on ſe trompera toûjours quand on deſignera les Poëtes par leurs vers & non pas par leur imitation, Il n'y a rien de plus clair que tout ce raiſonnement.

En effet ſi quelqu'un s'aviſoit de faire un Poëme en mêlant enſemble toutes les differentes ſortes de vers, &c. Il ne ſe contente pas d'avoir fait voir le ridicule où l'on tombe quand on veut diſtinguer & nommer les Poëtes par leurs vers, il montre qu'il y a des occaſions où on ne le ſçauroit faire. Car quel nom donnera-t-on à un Poëte qui aura mêlé dans ſon Poëme toute ſorte de vers. Il ne ſera ny Poëte heroïque, ny Poëte élegiaque, ny Poëte ïambique. Il ne ſera donc pas Poëte. Voila ce qui ne peut être ſoûtenu.

Comme Cheremon fit ſon Centaure. Cheremon étoit un Poëte tragique diſciple de Socrate. Les Anciens citent pluſieurs de ſes pieces. Comme l'Alpheſibée, le Bacchus, le Thyeſte, l'Io, l'Elyſſe, l'Oenée, le Bleſſé, le Centaure. Athenée appelle cette derniere δρᾶμα πολύμετρον une piece de pluſieurs ſortes de vers. C'étoit une tragedie qu'il avoit faite ſur le Centaure Neſſus. Il y avoit mêlé pluſieurs ſortes de vers, croyant peut-être mieux imiter par cette Poëſie bigarrée la double nature de ce Centaure qui étoit homme & cheval. Il est encore parlé de cette pièce dans le xxv. Chap.

Les Dithyrambes, les Nomes. Il joint les Dithyrambes & les Nomes, parce que les uns & les autres étoient des hymnes qu'on chantoit en l'honneur des Dieux. Les Nomes étoient pour Apollon, & les Dithyrambes pour Bacchus. Nome ſignifie proprement un mode, une maniere de chant qui ſert de loy & de regle, & dont il n'eſt pas permis de s'écarter. Il y avoit cette difference entre les Nomes & les Dithyrambes que ceux-cy étoient hardis & fougueux & qu'on les chantoit ſur le ton Phrygien, & que les Nomes étoient doux & ſimples, & qu'on les chantoit ſur le ton Lydien.

Avec cette difference que les uns les employent enſemble. Comme les Dithyrambes & les Nomes dont les vers étoient toûjours accompagnez de danſe & de chant.

Et les autres ſeparement. Comme la Tragedie & la Comedie qui employent les vers ſeuls dans le cours des Actes, & la danſe & le chant avec les vers dans les chœurs, comme on le verra dans la ſuite.

REMARQUES SUR LE CHAPITRE SECOND.

Omme tous ceux qui imitent, imitent des actions.] Α. ristoteAriſtote poſe cela comme un principe incontestable, il l'eſt en effet, car il n'y a que les actions qui puiſſent être imitées.

Car les mœurs ne peuvent être diftinguées que par ces deux qualitez.] Ce Philoſophe s'exprime d'une maniere encore plus forte dans l'original, car les mœurs, dit-il, ne ſe trouvent que dans ceux qui font tels. C'est-à-dire, qu'à proprement parler, il n'y a des mœurs, que dans ceux qui font bons ou mechans. S'il y avoit des hommes qui tinſſent le milieu, on ne pourroit pas dire qu'ils euſſent des mœurs, au moins leurs mœurs ne ſeroient pas ſenſibles, & par conſequent elles ne pourroient pas faire le ſujet d'une imitation; mais ce milieu ne ſe trouve pas dans la nature, & la veritable Philoſophie prouve que tout eſt ou vice ou vertu.

Ou meilleurs par rapport à nous, ou plus méchans, ou ſemblables.] Il eſt impoſſible d'imaginer une qualité au-de-là de ces trois. Si les Poëtes ſe tiennent dans l'exacte imitation des ſiecles dont ils parlent, ils font les hommes ſemblables, c'eſt-à-dire tels qu'ils font en effet; s'ils ajoûtent quelque choſe à leur vertu, ils les font meilleurs, c'est-à-dire, plus grands, plus vertueux, plus heroïques; & s'ils en retranchent quelque choſe, ou qu'ils aggravent leurs défauts, ils les font plus méchans. Comme la ſeconde imitation eſt capable de donner une noble émulation aux hommes, & de les porter à la vertu, les Thebains avoient fait une loy qui ordnoit aux PeintrePeintres & aux Poëtes, de faire toûjours les hommes meilleurs, & qui condamnoit à une groſſe amende ceux qui les feroient plus méchans.

Polygnotus peignoit les hommes meilleurs.] Elien confirme ce jugement d'AriftoteAriſtote: car il dit, que Polygnotus peignoit toûjours de grands ſujets, & qu'il viſoit à la perfection; & que Denys l'imitoit en tout hors dans la grandeur πλήν τοῦ μεγέθους. Polygnotus étoit de l'Iſle de Thaſos, & Denys étoit de Colophone, ils vivoient l'un & l'autre avant la XC. Olympiade, du temps de Xerxes, de Sophocle & de Socrate. Polygnotus avoit peint dans le portique appellé poicile, la bataille de Marathon, gagnée par Miltiade, ſur les Medes & ſur les Perſes.

Pauſon les peignoit plus méchans.] C'eſt peut-être le même que Pline appelle Pauſias, il étoit de Sicyone, & il fut le premier qui peignit les lambris lacunaria. Elien l'appelle Pauſon, comme AriftoteAriſtote, & il raconte qu'un homme luy ayant demandé un tableau ou un cheval ſe roulârroulâtſur le ſable, il luy fit un cheval qui couroit à bride abatuë, & comme celuy pour qui étoit le tableau, refuſoit de le prendre ſur ce qu'il avoit demandé un cheval qui ſe roulât, & non pas un cheval qui courût, Pauſon luy dit: Renverſez la toile, & ce cheval qui court, ſe roulera. Les Anciens comparoient les diſcours de Socrate à ce tableau de Pauſon, parce que pour y trouver ce que l'on cherche, il ne faut pas les prendre, comme il les donne, il faut les tourner, les renverſer. El. Liv. xiv. Chap. xv.

Les mèmes differences ſe trouvent auſſi dans la danſe, dans les airs de flute, dans les pieces de lyre, &c.] Car les Danſeurs & les Joüeurs d'inſtrumens peuvent repreſenter les hommes ou meilleurs, ou plus méchans, ou ſemblables, n'y ayant rien au de-là de ces trois qualitez, qui puiſſe faire le ſujet de leur imitation.

Dans tous les ouvrages en profe, ou en vers.] Le Grec dit, dans les diſcours, περί τούς λόγουςλόγους, & il fait alluſion aux dialogues de Socrate, dont il a été déja parlé. Et dans la Pſilometrie, c'est-à-dire, dans les ouvrages qui ſont ſimplement en vers, & où il n'y a ny danſe ny chant, comme dans le Poëme Epique. Les interpretes continuent icy la faute qu'ils avoient faite auparavant.

Par exemple, Homere a fait les hommes meilleurs.] Car il n'y a point d'homme ſi brave qu'Achille, ſi prudent qu'Ulyſſe, &c. Quelqu'un a fort bien dit, qu'Homere a fait des hommes des Dieux, & des Dieux des hommes.

Cleophon les a fait tels qu'ils font.) Cleophon Poëte Athenien. Il avoit fait pluſieurs tragedies, dont Suidas nous a conſervé les noms, comme l'Acteon, l'Achille, le Telephus, les Bacchantes, &c. Mais ce paſſage d'AriftoteAriſtote ſemble prouver, qu'il avoit fait auſſi quelque Poëme Epique.

Hegemon de Thaſos qui a été l'Inventeur des parodies.] Athenée parle de cet Hegemon, & il cite même quelques endroits de ſes parodies; mais il nie qu'il ayt été le premier Inventeur de cette ſorte de Poëme, dont il attribuë l'invention à Hipponax, plus ancien qu'Hegemon.Peut-être que le terme d'AriftoteAriſtote, ποιήσας πρῶτος, qui a fait le premier des parodies, ne ſignifie pas qu'il les ayt inventées; mais qu'il y a mieux réuſſi. En effet on trouve qu'Hegemon fut le premier qui entra en lice pour les parodies dans les jeux publics à Athenes, & qui remporta le prix. Epicharmus, Cratinus, & Hermippus Poëtes de la vieille Comedie, firent auſſi des parodies avec ſuccés, mais rien n'approchoit des parodies d'Hegemon, car outre qu'il rencontroit heureuſement, il étoit excellent Acteur, & il divertiſſoit ſi fort les Atheniens, qu'un jour qu'il leur recitoit ſa Gigantomachie, ils en étoient ſi charmez, & ils rioient de ſi bon cœur, qu'ayant receu la nouvelle de la défaite de leur Armée en Sicile, ils ne pouvoient encore ſe réſoudre à quitter; & ſi Hegemon n'avoit ceſſé, ils ſe ſeroient tenus là juſqu'à la fin, autant par le plaiſir qu'ils prenoient à l'entendre, que par la honte de témoigner leur douleur devant les Etrangers, qui de toutes les Villes voiſines, étoient accourus à ce ſpectacle. Aprés Hegemon parurent Eubœus de Paros, & Bœotus, qui ſurpaſſerent tout ce qui avoit été avant eux. Le premier, qui vivoit du temps de Philippe, fit des parodies contre les Atheniens, & il y en avoit encore quatre livres d'entiers dans le ſecond ſiecle.

Parodies.] Sorte de Poëme, où l'on détourne en un ſens ridicule les vers d'un autre Poëte, en y faiſant quelque petit changement. Voilà ce que c'étoit que la parodie dans ſon origine. Les Auteurs de ces Poëmes, faiſoient les hommes plus méchans, comme AriſtoteAriſtote le dit icy d'Hegemon. Car c'étoit l'unique but de la parodie. On a fait enſuite des parodies ſerieuſes; mais je ne croy pas qu'elles ayent été connües des Anciens. Au moins n'en ai-je point vû d'exemple.

Nicochares Auteur de la Deliade.) Nicochares Poëte comique Athenien. Il vivoit du temps d'Ariſtophane, qui ſe moqua de luy dans quelqu'une de ſes pieces. Il avoit fait pluſieurs Comedies, car les Anciens citent de luy, l'Amymone, le Pelops, la Galatée, le mariage d'Hercule,l'Hercule Chorague. Les Cretois, les Lacedemoniens, les Lemnienes, les Centaures. La Deliade qu'AriftoteAriſtote cite icy, paroît avoir été un Poëme burleſque, où ce Poëte tournoit en ridicule les mœurs des Deliens.

Il en est de mème des Poëtes qui ont compoſe des Dithyrambes & des Nomes.) Puiſque les Dithyrambes, étoient des hymnes à l'honneur de Bacchus, & les Nomes à l'honneur d'Apollon, comment étoit-il poſſible qu'un Poëte y repreſentat les hommes meilleurs, ou plus méchans? Cette difficulté, qui paroît d'abord conſiderable, s'évanouit, dés qu'on ſçait que dans ces hymnes, on chantoit les actions de ceux qu'on vouloit ou loüer, ou blâmer.

C'est ainsi que Timothée & que Philoxene ont imité les Perſes & les Cyclopes.] Timothée de Milet, grand Poëte. Il avoit fait dix-huit livres de Nomes, beaucoup de Dithyrambes, & pluſieurs autres ouvrages. Il ajoûta deux cordes à la lyre, la dixiéme & l'onziéme, & adoucit l'ancienne Muſique. Il vivoit du temps d'Euripide. Dans quelqu'un de ſes Nomes, il avoit chanté la victoire des Atheniens ſur les Perſes, & pour relever d'avantage cette victoire, il avoit repreſenté les Perſes beaucoup plus vaillans qu'ils n'étoient, voila pourquoy AriftoteAriſtote, dit que dans les Nomes, on peut faire les hommes meilleurs. Les Anciens citent auſſi le Cyclope de Timothée.

Philoxene.] C'eſt le celebre Poëte Dithyrambique qui vivoit du temps de Platon & de Denys le Tyran, contre lequel il fit ſon Cyclope, où ſous les noms de Polypheme & de Galatée, il décrivoit les amours de ce Prince. Athenée cite un endroit de ce Cyclope, & il trouve mauvais que Polypheme loüe la beauté de Galatée ſans jamais parler de ſes yeux, qui eſt pourtant la partie que les amans loüent le plus volontiers, & qu'ils ne peuvent ſe laſſer de loüer. Il dit que c'eſt une loüange aveugle. Je croy que Polypheme ne dit rien des yeux de Galatée, parce qu'il trouvoit ſans doute que c'étoit un défaut d'avoir deux yeux, & qu'ilétoit mieux de n'en avoir qu'un, comme on n'a qu'une bouche. Au reſte ce paſſage d'AriftoteAriſtote prouve que ce Poëme de Philoxene étoit une piece Dithyrambique & non pas une Comedie.

Et c'est cela même qui conſtitue la difference, qui eft entre la Tragedie & la Comedie.] Puiſque il vient preſentement à la Comedie & à la Tragedie, il me ſemble que cela prouve aſſez clairement qu'on s'eſt trompé, quand on a pris pour des pieces de Theatre, les Perſes & les Cyclopes, dont il vient de parler.

Car la premiere repreſente les hommes meilleurs.] Car la Tragedie eſt une imitation des actions des plus grands perſonnages, qu'elle repreſente encore plus grands qu'ils n'étoient, en les faiſant pourtant ſemblables, comme cela ſera expliqué ailleurs.

Et l'autre plus méchans.] Cela ne convient qu'à la vieille & à la moyenne Comedie, qui repreſentoient les hommes plus méchans, car la nouvelle tâchoit de les rendre ſemblables. Menandre & Terence ont peint les hommes au naturel. Nôtre Comedie a pris en beaucoup de choſes l'air des deux premieres.

REMARQUES SUR LE CHAPITRE TROISIE'ME.

A troisième difference conſiſte en la manière dont on fait ces imitations.] Aprés avoir parlé des ſujets de l'imitation, & des moyens qu'on y employe, il vient à la troiſiéme difference qu'il a établie, qui eſt celle de la maniére dont on ſe prend à imiter, car des imitations qui ſeront ſemblables par la matiére & par le moyen, pourront être tres differentes par la maniere, & c'eſt ce qu'il va expliquer.

Soit en faiſant un récit, ou en joüant ſoy-même quelqu'autre perſonnage.] Ce paſſage paroît un peu difficile, parce qu'Ariftote dit en trois lignes, ce que Platon avoit mis en trois pages dans le III. Liv. de ſa Republique. Tâchons de l'expliquer. Le Poëme Epique, le Poëme Dithyrambique, & le Poëme Dramatique, imitent tous trois les mêmes ſujets, car ils imitent des actions, & ils employent tous trois un même moyen, car ils employent les vers. D'où vient donc la difference qui eſt entre eux? Elle vient de la maniére: Et voicy comment. Dans le Poëme Epique, tantoſt c'eſt le Poëte qui parle, & qui fait un ſimple récit, & tantoſt il joüe luy-même le rolle du perſonnage qu'il repreſente, ainſi ſon Poëme eſt compoſé de narration & d'action, c'eſt ce qu'Ariftote a voulu dire, quand il a écrit: foitſoit en faiſant un récit, ou en joüant ſoy-mème quelqu'autre perſonnage. Voila la premiere manière de faire une imitation. La ſeconde, c'eſt quand tout le Poëme n'eſt qu'un récit, comme le Poëme Dithyrambique, où le Poëte narre toûjours ſans jamais agir, & c'eſt le ſens de ces paroles, foitſoit ſans changer de perſonnage en demeurant toujours le même. Car c'eſt un continuel recit, où le Poëte demeure toûjours le même. Enfin la troiſiéme eſt quand le Poëme eſt tout entier dans l'action, comme la Tragedie & la Comedie, car ce n'eſt pas le Poëte qui parle, c'eſt l'Acteur qui s'explique en agiſſant, & c'eſt ce qu'Ariftote a voulu faire entendre par ces mots, ou enfin en faiſant toûjours agir ceux qu'on imite. Voicy ces trois differences ſenſiblement expliquées à la fin du paſſage de Platon, dont j'ay parlé: Je penſe que je vous ay expliqué aſſez nettement ce que je n'avois pû vous faire comprendre, c'eſt que la Poëſie, ou la Fable, conſiſte ou dans l'imitation continue, comme dans la Tragedie & la Comedie; ou dans la narration du Poëte, comme on la trouve dans les Dithyrambes; ou dans l'une & dans l'autre, c'eſt-à-dire, dans la narration, & dans l'imitation ou l'action, comme dans le Poëme Epique, & dans quelques autres ouvrages de cette nature.

Que j'expliqueray par ces trois mots avec quoy, quoy & comment.] Voila les trois differences eſſencieles qu'il a établies dans le premier Chapitre, entre tous les arts. Avec quoy regarde le moyen. Quoy regarde le ſujet, & comment regarde la maniére,

De ſorte qu'au ſecond égard Sophocle reſſemble à Homere dans ſon imitation.] Homere & Sophocle ſe reſſemblent au ſecond égard, parce qu'ils imitent tous deux les mêmes ſujets, c'eſt-à-dire des gens qui agiſſent, mais ils ſont differens par raport aux deux autres, car ils ne font leur imitation ny de la même maniére, ny avec les mêmes moyens, Homere n'employant que les vers, & Sophocle employant les vers, le chant, & la danſe.

Et au troiſième il reſſemble à Ariſtophane.] Car il imite de la même maniére que luy, c'eſt-à-dire en agiſſant, mais ils ſont differens par la qualité des ſujets qu'ils imitent.

C'eſt pourquoy on a ſoûtenu que les pieces de theatre ont été appellées dramatiques, du mot drame, qui ſignifie action.] Il ſemble qu'Ariftote n'étoit pas bien éloigné de croire qu'elles pouvoient avoir été appellées dramatiques par uneautre raiſon. Car le mot drama, drame, pouvoit bien être le ſynonyme de Poëme, & ne ſignifier que compoſition. La premiere Origine eſt pourtant plus vray-ſemblable.

Car les Megariens de ce pays.] C'eſt-à-dire, les veritables Megariens, ceux du voyſinage d'Athenes, car il y avoit d'autres Megariens en Sicile qui étoient deſcendus des premiers, comme nous l'allons voir dans la ſuite. Ils étoient tous Doriens,

Soûtenant qu'elle eſt née dans leur état populaire.] Megare étoit une veritable Democratie. Et il eſt certain que la Comedie, libre comme elle étoit dans ſes commencemens, ne pouvoit naître ſous aucune autre ſorte de gouvernement que ſous celuy du peuple.

Les Megariens de Sicile l'ont auſſi revendiquée.] Strabon écrit, qu'un certain Theocles Athenien, ayant aſſemblé un grand nombre de Chalcidiens qui habitoient l'Eubée, d'Ioniens & de Doriens, dont la pluſpart étoient de Megare, paſſa en Sicile, que les Chalcidiens y bâtirent Naxe, & les Doriens Megare, qui par conſequent fut une colonie des Megariens de Grece. Thucidide appelle le Chef de cette colonie de Megariens, Lamis.

Parce que le Poëte Epicharmus plus ancien que Chionides, & que Magnes étoit Sicilien.] Ce témoignage d'Ariſtote, ſur l'antiquité d'Epicharmus, eſt remarquable. Si Epicharmus eſt plus ancien que Chionides, & que Magnes, il a vêcu avant Eſchile, & cela ſe raporte à ce que Suidas écrit que Magnes commença à paroître, lorſqu'Epicharmus étoit déja vieux. Au reſte Ariftote ne fait que raporter les prétenſions de ces peuples, ſans en juger. Cette ancienneté d'Epicharmus ne conclud rien. Theſpis n'étoit-il pas plus ancien qu'Epicharmus? Les Atheniens auroient donc l'avantage s'il en falloit juger par-là.

Et quelques Doriens du Peloponeſe.] Les Doriens étoient des peuples qui habitoient au tour du Parnaſſe; Ils n'occupoient d'abord que les quatre Villes, qu'on appelloit la tetrapole des Doriens, Cytinée, Erynée, Beon &Pinde, mais ils s'éten- dirent peu à peu juſqu'à Megare, car comme nous T'avons déja vû, Strabon compte Megare parmi les Villes des Doriens. Enfin quatre-vingts ans aprés la guerre de Troye, ils s'emparerent du Peloponeſe avec les Heraclides, voila comment Ariftote parle des Doriens du Peloponeſe. 12. Ils foutiennent que les Bourgs, que les Athe- niens appellent Demoi, ſont appellez chez eux Comai.] Quand cela feroit vray, il ne conclurroit rien en - core en faveur de ces Doriens. Car le nom de Tra- gedie, avoit été long-temps le nom general, qui comprenoit la Tragedie & la Comedie; Ainfi elle pourroit être née dans l'Attique long-temps avant que les Doriens du Peloponeſe luy euſſent donné le nom de Comedie.

Ce qui prouve, diſent-ils, que la Comedie n'a pas été ainſi appellée du mot Comazein, comme le prétendent les Atheniens.] Les Atheniens pour renverſer le raiſonnement que les Doriens faiſoient ſur le nom Comai, répondoient que l'origine du nom de Comedie, ſe trouvoit chez eux, & qu'elle avoit été ainſi appellée du verbe Comazein, qui ſignifie proprement aller en maſque par les rües, en chanrant & en danſant; aller rendre viſite au Dieu Comus, qui étoit le Dieu des feſtins. L'Etymologie, que les Doriens donnoient, paroît plus vray-ſemblable que celle des Atheniens. Car comment de Comazein, peut-on faire Comodein. L'analogie ne peut le ſouffrir. Il y auroit eu plus de vray-ſemblance à dire que κωμωδεῖν, venoit de Κώμῳδεῖν, chanter au Dieu Comus. Mais ce n'eſt pas à nous à juger un differend qu'Ariftote même a voulu laiſſer indecis

Parce que les premiers Comediens, n'étant pas receus dans la Ville.] Car, comme Ariftote le dit dans la ſuite, les Magiſtrats d'Athenes ne commencerent que fort tard à faire joüer des pieces.

Ils ſoûtiennent auſſi qu'au lieu que les Atheniens diſent Prattein, pour dire, faire, ils diſent chez eux Dran.] Cela ne conclud que pour le nom general, & ne fait rien pourle nom particulier de Tragedie, qui fut ainſi appellée ou de τράγου ᾠδὴ, la chançon du bouc, parce que le prix de la Tragedie étoit un bouc, c'eſt pourquoy Horace a dit dans ſon art Poëtique. Carmine qui tragico vilem certavit ob hircum. Ou de τρύγης ᾠδὴ, chanſon de vandange. Parce qu'elle fut inventée dans ce temps-là; ou enfin de τρύγος ᾠδὴ, chanſon de la lie, parce que les Acteurs ſe barboüillent le viſage avec de la lie, Horace, Quæ canerent, agerentque peruncti fæcibus ora.

Cela ſuffit pour les differences de l'imitation, leur nombre & leur nature.] Voila le Sommaire de tout ce qu'Ariftote a traitté dans ces trois premiers Chapitres, il a expliqué les differences eſſencielles, qui ſe trouvent dans tout ce qu'on appelle imitation, leur nombre & leur nature,

REMARQUES SUR LE CHAPITRE QUATRIE'ME.

L y a deux cauſes principales, & toutes deux fort naturelles, qui ſemblent avoir produit la Poësie.] Il ne ſuffiſoit pas de nous avoir enſeigné, que la Poëſie étoit une imitation, il falloit encore nous apprendre, ce qui avoit donné lieu à cette imitation, & comment elle étoit née & c'eſt ce qu'Ariftote fait icy. Mais il faut bien remarquer la modeſtie avec laquelle il s'explique. Il n'aſſeure rien, il ſe contente de dire, il ſemble, car il y auroit eu de la temerité, à aſſeurer la veritable origine d'une choſe ſi ancienne, qu'on ne peut connoître que par de ſimples conjectures, qui quelque vray-ſemblables qu'elles ſoient, ne menent pas toujours à la verité. Quoy que ce Philoſophe ſe ſoit expliqué trés-clairement dans ce Chapitre, il a eu le malheur de n'être pas entendu, car on n'a compris que la premiere de ces deux cauſes, & on s'eſt infiniment trompé ſur la derniere.

Car ils different des autres animaux, en ce qu'ils ſont tous très-portez à l'imitation.] Le Grec dit, en ce qu'ils ſont très-imitatifs, & Ariftote ſe ſert de ce ſuperlatif, parce qu'il y a des animaux, qui ſont naturellement enclins à l'imitation, comme les pies, les ſinges, &c. Mais cette imitation n'eſt que ſuperficielle, particuliere, & caſuele, au lieu que celle des hommes eſt ſolide & generale, & qu'elle a des principes ſeurs.

Que par ſon moyen ils apprenent les premiers élemens des Sciences.] Ce n'eſt que par l'imitation, que les enfans apprenent toutes choſes, comme à marcher, à parler, &c. C'eſt pourquoy Horace, dit. Reddere qui voces jam ſcit puerMot à mot, l'Enfant qui ſçait déja rendre, c'est-à-dire, imiter, les paroles qu'on luy enſeigne. Mais je croi qu'Ariftote parle icy particulierement des Fables, par leſquelles les Grecs commençoient l'éducation des enfans. Il y a ſur cela un beau paſſage dans le I. Liv. de Strabon; Premierement, dit-il, les Poëtes ne ſont pas les ſeuls qui ont receu les fables; les Villes & les Legiſlateurs l'ont fait long-temps avant eux, à cauſe de l'utilité qui en revient, & en ſe conformant auſſi à l'inclination naturelle de l'animal raiſonnable. Car l'homme aime à apprendre, & la Fable luy ouvre ce chemin. C'eſt par là que les enfans commencent à écouter ce qu'on leur dit, & à s'y attacher. La raiſon de cela, c'eſt que la Fable, eſt un conte nouveau, non de ce qui eſt, mais d'une choſe toute differente, or il n'y a rien de ſi agreable, que ce qui eſt nouveau & inconnu, & c'eſt cela même qui nous fait aimer les Sciences. Que ſi l'on ajoûte à la Fable le merveilleux & le prodigieux, cela augmente infiniment le plaiſir, qui eſt le ſeul appât qui nous porte à apprendre. Il eſt donc neceſſaire de ſe ſervir d'abord de cet attrait pour attirer les enfans, & quand ils ſont dans un age plus avancé, que leur eſprit eſt plus fort, & qu'ils n'ont plus beſoin de gens qui les careſſent & qui les flatent, il faut les introduire dans les veritables Sciences, & leur faire connoître les choſes par ce qu'elles ſont, &c.

Et que toutes les imitations leur donnent un ſingulier plaiſir.] Les plus ſçavans Interpretes d'Ariftote, ont fait icy une faute trés-conſiderable, en prenant ces paroles pour l'explication de la ſeconde cauſe qu'il donne de la Poësie, comme ſi Ariftote diſoit: Et la ſeconde, que toutes les imitations leur donnent un ſingulier plaiſir. Ariftote n'étoit pas capable de dire une choſe de ſi mauvais ſens, & de donner à un effet deux cauſes qui n'en font qu'une ſeule. C'eſt comme ſi l'on diſoit que deux cauſes font croître une plante que cultive un Jardinier; la premiere, l'eau dont il l'arroſe, & la ſeconde, le plaiſir qu'il prend à l'arroſer. Il n'y a perſonne à qui cela ne parût abſurde. Ce Philoſophe dit donc que la premiere cauſe de la Poësie, c'eſt l'imitation,à laquelle les hommes ſont portez naturellement; & comme cette pente, quelque naturelle qu'elle ſoit, ſeroit inutile ſi les hommes n'avoient du plaiſir à l'exercer, il ajoûte, & à laquelle ils prennent un ſingulier plaiſir. Mais cela ne fait qu'une ſeule & même cauſe, la ſeconde ſera expliquée plus bas à la Remarque VIII.

C'eſt que les Philoſophes ne ſont pas les ſeuls qui aiment à apprendre, & que cette paſſion eſt égalemeut naturelle à tous les autres hommes.] Les hommes étant douez de raiſon, & aimant naturellement les arts, prennent un ſingulier plaiſir à voir tout ce qui eſt fait par art & par raiſon. L'un & l'autre ſe trouvent dans l'imitation, voilà pourquoy elle a un ſi grand avantage ſur la verité même, qui paroît ſimple, ordinaire & commune, au lieu que dans une exacte & heureuſe imitation, on trouve avec la verité, la ſubtilité & l'adreſſe, & c'eſt ce qui donne lieu à l'eſprit de faire des reflexions & des raiſonnemens, de maniere qu'il apprend toûjours quelque choſe de nouveau, comme Ariſtote s'explique luy-même dans le Chapitre XI, du premier Livre de ſa Rhetorique, où il fait voir que le plaiſir qu'on a en voyant une belle imitation, ne vient pas de la beauté de l'original qu'on a imité, mais de ce que l'eſprit trouve par là le moyen de raiſonner & de s'inſtruire. Auſſi les Philoſophes Cyrenaiques tiroient-ils de cette verité une preuve contre les Epicuriens, pour les convaincre que le plaiſir qu'on prend aux ſpectacles, ne vient ny de la veüe ny de l'ouïe, mais de l'entendement ſeul qui connoît & qui juge, & cela eſt trés-vray.

Quoyqu'ils n'apprenent pas tous également.] Je croi que c'eſt le ſens de ces paroles, qui ſont aſſez difficiles à entendre, ἀλλ᾿ ἐπὶ βραχύ κοινωνοῦσιν αὐτῷ : Quoyqu'ils y participent peu. C'est-à-dire, quoyqu'ils ne ſoient pas tous également propres à apprendre, car les uns apprenent mieux que les autres, à proportion de l'eſprit qu'ils ont. La volonté eſt égale à tous, mais la faculté ne l'eſt pas.

Le plaiſir qu'ils ont alors, ne vient pas de la beauté del'imitation, mais de celle de l'art ou du mélange, & de la vivacité des couleurs, &c.] Car on ne peut pas juger de la beauté d'une imitation, quand on ne connoît pas l'original qui eſt imité. Mais alors, comme dit fort bien Ariſtote, le plaiſir qu'on a, vient, ou de la beauté du tableau, ou de la vivacité & du mélange des couleurs, ou du choix de l'action, ou de l'attitude des perſonnages & de beaucoup d'autres choſes, qui en attachant les yeux, exercent l'eſprit & l'inſtruiſent en le divertiſſant.

Si l'imitation nous eſt naturelle, le nombre & l'harmonie ne le font pas moins.] Après avoir expliqué la premiere cauſe de la Poëſie, il vient à la ſeconde, qui eſt le nombre & l'harmonie, car quelque pente que les hommes euſſent à l'imitation, ils n'auroient jamais inventé la Poësie, s'ils n'avoient été également portez à ce qu'Ariftote appelle nombre & harmonie, c'eſt à-dire, cadence & chant, cela eſt trés-ſenſible.

Sous le mot de nombre, je comprens auſſi les vers qui évidemment en font partie.] En effet il n'y a point de vers ſans nombre, mais il y a des nombres ou rythmes ſans vers.

Car ceux qui ſe trouverent le plus de talent pour l'une & pour l'autre.] Pour ces deux cauſes, c'est-à-dire, pour l'imitation, & pour le nombre & l'harmonie. L'imitation ſeule ſans le nombre & l'harmonie, n'auroit pas produit la Poëſie; non plus que le nombre & l'harmonie ſans l'imitation.

Luy donnerent peu à peu la naiſſance par des eſſais faits ſur le champ.] Car la Poëſie étant née dans les aſſemblées que les premiers hommes, qui étoient tous bergers ou laboureurs, faiſoient en l'honneur des Dieux après leurs vendanges, elle n'étoit pas l'effet de la préparation; mais celuy de la nature excitée par la joye & par le vin. En un mot les impromptu furent la premiere ébauche de la Poëſie. On peut voir ce qui a été remarqué ſur le 144. vers de la I. Epître du II. Livre d'Horace.

Mais elle changea bien-tôt de forme ſelon le different naturel des Poëtes.] Ariftote explique avec une methode admirable, l'origine & le progrez de la Poëſie. C'étoit d'abord des impromptu groſſiers, où la loüange étoit mêlée avec la ſatyre; mais elle fut bien-tôt partagée en deux ſectes, s'il eſt permis de ſe ſervir de ce mot. Ceux qui avoient le plus de genie, s'attacherent à chanter les loüanges des Dieux & des Heros, & ceux qui en avoient le moins, s'amuſerent à faire des pieces ſatyriques. On peut remarquer en paſſant ce jugement d'Ariftote, qui décide fort nettement, qu'il faut plus de genie pour loüer que pour médire, & qui appelle par cette raiſon ceux qui s'attacherent à faire des Hymnes & des Panegyriques σεμνοτέρους, plus graves & plus élevez, & les autres εὐτελετέροις, plus bas & plus rampans.

Il ne nous reſte aucun Poëme de cette ſorte.] C'eſt-à-dire aucun de ces derniers Poëmes, qui étoient remplis de railleries piquantes. Et il ſemble par là que du temps d'Ariſtote il y en avoit encore de ces premiers, le temps ayant eu plus de reſpect pour les ouvrages graves & ſerieux, que pour ces railleries & ces ſatyres. Aujourd'huy ce ſeroit tout le contraire; On conſerveroit bien plûtôt les railleries & les ſatyres, que les ouvrages graves & ſerieux.

Par exemple, ſon Margites.] Margites étoit le nom d'un homme, qui n'étoit ny laboureur, ny vigneron, ny berger, & qui ne ſçavoit rien faire. C'eſt pourquoy Homere fit contre luy ce Poëme qu'il appella de ſon nom,

Où l'on a auſſi employé le vers ïambe, comme le plus propre pour les railleries.] L'expreſſion d'Ariſtote mérite d'être examinée, il dit mot à mot: Dans leſquels, Poëmes, entre auſſi l'ïambe, comme étant convenable. Ce qui fait entendre que ces fortes de Poëmes, n'étoient pas entierement compoſez d'ïambes, & que l'ïambe n'y étoit pas même le plus frequent, & cela eſt vray. Parmi les vers heroïques, il y avoit des ïambes ſemez à l'avanture par-cy par-là, ſans ordre & ſans que les intervalles fuſſent obſervez, comme Hepheſtion nous l'apprend dans ſon petit traité du Poëme, où il dit: Comme le Margites d'Homere, dans lequel les vers heroïques ſont parſemez de vers ïambes. Il n'y eut que le long uſage, qui aprit enfin aux Poëtes à conſacrer le vers heroïque aux Panegyriques & aux Hymnes, & à laiſſer le vers ïambe pour les invectives & les injures.

C'eſt pourquoy on appelle preſentement ces Poëmes du nom de ce vers.) Il paroît donc par là que ce nom de Poëme ïambique, ne fut donné que fort tard à ces Poëmes ſatyriques. Et cela n'arriva ſans doute qu'aprés que le vers ïambe leur eut été entierement abandonné.

Parce que ce n'eſt que des invectives continuelles.] Car en Grec ἰαμβίζειν, ſignifie dire des injures.

Et comme Homere a tenu ſans contredit le premier rang dans le Poëme heroïque & tragique.) Il a déja dit que ceux qui avoient le genie le plus grand, s'adonnoient à chanter les actions des Dieux & des Heros, & que les autres s'amuſoient à faire des Poëmes remplis de railleries piquantes. Il va montrer qu'Homere étoit de ces genies élevez, & qu'il s'eſt attaché à ces matiéres graves & ſerieuſes qu'il appelle σπουδαῖα, & que j'ay traduit genre heroïque & tragique, parce que c'eſt ce qu'il y a de plus grand, & c'eſt cela même qu'il a voulu dire.

C'eſt le ſeul qui merite le nom de Poëte, non ſeulement parce qu'il a bien écrit.] Cette loüange qu'Ariftote, c'eſt-à-dire le plus fin & le plus judicieux Critique qui ait jamais été, donne à Homere d'avoir parfaitement bien écrit eſt trés-remarquable, car elle n'a jamais été conteſtée par qui que ce ſoit. On a trouvé quelques legeres fautes dans ſes ouvrages, mais perſonne ne luy a jamais reproché qu'il eût mal écrit. Au contraire on eſt toûjours tombé d'accord qu'il a mieux écrit que les autres Poëtes, & que ſon ſtyle eſt plus vif & plus animé.

Mais encore parce qu'il a fait des imitations dramatiques.] L'Iliade & l'Odyſſée peuvent paſſer pour de veritables Tragedies, à cauſe de l'action, de la diſpoſition &de l'économie du ſujet, du mêlange admirable des Epiſodes, de la nature des cataſtrophes, & de la vivacité des paſſions, car tout cela regne dans ces Poëmes, comme dans la Tragedie, c'eſt pourquoy Platon ne ſe contente pas d'appeller les Poëmes épiques des Tragedies, il dit qu'Homere n'eſt pas ſeulement le plus grand des Poëtes, mais qu'il eſt le premier des Poëtes tragiques. Dans le Theaitet. & dans le X. Liv. de la Repub.

Il a été auſſi le premier qui a donné, comme un crayon de la Comedie, en changeant en plaiſanteries les railleries piquantes des premiers Poëtes.] Si Homere avoit le genie élevé & capable de réuſſir dans les grands ſujets, il l'avoit auſſi fort plaiſant & fort agreable, & c'eſt ce qui luy fait trouver l'idée de la Comedie. Il ne fit que changer en railleries & en plaiſanteries, les invectives atroces des ſeconds Poëmes dont il a été parlé, car il étoit incapable d'imiter cette groſſiereté obſcene & brutale. Platon écrit dans le III. Liv. de ſa Republique, que tant s'en faut qu'un même homme puiſſe bien faire deux imitations differentes, il ne peut pas même réuſſir à faire les deux qui ont le plus de conformité, comme la Tragedie & la Comedie. Homere avoit pourtant fait ce qui étoit encore plus difficile, puiſqu'il avoit in-venté l'idée de l'une & de l'autre, mais Platon ne parle que de ces deux Poëmes entiers & parfaits, & il nous fait entendre que depuis Homere juſqu'à luy, tous les Poëtes qui avoient voulu ſe mêler de faire des Tragedies & des Comedies, n'avoient pas été heureux dans l'une & dans l'autre de ces imitations. Si l'on parcourt tous les ſiecles depuis Platon juſqu'à nous, on ne trouvera pas qu'on y ait mieux reuſſi. Cela eſt auſſi tres difficile, pour ne pas dire impoſſible, & nos plus grands Poëtes l'ont éprouvé.

En effet ſon Margites a avec la Comedie le même rapport que ſon Iliade & ſon Odyßée ont avec la Tragedie.] Je m'étonne qu'aprés ce jugement d'Ariſtote, il y ait eu des Critiques qui ayent écrit, que l'Iliade étoit le modele de la Tragedie, & l'Odyſſée celuy de la Comedie, car il n'ya rien de moins vray. L'Iliade & l'Odyſſée font une même ſorte de Poëme, & par le ſujet & par l'execution; l'un chante la colere d'Achile, & l'autre la prudence d'Ulyſſe; ils employent tous deux les mêmes moyens, & ils les employent de la même maniere. L'Odyſſée a pû tout au plus donner l'idée des pieces ſatyriques, comme du Cyclope d'Euripide, mais outre que c'eſt par un de ſes epiſodes ſeulement, & point du tout par ſon action principale, ces pieces ſatyriques étoient de veritables Tragedies, comme cela a été prouvé dans les remarques ſur l'art Poëtique d'Horace.

Les autres Poëtes qui vinrent après luy, & qui étoient naturellement portez à l'un ou à l'autre de ces deux genres de Poëſie, ſelon qu'ils avoient plus ou moins de force.] Ce paſſage eſt remarquable, Ariftote dit que les Poëtes qui vinrent aprés Homere, n'auroient pas eu d'eux-mêmes l'eſprit d'inventer l'idée de la Tragedie & de la Comedie, & qu'ils ſe ſeroient arretez aux deux premiers genres de Poësie, c'est-à-dire que les uns auroient fait des Panegyriques & des Hymnes, & les autres des chanſons pleines d'injures & d'obſcenitez, ſelon qu'ils auroient eu plus ou moins de force & de grandeur; mais Homere leur ayant découvert ces deux beautez differentes, ils en furent ſi charmez, qu'ils renoncerent à leurs premieres inclinations pour ſuivre ces dernieres, dont ils firent leur unique ſoin. Voila un grand éloge pour Homere: ce n'eſt donc pas ſans raiſon que Platon l'appelle le pere de la Tragedie. Sophocle avoit bien connu cette verité, car il n'étudioit qu'Homere, & ce n'eſt qu'en imitant Homere qu'il eſt devenu luy-même ſi difficile à imiter.

Au lieu de faire des ïambes.] Au lieu de faire de ces chanſons pleines d'injures & d'obſcenitez.

Quitterent les vers heroïques.] C'eſt-à-dire, les Panegyriques & les Hymnes.

Ces deux dernieres ſortes d'ouvrages leur ayant paru plus nobles.] La Tragedie leur parut plus noble que les Panegyriques & les Hymnes, & la Comedie plus noble que ces chanſons groſſieres, & cela eſt vray.

Or d'examiner preſentement ſi la Tragedie eſt dans ſa perfection & ſi elle a receu la forme qui luy convient.] Aprés qu'Ariftote a expliqué l'origine de la Tragedie & de la Comedie, il previent l'impatience qu'on a fort naturellement de ſçavoir ſi la Tragedie, qui eſt un Poëme plus parfait que la Comedie, a tout ce qui luy eſt propre, & ſi elle eſt dans ſa derniere perfection, mais comme c'eſt une queſtion tres longue & tres difficile à réſoudre, il la reſerve pour un autre lieu. En effet pour en venir là, il ne ſuffit pas d'avoir expliqué ſon origine, il faut avoir parlé de ſes progrez & du rapport de toutes ſes parties.

Et par rapport à elle, & par rapport au theatre.] Car il faut examiner la Tragedie ſelon ces deux differens rapports. Par rapport à elle, pour ſçavoir ſi ce qui conſtitue proprement ſon eſſence eſt parfaitement bien, comme la fable, les mœurs, la diction, & les ſentimens. Et par rapport au theatre, pour ſçavoir ſi l'on ne peut pas ajoûter de nouvelles beautez à ſa décoration & à ſa muſique, &, ce qui eſt encore plus important, ſi la repreſentation répond ſi parfaitement à l'action, qu'on ne puiſſe y rien deſirer pour rendre cette imitation plus parfaite. C'eſt à mon avis ce qu'Ariftote a penſé. Victorius a crû qu'icy par le theatre, il falloit entendre les ſpectateurs, mais c'eſt ce qu'Arifſtote n'a pû dire, car la conſideration des ſpectateurs doit regner encore plus dans le premier rapport que dans le ſecond.

La Tragedie donc & la Comedie, étant nées des impromptu dont j'ay parle.] Ariftote fait icy une eſpece de recapitulation, en expliquant plus particulierement ce qu'il vient de dire de la Tragedie & de la Comedie, & en expliquant les principaux changemens qui leur ſont arrivez.

Et l'autre à ces chanſons obſcenes.] Ariftote appelle ces chanſons Phallica, d'un mot qui marque qu'elles étoient pleines de toutes ſortes d'ordures & d'impuretez.

Qui autoriſées par la Coûtume & par les Loix, ſe chantent encore de notre temps dans pluſieurs Villes.] La plainte qu'Ariftote fait icy de ce que ces chanſons obſcenes duroient encore de ſon temps, & qu'on les chantoit dans pluſieurs Villes par ordre même des Magiſtrats, eſt fort ſemblable à celle qu'Horace fit long-temps aprés ſur le ſujet des premieres ſatyres, des exodia, qui retenoient beaucoup de la groſſiereté des vers feſcennins, & qui durerent long-temps aprés l'etabliſſement de la Comedie: Et grave virus, / Munditiæ pepulere. Sed in longum tamen ævum / Manſerunt, hodieque manent veſtigia ruris. La propreté & la politeſſe chaſſerent cette ancienne groſſiereté & ce vieux poiſon. Ce changement ne fut pourtant pas ſi entier, que les marques de cette ancienne ruſticité n'ayent duré long-temps, & qu'elles ne durent encore, Epiſt. 1. du liv. II. Le peuple eſt par tout le même: Il retient avec opiniâtrete les choſes les plus licencieuſes, & les plus obſcenes, ſur tout quand elles ſe trouvent malheureuſement jointes avec la Religion. D'ailleurs c'eſt le propre de la groſſiereté de ne ceder que fort difficilement, & fort tard à la politeſſe.

Chacun ajoutant quelque choſe à leur beauté à meſure qu'on découvroit ce qui convenoit à leur caractere.] C'eſt le ſens de ces paroles προαγόντων ὅσον ἐγίνετο φανερὸν αὐτῆς, qu'on avoit laiſſées dans une tres grande obſcurité. Les changemens qui arriverent à la Tragedie & à la Comedie ſe firent peu à peu, parce qu'on ne découvrit pas tout d'un coup ce qui leur étoit propre, & qu'on n'y ajoûtoit de beauté nouvelle, qu'à meſure que la nature de ces deux Poëmes ſe dévelopoit.

Pour la Tragedie aprés beaucoup de changemens.] Il va expliquer les plus conſiderables de ces changemens, car il n'a eu garde de dire, qu'elle avoit receu la forme qui luy étoit propre, avant qu'on y eût fait tous les changemens dont il va parler. Victorius s'eſt fort trompé à ce paſſage.

Quand elle eut tout ce qui luy étoit propre.) Le Grec dit, quand elle eut tout ce qui étoit de ſa nature. Mais, dira-t-on, puiſqu'Ariftote aſſeure que la Tragedie ne ſe repoſa, qu'aprés qu'elle eut receu tout ce qui luy étoit propre, il décide donc qu'elle eſt dans ſa perfection, & par là il vuide la queſtion qu'il ne vouloit pas reſoudre, & qu'il avoit reſervée à un autre temps. On ſe tromperoit ſi l'on raiſonnoit de cette maniere. La Tragedie peut avoir tout ce qui luy eſt propre, & n'être pas encore dans ſa derniere perfection, car il n'eſt pas impoſſible que tout ce qu'elle a & qui luy eſt propre, n'ait encore beſoin d'être poli & perfectionné,

Eſchyle fut le premier qui mit deux Acteurs ſur la Scene, Car il n'y en avoit qu'un avant luy.] Ariftote n'explique pas icy les premiers changemens qui étoient arrivez à la Tragedie, il la prend dans l'état où Theſpis l'avoit miſe, car avant ce Poëte, ce n'étoit qu'un chant de tout le chœur. Theſpis s'aviſa le premier de jetter dans ce chœur un perſonnage, qui pour le delaſſer & pour luy donner le temps de reprendre haleine, récitoit les avantures de quelque homme illuſtre, & c'eſt ce qu'Horace a expliqué dans ces vers de l'art Poëtique. Ignotum Tragicæ genus inveniſſe camænæ / Dicitur & plauſtris vexiſſe Poëmata Theſpis, / Quæ canerent agerentque peruncti fæcibus ora. On dit que Theſpis fut le premier qui inventa une eſpece de Tragedie, auparavant inconnue aux Grecs, & qu'il promena par les bourgs de l'Attique ſes Acteurs barboüillez de lie, qui chantoient & joüoient ſur un tombereau. On peut voir là les Remarques, pag. 287. Ce qu'Horace dit que Theſpis promena par les bourgs ſes Acteurs, ſert à expliquer ce paſſage de Diogene Laërce qui dit, en parlant de Solon,θέασιν ἐκώλυσε τραγῳδίας ἄγειν τε καὶ διδάσκειν ὡς ἀνωφελῆ τὴν μυθολογίαν. Caſaubon a eu tort de corriger ᾄδειν chanter, pour ἄγειν promener. Diogene dit formellement que Solon défendit à Theſpis de faire des Tragedies, & de les promener dans l'Attique, diſant que c'étoient des menſonges pernicieux. Au reſte, le même Diogene explique les changemens qui arriverent à la Philoſophie, par ceux qui étoient arrivez à la Tragedie. Voicy le paſſage entier, car il ſert à expliquer celuy d'Ariſtote: Comme anciennement dans la Tragedie il n'y avoit qu'un chœur qui joüoit tout ſeul, que Theſpis vint enſuite, & inventa un perſonnage pour faire repoſer ce chœur; qu'Eſchyle ajoûta un ſecond perſonnage à ce premier; que Sophocle en donna un troiſiéme, & qu'ils acheverent ainſi de donner la forme à la Tragedie; Il en eſt arrivé de même à la Philoſophie; il n'y eut d'abord que la Phyſique; Socrate inventa la Morale, & Platon y ajoûta la Dialectique, & perfectionna la Philoſophie par ce moyen. Eſchyle donc trouvant que les recits que ce ſeul perſonnage de Theſpis faiſoit entre les chants du chœur étoient ennuyeux, comprit qu'un ſecond perſonnage, qui s'entretiendroit ſur la Scene avec le premier, ajoûteroit une grande beauté à la Tragedie par le moyen de ce dialogue, & cela réüſſit comme il l'avoit eſpere. Caſtelvetro n'a point du tout compris ce qu'étoient ces Acteurs differents du chœur, ni la nature des recits qu'ils faiſoient, & qui enſuite donnerent lieu aux ſujets des Tragedies, comme on le verra ailleurs.

Il diminua les chants du chœur.] Comme le premier perſonnage que Theſpis avoit inventé, n'étoit deſtiné qu'à délaſſer le chœur, ce qu'il recitoit n'étoit proprement que l'acceſſoire de la Tragedie. Mais aprés qu'Eſchyle eut ajoûté un ſecond perſonnage au premier, & établi par là le dialogue, cet acceſſoire devint le principal, & le chœur ſervit à ſon tour à délaſſer les Acteurs. C'eſt pourquoy il diminua les chants de ce chœur, car c'eſt ce que ſignifie τὰ τοῦ χορού ἠλάττωσε. On a eu tort de croire qu'Ariftote vouloit dire par là qu'il diminua le nombre de ceux quicompoſoient le chœur. Eſchyle ne fit que retrancher de la longueur du chant du chœur, pour donner plus d'étenduë au dialogue de ſes deux perſonnages, & il ne toucha à ceux qui le compoſoient, qu'aprés que ſa piece des Eumenides, ou des Furies, eut fait un furieux deſordre dans le theatre, car cette nombreuſe troupe de Furies qui compoſoit le chœur, fit ſi grand peur aux enfans & à la plûpart des femmes groſſes, que les premiers en moururent, & celles-cy ſe bleſſerent ſur le champ. Le Magiſtrat pour prevenir un tel deſordre, ordonna qu'à l'avenir le chœur, qui étoit de cinquante perſonnes, ne ſeroit que de quinze tout au plus. Ariftote n'avoit donc garde d'attribuer à Eſchyle un changement qui ne ſe fit que par l'ordre du Magiſtrat, & que ce Poëte regarda comme une peine. Mais ſi Eſchyle diminua les chants du chœur, d'où vient qu'Euripide luy reproche dans les grenoüilles d'Ariſtophane, qu'il fait que le chœur de quelques-unes de ſes pieces pouſſe de ſuite quatre tirades de vers, & ne donne pas aux Acteurs le temps de rompre le ſilence? Il y a deux choſes à répondre à cette objection. La premiere, que quoy qu'Eſchyle eût diminué les chants du chœur, il n'avoit ſçû les reduire à leurs juſtes bornes, comme Sophocle le fit aprés luy; & l'autre, qu'il y avoit de certaines pieces où Eſchyle étoit particulierement tombé dans ce défaut, & où il avoit même affecté d'étendre les chants du chœur, & de leur redonner preſque leur premiere étenduë, comme dans la Niobe, & dans la Rançon d'Hector, & c'eſt ce qu'Ariſtophane avoit en vûë.

Il inventa l'idée d'un principal perſonnage.] Le grec dit qu'il inventa un principal rolle. Eſchyle ayant ajoûté un ſecond perſonnage au premier, il faloit neceſſairement que, pour reduire le ſujet de la Tragedie à l'unité de l'action, l'un de ces perſonnages tint le premier rang, & que l'autre n'en fût que comme une ſuite & une dépendance; car ſi ces deux perſonnages euſſent été deux Heros parfaitement égaux, & ſans que le rolle de l'un fût ſubordonné aurolle de l'autre, il n'y auroit plus eu d'unité d'action. Voilà pourquoy Eſchyle imagina ce principal perſonnage. On s'eſt donc trompé, quand on a crû qu'icy πρωταγωνιστὴς λόγος ſignifie le Prologue. Outre que ce terme n'a jamais été employé dans ce ſens-là, il n'eſt pas vray qu'Eſchyle ſe ſoit ſervi de Prologue dans ſes pieces. Le Prologue fut inventé enſuite par Sophocle, ou par Euripide: auſſi ce dernier dit dans les grenoüilles d'Ariſtophane, pour reprocher à Eſchyle le deſordre de ſes pieces. Εἶτ’ οὐκ ἐλήρουν ὅτι τύχοιμ’, οὐδ’ ἐμπεσὼν ἔφυρον, / ἀλλ’ οὑξιὼν πρώτιστα μέν μοι τὸ γένος εἶπεν εὐθὺς / τοῦ δράματος. Je ne m'amuſois pas à niaiſer à l'aventure, & on ne voyoit jamais mes pieces commencer par le deſordre & la confuſion. J'obſervois toûjours que le premier Acteur qui paroiſſoit ſur la ſcene, expliquat aux ſpectateurs la piece qu'on alloit joüer. Au reſte, Ariftote ne parle icy que des principaux changemens qu'Eſchyle fit à la Tragedie, & il paſſe ſous ſilence les moins importans, comme, qu'il donna un maſque à ſes Acteurs; qu'il les habilla de robes traînantes, & leur chauſſa le brodequin; qu'au lieu de charrete il fit bâtir un theatre mediocrement exhauſſé, & qu'il changea le ſtile qui devint grave & ſerieux, au lieu qu'il étoit auparavant fort burleſque. Horace a fait tout le contraire, il n'a parlé que de ces derniers, & a laiſſé les autres. Post hunc personæ pallæque repertor honestæ / Æschylus, & modicis instravit pulpita tignis, / Et docuit magnumque loqui, nitique cothurno. Eſchyle donna enſuite un maſque plus honnête à ſes Acteurs, les habilla de robes trainantes; au lieu de charrete, leur fit batir un theatre mediocrement exhauſſé, releva leur ſtile, & leur chauſſa le cothurne. Poëtiq. V. 278. Athenée ajoûte qu'il inventa pluſieurs danſes pour ſes chœurs, qu'il dreſſoit lui-même ſans le ſecours des Maîtres, & Philoſtrate aſſure quece fut luy qui trouva qu'il étoit indecent d'enſanglanter la Scene, & qui commença à éloigner les meurtres des yeux des ſpectateurs.

Sophocle ajoûta un troiſième Acteur aux deux d'Eſchyle.] Sophocle ayant examiné de plus prés la nature de la Tragedie, connut que les deux Acteurs d'Eſchyle ne ſuffiſoient pas toûjours pour bien remplir une Scene, & ne pouvoient pas donner lieu à la varieté des ſentimens & des mouvemens qui y doivent regner. C'eſt pourquoy il en ajoûta un troiſieme, & tous les Tragiques Grecs, perſuadez que la perfection conſiſtoit dans ces trois Interlocuteurs, en demeurerent là & ne chercherent point à en augmenter le nombre, au moins eſt-il certain qu'ils n'en ont mis quatre que tres rarement, & c'eſt ce qui donna lieu à Horace de faire ce precepte, Nec quarta loqui persona laboret. Ne faites jamais parler enſemble quatre Acteurs dans une mème Scene. Sophocle avoit ſans doute pris l'idée de ce troiſiéme perſonnage dans Homere, qui met ſouvent enſemble trois Acteurs, & ne paſſe preſque jamais ce nombre. Il faut avoüer auſſi que ce dialogue de trois eſt plus agreable, parce qu'il eſt moins confus: ſi l'on conſidere même la Nature, on trouvera qu'il y a peu de choſes qui intereſſent plus de trois perſonnes en même temps. Dans les dialogues de Platon, qui ſont des dialogues purement dramatiques, il y a à la verité ſouvent pluſieurs perſonnages, mais il arrive rarement qu'il y en ait plus de trois qui parlent enſemble. Cependant on peut fort bien mettre quatre & cinq Acteurs dans une même Scene, quand la matiere le demande, pourveu que l'on évite la confuſion; cela donne de la beauté & de la majeſté à une Scene, & ſert même beaucoup à augmenter le trouble qui y doit regner, comme on le voit dans nos Poëtes tragiques qui l'ont pratiqué avec ſuccez, & c'eſt peut-être leſeul avantage que nôtre Tragedie ait ſur la Tragedie Greque: mais pour le faire heureuſement, il faut beaucoup d'art & beaucoup de force; ce n'eſt pas l'ouvrage d'un écolier. Ce qu'Ariftote dit icy, que Sophocle ajoûta un troiſiéme Acteur aux deux d'Eſchyle, pourroit faire croire qu'il n'y a jamais eu que deux Acteurs dans les pieces de ce dernier, cependant dans une Scene de ſes Coëphores, on voit Oreſte, Pylade, & Clytemneſtre parler enſemble, & dans une autre de ſes Eumenides, on voit Minerve, Oreſte, & Apollon. Il eſt vray que l'un des trois dit peu de choſe; mais cela ſuffit pour faire voir qu'Eſchyle n'a pas entierement ignoré que la Scene pouvoit ſouffrir trois Acteurs differents du chœur. Comment donc Ariſtote peut-il attribuer cette invention à Sophocle? Seroit-ce parce que Sophocle s'en ſert plus ordinairement? Je ne ſçaurois le croire. Quand Eſchyle fit ſes Coëphores & ſes Eumenides, il y avoit plus de douze ans qu'il voyoit des pieces de Sophocle, où il prit ce troiſieme Acteur que Sophocle avoit ajoûté.

Orna la Scene de belles décorations.) Avant Sophocle, Eſchyle avoit fort embelli la Scene, car au lieu des antres, des cabanes & des bois dont elle étoit ornée, il y repreſenta des Villes, des Palais, des Autels, des Tombeaux, & y fit voir des machines, Vitruve nous apprend même qu'il ſe ſervit pour cela d'un certain Ingenieur qu'il nomme Agatharchus, Namque primùm Agatharchus Athenis Æschylo docente Tragicam Scenam fecit, & de eo commentarium reliquit. Celuy qui nous a donné le Vitruve en François, & qui l'a enrichi de belles planches, s'eſt fort trompé à ce paſſage, car il a traduit: C'eſt ainſi qu'Agatharchus ayant été inſtruit par Eſchyle à Athenes, de la maniere dont il faut faire les décorations des theatres pour la Tragedie, & en ayant le premier fait un Livre, &c. Agatharchus n'avoit nullement été inſtruit par Eſchyle, au contraire c'étoit Eſchyle qui l'avoit été par Agatharchus. Æschylo docente, ne ſignifie pas Eſchyle l'enſeignant, comme il l'a penſé; mais il ſignifie Eſchyle faiſant joüer ſes pieces, Eſchyle occupant le theatre d'Athenes, car docere fabulas, comme en Grec διδάσκειν, enſeigner des Tragedies & des Comedies, ſignifie proprement faire joüer ſes pieces. Vitruve dit, car Agatharchus fut le premier à Athenes, qui pendant qu'Eſchyle faiſoit repreſenter ſes pieces, orna la Scene tragique de belles décorations, & compoſa ſur cela un Livre. Mais pour revenir au paſſage d'Ariftote, quoyqu'Eſchyle eût changé conſiderablement le theatre, il y a de l'apparence qu'une même décoration ſervoit à toutes les pieces, au lieu que Sophocle changea les décorations ſelon les ſujets, & c'eſt ce qui fait tout l'ornement de la Scene, quand elle convient parfaitement à ce qui eſt repreſenté.

Enfin elle ne receut que fort tard la grandeur & la gravité qui luy étoient convenables.] Car avant Eſchyle la Tragedie n'avoit nullement ſa juſte grandeur, elle étoit proportionnée aux petits ſujets qu'on y traittoit, & ſon ſtyle tenoit encore beaucoup du burleſque de ſon origine. Eſchyle corrigea ces deux défauts, car il choiſit des ſujets nobles, auſquels il donna l'étenduë qu'ils devoient avoir, & releva le ſtyle, Et docuit magnumque loqui.

Qu'elle avoit retenu de ces pieces ſatyriques d'où elle ſortoit] Quand Ariftote dit que la Tragedie retint long-temps le ſtyle burleſque des pieces ſatyriques d'où elle étoit ſortie on ſe tromperoit infiniment ſi l'on penſoit qu'il eût voulu parler des Tragedies ſatyriques. Car ces Tragedies ſuccederent au contraire à la veritable Tragedie. Et le ſtyle de ces pieces n'étoit nullement burleſque, mais moitié ſerieux & moitié plaiſant; c'étoit un mélange agreable du Tragique & du Comique, comme cela a été expliqué aſſez au long, dans les remarques ſur l'art Poëtique d'Horace. Ariftote appelle icy pieces ſatyriques, la premiere Tragedie, ces impromptu groſſiers, dans leſquels une troupe de payſans barboüillez de lie, faits comme des ſatyres, & danſant en l'honneur de Bacchus, dont ils celebroient la fête, ſe diſoient les uns aux autres des injures pleines d'obſcenitez.

Le vers ïambe trimetre ſucceda au vers tetrametre dont elle s'étoit toujours ſervie, parce qu'elle étoit toute ſatyrique, & pleine de danſes, & de mouvement.] Comme la premiere Tragedie n'étoit qu'un chœur de payſans qui chantoient & qui danſoient, elle n'employoit que le vers tetrametre, qui eſt le plus propre pour la danſe & le mouvement, la Nature leur ayant fourni d'elle-même le ſeul vers qui convenoit à cette eſpece de Tragedie: car comme dit Victorinus, est carmen jocosis motibus emollitum gestibusque agentium satis accommodatum, c'eſt un vers dont la molleſſe convient à la gayeté des mouvemens, & eſt tres conforme aux geſtes des danſeurs. En effet le tetrametre eſt un vers compoſé de trochées, c'est-à-dire, de pieds d'une longue & d'une breve, & c'eſt de tous les nombres le plus ſautillant & le plus enjoué, c'eſt pourquoy les Poëtes des pieces Latines Atellanes, le retinrent dans leurs chœurs qui étoient compoſez de ſatyres. Ce qu'Ariftote dit icy, que le trimetre ſucceda au tetrametre, il le confirme encore dans le III. Liv. de ſa Rhetorique, car comme anciennement, dit-il, les Poëtes tragiques ont paſſe des vers tetrametres aux ïambes trimetres, parce que de tous les vers, l'iambe trimetre eſt celuy qui reſſemble le plus au diſcours ordinaire, &c.

Mais aprés que la diction qui luy étoit propre fut établie.] C'eſt-à-dire, aprés qu'on eut ſeparé la Tragedie & la Comedie, & que Theſpis eut jetté un perſonnage dans le chœur: car ce ne fut qu'alors qu'on changea le ſtyle, la Nature ne pouvant ſouffrir qu'un perſonnage qui récitoit l'avanture d'un Heros, parlât le même langage qu'un chœur de payſans, qui chantoient & qui danſoient. Et voila pourquoy Ariftote ajoûte que la Nature trouva d'elle-même, le vers qui convenoit à ce ſtyle qui étoit un diſcours ordinaire, un récit.

Car l'iambe eſt de tous les vers le plus propre pour la converſation.] La Tragedie auroit été tres imparfaite ſi la Nature n'avoit dicte elle-même le vers qui luy convenoit: or le vers qui luy convenoit, c'étoit celuy qui tenoit le plus du diſcours ordinaire, & par conſequent c'étoit l'iambe trimetre, puiſque c'étoit celuy qui entroit le plus dans la converſation & dans l'entretien familier. Car la Tragedie étant une imitation, elle ne doit rien ſouffrir qui ne ſoit naturel & ſimple. Si l'on ſuit bien toutes les conſequences qui ſe tirent naturellement de ce principe, qu'on ne sçauroit conteſter, on connoîtra le grand avantage que la Tragedie Greque & Latine a de ce côté là ſur la nôtre. Horace ne ſe contente pas de dire, comme Ariftote, que la Tragedie a adopté le vers ïambe, parce qu'il étoit le plus propre pour le diſcours, il ajoûte que c'eſt auſſi, parce que qu'il appaiſoit mieux qu'un autre le bruit que le peuple faiſoit dans les theatres, & qu'il faiſoit mieux marcher une action. Hunc socci cepere pedem, grandesque Cothurni, / Alternis aptum sermonibus, & populares / Vincentem strepitus, & natum rebus agendis. La Tragedie & la Comedie ont également adopté le vers iambe, parce qu'il est propre aux conversations, qu'il appaise mieux qu'un autre le bruit que le peuple fait dans les Theatres, & qu'il fait marcher une action.

Et tres rarement des hexametres, qui ne nous échapent jamais, que lorſque nous franchiſſons les bornes du diſcours ordinaire, & que nous changeons d'harmonie & de ton.] On fait plus rarement des vers hexametres dans la converſation, parce que ce vers étant compoſé de dactyles & de ſpondées, il eſt plus grand, plus plein de ſon, & plus harmonieux que les autres, & par conſequent il entre moins dans la proſe qui doit bien être nombreuſe, mais qui demande des nombres plus rompus & plus negligez, & dés qu'il en échape quelqu'un on le reconnoît d'abord, par la raiſon qu'Ariftote explique icy, qu'il a une harmonie plus pleine & plus noble Nôtre Tragedie eſt donc malheureuſe en cela, de n'avoir qu'une même ſorte de vers pour elle, pour l'Elegie, & pour l'Epopée. On a beau dire que le vers de la Tragedie eſt plus ſimple & moins pompeux que celuy de l'Epopée, c'eſt toûjours un grand vers de douze ſyllabes; & puiſque ce vers ne nous échape jamais dans la converſation & quand nous écrivons en proſe, que ceux qui ont l'oreille delicate n'en ſoient choquez, c'eſt une marque ſeure que ſi nos oreilles n'etoient pas corrompuës par une longue habitude, on le trouveroit peu naturel dans la Tragedie, dont le langage doit reſſembler autant qu'il eſt poſſible à celuy de l'entretien familier.

Le nombre des Epiſodes s'augmenta auſſi avec le temps.] Car d'abord tout ce qu'on récitoit entre les chants du chœur, n'étoit que des avantures ſimples: on les varia enſuite par un Epiſode, & enfin on trouva l'art d'y en incorporel pluſieurs, & de faire un ſeul & même tout de pluſieurs parties differentes, mais pourtant propres & naturelles au ſujet.

REMARQUES SUR LE CHAPITRE CINQUIE'ME.

La Comedie eſt, comme je l'ay deja dit, une imitation des plus méchans hommes. Quand je dis méchans, ce n'eſt pas dans toutes ſortes de vices, mais ſeulement dans le ridicule.] Ariſtote en faiſant la définition de la Comedie décide en grand maître quelles choſes peuvent faire le ſujet de ſon imitation. Il n'y a que celles qui ſont purement ridicules, car tous les autres genres de méchanceté ou de vice, ne ſçauroient y trouver place, parce qu'ils ne peuvent attirer que l'indignation, ou la pitié, paſſions qui ne doivent nullement regner dans la Comedie. Mais, dira-t-on, le ridicule ſeul ne faiſoit pas le ſujet des pieces d'Eupolis, de Cratinus, & d'Ariſtophane, puiſqu'Horace aſſeure que s'il y avoit de leur temps un fripon, un voleur, un adultere, un meurtrier, un ſcelerat, enfin un infame de quelque maniére que ce pût être, ils ne manquoient jamais de les faire connoître dans leurs pieces avec beaucoup de liberté. Si quis erat dignus deſcribi, quod malus aut fur, Quod mœchus foret, aut ſicarius, aut alioqui Famoſus, multa cum libertate notabant. Cependant le vol, l'adultere, le meurtre, ſont des vices qui paſſent le ridicule, & qui vont à perdre l'homme qui en eſt infecté. La regle d'Ariſtote n'eſt donc pas vraye. Cette objection ne détruit nullement la regle de ce Philoſophe. Si Ariſtophane, par exemple, avoit mis crûment dans ſes pieces, un voleur, un adultere, un ſcelerat, un meurtrier, cela auroit été contraire au but de la Comedie qui ſe propoſe toûjours le ridicule pour objet. Mais il n'a eu garde de le faire, au contraire il a eu un tres grand ſoin d'enveloper tous ces vices dans le ridicule, & de ne les montrer que de ce côté là. On n'a qu'à voir de quelle maniére il tourne Socrate en ridicule, quand il le veut rendre ſuſpect d'impieté. M. Corneille dans ſon premier diſcours du Poëme dramatique, dit que la définition qu'Ariſtote donne icy de la Comedie, ne le ſatisfait pas, & qu'il veut croire qu'il y en avoit une plus achevée dans les Livres qui ſe ſont perdus. Mais Ariſtote n'en pouvoit jamais faire une meilleure, & j'oſeray aſſeurer que M. Corneille ne l'a condamnée que parce qu'il ne l'a pas bien compriſe. Premierement il a mal traduit, la Comedie eſt uncune imitation de perſonnes baſſes & fourbes, ce n'eſt nullement ce qu'Ariſtote a dit. La Comedie n'eſt pas l'imitation des plus grands perſonnages, elle laiſſe cela à la Tragedie & à l'Epopée, mais elle ne ſe renferme pas non plus dans les perſonnes baſſes, puiſqu'elle met ſur le theatre les Magiſtrats & les principaux Citoyens. Et en ſecond lieu ce grand homme a eu tort de croire qu'Ariſtote n'a pas défini, quelles ſont les actions qui doivent faire le ſujet de la Comedie, car il fait entendre tres clairement, que tout ce qu'il y a de ridicule peut en faire le ſujet. M. Corneille étoit bien éloigné de penſer comme Ariſtote ſur la Comedie, car il étoit perſuadé que les actions des Roys mêmes peuvent y entrer, pourveu qu'elles ne ſoient pas au deſſus d'elle, & que ce ne ſoit ſimplement que des interêts d'état ſans aucun danger conſiderable, ou des intrigues d'amour. Mais rien n'eſt plus oppoſé à la Nature de la Comedie, qui ſe propoſe toûjours le ridicule pour objet: La Majeſté des Roys ne convient nullement à ce Poëme, à moins que l'on n'y trouve ce que la Comedie doit chercher. L'expedient dont M. Corneille s'eſt aviſé pour diſtinguer les Comedies, où l'on introduit ſerieuſement ces grands perſonnages d'avec les Comedies ordinaires, qui eſt d'ajoûter une épithete qui en marque la qualité, & de les appeller des Comedies heroïques, n'eſt pas fort bon. S'il y pouvoit avoir dans la Nature des Comedies heroïques, il y pourroit avoir auſſi des Epopées comiques, ce qui eſt monſtrueux. Quand Plaute fit ſon Amphitryon, où il introduit des Roys & des Dieux, il l'appella en plaiſantant Tragicocomedie, mais c'eſt pourtant une veritable Comedie, où il tourne en ridicule un ſujet tragique, & voila de quelle maniére ſeulement la Comedie peut prendre ſes ſujets dans les actions des Roys & des Heros. Le ridicule doit toûjours être le caractere de ce Poëme, & une marque certaine, que c'e'ſt la Nature même qui a fait ce partage, c'eſt que toutes nos pieces qui ſont conformes à cette définition, réuſſiſſent toûjours mieux que les autres que nous ne voyons jamais ſur nos theatres qu'avec un ennuy mortel.

2. Car le ridicule eſt proprement un défaut, une difformité ſans douleur, & qui ne va point à la deſtruction du ſujet où il ſe trouve.] Cette définition eſt remarquable : Tout ce qui eſt accompagné de douleur, ou qui va à la deſtruction du ſujet, n'eſt pas ridicule, & on ne ſçauroit en rire ſans inhumanité. Il ne peut donc pas faire le ſujet de la Comedie, & par conſequent Ariſtote bannit du Theatre comique, non ſeulement tout ce qui peut donner de l'horreur, de l'averſion, ou de la pitié, mais encore tout ce qui eſt trop ſerieux ou trop auſtere. Et je croy qu'il avoit raiſon. La Comedie ne ſouffre rien de grave & de ſerieux, ſi on ne trouve le ſecret d'y attacher le ridicule. Cela eſt ſi vray qu'aprés que les Loix eurent obligé la vieille Comedie à renoncer à ſa premiere aigreur, & à n'être plus que l'imitation de la vie commune, la nouvelle Comedie ne laiſſa pas de chercher ce ridicule qui en eſt le fondement. Menandre & Terence l'ont attrapé dans leurs pieces, mais ce n'eſt pas un ridicule outré, comme celuy qui regnoit dans la vieille Comedie, c'eſt un ridicule leger & gracieux, qui ne fait rire qu'en dedans, ſi l'il m'eſt permis de parler ainſi, & qu'on peut appeller la fleur de la raillerie & de la plaiſanterie. Moliere ne s'eſt pas toûjours contenté de ce dernier, il y a joint auſſi tres ſouvent l'autre, qui n'a pas peu contribué à ſes grands ſuccez.

3. Nous appellons un viſage ridicule.] Comme celuy de Therſite qu'Homere décrit dans le II. Liv. de l'Iliade, & qui eſt tout contrefait ſans aucune douleur, car pour peu que les défauts qu'il luy reproche fuſſent douloureux, il n'y auroit plus de ridicule.

4. Mais la Comedie a été inconnuë, parce qu'elle ne fut pas cultivée dès le commencement, comme la Tragedie.] Cette derniere ayant paru plus noble & plus parfaite, on negligea l'autre, comme cela arrive ordinairement. Je croy qu'à Rome la Tragedie & la Comedie eurent un ſort tout contraire, & que la Tragedie n'y fut cultivée, qu'aprés que la Comedie y eut fait quelque progrez. Et il ne ſeroit peut-être pas difficile d'en donner des preuves.

5. Car le Magiſtrat ne commença que fort tard à donner des chœurs comiques. La raiſon qu'Ariſtote donne icy de ce qu'il vient d'avancer, eſt tres bonne; un art ne peut être bien cultivé, pendant qu'il eſt obſcur, & qu'il n'eſt ny autoriſé par les Loix, ny receu par la Coûtume. Le Magiſtrat ne commença que tard à donner des chœurs comiques, c'est-à-dire, à acheter les pieces des Poëtes, & à fournir toutes les choſes neceſſaires aux Troupes des Comediens, car il y avoit à Athenes un Archonte que ce ſoin là regardoit, & qui devoit faire tous les fraix des ſpectacles, comme les Ediles les faiſoient à Rome. C'eſt ce qu'on appelloit proprement donner le chœur. Il y a ſur cela un paſſage remarquable du Poëte Cratinus, qui ſe plaint de l'avarice d'un Magiſtrat, qui par épargne, aima mieux acheter la piece du méchant Poëte Cleomachus, & luy donner le chœur, que de le donner à Sophocle, dont il n'auroit pas eu la piece à ſi bon marché. Ὃς οὐκ ἔδωκ᾿ αὐτοῦσι Σοφοκλέει χορόν, Τῷ Κλεομάχῳ δ᾽, ὃν οὐκ ἂν ἠξίουν ἐγὼ Ἐμοὶ διδάσκειν οὐδ᾽ ἂν εἰς Ἀδώνια. Ce Magiſtrat refuſa le chœur à Sophocle, & le donna à Cleomachus dont je n'aurois pas ſeulement voulu prendre la piece pour la faire joüer aux fêtes d'Adonis. C'eſt-à-dire, aux moindres de toutes les fêtes. Comme on diſoit du Magiſtrat, donner le chœur, le Poëte étoit dit le recevoir. Et c'eſt ainſi que s'explique Ariſtophane dans les Grenoüilles, en parlant des méchans Poëtes qui avoient beaucoup de peine à vendre leurs pieces, à cauſe de l'émulation des Magiſtrats, qui vouloient ſe ſurpaſſer les uns les autres dans les jeux qu'ils donnoient au peuple. Ces méchans Poëtes, dit-il, meurent de joye s'ils peuvent parvenir heureuſement une ſeule fois à recevoir le chœur. Ἃ φροῦδα θᾶττον, τὸ μόνον χορὸν λάβῃ, Ἅπαξ προσουρήσαντα τῇ Τραγῳδίᾳ.

6. Ceux qui joüoient alors étoient des Acteurs libres & volontaires.] C'étoient de bons payſans, qui charmez de la premiere ébauche de la Comedie, joüoient encore pour eux, pendant que la Tragedie étoit publiquement receuë, & jouée au dépens du Magiſtrat.

7. Mais depuis que la Comedie eut commencé à prendre quelque forme, on ſçait les Poëtes qui y ont travaillé.] Depuis que la Comedie fut tirée de ce premier chaos où elle étoit auparavant, & qu'elle eût commencé à prendre l'air & la forme d'une veritable piece de theatre, on ſçait qui ſont les Poëtes qui y ont travaillé, & on connoît tous ceux qui y ont fait les changemens les plus conſiderables, mais on ignore ceux qui ont commencé à luy donner cette premiere forme, qui a donné lieu aux Poëtes ſuivans de la porter à ſa perfection; on ne ſçait qui ſont ceux qui ont employé les premiers des maſques, fait des prologues & augmenté le nombre des Acteurs. Car voila les premiers traits qu'on ajoûta à ſa premiere ébauche, aprés que la Tragedie eut receu tout ce qui luy apartenoit.

8. On ignore ceux qui ont employé les premiers les maſques, fait des prologues, & augmenté le nombre des Acteurs.] Puiſque la Comedie ſucceda à la Tragedie, & qu'elle ne commença à être cultivée, qu'aprés que celle-cy eût été portée à ſa perfection, on ne peut pas douter que les premiers qui s'aviſerent de toucher à la premiere ébauche de la Comedie, n'ayent emprunté de la Tragedie déja parfaite, les maſques, les prologues, & le nombre des Acteurs, & par conſequent on doit trouver étrange qu'on ignore les Auteurs de ces changemens, qui ont été faits depuis un certain temps, marqué & connu. Apparament on ne commença à avoir de l'attention pour ce ſpectacle, que lorſqu'il fut entierement débroüillé. Et une choſe bien remarquable, c'eſt que cela ne fut pas bien long. En effet la Comedie paſſa avec une extrême rapidité de la groſſiereté à la politeſſe, & du chaos à l'ordre & à l'arrangement, car depuis Epicharmus, Chionides, & Magnes, qui vivoient du temps d'Eſchyle, il n'y a pas ſoixante ans juſqu'à Ariſtophane, dont on lit encore les pieces avec un extrême plaiſir.

9. Fait des prologues.) Ny la Tragedie ny la Comedie Greque n'ont jamais connu les prologues détachez de la piece, & où on en explique le ſujet avant l'ouverture du premier acte, comme ſont les prologues de Terence & de Plaute. Ariſtote appelle prologue, tout ce qui eſt avant le premier chant du chœur, & qui eſt ſi uni avec le ſujet, qu'il n'en peut être ſeparé, comme nous le voyons dans les Tragedies de Sophocle & d'Euripide. Il y a donc de l'apparence que la Comedie imita d'abord ces prologues, qui ayant paru enſuite trop difficiles ou trop ſerieux, furent abandonnez. Il ſera parlé plus au long de ces prologues ſur le Chap. XII. p. 499

10. Epicharmus & Phormys s'aviſerent les premiers de former des ſujets.] Toute la difficulté de ce paſſage conſiſte à ſçavoir, ſi par former des ſujets, Ariſtote a voulu dire, feindre des avantures pour en faire des ſujets de Comedie ou s'il a voulu faire entendre ſimplement que ces Poëtes s'aviſerent les premiers de donner à leurs pieces une juſte étenduë, & de les traiter avec le même art & la même methode qu'on traitoit les ſujets des Tragedies. Les Interpretes ſe ſont declarez pour la premiere explication, mais ils n'ont fait cette faute, que pour n'avoir pas examiné à fond cette matiére. Ariſtote n'a pû vouloir dire qu'Epicharmus & Phormys inventerent les ſujets de leurs pieces, puiſque l'un & l'autre ont été des Poëtes de la vieille Comedie, où il n'y avoit rien de feint, & que ces avantures feintes, ne commencerent à être miſes ſur le theatre, que du temps d'Alexandre le Grand, c'est-à-dire, dans la nouvelle Comedie. Former des ſujets, eſt donc dit icy par oppoſition, à la manière dont on traitoit auparavant les ſujets des pieces comiques. Il n'y avoit rien de plus informe, ce n'étoit qu'un tiſſu de railleries groſſieres, où il n'y avoit ny ſuite ny raport, & qui par conſequent ne faiſoient pas un ſeul & même ſujet.

11. Et par conſequent cette manière vint de Sicile.] C'eſt pour fonder ce qu'il a dit dans le III. chap. que les Megariens de Sicile s'étoient attribuez l'invention de la Comedie.

12. Crates fut le premier des Atheniens qui le ſuivit, en renonçant aux railleries groſſieres qui regnoient auparavant.] Ce paſſage eſt tres remarquable, car dans toute l'Antiquité, il n'y en a pas un qui marque plus preciſement le temps auquel Athenes vit quitter à la Comedie ſon ancienne groſſiereté. Crates floriſſoit vers la LXXXII. Olympiade, c'eſt-à-dire, environ CCCCL. ans avant nôtre Seigneur. Juſques-là, la Comedie étoit encore informe, & par conſequent peu differente de ce qu'elle étoit dans ſes commencemens. Douze ou quinze ans aprés, Ariſtophane commença à paroître, ainſi ce ſpectacle qui avoit été negligé tant d'années, paſſa preſque tout d'un coup à ſa derniere perfection. Quand les Grecs ſe mettoient à polir un art, leurs premiers eſſais étoient preſque toûjours des coups de maître. Ce Crates Athenien, car il y en avoit un autre qui étoit de Thebes, avoit fait pluſieurs pieces. Les Anciens citent de luy les Animaux; les voyſins; la Lamie ou la Sorciere; les Jeux, les Rheteurs ; les Samiens ; les Convives; les Audacieux, les Chirons, ou les Centaures.

13. En renonçant aux railleries groſſieres qui regnoient auparavant.] Cela confirme l'explication que j'ay donnée à cette expreſſion former des ſujets. Puiſque Crates fut le premier à Athenes qui renonça aux railleries groſſieres, c'eſt-à-dire, à la premiere ébauche de la Comedie, pour ſuivre la methode d'Epicharmus, former les ſujets, ne peut ſignifier autre choſe que diſpoſer, arranger des ſujets, & faire un ſeul & même tout de pluſieurs differentes parties, en les uniſſant & les ajuſtant enſemble: car comme je l'ay déja dit, il n'y a eu que la nouvelle Comedie qui ait inventé des ſujets, tous ceux de la vieille & de la moyenne Comedie étoient veritables, il n'y avoit rien de feint. Il n'eſt donc pas vray que les ſujets feints ayent ſuccedé aux railleries groſſieres de la premiere Comedie. C'eſt une demonſtration.

14. Aux railleries groſſieres.) Ariſtote dit à l'idée ïambique, c'est-à-dire, aux invectives groſſieres de la premiere Comedie, qui avoit retenu pour elle le vers ïambe, parce qu'il étoit le plus ſatyrique de tous les vers.

15. L'Epopée a cela de commun avec la Tragedie.] Aprés avoir parlé de la Tragedie & de la Comedie, il va expliquer ce que c'eſt que le Poëme Epique, l'Epopée, & diſtinguer ce qu'il a de commun avec la Tragedie, d'avec ce qu'il a de different.

16. En ce qu'elle eſt un diſcours en vers.] Car quoy que le vers de la Tragedie ſoit different de celuy du Poëme Epique, il eſt toûjours vray que la Tragedie & l'Epopée ſont des compoſitions en vers.

17. Et une imitation des actions des plus grands perſonnages.] C'eſt ainſi qu'il faut traduire ce paſſage μίμησις σπουδαίων, & non pas une imitation des actions illuſtres & importantes. Car il n'eſt pas neceſſaire que l'action, qui fait la matiére du Poëme Epique, ſoit illuſtre & importante par elle-même, puiſqu'au contraire elle peut être ſimple & commune, mais il faut qu'elle le ſoit par la qualité des perſonnages qu'on fait agir. Auſſi Horace a dit ſimplement: Res geſtæ, regumque, ducumque. Les actions des Roys & des Capitaines. Cela eſt ſi vray, que l'action la plus éclatante d'un ſimple Bourgeois, ne pourra jamais faire le ſujet d'un Poëme Epique, & que l'action la plus ſimple d'un Roy ou d'un General d'Armée le fera toûjours avec ſuccez.

18. Et elle eſt differente en ce qu'elle n'employe qu'une ſeule & mème ſorte de vers.] Ariſtote dit, en ce qu'elle n'employe qu'un ſimple vers, ce qui peut ſignifier &, qu'elle ne ſe ſert que d'un ſeul genre de vers, &, qu'elle ne fait ſon imitation qu'avec le vers ſeul. Au lieu que la Tragedie employe avec les vers, la Danſe & la Muſique. Mais je me ſuis contenté d'exprimer la difference la plus eſſentielle, le reſte n'étant de rien compté parmy nous.

19. Qu'elle eſt une pure narration.) Cette difference eſt encore plus conſiderable que la premiere. La paſſion regnant avec violence dans la Tragedie, il n'y a que l'action même qui la puiſſe bien repreſenter, au lieu que l'Epopée étant un Poëme plus doux, plus moderé, & plus fait pour la morale, il n'employe que le ſimple récit ſans Acteurs. Le Poëte parle toûjours dans celuy-cy, & ne parle jamais dans l'autre.

20. Et qu'elle a plus d'étendue.] Cette difference naît de la même cauſe que je viens d'expliquer. Les paſſions regnent dans la Tragedie, ainſi ce Poëme ne peut & ne doit être que fort court, car, rien de violent ne peut être de longue durée. Mais les mœurs & les habitudes, qui ne naiſſent & ne finiſſent pas tout d'un coup, regnent dans le Poëme Epique, & par conſequent ſon action doit avoir une plus grande étenduë que celle de la Tragedie, & on ne ſçauroit la renfermer dans l'eſpace d'un ſeul jour.

21. Car la Tragedie tâche autant qu'il eſt poſſible de ſe renfermer dans le tour d'un Soleil, ou de changer peu ce temps.] J'ay crû qu'il falloit conſerver ſcrupuleuſement dans la traduction, les propres termes d'Ariſtote, & ſe contenter d'en donner l'explication. Beaucoup de gens ont crû que par le tour d'un Soleil, il falloit entendre toute l'étenduë du jour naturel, & c'eſt ce qui a fait croire que l'action de la Tragedie peut durer vingt-quatre heures, mais ce ſentiment eſt non ſeulement contredit par la pratique conſtante de tous les Poëtes Grecs qui nous reſtent, & ſur leſquels Ariſtote a fait ſa regle, mais il eſt auſſi contraire au ſens commun même, qui ne ſouffre pas qu'une action continuë, & qui doit être toute entiere expoſée à nos yeux, dure ſi long-temps, & qu'elle amuſe des ſpectateurs un jour & une nuit, cela ruineroit toute la vray-ſemblance, qui eſt un des principaux fondemens de ce Poëme. Ariſtote appelle aſſeurement le tour d'un Soleil, tout le temps que le Soleil employe à parcourir un hemiſphere, & il enſeigne fort ſagement que toute l'action d'une Tragedie, doit ſe renfermer dans l'eſpace d'un jour ou d'une nuit, il ne luy donne pas même la liberté de l'occuper tout entier. Si c'eſt une action qui commence au lever du Soleil, il faut qu'elle finiſſe avant que la nuit ſoit venuë, & ſi c'eſt une action qui commence à l'entrée de la nuit, il faut qu'elle ſoit achevée avant le lever du Soleil: mais comme on trouve quelquefois des actions qui ne ſont pas exactement dans ces bornes, & qui occupent une partie du jour & une partie de la nuit, il ajoûte, qu'alors on peut changer ce temps, pourveu que ce changement ſoit peu conſiderable, c'est-à-dire, qu'on peut prendre le même eſpace dans le jour & dans la nuit, qu'on prendroit dans le jour ſeul, ou dans la nuit ſeule. Car Ariſtote n'a nullement prétendu permettre aux Poëtes d'exceder cet eſpace du tour du Soleil, & de donner par exemple, quatorze ou quinze heures à l'action d'une Tragedie, cela ſeroit inouÿ, & il n'avoit garde de donner une permiſſion ſi oppoſée à l'uſage, & ſi capable d'éloigner les Poëtes de la perfection qu'ils doivent chercher, & qui ne ſe trouve que dans cette juſte & reguliere exactitude. Car il eſt certain que les pieces les plus parfaites, ſont celles dont l'action ne demande pas plus de temps que la repreſentation, comme ſont les pieces de Sophocle, qu'on doit ſuivre en cela, comme des modeles achevez; l'action de ſes plus belles pieces ne dure pas quatre heures. Mais dira-t-on ſi l'action de la Tragedie peut être renfermée dans des bornes ſi étroites, pourquoy Ariſtote permet-il de luy donner des huit & dix heures? C'eſt parce qu'il y a des actions qui demandent neceſſairement un temps plus long, & qu'Ariſtote a voulu marquer dans ſa regle, juſques où on peut pouſſer la durée de ces fortes d'actions ſans bleſſer la vray-ſemblance, & ſans laſſer la patience du ſpectateur. C'eſt au Poëte de prendre ſi bien ſes meſures, qu'il ne donne pas dix heures à une action qui doit finir en quatre, & qu'il ne reſſerre pas non plus en quatre, celle qui en doit durer dix. Mais il vaudroit encore mieux pécher de ce côté-cy que de l'autre.

22. Au lieu qu'il n'y a point de temps preſcrit à l'Epopée.] Quand Ariſtote dit que l'Epopée eſt indeterminée pour le temps, il ne faut pas inferer de là, qu'il ſoit permis de donner à l'action du Poëme Epique autant d'années qu'on voudra. Il a voulu ſeulement faire entendre, que les actions Epiques peuvent être plus longues les unes que les autres, ſelon la nature de l'action. Par exemple, l'action de l'Iliade eſt pleine de violence & d'emportement, & celle de l'Odyſſée, pleine de ſageſſe & de conduite: Homere auroit donc fait une faute tres conſiderable, ſi l'il avoit fait durer ces deux actions également, auſſi ne donne-t-il à la premiere que quarante-ſept jours, dont la colere d'Achille n'occupe pas même le demi-quart, & il donne huit ans & demy à l'Odyſſée. Virgile avoit bien connu cette adreſſe & cette ſageſſe du Poëte Grec, car il donne prés de ſept années à l'action de ſon Eneide, dont le caractere eſt la pieté & la douceur, & en reſſerrant cette action dans les bornes étroites de l'Iliade, il n'auroit pas moins peché qu'Homere, ſi l'il avoit donné à l'Iliade toute l'étenduë de l'Odyſſée.

23. Mais il faut dire qu'il n'y en avoit pas non plus pour la Tragedie dans ſes commencemens.] Pendant que la Tragedie n'étoit encore qu'un chœur, il n'y avoit pas de temps preſcrit pour ſa durée, qui ne ſe meſuroit que par celle de la joye & de la chaleur du vin. Il n'y en eut pas non plus, lorſqu'on eut jetté dans le chœur un perſonnage. Car comme tous les récits que ce perſonnage faiſoit entre les chants de ce chœur, étoient des Epiſodes qui n'avoient entre-eux ny ſuite ny liaiſon, la durée de ce divertiſſement dépendoit uniquement de la fantaiſie, & il occupoit ſeul autant de temps que la repreſentation de toutes les Tragedies, qu'on joüoient dans un même jour, en occupa dans la ſuite, quand ce Poëme eut été porté à la perfection où nous le voyons.

24. Celuy qui jugera bien d'une Tragedie, & qui connoîtra bien ſeurement ſi elle eſt bonne ou mauvaiſe, pourra auſſi juger d'une Epopée.] Le fondement de cette maxime d'Ariſtote eſt, que pour bien juger d'un ouvrage, il faut connoître parfaitement toutes les parties dont il eſt compoſé, & cela eſt vray dans tous les arts. Selon ce principe donc tout homme qui jugera bien d'une Tragedie, pourra auſſi fort bien juger d'un Poëme Epique, parce que tout ce qui eſt dans ce dernier, eſt dans l'autre à la longueur prés, car on trouve dans l'Epopée, comme dans la Tragedie, la fable, les mœurs, la diction & les ſentimens. Mais celuy qui ſera capable de bien juger d'un Poëme Epique, pourra bien n'avoir pas aſſez d'habileté, pour bien juger d'une Tragedie, parce qu'il y a dans celle-cy des choſes, qui ne ſont pas dans celuy-là. Car outre la Danſe & la Muſique, qui du temps d'Ariſtote étoient comptées pour parties integrantes de la Tragedie, il y a l'unité de temps & de lieu; la vivacité des paſſions; les chœurs; le ſpectacle, & l'action même, l'Epopée n'étant qu'une narration. Ce jugement d'Ariſtote eſt donc tres vray & tres ſolide.

REMARQUES SUR LE CHAPITRE SIXIEME.

1. La Tragedie eſt donc une imitation d'une action grave.] I LIL a deja fait entendre, qu'il n'y a que les actions graves & ſerieuſes, qui puiſſent faire le ſujet de la Tragedie & de l'Epopée, puiſqu'elles ſe propoſent toutes deux d'imiter ce qu'il y a de plus important. Et c'eſt cela même qui met la difference la plus eſſencielle entre la Tragedie & la Comedie. Car celle-cy n'imite que ce qu'il y a de ridicule & de plaiſant, & laiſſe tout ce qu'il y a de grave & de ſerieux pour la Tragedie. C'eſt la Nature elle-même qui a fait ce juſte partage, comme on l'a déja dit ailleurs.

2. Entiere.] C'eſt-à-dire, qui a un commencement, un milieu, & une fin. Car ſi l'un des trois manque, l'action eſt eſtropiée, & rend le Poëme tres vicieux.

3. Et qui a une juſte grandeur.] Car il y a des actions entieres, qui ſeroient ou trop longues ou trop courtes pour la Tragedie, qui doit avoir une certaine grandeur & n'être ny étenduë, comme l'Epopée, ny auſſi reſſerrée comme la ſimple fable, comme on le verra dans la ſuite.

4. Dont le ſtyle eſt agreablement aſſaiſonné.] Les Interpretes Latins qui on traduit, dont le ſtyle eſt agreable & charmant, n'ont point du tout compris la penſée d'Ariſtote, qui ne parle nullement icy des vices ou des vertus du diſcours, mais qui le conſidere avec tous les accompagnemens dont la Tragedie ſe ſert pour achever ſon imitation, car, comme on l'a déja veu, avec le diſcours elle employe le nombre & l'harmonie, enſemble ou ſeparement, & c'eſt ce nombre & cette harmonie qu'il appelle avec raiſon, des aſſaiſonnemens. Il s'explique aſſez clairement dans la ſuite.

5. Et qui ſans le ſecours de la narration, par le moyen de la compaſſion & de la terreur, acheve de purger en nous ces fortes de paſſions, & toutes les autres ſemblables.] Une définition parfaite doit marquer la fin & le but de la choſe definie, & c'eſt ce qu'Ariſtote fait dans celle-cy. Tâchons d'expliquer avec ſoin cette derniere partie, qui eſt ſans contredit la plus importante, puiſqu'elle fait voir l'utilité qu'on peut tirer de ce Poëme, que Platon avoit condamné, comme dangereux pour les mœurs.

6. Et qui ſans le ſecours de la narration.] C'eſt pour diſtinguer la Tragedie de l'Epopée, qui pour arriver à la même fin, qui eſt de purger les paſſions, en faiſant naître de bonnes habitudes à la place des mauvaiſes, qu'elle tâche de déraciner, n'employe que la narration; c'eſt pourquoy auſſi elle y met beaucoup plus de temps que la Tragedie, parce que le moyen dont elle ſe ſert eſt beaucoup plus lent, & par conſequent moins ſenſible, car ce qu'on ne fait qu'entendre, touche bien moins que ce qu'on voit devant les yeux, & que le ſpectateur apprend par luy-même.

7. Par le moyen de la terreur & de la compaſſion.] L'Epopée ſe ſert auſſi de ces moyens, mais comme elle en employe encore d'autres & de tout contraires, & qu'elle ſe ſert particulierement de l'admiration, Ariſtote a eu raiſon d'attribuer particulierement à la Tragedie la compaſſion & la terreur, car ces deux paſſions luy ſont bien plus propres, & elles naiſſent bien plus de l'action que de la narration. On peut dire même que ſans la terreur & la compaſſion, il n'y ſçauroit avoir de Tragedie, au lieu que l'Epopée peut fort bien ſe paſſer de leur ſecours.

8. Acheve de purger en nous ces fortes de paſſions & autres ſemblables.] Voicy, comme on l'a déja dit, ce qu'il y a de plus important dans la définition, & en même temps ce qu'il y a de plus difficile, car tous les efforts que les Commentateurs ont faits pour l'expliquer, ne ſervent qu'à l'obſcurcir. On trouve chez eux pluſieurs explications differentes, il n'y a que la veritable que l'on n'y ſçauroit trouver. Et c'eſt ce qui a ſi fort embarraſſé M. Corneille, qu'aprés une longue recherche, il n'en entend qu'une petite partie, qu'il ne fait même qu'entrevoir, puiſqu'il doute ſi cette purgation des paſſions, ſe fait dans les Tragedies même qui ont toutes les conditions que demande Ariſtote. F'ay bien peur, dit-il, que le raiſonnement de ce Philoſophe ſur ce point ne ſoit qu'une belle idée, qui n'ait jamais ſon effet dans la verité. Et il n'eſt pas éloigné du ſentiment d'un Interprete, qui a crû qu'Ariſtote ne parle de cette purgation des paſſions, que pour contredire Platon, qui avoit condamné la Tragedie, & l'avoit bannie de ſa Republique, parce qu'en imitant toutes ſortes d'actions, bonnes & mauvaiſes, elle s'inſinuë agreablement dans l'eſprit des ſpectateurs, & reveille en eux les paſſions, au lieu de les éteindre. Ariſtote a donc voulu montrer qu'il n'eſt nullement à propos de la bannir des états bien policez, & pour y réuſſir, il a cherché cette utilité dans ces agitations de l'ame, & tâché de rendre ce Poëme recommandable, par la raiſon même ſur laquelle Platon s'étoit fondé pour le bannir. Si nous avions le ſecond Livre de cette Poëtique, où Ariſtote ſe ſerait expliqué fort au long, comme il l'avoit promis dans le dernier Chapitre de ſes Politiques, nous ne ſerions pas obligez aujourd'huy de le deffendre contre des ſubçons ſi injuſtes, mais puiſque ce Livre eſt perdu, il faut tâcher d'y ſuppléer autant qu'il nous ſera poſſible, en faiſant voir qu'il n'y a rien de plus juſte que ce qu'Ariſtote dit icy de la purgation des paſſions, que c'eſt l'unique but que ſe propoſe la Tragedie, & qu'on ne l'a blâmée, que parce qu'on ne l'a pas entendu. Il y a deux choſes à examiner dans ces paroles : Et qui par le moyen de la compaſſion & de la terreur, acheve de purger en nous ces fortes de paſſions, & toutes les autres ſemblables. En premier lieu il faut voir, comment la Tragedie peut purger la terreur & la compaſſion en les excitant; & enſuite comment en les purgeant, elle purge en même temps celles qui pourroient nous faire tomber en des malheurs ſemblables, car voilà en quoy conſiſte toute la difficulté; mais avant que d'en venir là il faut expliquer ce terme, purger les paſſions. Les Academiciens & les Stoïciens enſuite s'en ſont ſervis pour dire, les chaſſer, les déraciner de l'ame. En ce ſens là, il eſt faux que la Tragedie purge les paſſions, car cela eſt au deſſus de ſes forces. Mais les Peripateticiens perſuadez qu'il n'y a que l'excez des paſſions qui ſoit vicieux, & que les paſſions reglées ſont utiles & même neceſſaires, ont ſimplement voulu faire entendre par purger les paſſions, emporter l'excez par où elles péchent, & les reduire à une juſte moderation. Et voilà le but qu'ils donnent à la Tragedie, comme c'eſt le ſeul auquel elle puiſſe réuſſir. Voyons preſentement comment elle excite en nous la terreur & la compaſſion pour les purger; cela n'eſt pas bien difficile. Elle les excite en nous mettant devant les yeux les malheurs, que nos ſemblables ſe ſont attirez par des fautes involontaires, & elle les purge, en nous rendant ces mêmes malheurs familiers, car elle nous apprend par là à ne les pas trop craindre, & à n'en être pas trop touchez quand ils arrivent veritablement. Ariſtote n'eſt pas le ſeul qui ait eu cette idée de la Tragedie, l'Empereur Marc Aurele, tout Stoïcien qu'il étoit, en a jugé comme luy dans l'art. vi. de l'onzième Livre de ſes Reflexions. Ses paroles ſont conſiderables: Les Tragedies, dit-il, ont été premierement introduites pour faire ſouvenir les hommes des accidens qui arrivent dans la vie ; pour les avertir qu'ils doivent neceſſairement arriver, & pour leur apprendre que les mêmes choſes qui les divertiſſent ſur la Scene, ne doivent pas leur paroître inſupportables ſur le grand theatre du monde. Car tu vois bien que telle doit être la catastrophe de toutes les pieces, & que ceux qui crient tant ſur le Theatre, Oh Cytheron, ne ſe délivrent pas de leurs maux. Voilà donc le premier effet de la Tragedie, elle purge la terreur & la compaſſion par elles-mêmes. C'est déja un aſſez grand bien qu'elle fait aux hommes, puiſqu'elle les prépare à ſupporter courageuſement tous les accidens les plus fâcheux, & qu'elle diſpoſe les plus miſerables à ſe trouver heureux, en comparant leurs malheurs avec ceux que la Tragedie leur repreſente; En quelque état qu'un homme puiſſe être, quand il verra un Edipe, un Philoctete, un Oreſte, il ne pourra s'empêcher de trouver ſes maux legers auprés des leurs. Mais la Tragedie n'en demeure pas là. En purgeant la terreur & la compaſſion, elle purge en même temps toutes les autres paſſions qui pourroient nous précipiter dans la même miſere, car en étalant les fautes qui ont attiré ſur ces malheureux les peines qu'ils ſouffrent, elle nous apprend à nous tenir ſur nos gardes pour n'y pas tomber, & à purger & moderer la paſſion qui a été la ſeule cauſe de leur perte. Par exemple, il n'y a perſonne qui en voyant l'Edipe de Sophocle, n'apprenne à corriger en ſoy la temerité & l'aveugle curioſité, car ce ſont les ſeules cauſes de ſes malheurs, & non pas ſes crimes. Voilà quelle eſt la penſée d'Ariſtote, & quel eſt le but de la Tragedie. Luy ôter ce but, c'eſt la dépoüiller de ſon caractere, & luy faire perdre même ſon nom de Fable, puiſqu'il n'y a point d'able qui ne ſoit inventée, pour former les mœurs, par des inſtructions déguiſées ſous l'allegorie d'une action. Nôtre Tragedie peut réuſſir aſſez dans la premiere partie, c'est-à-dire, qu'elle peut exciter & purger la terreur & la compaſſion. Mais elle parvint rarement à la derniere, qui eſt pourtant la plus utile, elle purge peu les autres paſſions, ou comme elle roule ordinairement ſur des intrigues d'amour, ſi elle en purgeoit quelqu'une, ce ſeroit celle-là ſeule, & par là il eſt aiſé de voir qu'elle ne fait que peu de fruit. Il ne faut donc pas s'étonner, ſi M. Corneille a pû s'imaginer que cette purgation des paſſions étoit imaginaire. Mais, dira-t-on, ſi elle étoit réelle, d'où vient que Platon en a jugé tout autrement, & qu'il a condamné la Tragedie, comme l'amorce & le tiſon des paſſions? Platon n'avoit conſideré la Tragedie que par parties détachées, & il avoit jugé de ſes effets par ceux qu'elle produit ſur l'heure même, car il eſt vray, & Ariſtote en convient, que dans ce moment elle reveille & excite les paſſions. Mais Ariſtote l'a conſiderée dans le fond, & il en a jugé par les effets qu'elle produit, aprés que la repreſentation eſt finie, car il eſt certain qu'alors, tous les mouvemens que l'action avoit excitez étant ralentis, on eſt naturellement diſpoſé à profiter des fautes qu'on a vû commettre, & qui ont attiré ces calamitez horribles ſur leurs Auteurs. On peut comparer en cette occaſion Platon & Ariſtote à deux Medecins, dont l'un condamneroit une medecine, & l'autre l'approuveroit. Le premier ſe fonderoit avec quelque eſpece de raiſon, ſur ce qu'elle remuë d'abord les humeurs, & qu'en les mettant en mouvement, elle cauſe dans le corps une guerre inteſtine capable de le détruire, & l'autre, aprés avoir examiné de plus prés la cauſe & les ſuites de ce deſordre, appuyeroit ſon opinion ſur le grand avantage qui en revient par l'évacuation de ce qu'il y a de vicieux dans les humeurs, & qui produit les maladies. C'eſt là juſtemant toute la difference qui eſt entre Ariſtote & Platon; la Tragedie eſt donc une veritable medecine, qui purge les paſſions, puiſqu'elle apprend à l'ambitieux, à moderer ſon ambition; à l'impie, à craindre les Dieux; à l'emporté, à retenir ſa colere, & ainſi du reſte. Mais c'eſt une medecine agreable, qui ne fait ſon effet que par le plaiſir.

9. F'appelle, un ſtyle agreablement aſſaiſonné, un ſtyle qui a le nombre, le vers, & l'harmonie.] Voilà une des differences, qui ſe trouvent entre la Tragedie & l'Epopée, celle-cy n'eſt qu'un diſcours en vers, au lieu que l'autre joint à ſes vers la Danſe & la Muſique.

10. Et j'ajoûte, mais differemment dans toutes ſes parties, because que le vers regne ſeul dans les unes, & le nombre & l'harmonie dans les autres.] Le vers regne ſeul dans le cours des Actes. La danſe, la muſique, & le vers dans une partie du chœur, & le vers & la muſique dans l'autre.

11. Cette imitation étant faite par des gens qui agiſſent, il s'enfuit de là neceſſairement, que la décoration de la Scene eſt en quelque ſorte une partie de la Tragedie.] En effet, il n'y a point d'action, qui ne ſuppoſe un lieu où elle ait été faite, & des Acteurs habillez d'une certaine maniére plûtôt que d'une autre, car cette décoration ne ſert pas ſeulement à la pompe, elle ſert à exprimer la nature des choſes qu'on repreſente. Mais, comme la Tragedie ne laiſſe pas de ſe ſoûtenir dans la lecture ſeule ſans aucune repreſentation, il s'enfuit de là, que la décoration n'eſt pas une de ſes parties eſſencielles, c'eſt pourquoy Ariſtote dit, qu'elle en eſt en quelque ſorte une partie. Aujourd'huy nous traitons la décoration, comme ſi elle n'étoit en aucune maniére partie de la Tragedie, & nôtre theatre n'eſt plus, ſi j'eloze dire, que le ſquelete du theatre des Anciens Grecs & Latins.

12. Comme la mélodie & le diſcours avec quoy on fait cette imitation. F'appelle diſcours, la compoſition même des vers, & mélodie la muſique, dont toute la force eſt connue.] La premiere choſe qu'on doit remarquer dans ce paſſage, c'eſt qu'Ariſtote met la muſique & les vers parmy les parties de la Tragedie, qui ne ſont pas abſolument neceſſaires. C'est-à-dire, qu'au jugement de ce grand homme, une Tragedie peut ſubſiſter ſans vers & ſans aucun chant, & cela eſt indubitable. Il eſt certain même que la Tragedie n'a pas été appellée un Poëme, à cauſe des vers, mais ſeulement à cauſe de la fable, ou de la compoſition des avantures & des incidens. Si la Tragedie peut ſubſiſter ſans vers, elle le peut encore plus ſans muſique. Il faut même avoüer que nous ne comprenons pas bien, comment la muſique a pu jamais être conſiderée, comme faiſant en quelque ſorte partie de la Tragedie, car s'il y a rien au monde qui paroiſſe étranger & contraire même à une action Tragique, c'eſt le chant. N'en déplaiſe aux Inventeurs des Tragedies en muſique, Poëmes auſſi ridicules que nouveaux, & qu'on ne pourroit ſouffrir, ſi l'on avoit le moindre goût pour les pieces de Theatre, ou que l'on n'eût pas été enchanté & ſeduit par un des plus grands Muſiciens, qui ayent jamais été. Car les Opera, ſont, ſi je l'oze dire, les groteſques de la Poësie, & Groteſques d'autant plus inſupportables, qu'on prétend les faire paſſer pour des ouvrages reguliers. Ariſtote nous auroit donc bien obligez de nous marquer, comment la muſique a pû être jugée neceſſaire à la Tragedie. Au lieu de cela il s'eſt contenté de dire ſsimplemant, que toute ſa force étoit connuë; Ce qui marque ſeulement que tout le monde étoit convaincu de cette neceſſité, & ſentoit les effets merveilleux que le chant produiſoit dans ces Poëmes, dont il n'occupoit que les intermedes. F'ay ſouvent tâché de comprendre les raiſons qui avoient obligé des hommes auſſi habiles & auſſi délicats que les Atheniens, d'aſſocier la muſique & la danſe aux actions tragiques, & aprés bien des recherches, pourdécouvrir comment il leur avoit paru naturel & vray-ſemblable, qu'un chœur qui repreſentoit les ſpectateurs d'une action, danſât & chantât ſur des évenemens ſi touchants & ſi extraordinaires, j'ay trouvé qu'ils avoient ſuivi en cela leur naturel, & cherché à contenter leur ſuperſtition. Les Grecs étoient les hommes du monde les plus ſuperſitieux & les plus portez à la danſe & à la muſique; l'éducation fortifioit cette inclination naturelle, & la danſe & la muſique faiſoient partie des ceremonies de leur Religion; aprés donc que les chœurs eurent paſſé des Hymnes à la Tragedie, & de l'Autel au Theatre, & que pour ſatisfaire à la Religion, les premiers Poëtes eurent conſacré les chœurs de leurs Tragedies à chanter les loüanges des Dieux, & ſur tout de Bacchus, les chants du chœur furent quelque temps indépendans de l'action tragique, où on les inſeroit, & n'avoient que peu ou point de rapport avec elle. Le défaut de ces chanſons étrangeres, étoit trop ſenſible pour n'être pas aperçu; on travailla à le corriger, & peu à peu on reduiſit le chœur à ne dire que des choſes convenables au ſujet de la Tragedie: & comme preſque tout le devoir du chœur conſiſtoit en des offices de charité & de pieté, comme on l'a remarqué dans la Poëtique d'Horace, on retint le mouvement & le chant des anciens chœurs, parce que l'un & l'autre s'accordoient parfaitement avec les diſcours des perſonnages qui compoſoient le chœur, qu'ils contentoient la paſſion dominante de ces peuples, & qu'ils convenoient admirablement à leur ſenſibilité. Voilà comment la muſique & la danſe furent regardées, comme faiſant partie de la Tragedie. Ce n'étoit pas une de ſes parties eſſencielles, car autrement il n'y auroit de Tragedie que ſur le Theatre, c'étoit une partie qu'on peut appeller de bienſeance & d'ornement. C'étoit un aſſaiſonnement de l'intermede, & non pas de toute la piece, cela leur auroit paru monſtrueux.

13. Comme c'eſt une imitation de quelque action.] Car la Tragedie ne ſe propoſe pas d'imiter des inclinations & des habitudes, mais des actions; où il n'y a point d'action, il n'y ſçauroit avoir de Tragedie.

14. Et que ceux qui agiſſent ſont neceſſairement tels par les mœurs & par les ſentimens.] Il eſt utile de remarquer avec quelle methode & quelle adreſſe Ariſtote explique les parties de la Tragedie, en découvrant la Nature de chacune d'elles en particulier, & l'enchaînement qu'elles ont les unes avec les autres. La Tragedie eſt l'imitation d'une action, il n'y a point d'action qui ne vienne des mœurs, & des ſentimens, donc les mœurs & les ſentimens ſont neceſſairement parties eſſencielles de la Tragedie.

15. N'y ayant point d'autre caractere qui puiſſe diſtinguer les actions.] Cette déciſion eſt digne d'un grand Philoſophe: Il n'y a que les mœurs & les ſentimens, qui puiſſent diſtinguer & caracteriſer une action, les mœurs la forment, & les ſentimens l'expliquent, & en font connoître les caues & les motifs.

16. Et que ce ſont les deux cauſes du bonheur & du malheur des hommes.] Elles ſont la cauſe du bonheur & du malheur des hommes, parce qu'elles produiſent les actions. Car quoyqu'il ſoit vray de dire, que les mœurs & les ſentimens ſuffiſent ſeuls pour rendre les hommes heureux ou malheureux, independamment de leurs actions, les Poëtes Tragiques ne connoiſſent d'autre bonheur ny d'autre malheur, que celuy qui naît des actions mêmes, autrement au lieu d'imiter des actions, ils imiteroient des paſſions ou des qualitez.

17. Car j'appelle icy Fable, la compoſition des choſes.] La compoſition des choſes, n'eſt pas icy à mon avis le mêlange de la fiction & de la verité, comme un tres habile homme l'a crû, car ce mêlange ne ſe trouve pas moins dans les fables, qui conſiſtent plutôt en parole qu'en action. Par la compoſition des choſes, Ariſtote entend la liaiſon que les cauſes & les incidens, qui concourent à former une action, doivent avoir les uns avec les autres, pour faire un ſeul & même tout. En un mot toutes les differentes parties d'une action, n'y ayant point d'action Epique ny Tragique, qui naît des parties, & qui ne doive marquer les cauſes qui les produiſent. Pour bien entendre le ſens de ce paſſage d'Ariſtote, il ne faut que prendre garde à la ſuite de ſon raiſonnement. L'imitation d'une action eſt proprement la Fable, car j'appelle Fable, &c. Ce car, marque la raiſon qui l'oblige d'appeller du nom de Fable, la compoſition des choſes, & cette raiſon eſt tirée de ce qu'elle imite une action. Les fables qui n'imitent point d'action mêlent de même que toutes les autres, la verité avec le menſonge, & par conſequent ce n'eſt pas ce qu'Ariſtote a voulu dire icy.

18. Les mœurs ſont ce qui marque les qualitez de ceux qui agiſſent.] Les mœurs caractériſent les hommes, & marquent leurs inclinations, bonnes ou mauvaiſes. Les mœurs d'Achille, c'eſt d'être colere & emporté ; celles d'Enée, c'eſt d'être doux & pieux.

19. Et les ſentimens ſont les diſcours, par leſquels ils font connoître quelque action, ou découvrent leur penſée.] Les ſentimens, διάνοιαι, ne ſont pas icy les conceptions interieures de l'eſprit, comme ce mot le ſignifie d'ordinaire, mais les diſcours par leſquels on explique ces conceptions, ſoit qu'elles ayent produit quelque action, ou qu'elles la préparent. Il ne ſuffit pas de donner des mœurs à ſes perſonnages, il faut leur donner des ſentimens conformes à ces mœurs, & les faire parler ſi convenablement à leur caractere, que le ſpectateur connoiſſe leurs mœurs avant que de voir leurs actions.

20. De ces ſix il y en a deux qui regardent le moyen.] Ces deux ſont la diction & la muſique, car voilà les deux moyens dont le Poëte ſe ſer pour faire ſon imitation, comme il l'a dit dans le Chap. 1.

21. Une qui regarde la maniére.] C'eſt la décoration, car le Poëte étale ſon ſujet ſur la Scene, où il fait agir ſes Acteurs.

22. Et trois qui regardent le ſujet.] Ces trois ſont donc la fable, les mœurs, & les ſentimens.

23. Il n'y a preſque point de Poëte, pour ainſi dire, qui n'employe ces ſix parties dans ſes pieces tragiques.] Pour faire voir que les ſix parties, dont il vient de parler, ſont propres à la Tragedie, il aſſeure qu'il n'y a preſque point de Poëte qui ne les employe dans ſes pieces. Mais, comme cette expreſſion, Il n'y a preſque point de Poëte, luy a paru trop generale, il a eu ſoin de l'adoucir par cette modification, pour ainſi dire, parce qu'il ſçavoit qu'il y avoit de méchans Poëtes, qui ne les employoient pas toutes ſix, & dont les pieces manquoient, ou de mœurs, ou de décoration, ou d'action.

24. Il eſt vray auſſi qu'elles ſe trouvent toutes, dans toutes ſortes de ſujets.] Voicy une déciſion bien remarquable, il n'y a point de ſujet de Tragedie, où les ſix parties qu'il vient de nommer, ne ſe trouvent naturellement, en effet il n'y en a point où l'on ne trouve la fable, les mœurs, les ſentimens, la diction & la décoration. Il ne reſte que la muſique ou le chant, mais ſi l'on y prend bien garde, cette derniere ne s'y trouve pas moins que les autres, car la muſique eſt la fille de la paſſion, la joye & la triſteſſe la produiſent également. Et elle étoit encore plus familiere aux Grecs, qu'à tous les autres peuples, à cauſe des raiſons dont on a déja parlé.

25. Mais la plus conſiderable, c'eſt la fable ou la compoſition des choſes.] Ariſtote décide icy tres nettement, que la compoſition des incidens qui doivent former l'action, le ſujet de la Tragedie, eſt dans le Poëme ce qu'il y a de plus important, & il en donne des raiſons tres ſolides qui ne laiſſent aucun lieu d'en douter.

26. Car la Tragedie eſt une imitation, non pas des hommes, mais de leurs actions.] C'eſt la premiere raiſon qu'Ariſtote donne pour prouver que la Fable eſt l'ame de la Tragedie, car, dit-il, la Tragedie eſt une imitation, non pas des hommes, mais de leurs actions. Si la Tragedie avoit pour but d'imiter les hommes, comme il y en a un tres grand nombre qui n'agiſſent point, ou dont les actions ſont peu conſiderables, il eſt certain qu'elle imiteroit beaucoup plus les mœurs & les qualitez, que les actions, & par conſe-quent les mœurs ſeroient ce que la Tragedie auroit de principal. Mais elle imite les actions, d'où il s'enſuit neceſſairement que l'action eſt ce qui conſtituë la Tragedie, & qu'il n'y a point d'Tragedie, où il n'y a point d'action.

27. De leur vie & de leur bonheur ou de leur malheur.] La Tragedie n'eſt pas l'imitation de toute la vie d'un homme, ceux qui l'ont crû s'y ſont trompez, & ont fait de tres méchantes pieces. Elle n'imite qu'une ſeule action, mais elle choiſit la plus importante, & celle qui marque la vie d'un homme ſoit en bien, ſoit en mal, voilà pourquoy Ariſtote, aprés avoir dit, de leur vie, ajoûte pour s'expliquer, & de leur bonheur ou de leur malheur. Il met indifferemment le bonheur ou le malheur, parce qu'il y avoit preſque autant de Tragedies, dont la catastrophe étoit heureuſe, que de celles dont elle étoit funeſte.

28. Qui conſiſtent dans l'action.] Il a dit plus haut, que les mœurs ſont l'unique ſource du bonheur & du malheur des hommes, mais il faut entendre qu'elles les produiſent l'un & l'autre par les actions. Car le Theatre ne connoît d'autre bonheur ny d'autre malheur, que celuy qui conſiſte dans ce que la Tragedie imite.

29. La fin même que les hommes ſe propoſent eſt toûjours une action, & non pas une qualité.] C'eſt une verité conſtante. Les hommes ſe propoſent toûjours pour fin une action & jamais une qualité. Mais, dira t-on, les hommes ne ſe propoſent-ils pas d'être ſçavans, d'être pieux, d'être juſtes? La juſtice, la ſcience & la pieté, ne ſont-elles pas des qualitez cela eſt vray. Mais ſi l'on y prend bien garde, toutes ces qualitez ne ſont pas tant la fin, que les hommes ſe propoſent, que le moyen par lequel ils eſperent parvenir à leur fin, qui ne peut être qu'une action. La fin la plus generale de l'homme, c'e't de vivre heureux, or vivre heureux ne peut être une qualité, c'eſt toûjours une action. En effet, comme la fin de tous les métiers & de tous les arts, eſt toûjours une action, la fin de l'homme, qui eſt proprement un artiſan, & qui n'eſt pas né pour être oiſif, ne peut être qu'une action non plus. Cette fin, c'eſt la felicité; or la felicité conſiſte uniquement, à faire des actions conformes aux regles & aux préceptes de la vertu. Si la felicité de l'homme ne conſiſtoit pas dans l'action, & que ce ne fût qu'une qualité & une habitude, l'homme pourroit être heureux même en dormant, & il ſeroit le ſeul de tous les êtres qui n'auroit point d'action, qui luy fût propre & particuliere, & par conſequent il ne ſe propoſeroit aucune fin, ou cette fin ne ſeroit pas en ſa puiſſance, & ne dépendroit pas de ſon travail, ce qui eſt abſurde, car la fin & la felicité de quelque choſe que ce ſoit, conſiſte en la perfection de l'action qui luy eſt propre. Et c'eſt ce qu'Ariſtote a fort bien prouvé dans ſes Morales & dans ſes Politiques.

30. On a telles ou telles qualitez par les mœurs.] Car les mœurs font qu'on a telles ou telles inclinations, qui ſont les qualitez qui caractériſent les hommes.

31. Et l'on eſt heureux ou malheureux par les actions.] Si cette maxime de l'Empereur Marc-Aurele eſt vraye dans la Morale, que le bien & le mal des animaux raiſonnables & nés pour la ſocieté, conſiſte, non dans la perſuaſion, mais dans l'action, comme leurs vices & leurs vertus, elle l'eſt à plus forte raiſon dans la Tragedie, où un homme peut être heureux par les qualitez, & malheureux par les actions.

32. Mais ils ajoûtent les mœurs à cauſe des actions.] Ils les ajoûtent pour rendre les actions plus vray-ſemblables; pour donner par avance au ſpectateur le plaiſir de découvrir de quelle maniére ſeront les actions, qui naîtront de telles, ou de telles mœurs ; & pour rendre par là leur imita-tion plus utile.

33. De ſorte que les actions & la fable ſont la fin de la Tragedie.] Il ne ſe contente pas de dire, que les actions ſont la fin de la Tragedie, cela ſeroit équivoque, & la Tragedie n'imite pas des actions ſeules & indépendantes, il ajoûte, & la fable, pour faire connoître que toutes les choſes, toutes les actions qui ſont le ſujet d'une Tragedie, doivent avec leurs cauſes former une ſeule & même action, par l'aſſortiſſement & la liaiſon de toutes ſes differentes parties, ce qu'il appelle proprement Fable. F'appelle, dit-il, Fable, la compoſition des choſes. La Tragedie ſe propoſe donc pour fin d'imiter une action. Elle en a bien une au-tre, qui eſt d'inſtruire & de corriger en purgeant les paſſions, mais c'eſt une fin plus éloignée, où elle n'arrive que par la premiere, qui devient alors un moyen.

34. Or en toutes choſes, la fin eſt ce qu'il y a de plus impor-tant.] C'eſt une verité, qui ne peut jamais recevoir au-cune exception. Les moyens ſont toujours moins nobles que la fin, & luy ſont ſubordonnez, & c'eſt une ſuite & une dépendance neceſſaire de cette loy generale & uni-verſelle, que les choſes les moins parfaites ſont créées pour les plus parfaites.

35. Ajoutez à cette verité, qu'il ne sçauroit y avoir de Tra-gedie ſans action, & qu'il y en peut avoir ſans mœurs.] Une marque tres certaine que l'ame de la Tragedie, c'e't l'action & non pas les mœurs, c'eſt que la Tragedie peut ſubſiſter ſans mœurs, & qu'elle ne le peut ſans action. Cela ne ſçauroit être conteſté, où il n'y a point d'action, il n'y a point d'Tragedie, puiſque la Tragedie ne ſe propoſe d'imiter que les actions.

36. En effet il n'y a point de mœurs dans les pieces de la plupart des Poëtes Modernes.] Pour confirmer ce qu'il a dit, que la Tragedie peut être ſans mœurs, il cite pour exemple, les pieces de la plupart des Poëtes de ſon temps, qui ne laiſſoient pas d'être de veritables Tragedies, quoyqu'il n'y eût point de mœurs. Mais qu'est-ce qu'une piece ſans mœurs? M. Corneille a trouvé beaucoup de difficulté à ce paſſage, & aprés l'avoir bien examiné, il conclud qu'Ariſtote appelle une Tragedie ſans mœurs, une piece où les Acteurs énoncent ſimplement leurs ſentimens, ou ne les appuyent que ſur des raiſonnemens tirez du fait, ſans débiter aucunes maximes de Morale ni de Politique. Mais il n'a point du tout compris la penſée d'Ariſtote, ni connu ce qu'il appelle plus bas, des diſcours moraux, c'est-à-dire, des diſcours où les mœurs ſont bien exprimez, car le diſcours d'un Acteur qui s'énonce ſimplement, peut fort bien exprimer les mœurs ſans qu'il y ait aucune maxime de Morale ou de Politique. Cela eſt tres connu. On n'a qu'à voir les Remarques 53. & 54. Une Tragedie ſans mœurs eſt donc une piece où les perſonnages parlent de maniere, qu'ils ne font point du tout connoître leurs inclinations, & qu'on ne ſçauroit juger par leurs diſcours, quelle réſolution ils prendront dans la ſuite, car ils ne ſe découvrent qu'à meſure qu'on les voit agir. Il eſt évident par là, qu'une Tragedie ne peut pas être abſolument ſans mœurs, mais on l'appelle ſans mœurs, quand les mœurs y ſont équivoques, & mauvaiſes, c'est-to-say, mal marquées. Il ſeroit à ſouhaiter qu'Ariſtote eût nommé les Poëtes, dont il parle, & donné quelque exemple de ce défaut de mœurs. Parmy les pieces qui nous reſtent des trois Tragiques Grecs, il n'y en a pas une qui ſoit ſans mœurs, quoyqu'il y en ait, où certains perſonnages ont les mœurs équivoques & obſcures.

37. On peut dire même en general, que l'on trouve preſque entre tous nos Poëtes, la même difference qui eſt entre les Peintres Zeuxis & Polygnote.] La Poësie & la Peinture ſont ſi ſemblables, que tous les vices & toutes les vertus qui ſont dans l'une, peuvent auſſi ſe trouver dans l'autre.

38. Ce dernier exprimoit parfaitement les mœurs.] Toutes les Figures des tableaux de Polygnote, étoient ſi animées, que le ſpectateur n'avoit aucune peine, à connoître l'eſprit & les mœurs des perſonnages qu'elles répreſentoient. Les paſſions y étoient admirablement exprimées. Auſſi Ariſtote dit dans le VIII. Liv. de ſes Politiques, que les Ouvrages de ce Peintre, devoient être plus expoſez aux yeux des jeunes gens, que ceux de Pauſon, qui, comme Zeuxis, n'exprimoit point du tout les mœurs dans ſa Peinture. Parrhaſius, Polygnote, & Ariſtide le Thebain, ont été de tous les Peintres de l'Antiquité, ceux qui ſe ſont le plus attachez à exprimer les mœurs. Le premier avoit peint le peuple Athenien, & avoit ſi bien réuſſi dans le deſſein qu'il avoit eu, de répreſenter ce peuple tel qu'il étoit, qu'on y voyoit en même temps toutes les paſſions contraires, on le reconnoiſſoit inconſtant & opinâtre; colére & doux; clement & cruel; fier & humble; timide & brutal.

39. Et on n'en trouve aucun indice dans les ouvrages de l'autre.] Tous les Ouvrages de Zeuxis étoient ſans mœurs, parce qu'il viſoit au prodigieux & au merveilleux, comme nous le verrons dans le penultiéme Chapitre. Pline aſſeure pourtant qu'il avoit fait une Penelope, où il ſembloit avoir peint les mœurs, fecit & Penelopen in qua pinxiſſe mores videtur. Mais cette remarque de Pline, confirme plûtôt le reproche qu'Ariſtote fait à Zeuxis, qu'elle ne le détruit.

40. D'ailleurs ſi quelqu'un s'aviſoit de faire une piece, où il y eût de ſuite pluſieurs discours, dans leſquels les mœurs ſeroient parfaitement exprimées, & où il y eût encore une belle diction & de beaux ſentimens.] Voicy une troifiéme raiſon, qui n'eſt pas moins forte que les precedentes, pour faire voir que le ſujet eſt plus conſiderable dans la Tragedie, que les mœurs, la diction, & les ſentimens. Qu'on prenne, dit-il, une Tragedie, où ces trois parties ſoient admirablement bien traittées, & où il n'y ait point de ſujet bien diſpoſé, & qu'on en prenne une autre, où le ſujet ſoit bien conduit, & où les trois autres parties ſoient beaucoup moins belles, cette derniere l'emportera pourtant de beaucoup ſur l'autre, & réuſſira beaucoup mieux, parce qu'elle aura attrapé ce qui eſt le propre de la Tragedie, qui eſt de toucher par l'action, & non par le diſcours.

41. On peut aſſeurer qu'il n'auroit pas encore attrapé ce qui eſt le propre de la Tragedie.] Victorius prétend, qu'il faut ſupprimer la negative, & qu'Ariſtote avoit écrit: Il auroit attrapé ce qui eſt le propre de la Tragedie, because qu'en effet, dit-il, la Tragedie ſe ſert tres utilement de ces trois parties pour aller à ſon but, mais il l'attraperoit encore mieux ſi, &c. Ce ſçavant homme ne s'eſt pas ſouvenu, que le propre de la Tragedie ne conſiſte, ny dans les mœurs, ny dans la diction, ny dans les ſentimens, mais ſeulement dans l'action, puiſqu'elle n'imite que les actions, & qu'elle n'employe les autres parties, que, comme des moyens pour achever ſon imitation. S'il n'y avoit entre la fable, les mœurs, la diction & les ſentimens, d'autre difference, que celle du plus ou du moins, Ariſtote auroit tort d'aſſeurer, que la fable eſt l'ame de la Tragedie, & cette troifiéme raiſon ſeroit tres foible, puiſque ce qu'il diroit de la fable, pourroit être dit avec autant de verité, de chacune des trois autres parties ſeparement. En un mot Ariſtote n'a jamais pû dire, qu'un Poëte qui negligeroit la fable, pût jamais attraper ce qui eſt le propre de la Tragedie, puiſque ſon ouvrage ne ſeroit pas même une Tragedie. D'ailleurs c'eſt une maxime ſeure que la Nature de chaque choſe, eſt ce qui fait uniquement ſa perfection. La Nature de la Tragedie, c'e't d'imiter une action. L'action eſt donc ce qui eſt uniquement propre à la Tragedie. Cela ne peut être conteſté.

42. Et qui auroit un ſujet bien conſtitué & bien conduit.] Ce jugement eſt remarquable, un ſujet bien conduit avec des mœurs mal marquées, une élocution plate & des ſentimens communs, réuſſira mieux qu'une piece, dont le ſujet ſera mal diſpoſé, mais, où les mœurs ſeront parfaites, la diction bien travaillée, & les ſentimens fort beaux. Et cela eſt vray dans la Tragedie, parce que, comme je l'ay déja dit, la perfection de chaque choſe eſt dans ſa nature & dans ſa fin. Je croy que c'e't tout le contraire dans la Comedie, les mœurs & les ſentimens y ſont plus neceſſaires que le ſujet, & cela vient ſans doute, de ce que la Comedie eſt bien plus l'imitation des mœurs que des actions. On peut voir ce qui a été remarqué ſur la Poëtique d'Horace au vers 319.

43. C'eſt que les moyens les plus efficaces, dont la Tragedie ſe ſert pour toucher & pour plaire, ce ſont les peripeties & les reconnoiſſances.] Les plus parfaites des Tragedies, ſont celles où il y a des peripeties, c'est-à-dire, des revolutions, des changemens de fortune, & des reconnoiſſances, comme dans l'Edipe. Or les peripeties & les reconnoiſſances ſont des parties inſeparables du ſujet, puiſqu'elles conſiſtent uniquement dans l'action, & par conſequent le ſujet eſt la partie la plus importante de la Tragedie, comme étant celle qui luy fournit les moyens les plus ſeurs, & les plus efficaces, pour parvenir à ſes fins.

44. Ceux qui entreprenent de faire une Tragedie, trouvent bien plus de facilité à réuſſir dans le ſtyle & dans les mœurs, qu'à bien bâtir le ſujet.] La cinquiéme & derniere raiſon qu'Ariſtote apporte, pour faire voir l'avantage que le ſujet a ſur toutes les autres parties de la Tragedie, eſt tirée de la difficulté, qu'on trouve toûjours à bien diſpoſer un ſujet. Cette difficulté étant comparée avec la facilité qu'on a à réuſſir dans les autres parties, prouve inconteſtablement, que le ſujet eſt ce que la Tragedie a de plus propre, & de plus important. Car c'e't une verité confirmée par l'experience de tous les ſiecles, que dans tous les arts, ce qu'il y a de principal eſt toûjours ce qu'il y a de plus difficile, & ce qui parvient le plus tard à ſa perfection.

45. Et c'eſt une experience que preſque tous les anciens Poëtes ont faite.] Quoyque les premiers Poëtes affectaſſent un ſtyle orné & fleuri, & qu'il n'y ait rien de plus contraire aux mœurs, ny qui les cache tant que ce langage trop recherché, il ne laiſſe pas d'être vray, que ces Poëtes réuſſiſſoient encore mieux dans les mœurs & dans le ſtyle, que dans la conduite du ſujet, où ils trouvoient des difficultez inſurmontables, il n'y en avoit pas un qui y réuſſît. On ne parvint que par degrez, à la perfection de cette partie, qui eſt la plus importante. Eſchyle même qui en a plus approché que tous ceux qui avoient été avant luy, n'a pas connu tous les ſecrets de cet art, que Sophocle ſeul a perfectionné. Cette cinquiéme raiſon d'Ariſtote eſt donc tres ſolide, & l'experience que nous avons faite depuis, & que nous faiſons encore tous les jours, ne la confirme que trop, car il n'y a rien qui donne encore aujourd'huy plus de peine à nos Poëtes tragiques, que la conſtitution du ſujet, nous avons peu de pieces, où il n'y ait des fautes eſſencielles contre la conduite, & les fautes qu'on fait dans un art, aprés que ſes regles ont été non ſeulement bien expliquées, mais, ce qui eſt encore plus conſiderable, aprés qu'elles ont été executées heureuſement, & qu'on en a devant les yeux les exemples, en marquent beaucoup mieux la difficulté, que toutes celles qu'on a pû faire avant que cet art fût connu.

46. Les mœurs viennent enſuite.] Aprés la fable, les mœurs tiennent, ſans contredit, le premier rang. Car comme la Tragedie eſt l'imitation d'une action, & qu'il n'y a point d'action ſans mœurs, puiſque les mœurs ſont toujours la cauſe des actions, il eſt évident que les mœurs ſont ce que la Tragedie a de plus important aprés le ſujet.

47. Car ſi quelqu'un jettoit confuſement & pêle-mêle, les plus belles couleurs ſur une toile, il ne feroit pas le même plaiſir que le ſimple crayon d'un portrait.] Par une comparaiſon tres naturelle & tres juſte, Ariſtote fait voir la vérité des deux choſes qu'il vient d'établir, que le ſujet tient le premier rang dans la Tragedie, & les mœurs le ſecond. Le ſujet eſt dans ce Poëme, ce que le crayon d'un portrait eſt dans la Peinture, & les mœurs ſont dans celuy-là, ce que les couleurs ſont dans celuy-cy. Comme un Peintre qui veut faire un portrait, ne jette pas conſuſement les couleurs ſur une toile, mais trace d'abord les premiers traits de la figure qu'il veut repreſenter, & employe enſuite avec ordre & avec art, les couleurs convenables pour rendre ſa figure ſemblable & reconnoiſſable, Tout de même un Poëte ne jette pas les mœurs conſuſement dans ſa piece, mais il commence par diſpoſer ſon ſujet, & toutes les parties de ſon action, & enſuite il ajoûte les mœurs pour rendre cette action croyable & vray-ſemblable. Si l'un & l'autre, le Poëte & le Peintre ſe conduiſoient autrement, l'un pourroit peut-être divertir la veuë par la vivacité des couleurs, & l'autre pourroit amuſer l'eſprit par la beauté des recits, où les mœurs ſeroient bien marquées, mais ny l'un ny l'autre ne donneroient le plaiſir qui ſe doit tirer de la Tragedie & de la Peinture, & par conſequent ils ſeroient hors des regles de leur art.

48. En un mot, la Tragedie eſt une imitation d'une action, & par conſequent elle eſt principalement une imitation de perſonnes qui agiſſent.] Ariſtote n'acheve pas ſa preuve. Voicy ſon raiſonnement entier: Puiſque la Tragedie eſt l'imitation d'une action, elle ne peut imiter que des perſonnes qui agiſſent. Ceux qui agiſſent, ne peuvent agir ſans mœurs, puiſque les mœurs ſont le caractere, & le principe des actions. Les mœurs ſuivent donc immediatement le ſujet dans la Tragedie. La conſequence étoit aiſée à tirer.

49. Après les mœurs viennent les ſentimens, c'eſt-à-dire, la faculté d'exprimer les choſes qui ſont du ſujet.] Ariſtote ſuit icy l'ordre naturel. Les ſentimens ſont pour les mœurs, ce que les mœurs ſont pour l'action. Comme un Poëte tragique ne peut bien imiter une action, qu'en employant les mœurs, il ne peut non plus bien marquer les mœurs, que par le moyen des ſentimens, & par conſequent les ſentimens tiennent le troifiéme rang dans la Tragedie.

50. Les choſes qui ſont du ſujet, & celles qui luy conviennent.] Dans les ſentimens il faut ſuivre la verité ou la vray-ſemblance. On ſuit la verité, quand on dit les choſes qui ſont neceſſairement du ſujet, & on ſuit la vray-ſemblance, quand on dit celles qui luy conviennent. Un Poëte qui fait parler un furieux, peut le faire parler, ou comme parle neceſſairement un furieux, ou comme il peut parler vray-ſemblablement.

51. Or tout ce qui regarde le diſcours, dépend de la Rhetorique & de l'uſage commun.] Le Grec dit: Tout ce qui eſt du diſcours, eſt l'ouvrage de la Politique & de la Rhetorique. Ariſtote appelle Politique, l'uſage commun, le langage ordinaire des peuples, qui parlent toûjours ſimplement & ſans art, au lieu que la Rhetorique enſeigne à parler avec art & avec methode, & à orner ſes penſées de toutes les graces du diſcours recherché. Aprés donc que ce Philoſophe a dit que les ſentimens conſiſtent à exprimer les choſes qui ſont du ſujet, ou celles qui luy conviennent, il enſeigne les deux ſources, d'où l'on tire ordinairement tout ce qui ſe peut dire dans l'un & dans l'autre cas. La Politique eſt pour les choſes qui ſe trouvent naturellement dans le ſujet que l'on traite, car pour les trouver il ne faut que ſuivre les veuës generales & l'uſage commun. Et la Rhetorique eſt pour celles qui conviennent au ſujet, & qui l'embelliſſent, car pour les découvrir il faut avoir recours à l'art & à l'étude, & mediter long-temps ſur les convenances pour ne s'y pas tromper.

52. Les anciens Orateurs parloient communement & ſimplement.] Le Grec dit, parloient politiquement. Ariſtote veut faire entendre par là, que les anciens Orateurs ſe contentoient de parler ſelon la verité, c'est-à-dire, qu'ils ne cherchoient qu'à exprimer les choſes qui étoient de leur ſujet, voilà pourquoy ils ne conſultoient que l'uſage commun, & ils parloient, comme on parle dans le commerce ordinaire de la vie. Mais ceux qui les ſuivirent, étant plus corrompus, & ne cherchant qu'à déguiſer la verité ou à la détruire, ne firent preſque plus aucun cas des choſes qui étoient de leur ſujet, ils tâcherent de trouver la vray-ſemblance, & ne chercherent qu'à exprimer les choſes qui leur convenoient & qui les menoient à leur but. Voilà pourquoy ils emprunterent le ſecours de la Rhetorique. Victorius a crû qu'Ariſtote parloit icy des Poëtes, & non pas des Orateurs, mais il s'eſt trompé. Les anciens Poëtes avoient fait tout le contraire de ce qu'il dit icy, ils ne cher-choient que ce qui pouvoit orner leur diſcours, & ne ſuivoient nullement la maniére naturelle & ſimple, comme on le prouvera ailleurs.

53. Les mœurs ſont ce qui découvre l'inclination de celuy qui parle, & le parti qu'il prendra.] Cette définition des mœurs eſt admirable. Ariſtote ſe ſer du ſeul mot προαίρεσις, qui ſignifie une réſolution, qui ſe fait avec choix & avec deſir, & qui part d'une volonté determinée; Une élection faite avec conſeil, & aprés une meure deliberation. C'eſt pourquoy j'ay mis l'inclination de celuy qui parle, & le parti qu'il prendra. En quoy j'ay ſuivi la définition, qu'Ariſtote fait de ce même mot dans ſes Morales, ἡ προαίρεσις ἂν εἴη βουλευτικὴ ὄρεξις. Ce que j'appelle reſolution, élection, c'est le deſir qui ſuit une déliberation. Les mœurs ne peuvent être ſans cette élection, car l'élection ſuit les mœurs, ἡ προαίρεσις γὰρ συντρέχει παντὶ ἤθει. Ariſtote ſe ſer d'un langage ſemblable dans le II. Liv. de ſa Rhetorique, où il fait voir qu'il y a des mœurs dans les diſcours de celuy qui parle, quand ce qu'il dit fait juger du party qu'il prendra dans toutes ſes actions. Et voilà ce que c'eſt qu'Oratio morata, & ῥήσεις ἠθikαὶ dans Ariſtote.

54. Dans les choſes où il ne ſeroit pas aiſé de reconnoître ce qu'il veut ſuivre ou éviter.] Ces paroles doivent être examinées avec ſoin, car elles nous découvrent un ſecret que beaucoup de Poëtes ignorent, & contre lequel on pêche encore tous les jours. Pour faire que les mœurs d'un perſonnage ſoient bonnes & bien marquées, il faut que le Poëte ayt l'adreſſe de nous le faire connoître de maniére, que lorſqu'il ſe trouvera dans quelque occaſion importante & difficile, nous puiſſions prevoir le party qu'il prendra, & connoître à quoy il ſe portera, & le choix qu'il pourra faire. C'eſt ainſi qu'Homere, Virgile, & Sophocle ont donné des mœurs à leurs perſonnages. Quand Agamemnon envoye des Ambaſſadeurs à Achille, nous jugeons du ſuccez qu'aura cette Ambaſſade par tout ce que ce grand Poëte a ſçû nous apprendre de ſon Heros. Quand Enée dans le IV. Liv. de l'Eneide reçoit un ordre des Dieux de renoncer aux douceurs d'une paſſion encore naiſſante, & d'abandonner Didon, ce que Virgile nous a dit de la pieté de ce Prince nous fait connoître la réſolution qu'il prendra, & avant que Mercure ayt achevé de luy expliquer ſon ordre, nous ſentons l'impatience qu'il a de s'enfuïr, & le Poëte ne fait que nous confirmer dans ce ſentiment, quand il dit enſuite, Ardet abire fuga, dulceſque relinquere terras Attonitus tanto monitu, imperioque Deorum. Il en eſt de même de Sophocle, tout ce que ce Poëte nous dit du caractere d'Edipe, nous prépare à tous ſes emportemens, & nous fait juger des excez, que luy fera commettre ſon opiniâtreté toûjours trop aveugle.

55. C'eſt pourquoy tous les diſcours, qui ne font pas ſentir d'abord à quoy ſe reſoudra celuy qui parle, ſont ſans mœurs.] Cela eſt tres intelligible, & je m'étonne qu'on ayt pû s'y tromper. Aujourd'huy dans la pluſpart des pieces de nos Poëtes, on ne connoît les mœurs des perſonnages, qu'en les voyant agir; on ſçait qu'ils ſont injuſtes ou cruels, quand on leur voit commettre une injuſtice ou une cruauté. Ce qu'ils diſent n'eſt pas abſolument ſans mœurs, car il n'y a point d'action ſans mœurs; mais on n'y trouve pas les mœurs que demande la Tragedie, & qui conſiſtent à nous faire connoître ce que feront les perſonnages, avant qu'on voye à quoy ils ſe determineront. Si Virgile ne nous avoit fait prévoir aucune réſolution d'Enée, & que nous fuſſions incertains, s'il obéira aux Dieux, ou s'il leur preferera Didon, en ce cas il n'y auroit point de mœurs, quelque diligence qu'Enée fît pour hâter ſa fuite.

56. Les ſentimens ſont ce qui explique ce qui eſt, ou ce qui n'eſt pas.] Le mot Grec διάνοιαι, comme le Latin Sententia, & nôtre mot François Sentence, ſignifie d'ordinaire un diſcours de peu de mots, qui renferme une inſtruction morale. Mais il a auſſi une ſignification plus étenduë, car il ſignifie toutes ſortes de penſées & de ſentimens, ſoit qu'on les explique par la parole, ou qu'on les tienne cachez. Ariſtote le met icy pour les ſentimens énoncez.

57. La quatriéme choſe, & qui regarde uniquement le diſcours, c'eſt la diction.] Ariſtote n'aſſigne que le quatriéme rang à la diction, à l'Elocution. En effet on peut dire que de toutes les parties eſſencielles à la Tragedie, la diction eſt la moins importante, quoyqu'elle releve extremement la beauté d'une piece, quand elle eſt noble, & proportionnée au ſujet. La fable, les mœurs, & les ſentimens, ſont ſans contredit plus conſiderables; Auſſi Ariſtote, dit-il, qu'elle ne regarde uniquement que le diſcours, pour faire entendre qu'une Tragedie peut être parfaite ſans le ſecours de l'Elocution, car le ſujet peut être bien conduit, les mœurs peuvent être bien marquées, & les ſentimens peuvent être beaux, quoyqu'il ſoient mal exprimez. Une élocution mauvaiſe rend le diſcours mauvais, mais elle ne détruit pas la beauté des autres parties. Voilà ce qu'Ariſtote a voulu dire, quand il a ajoûté, & qui regarde uniquement le diſcours, ou le ſtyle.

58. Et qui a autant de force dans la proſe que dans les vers.] Elle a la même force dans la proſe que dans les vers, because que dans l'un & dans l'autre elle explique les ſentimens & les penſées. Et par cette raiſon la Tragedie pourroit ſe ſervir également de la Proſe, comme des vers. Mais on a choiſi les vers ſeulement, because que cette diction eſt plus harmonieuſe, & par conſequent plus agreable.

59. Aprés la diction vient la muſique, qui eſt le plus grand de tous les agrémens que la Tragedie puiſſe employer.] Ariſtote a ſuffiſamment expliqué les quatre parties eſſencielles de la Tragedie. Il vient preſentement aux deux dernieres, qu'on peut appeller des parties de bienſeance & d'ornement, & qui ſont la décoration & la muſique. Il donne le cinquiéme lieu à la muſique, & pour faire connoître la difference qu'il met entre cette partie & celles dont il a parlé, il explique ſa Nature en la traitant de ſimple agrément. Le môt dont il ſe ſer, ἥδυσμα, ſignifie proprement un aſſaiſonnement qu'on ajoûte à une choſe pour la rendre plus agreable. Ainſi la Tragedie ſubſiſte ſans la Muſique, mais de tous les agrémens que ce Poëme peut employer, la Muſique eſt le plus grand, car elle eſt préferable, non ſeulement à la décoration & à la danſe, mais encore au nombre & à l'harmonie des vers. Voilà quelle eſt la penſée d'Ariſtote, & par là nous voyons, que le peuple du monde le plus enclin au chant, ne s'eſt pourtant ſervi de la Muſique, que, comme d'un agrément, & qu'il n'en a jamais fait la principale partie de ſes ſpectacles, en quoy on ne ſçauroit trop loüer ſon bon goût. Au reſte la Muſique des Tragedies étoit la même, que celle dont on ſe ſervoit dans les Cantiques ſacrez pour les expiations & pour les purifications des hommes, because que c'étoit la plus propre pour purger les paſſions. Mais ce qui me paroît encore plus remarquable, c'eſt que les Poëtes avoient ſoin de diverſifier leur Muſique, car, comme il y avoit dans les theatres deux ſortes de ſpectateurs, les gens de condition & le peuple, ils jugeoient à propos de mettre auſſi dans leurs chœurs deux ſortes d'harmonie, l'une délicate & douce, pour les gens bien élevez & bien inſtruits, & l'autre forte & bruſque, pour les plus groſſiers. Par ce moyen tout le monde étoit preſque également touché de la Muſique, & la Tragedie faiſoit à peu prés le même effet ſur tous les ſpectateurs, pour l'utilité deſquels elle étoit faite.

60. La décoration eſt auſſi fort divertiſſante.] Le mot Grec que j'ay traduit décoration, eſt un terme general qui ſignifie proprement veuë, & qui comprend tout ce qui fait la beauté du ſpectacle, la Scene, les Ornemens, les Machines, les habits des Acteurs, &c. La décoration étoit d'une magnificence que rien n'a jamais égalée, & toûjours proportionnée au ſujet des pieces, cependant Ariſtote ne laiſſe pas d'en faire la derniere partie de la Tragedie, il la met aprés la Muſique, & il ſe contente de dire qu'elle eſt agreable & divertiſſante. En effet la Tragedie peut ſubſiſter & faire ſon effet ſans la décoration par la lecture ſeule. La décoration n'eſt qu'un ſimple ornement, & un accompagnement qui contribuë à la beauté du ſpectacle, mais qui ne rend la piece en elle-même ny pire ny meilleure. Elle ne laiſſe pas de devoir être cultivée, car outre qu'elle ſert beaucoup à la repreſentation, elle excite les Poëtes & leur éleve l'eſprit.

61. Mais elle ne regarde pas proprement l'art du Poëte, & ne fait point partie de la Poësie.] S'il y a eu des Poëtes qui ont inventé de nouveaux ornemens pour les décorations, ces nouvelles inventions ne ſont nullement le fruit de la Poësie, ce ſont des productions d'un art tout different. C'eſt l'art de l'Ingenieur qui agit alors, et non pas l'art du Poëte. Mais ce paſſage donne lieu de faire une remarque qui me paroît importante; puiſqu'Ariſtote aſſeure icy, que la décoration eſt la ſeule partie qui ne regarde pas l'art du Poëte, & qui ne dépend nullement de la Poësie, c'eſt une marque ſeure que les cinq autres en dépendent neceſſairement. Perſonne ne doute des quatre premieres, de la fable, des mœurs, des ſentimens, & de la diction. Car quoyqu'à proprement parler il n'y ait que la fable qui regarde l'art du Poëte, les mœurs dépendant de la Morale, les ſentimens de la Rhetorique, & de la diction de la Grammaire, cependant, comme un Poëte ne doit pas être moins inſtruit de tous ces arts, que de celuy de la Poësie, & que celuy de la Poësie préſuppoſe même les autres neceſſairement, il eſt vray de dire que ces quatre choſes regardent uniquement le Poëte. Mais la Muſique faiſoit-elle partie de cet art? C'eſt ce que nous avons de la peine à nous imaginer aujourd'huy, que nous voyons la Poësie & la Muſique faire deux arts ſi differens, qu'on ne les a encore jamais vûs enſemble. Ceux qui ont réuſſi en Poësie n'ont pas connu la Muſique, & le plus grand Muſicien que la France ait vû, n'avoit aucune connoiſſance de la Poësie. Il n'en étoit pas de même en Grece. Il y avoit bien des Muſiciens qui n'étoient pas Poëtes, mais il n'y avoit pas un Poëte qui ne fût Muſicien, & qui ne fît luy-même la Muſique de ſes pieces: Muſici, qui erant quondam iidem Poetæ, dit Ciceron, car en Grece la Muſique étoit le fondement de toutes les Sciences, on commençoit par là l'éducation des enfans, & on étoit perſuadé qu'on ne doit attendre rien d'achevé d'un homme qui ne ſçait pas la Muſique. Ce ſentiment n'eſt que trop bien fondé, & je ne doute pas que ce ne ſoit une des choſes qui ont donné tant d'avantage à la Poësie Greque, ſur la nôtre, & ſur la Latine, car à Rome, comme aujourd'huy en France, la Poësie & la Muſique étoient deux arts entierement ſeparez, & les Poëtes donnoient leurs pieces à des Muſiciens, pour en faire la Muſique non ſeulement pour les Comedies, comme nous le voyons par les pieces de Terence, mais auſſi pour les Tragedies, comme cela paroît par pluſieurs endroits de Ciceron.

62. Et d'ailleurs tout ce qui regarde la décoration eſt bien plus du reſſort des Ouvriers & des ingenieurs, que de celuy des Poëtes.] Il eſt vray que la décoration regarde proprement les Ouvriers & les Ingenieurs, mais le Poëte doit pourtant être aſſez habile pour juger de ce qui eſt bien ou mal executé, & de ce qui convient ou ne convient pas à ſes pieces.

1. Car il y a telle choſe qui fait un tout & qui cependant n'a pas une juſte étenduë.] Ariſtote déclare icy, pourquoy l'action, qui fait le ſujet d'une Tragedie, doit être non ſeulement un tout entier & parfait, mais un tout qui ſoit d'une juſte étenduë, car, dit-il, il y a des actions qui ſont entieres & parfaites, & qui cependant n'ont pas une juſte grandeur, comme ſont toutes les actions qu'on peut appeller momentanées, parce qu'elles arrivent dans un inſtant, & qu'elles n'ont ny préparation ny ſuite. Ces actions quelque entieres qu'elles ſoient, n'ayant pas une juſte étenduë, ne peuvent jamais faire le ſujet du Poëme Dramatique, ny du Poëme Epique, elles n'y entrent que, comme des épiſodes & des incidens.

2. F'appelle donc un tout, ce qui a un commencement, un milieu, & une fin.] C'eſt la même définition que Platon avoit déja faite du tout, dans ſon Parmenide. Il faut donc qu'une action pour être d'une juſte grandeur, ait un commencement, un milieu, & une fin; celle qui n'aura pas ces trois conditions, ne ſera pas un tout, elle ſera imparfaite & ne pourra être par conſequent le ſujet ny de la Tragedie ny de l'Epopée. Car l'une & l'autre veulent neceſſairement des actions, qui ayent un commencement, un milieu, & une fin. En quoy elles different des fables ordinaires, qui ſe contentent tres ſouvent d'un commencement & d'un milieu, & qui ne demandent pas une fin, comme ſont pluſieurs fables d'Eſope. Mais, comme ces termes de commencement, de milieu, & de fin, ſont vagues, il faut les expliquer par de plus précis. Et c'eſt ce que l'Auteur de l'excellent Traité du Poëme Epique, a fait avant moy, en montrant que les cauſes & les deſſeins qui font entreprendre une action, en font le commencement; que les effets de ces cauſes, & les difficultez qui ſe rencontrent dans l'execution des deſſeins, en font le milieu; que le dénoüement & la réſolution de ces difficultez, en font la fin, & que de cette maniere l'action a une juſte étenduë. Il a même rendu cela ſenſible par des exemples connus. Le ſujet de l'Iliade, c'e't la colere d'Achille qui eſt funeſte aux Grecs. Le commencement de cette action, c'e't la querelle de ce Prince avec Agamemnon : le milieu ce ſont tous les maux qu'elle cauſe, & la fin, c'e't lorſqu'Achille content de la vangeance, qu'il a priſe, ſe laiſſe fléchir par les larmes & par la miſere de Priam. L'action de l'Odyſſée n'eſt pas moins parfaite, c'e't le retour d'Ulyſſe dans Itaque. Le commencement de cette action, c'e't l'départ de Troye, le milieu tous les malheurs qu'il ſouffre, & toutes les difficultez qui s'oppoſent à ſon deſſein, & la fin, c'e't ſon rétabliſſement dans la paiſible poſſeſſion de ſon Royaume. Virgile n'a pas été moins ſage ny moins regulier qu'Homere dans la conſtitution du ſujet de ſon Eneide. Le ſujet, c'e't Enée qui va établir en Italie ſes Dieux & ſa Religion. Le commencement de cette action, c'e't l'incendie de Troye, & l'embarquement d'Enée : ſes voyages, ſes combats, & tous les obſtacles qu'il rencontre en font le milieu, & elle finit par la mort de Turnus, qui le rend maître de Lavinie & paiſible poſſeſſeur d'un Empire où il établit ſes Dieux. L'action de la Tragedie doit être en cela entierement ſemblable à celle du Poëme Epique, & les trois Poëtes Tragiques Grecs qui nous reſtent, ont heureuſement imité Homere dans ce point-là.

3. Le commencement, c'eſt ce qui ne ſuppoſe rien neceſſairement avant ſoy.] Ariſtote ne ſe contente pas de dire que l'action du Poëme Epique & Dramatique, doit avoir un commencement, un milieu, & une fin, il donne encore une définition exacte de ces trois parties, en faiſant voir que chacune d'elles eſt imparfaite, & en ſuppoſe quelqu'autre neceſſairement. Il dit donc que, le commencement eſt ce qui ne ſuppoſe rien neceſſairement avant ſoy. Le commencement d'une action Epique ou Dramatique, peut être la ſuite d'une autre action; Par exemple, la querelle d'Achille & d'Agamemnon, qui eſt le commencement de l'action de l'Iliade, n'e't que la ſuite d'un autre incident de la guerre de Troye. Mais pour faire que ce commencement ſoit juſte & bon il ſuffit, comme Ariſtote le dit icy, qu'il ne ſuppoſe rien neceſſairement avant ſoy, que rien ne doive le préceder neceſſairement, & qu'il ait des ſuites. Et tel eſt ce commencement de l'action de l'Iliade. Tout étoit tranquille dans le camp des Grecs, lorſqu'Agamemnon, par ſon injuſtice, donne ſujet à Achille de s'emporter contre luy. Ainſi on peut conſiderer cette querelle des deux Princes Grecs, comme une affaire naiſſante, & qui ne dépend neceſſairement d'aucune des choſes qui ont précedé, quoyqu'elle ne fût pas arrivee ſans elles. On ne demande rien au deſſus. Il y a des Poëtes, comme Stace, qui ont ſi peu connu ce precepte d'Ariſtote, qu'ils donnent un commencement au commencement de leur action, & qui remontent juſqu'à la premiere origine des choſes. Rien n'e't plus vicieux. Homere n'a eu garde de tomber dans ce défaut. Auſſi Horace luy donne cette loüange dans ſon art Poëtique: Nec reditum Diomedis ab interitu Meleagri: Nec gemino bellum Trojanum orditur ab ovo. Il n'a pas fait, comme cet extravagant d'Antimachus, qui a pris le retour de Diomede dés la mort de Meleagre. Ny, comme l'Auteur de la petite Iliade, qui a commencé ſon Poëme par l'accouchement de Leda, & par ſes deux œufs.

4. Et qui exige aprés ſoy quelque choſe qui eſt, ou qui doit être.] Cette derniere partie de la définition du commencement, eſt ſi eſſencielle que je n'ay pas voulu en oublier le moindre mot. Ariſtote dit à la lettre: Et aprés lequel quelqu'outre choſe doit être ou ſe faire. F'avouë que ces termes m'ont paru tres obſcurs. Mais, comme ce Philoſophe n'employe pas un ſeul mot qui ne ſoit d'une neceſſité abſoluë, je les ay conſervez d'abord ſans les entendre, & enfin je croy en avoir penetré le ſens. Ariſtote explique la Nature des effets qu'une action produit, qui ſont de deux ſortes, ou preſens ou éloignez. Par exemple, les effets preſens que produit la colere d'Achille, c'e't ſa retraite dans ſon vaiſſeau, ſon obſtination à ne plus combattre, & la défaite des Grecs par les Troyens. Les effets éloignez, & qui naiſſent enſuite, ſont la mort de Patrocle, qui donne lieu à la reconciliation avec Agamemnon; & la mort d'Hector, qui, achevant de ſatisfaire Achille, amene l'entier dénoüement de l'action, & diſpoſe Achille à ſe laiſſer fléchir aux larmes de Priam, & à rentrer dans ſa premiere tranquilité.

5. La fin eſt tout le contraire.] Pour trouver la véritable définition de la fin, il ne faut que tranſpoſer les conditions qu'il a données au commencement, & prendre le contrepied; car la fin eſt ce qui n'e't ſuivi de rien, & qui eſt neceſſairement précedé de quelque choſe. Le commencement & le milieu précedent la fin; mais rien ne la doit ſuivre; ainſi tout ce qui vient aprés l'achevement d'une action, eſt non ſeulement inutile, mais vicieux, & péche directement contre cette définition d'Ariſtote. S'il y a des Poëtes qui ont péché, en donnant un commencement au commencement, Il y en a eu auſſi qui ont péché, en ajoûtant une fin à la fin: Et telle eſt la faute de Stace, qui aprés la mort des deux freres, dont la querelle fait le ſujet de ſon Poëme, s'amuſe à conter ce que devient Creon, auquel on ne prend plus aucun interêt. Il y a de ces ſortes de fautes dans quelques-uns de nos Poëtes modernes, chacun peut les remarquer en les liſant.

6. Et le milieu, c'eſt ce qui ſuppoſe quelque choſe qui doit préceder, & qui exige quelque choſe qui doit ſuivre.] Il ne faut pas s'imaginer qu'Ariſtote prenne une peine inutile, en définiſſant ſi exactement des choſes tres connuës, car une marque certaine, que ce qu'il définit n'e't pas ſi connu qu'on penſe, c'e't qu'on péche encore tres ſouvent contre cette définition. Selon la doctrine d'Ariſtote, un milieu ne doit avoir par luy-même, ny commencement ny fin; mais il doit ſe raporter au commencement de l'action principale, dont il doit être l'effet, & ſe terminer à la fin, dont il doit être la cauſe ; & par conſequent tous les milieux qui ſont entiers par eux-mêmes, c'est-à-dire, qui ne ſuppoſent rien avant eux, & qui n'exigent rien aprés, ne font point partie de l'action; Ils ſont étrangers, & ne font point du ſujet du Poëme. Telle e't dans Stace l'Hiſtoire d'Hypſipyle, qui eſt entierement indépendante de l'action Thebaine, & qui fait un tout à part. On en trouvera de ſemblables dans pluſieurs de nos Poëmes; car les plus grands genies même, n'ont pû s'empêcher de tomber dans ce défaut.

7. Ceux donc qui veulent bien dreſſer un ſujet, ne peuvent ny commencer ny finir par tout où il leur plaît.] C'eſt une conſequence qui ſe tire neceſſairement de ce qu'il vient d'établir. Si un Poëte veut réuſſir, il ne doit pas faire un commencement, que quelque choſe doive neceſſairement préceder; ny donner à ſon action une fin que d'autres choſes doivent neceſſairement ſuivre, car il renverſe par là toute l'economie de ſon ſujet, & il fait un commencement & une fin de ce qui n'e't qu'un milieu.

8. Ajoûtez à cela que tout ce qu'il y a de beau parmy les animaux, & parmy les autres Êtres, ſi il eſt compoſé de parties, doit avoir non ſeulement un ordre, mais encore une grandeur juſte & raiſonnable.] Aprés avoir expliqué les parties de l'action qui doit faire le ſujet du Poëme, & montré l'ordre & le raport qu'elles doivent avoir entr'elles, il entreprend d'expliquer ſon étenduë, & la juſte grandeur qu'il faut luy donner; Pour cet effet, il ſe ſert d'une comparaiſon tres juſte, qui ne prouve pas moins ce qu'il a déja dit, que ce qu'il va dire.

9. S'il eſt compoſé de parties.] Car Ariſtote ſçavoit qu'il y a des Êtres qui n'étant pas compoſez de parties, ne peuvent tirer leur beauté, ny de l'ordre, ny de la grandeur, & de la Symetrie. Tels ſont les Anges, les Eſprits, & Dieu même.

10. C'eſt pourquoy rien de fort petit ne peut être beau.] Ariſtote ſoûtient encore cette verité dans le IV. Liv. de ſes Morales, où pour détromper le peuple de l'erreur où il étoit, en croyant que les jeunes gens, quoyque petits, ne laiſſoient pas d'être beaux, pourveu qu'ils fuſſent bien proportionnez dans leur taille, il luy apprend de quel nom il faut les appeller; La magnanimité, dit-il, conſiſte dans la grandeur d'ame, comme la beauté conſiſte dans la grandeur du corps. Les jeunes gens qui ſont petits, peuvent être appellez jolis & bienfaits; mais on ne peut pas les dire beaux. Il n'e't pas poſſible auſſi que la beauté, que Platon appelle ſi juſtement la plus éclatante & la plus aimable de toutes les choſes, ſe puiſſe jamais trouver dans rien de petit.

11. Parce que la veuë ſe confond dans un objet qu'on voit en un moment preſque inſenſible.] Cette raiſon eſt admirable; auſſi eſt-elle priſe de la Nature même. Le plaiſir que donne la veuë d'un bel objet, n'e't pas un plaiſir qui naiſſe dans un inſtant; il faut que l'œil ayt le temps de parcourir toutes les parties, & d'en voir le raport & les proportions: Et c'e't ce qu'un objet trop petit, ne donne pas le temps de faire; il eſt veu dans un moment preſque inſenſible; il n'y a, pour ainſi dire, ſucceſſion, ny de temps ny de lieu, & tous les rayons viſuels, donnant toûjours ſur un même endroit, ne peuvent que ſe broüiller & ſe confondre.

12. Rien de trop grand ne peut être beau non plus.] Si l'œil ſe confond dans un objet trop petit, because qu'il le voit dans un moment trop court; il ſe perd dans un objet trop grand because qu'il le voit à pluſieurs repriſes, & qu'il ne peut raſſembler toutes ſes parties, dans un ſeul point de veuë, qui luy donne le moyen d'en juger. Ariſtote pouſſe ſi loin cette maxime dans le VII. Liv. de ſes Politiques, qu'il prouve par la même raiſon, qu'un état ne ſçauroit être beau, c'est-à-dire, heureux, & bien reglé, s'il eſt ou trop petit ou trop grand; Car s'il eſt trop petit, il ſera foible, & ſi il eſt trop grand, il n'y aura ny police ny ordre; n'y ayant que Dieu qui puiſſe regler un état d'une ſi grande étenduë. Voilà pourquoy il faut qu'il ſoit d'une juſte grandeur: Et la meſure de cette grandeur, c'e't que tout le peuple qui le compoſe, puiſſe être connû par celuy qui le gouverne, & regi par les mêmes Loix. Si Ariſtote avoit raiſon, comme la ſpeculation le perſuade, Alexandre ſon diſciple avoit mal profité de ſes leçons.

13. De même il faut que les ſujets dramatiques, ayent une étenduë que la memoire puiſſe retenir ſans peine.] Car ce que l'œil eſt pour les objets viſibles; la memoire l'e't pour les objets intellectuels, comme il faut que l'œil comprenne & meſure ſans peine les parties d'un objet pour le trouver beau, il faut de même que la memoire embraſſe & retienne ſans peine, toutes les parties du ſujet d'une Tragedie pour la trouver belle. S'il étoit trop petit, l'eſprit n'auroit aucun plaiſir à le conſiderer; Et s'il étoit trop grand, il ne le verroit pas tout enſemble, & n'en conſerveroit la memoire que tres difficilement. Ce précepte d'Ariſtote eſt fondé ſur la Nature & ſur la Pratique des Anciens. Voyons, par exemple, le ſujet de l'Edipe de Sophocle, on y trouvera cette juſte grandeur qu'Ariſtote demande icy. La Scene s'ouvre par un Sacrifice qu'un grand nombre de Thebains font dans la Cour du Palais d'Edipe. Ce Prince ſort, & pour conſoler ce peuple, il luy dit, qu'il y a déja long-temps qu'il a envoyé Creon à Delphes, pour demander à Apollon les moyens de faire ceſſer la peſte qui les dévoroit, ſur cela Creon arrive & raporte l'Oracle; Edipe fait venir Tireſias pour l'expliquer. Ce Prophete réfuſe d'abord de répondre, mais enfin piqué des maniéres trop dures d'Edipe, il l'accuſe du meurtre de Lajus. Edipe croit que c'e't Creon qui le fait agir; Creon vient ſe plaindre de cette injuſtice, les deux Princes ſe querellent; Jocraſte ſort pour les appaiſer, & enſuite elle veut calmer l'inquietude que donnoit à Edipe le réproche qu'on luy faiſoit, & tout ce qu'elle dit, ne ſert qu'à augmenter ſon trouble. Un homme vient de Corinthe luy apprendre la mort du Roy Polybe qu'il croyoit ſon pere; & pour guérir quelques frayeurs qui luy reſtoient ſur le ſujet de ſa mere, dont il craignoit d'aller ſoüiller la couche, il luy fait voir que le Roy & la Reyne de Corinthe n'étoient pas ſes parens; il veut achever de s'éclaircir, & malgré les inſtantes prieres de Jocaſte, il mande le berger qui ſeul pouvoit luy donner une entiere connoiſſance de ſon infortune. Ce berger ne luy laiſſe aucun lieu de douter de tous ſes crimes, & il ſen punit. Voilà tout le plan de l'Edipe avec ſes Epiſodes mêmes. Il n'y a rien là qu'on ne voye enſemble, & que la memoire ne puiſſe aiſément retenir. Les ſujets des Poëmes Epiques, ne ſont ny plus longs, ny plus embarraſſez, comme nous le verrons dans la ſuite.

14. Or la meſure préciſe de cette grandeur, pour ce qui regarde la durée de la repreſentation, & de l'attention du ſpectateur, ne peut être decidée par des regles certaines & fixes.] Aprés avoir parlé de l'étenduë que doit avoir le ſujet d'une Tragedie, Ariſtote voit bien que ſes Lecteurs deſireroient qu'il reglât auſſi la durée de ſa repreſentation; mais c'e't à quoy il ne veut pas s'engager, parce qu'il eſt impoſſible de donner ſur cela des regles certaines; la durée de la repreſentation, comme il le dit enſuite, dépend de la nature du Poëme. Une Tragedie pour être parfaite, ne doit occuper ni plus, ni moins de temps pour l'action, que pour la repreſentation, car elle eſt alors dans toute la vrayſemblance. Les Tragiques Grecs l'ont toûjours pratiqué; & ils s'en ſont fait une Loy ſi indiſpenſable, que pour ne la pas violer ils ont quelquefois violenté leurs incidens, d'une maniére que je ne conſeillerois pas de ſuivre.

15. Car s'il falloit joüer, par exemple, cent Tragedies dans un jour, il faudroit meſurer le temps de chacune à la Clepſydre.] C'e't la veritable raiſon qui empêche Ariſtote de dire là-deſſus ſa penſée. Il s'en explique avec quelque chagrin, & ſes paroles contiennent une raillerie piquante contre les Atheniens, qui étoient ſi fous de ſpectacles, qu'ils ne pouvoient s'en laſſer, & qu'ils faiſoient joüer douze & ſeize Tragedies dans un meſme jour; car ils avoient établi des jeux, où trois & quatre Poëtes diſputoient du prix de la Poëſie, & donnoient chacun quatre Tragedies, dont la derniere étoit une piece ſatyrique. Voilà pourquoy celles qui étoient compoſées pour ces occaſions, étoient ordinairement plus courtes que les autres, qu'on joüoit plus regulierement, & aux quelles on donnoit une attention plus grande. Quel moyen donc, dit Ariſtote, de donner des regles ſur la durée de la répreſentation, lorſqu'on a affaire à un peuple, qui demain, ſi la fantaiſie l'en prend, demandera des cent pieces pour un ſeul jour, & forcera les Poëtes, à regler la longueur de leurs Poëmes, ſur le peu de temps qu'il leur doit accorder pour les faire répreſenter.

16. Comme on dit que cela ſe pratiquoit autrefois.] C'e't le ſeul paſſage, que je connoiſſe, qui marque que les premiers Grecs faiſoient joüer leurs pieces à la Clepſydre. Du temps d'Ariſtote, cette Coûtume étoit abolie, on ne l'avoit retenuë que pour le Barreau, comme cela fut pratiqué enſuite chez les Romains, qui donnoient deux heures à l'accuſateur & trois à l'accuſé. Les Atheniens trouverent enfin du ridicule, à meſurer à l'heure, le temps qu'ils donnoient aux Poëtes qui travailloient à les divertir.

17. Et aſſeurer que plus une piece aura d'étenduë, plus elle ſera belle dans ſa grandeur; pourvu qu'elle ne croiſſe que juſqu'à ce que le ſujet puiſſe être vû tout enſemble, ſans que la veuë s'égare ny ſe confonde.] Dans ces derniers mots, j'ay voulu exprimer toute la force du texte, μέχρι τοῦ εὐσύνοπτον εἶναι, par leſquels Ariſtote fait une manifeſte alluſion à ce qu'il a dit plus haut, οὐ γὰρ ἅμα ἡ θεωρία γίνεται, On ne le voit pas tout d'un coup d'œil. Une piece ne doit croître que juſqu'à ce que ſon ſujet ait tout ce qu'il doit avoir, pour être vu tout enſemble, ſans que la veuë ſe confonde, ce qui arrive immanquablement s'il eſt trop petit, & ſans qu'elle s'égare, comme cela ne manque pas d'arriver s'il eſt trop grand. C'e't à mon avis, le veritable ſens de ce paſſage.

18. C'eſt-à-dire, qu'une piece pour avoir ſa juſte étenduë, doit occuper autant de temps qu'il en faut neceſſairement, ou vray-ſemblablement, pour bien amener tous les incidens.] Pour faire une belle Tragedie, qui ſoit une veritable imitation, Il faut que l'action qu'elle imite ne dure pas plus long-temps dans la verité que dans la repreſentation, car de cette maniére la repreſentation eſt plus reſſemblante, & par conſequent plus parfaite. Les trois Tragiques Grecs ſe ſont preſque toûjours reſſerrez dans ces bornes, & n'ont donné à l'action de leurs pieces, que le temps que demande neceſſairement la repreſentation. Quand ils n'ont pu ſe reduire à cette exacte neceſſité, (ce qui eſt arrivé tres rarement) ils ont eu recours à la ſimple vray-ſemblance; c'est-à-dire, que ne pouvant donner à la repreſentation, tout le temps que demandoit neceſſairement la verité de l'action, ils ont racourci le temps, & ſe ſont contentez de faire en ſorte que le ſpectateur pût croire, que tous les incidens de leurs pieces, étoient arrivez dans le temps qu'ils le ſuppoſoient. Il eſt vray qu'en voulant ſe réduire à cette ſimple vray-ſemblance, ils l'ont quelquefois étrangement bleſſée. Euripide dans ſes Suppliantes, & Eſchyle dans ſon Agamemnon, font faire à leurs Héros, des choſes qu'il eſt impoſſible d'executer dans le temps qu'ils leur donnent, qui eſt beaucoup trop court; mais cette violence qu'ils font à leurs Incidens, & la loy qu'ils ſe ſont fait d'obéir à cette regle, prouvent, qu'elle eſt d'une indiſpenſable neceſſité, & convaincront tous ceux qui ſe donneront la peine d'y faire quelque reflexion, que la regle des vingt-quatre & des trente heures, qu'on a voulu établir de nos jours, eſt un monſtre qui ruine toute la beauté du Poëme dramatique, & que les anciens n'ont jamais connu. En un mot il faut que la repreſentation ne ſoit, ni plus longue ni plus courte que l'action qu'elle imite. Mais comme il y a des actions qui durent des dix ou douze heures, & qu'il eſt impoſſible de donner un auſſi long-temps à leur repreſentation, alors pour ne pas priver la Scene de ces ſujets, on précipite un peu les incidens dans les intervales ſeulement, pour mieux tromper le ſpectateur qui ne prend pas garde de ſi prés à ce qui ſe paſſe derriere le theatre, pourvu qu'il n'y ait rien de trop outré, & que le Poëte ſe conduiſe avec art & avec meſure. Et voilà pourquoy Ariſtote a ſuppléé la vray-ſemblance au défaut de la neceſſité. Cette vray-ſemblance peut être gardée, quand on met en quatre heures, une action qui eſt arrivee en dix, mais il ne ſe peut qu'elle ne ſoit entierement violée, quand on reſſerre dans un eſpace auſſi court des actions de vingt-quatre & de trente heures. Des actions ſi longues ne peuvent jamais être le ſujet de la Tragedie, parce que dans la repreſentation, le Poëte ne peut en amener tous les incidens, ni neceſſairement ni vray-ſemblablement. Auſſi Ariſtote a-t-il dit, que toutes ces actions ne ſont pas dans les regles, puiſqu'elles ne ſe renferment pas dans le tour d'un ſoleil. On peut voir ce qui a été remarqué ſur le Chap. V.

1. E ſujet doit être an, & non pas, comme pluſieurs penſent, qu'il ſuffiſe qu'il ſoit d'un ſeul homme, car il luy arrive une infinité de choſes, &c. P'erreur de ceux qui prétendoient, que l'unité du Héros faiſoit l'unité d'action, & que pourvû qu'un Poëme ne comprît que les actions d'un même homme, il étoit dans les regles, & conſervoit l'Unité. Il n'y a rien de plus faux, comme ce Philoſophe le prouve d'une maniére tres ſolide. Mais, dit-on, il n'y a point de Poëme, où l'on ne voye pluſieurs actions, qui en doute? On y voit pluſieurs actions; mais on n'y en voit pas une ſeule qui ne ſoit dépendante, & qui ne faſſe partie de l'action principale, qui doit avoir pluſieurs parties, comme Ariſtote l'a déja dit. Il en eſt de la Poëſie, comme de la Peinture; Un Peintre met pluſieurs actions dans un tableau, mais toutes ces actions n'en forment qu'une ſeule, entiere & parfaite; un Poëte ſe ſert de pluſieurs Epiſodes, mais tous ces Epiſodes ne forment ſeuls rien d'achevé, ce ne ſont que des membres imparfaits, qui ne font tous enſemble, qu'une ſeule & même action.

2. Car, comme on voit tous les jours une infinité d'accidens, de la plupart desquels, on ne peut rien faire qui ſoit un, il arrive de mème, que les actions d'un mème homme, ſont en ſi grand nombre & ſi differentes, &c.] Ariſtote veut dire, que ce qui arrive en general dans le monde, en differens temps & en differens lieux, n'eſt pas quelquefois plus different & plus divers, que les actions d'un ſeul homme; de ſorte qu'il ne feroit preſque pas plus ridicule, de vouloir faire une ſeule action de tous ces accidens, qui arrivent dans le monde, que de vouloir réduire à cette Unité, toutes les avantures de cet homme ſeul.

3. C'eſt pourquoy il me ſemble que tous les Poëtes qui ont fait, ou l' Heracleide, ou la Theſeide, ou pluſieurs autres Poëmes ſemblables, ſe ſont fort trompez.] Il paroît par ce paſſage, que du temps d'Ariſtote il y avoit pluſieurs Poëmes auſſi vicieux que l'Heracleide & la Theſeide, & qui comprenoient toutes les actions de leurs Héros. C'eſt une choſe étonnante, qu'aprés une Cenſure ſi juſte, ſi folemnelle, & appuyée ſur des exemples auſſi graves, & d'une auſſi grande authorité, que font les deux Poëmes d'Homere, & dont Virgile même n'a pas crû qu'il luy fût permis de s'écarter, Stace ait pourtant fait dans ſon Achilleide la même faute qu'Ariſtote condamne icy; car il n'a pas choiſi une ſeule action, comme Homere, & comme Virgile, Il a embraſſé toutes les actions d'Achille: Il chante Achille tout entier. Apparemment Stace n'avoit pas leu la Poëtique d'Ariſtote; car, dans tous les temps, les méchans Poëtes, qui préſument toûjours trop d'eux-mêmes, ont negligé de s'inſtruire des regles de leur art, & ont travaillé ſans les connoître. Mais, dira-t-on, il avoit lû les Poëmes d'Homere & de Virgile. Oüy, il les avoit lûs, mais, comme certaines gens les liſent encore aujourd'huy; c'eſt-à-dire, ſans démêler les beautez de cette merveilleuſe conduite, & ſe croyant capables de faire des ouvrages beaucoup plus parfaits. Cela prouve bien la verité de ce qui a été dit dans la Poëtique d'Horace, que ſans art il n'y aura jamais d'excellent Poëte; Il faut que l'Etude poliſſe, enrichiſſe, fortifie, & redreſſe le meilleur naturel, qui ſans ce ſecours, eſt ordinairement aveugle & temeraire. Nous en avons de nos jours un exemple bien remarquable. M. Corneille a été ſans contredit pour le Theatre Un des plus grands génies que l'on ait jamais veu: quand il commença à travailler, non ſeulement il n'avoit pas leu les regles du Poëme dramatique, mais il ne ſçavoit pas même qu'il y en eût, comme il l'avoue dans une de ſes Préfaces. On n'a qu'à comparer les pieces qu'il fit dans ce temps, qu'on peut appeller d'ignorance, avec quelques-unes de celles qu'il fit enſuite, aprés s'être inſtruit de ces regles par un long travail.

4. Homere, qui a excellé en tout ſur les autres Poëtes, me paroit avoir parfaitement connû ce défaut, ou par les lumières naturelles d'un heureux génie, ou par les regles de l'art.] Ariſtote ne veut pas décider cette fameuſe queſtion, ſi Homere eſt le premier Auteur du Poëme Epique, ou s'il a travaillé aprés d'autres, qui luy ont ouvert le chemin; ſi ſi il eſt le premier, il a connu par la ſeule force de ſon genie, qu'un Poëme Epique ne doit comprendre qu'une ſeule action de ſon Héros, & s'il a travaillé aprés d'autres, il y avoit un art déja connû, dont il avoit pû ſuivre les regles.

5. Par exemple, il n'a pas mêlé la bleſſure qu'il receut ſur le Parnaſſe, avec la folie qu'il feignit, lorſque les Grecs aſſembloient leur Armée.] Si un Poëte, comme Stace eût fait l'Odyſſée, il n'auroit pas manqué d'y étaler toutes les actions d'Ulyſſe, & par conſequent il n'auroit eu garde d'oublier la ruſe dont il voulut ſe ſervir pour s'exempter d'aller au Siége de Troye; mais Homere n'eſt nullement tombé dans ce défaut; il a veu que cette feinte folie d'Ulyſſe, ne pouvoit avoir aucune liaiſon, ni neceſſaire, ni vray-ſemblable, avec le ſujet de ſon Poëme; c'eſt pourquoy il n'en a pas dit un ſeul mot. Il en a uſe tout autrement de la bleſſure qu'Ulyſſe avoit receuë ſur le Parnaſſe; car quoyque cette bleſſure ne ſoit pas plus la matiére de ſon Poëme, que la folie que ce Prince feignit, lorſqu'on aſſembloit les Grecs, il n'a pas laiſſé d'en parler; mais il n'en parle, que parce qu'il trouve un moyen de l'inferer ſi naturellement dans ſon action principale, qu'elle en eſt une partie tres neceſſaire, puiſqu'elle produit la reconnoiſſance de ce Héros: Voicy l'Hiſtoire en peu de paroles. Ulyſſe encore jeune, étoit allé voir ſon grand pere Autolycus, qui avoit des terres prés du Mont Parnaſſe. Autolycus ne cherche qu'à faire divertir ſon petit fils, & il ordonne à ſes enfans de le mener chaſſer ſur le Mont Parnaſſe; les chiens lancent un ſanglier, Ulyſſe l'approche le premier, le bleſſe, & reçoit un grand coup de ſes défenſes au deſſous du génoüil. Homere fait un uſage admirable de cette avanture d'Ulyſſe; car ce Prince étant arrivé chez Penelope ſans être connu, cette Princeſſe ordonne à Euryclée de luy laver les pieds; Ulyſſe qui voit bien que cette femme, qui l'avoit nourri, reconnoîtra la cicatrice, ſe met exprés dans un lieu obſcur pour luy en ôter la veuë; mais ſes ſoins font inutiles, Euryclée reconnoît la playe par le ſeul attouchement; ainſi cette Hiſtoire qu'il raconte tout au long dans le 19. Liv. de l'Odyſſée, bien loin d'être un Epiſode étranger, devient un Epiſode tres naturel, par la maniére dont il eſt lié au ſujet: Car il eſt neceſſaire pour rendre raiſon de la reconnoiſſance qui en eſt la ſuite.

6. Avec la folie qu'il feignit, lorſque les Grecs aſſembloient leur Armée.] On écrit qu'Ulyſſe pour éviter d'aller à la guerre de Troye, contrefit le fou, & ſe mit à labourer un champ avec un bœuf & un cheval à ſa Charruë; Palamede ſe douta de la feinte, & pour s'en aſſeurer, il prit Telemaque qui étoit encore au berceau, & le mit preſque ſous le fer de la Charruë; Ulyſſe, qui ne pouvoit continuer ſon Sillon ſans tuer ſon fils, s'arrêta & fit connoître par là ſa ruſe. Quand cette particularité auroit été auſſi glorieuſe à Ulyſſe, qu'elle eſt peu digne de luy, & peu convenable à ſon Caractére, Homere n'auroit pas laiſſé de l'oublier.

7. Car de ce que l'une eſt arrivée, il ne s'enfuit, ny neceſſairement ny vray-ſemblablement, que l'autre doive arriver.] Ce paſſage eſt tres important; car Ariſtote y enſeigne d'une maniére tres évidente, de quelle nature doivent être les differentes parties qu'un Poëte employe pour former une ſeule & même action. Elles doivent être des ſuites neceſſaires, ou vray-ſemblables les unes des autres, comme la reconnoiſſance d'Ulyſſe, eſt une ſuite de ſa bleſſure. Toute avanture donc qui n'aura pas cette liaiſon, & ce raport avec quelque partie de la matiére du Poëme, doit être rejetée comme étrangere, parce qu'elle corrompt l'Unité de l'action: Et voilà pourquoy Homere n'a eu garde d'interrompre la continuité de ſon Odyſſée, par l'Epiſode de la folie, qu'Ulyſſe feignit, car cet incident ne pouvoit jamais, ny naître d'aucun de ceux, qui étoient neceſſaires & propres au Poëme, ny en produire aucun, qui eût avec eux le moindre raport. Nos Tragedies Françoiſes péchent ſouvent contre cette regle, & j'ay remarqué de pareilles fautes dans les Tragiques Grecs. Nous en parlerons lorſqu'il ſera queſtion d'expliquer ce que c'eſt qu'une fable Epiſodique,

8. Mais il a employé tout ce qui pouvoit avoir raport à une ſeule & mème action, comme eſt celle de ſon Odyſſée. Il en a uſé de mème dans ſon Iliade.] Ny dans l'Iliade, ny dans l'Odyſſée, il n'y a pas un Epiſode, qui n'ait les trois conditions, que les bons Epiſodes doivent avoir; ils ſont propres au ſujet, & tirez du fond de la Fable: Ils ſont ſi bien liez avec l'action principale, qu'ils naiſſent les uns en conſequence des autres, ou neceſſairement, ou vray-ſemblables: Et enfin ils ſont en eux-mêmes des parties imparfaites, & ne ſont pas un corps complet & achevé; car un Epiſode, qui fait une action complette, ne peut plus être un membre de l'action principale.

9. Comme donc dans toutes les autres imitations, ce que l'on imite eſt un, il faut de mème que dans la Tragedie.] Aprés avoir aſſeuré que la Tragedie, ne doit imiter qu'une ſeule action, il confirme ſon ſentiment par l'exemple de toutes les autres imitations, qui ne ſe propoſent, que d'imiter chacune une ſeule choſe; la Peinture, la Sculpture, l'Architecture, enfin tous les Arts & toutes les Imitations dont il a été parlé au commencement de cette Poëtique. Parrhaſius qui avoit fait un Tableau de la folie, qu'Ulyſſe feignit en la preſence des Princes Grecs, n'avoit eu garde de corrompre l'unité de ſon action, par le mêlange de la bleſſure, que ce Prince avoit receuë ſur le Parnaſſe. Il en eſt de même de toutes les autres; la Tragedie ne peut avoir ſur cela aucun privilége particulier, puiſqu'elle eſt une imitation, il faut qu'elle ſuive la Nature de toutes les imitations.

10. Et que ſes parties ſoient tellement liées les unes avec les autres, que ſi l'on en tranſpose, ou que l'on en ôte une ſeule, le tout ſoit entierement, ou changé, ou détruit.] Dans le Poëme Dramatique, comme dans le Poëme Epique, quand le ſujet eſt une fois bien formé, que toutes les parties, qui le compoſent, font dans leur place, & que tous les Epiſodes, ſont ſi dépendans les uns des autres, que les premiers ſont la cauſe des derniers, il eſt impoſſible qu'on en tranſpoſe, ou que l'on en ôte un ſeul, ſans que toute l'action ſoit ou changée, ou détruite. Qu'on tranſpoſe, par exemple, un Epiſode de l'Œdipe de Sophocle, l'action ne ſubſiſtera plus, ou elle sera double. On verra la même choſe dans l'Iliade; qu'Achille devenu plus traittable, reçoive les ſatisfactions d'Agamemnon avant la mort de Patrocle, voilà l'Unité du ſujet entierement détruite; Homere aura deux Coléres & deux vengeances à chanter.

11. Car tout ce qui peut être mis ou omis, ſans faire un changement ſenſible, ne peut être partie d'une action.] Ce qui eſt membre d'un corps, n'eſt nullement indifferent à ce corps, & y fait un changement tres ſenſible, quand il eſt, ou retranché ou ajoûté. Tout ce qu'on peut donc ou ôter, ou ajoûter à un ſujet ſans y faire aucun changement dont on s'apperçoive, ne peut en aucune maniére être une partie neceſſaire de ce ſujet. Voilà une regle tres ſeure pour démêler les veritables Epiſodes d'avec les faux; ces derniers n'ajoûtent rien à l'action principale, quand on les y fait entrer, & ne luy ôtent rien, quand on les retranche. Telle eſt l'Hiſtoire d'Hypſipyle dans la Thebaïde de Stace, elle n'ajoûte rien à la principale action, & on peut la retrancher, ſans luy faire rien perdre.

REMARQUES SUR LE CHAPITRE NEUVIE'ME.

Il eſt aisé de voir que ce n'est pas le propre du Poëte, de dire les chofes, comme elles font arrivées, mais comme elles ont på ou du arriver neceffairement ou vray-semblablement. Ariftote vient d'enſeigner que la Tragedie eſt l'imitation d'une ſeule action, que cette action doit être entiere & parfaite, & que toutes les parties qui la compoſent, doivent être tellement liées enſemble, qu'on ne puiſſe, ny en tranſpoſer, ny en ôter une ſeule, fans changer ou détruire le tout, & voicy la conſequence qu'il tire de ces principes: Il est aisé d'inferer de là, dit-il, que ce n'est pas le propre du Poëte de dire les choſes comme elles font arrivées. En effet fi un Poëte s'afſujetiffoit à dire les choſes, comme elles font arrivées véritablement, fon action n'auroit pas l'étenduë neceſſaire, il ne pourroit luy donner ce commencement, ce milieu & cette fin, qu'Ariftote demande dans une action, & ce qui eſt encore plus confiderable, comme il ne ſçauroit pas toutes les cauſes & tous les motifs des incidens qui la compoſeroient, (car il arrive tous les jours une infinité de choſes, dont on ignore les cauſes, ſur tout dans ce qui concerne les Roys, ce qui eſt proprement le ſujet de la Tragedie,) Il ne pourroit pas faire ſes incidens ſi dépendans les uns des autres, que les premiers fuſſent la cauſe des derniers : Or le Poëte eſt obligé d'expliquer toutes les cauſes des incidens qui entrent dans la compoſition de fon ſujet, il eſt donc juſte de le laiſſer le maître de ſa matière, auſſi n'exige-t-on point de luy, qu'il diſe les choſes comme elles font, mais, comme elles peuvent, ou doivent être, pourvû qu'il ſuive, ou la vray-femblance ou la neceſſité, il n'eſt pas tenu à d'avantage. Tout ce Chapitre eſt tres important, il faut tâcher de l'expliquer le plus clairement qu'il fera poffible.

Neceffairement ou vray-femblablement. Ce qui ne ſe trouve pas toûjours dans les choſes qui arrivent véritablement, on n'y trouve ſouvent, ny neceffité ny vray-femblance, parce qu'on ignore les cauſes qui ont produit ces effets,

Car l'Historien & le Poëte ne different pas entr'eux, en ce que l'un écrit en profe, & l'autre en vers. Pour appuyer ce qu'il vient de dire, il va faire voir la difference qui ſe trouve entre le Poëte & l'Hiſtorien; cette difference ne conſiſte pas en ce que l'un écrit en vers, & l'autre en proſe : Car ſi on metroit en vers l'Hiſtoire d'Herodote, ce ſeroit toûjours une Hiſtoire en vers, & on auroit beau demonter les vers de l'Iliade, ce ſeroit toûjours un Poëme en proſe; il faut donc qu'il y ait une difference plus effencielle, & qu'elle ne vienne pas de la maniére, mais de la matiere; & c'eſt ce qu'il va expliquer.

Mais ils different en ce que l'Hiſtorien écrit ce qui eft arrivé, & le Poëte ce qui a pû ou dû arriver. L'Hiſtorien ne fait pas ſa matiére, il ne dit que ce qu'il ſçait, & on n'en demande pas d'avantage, pourvû qu'il s'attache uniquement à la verité. Il n'en eſt pas de même du Poëte, comme c'e'ſt luy qui eſt l'Auteur de ſa matière, il ne fuit que la neceſſité ou la vray-ſemblance, c'est-à-dire, que tout ce qu'il dit a pû ou dû arriver, comme il le dit, & fi quelquefois il tire quelque choſe de l'Hiſtoire, ce n'eſt qu'autant que l'Hiſtoire peut l'accommoder, & qu'elle luy fournit des ſujets, comme il auroit pû les feindre, car autrement il y change tout ce qui ne l'accommode pas.

C'est pourquoy la Poësie eft plus grave & plus morale que l'Histoire, parce que la Poëfie dit les chofes generales, & l'Hiſtoire raporte les choses particulieres. Il n'y a rien de plus ſolide & de plus réel, que l'avantage qu'Ariftote donne icy à la Poëſie ſur l'Hiſtoire; mais il ne faut pas s'imaginer, qu'il ait ſeulement en veuë de relever par là l'excellence de cet Art, il veut en même temps en faire connoître la nature; la Poësie, dit-il, est plus grave & plus philoſophe que l'Hiſtoire, car c'eſt le terme dont il ſe ſert. En effet, l'Hiſtoire ne peut inſtruire qu'autant que les faits qu'elle raporte, luy en donnent l'occaſion, &, comme ces faits ſont particuliers, il arrive rarement qu'ils foient proportionnez à ceux qui les liſent, il n'y en a pas un entre mille à qui ils puiſſent convenir, & ceux mêmes à qui ils conviennent ne trouvent pas en toute leur vie deux occafions, où ils puiſſent tirer quelque avantage de ce qu'ils ont lû. Il n'en eſt pas de même de la Poëfie, comme elle s'attache aux choſes generales, elle eſt d'autant plus morale & plus inſtructive, que les choſes generales furpaſſent les particulieres; celles-cy ne conviennent qu'à un ſeul, & les autres conviennent à tout le monde. D'ailleurs ce ne font pas proprement les faits qui inſtruiſent, ce font les cauſes de ces faits, l'Hiſtorien explique rarement les cauſes des faits qu'il raconte; car c'eſt ce qui eſt preſque toûjours caché, & s'il les explique, c'eſt plutôt, comme des conjectures qu'il donne, que comme des certitudes & des veritez; mais le Poëte étant le maître de ſa matiere, n'avance rien dont il ne rende une raiſon exacte, il n'y a pas un ſeul petit incident, dont il n'explique les cauſes & les effets; en troiſiéme lieu, l'Hiſtoire n'a qu'un ſimple récit, la Poëfie a l'action, puiſqu'elle eſt une imitation; tout eſt animé dans la Tragedie; Or ce qu'on ne fait qu'entendre touche toujours beaucoup moins, que ce qu'on voit de ſes propres yeux. En quatriéme lieu, l'Hiſtoire eſt ordinairement ſeule & froide, au lieu que la Poëſie affocie la Phyſique & la Theologie, & emprunte le ſecours des paſſions. On pourroit encore trouver d'autres avantages, que la Poëfie a fur l'Hiſtoire, mais ce que j'ay dit, ſuffit pour faire voir qu'Ariftote a parfaitement connu la Nature de ces deux arts, quand il a dit que l'un eſt plus philoſophe & plus moral que l'autre. Horace en a plus dit qu'Ariftote; car il afterieur au Poème Epique, (qui fans contredit de ce côté-là eſt preffé à la Tragedie,) eſt plus Philoſophe que la Philofophie même, car c'eſt ce qu'il a voulu faire entendre par ces vers de la ſeconde Epiftre du Liv. premier. Qui quid fit pulchrum, quid turpe; quid utile, quid non, Plenius ac melius Chryfippo, & Crantore dicit. Homere enſeigne beaucoup mieux & avec beaucoup plus de fuite, que Chryfippe & que Crantor, ce qui est honnète ou deshonnète, utile ou pernicieux. En effet la Poëſie a ſur la Philoſophie preſque tous les mêmes avantages qu'elle a fur l'Hiſtoire, & il n'eſt pas neceſſaire de le prouver.

Une choſe generale, c'eſt ce que tout homme d'un tel, ou d'un tel caractère a dû dire, ou faire vrayſembllablement ou neceffairement. Pour faire voir que l'action qui fait le ſujet de la Tragedie, & du Poëme Epique, n'eſt pas une choſe particuliere, mais generale, il définit ce que c'eſt qu'une choſe generale, & il dit fort bien, que c'eſt ce que tout homme de même caractére, doit dire ou faire, ou neceſſairement ou vray-ſemblablement; ainſi, quand Homere écrit les actions d'Achille, il n'a pas deſſein de nous peindre un ſeul homme, qui ait eu ce nom; il veut nous mettre devant les yeux ce que la violence & la colére peuvent faire dire ou executer à tous les hommes de ce caractere. Achille eſt là une perfonne univerſelle, generale & allegorique. Il en eſt de même des Héros de la Tragedie.

Ce qui est le but de la Poësie, lors mème quelle impofe les noms à ſes perſonnages. Ariftote prévient icy une objection, qu'on pouvoit luy faire, fur la définition, qu'il vient de donner, d'une choſe generale; car les ignorans n'auroient pas manqué de luy dire, qu'Homere, par exemple, n'a point en veuë d'écrire une action generale & univerfelle, mais une action particuliere, puiſqu'il raconte ce qu'ont fait de certains hommes, comme Achille Agamemnon, Ulyffe, &c. & que par confequent, il n'y aucune difference entre Homere & un Hiſtorien, qui auroit écrit les actions d'Achille. Ce Philoſophe va au devant de cette objection, en faiſant voir que les Poëtes, c'eſt-à-dire, les Auteurs d'une Tragedie ou d'un Poëme Epique, lors même qu'ils impoſent les noms à leurs perſonnages, ne penſent en aucune maniére à les faire parler véritablement, ce qu'ils feroient obligez de faire, s'ils écrivoient les actions particulieres & véritables d'un certain homme nommé Achille, ou Edipe, mais qu'ils ſe propoſent de les faire parler & agir neceſſairement ou vray-ſemblablement; c'eſt-à-dire, de leur faire dire, & faire tout ce que des hommes de ce même caractére doivent faire & dire en cet état, ou par neceſſité, ou au moins felon les regles de la vray-ſemblance; ce qui prouve incontestablement que ce ſont des actions generales & univerfelles. La ſuite va mettre cette verité dans un plus grand jour.

C'eſt ce qui est déja rendu ſenſible dans la Comedie, car les Poëtes Comiques, après avoir dreſſé leur ſujet fur la vray-Semblance, imposent aprés cela à leurs personnages tels noms qu'il leur plait. Pour confirmer ce qu'il vient de dire que la Tragedie, lors même qu'elle impoſe les noms à ſes Acteurs, n'a que des veuës generales & univerfelles, il dit que cela eſt déja rendu ſenſible par ce qui ſe fait dans la Comedie. Perſonne ne doute que l'action d'une Comedie ne foit une action feinte & allegorique, puiſque le but du Poëte eſt de peindre les mœurs de fon temps. Or que fait un Poëte Comique, il imagine & diſpoſe premierement fon ſujet, qu'il tâche de rendre le plus vray-ſemblable qu'il eſt poſſible. Il impoſe enſuite les noms à ſes Acteurs, & ces noms font des noms feints qu'il invente, comme il luy plaît. Puis donc que dans la Comedie une action, qui eft attribuée à un certain perſonnage, ne laiſſe pas d'être une choſe generale, & que tout le monde en convient, pourquoy aura-t-on de la peine à concevoir, qu'il en eſt de même de l'action de la Tragedie, quoyqu'elle ſoit ſous des noms véritables? Cela eſt égal, & la preuve eſt certaine. Il va expliquer pourquoy la Tragedie employe plus volontiers des noms véritables, que des noms feints. Au reſte, quand Ariftote dice, que la Comedie invente premierement fes ſujets, & qu'elle impoſe enſuite les noms à ſa fantaiſie, On pourroit croire qu'il ne parle ni de la vieille Comedie, car elle inventoit auſſi peu les ſujets, que les noms des perfonnages; ni de la moyenne, Car ſi elle inventoit les noms, elle n'inventoit pas les ſujets; & qu'il parle de la nouvelle Comedie, qui ſeule étoit en uſage de fon temps, la vieille & la moyenne étant abſolument interdites. Il eſt certain qu'Ariftote avoit veu l'établiſſement de la nouvelle Comedie, comment ne l'auroit-il point veux puiſqu'il ſurvêcût à Alexandre, ſous le regne duquel la nouvelle Comedie avoit commencé, il en parle même dans ſes Morales. Mais je ne croy pourtant pas qu'il ait parlé ſeulement icy de cette derniere eſpece de Comedie, je ſuis perfuadé qu'il parle de la Comedie en general, car quoyque la vieille & la moyenne Comedie miſſent fur la Scene, les véritables avantures des principaux Citoyens, & que la vieille les produisît ſous leurs véritables noms, il ne laiſſe pas d'être toûjours vray que le Poëte inventoit le plan & la difpoſition de ſon ſujet, & qu'enfuite il donnoit des noms vrays ou faux à ſes perſonnages. Quand Ariftophane nomme ſes Acteurs Socrate, Euripide, Cleon, Hyperbolus, Lamachus, qui font tous de véritables noms, cela ne fait pas que le ſujet de la piece change de nature, c'est toûjours un ſujet feint, quoyqu'il y ait quelque choſe de vray, & toûjours une choſe generale & univerfelle. Quand un Poëte Tragique tire d'une Hiſtoire véritable, le ſujet d'une Tragedie, ce ſujet ne laiſſe pas d'être, comme tous les autres qui n'ont rien de vray, il eſt general, univerſel, & allegorique.

Ils n'imitent pas les Poëtes ſatyriques, qui ne s'attachent qu'aux choses particulieres. Le Grec dit, & ne font pas comme les faiſeurs d'iambes, c'est-à-dire, (comme je l'ay expliqué,) comme les Poëtes ſatyriques; Car le vers ïambe étoit conſacré à la médiſance & à la ſatyre. Voilà donc la difference qu'il y a entre les Poëtes comiques & les Poëtes ſatyriques. Les uns & les autres font mordans; mais les Poëtes comiques s'attachent aux choſes generales, & les ſatyriques aux choſes particulieres. Quand Archilochus veut déchirer Lycambe, il ſe renferme uniquement dans ce que Lycambe a fait, ou qu'il ſuppoſe qu'il a fait, & n'a aucune autre veuë. Il en eſt de même de ceux qui écrivent des ſatyres contre des gens qu'ils ne font connoître que ſous des noms ſuppoſez.

Il est vray que les Poëtes Tragiques ſe ſervent des véritables nams. Il continuë de répondre à l'objection, qu'il prévoyoit qu'on luy pouvoit faire pour détruire ce qu'il avoit avancé, que l'action de la Tragedie, n'eſt ni hiſtorique ni particuliere, mais generale & allegorique. Il eſt vray, dit-il, que la Tragedie employe les noms véritables; mais cela ne détruit pourtant pas la fiction, qui eſt le fondement du Poëme Dramatique, comme du Poëme Epique. Les Poëtes Tragiques, comme ceux qui font des Epopées, ont leurs raiſons d'en uſer ainſi, & ce ſont ces raiſons qu'il explique dans la ſuite.

Mais la raison de cela, est que tout ce qui eſt poſſible, eft croyable. Voicy ce qui oblige les Poëtes Tragiques, à donner à leurs perſonnages des noms véritables & déja connus, c'eſt pour mieux perfuader que l'action, qu'ils leur attribuent, eſt poſſible & vraye; car alors le ſpectateur croit aisément, que la choſe n'eſt pas moins vraye que le nom. Ces noms véritables fourniſſent encore une autre commodité aux Poëtes, en ce qu'ils leur donnent occafion de ſe ſervir des avantures véritables de ces perſonnages déja connus, qu'ils accommodent au fond de la fable qu'ils traittent, & dont ils tirent des Epiſodes ſi ingenieux, qu'ils rendent l'action feinte beaucoup plus vray-femblable, & la font même rentrer dans la vérité de l'Histoire: Et c'eſt la grande adreſſe d'Homere, & des Poëtes Tragiques Grecs.

Il arrive neanmoins fort ſouvent que dans les Tragedies, on se contente d'un ou de deux noms connus, & que tous les autres font inventez. Comme ce qu'il vient de dire, que les Poëtes Tragiques employent des noms déja connus, pourroit perfuader que c'eſt une neceſſité indiſpenſable de mettre la fable de la Tragedie ſous de véritables noms, il a foin d'avertir que les Poëtes ſe ſont fort ſouvent contentez d'employer un ou deux noms qui fuſſent véritables, & que tous les autres étoient feints. En effet, un ou deux noms déja connus, fuffiſent pour faire paſſer tous les autres.

Il y a mème des pieces, où pas un nom n'est connu. Ariftote va encore plus loin; & par l'exemple d'Agathon, il fait voir qu'un Poëte Tragique a la liberté d'inventer auffi bien les noms que les choſes. L'autre maniére eft pourtant plus feure, & je conſeillerois de la fuivre préférablement.

Car dans la Tragedie d'Agathon, qu'il a appellée, la fleur. Cet Agathon vivoit du temps d'Eupolis & d'Ariftophane. On ne ſçait point de quelle nature étoit la piece dont Ariftote parle, ni pourquoy elle étoit appellée, la fleur; ce Poëte avoit de grandes qualitez pour le Tragique, il fit pourtant des fautes confiderables, qui firent tomber quelques-unes de fes pieces, comme on le verra dans le Chap. XIX.

Dans cette piece tous les noms font feints, comme les chofes. Il veut dire qu'il n'y avoit aucun nom qui fût véritable, & que toutes les parties de la fable étoient de l'invention du Poëte, ſans qu'aucun incident fût tiré d'un ſujet déja connu.

C'est pourquoy il n'est pas neceffaire de s'attacher Scrupuleuſement à ſuivre toujours les fables receuës, d'où l'on tire ordinairement les ſujets des Tragedies. Le ſuccez qu'avoit eu la piece d'Agathon, fait qu'Ariftote prononce hardiment que les Poëtes Tragiques ont la liberté d'inventer des ſujets & des perſonnages nouveaux: En effet il n'y a rien qui doive empêcher ces pieces d'invention de réüflir auffibien que celles qui font tirées d'un ſujet connû. Horace étoit du même ſentiment; mais il s'eſt crû obligé d'avertir les Romains, que ces ſujets entierement inventez étoient plus difficiles à traitter que les autres, & de leur conſeiller en même temps, de s'attacher plûtôt à des ſujets déja connus ; Difficile eft propriè communia dicere, tuque Rectius Iliacum carmen deducis in actus, Quàm fi proferres ignota, indictaque primus. Mais je vous avertis qu'il eſt bien mal aisé de traitter proprement & convenablement ces caractères, & ces ſujets qui font à tout le monde, & que tout le monde peut inventer, c'est pourquoy vous ferez beaucoup mieux de tirer d'Homere le sujet & les perſonnages de vos Tragedies, que de hazarder le premier fur la Scene, des ſujets & des perſonnages inconnus, & dont personne n'a parle. Et plus bas, en parlant des pieces ſatyriques, Ex noto fictum carmen ſequar. Je voudrois toujours tirer de quelque Histoire connuë, les ſujets de mes pieces. Ariftote n'avoit pas les mêmes raiſons de donner un pareil avis aux Grecs, car ils avoient à un tel point l'eſprit de la Tragedie, qu'il n'y avoit rien d'impoſſible pour eux. On voit que le premier, qui ofa s'éloigner de la route ordinaire, & commune, & tenter ce qu'Horace trouva enſuite trop difficile pour les Romains, le fit avec tant de ſuccez, qu'il mérita d'être propoſé pour modéle.

Cela feroit ridicule. Il veut dire que le ſcrupule qui obligeroit un Poëte à s'attacher uniquement aux fables connuës, de crainte qu'un ſujet de nouvelle invention ne réüſſiſt pas, ſeroit entierement ridicule : Et en voicy la raifon.

Car ce qui est connù, l'est de peu de personnes, & cependant il divertit tout le monde également. S'il n'y avoit que les ſujets connus qui puſſent plaire, ils ne plairoient certainement qu'à un petit nombre, c'est-à-dire à ceux qui en ſeroient inſtruits, & qui ſçauroient l'Hiſtoire, d'où ces ſujets font tirez. L'Edipe & l'Electre de Sophocle; le Cinna & les Horaces de M. Corneille; la Phedre & l'Iphigenie de M. Racine, ne divertiroient que les Sçavans; mais nous voyons au contraire, qu'ils raviſſent les plus ignorans, & ceux qui ne connoiffent pas même les noms des perſonnages. On peut donc aſſeurer que les ſujets nouveaux ne font pas moins propres au Theatre que les ſujets connus. Cette preuve eſt certaine. C'eſt une démonſtration.

Il eſt donc évident par-là, que le Poëte doit être l'Auteur du ſujet, encore plus que des vers, fur tout, puiſqu'il n'est Poete que par l'imitation, & qu'il imite des actions. Arifto-te dit, que la conduite des Poëtes dans la compoſition de leurs pieces, prouve clairement, qu'ils doivent être encore plus les maîtres de la conſtitution du ſujet, que de la compoſition des vers. En effet, la premiere choſe que fait un Poëte, c'eſt de bâtir la fable, qui eſt d'abord generale & univerſelle, il la fingulariſe enſuite par l'impoſition des noms qu'il donne à ſes perſonnages; & fi les perſonnages connus luy fourniffent quelque point d'Hiſtoire, il tâche de l'accommoder à fon fujet, & d'en tirer quelque Epiſo-de; & voilà ce qui fait le Poëte. La meſure des vers ne contribuë en aucune manière à luy donner ce nom, aufli n'eſt-il Poëte que par l'imitation, puiſqu'il imite, non des paroles, mais des actions, & qu'il n'inſtruit que par des exemples. Le ſeul nom même de Poëte, le rend entierement maître de ſon ſujet; car Poëte, ſignifie proprement Faiſeur, (s'il eſt permis de ſe ſervir de ce terme.) Or ce qu'il y a de principal dans la Tragedie, & dans le Poëme Epique, c'eſt la fable ou compofition des choſes: Et comme cela eſt entierement de l'invention du Poëte, c'eſt auſſi, ce qui luy fait donner ce nom; l'on peut dire même que le ſujet luy appartient plus que les vers; dans ceux-cy, il fuit les meſures qui luy ſont preſcrites, & dans le ſujet il a une entiere liberté, pourvû qu'il ait toûjours devant les yeux, ou le neceſſaire ou le vray-ſemblable.

Et quand même il luy arriveroit d'étaler fur la Scene des incidens véritables, il n'en meriteroit pas moins le nom de Poëte. Comme ce qu'il vient de dire, que les Poëtes ne font Poëtes que par l'imitation, & qu'ils doivent être les Auteurs de leurs ſujets, pouvoit faire croire qu'un Poëte qui mettroit ſur le Theatre une action véritable, ceſſeroit d'être Poëte, parce qu'il n'auroit pas inventé ſon ſujer, Il prévient cette difficulté, & aſſeure qu'il n'en eſt pas moins Poëte; car la verité de l'action qu'il raconte, ne peut pas luy faire perdre ce nom, & voicy la raiſon qu'il en donne.

Car rien n'empèche que les incidens, qui font arrivez véritablement, n'ayent toute la vray-femblance & toute la poſſibilité que l'art demande. Que demande l'art du Poëte? Il demande qu'il donne à ſon ſujet toute la vray ſemblance qu'il eſt poſſible. Or cette vray-ſemblance n'eſt point du tout incompatible avec la verité; & ce qui est arrivé véritablement peut être auſſi vray-ſemblable & auſſi poſſible, que ce qu'on pourroit feindre, & être tel qu'il feroit, ſi le Poëte l'avait feint. La verité du fait ne peut jamais détruire la nature de la fable. L'Auteur de la Tragedie eſt l'Auteur de la Fable; Il eſt donc Poëte. Ariftote s'eſt contenté de cette raiſon, qui eft convainquante, & qu'il a tirée du fond de la Nature du ſujet; il auroit pû en ajoûter une autre, qui me paroît tres ſolide; c'eſt que la verité du point d'Hiſtoire que le Poëte entreprend de traiter, n'exclut pas l'art du Poëte, qui a toûjours à diſpoſer ſon ſujet, & à en dreſſer le plan, de maniere que la fable ſoit toûjours l'ame du Poëme; c'eſt cette Oeconomie, & cette juſte liaiſon des chofes qui conftituë proprement le Poëme Dramatique, & c'eſt ce qui ne coûte pas moins à faire dans les ſujets véritables, que dans ceux qui font feints.

De toutes les fables & actions simples, les Epiſodiques font les plus imparfaites; j'appelle Epiſodique, une fable qui a des Epiſodes qui ne ſont pas liez les uns avec les autres, ny neceſſairement ny uray-femblablement. Nous avons veu que toutes les parties, qui compoſent l'action de la Tragedie, doivent être fi bien liées, & avoir entr'elles un ſi grand raport, que ſi l'on en ôte, ou ſi l'on en tranſpoſe une ſeule, le tout foit entierement ou changé ou détruit. Quand on mêle à une fable une action, qui ne fait point du tout partie de l'action principale, on peut la retrancher entierement fans faire aucun vuide, & fans rien changer dans l'action, qui fait le ſujet du Poëme, laquelle n'en devient que meilleure, puiſqu'elle ne perd que ce qui ne luy étoit pas propre, & qui corrompoit ſon unité. Une Fable Epiſodique eft donc une fable qui a quelque partie hors d'œuvre, étrangere, ſurajoûtée, & qu'on peut retrancher fans faire rien perdre à la fable même. Ces Epiſodes vicieux ſe rencontrent plus ordinairement dans les fables ſimples, parce que, comme elles ont moins d'incidens & moins de parties que les autres, elles fourniſſent auſſi moins de matiére au Poëte, qui pour achever les cinq Actes, ſe jette le mieux qu'il peut dans cette irregularité. Quoyque l'Edipe ſoit une piece implexe, & qu'il y eût, par conſequent affez de matière pour n'avoir pas recours à des Epiſodes étrangers, M. Corneille n'a pas laiſſe de tomber dans ce défaut, où la ſéchereſſe des ſujets ſimples a quelquefois précipité les Poëtes. L'amour de Theſée & et de Dircé eſt le plus vicieux de tous les Epiſodes; car non ſeulement il n'eſt point partie de l'action, mais il fait ſeul une action fi parfaite & fi entiere, que la piece feroit plus ſupportable ſi cet amour étoit l'action principale, & que l'action d'Edipe, ne fût que l'Epiſode de cette action, c'eſt pourtant cet amour que M. Corneille appelle un heureux Epiſode. Ariftote en auroit jugé tout autrement, & il auroit même trouvé que l'amour ne peut jamais fournir que des Epiſodes monstrueux à l'Hiſtoire d'Edipe, qui n'eſt compoſée que d'inceſtes & de parricides, & de toutes fortes d'horreurs.

Et les bons y tombent par trop de complaisance pour les Acteurs; car, comme il y a toûjours des jalouſſes entre les differentes Troupes des Comediens. J'ay tiré de ce paffage le ſens qui m'a paru le plus juſte & le plus vray. La complaiſance qu'un Poëte avoit pour ſes Acteurs, qu'il vouloit faire paroître plus que les autres, l'obligeoit ſouvent à allonger ſa matiere, afin que tels & tels Acteurs puffent joüer; & en multipliant ainſi les perſonnages, il étoit ſouvent forcé de corrompre l'unité de ſon action par des Epiſodes étrangers. Aujourd'huy qu'il n'y a parmy nous ni diſputes ni jaloufies de differentes Trouppes, nous ne laiſſons pas de voir encore de tres méchans effets de la complaiſance, que les Poëtes ont quelquefois pour les Comediens.

La Tragedie n'est pas seulement l'imitation d'une action entiere, mais encore d'une action, qui excite la terreur & la compafion. Ariſtote a deja fait voir ce que c'eſt qu'une action entiere & parfaite, & ce qui peut corrompre fon Unité; & par là il a expliqué la premiere partie de la définition qu'il a donnée de la Tragedie. Il paſſe preſentement à la derniere, où il a dit, que par le moyen de la terreur & de la compaſſion, la Tragedie acheve de purger en nous ces fortes de paſſions, & toutes les autres ſemblables. Pour produire cet effet, il faut neceſſairement qu'elle imite une action capable d'exciter la terreur & la compaſſion; car fi elle excite d'autres paſſions, au lieu de celles-là, la définition eſt fauſſe, ou cette action ne répond point du tout au deffein de la Tragedie. Il eſt certain qu'il n'y a point de Tragedie, fi on n'excite la crainte & la pitié; & Ariftote auroit exclus par cette raiſon, du nombre des Tragedies, le Nicomede de M. Corneille, qui n'a travaillé qu'à exciter l'admiration dans l'ame du ſpectateur, & qui en s'éloignant des préceptes d'Ariftote, a crû trouver une maniére nouvelle de purger les paſſions; car, dit-il, l'amour que cette piece donne pour cette vertu que nous admirons, nous imprime de la haïne pour le vice contraire ; la grandeur de courage de Nicomede nous laiſſe une averſion pour la pufillanimité. Mais ce n'eſt nullement le but de la Tragedie, de purger les paffions par l'admiration, qui eſt une paffion trop douce pour produire un ſi grand effet; elle n'employe que la crainte & la pitié, & laiſe regner l'admiration dans le Poëme Epique auquel elle eſt plus propre & plus neceſſaire, & où elle a plus de temps pour agir ſur les habitudes & ſur les mœurs.

Or ces deux paſſions viennent de la ſurpriſe. C'eſt une verité conſtante, où il n'y a point de ſurpriſe, il n'y a pour l'ordinaire, ni crainte ni compaffion.

Quand les chofes naiſſfent les unes des autres contre notre attente. Comme il y a pluſieurs accidens qui cauſent la ſurpriſe, Ariftote a ſoin d'expliquer ceux qui conviennent à la Tragedie. Ce Poëme ne s'accommode point du tout de ceux qui ſont purement fortuits, & qui n'ont aucune cauſe qui les produiſe, comme ſeroit la chûte d'une maiſon, qui écraferoit un homme, ou une pierre jettée au hazard, qui en tueroit un autre, la ſurpriſe que ces accidens cauſent, n'eſt point du tout propre à purger les paſſions, parce que n'y ayant aucune cauſe ſenſible, qui ait produit ces accidens, on les impute à une fortune aveugle, & on ne s'en fait pas l'application. La ſurpriſe donc que la Tragedie demande, c'eſt celle que produiſent les incidens, qui naiſſent les uns des autres contre l'attente du ſpectateur. Il faut bien remarquer qu'il ne dit pas, des incidens qui viennent les uns après les autres; mais, qui naiffent les uns des autres: Car un incident, qui cauſe de la ſurpriſe, peut venir aprés d'autres, fans avoir avec eux la liaiſon que la Tragedie demande; il faut donc qu'il naiſſe naturellement de ceux qui l'ont précedé, autrement il n'eſt point propre à la Tragedie.

Car le merveilleux se trouve bien plus dans celles-là, que dans celles qui arrivent fans deſſein & aux l'aventure. Ariftote n'avance rien, dont il ne rende une raiſon tres folide & tres convaincante. Il explique icy, pourquoy la Tragedie ne s'accommode pas des ſurpriſes que cauſent les accidens, qui arrivent ſans deſſein & à l'aventure. C'eſt parce que les choſes purement fortuites n'ont pas ce merveilleux, qu'on trouve dans celles qui naiſſent des incidens, qui ont précedé. En effet, il n'y a rien de fort merveilleux, qu'une maiſon tombe & écraſe un homme; l'eſprit du ſpectateur ne va point rechercher les cauſes de cet accident, qui font cachées dans le ſein de la Providence, & ne donne qu'une legere attention au malheur du mort, auquel il ne prend d'autre part, que celle que la ſimple humanité l'oblige d'y prendre; mais quand la ſurpriſe vient des choſes qui naiſſent les unes des autres, elle a certainement le merveilleux, dont Artiſtote parle icy; car l'eſprit du ſpectateur, frapé & remply de fon objet, enviſage en même temps les cauſes & la fin, & c'eſt de cette double veuë, que naît toûjours le merveilleux; c'eſt par là qu'il regne avec tant d'éclat dans les Poëmes d'Homere, où la ſurpriſe eſt toûjours produite par des incidens, qui font liez avec ceux qui les précedent, & pour en donner une preuve encore plus ſenſible, c'eſt par cette raiſon qu'on ne trouve rien qui foit comparable au merveilleux de l'Ecriture Sainte; elle eſt pleine d'évenemens extraordinaires, qui arrivent contre l'attente du Lecteur, mais ils font toujours produits par des moyens qui naiſſent les uns des autres, on voit la cauſe avec l'effet.

Car mème de toutes les choses que la fortune conduit, celles qui paroiſſent arriver à deffein, & par une conduite particulière, font toûjours plus ſurprenantes & plus merveilleuses. Pour prouver la verité qu'il vient d'établir, que les chofes qui naifſſent d'une cauçe connue contre l'attente du ſpectateur, font plus merveilleuſes & plus ſurprenantes, que celles qui arrivent par hazard, Il imagine une raiſon qui eſt ſans replique, & qui ne pouvoit être imaginée, que par un homme qui connoiſſoit la Nature à fond. Il dit que parmy les accidens purement fortuits, il y en a pourtant qui ont le merveilleux dont il parle, & que ce ſont toujours ceux qui arrivent de maniére, qu'au lieu de les imputer au hazard, on ſe perfuade qu'ils font arrivez à deſſein, & qu'ils font amenez par une conduite particulière, comme ce qui arriva au meurtrier d'un certain Mitys. Cet homme étant aſſis ſous la Statuë de celuy qu'il avoit tué, la Statuë tomba fur luy, & l'écraſa. Cet accident fut conduit par la fortune; car la Statuë ne ſeroit pas moins tombée, quand le meurtrier n'auroit pas été deſſous; mais le fpectateur, qui joint la cauſe à l'effet, fe perfuade ſans peine que cela s'eſt fait exprés, ſi on oze parler de cette maniére; Et que c'eſt Mitys luy-même, qui s'eſt vangé de ſon affaſſin; Il n'y a rien de plus ordinaire que le ſentiment de ce ſpectateur; l'Hiſtoire ancienne & moderne nous en fourniroit mille exemples; chacun fait en ces occafions la reflexion que Callimaque fait dans cette Epigramme ſur la Statuë d'une Marâtre, qui étoit tombée ſur ſon beaufils, & l'avoit tué. Στήλην μητρυιῆς, μικρὰν λίθον, ἔστεφε κοῦρος, Ὡς βίον ἠλλάχθαι καὶ τρόπον οἰόμενος· Ἡ δὲ τάφῳ κλινθεῖσα κατέκτανε παῖδα πεσοῦσα· Φεύγετε μητρυιῆς καὶ τάφον οἱ πρόγονοι. Un jeune homme couronnoit ſur un Tombeau une petite flatüe de fa maratre, ſe perſuadant qu'en perdant la vie, elle avoit auſſi perdu toute fa méchanceté ; mais il fut tué de la ſtatüe qui tomba fur luy. Eloignez-vous toûjours de vos maratres, quand mémo elles feroient dans le tombeau.

Ce qui arriva à Argos par la Statüe de Mitys, qui tomba ſur ſon meurtrier, & le tua fur la place, au milieu d'une grande Fète. Plutarque raporte cette Hiſtoire dans fon Traité Pourquoy la Justice divine differe ſouvent la punition des méchans. Il dit, que ce Mitys Argien ayant été tué dans une ſédition, quelques années aprés le peuple étant aſſemblé dans la place d'Argos pour voir les jeux, la Statüe de bronze de Mitys tomba ſur le meurtrier, & l'écraſa; Il attribuë cette punition à la Providence.

Car il ſemble que cela n'arriva point du tout par accident. Les Peripateticiens ne croyoient point de Providence, ni de fatale neceſſité, c'eſt pourquoy Ariftote ſe contente de dire, qu'il ſemble que cette Statie ne tomba pas par accident. Il étoit perfuadé que c'étoit un pur hazard; mais il ſe conforme à l'opinion commune des hommes, qui aiment naturellement à raporter les effets à leurs cauſe, pour peu qu'ils y trouvent de jour, fur tout dans les évenemens où la Religion eſt intereffée. Ce n'eſt pas icy le lieu de prouver la verité d'un ſentiment ſi general; Il ſuffit de dire que les Poëtes Tragiques, ont mieux aimé ſuivre l'opinion des Stoïciens, qui reconnoiffoient la fatale neceſſité & la Providence, que celle des Peripateticiens, voyant bien que c'étoit le feul moyen de conſerver à leur Theatre ces furpriſes merveilleuſes, qui naiſſent des accidens, qui paroiſſent fortuits, & qui ont pourtant leurs caufes marquées.

Il s'enfuit donc de-là neceſſairement, que les fables où l'on obſervera cette conduite, feront toûjours les plus belles. C'eſt une conſequence neceſſaire, puiſque la ſurpriſe que cauſent des incidens bien conduits, & qui naiſſent les uns des autres, eſt plus merveilleuſe que celle qui naît des accidens fortuits, les Tragedies qui produiront la plus merveilleuſe, ſeront toûjours les plus belles; cela eſt ſans contredit; mais on peut former icy un doute qui me paroît fort raisonnable; c'eſt de ſçavoir ſi Ariftote recommande aux Poëtes de s'attacher à faire naître la ſurpriſe par des accidens qui n'ayent rien de fortuit, & qui naiſſent naturellement les uns des autres, ou s'il les exhorte à tâcher de produire cette ſurpriſe par des accidens qui paroiſſent arriver à deſſein, & qu'on puiſſe pourtant imputer au hazard & à la fortune. Je me declarerois pour le dernier, car cette ſurpriſe me paroît encore plus merveilleuſe que l'autre; & c'eſt par là, que l'Edipe eſt le plus heureux ſujet de Tragedie qui ait jamais été; car tout ce qui arrive à ce malheureux Prince, a ce caractere; Il eſt conduit par la fortune; mais tout le monde voit que tous ces accidens ont leur caufe, & arrivent à deſſein par une Providence particuliere. Je ſuis perfuadé qu'Ariftote ſe feroit mieux expliqué, s'il n'avoit craint de donner par là quelque atteinte à fon opinion fur la deſtinée; & c'eſt à ce ménagement qu'on doit imputer cette obſcurité.

REMARQUES SUR LE CHAPITRE DIXIEME.

Appelle ſimples, les actions, , qui étant, comme on l'a déja dit, continues & unies finiſſent ſans reconnoiſſance & ſans péripetie.] Il appelle fable ſimple, celle où il n'y a ny changement d'état, ny reconnoiſſance, & dont le dénoüement n'eſt qu'un ſimple paſſage de l'agitation & du trouble, au repos & à la tranquilité. Tel eſt l'Ajax & le Philoctete de Sophocle. La Medée & l'Hecube d'Euripide; la fable de l'Iliade & celle de l'Eneide ſont auſſi du nombre des fables ſimples.

Et j'appelle implexes, celles qui ont, ou la péripetie, ou la reconnoiſſance, ou toutes les deux.] Si la péripetie, c'est-à-dire, le changement d'état, peut-être ſans la reconnoiſſance, comme dans l'Antigone de Sophocle, la reconnoiſſance peut être auſſi ſans la péripetie. Il eſt vray qu'il y a moins d'exemples de la derniere que de la premiere. Dans l'Edipe & dans l'Electre de Sophocle, & dans l'Iphigenie Taurique d'Euripide, il y a reconnoiſſance & péripetie.

Or l'une & l'autre doivent naitre de la conſtitution mème du ſujet, de telle manière, que ce qui précede les produiſe, ou neceſſairement ou vray-ſemblablement.] La péripetie & la reconnoiſſance ne ſçauroient être ny neceſſaires ny vray-ſemblables, fi elles ne naiſſent du fond du ſujet; l'Edipe & l'Electre de Sophocle ſont en cela les plus excellens modéles. Ce grand Poëte y a parfaitement imité la reconnoiſſance qui fait le dénoüement de l'Odyſſée; car c'eſt toûjours Homere, qui a donné aux Poëtes Tragiques les plus beaux exemples, & des nœuds, & des dénoüemens. Nos Poëtes Tragiques ont peu fait de dénoüemens par la reSUR LE CHAPITRE X.connoiſſance, ſoit qu'ils ayent trouvé peu de ſujets qui en fourniſſent; ſoit qu'ils ayent paru trop difficiles à bien traiter. Ils font pourtant des effets merveilleux ſur le Theatre, comme on en peut juger par la double reconnoiſſance de l'Electre de Sophocle, & M. Corneille en convient, la reconnoiſſance, dit-il, est d'un grand ornement dans les Tragedies, mais il est certain qu'elle a ſes incommoditez. Les incommoditez qu'elle a ne ſont pas celles qu'il y trouve ; car bien loin de faire perdre des ſentimens pathetiques, il n'y a rien qui en fourniſſe de ſi touchans. La plus grande incommodité des reconnoiſſances, c'eſt qu'elles font tres difficiles à bien traiter, & que fi on y fait plus parler l'eſprit que le cœur, elles languiſſent & font tres froides. On y péche encore en beaucoup de façons. M. Corneille luy-même a hazardé une double reconnoiſſance dans ſon Heraclius; mais je ne croy pas qu'Ariſtote l'eût approuvée; car outre que c'eſt un énigme depuis le commencement juſqu'à la fin, & qu'à la fin même, on ne peut s'aſſeurer qu'elle foitſoit faite, elle péche directement contre les regles qu'Ariftote preſcrit. Il faut que la reconnoiſſance naiſſe du ſujet, mais il ne faut pas qu'elle soit le ſujet; Or dans l'Heraclius, c'eſt la reconnoiſſance ſeule qui fait le ſujet, on n'y voit qu'un pere qui ne peut démêler ſon fils, qu'il veut ſauver, d'avec fon ennemy qu'il veut perdre. Dans l'Electre de Sophocle, & dans l'Iphigenie Taurique d'Euripide, la reconnoiſſance eſt un moyen & non pas une fin.

Car il y a une tres grande difference entre des Incidens qui naiſſent les uns des autres, & des Incidens qui viennent ſimplement les uns aprés les autres.] Les Incidens qui ſont ſimplement les uns aprés les autres, font proprement comme les nombres qui ſubſiſtent par eux-mêmes, indépendamment de ceux qui les précedent, le premier n'amene point le ſecond, ny le ſecond le troiſieme; mais les incidens qui naiſſent les uns des autres, ſont comme les parties d'un même corps qui ne ſubſiſteroit plus ſi on en ôtoit ou changeoit une ſeule; fer on romuroitcar on romproit leur liaiſon & leur continuité.

REMARQUES SUR LE CHAPITRE ONΖΙΕΜΕ.

A Péripetie est un changement de fortune en une fortune contraire contre ce qu'on avoit attendu.] J'ay ajoûté ces derniers mots pour mieux expliquer la penſée d'Ariſtote, car il eſt certain que les Peripeties les moins attendues & les plus ſurprenantes, font les plus belles, pourvû qu'elles ſoient, ou neceſſaires ou vray-ſemblables.

Comme dans l'Edipe de Sophocle, celuy qui vient pour luy annoncer une nouvelle fort agreable, & qui doit le délivrer des frayeurs, &c.] C'eſt dans la troifiéme Scene du iv. Acte. Un homme de Corinthe vient apprendre à Edipe la mort du Roy Polybe, afin qu'il aille ſe mettre en poſſeſſion de ce Royaume: Edipe qui croyoit que Polybe étoit ſon pere, & qui craignoit encore d'aller commettre un inceſte, comme l'oracle l'en avoit menacé, luy dit, qu'il n'ira jamais dans un lieu, où il pourra trouver ſa mere. Ce Corinthien luy répond, qu'il paroît bien qu'il ne ſe connoît pas luy-même, & qu'il s'allarme pour rien, aprés quoy, croyant luy faire un tres grand plaiſir, & luy rendre un ſignalé SUR LE CHAPITRE XI. ſervice, de le déſabuſer, il luy apprend qu'il n'eſt point fils de Polybe & de Merope, ce qui commence la reconnoiſſance qui le jette dans le plus horrible de tous les malheurs. Voilà comment le diſcours de ce Corinthien produit un changement de fortune, non ſeulement vray-ſemblable, mais neceſſaire; car tout ce qui eſt neceſſaire eſt auſſi vray-ſemblable ſans contredit; mais tout ce qui eſt vray-ſemblable, n'eſt pas toujours indiſpenſablement neceſſaire.

Et comme dans la Lyncée de Theodecte.) Ce Theodecte étoit de Lycie, diſciple de Platon, & grand ami d'Ariſtote; il avoit fait cinquante Tragedies, & écrivoit beaucoup moins bien en proſe qu'en vers. Il ne reſte rien de luy, on ne ſçait pas même le ſujet de cette piece de Lyncée; Il y a apparence qu'il eſt tiré de l'Hiſtoire des Danaïdes, qui, par l'ordre de leur pere Danaus, tuérent leurs marys la premiere nuit de leurs nopces. La ſeule Hypermneſtre ayant épargné & fait ſauver le fien, qui étoit ce Lyncée, Danaus envoya courir aprés luy, & de peur qu'il ne vengeât ſes beaux freres, il voulut achever ce qu'il avoit commencé; il le faiſoit donc conduire à la mort avec Hypermneſtre même, ſur quelque faux prétexte, qui ne manque jamais aux tyrans ; mais le peuple rempli d'horreur pour la cruauté & l'injustice de ce pere barbare, & touché de compaſſion pour ſon gendre & pour ſa fille, excita une ſédition, qui ſauva la vie à Lyncée & fit périr Danaus. On peut voir le Chap. XX. 2. pag. 500.

La reconnoiſſance est, comme ſon nom même le témoigne, un changement qui faiſant paſſer de l'ignorance à la connoiſſance, produit, ou la haine ou l'amitié dans ceux que le Poete a deſſein de rendre heureux ou malheureux.] En définiſſant la reconnoiſſance Ariſtote a ſoin de marquer les qualitez qu'elle doit avoir pour être bonne ; elle ne doit pas être vaine, & laiſſer ceux qui ſe reconnoiſſent dans les mêmes ſentimens où ils étoient auparavant. Il faut qu'elle produiſe, ou l'amitié ou la haine, Cela ne ſuffit pas, il faut encore REMARQUES qu'elle produiſe l'une ou l'autre de ces paſſions dans ceux que le Poëte a deſſein de rendre heureux ou malheureux, c'est-à-dire, dans les principaux perſonnages; car ſi la reconnoiſſance ſe fait entre les ſeconds perſonnages, ou entre les perſonnages Epiſodiques, elle eſt vicieuſe & ne produit aucun bon effet. La reconnoiſſance qui ſe fait même entre un premier & un ſecond perſonnage eſt condamnable, ſi elle n'eſt une ſuite d'une premiere reconnoiſſance qui ſe ſoit faite entre les principaux Acteurs, & telle eſt dans l'Electre de Sophocle, la reconnoiſſance du Gouverneur d'Oreſte, qui n'eſt reconnu de cette Princeſſe, qu'aprés qu'elle & Oreſte ſe ſont reconnus.

La plus belle de toutes les reconnoiffances est celle qui ſe trouve avec la péripetie, comme dans l'Edipe.] A proprement parler, il n'y a point de reconnoiſſance qui ne produiſe une péripetie; car il n'y en a point qui ne faſſe en quelque maniére changer d'état à quelqu'un des perſonnages reconnus; mais ce n'eſt pas auſſi ce qu'Ariſtote a voulu dire; Il a voulu nous faire entendre que la plus belle reconnoiſſance eſt celle qui produit ſur le champ dans les principaux perſonnages le changement de fortune, qui fait le denouëment & l'achevement de la piece; car une reconnoiſſance qui fait paſſer tout d'un coup le Héros du Poëme de la derniere felicité, dans un abîme de miſere, ou qui le tire de cet abime de miſere pour le porter au comble de la felicité, fait, ſans contredit, ſur l'eſprit du ſpectateur, de plus grands effets, que celle qui ne frappe point du tout ce coup, mais diſpoſe ſimplement les choſes, & les mene par d'autres moyens à la fin qu'elles doivent avoir; le ſujet d'Edipe fournit à Sophocle la plus belle reconnoiſſance que le Theatre ait jamais veue; car ce Prince ne ſe reconnoît pas plutôt pour fils de Layus & de Jocaſte, que du plus heureux de tous les hommes, il ſe trouve tout d'un coup le plus malheureux. La reconnoiſſance de l'Electre du même Poëte, n'eſt pas, à beaucoup prés, ſi vive ny ſi belle, parce qu'elle eſt éloignée de la péripetie; car aprés qu'Oreſte & Electre ſe ſont reconnus, ils ſont encore du temps dans le même état, & ils ne changent de fortune que par la mort de Clytemneſtre & d'Egiſthe. Il en eſt de même de la reconnoiſſance de la ſeconde Iphigenie d'Euripide, de celle de ſon Helene, & de celle de ſon Electre. Tous ces exemples prouvent la verité de ce jugement d'Ariſtote, de maniére qu'il faut neceſſairement convenir que la plus belle de toutes les reconnoiſſances eſt celle qui produit la péripetie immediatement. M. Corneille n'avoit pas apparemment connu cette verité, quand il fit ſon Heraclius, où la péripetie précede la reconnoiſſance; car la véritable péripetie de cette piece eſt la mort de Phocas; Martian, & Heraclius ſont reconnus enſuite; mais c'eſt lorſqu'ils n'ont plus rien à craindre, & que par conſequent le ſpectateur ſe ſoucie fort peu lequel des deux ſoit Heraclius ou Martian.

Il y a pluſieurs autres ſortes de reconnoiſſances; car il arrive ſouvent qu'on reconnoît des choſes inanimées, & ce qu'il y a de plus commun.] Aprés avoir parlé de la principale reconnoiſſance, Ariſtote a crû qu'il ne pouvoit ſe diſpenſer de dire un mot des autres, qui ſont fort inférieures à cette premiere; mais dont les meilleurs Poëtes n'ont pas laiſſé de ſe ſervir; c'eſt quand on reconnoît les choſes les plus communes, comme des cheveux, des colliers, &c. Dans les Coephores d'Eſchyle, Electre trouvant des cheveux ſur le tombeau de ſon pere, les reconnoît pour les cheveux d'Oreſte. Il en arrive autant à Chryſothemis dans l'Electre de Sophocle; il ſera traitté au long de ces reconnoiſſances dans le Chap. XVII.

On reconnoît, par exemple, ce qu'une perſonne a fait, ou ce qu'elle n'a pas fait.] Comme dans l'Electre de Sophocle, Electre & Chryſothemis reconnoiſſent que les libations qu'elles ont trouvées ſur le tombeau d'Agamemnon, ne ſont pas l'ouvrage de Clytemneſtre, mais du ſeul Oreſte, ou de quelqu'un qui eſt venu de ſa part.

Mais celle dont je viens de parler eſt la plus propre à la REMARQUES. fable & à l'action.] Les autres reconnoiſſances, ſi elles ſont bien faites, ne doivent être que des moyens & des préparatifs pour celle qui les doit ſuivre, car elles ſeroient tres vicieuſes, ſi elles étoient ſeules; mais elles ont beau produire une autre reconnoiſſance, elles ne ſont jamais ſi propres à la fable, & n'ont point tant d'action que celles qui ſe font tout d'un coup, & qui produiſent ſans aucun délay la péripetie.

Car cette reconnoiſſance accompagnée de la péripetie produira immanquablement, ou la compaſſion ou la terreur, dont la Tragedie eſt l'imitation, &c.] Il donne icy la raiſon de ce qu'il a dit, que la reconnoiſſance qui eſt jointe à la péripetie eſt plus propre à la fable & à l'action: Et cette raiſon eſt tirée de ſon principe general, que la Tragedie eſt l'imitation d'une action, & non ſeulement d'une action, mais d'une action qui excite la pitié & la crainte. Tout cela ſe trouve dans la reconnoiſſance qu'il prefere à toutes les autres; Il y a de l'action, puiſqu'elle fait le bonheur ou le malheur des principaux perſonnages, & elle ne peut pas manquer d'exciter la terreur ou la compaſſion, puiſqu'un ſeul & même moment décide de choſes ſi importantes, & produit de ſi grands effets.

La ſimple eſt, quand une perſonne eſt reconnuë par une autre qu'elle connoît.) Comme dans l'Edipe; car ce Prince eſt reconnû par Jocaſte qu'il connoit.

Et la double, quand il faut que deux perſonnes qui ne ſe connoiſſent point, viennent à ſe reconnoître, comme dans l'Iphigenie d'Euripide.] C'eſt dans l'Iphigenie Taurique, où Iphigenie eſt reconnuë d'Oreſte, par une lettre qu'elle luy donne à porter en Grece, & dont elle luy dit le contenu, afin que ſi la lettre venoit à ſe perdre, il pût dire de vive voix ce qu'elle avoit écrit. Et Oreſte eſt enſuite reconnû d'Iphigenie à certaines enſeignes qu'il luy donne. Dans l'Electre de Sophocle la reconnoiſſance eſt auſſi double, car Electre eſt premierement reconnuë par Oreſte, & Oreſte eſt enſuite reconnu par Electre.

Outre ces deux parties de la fable, qui regardent le ſujet, il y en a encore une troisième que j'appelle la paſſion.] La paſſion eſt encore plus eſſencielle au ſujet, que la reconnoiſſance & la péripetie, puiſqu'il y a des ſujets ſimples, c'est-à-dire, qui n'ont ny péripetie, ny reconnoiſſance, & qui ont la paſſion, comme l'Ajax de Sophocle, l'Hecube d'Euripide.

J'appelle paſſion, une action qui détruit quelque perſonnage.] Je ſçay bien que le mot paſſion, n'eſt François, en ce ſens, que dans les choſes de la Religion, & que partout ailleurs, il ſignifie les ſentimens, ou pour mieux dire, les maladies de l'ame; mais il n'y en a point qui explique ſi bien ce qu'Ariſtote a voulu dire. On ſauve les équivoques en l'expliquant.

Comme font les morts evidentes & certaines.] Les termes Grecs ſont remarquables, ἅτε ἐν τῷ φανερῷ θάνατοι, Mortes in aperto, M. Corneille dans l'examen de ſon Horace, l'explique, des morts en ſpectacle. Si c'eſt une regle, dit-il, de ne point enſanglanter le Theatre, elle n'est pas du temps d'Ariſtote, qui nous apprend, que pour émouvoir puiſſamment il faut de grands déplaiſirs des bleſſures & des morts en ſpectacle; mais ce ne peut être le ſens d'Ariſtote, qui n'a garde d'aprouver les meurtres ſur la Scene, puiſqu'ils étoient contraires à la pratique de tous les Anciens. M. Corneille n'a pas bien pris icy le terme Grec, ἐν τῷ φανερῷ, qui ne ſignifie pas preciſément une choſe expoſée aux yeux; mais une choſe qui eſt évidente & certaine, & dont on voit des marques, qui ne permettent pas d'en douter : Il oppoſe φανερόν, certain, à ἀφανὲς, incertain, douteux. Sous cette expreſſion generale, ce Philoſophe comprend les deux eſpeces de morts, qui arrivent dans la Tragedie; celles qu'on ne voit pas, & celles qu'on voit; car un perſonnage peut venir achever de mourir ſur le Theatre pourvu qu'il n'y ait pas été bleſſé.

REMARQUES SUR LE CHAPITRE DOUZIEME.

Prés avoir expliqué les parties qui conſtituent la forme & la qualité de la Tragedie.] Ces parties ſont le ſujet, les mœurs, les ſentimens, la muſique, la décoration, la reconnoiſſance, la péripetie, & la paſſion.

Il faut parler de celles qui conſtituent ſa quantité, & qui ſubſiſtent ſeparément.] Les parties de qualité peuvent regner enſemble dans tout l'ouvrage, & ne peuvent être meſurées ſeparément, & les parties de quantité tout au contraire ſe meſurent ſeparément, & ne peuvent jamais aller enſemble, elles ont chacune leur place marquée, qu'elles ne peuvent jamais changer, non plus que les membres d'un corps.

La Tragedie a quatre parties principales, le Prologue, l'Epiſode, l'Exode, & le Chœur.] Nous voicy arrivez à un des plus difficiles endroits de la Poëtique; c'eſt la diviſion qu'Ariſtote fait des parties qui compoſent le corps de la Tragedie. Je tâcheray d'en éclaircir les difficultez, & j'eſpere de le faire de maniére qu'on aura ſujet de s'étonner de l'audace d'un Ecrivain, qui dans ſa pratique du Theatre, ouvrage d'ailleurs remply de fort bonnes choſes, n'a pas fait difficulté d'accuſer Ariſtote de n'avoir pas bien diſtingué les parties de ce Poëme, comme il étoit de ſon temps, ou pour le moins, du temps des trois excellens Tragiques qui nous reſtent, dont les ouvrages, dit-il, n'ont point de rapport avec ſon diſcours ; on ne sçauroit voir d'accuſation plus temeraire. Celuy qui accuſa Hercule d'être un lâche, n'étoit pas plus hardy. On va voir dans la ſuite que c'eſt cet écrivain qui n'a point du tout connû la pratique des Grecs, ny l'art de leurs pieces. Avant que d'en venir là, diſons un mot de la nature de cette diviſion. On ne peut pas douter qu'elle ne ſoît beaucoup meilleure que celle que les Latins ont faite, en diſant que la Tragedie a cinq Actes; car cette diviſion, qui partage la Tragedie en parties toutes ſemblables, marque bien ſon étenduë, mais non pas la difference de ſes parties; au lieu que celle des Grecs en parties diſſemblables marque, & l'étenduë de la Tragedie en general, & la differente Nature de ſes parties en particulier; mais, dira-t-on, la diviſion Latine marque quatre intervalles, ou quatre repos dans la Tragedie, ce que la diviſion Grecque ne fait pas. A cela je réponds, que la diviſion Grecque fait ce qu'elle doit, qui eſt de faire connoître toutes les differentes parties qui compoſent le corps de la Tragedie, ce que la diviſion Latine ne fait nullement, au contraire elle s'explique, comme s'il y avoit ſinq actions au lieu d'une, ce qui eſt tres vicieux. Pour ce qui eſt des intervalles, il eſt vray qu'Ariſtote n'en parle point du tout dans cet ouvrage, mais c'étoit la matiére d'un autre précepte, qu'il avoit ſans doute expliqué dans les Livres que nous n'avons plus, ou dans ſon Traité de la Muſique, ou dans celuy des Tragedies, car il ne ſuffiſoit pas de nous dire ſimplement, comme Horace, que le Poëme Dramatique doit avoir ſinq Actes, Neve minor, neu fit quinto productior actu / Fabula Il falloit encore ajoûter la raiſon de ce partage, & faire voir pourquoy une piece de Theatre doit avoir quatre intervalles, ou quatre chants du Chœur, pluſtôt que ſinq, & c'eſt ce qu'aparament il n'avoit pas oublié. Je ſuis meme perſuadé que c'eſt de là que Vitruve avoit pris ce qu'il dit des intervalles des pieces des Grecs: que les Poëtes Comiques diviſerent les eſpaces de leurs fables en parties par raiſon cubique. Diviſerunt ſpatia fabularum in partes, cubica ratione. C'eſt-à-dire, que ce qu'Ariſtote appelle icy Epiſode, le ſujet de la piece, étoit renfermé entre quatre chants du Chœur, & que les quatre chants joints au Prologue & à l'Exode, faiſoient le nombre de ſix, qui eſt le nombre cubique & le plus parfait de tous les nombres, comme le prétendent quelques Mathematiciens. Vitruve dit des Poëtes Comiques, ce qu'il devoit dire des Poëtes en general, car les Comiques n'ont en cela rien de particulier, pour ce qui regarde les intervalles. Quant à la commodité de ces eſpaces diviſez par les chants du Chœur, elle n'étoit pas moins grande que celle de la diviſion de nos Actes, car on comptoit par premier, ſecond, troiſiéme chant du Chœur, comme nous comptons par premier, ſecond, troiſiéme Acte. Et elle avoit de plus cet avantage, que chaque chant du Chœur ayant quelque choſe de different qui le diſtinguoit des autres, un homme qui arrivoit par exemple au troiſieme chant, ſçavoit d'abord lequel c'étoit. Au lieu que, quand nous arrivons au ſecond ou au troiſieme Acte, nous ne ſçavons où l'on en eſt, ſi ceux qui ont été au commencement ne nous le diſent.

Et ce dernier ſe partage encore en trois parties, qu'on appelle Parodos, Staſimon & Commoi.] Ariſtote ne parle icy que de ce que le Chœur chantoit entre les Actes, & quelquefois auſſi dans le cours des Actes, lorſqu'il ſe plaignoit avec les Acteurs; mais ce que le Chœur diſoit dans les Actes, comme Acteur, n'étoit point compris dans ce qu'Ariſtote appelle icy Choricum, chant du Chœur. Nous allons expliquer en détail chaque partie.

Le Prologue est toute cette partie de la Tragedie qui précede l'entrée du Chœur.] Le Prologue eſt fait pour expliquer aux ſpectateurs des choſes, qui non ſeulement concernent le ſujet du Poëme, mais qui luy ſont propres & neceſſaires, & qui en font une véritable partie. C'eſt nôtre premier Acte. Mais, dit-on, puiſque le Prologue eſt une partie de quantité de la Tragedie, il n'y a point de Tragedie qui puiſſe ſubſiſter ſans Prologue; le Prologue eſt tout ce qui précede l'entrée du Chœur, Or il y a des Tragedies, où le Chœur eſt le premier ſur le Theatre, & par conſequent il n'y a point de Prologue dans ces pieces, ou ce qu'Ariſtote écrit, que le Prologue précede l'entrée du Chœur, eſt faux. Voilà comme on parle, quand on n'entend pas ce qu'on lit, & qu'on ne ſe donne pas le temps d'examiner les choſes dont on veut écrire. L'Auteur de la pratique du Theatre ne ſeroit pas tombé dans cette erreur, s'il avoit connu la Nature des actions qui font le ſujet des Tragedies des Grecs, ou pour mieux dire, qui peuvent faire le ſujet de la Tragedie, à conſiderer ce Poëme dans ſa verité & dans ſa ſimplicité avec l'accompagnement du Chœur. Ces actions donc ne peuvent être que de deux ſortes; car, où elles commencent avant que le peuple qui y doit avoir quelque interêt, ſoit aſſemble, & elles donnent lieu à cette aſſemblée; ou c'eſt l'aſſemblée du peuple qui commence l'action, & qui donne lieu aux incidens qui la compoſent. Il n'y a point de milieu entre ces deux ſortes d'actions; & c'eſt ce que nous allons rendre ſenſible par des exemples. Il n'eſt pas difficile d'en trouver pour le premier cas, ces actions qui commencent avant que le peuple ſoit aſſemblé, font les plus ordinaires, & c'eſt preſque ainſi que commencent toutes celles qui font le ſujet des pieces Greques. Dans l'Electre de Sophocle, Oreſte ſuivy de Pilade arrive à Mycenes à la pointe du jour, & prend avec ſon Gouverneur des meſures juſtes pour réuſſir dans ſon entrepriſe. Electre ſort en même temps du Palais d'Egiſthe, ou elle ne peut vivre, & vient pleurer ſes malheurs; ſes plaintes donnent lieu aux principales filles de Mycenes, de s'aſſembler au tour de cette Princeſſe pour la conſoler, & à la fin du premier Acte, ces filles font le Chœur. Ainſi ce qui précede le premier chant du Chœur, eſt le véritable Prologue de cette piece ſelon qu'Ariſtote le définit. Il en eſt de même de toutes les autres pieces de ce grand Poëte, elles ont chacune leur Prologue, & c'eſt contre la verité qu'on a aſſeuré qu'elles n'en ont point. Venons aux actions de la ſeconde eſpece qui ont donné lieu à l'erreur; comme elles font plus rares que les autres, il ne faut pas s'étonner s'il y a peu de Tragedies qui commencent de cette façon. Il n'y en a que deux dans Eſchyle, les Perſes & les Suppliantes; & une dans Euripide, le Rheſus. Il ne faut qu'expliquer le ſujet de ces pieces, & l'on verra que, quoyque le Chœur ouvre la Scene, elles ne laiſſent pas d'avoir un Prologue, comme celles où le Chœur n'entre qu'aprés que quelques Acteurs ont parlé, & que l'action eſt commencée. Le ſujet des Perſes d'Eſchyle eſt la défaite de Xerxés qui revient de Grece, où il a perdu les deux grandes batailles de Salamine & de Platées. Voicy de quelle maniére le ſujet eſt conſtitué, ou plutôt de quelle maniére la Scene s'ouvre; car c'eſt de quoy il eſt queſtion. Comme il y avoit long-temps que ce Prince n'avoit envoyé aucun Courrier à la Reyne Atoſſa ſa mere, les principaux Seigneurs de Suſe, qui font des Vieillards auſquels le Roy avoit commis l'adminiſtration de ſon Royaume; s'aſſemblent pour deliberer ſur les affaires preſentes; pendant qu'ils font au Conſeil, la Reyne Atoſſa effrayée par quelques ſonges qu'elle a eü la nuit, vient les trouver. Ainſi ces Vieillards font le Prologue, mais ils ne commencent les fonctions du Chœur, qu'aprés que l'action eſt commencée, & que le ſpectateur eſt inſtruit. Dans les Suppliantes du même Poëte, cinquante filles de Danaüs, pour éviter d'épouſer leurs couſins germains, fils d'Egyptus, quittent leur patrie, & vont demander un azyle au Roy d'Argos. La Scene s'ouvre par ces cinquante filles, qui en arrivant devant la Ville, expoſent le ſujet de leur fuite, & ce qui les oblige de ſe retirer à Argos plutôt qu'ailleurs. Ce font ces mêmes filles qui font le Chœur, mais elles ne commencent les fonctions du Chœur, qu'aprés qu'elles ont fait le Prologue; autrement il n'y auroit rien de naturel. Le Rheſus d'Euripide met encore cette verité dans un plus grand jour; les ſentinelles qui veillent la nuit dans le Camp des Troyens, qui aprés avoir repouſſé les Grecs, les aſſiégeoient dans leurs retranchemens, vont à la Tente d'Hector, pour l'avertir que les ennemis avoient allumé de grands feux, & qu'on entendoit beaucoup de bruit vers le quartier d'Agamemnon; ce ſont ces ſentinelles qui ouvrent la Scene, qui commencent l'action, & qui font enſuite le Chœur de la piece. Quoyque le Chœur ſoit le premier ſur le Theatre, il n'y a pas moins un Prologue; mais c'eſt le Chœur qui le fait, & il ne devient proprement Chœur qu'aprés que le ſujet eſt expoſé, & que l'action eſt commencée. Bien plus: Il y a des pieces où le Chœur eſt le premier ſur le Theatre, & où il y a pourtant un Prologue, quoyqu'il ne ſoît pas fait par le Chœur; deux exemples vont rendre cela ſenſible. Les Suppliantes d'Euripide font les principales Dames d'Argos, dont les marys ont été tuez devant Thebes; elles viennent prier Theſée de leur faire rendre les corps, afin qu'elles puiſſent les enterrer. Elles font à Eleuſine prés du Temple de Cerés; la mere de Theſée qui étoit ſortie d'Athenes pour aller faire un ſacrifice à cette Déeſſe, trouve ces femmes qui ſe jettent à ſes pieds. Voilà l'ouverture de la Scene. C'eſt la mere de Theſée qui fait le Prologue, & ces Suppliantes ne forment le Chœur de la piece, qu'aprés que cette Princeſſe a parlé, & qu'elle a entendu leur priere. L'autre exemple n'eſt pas moins clair. Il eſt pris de l'Œdipe de Sophocle, la plus belle Tragedie de l'antiquité. Le Grand Prêtre de Jupiter ſuivy de beaucoup d'autres Prêtres, & de l'Elite de la jeuneſſe Thebaine, va ſe proſterner devant l'Autel qu'on avoit élevé à Œdipe devant la place de ſon Palais. Les cris & les gemiſſemens de ces Enfans & de ces Vieillards, obligent ce Prince à ſortir pour en ſçavoir le ſujet, & c'eſt ce qui fait l'ouverture de la Scene; Œdipe fait le Prologue, & quand le ſujet eſt bien expliqué, les mêmes Prêtres font le Chœur de la piece. Il eſt donc certain que les Grecs n'ont point eü de Tragedie, ſans ce qu'Ariſtote appelle icy, le Prologue, & par conſequent ce Philoſophe a eü raiſon de donner le Prologue pour une partie de quantité de ce Poëme. Celuy qui l'a voulu contredire, avoit ſi peu leu les Grecs, qu'il appelle les Perſes d'Eſchyle, les Perſiennes; comme ſi le Chœur de cette piece étoit un Chœur de femmes, au lieu que, comme je l'ay déja dit, c'eſt un Chœur de Vieillards. Au reſte il ne faut pas confondre ce Prologue de la Tragedie Greque, avec le Prologue de la Comedie Latine. Ce Prologue des pieces Comiques, ne fait point partie de l'action Theatrale, & il eſt emprunté des Prologues de la vieille Comedie Greque, où il eſt d'ordinaire au milieu de la piece, ſous le nom de Parabaſe, Les Latins l'ont mis preſque toujours à la tête de leurs pieces. Il y en a eü pourtant qui ont imité la licence des Grecs, & qui ont mis le Prologue dans la piece même, comme Plaute qui a mis aprés le premier Acte, celuy du ſoldat Fanfaron; mais cela n'a jamais été ſuivy des Poëtes ſages & reguliers. Terence n'a eü garde de donner dans un ſi grand abus.

L' Epiſode est tout ce qui est entre les chants du Chœur.] La Tragedie n'étoit dans ſon origine qu'un Chœur ſans Acteurs. Enſuite on ajoûta les Acteurs pour délaſſer le Chœur, & tout ce que ces Acteurs diſoient entre deux chants du Chœur, s'appelloit Epiſode, comme qui diroit partie ajoûtée, parce que ces recits étoient pieces étrangeres & ſurajoûtées à une ceremonie dont elles ne faiſoient point partie. Il y avoit donc d'abord pluſieurs recits, toûjours renfermez entre deux chants du Chœur, & toûjours tirez de pluſieurs avantures differentes; de ſorte que c'étoient pluſieurs Epiſodes differens; mais quand la Tragedie eut commencé à ſe former, & que les recits, qui n'étoient que la partie acceſſoire, furent devenus le principal, alors on commença à regarder le ſujet de la Tragedie, comme un corps qui ne devoit pas avoir des membres étrangers & indépendans les uns des autres. Les bons Poëtes ne tirerent plus les ſujets de leurs recits, que d'une ſeule & même action; & cette action retint le premier nom, & fut appellée Epiſode. Voilà pourquoy Ariſtote dit icy que l'Epiſode, eſt tout ce qui eſt renfermé entre les chants du Chœur; c'eſt-à-dire, que c'eſt tout le ſujet de la Tragedie, ou plutôt tout ce qui en fait l'intrigue, & le nœud juſqu'au denoüement, & à la Cataſtrophe qui dans les pieces bien compoſées, n'arrive qu'aprés le quatriéme & dernier chant du Chœur.

L' Exode est tout ce qui est dit après que le Chœur a ceßé de chanter pour ne plus reprendre.] Un ſçavant homme a cru que l'exode, étoit proprement l'Epilogue, & qu'on s'en ſer-voit pour remercier la compagnie & pour la congedier; mais je ne connois point de ces ſortes d'Epilogues dans la Tragedie Greque, qui finit d'ordinaire, ou par une inſtruction morale, ou par une loüange, ou par une priere, ou par des ſouhaits, &c. Si l'Exode n'étoit qu'un remerciement & qu'un congé, il ne feroit pas une partie de quantité de la Tragedie, & ne feroit pas un des membres de tout le corps; ce ſeroit une partie détachée, comme le compliment qu'un Acteur fait aujourd'huy ſur notre Theatre à la fin des pieces. La maniére même dont Ariſtote s'eſt expliqué, ne ſouffre pas qu'on prenne l'Exode dans ce ſens là, puiſqu'il le définit tout ce qui eſt définit tout ce qui eſt dit aprés le dernier chant du Chœur. Ce mot tout, marque que c'eſt une partie qui a de l'étenduë. En effet l'exode eſt le dénoüement & la Cataſtrophe de la piece. Ce dénoüement dans les pieces, bien compoſées commence toujours aprés le dernier chant du Chœur ; & cela répond exactement à nôtre cinquiéme Acte. Mais, dira-t-on, pourquoy cet Exode, ce cinquiéme Acte n'eſt-il pas renfermé entre deux chants du Chœur, comme les trois qui le précedent? Il eſt aiſé de répondre à cette objection; il n'eſt pas naturel qu'on chante, ny qu'on veueille entendre chanter à la fin d'une action tragique. Le ſpectateur n'auroit pris aucun interêt à ce chant, & n'en auroit jamais attendu la fin. Quand l'action eſt achevée, ce que le Chœur dit ne ſçauroit être trop court. Il ne dit auſſi le plus ſouvent que deux ou trois vers. Cela ne va jamais juſqu'à ſept ou huit, que quand c'eſt une inſtruction ou une priere. Il y a même des pieces qui ſiniſſent ſans aucun diſcours du Chœur. Comme les Troades d'Euripide, le Promethée, & les Eumenides d'Eſchyle.

Le Parodos eft le premier discours de tout le Chœur.] J'ay conſervé les propres termes d'Ariſtote qui ſe ſert icy du mot λέξις, discours, pour des paroles miſes en chant; car le Parodos eſt le premier chant du Chœur aprés le Prologue. Quand le Chœur ne faiſoit que parler, un ſeul parloit pour toute la Troupe, & quand il chantoit, on entendoit chanter enſemble tous ceux qui compoſoient le Chœur. Voilà pourquoy Ariſtote a dit icy, le premier discours de tout de Chœur; mais pour rendre plus ſenſible tout ce qu'il vient d'enſeigner, je m'en vais en faire l'application ſur l'Œdipe de Sophocle que j'ay traduit, & que j'ay réſolu de donner au public aprés la Poëtique. Le Prologue comprend les deux premieres Scenes qui font le premier Acte. Le Chœur qui commence Ὦ Διὸς ἁδυεπὴς φάτι, Divin Oracle de Jupiter, &c. eſt le Parodos, le premier chant du Chœur ; l'Epiſode comprend le ſecond, le troiſiéme, & le quatriéme Acte juſqu'au Chœur qui commence, Ὦ γενεαὶ βροτῶν, ὡς ὑμᾶς ἴσα καὶ τὸ μηδὲν / ζώσας ἐναριθμῶ, Race mortelle des hommes, que je fais peu d'état de vôtre felicité. Et l'Exode eſt tout le cinquième Acte; mais il eſt neceſſaire d'avertir que le premier chant de tout le Chœur, doit toûjours fermer le premier Acte, & faire le premier intermede, & par conſequent dans toutes les pieces où le Chœur parle dans le cours du premier Acte, ce qu'il dit en ces occaſions, ne peut être le Parodos. C'eſt un ſeul perſonnage du Chœur qui parle pour toute la Troupe. Dans l'Electre de Sophocle le Chœur entre au 120. vers & dit, Ὦ παῖ ποῦ δυςανοτάτας / Ἦλέκτρα ματρός Princeſſe qui étes née de la plus denaturée de toutes les meres. Le Scholiaſte marque que c'eſt le Parodos; mais il veut dire ſimplement que c'eſt l'arrivée du Chœur, & non pas le premier chant de tout le Chœur qui ne commence qu'au vers 475. Εἰ μὴ ἐγὼ τοδάφρων / Μάντις ἔφων Si je ne me trompe dans mes prédictions, où commence l'intermede du premier Acte. Cela eſt encore plus ſenſible dans l'Œdipe Colone du même Poëte, où le premier Acte eſt d'une prodigieuſe longueur, car il eſt de 700. vers. Le Chœur arrive pourtant au 118. Et dit en cherchant Œdipe. Ὅρα τίς ἄρ᾽ ἦν; ποῦ ναίει; ποῦ κυρεῖ; Regarde, qui eſt-il? Où eſt-il? Où peut-il s'être caché? On croiroit que c'e'ſt là le Parodos, le premier chant de tout le Chœur, mais il n'en eſt rien. Ce premier chant commence au vers 700. Εὐίππου ξένε τᾶσδε χώρας / Ἵκου Etranger Etranger, vous étes venu dans cette terre, & ce qui fait l'intermede du premier Acte. Toutes les fois donc que le Chœur parle dans le cours du premier Acte, ſoït qu'il parle ſeul, ou qu'il s'entretienne avec quelque Acteur, il faut ſe ſouvenir que ce n'eſt pas le Parodos, le premier chant de tout le Chœur; le Parodos eſt toûjours à la fin du premier Acte. Le Chœur ne chante point auparavant. Il n'étoit pas naturel que la premiere entrée du Chœur ſe fit en chantant, il falloit luy donner le temps de ſe faire connoître, & de s'inſtruire de l'action dont il devoit ſe mêler, & où il devoit faire le Chœur. C'eſt une regle que les Grecs, qui ſuivoient de ſi prés la Nature, n'ont jamais manqué d'obſerver, & ce n'eſt que pour n'avoir pas aſſez bien examiné leur pratique, qu'on a pris ſouvent le premier diſcours du Chœur pour le premier chant, pour le Parodos; c'eſt une faute que quelques Anciens ont faite. L'Auteur Grec qui a fait l'Argument des Perſes d'Eſchyle, cite pour le Parodos des Phenicienes d'Euripide, ce premier vers du Chœur Τύριον οἶδμα λιποῦσα Quitant les bords Tyriens, &c. qui eſt le vers 210. mais ce n'eſt là que le premier diſcours du Chœur qui parle ſans chanter. Le véritable Parodos commence au vers 642. Κάδμος ἔμολε τάνδε γᾶν Cadmus vint dans cette terre. Ce qui fait l'intermede du 1. Acte. Plutarque même ſe ſe trompé, quand il a donné pour le Parodos de l'Electre d'Euripide, ce que le Chœur dit à cette Princeſſe au vers 167. Ἀγαμέμνονος ὦ κόρα ἤλυθον Fille d' Agamemnon je ſuis venie, &c. Ou bien il a voulu dire ſimplement que c'eſt la premiere entrée du Chœur, car le véritable Parodos eſt a la fin du premier Acte, & il commence au vers 432. Κλειναὶ νᾶες, αἵ ποτ᾽ ἔμβατε Τροίαν Fameux Vaiſſeau qui abordates autrefois à Troye. Je me ſuis un peu étendu ſur cette matiére, parce que de la bien entendre, c'eſt le ſeul moyen de lire les Tragedies Greques avec plaiſir.

Le Staſimon est tout ce que le Chœur chante, quand il a pris poſſeſſion du Theatre, & qu'il s'est comme incorporé dans l'action.] Ariſtote dit ſimplement, le Staſimon eſt le chant du Chœur ſans anapeſte & ſans trochée ; mais j'ay un peu étendu ſa définition pour rendre la choſe plus intelligible. Le Chœur des pieces Greques ne commençoit proprement à prendre poſſeſſion du Theatre, & à s'incorporer dans l'action, que dans le Parodos, dans le premier chant. Tout ce qu'il chantoit donc dans la ſuite étoit appellé Staſimon; c'eſt-à-dire, que ces trois derniers chants étoient compris ſous ce nom: Et on les appelloit ainſi, parce qu'alors le Chœur étoit fixe, & qu'il n'employoit dans les chants que des meſures lentes, & jamais des pieds vîtes & précipitez, comme l'anapeſte & le trochée qui ne ſont bons que pour le mouvement.

Ce chant est sans anapeste & ſans trochée.] Ces deux pieds, dont l'anapeſte eſt de deux breves & d'une longue, & le trochée d'une longue & d'une breve, regnent dans le premier chant du Chœur ; & ſont fort rares dans les trois autres, où le Chœur ne ſe donnoit pas tant de mouvement. Cette difference de nombre & de meſures, ſert au moins à faire voir avec quelle exactitude les Grecs compoſoient leurs pieces, puiſqu'ils étoient ſi ſoigneux de peſer, s'il faut ainſi dire, juſqu'aux paroles de leurs Chœurs, pour leur donner, ou du poids, ou de la legereté, ſelon les endroits où ils les placeoient, & ſelon les mouvemens que le Chœur devoit faire.

Commoi, ſont les regrets que font enſemble le Chœur & les Acteurs.] Le Chœur accompagne quelquefois de ſes plaintes, les regrets que les Acteurs font dans le cours des Actes, ſur les accidens funeſtes qu'ils voyent arriver : Et Ariſtote n'a pas crû qu'il fût indigne de luy, d'enſeigner le nom qu'on donne à ces plaintes. Ce nom eſt pris du geſte qu'on fait d'ordinaire dans ces occaſions, qui eſt de ſe fraper & de ſe meurtrir; & comme cela n'arrive que dans les pieces où on voit des choſes funeſtes, ce Philoſophe a eu ſoin d'avertir plus haut que ces Commoi, ne ſe trouvoient qu'en certaines Tragedies; car celles dont le ſujet eſt moins Tragique, n'en ont point.

REMARQUES SUR LE CHAPITRE TREIZIEME.

C'Eſt une conſequence neceſſaire, qu'il ne faut pas choiſir un tres honnète homme, pour le faire tomber de la proſpé-rité dans l'adverſité.] Il n'appartenoit qu'à un grand Phi-loſophe, comme Ariſtote, qui connoiſſoit ſi parfaitement la nature des paſſions, & juſqu'à leur moindre difference, de former ſur la pratique des Anciens des regles auſſi ſeures & auſſi judicieuſes, que celles qu'il donne icy; mais il faut avoüer en même temps, qu'il n'y a eu que les Grecs à qui on ait pû propoſer des regles ſi parfaites; car, comme c'é-toit le peuple du monde le plus délicat, il ne cherchoit dans la Tragedie que le plaiſir, que ce Poëme devoit don-ner. Nous ne ſommes pas ſi difficiles, pourvû qu'une Tra-gedie excite nôtre curioſité, qu'il y ait bien de l'intrigue & du mouvement & des ſentimens pathetiques, nous n'en demandons pas d'avantage; qu'un homme tres vertueux, ou qu'un ſcelerat y périſſe, cela nous eſt égal. Examinons donc ces Regles d'Ariſtote avec les raiſons qui en font la ſolidité, & nous verrons aprés cela, ſi l'on trouve des occaſions où il ſoit permis de ne pas les ſuivre. Voicy le raiſonnement d'Ari-ſtote. La Tragedie eſt une imitation d'une action qui doit exciter la terreur & la compaſſion, Les malheurs d'un homme tres vicieux n'excitent ny l'un ny l'autre, ils ne peuvent donc faire le ſujet de la Tragedie. Si la ſeconde propoſition eſt vraye, la conſequence l'eſt ſans contredit. Pour être convaincû de la verité de cette ſeconde propo-ſition, il ne faut que ſe ſouvenir, que la crainte & la pi-tié qui doivent regner dans la Tragedie, ſont deux paſſions qui naiſſent ordinairement des malheurs de nos ſemblables: En effet la pitié eſt un ſentiment de douleur que produit en nous le mal d'un homme qui ſouffre ce qu'il ne mérite pas; lorſque ce mal eſt d'une Nature à pouvoir auſſi nous arriver, & que nous pouvons raiſonnablement le crain-dre; car toutes les paſſions ont nôtre amour propre pour fondement, & la pitié qui ſemble n'embraſſer que l'inte-rêt de nôtre prochain, n'eſt fondée que ſur le nôtre; les malheurs donc d'un homme qui eſt au deſſus des autres par ſa vertu, ne peuvent naturellement exciter en nous, ny la crainte ny la pitié, parce qu'ils nous donnent de l'hor-reur. Or il y a bien de la difference entre une choſe qui eſt horrible, & une autre qui eſt pitoyable, puiſque celle qui eſt horrible, non ſeulement chaſſe la pitié; mais jette ſouvent même dans une paſſion toute contraire. Si ces malheurs ne peuvent exciter la pitié & la crainte, ils ne peuvent, par con-ſequent purger les paſſions; car le ſpectateur voyant la vertu malheureuſe, s'abandonne au déſeſpoir; murmure même ſouvent, & ne travaille plus à combattre ſes paſſions, voyant qu'il les vaincroit inutilement, puiſque la vertu ne préci-pite pas moins dans le malheur que le crime. Ariſtote a donc eu raiſon, d'exclure de la Tragedie les malheurs d'un homme tres vertueux. M. Corneille voyant que cette ma-xime bannit les Martyrs du Theatre, cherche des autoritez pour défendre ſon Polyeucte, par d'autres endroits que par ſes grands ſuccez, & il trouve enfin un Minturnus qui exa-mine dans ſon Traité du Poëte, Si la Paſſion de JESUS-CHRIST & les Martyres des Saints, doivent être exclus du Theatre, à cauſe de leur vertu, & qui décide en ſa faveur. Voilà donc Minturnus oppoſé à Ariſtote. Si le Polyeucte de ce grand homme n'avoit d'autre fondement, je le croirois mal appuyé. Il vaut mieux avoüer franchement, que M. Corneille a connû ſon ſiécle, & qu'il a hazardé ce Poëme ſur la connoiſſance qu'il en avoit. Le ſuccez juſti-fie aſſez le Poëte; mais je ne ſçay s'il ſeroit aiſé de juſti-fier ce ſuccez. Je ne parle icy que du ſujet dont peu de gens jugent, car d'ailleurs c'eſt peut-être la piece de M. Corneille la mieux conduite, elle eſt pleine de beaux ſentimens & a de parfaitement beaux caractéres, où les mœurs ſont marquées admirablement. Il n'y a perſonne qui ne s'inte-reſſe pour Pauline & pour Severe, & qui ne ſoit touché de leur malheur, & c'eſt ce qui fait réuſſir la piece; mais ce ſujet n'eſt nullement propre au Theatre, qui ne doit ex-poſer ny le bonheur ny le malheur d'un homme tres ver-tueux. De quelque maniére qu'on regarde le martyre, ou comme un mal ou comme un bien, il ne peut exciter, ny la pitié ny la crainte, & par conſequent il ne purgera pas les paſſions, ce qui eſt l'unique but de la Tragedie, comme on l'a déja vû. Cette regle d'Ariſtote fait encore le procez à beaucoup d'autres pieces qui n'ont pas laiſſé de plaire, mais elles ont plû par d'autres endroits que par le ſujet, & par des endroits qui étant conformes aux regles, ont toute la beauté qu'ils peuvent avoir. Le Commentateur Italien ſe jette icy dans de grandes ſpeculations Theologi-ques pour contredire ce Philoſophe, comme ſi la Theo-logie & l'Ecriture Sainte pouvoient jamais être contraires aux ſentimens de la Nature, ſur leſquels ce jugement d'A-riſtote eſt fondé.

Il est évident encore qu'il ne faut pas prendre un méchant homme pour le faire paſſer d'un état malheureux dans un état heureux, car il n'y a rien qui ſoit moins Tragique.] Si le mal-heur d'un homme vertueux donne de l'horreur, le bon-heur d'un méchant homme donne de l'indignation; c'eſt pourquoy il ne doit pas moins être exclus du Theatre. Il n'y a rien de plus certain que cette déciſion.

Et on ne voit là aucun des effets de la Tragedie.] Ces effets ſont ceux qu'il explique enſuite, la terreur, la com-paſſion & le plaiſir, qui doivent naître de la Tragedie; ſi la Tragedie ne produit pas les effets qu'elle doit produi-re, c'eſt une conſequence ſeure qu'elle n'arrive pas à ſon but, & qu'elle ne purge pas les paſſions. Il n'y a rien de plus oppoſé à la purgation des paſſions, que le bonheur des méchans, au lieu de les purger, il les nourrit & les fortifie. Qui eſt-ce qui voudra ſe corriger de ſes vices, ſi les vices rendent heureux ?

Car outre qu'il n'excite ny la terreur ny la compaſſion, il ne fait aucun plaifir.] Je pourrois nommer des pieces qui n'excitent ny la terreur ny la compaſſion, & qui ne laiſſent pourtant pas d'être bien receües, parce qu'elles font plai-ſir; & qu'elles ne choquent point du tout le choix & l'in-clination du ſpectateur. Celle qui expoſe le bonheur d'un méchant homme, bien loin de faire plaiſir, excite l'indi-gnation, & par conſequent elle n'a rien qui puiſſe la ren-dre ſupportable.

Bien plus on ne doit pas repreſenter les malheurs d'un tres méchant homme; véritablement une telle representation peut faire quelque plaisir, mais elle ne produira ny la crainte, ny la pitié.] On peut avoir quelque plaiſir à voir un tres mé-chant homme puny de ſes crimes, mais ſon malheur n'ex-cite point du tout la compaſſion, parce qu'il n'a que ce qu'il merite; car jamais un honnête homme ne s'afflige de voir punir un meurtrier ou un parricide, parce que c'eſt une action juſte, & dont, par conſequent tous les gens de bien doivent être ravis. Si ſon malheur n'excite pas la pi-tié, il excite encore moins la crainte, & par conſequent il ne purge pas les paſſions; car les ſpectateurs qui ſe re-connoiſſent moins méchans que cet homme qu'ils voyent punir, ne s'aviſent pas de craindre des malheurs qu'il ne ſe s'eſt attirez que par ſes crimes, & ne travaillent pas à ſe rendre meilleurs.

Car la premiere naît des malheurs de nos ſemblables.] Les malheurs de ceux qui font au deſſus de nous, n'excitent pas en nous la crainte, parce qu'ils ne nous regardent point, & que nous ne ſommes pas en état de les craindre; mais, dira-t-on, ſi il n'y a que les malheurs de nos ſemblables, qui nous donnent de la crainte, la Tragedie n'en donne point, puiſqu'elle n'expoſe que les malheurs des Princes & des Rois, & des perſonnages les plus illuſtres; ou ſi elle en donne, c'eſt aux perſonnes de ce rang là. C'eſt pourquoy Paul Beni, n'applique qu'à eux l'effet de la Tragedie. Il n'eſt pas difficile de répondre à cette objection. M. Corneille a tâché de le faire, en diſant que Paul Beny a entendu trop litteralement ce mot de nos ſemblables : & n'a pas conſideré qu'il n'y avoit point de Rois à Athenes, où ſe repreſentoient les Poëmes, dont Ariſtote tire ſes exemples, & ſur leſquels il forme ſes regles; Ce Philoſophe, dit-il, n'avoit garde d'avoir cette penſée, & il n'eût pas em-ployé dans la définition de la Tragedie, une choſe dont l'effet peut arriver ſi rarement, & dont l'utilité ſe fût reſtrainte à ſi peu de perſonnes. Il eſt vray qu'on n'introduit d'ordinaire que des Rois pour premiers Acteurs dans la Tragedie, & que les Auditeurs n'ont point de ſceptres par où leur reſſembler, afin d'a-voir lieu de craindre les malheurs qui leur arrivent ; mais ces Rois ſont hommes comme les Auditeurs, & tombent dans ces malheurs par l'emportement des paſſions, dont les Auditeurs ſont capables. Ils prétent même un raiſonnement aiſé à faire, du plus grand au moindre ; & le ſpectateur peut concevoir avec fa-cilité, que ſi un Roy pour s'ètre abandonné à l'ambition, à l'a-mour, à la haine, à la vengeance, tombe dans un malheur ſi grand, qu'il luy fait pitié; à plus forte raiſon luy, qui n'eſt qu'un homme du commun, doit tenir la bride à de telles paſſions, de peur qu'elles ne l'abîment dans un pareil malheur ; mais cet-te réponſe de M. Corneille, au lieu de réſoudre la difficul-té, prouveroit plûtôt que la définition d'Ariſtote eſt fauſſe. En effet, ſi tous les malheurs qu'on s'attire par ſes paſſions donnoient de la crainte indifferemment à tout le monde, ceux des Princes & des Rois en donneroient au peuple, comme ceux des autres hommes, & par conſequent Ari-ſtote auroit eü tort de dire dans ſa Rhetorique & icy, que la crainte naît de la miſére de nos ſemblables. La vé-ritable réponſe ſe doit tirer de la doctrine même d'Ariſto-te, qui a déja fait voir que le ſujet de la Tragedie eſt d'a-bord une fable univerſelle, qui regarde tous les hommes en general; ce n'eſt ny Œdipe ny Atrée, ny Thyeſte, c'eſt un homme ordinaire à qui on donne tel nom qu'on veut, mais pour rendre ſon action plus grande & plus croyable, le Poëte luy donne un nom illuſtre qui ſoit connu; cepen-dant quoyque cette fable ſoît renduë ſinguliere par l'im-poſition des noms, elle ne change pourtant pas de nature au fond, & demeure toûjours generale; c'eſt toûjours un homme ordinaire qui agit ſous le nom d'un Prince ou d'un Roy. Ainſi Ariſtote a eü raiſon d'appeller ces Princes & ces Rois, nos ſemblables; car le Poëte n'a pas en veüe d'imiter les actions des Rois, mais les actions des hom-mes; c'e'ſt nous qu'il repreſente. Mutato nomine de te fabula narratur.

Et l'autre des miſères de ceux qui meritoient un meilleur fort.] Ce qu'Ariſtote dit icy que la pitié naît des miſéres de ceux qui ne meritent pas les maux qu'ils ſouffrent, ſem-ble contredire ce qu'il a voulu établir plus haut, que la miſére des hommes tres vertueux n'excite pas la pitié; mais il ne ſe contredit pourtant pas. La pitié préſuppoſe toû-jours que les gens qu'elle regarde, ſont gens de bien; car on n'en auroit pas pitié ſi on croyoit qu'ils meritaſſent le mal qu'ils ont; mais ce ſont des gens d'une probité ordi-naire & commune, comme tout ce qu'on appelle les hon-nêtes gens; s'ils étoient vertueux & juſtes dans un ſouve-rain degré, on n'auroit que de l'horreur pour leur miſé-re. En un mot la pitié, comme la crainte, demande quel-que eſpece d'égalité entre celuy qui ſouffre & celuy qui com-patit.

Il ne reſte donc que celuy qui tient le milieu, & qui n'étant ny vertueux ny juſte dans un ſouverain degré, ne s'attire pas non plus ſes malheurs par ſes méchancetez & par ſes crimes.] Il ſemble qu'il y ait encore deux états dont Ariſtote n'a point parlé, le premier, des hommes tres vertueux, qu'on pourroit faire paſſer d'un état malheureux à un état heu-reux. Et l'autre, des méchans qu'on accableroit de miſére: mais Ariſtote n'en a pas voulu faire mention, parce que l'un n'a rien de tragique, & que l'autre n'a rien de pitoyable, & ne doit être ſouffert tout au plus que dans les ſeconds perſonnages; & c'eſt ainſi que les Anciens en ont uſé, au moins dans les pieces qui nous reſtent d'eux, ſi on en excepte les pieces ſimples qui n'ont ny reconnoiſ-ſance ny péripetie. Dans toutes les autres, c'eſt-à-dire, dans les implexes les méchans qu'on y introduit, comme Clytemneſtre, Egiſthe, ne ſont jamais les premiers per-ſonnages; & c'eſt de ces premiers qu'Ariſtote parle icy. Et puiſqu'ils ne peuvent être ny tres vertueux ny tres mé-chans, il faut neceſſairement qu'ils tiennent le milieu; Or ce milieu ne ſe trouve que dans ceux qui péchent par foi-bleſſe & qui tombent dans des fautes involontaires. Ils ſont méchans, parce qu'ils péchent, & ils ſont bons, parce qu'ils péchent malgré eux, par infirmité.

Il faut choiſir parmy ceux qui font dans une fortune éclatante & dans une grande réputation, quelque perſonnage illuſ-tre.] Il arrive aſſez ſouvent parmy les perſonnes de me-diocre & de baſſe condition des avantures aſſez extraor-dinaires & aſſez tragiques pour avoir place dans la Trage-die, mais je ne croy pas qu'elles puſſent réüſſir, non pas à cauſe de l'action même, qui auroit toutes les qualitez neceſſaires pour cela, mais à cauſe de la baſſeſſe des per-ſonnages; car la Tragedie, non plus que le Poëme Epi-que, n'exige pas que l'action qu'elle repreſente ſoit impor-tante & grande par elle-même, il ſuffit qu'elle ſoit tragi-que, elle la rend grande par les noms qu'elle donne à ſes perſonnages, qu'elle va prendre par cette raiſon parmy ceux qui ont le plus de fortune & de réputation. La gran-deur de ces hommes illuſtres, rend l'action grande, & leur réputation la rend vray-ſemblable & croyable: Voilà pour-quoy Ariſtote a dit dans le V. Chap. que l'Epopée a cela de commun avec la Tragedie, qu'elle eſt une imitation des actions des plus grands perſonnages. On peut voir ce qui y a été remarqué.

Qui ſe ſoit rendu malheureux par quelque faute involontaire.] Ces mots δι᾽ ἁμαρτίαν τινά, ne ſignifient pas ſimple-ment par une faute ou foibleſſe humaine; mais par une fau-te involontaire qu'on a commiſe, ou par ignorance ou par imprudence, & malgré ſoy, vaincu par une violente paſ-ſion dont on n'a pû être le maître, ou enfin par une for-ce majeure & extérieure, pour executer des ordres aux-quels on n'a pû ny dû deſobeïr. La faute d'Œdipe eſt de la premiere eſpece, & tient auſſi de l'a ſeconde; celle de Thyeſte eſt de la ſeconde, & celle d'Oreſte, & celle d'Alc-mæon, ſont de la troiſiéme, comme on le verra dans la ſuite.

Comme Edipe.] Ecoûtons icy M. Corneille, car tout ce que les grands hommes écrivent, lors même qu'ils ſe trompent, ne laiſſe pas d'être précieux: Véritablement, dit-il, je ne comprens point icy la penſée d'Ariſtote; Œdipe me ſemble ne faire aucune faute, bien qu'il tue ſon pere, parce qu'il ne le connoit pas, & qu'il ne fait que diſputer le chemin en hom-me de cœur, contre un inconnù qui l'attaque avec avantage, nean-moins, comme la ſignification du mot Grec, ἁμαρτία, peut s'é-tendre à une ſimple erreur de méconnoiſſance, telle qu'étoit la ſienne, admettons-le avec ce Philoſophe, bien que je ne puiſſe voir quelle paſſion il nous donne à purger, ny de quoy nous pou-vons nous corriger ſur ſon exemple. Il ſemble que ce n'eſt que par grace qu'il reçoit cette déciſion, & qu'il donne cela à l'eſtime qu'il avoit d'ailleurs pour ce Philoſophe. Cepen-dant Ariſtote a ſeul raiſon, & M. Corneille fait icy deux fautes conſiderables; La premiere c'eſt d'avoir mal enten-du ce mot, δι᾽ ἁμαρτίαν τινά, & d'avoir ignoré par conſe-quent la nature de la faute d'Œdipe. Et la ſeconde c'eſt d'a-voir peu connû le caractére de ce Prince parricide, ce qui l'a empêché de voir quelles paſſions ſon exemple nous don-ne à purger. Le Terme Grec a été ſuffiſamment expliqué dans la Remarque précedente. Pour la faute d'Œdipe, c'eſt la faute d'un homme, qui emporté de colére pour l'inſo-lence d'un Cocher, qui veut le faire ranger malgré luy, tue quatre hommes deux jours aprés que l'oracle l'a aver-ty qu'il tuéroit ſon propre pere. Il conte luy-même ſon ac-tion dans Sophocle fort naturellement. Cette ſeule action marqueroit aſſez ſon caractére, mais Sophocle luy a don-né par tout des mœurs ſi conformes à cette action, & qui répondent ſi parfaitement aux Regles d'Ariſtote, qu'on voit par tout un homme qui n'eſt ny bon ny méchant, & qui eſt mêlé de vertus & de vices; ſes vices ſont l'orgüeil, la violence & l'emportement, la temerité & l'imprudence; ce n'eſt proprement, ny ſon inceſte, ny ſon parricide qui le rendent malheureux, cette punition auroit été en quel-que maniére injuſte, puiſque ces crimes étoient involon-taires; il ne tombe dans ces affreuſes calamitez que par ſa temerité & par ſes violences. Auſſi Creon luy dit dans la Tragedie Greque. Les naturels comme le votre font infuportables à eux-mêmes, Et voilà les vices dont Sophocle veut que nous nous corrigions; c'étoit donc dans ſa piece qu'il fal-loit prendre le véritable caractére d'Œdipe, pour trouver ce juſte milieu qu'Ariſtote demande icy. Au lieu de cela, M. Corneille en fait un homme tres vertueux, qui, tout innocent qu'il eſt, tombe dans les malheurs les plus horri-bles. Il dit luy-même, Mon ſouvenir n'eſt plein que d'exploits genereux, / Cependant je me trouve inceſte & parricide / Sans avoir fait un pas, que ſur les pas d'Alcide, / Ny recherché par tout, que loix à maintenir, / Que crimes à détruire, & méchans à punir. On ne trouve point là ce juſte milieu, cet homme qui ne ſoit ny bon ny méchant, & par là M. Corneille a cor-rompu le caractére le plus parfait & le plus heureux pour le Theatre que les Anciens ayent jamais imaginé. Les ſeuls exploits d'Œdipe, étoient d'avoir tué quatre hommes par un emportement de colére, & d'avoir expliqué l'énigme du Sphinx, ce que le plus méchant homme avec de l'eſ-prit, auroit pû faire, comme Œdipe. Auſſi Sophocle ne vante en luy que le courage, le bonheur & l'eſprit, qua-litez qui ſe trouvent également dans les bons & dans les méchans & dans les hommes mêlez de vertus & de vices, & qui ne ſont ny méchans ny bons.

Thyeste.] Pour Thyeſte, continue M. Corneille, je n'y puis découvrir cette probité commune, ny cette faute ſans crime qui le plonge dans ſon malheur; car c'eſt un inceſtueux qui abu-ſe de la femme de ſon frere. Cette cenſure paroît d'abord mieux fondée que la premiere, & il ſemble qu'il n'eſt pas aiſé de prouver que l'action de Thyeſte eſt une action involon-taire, telle qu'Ariſtote la définit icy, & qu'il ne péche que par un emportement de paſſion, qui rend en quelque fa-çon ſa faute excuſable. Si le crime de Thyeſte n'étoit que l'amour qu'il eut pour ſa belle ſœur, il ne ſeroit peut-être pas difficile de l'excuſer, & c'eſt par là qu'on a tâché de le faire; mais l'amour n'eſt pas le ſeul crime de Thyeſte; non ſeulement il corrompit la femme d'Atrée, mais il em-porta le belier qui étoit le gage de l'Empire, & qui avoit la toiſon d'or. Ce vol prémedite peut-il paſſer pour une fau-te ſans crime? on en va juger, voicy l'Hiſtoire. Atrée & Thyeſte fils de Pelops, aprés la mort de leur pere, con-vinrent qu'ils regneroient à Argos, tour à tour. Quand le tour de Thyeſte vint, Atrée accoûtumé à regner, ne vou-lut pas luy ceder la place. Thyeſte outré de colére gagna la femme d'Atrée, l'enleva, & pour avoir l'Empire qui luy étoit deub, emporta ce belier fatal. C'eſt donc la colére de Thyeſte qui le porta à prendre cette vengeance de ſon fre-re; ainſi voilà Ariſtote juſtifié, & le caractére de Thyeſte conforme à ſa regle; il péche, mais, il péche par colére, & pour repouſſer l'injuſtice qu'on luy faiſoit, & c'e'ſt ſans doute dans cette veüe qu'Horace dit dans l'Ode XVI. du Liv. I Iræ Thyeſten exitio gravi / Stravere. C'eſt la colére qui a plongé Thyeſte dans des malheurs épou-vantables; Comme M. Corneille a accuſé Ariſtote de n'a-voir pas connû le caractére de Thyeſte, j'ay accuſé de mê-me Horace d'avoir mis Thyeſte pour Atrée; mais & Ari-ſtote & Horace ont raiſon, & M. Corneille & moy, nous avons tort; car je puis bien me mettre avec ce grand hom-me, quand il ne s'agit que des fautes que nous avons fai-tes. Pour ce qui eſt de la purgation des paſſions, il n'eſt pas difficile preſentement de voir quels vices l'exemple de Thye-ſte peut purger en nous; c'eſt la colére & cet appetit af-frené de vengeance qui plonge toûjours dans l'injuſtice, & qui eſt funeſte tôt ou tard. Cette colére de Thyeſte fut la ſource de tous les malheurs des Pelopides. La ſeule choſe qu'on peut oppoſer à ma Remarque, c'eſt qu'Ari-ſtote dans le 3. Liv. de ſes Morales, où il traite des actions qui ſont volontaires, & de celles qui ſont involontaires & forcées, établit nettement que toutes les actions que la colére & la concupiſcence font commettre, doivent paſſer pour volontaires, & qu'elles ne ſont nullement forcées, parce que leur principe eſt en nous, & que nous les fai-ſons le voulant, & avec connoiſſance de toutes les circon-ſtances. Et cela eſt vray, quand on confidere ces actions en détail & à fond; mais, quand on les confidere en ge-neral & en elles-mêmes, on peut dire de celles que la co-lére produit, qu'elles ſont involontaires & forcées, parce que ſans la paſſion violente où l'on ſe trouve, on ne les commettroit jamais. D'ailleurs il eſt certain, comme Ari-ſtote l'aſſeure, que toute action forcée eſt accompagnée de triſteſſe; car la triſteſſe eſt une condition inſéparable de toute action involontaire. On ne peut donc pas douter que les actions de la colére, ne ſoient des actions forcées, puiſ-qu'on y trouve ce caractére de triſteſſe & de douleur. Et c'eſt une verité que Theophraſte avoit bien ſentie; car l'Empereur Marc-Aurelle nous apprend dans le 2. Liv. de ſes réflexions, que dans la comparaiſon que ce Philo-ſophe avoit faite des péchez en ſuivant les veües generales, il avoit decidé: Que ceux qui viennent de la concupiſcence, ſont plus grands & plus puniſſables que ceux qui viennent de la cole-re; parce que celuy que la colére fait agir, ſemble réſiſter à ſa raiſon, malgré luy & avec une ſecrette douleur, & qu'il reſ-ſemble beaucoup plus à un homme qui a receu quelque offenſe, & que ſa douleur force à ſe vanger, au lieu que le voluptueux ſe porte de ſon propre mouvement à l'injuſtice, pour aſſouvir ſa paſſion. Mais, dira-t-on, en ſauvant la choſe, on ne ſau-ve pas la contradiction dans laquelle Ariſtote eſt tombé, puiſqu'icy dans ſa Poëtique il traitte le crime de Thyeſte de faute involontaire ; & que dans les Morales il déclare que c'eſt une action purement libre, & qu'il dépendoit de luy de commettre ou de ne commettre pas. A cela je réponds qu'il n'y a aucune contradiction dans Ariſtote; car dans ſes Morales, il examine les actions des hommes, & leurs paſſions à fond & en détail, ſelon les principes de la mo-rale, & que dans ſa Poëtique, il ne les examine qu'en gros, & par raport à la Poëſie, qui ſe contente des veües generales, au lieu que la morale en a auſſi de particulieres, & qu'elle deſcend juſqu'à la ſource & au principe de toutes nos actions.

Il s'enſuit de-là neceſſairement, qu'une fable doit être ſimple & non pas double.] Ariſtote appelle icy fable ſimple, celle qui n'expoſe que les malheurs d'un ſeul perſonnage; Et il appelle double, celle qui a une double cataſtrophe, c'eſt-à-dire, qui finit par une cataſtrophe, qui eſt heureu-ſe pour les bons, & funeſte pour les méchans, comme dans l'Electre de Sophocle, où Electre & Oreſte ſont en-fin heureux, & où Egiſthe & Clytemneſtre périſſent. Mais de ce que ce Philoſophe a dit, s'enſuit-il neceſſairement qu'une excellente Tragedie doive être ſimple & non pas double? Oüy ſans doute, puiſqu'il vient de faire voir que la Tragedie, pour être parfaite, ne doit prendre pour ſon ſujet que l'action d'un homme, qui n'étant ny bon ny mé-chant, ſe ſoit rendu malheureux par ſa faute. Cela ne ſe trouve que dans la fable ſimple; la conſequence eſt donc neceſſaire & ſeure inconteſtablement. La fable qui a cette double cataſtrophe, dont je viens de parler, eſt entiere-ment oppoſée à cette regle. La proſperité des bons n'a rien de tragique; & il n'y a rien de terrible ny de pi-toyable dans la punition des méchans. Nous allons voir dans ce même Chapitre, ce qui a introduit ces fables dou-bles, & pourquoy elles ont reuſſi & réuſſiſſent encore tous les jours.

Comme quelques gens l'ont prétendu.] Il ne nomme pas ceux dont il combat le ſentiment, & qui ſans doute étoient des gens dont l'autorité avoit beaucoup de poids. Socrate & Platon étoient aparament de ce nombre; car l'un & l'autre vouloient que la Tragedie fût reglée par la Loy, qu'elle ſuivît l'eſprit de la Loy. Or la Loy veut que les bons proſpérent, & que les méchans périſſent. Il y a ſur cela un paſſage tres remarquable dans le 7. Liv. des Loix de Pla-ton.

Que ſi on n'en trouve pas un qui ſoit preciſément tel, il faut choiſir celuy qui est plutôt bon que méchant.] Il n'y a qu'une ſouveraine perfection, tout ce qui eſt au deſſous, eſt plus ou moins parfait, ſelon qu'il approche plus ou moins de ce premier modéle. D'où il s'enſuit par une conſequence ſeure, que ſi pour former le ſujet d'une Tragedie, on ne trouve pas un homme qui tienne juſtement le milieu, & dont les bonnes qualitez ſoient ſi fort mêlées avec les vi-ces, qu'il ne ſoit ny bon ny méchant, il faut en choiſir un qui approche le plus qu'il ſe pourra de ce juſte milieu; mais, comme s'il étoit plus méchant que bon, il ne pour-roit exciter ny la terreur ny la compaſſion, par les raiſons qu'on a déja expliquées, il faut qu'il ſoit plûtôt bon que méchant, comme le Promethee & l'Agamemnon d'Eſchy-le; l'Ajax, & l'Antigone de Sophocle; l'Hippolytte, & quelques autres Héros d'Euripide. Nous avons aujourd'huy quelques pieces ſimples ſur notre Theatre; mais ſi je m'en ſouviens bien, hors la ſeule Phedre de M. Racine qui eſt une piece Greque, nous n'en avons pas une ſeule, qui ſoit preciſément dans l'une ou l'autre de ces deux regles; c'eſt-à-dire, qu'il n'y en a point dont le Héros, n'étant ny bon ny méchant, tombe dans un grand malheur par ſa fau-te; ou qui étant plutôt bon que méchant, s'attire par une faute involontaire une cataſtrophe funeſte. Nôtre Thea-tre ne peut donc proprement ſe vanter d'avoir les deux eſpeces de Tragedie, auſquelles Ariſtote donne le premier rang.

Ce que nous voyons aujourd'huy, eſt une preuve évidente de cette verité. Les Poëtes mettoient d'abord ſur le Theatre avec ſuc-cez toutes ſortes de ſujets ; mais preſentement leurs plus belles pie-ces, font celles dont les ſujets ne font pris que dans un petit nom-bre de familles.] C'eſt un des paſſages les plus importans de la Poëtique. Les Commentateurs ont crû qu'Ariſtote di-ſoit que les Anciens Poëtes mettoient toutes ſortes de ſu-jets ſur le Theatre, & que ceux de ſon temps plus ſages & plus judicieux, n'y mettoient que des ſujets choiſis, & conformes aux Regles qu'il a données ; mais ce n'eſt point du tout le ſens d'Ariſtote, qui n'a jamais eü deſſein de préferer les Poëtes de ſon temps à Sophocle & à Euripi-de, qu'il regarde toûjours, comme les maîtres de la Sce-ne. Son but eſt de confirmer par des autoritez & par des exemples, un ſentiment qu'il a déja prouvé par de tres ſo-lides raiſons. Il tire donc ces autoritez & ces exemples, non pas du changement que les Poëtes de ſon temps avoient apporté à la Tragedie; mais du changement qui étoit ar-rivé aux ſpectateurs. Autrefois, dit-il, les Poëtes mettoient ſur le Theatre toutes ſortes de ſujets, & le peuple qui n'é-toit pas encore fort délicat, voyoit avec plaiſir, toutes ces pieces; mais aujourd'huy que le goût eſt plus ſeur & plus formé, on ne voit réuſſir que celles où ces mêmes Poëtes ont obſervé les regles que j'ay expliquées ; & c'eſt une marque inconteſtable que la Tragedie, qui imite l'action d'un homme qui n'eſt ny bon ny méchant, ou qui eſt moins méchant que bon, eſt la plus parfaite & la plus belle. Il eſt certain qu'Eſchyle, Sophocle & Euripide mettoient ſur la Scene, toutes ſortes d'avantures indifféremment. Nous avons encore dans Eſchyle, les Perſes & les Suppliantes qui ne ſont point dans l'idée qu'Ariſtote donne icy; Nous avons dans Sophocle le Philoctete; & dans Euripide l'Al-ceſte, les Suppliantes, le Rheſus, les Bacchantes, les He-raclides, l'Helene, & l'Ion; ſans compter toutes les autres pieces de ces trois Poëtes que nous avons perduës, & dont les noms ſeuls qui nous reſtent, marquent aſſez que la plupart étoient fort éloignées de cette perfection qu'Ari-ſtote cherchoit. Ce paſſage nous apprend donc une parti-cularité fort remarquable, que ces mêmes Tragedies qui avoient réuſſi dans leur temps, n'eurent plus le même ſuc-cez dans la ſuite, & qu'on n'eſtima que celles dont les ſu-jets étoient conformes aux regles qu'Ariſtote vient d'ex-pliquer. Aujourd'huy, quelque bonne opinion que nous ayons de nous-mêmes, nous ſommes pourtant encore dans le goût déreglé des premiers Atheniens qu'Ariſtote con-damne; Nous recevons, comme eux, toutes ſortes de ſu-jets ſur nôtre Theatre, les malheurs d'un honnête homme, & ceux d'un méchant; les avantures Tragiques, & les avan-tures Romaneſques, nous avons même des Tragedies dont la conſtitution eſt ſi Comique, que pour en faire une vé-ritable Comedie, il n'y auroit que les noms à changer ; mais la difference qu'il y a entre ces premiers Atheniens & nous, & qui eſt toute à leur avantage, c'eſt que de leur temps la Tragedie achevoit à peine d'être formée; au lieu qu'il y a aujourd'huy plus de deux mille ans qu'elle eſt dans toute la perfection qu'on a pû luy donner.

Comme dans celles d'Alcmaon, d'Edipe, d'oreste, de Me-leagre de Thyeſte, & de Telephus.] On ſçait l'Hiſtoire d'Œ-dipe, d'Oreſte & de Thyeſte, on n'a donc qu'à expliquer le ſujet d'Alcmæon, de Meleagre & de Telephus. Alcmæon étoit fils d'Amphiaraus & d'Eriphyle. Son pere qui étoit grand devin, prévoyant que tous les Princes qui ſui-vroient Adraſte à la guerre de Thebes, y périroient, hors Adraſte ſeul, réfuſoit d'y aller, & empêchoit auſſi les au-tres d'entrer dans cette ligue. Adraſte & ſon gendre Po-lynice, ou ſelon d'autres, Eteocle, allerent conſulter Iphis, pour ſçavoir de luy comment ils pourroient fléchir Am-phiaraus; Iphis répondit qu'on n'avoit qu'à donner à E-riphyle le Collier que Polynice avoit emporté de Thebes, & qui avoit été à Harmonie. Amphiaraus qui étoit infor-mé de tout ce qu'on tramoit contre luy, défendit à ſa femme de rien prendre de la part de ces deux Princes; mais ſa défenſe fut inutile. Eriphyle charmée de la beau-té du Collier, le receut avec joye, & promit de faire en-gager ſon mary; car cela dépendoit uniquement d'elle, Am-phiaraus s'étant obligé par ſerment de ſuivre les conſeils de ſa femme, en tout. Amphiaraus fut donc forcé de par-tir; mais avant ſon départ il ordonna à ſon fils Alcmæon qui étoit encore jeune, de vanger ſa mort, & de tuer ſa mere, dés qu'il ſeroit en âge. Alcmæon obéit fort exacte-ment; & c'eſt ce meurtre d'Eriphyle par Alcmæon, que les Anciens ont veu avec plaiſir ſur leurs Theatres. Ce ſu-jet eſt beau pour l'action, mais il faut avoüer qu'il ne l'eſt pas pour les mœurs, à moins que l'ordre du pere ne fût confirmé par quelque oracle des Dieux, comme quelques Auteurs prétendent qu'il le fût. Preſque tous les Poëtes l'avoient traitté, mais, comme il ne nous reſte aucune de ces pieces, nous ne pouvons ſçavoir de quelle maniére ils ſy étoient pris; nous apprenons ſeulement par un paſſage d'Ariſtote du troiſiéme Liv. des Morales, qu'Euripide n'y avoit pas bien réuſſi, car ce Philoſophe traitte de ridicu-les, toutes les couleurs que ce Poëte donnoit à ce meur-tre, & les raiſons qu'il apportoit pour faire voir qu'Alc-mæon avoit été forcé d'en venir à cette extrêmité; le paſ-ſage eſt remarquable. Ariſtote parle des actions mixtes, c'eſt-à-dire, qui au fond ſemblent volontaires, & qui, quand on les conſidere en elles-mêmes & ſans aucune circonſtan-ce, paroiſſent forcées: Et il dit fort bien que ces ſortes d'a-ctions ſont quelquefois loüables, quelquefois blamables, & quel-quefois dignes de pardon; qu'elles ſont loüables, quand on s'ex-poſe à des choſes tres facheuſes pour parvenir à des choſes grandes & honnètes. Qu'elles ſont blamables, quand on fait le contrai-re, & qu'on s'expoſe à des choſes honteuſes pour quelque ſujet fort deshonnéte ou de nul prix. Et enfin qu'elles ſont dignes de pitié & de pardon, quand pour éviter des extrémitez infuporta-bles, on fait ce que l'on ne devroit pas faire; encore, ajoute-t-il, dans ces ſortes d'occaſions, y a-t-il des actions qu'on ne doit jamais faire, quand on en devroit ſouffrir la mort. C'eſt pour-quoy toutes les excuſes qu'apporte Alcmæon dans Euripide, pour pallier le meurtre de ſa mere, ſont vaines & ridicules ; n'y ayant rien qui puiſſe pallier un tel forfait. Il paroît par là qu'Eu-ripide n'avoit pas ſuivi ceux qui diſoient que ce meurtre avoit été ordonné par un Oracle; car Ariſtote n'auroit oſé dire qu'un ordre des Dieux ne ſuffiſoit pas pour auto-riſer cette action; & s'il l'avoit dit, il auroit également condamné le meurtre de Clytemneſtre par Oreſte, ce qu'il ne fait pas.

Meleagre.] Meleagre étoit fils d'Althée & d'Œneus Roy de Calydon. Sept jours aprés ſa naiſſance les Parques l'allerent voir, & prédirent qu'il ne mourroit que quand un tiſon qui étoit alors au feu, ſeroit conſumé. La mere ne manqua pas d'éteindre d'abord ce tiſon, & de le gar-der fort ſoigneuſement dans un coffre. Long-temps aprés Diane irritée contre Œneus, envoya dans ſon pays un fu-rieux ſanglier qui déſoloit toute la campagne; Œneus pu-blia une chaſſe contre ce ſanglier, & y invita tous les plus vaillans Princes de la Grece. Atalante ſy rendit. Le jour de la chaſſe venu, Atalante fut la premiere qui bleſſa la bête, Meleagre l'acheva, & pour en faire tout l'honneur à Atalante, dont il étoit amoureux, il luy en preſenta la peau; les freres d'Althée, oncles de Meleagre, ne pouvant ſouffrir qu'une fille emportât le prix, voulurent le luy ôter, & Meleagre piqué de l'outrage qu'on oſoit faire à cette Princeſſe, & tranſporté de fureur, tua ſes oncles. Althée fut fort affligée de la mort de ſes freres, & pour les van-ger fit brûler le tiſon fatal auquel étoit attachée la vie de ſon fils; l'un & l'autre ſe conſumerent en même temps. Le ſujet eſt tres beau, & a toutes les conditions qu'Ariſtote de-mande, puiſque Meleagre s'attire ſon malheur par un em-portement dont il n'a pas été le maître. On n'a qu'à lire tout ce ſujet dans le VIII. Liv. des Métamorphoſes d'O-vide.

Telephus.] Eſchyle, Euripide, & Agathon, avoient fait des Tragedies dont le ſujet étoit pris de l'Hiſtoire de Telephus. Mais, comme ces pieces ſe ſont perduës, il eſt difficile de ſçavoir cette Hiſtoire preciſément. Voicy ce qu'on en peut apprendre par un paſſage de Strabon qui ci-te la piece d'Euripide: Hercule paſſant par l'Arcadie, ſar-rêta à Tegée chez Alevas, corrompit la fille Augé qui é-toit Prêtreſſe de Minerve & en eut un fils. Le pere ayant découvert le crime de ſa fille, l'enferma avec ſon fruit dans une eſpece de coffre & le jetta dans la mer. Minerve tou-chée de compaſſion pour ſa Prêtreſſe & pour cet enfant, fit aborder ce coffre aux bords de la Myſie chez Teuthras qui en étoit le Roy, & qui ayant épouſe Augé, adopta en-ſuite ſon fils. Apollodore conte cette Hiſtoire d'une autre maniére; Car il dit qu'Alevas expoſa l'enfant ſur le Mont Parthenius, & donna la mere à Nauplius pour la faire mou-rir; Nauplius la donna à Teuthras Roy de Myſie qui l'é-pouſa. L'enfant qu'on avoit expoſé fut allaité par une bi-che, & élevé enſuite par des bergers qui le nommerent Telephus, parce qu'il avoit été nourri dans les deſerts loin de ſes parens. Quand il fut en âge, il conſulta l'Oracle pour ſçavoir de qui il étoit fils; l'Oracle l'envoya en Myſie où il fut adopté par Teuthras. Mais ny Apollodore ny Stra-bon, ne nous diſent point en quoy conſiſtent les avantures terribles qui luy arriverent, & qui faiſoient le ſujet de ces Tragedies. Il y a de l'apparence qu'il commit quelque meur-tre, puiſqu'il fut banni de la Myſie, & qu'il s'en alla en Grece en habit de mandiant.

Et de tous les autres qui ont fait ou fouffert des chofes terribles.] Car tous ceux à qui il arrive de ces avantures tragiques, peuvent également fournir des ſujets de Tra-gedie, pourvû qu'ils ſoient dans une grande élevation.

Qui ont fait ou fouffert des choses terribles.] On a formé ſur ce paſſage de grandes difficultez, ſans les réſoudre. Tâchons de ne laiſſer aucun ſcrupule là deſſus. Il ſemble d'abord qu'Ariſtote auroit dû dire, qui ont fait & ſouffert des choſes terribles, puiſqu'il a dit plus haut, que la Trage-die ne doit imiter que l'action d'un homme qui s'eſt attiré de grands malheurs par un crime involontaire; c'eſt-à-dire, qui a ſouffert des choſes terribles, aprés en avoir fait, ſans le vouloir; mais il n'y a rien là qui ſe contrediſe. Ari-ſtote ſe ſervy de la disjonctive, ou, pour marquer la dif-ference des actions des hommes qui peuvent fournir des ſujets de Tragedie. Dans les uns ce qu'ils font eſt plus re-marquable & plus violent que ce qu'ils ſouffrent; & telle eſt l'action d'Atrée: Dans les autres, ce qu'ils ſouffrent eſt plus terrible & plus touchant que ce qu'ils ont fait; & telle eſt l'action d'Œdipe. Il faut donc que le Poëte s'accommode de l'une ou de l'autre de ces deux ſortes d'actions, pourvû qu'il obſerve toûjours cette regle inviolable que le princi-pal perſonnage s'attire ſes malheurs par des fautes invo-lontaires.

Qui ont fait ou fouffert des choses terribles. On a formé ſur ce paſſage de grandes difficultez, ſans les réſoudre. Tâchons de ne laiſſer aucun ſcrupule là deſſus. Il ſemble d'abord qu'Ariſtote auroit dû dire, qui ont fait & ſouffert des choſes terribles, puiſqu'il a dit plus haut, que la Trage-die ne doit imiter que l'action d'un homme qui s'eſt attiré de grands malheurs par un crime involontaire; c'eſt-à-dire, qui a ſouffert des choſes terribles, aprés en avoir fait, ſans le vouloir; mais il n'y a rien là qui ſe contrediſe. Ari-ſtote ſe ſervy de la disjonctive, ou, pour marquer la dif-ference des actions des hommes qui peuvent fournir des ſujets de Tragedie. Dans les uns ce qu'ils font eſt plus re-marquable & plus violent que ce qu'ils ſouffrent; & telle eſt l'action d'Atrée: Dans les autres, ce qu'ils ſouffrent eſt plus terrible & plus touchant que ce qu'ils ont fait; & telle eſt l'action d'Œdipe. Il faut donc que le Poëte s'accommode de l'une ou de l'autre de ces deux ſortes d'actions, pourvû qu'il obſerve toûjours cette regle inviolable que le princi-pal perſonnage s'attire ſes malheurs par des fautes invo-lontaires.] Il peut y avoir des pieces, qui ſortant des regles de l'art, ne laiſſent pas de plaire, ou par la conjoncture du temps, ou par l'ignorance des ſpectateurs, ou par la diſpoſition où ils ſe trouvent, ou enfin parce qu'elles étalent d'ailleurs des beautez infinies qui cachent leur défaut. Voilà pourquoy Ariſtote ne dit pas en general: La plus belle Tragedie eſt celle où, &c. mais, la plus belle ſelon les regles de l'art. Ce qui ſuffit pour faire voir que de deux Tragedies, dont l'une ſera dans les regles de l'art, & l'autre contre ces regles, ſi toutes leurs parties ſont d'ailleurs d'une égale beauté, celle qui eſt reguliere emportera tous les ſuffrages, & ſera plus belle ſans comparaiſon.

C'est pourquoy tous ceux qui blament Euripide de ce qu'il suit ces maximes dans ſes Tragedies, & que la plupart de ſes pieces ont une catastrophe funeste, se trompent infiniment.] Ce qu'Ariſtote dit icy d'Euripide confirme l'explication que j'ay donnée à ce paſſage, Ce que nous voyons aujourd'huy, &c. Car s'il avoit parlé des Poëtes modernes, il ne reviendroit pas preſentement à Euripide, qui étoit mort il y avoit plus de ſoixante ans, quand ce Philoſophe compoſoit cette Poë-tique. Cela ne peut être conteſté. Paſſons à l'explication de ce paſſage qui eſt plus important qu'il ne paroît. Com-me ce Philoſophe vient de dire, que les Tragedies qu'on trouvoit alors les plus belles, étoient celles qui étaloient les malheurs de ceux qui avoient commis des crimes invo-lontaires, il ſe ſouvient qu'il y avoit dans ce même têms-là des eſprits, ou trop foibles ou trop délicats, qui ne pou-vant ſupporter les cataſtrophes funeſtes des pieces d'Euri-pide, tenoient encore du goût des premiers Atheniens, & voyoient avec plaiſir les pieces qui avoient une fin heureu-ſe. C'eſt cette eſpece de gens qu'il veut détromper, & ſon raiſonnement eſt invincible, comme on le verra dans la ſe-conde Remarque aprés celle-cy.

Et que la plupart de ſes pieces ont une catastrophe funeſte.] Cela eſt ſi vray que de XIX. pieces qui nous reſtent d'Eu-ripide, il y en a dix ou onze entierement tragiques, l'He-cube, les Pheniciennes, la Medée, l'Hippolyte, l'Andro-maque, les Suppliantes, les Troades, les Bacchantes, les Heraclides, l'Hercule furieux & l'Electre. Et il y en a huit qui ſiniſſent heureuſement, l'Oreſte, l'Alceſte, les deux Iphigenies, le Rheſus, le Cyclope, l'Helene & l'Ion. Mais ce qui marque extrêmement l'eſprit tragique d'Euripide, c'eſt que dans la plupart de ces dernieres pieces, dont la fin eſt heureuſe, il ne laiſſe pas d'exciter la terreur & la compaſſion, & l'on peut dire que la conſtitution en eſt tra-gique, il n'y a que la fin qui gâte tout.

En voicy une preuve incontestable, c'est que dans les diſputes publiques & ſur le Theatre, ces fortes de Tragedies paroiſſent toûjours les plus tragiques & les plus touchantes.] Pour deſabuſer ceux qui tenoient encore du goût des premiers Atheniens, & qui preferoient les pieces qui avoient une fin heureuſe à celles qui l'avoient funeſte, il ne trouve rien de plus propre, ny de plus efficace, que de leur faire en-viſager le ſuccez merveilleux que ces dernieres ont quand on les joüe devant les Sçavans ou devant le peuple. Dans les diſputes publiques, c'eſt-à-dire, lorſque les Poëtes diſpu-toient du prix de la Tragedie devant les Juges établîs pour cet effet, ces pieces reüſſiſſoient toûjours mieux que les autres ; & ſur le Theatre; c'eſt-à-dire, lorſqu'on les joüoit devant le peuple pour le ſeul divertiſſement, elles avoient encore le même avantage. Si elles n'avoient plû qu'aux ſçavans, les opiniâtres auroient appellé du jugement des ſçavans, & ainſi il n'y auroit point eu de fin à cette diſpu-te. Mais, dit Ariſtote, elles emportent égallement les ſuf-frages du peuple, & ceux des ſçavans, & voila une preu-ve inconteſtable qu'elles ſont meilleures. Il n'y a rien de plus beau ny de plus ſage que cette déciſion. Il ſeroit à ſou-haitter que nous puſſions imiter aujourd'huy cette ſageſſe. On dit tous les jours, cette piece plait au plus grand nombre, elle eſt donc bonne. C'e'ſt mal parler, à qui plaît elle? aux igno-rans & au peuple, ou aux ſçavans. Si ce n'eſt qu'au peu-ple; oſera-t'on promettre qu'une choſe qui ne plaît qu'au peuple, ſoit belle? Et ſi elle ne plaît qu'aux ſçavans, qui nous aſſurera que les ſçavans ne s'enteſtent jamais, & qu'ils ſont infaillibles? Il n'y a donc rien de ſeur, ny dans l'un ny dans l'autre de ces deux partis. Comment donc faire, & quelle regle aura-t-on pour juger du beau? La voicy cette regle infaillible; quand une piece plaira aux ſçavans & aux ignorans; elle ſera trés belle & trés bonne. Or j'oſe aſſu-rer qu'il n'y aura jamais de pieces qui plaiſent aux uns & aux autres, que celles qui ſont dans toutes les regles de l'Art. C'e'ſt par cette raiſon qu'Ariſtote dit dans le troiſieme Li-vre de ſes Politiques, que la multitude juge mieux de la Poëſie & de la Muſique, qu'un homme ſeul; car l'un re-marque une choſe, l'autre une autre, & tous enſemble ils remarquent tout, Quand il dit la multitude, il veut dire, tout le peuple, toute une aſſemblée qui eſt compoſée or-dinairement d'ignorans & de ſçavans.

Dans les Disputes publiques & ſur le Theatre.] Toutes les années il y avoit un Champ ouvert pour tous les Poë-tes qui vouloient diſputer du prix de la Tragedie. Ils s'af-ſembloient tous à certaines Fêtes, & faiſoient joüer chacun quatre pieces devant des Juges choiſis, qu'on prenoit dans chaque Tribu, & à qui on faiſoit prêter ſerment de juger ſelon le droit & l'équité, ſans cabale, & ſans aucune fa-veur. Il y a ſur cela un paſſage remarquable de Plutarque dans la vie de Cimon. Voila pourquoy Ariſtote oppoſe icy les Diſputes publiques au Theatre, où on ne joüoit les pieces que pour divertir le peuple, & non pas pour juger de leur merite & de leur prix.

Si rien d'étranger n'en trouble & n'en gate la repreſenta-tion.] Ariſtote ajoute cecy, parce que la moindre choſe eſt capable de gâter la plus belle piece du monde, il ne faut qu'un Acteur, qui par caprice ou par accident, joüera plus mal que de coûtume. Car la plus belle choſe du monde bien joüée, paroit tout autre que quand on la joüe mal.

Et le même Euripide, quoique d'ailleurs peu exact & peu chatié dans la conduitte & dans la diſpoſition de ſes ſujets, pa-roit le plus tragique de tous les Poëtes.] Voicy un jugement d'Euripide qui eſt trés juſte & tres vray. Il eſt ſi peu exact dans la diſpoſition de ſes ſujets, qu'il bleſſe trés ſouvent la vray-ſemblance & la neceſſité, ſes incidens ne naiſſent pas les uns des autres, l'action ne fait pas d'ordinaire un ſeul & même tout, & il manque preſque toûjours quelque cho-ſe, ou à la maniére dont il fait les noëuds, ou à celle dont il fait les denoüemens. D'ailleurs ſes Chœurs ſont ſouvent étrangers au ſujet qu'il traite; il y a peu de ſes pieces, où il ne ſoit aiſé de trouver quelqu'un de ces défauts; mais à cela prés, c'e'ſt le plus pathetique & le plus touchant de tous les Poëtes. Sophocle eſt plus regulier, plus noble, plus ſublime, plus égal & plus ſoutenu; il diſpoſe mieux ſes ſujets, & il forme mieux les mœurs & les caracteres de ſes perſonnages; mais pour le pathetique, il ſemble qu'il n'attrape que les paſſions violentes, celles qu'excite la ter-reur, & qu'il ne ſoit pas ſi bon pour les paſſions douces, pour celles qui dependent de la compaſſion. Au lieu qu'Eu-ripide eſt merveilleux dans celles là, & le premier homme du monde dans celles-cy; & c'e'ſt ainſi qu'en a jugé Quin-tilien, In affectibus verò cum omnibus mirus, tum in iis qui miſe-ratione conſtant, præcipuus. Perſonne ne connoît mieux qu'Eu-ripide, le chemin du cœur, & ne place plus à propos les pa-roles tendres & affectueuſes qui peuvent arracher des lar-mes aux plus endurcis. Le partage de ces differentes qualitez a empêché les Anciens de décider lequel étoit le plus grand d'Euripide ou de Sophocle. Quintilien n'a rien voulu pro-noncer là deſſus, il ſe ſentit contenté de dire qu'Euripide étoit plus utile à ceux qui étoient obligez de parler en public; mais il eſt certain qu'à tout prendre, Ariſtote donnoit la préference à Sophocle, malgré la grande loüange qu'il don-ne icy à Euripide, & je ne croy pas que cela puiſſe être conteſté.

La fable à laquelle je donne le ſecond rang, quoyque d'au-tres luy ayent donné le premier; c'est celle qui a une double con-titution.] Aprés avoir parlé de la Tragedie ſimple & de ſes deux eſpeces, il explique ce que c'e'ſt que la Tragedie dou-ble ou compoſée, & il marque les raiſons que ſes adverſai-res avoient de la préferer à la premiere, & celles qu'il a de n'être pas de leur ſentiment.

Comme l'Odyſſée] Car l'Odyſſée a une double cata-ſtrophe, Ulyſſe & Penelope ſont heureux, & leurs enne-mis periſſent. Homere a donné l'idée de toutes les diffe-rentes ſortes de Tragedie. Son Iliade eſt ſimple, & ſon Odyſſée compoſée; mais il faut bien ſe ſouvenir que cette double catastrophe doit naître du fond d'une ſeule & même action. L'Eneïde de Virgile eſt compoſée, comme l'O-dyſſée.

Ceux qui l'ont preferée à la premiere, l'ont fait appara-ment, à cause de la foibleſſe des ſpectateurs au goût & aux ſou-haits desquels les Poëtes ſe conforment d'ordinaire.] En effet la plupart des ſpectateurs ont la foibleſſe de ne pouvoir ſup-porter les cataſtrophes funeſtes, qui les rendent, diſent-ils, trop triſtes & trop chagrins, & ils veulent des cataſtro-phes qui les réjoüiſſent. Ariſtote dans le III. Liv. de ſes Mo-rales, a fort bien montré la ſource de cette erreur, en fai-ſant voir que la volupté trompe tellement les hommes & leur corrompt ſi fort le jugement, que quoyque elle ne ſoit pas un bien, ils la recherchent partout avec empreſſement & la regardent comme le ſeul bien veritable & ſolide, & ſuyent ſon contraire, comme ſi c'étoit un veritable mal. Les Poëtes donc pour ſe conformer à ce goût, & pour ne pas priver entierement le Theatre des catastrophes malheu-reuſes, imaginerent cette double conſtitution ſur l'Odyſſée d'Homere, ne faiſant pas cette reflexion, que ce qui eſt bon dans le Poëme Epique, ne l'eſt pas toûjours dans la Tragedie. Quoyqu'il en ſoit, Eſchyle, Sophocle, Euripi-de, & les autres tâcherent de plaire par là aux Atheniens. Et comme les hommes ſont toûjours partout les mêmes, nos Poëtes François ont eu les mêmes raiſons de ſuivre l'exemple des Poëtes Grecs. Cela eſt même aujourd'huy d'autant plus pardonnable, que nous ſommes plus foibles & plus ignorans que n'étoient ces peuples.

Mais le plaisir que donne cette Fable, n'est pas à beau-coup prés si propre à la Tragedie qu'à la Comedie.] Cette rai-ſon eſt tres vraye & tres ſolide; une Tragedie qui finit heu-reuſement pour les bons, & malheureuſement pour les mé-chans, n'excite ni la compaſſion ni la crainte, car il n'y a rien de pitoyable dans la punition des méchans, ni rien de terrible dans la proſperité des bons, & par conſequent elle ne donne que le plaiſir qu'on trouve à la Comedie. Si Ari-ſtote n'a pû approuver ces pieces, dont la catastrophe eſt heureuſe pour les bons & funeſte pour les autres, il eſt ſeur qu'il n'auroit pas ſouffert celles qui ayant une double conſtitution, ſiniſſent heureuſement pour tous les perſon-nages, dont les interêts ſont les plus oppoſez. Nous en avons pourtant de cette eſpece parmy nos plus belles; mais il eſt certain qu'Ariſtote en condamnant le deſſein de ces pieces, n'auroit pû ſempêcher d'admirer les beautez in-finies ſous leſquelles ce défaut eſt preſque caché; & ſi il avoit chaſſe le Poëte du Theatre, il ne l'auroit fait que, comme Platon chaſſa Homere de ſa Republique, après l'a-voir couronné.

En effet on voit à la Comedie des ennemis auſſi irreconcilia-bles qu'Oreste & qu' Egiſthe, devenir à la fin fort bons amis.] Pour prouver que le plaiſir que donne cette Tragedie double, ou compoſée, eſt le même que celuy que donne la Co-medie, il fait voir en quoy conſiſte le plaiſir du Poëme Co-mique. Il conſiſte à voir les affaires les plus aigries ſaccom-moder, & les ennemis les plus irreconciliables ſe remettre bien enſemble, aux dépens d'un fripon de valet qui en eſt quitte pour les étrivieres, ou pour quelques jours de pri-ſon. Il en eſt de même dans la double Tragedie, les mé-chans y periſſent, & les autres profitent de leur malheur, & ſe reconcilient, s'ils étoient mal auparavant. Je ſuis per-ſuadé qu'Ariſtote en écrivant cecy, avoit en veuë le défaut qui regne dans l'Oreſte d'Euripide. Oreſte & Pylade aprés avoir voulu tuer Helene, & tenu long-temps le poignard ſur la gorge d'Hermione qu'ils menaçoient de tuer aux yeux de Menelas, ſont enfin arrêtez par Apollon qui vient pacifier toutes choſes, & qui ordonne à Oreſte d'épouſer Hermione, & de donner ſa fœur Electre à Pylade; ainſi finit ce deſordre horrible, Oreſte devient le gendre de Me-nelas.

Et fe retirer ſans qu'il y ayt de côté ny d'autre, un goute de ſang répandu.] Ce paſſage nous apprend que les morts ſanglantes, & les bleſſures qui ne ſont ſouffertes dans la Tragedie, que lorſqu'elles arrivent hors du Theatre, & loin des yeux du ſpectateur, ſont abſolument bannies de la Comedie, où elles ne peuvent & ne doivent avoir aucune place, ni par la repreſentation ni par le récit. Il faut être bien barbare pour mêler des meurtres parmi les divertiſ-ſemens comiques; cela ne peut jamais être approuvé. La Comedie eſt non ſeulement ennemie des meurtres, elle l'eſt auſſi de tout ce qui eſt trop triſte. Nous avons d'ex-cellentes pieces comiques qui me paroiſſent pecher par cet endroit là. Je ne ſors jamais du Miſanthrope, par exemple, que je ne ſois affligé des malheurs du pauvre Alceſte. La Comedie ne doit pas renvoyer le ſpectateur chagrin, puiſ-qu'elle n'e'ſt faite au contraire, que pour le réjoüir par le ridicule. Or ce ridicule ne ſe trouve jamais, ni avec la tri-ſteſſe ni avec la douleur. Cela eſt ſi vray que pour éviter le même inconvenient, qui me déplaît dans le Miſantro-pe, Terence ajoûta à ſon Andrienne le perſonnage de Charinus, qui n'étoit pas dans Menandre: Ne tragiciùs fieret, dit Donat, Philumenam ſpretam relinquere ſine ſponſo, Pamphilo aliam ducente: De peur qu'il ne fût trop dur & trop tragique de laiſſer Philumene ſans époux, Pamphile venant à la quitter pour épouſer ſa Maitreſſe. Voila ce que la Comedie demande, & c'e'ſt une des regles qu'il eſt le moins permis de violer.

REMARQUES SUR LE CHAPITRE QUATORZIEME.

LE terrible & le pitoyable peuvent naitre du ſpectacle de la décoration; mais ils peuvent naitre auſſi de la ſuite des Incidens, & cela est beaucoup mieux.] Juſques icy Ariſtote a prouvé que la Tragedie eſt l'imitation d'une action qui excite la compaſſion & la terreur; il va faire voir preſentement, d'où naiſſent ce pitoyable & ce terri-ble. Il commence d'abord par réfuter l'erreur de ceux qui croyoient que l'un & l'autre devoient naître du ſpectacle & de la décoration, lorſque le Theatre & les Acteurs ſont ornez & diſpoſez de maniére que leur premiere veuë pré-pare d'abord à quelque choſe de terrible. Eſchyle avoit beaucoup donné à cette decoration, car il choiſiſſoit tout ce qu'il y a de plus effrayant, Et l'horreur & la mort s'y voyoient en Peinture. Dans ſa Tragedie des Eumenides, il n'excite la terreur & la compaſſion que par le ſpectacle. Son chœur de Furies parut ſi épouvantable & ſi terrible, que pluſieurs enfans y moururent de frayeur, & pluſieurs femmes accouche-rent ſur l'heure même. Ce n'eſt pas là ce qui eſt propre à la Tragedie, il ne faut pas véritablement negliger la dé-coration, il faut qu'elle réponde au ſujet de la piece; mais ce n'eſt pas l'affaire du Poëte, il doit travailler à faire naître la terreur & la compaſſion de la ſuite des Incidens.

Car il faut que la fable ſoit composée, de maniere que celuy qui ne fait qu'entendre les choses qui arrivent, quoyqu'il ne les voye pas, fremiſſe pourtant à ce recit.] Si le terrible ne naît que de la décoration, il n'y en a point pour celuy qui eſt aveugle, ou qui ne fait que lire la Tragedie; or il faut que celuy qui eſt aveugle, & celuy qui ne fait que lire, ſoient auſſi touchez que celuy qui voit, & par conſequent le terrible doit naître principalement du ſujet même. Quand nous liſons aujourd'huy les Eumenides d'Eſchyle, nous ne ſommes pas fort touchez, parce que ce qu'il y avoit de plus terrible, naiſſoit de la décoration; mais quand nous liſons l'Œdipe, nous ne pouvons nous empêcher de fremir & de ſentir les mêmes mouvemens de terreur & de com-paſſion que ſentoient ceux qui la voyoient repreſenter ſur leur Theatre, parce que le terrible naît du ſujet, & non pas de la décoration.

C'est à quoy l'addreſſe du Poëte n'a point de part, cela depend bien plus de ceux qui fourniſſent les decorations &c.] Si le terrible ne naiſſoit que du ſpectacle, ce ſeroient unique-ment les ingenieurs & les ouvriers qui auroient tout l'hon-neur des paſſions que nous ſentirions en voyant une Trage-die: Et ce feroient eux qui les regleroient à proportion de leur addreſſe & de la dépenſe qu'ils y feroient. Il n'y a perſonne qui ne ſente combien cette propoſition eſt ridi-cule.

Ceux qui ne cherchent pas le terrible par la decoration, mais qui cherchent le monstrueux, s'éloignent encore beaucoup du but de la Tragedie.] On a cru, que le but d'Ariſtote étoit de condamner icy les decorations monſtrueuſes; mais ce Phi-loſophe ne s'amuſe point du tout à donner des regles pour les decorations. Ces decorations monſtrueuſes ſont aſſez blamées dans ce qu'il vient de dire des decorations terri-bles. Aprés avoir refuté ceux qui ne cherchoient qu'à ex-citer la terreur par le moyen du ſpectacle, il paſſe à un au-tre défaut, qui n'eſt pas moins grand; c'eſt celuy des Poë-tes, qui veritablement ne ſe repoſent pas ſur les découra-tions du ſoin d'exciter en nous les paſſions, mais qui tâ-chent de les exciter eux-mêmes par des choſes ſurnatu-relles & monſtrueuſes. Il n'y a rien de plus éloigné de la Tragedie, que ce moyen. Eſchyle a encore beaucoup de part à cette cenſure. Car comme il avoit l'imagination grande & vaſte mais dereglée & furieuſe, il hazar-doit ſouvent des choſes qui n'étoient pas moins contre la Nature, que contre l'Art. Son Promethée eſt plein de ces monſtres qu'Ariſtote condamne; Car qu'y a t'il de plus monſtrueux, que la punition de ce Dieu, que la For-ce & la Violence, ce ſont deux perſonnages, cloüent à une roche, à grands coups de marteau? Que le fier Ocean, qui monté ſur un Griffon, va voir ce criminel ſur le Caucaſe? Et enfin que la bonne Io, qui changée en Genice arrive à cette roche, s'entretient avec Promethee, & apprend de luy tout ce qui doit encore luy arriver? Euripide, quoyque plus ſimple & plus moderé qu'Eſchyle, n'a pas laiſſé de tomber dans ce défaut dans ſon Hercule furieux, où il introduit la Rage qu'Iris amene ſur le Theatre par l'ordre de Junon, afin qu'elle ſe ſaiſiſſe d'Hercule. On voit donc ſur un Char ce monſtre à cent têtes au tour deſquel-les ſiſſlent mille ſerpens, car c'eſt ainſi que le Chœur en parle. Elle fait même un diſcours fort ſage & fort ſenſé; jamais tant de raiſon ne ſe trouva avec la Rage. Aprés ce beau diſcours elle ſe ſouvient pourtant de ce qu'elle eſt, & fait des exploits dignes d'elle, car Hercule tuë ſa fem-me & ſes enfans; & il n'y a même rien de plus beau que le recit qu'on vient faire des effets de cette fureur; mais la plus belle choſe du monde ſeroit gâtée par une viſion ſi hor-rible. Seneque a travaillé ſur le même ſujet d'aprés Euripide, & s'il n'en a pas ſçû prendre tout le beau, il a au moins ſagement évité ce monſtre. Hercule y devient furieux ſans que Junon prene tant de peine. C'eſt faire trop d'honneur aux hommes, que de croire qu'il faille tant de choſes pour les rendre fous.

Car la Tragedie n'est pas faite pour nous donner indiffe-remment toute forte de plaisir, mais feulement celuy qui luy est propre.] Toutes les choſes du monde ſont deſtinées à une certaine fin; les raporter à une autre, c'eſt détruire leur eſſence, & les remettre dans leur premier cahos. Cela n'eſt pas moins vray dans la Phyſique, que dans la Mora-le.

Ce plaisir, c'est celuy qui, par l'imitation, nait de la compaſſion & de la terreur.] Platon a fort bien prouvé dans le Philebus que toutes les paſſions donnent aux hommes un certain plaiſir, & qu'elles ſont toutes mêlées de dou-leur & de volupté; mais ce mélange eſt different ſelon que la Nature de ces paſſions eſt differente. Celuy qui naît de la terreur & de la compaſſion n'eſt pas le même que celuy qui vient de la colére & de la vengeance. Platon exprime ce mélange qui doit naître de la Tragedie par χαίροντες κλάωσι, ils pleurent en riant. C'e'ſt donc ce plaiſir qu'il faut chercher dans ce Poëme. C'e'ſt le terrible & le pitoyable qui le donnent, & non pas le monſtrueux & le ſurprenant.

Et par conſequent il eſt clair que le Poëte doit produire en nous ce plaisir par le moyen des choses qu'il reprefente.] Cela conclut également, & contre ceux qui ne travailloient à donner ce plaiſir que par le moyen des décorations; & contre ceux qui mêloient leurs pieces d'Incidens monſtrueux & ſurnaturels.

REMARQUES SUR LE CHAPITRE QUINZIEME.

Tout ce qui arrive, arrive ou entre des amis, ou entre des ennemis ou entre des personnes indifferentes.] Car il eſt impoſſible de trouver une quatrième condition diffe-rente de ces trois là.

Un ennemy qui tuë ou qui va tuer ſon ennemy, n'excite d'autre pitié que celle qui nait du mal mème.] C'eſt la coû-tume d'Ariſtote de réfuter avant que d'établir. Des trois conditions dont il a parlé, il rejette d'abord les deux der-nieres, comme n'étant nullement propres à la Tragedie. En effet, quand un ennemy tuë ſon ennemy, ou que des perſonnes indifferennes s'entretuent, cela n'excite d'autre pitié que celle que le mal ſeul fait naître dans nos cœurs, car les hommes ſont naturellement faits de maniére qu'ils ne sçauroient voir, ni des bleſſures ni des morts ſans être touchez; mais ce ſentiment ne vient que du mal même ſans aucun raport à la perſonne qui le ſouffre; c'eſt plû-tôt un ſentiment d'humanité que de compaſſion. Or la compaſſion que doit exciter la Tragedie, ne naît pas ſeu-lement du mal même, mais de l'état où ſe trouvent, & des liaiſons qu'ont entr'elles les perſonnes qui le ſouffrent, & celles qui le font ſouffrir.

Mais lorsque de pareils malheurs arrivent entre des amis.] Soit qu'ils ſoient véritablement amis, ou qu'ils le doivent être, parce qu'ils l'ont été. Sous ce mot d'amitié, Ariſtote comprend, non ſeulement l'amitié, mais la parenté & l'al-liance, comme la ſuite le fait voir, & comme il ſe l'eſt expliqué dans ſes morales.

Qu'un frere tue ou va tuer ſon frere.] Comme Eteocle & Polynice dans les Phoeniciennes d'Euripide, & dans les Freres ennemis de M. Racine.

Un fils ſon pere.] Comme dans l'Œdipe de Sophocle. Œdipe tuë ſon pere Lajus.

Une mere ſon fils, ou un fils ſa mere.] Vne mere ſon fils, comme Merope qui ſe met en état de tuer ſon fils Creſphonte. Ou un fils ſa mere, comme Oreſte tuë Clytemne-ſtre, & Alcmæon tuë Eriphyle. Il y a une piece d'Euri-pide, où ces deux choſes ſe rencontrent en même temps, la mere veut tuer ſon fils, & le fils veut faire mourir ſa mere. C'eſt l'Ion, où Creuſe fait ſes efforts pour perdre ſon fils Ion qu'elle prend pour le bâtard de ſon mary Xuthus, & où Ion veut faire mourir Creuſe, parce qu'elle luy avoit préparé du poiſon. Ce double danger de deux perſonnes ſi proches qui ne ſe connoiſſent pas, fait un effet admirable dans cette piece, dont le ſujet n'eſt point d'ailleurs entierement conforme aux regles d'Ariſtote, & ne reüſſiroit nullement aujourd'huy.

Ou qu'ils font quelque chose de semblable.] Car il y a d'autres choſes que la mort, qui peuvent exciter la com-paſſion, comme les bleſſures, les affronts, la captivité, l'exil, &c. Mais plus la choſe, qui arrive entre ces per-ſonnages, eſt grave & terrible, plus elle excite de compaf-ſion, & par conſequent plus elle eſt propre à la Trage-die.

Voilà ce qu'il faut chercher.] Ariſtote veut donc que le Poëte ſe renferme uniquement dans ces inimitiez qui arment les proches contre les proches. En effet c'eſt un grand avantage que donne cette proximité de ſang pour exciter la terreur & la compaſſion. Ce qui n'arrive qu'entre des amis eſt beaucoup plus foible; Il y peut avoir pourtant de certaines liaiſons d'amour ou d'amitié, où les maux, dont l'une des perſonnes aimées menaceroit l'autre, intereſſe-roient conſiderablement, & feroient preſque le même effet, que ſi elles étoient proches; mais il faut que ce danger ſoït évident & certain; cette condition eſt indiſpenſablement neceſſaire; ſi elle manque, il eſt hors de doute qu'on n'en ſera point touché, & j'en pourrois donner des preuves certaines. Au reſte, il faut ſe ſouvenir, que ce qu'Ariſtote dit icy, ne peut ſe trouver que dans des pieces implexes; c'eſt-à-dire, où il y a péripetie & reconnoiſſance, & qui ſans contredit ſont les plus parfaites, comme Ariſtote l'a déja prouvé.

Voilà pourquoy il ne faut pas changer les fables déja re-ceües, par exemple, il faut que Clytemneſtre ſoit tuée par Ore-ſte, & Eriphyle par Alcmcon.] Puiſque les malheurs qui arrivent entre les parens ſont plus terribles & plus pitoya-bles, à meſure que la Nature a plus étroitement uni la perſonne qui ſouffre & celle qui fait ſouffrir, c'eſt une conſequence ſeure qu'il ne faut pas changer les fables qui nous fourniſſent des actions ſi propres à la Tragedie. Il faut qu'Oreſte tuë Clytemneſtre, & qu'Eriphyle ſoit tuée par Alcmæon. Ce qu'Ariſtote a dit dans le X. Chapitre: Que ce n'eſt pas le propre du Poëte de dire toûjours les choſes, comme elles ſont arrivées ; mais de les dire, comme elles ont dû ou pû arriver, neceſſairement ou vray-ſemblablement, n'eſt point du tout contraire à ce qu'il dit icy, qu'il ne faut pas chan-ger les fables receües; Il faut qu'Oreſte tuë Clytemneſtre; mais ſuppoſé qu'il y eût ſur cela une Verité hiſtorique, le Poëte ne feroit pas obligé de la ſuivre ſcrupuleuſement, dans toutes ſes circonſtances; pourvû qu'il ne change rien au fond de la fable, il eſt le maître de ſa matiere, & peut prendre telle route qu'il voudra pour la conduite de ſon action, & c'eſt ce qu'Ariſtote va expliquer dans la ſui-te.

Mais le Poëte doit inventer luy-mème, en ſe ſervant, comme il faut des fables receües.] C'eſt un des paſſages les plus importans de la Poëtique; la maniere dont on l'a ex-pliqué juſqu'icy, remplit toute la ſuite de ce Chapitre d'in-ſurmontables difficultez; car on a crû qu'Ariſtote diſoit: Le Poëte doit inventer des fables nouvelles, ou ſe ſervir comme il faut des anciennes ; mais c'eſt ce qu'il ne dit point du tout: Voicy ſes propres termes, Il faut que le Poëte invente, & qu'il ſe ſerve comme il faut des fables receües. Il ne dit pas, ou qu'il ſe ſerve, ce qui eſt tres different, Ariſtote ne veut pas parler icy de la liberté que les Poëtes ont d'inventer des ſujets nouveaux, il en a déja parlé dans un autre Cha-pitre; ſon but eſt d'enſeigner de quelle maniére ils doivent ſe ſervir des ſujets déja receus. Il ne ſuffit pas de les em-ployer comme on les a receus, cela eſt ſervile & peut être contraire au Theatre, mais il faut les employer, en inven-tant ſoy-mème, c'eſt-à dire, en tirant de ſon eſprit les moyens convenables pour les faire réüſſir, & en imaginant une conduite vray-ſemblable, qui ſoit proportionnée à la Na-ture de l'action, que l'on ne doit pas changer; & voilà ce qu'il appelle s'en ſervir comme il faut, & c'eſt ce qu'il va rendre plus ſenſible, en expliquant les differentes maniéres dont arrivent toutes les actions tragiques, & en faiſant connoître leurs beautez & leurs défauts. Toute cette do-ctrine eſt tres importante & merite d'être étudiée avec grand ſoin.

On peut repreſenter des actions qui ſe font par des gens qui agiſſent avec une entiere connoiſſance, & qui sçavent ce qu'ils font.] Une action s'acheve ou ne s'acheve pas, & elle eſt faite par des gens qui ſe connoiſſent ou qui ne ſe connoiſſent pas. La diverſe combinaiſon de ces differentes maniéres, produit quatre fortes d'actions qu'il va expliquer, en mar-quant celles qui ſont les plus belles par raport au Thea-tre. La premiere & la plus ordinaire eſt celle qui ſe fait par des gens qui ſe connoiſſent; Les anciens Poëtes n'en cherchoient point d'autres. Eſchyle & Sophocle n'ont mis ſur le Theatre, que de ces fortes d'actions, & il ne paroît pas qu'ils ayent eü aucune idée des autres maniéres.

Euripide l'a ſuivie lorſqu'il a repreſenté Medée tuant ſes enfans.] Ariſtote pouvoit encore citer l'Electre du même Poëte, où Oreſte tuë ſa mere avec une entiere connoiſ-ſance de ce qu'il fait ; mais comme Euripide n'a traitté cette fable, qu'aprés Eſchyle & Sophocle, ce Philoſophe n'en a pas voulu parler, & il parle ſeulement de ſa Medée, parce qu'Euripide fut le premier qui la mit ſur le Theatre; & que par conſequent il avoit une entiere li-berté de la diſpoſer, comme il auroit voulu. Ariſtote blâme ce Poëte d'avoir fait que Medée tuë ſes enfans avec une entiere connoiſſance, & il ne peut ſouffrir qu'il ſe ſoït conforment en cela aux maniéres des Anciens. Il y a ſur cette Tragedie une Hiſtoire fort remarquable. On dit qu'aprés que Medée eut fait mourir la fille du Roy Creon, les Corinthiens, pour vanger leur Princeſſe, firent mourir les enfans de Medée, & que lorſqu'Euripide voulut traitter ce ſujet, les Corinthiens luy envoyerent ſecrettement des Députez pour le prier de rejetter ce meurtre ſur Medée même, eſperant que la grande reputation de ce Poëte, donneroit cours à cette fable, & feroit que le menſonge prendroit la place de la verité. J'ayme bien à voir toute une Ville ſi ſoigneuſe d'effacer de la memoire des hom-mes un emportement & une injuſtice de leurs Ancêtres; mais Euripide pouvoit avoir la même complaiſance pour les Corinthiens, en faiſant tuer ces enfans par Medée d'une autre maniere, pour donner à ſa piece plus de beauté, s'il eſt vray, comme Ariſtote le prétend, que celle qu'il a ſuivie, ne ſoit pas la plus belle. C'e'ſt ce que nous exami-nerons plus bas.

On peut auſſi faire agir des gens qui ne connoiſſent pas l'atrocité de l'action qu'ils commettent, & qui après l'avoir com-miſe, viennent à reconnoitre la liaiſon & l'amitié qui étoit en-tr'eux, & ceux ſur qui ils ſe ſont vangez.] Voicy la ſeconde maniére dont les actions peuvent arriver, c'e'ſt quand ceux qui les commettent ne ſe connoiſſant point, viennent à ſe connoître aprés les avoir commiſes: Et cette ſeconde ma-niére ſe partage en deux. La moins conſiderable pour le Theatre eſt celle, où l'action eſt ſi éloignée de la recon-noiſſance, qu'elles ne peuvent ſe trouver toutes deux dans la même piece, comme dans l'Œdipe de Sophocle; car il y avoit ſi long-temps qu'Œdipe avoit tué ſon pere, quand il reconnut ſon crime, que ce Poëte n'a pû prendre que la reconnoiſſance pour le ſujet de ſa Tragedie, ce qui eſt un aſſez grand defaut. L'autre, & qui eſt ſans contredit plus belle, c'e'ſt quand l'action & la reconnoiſſance ſe ſui-vent de ſi prés, que le Poëte peut les mettre enſemble ſans violenter ſon ſujet. De ces deux maniéres, le Poëte doit toûjours choiſir la derniere, quand cela eſt poſſible. C'e'ſt ce qui fait encore aujourd'huy le grand ſuccez du Venceſlas de Rotrou; le meurtre d'Alexandre par Ladiſlas eſt ſuivi de la reconnoiſſance, & cela rend ce ſujet ſi beau, que, quoyque la piece ait d'ailleurs des défauts conſide-rables, on ne laiſſe pas de la voir avec beaucoup de plaiſir.

La mort d'Eriphyle tuée par Alcmæon dans le Poëte Aſtydamas.] Il y a eu deux Aſtydamas Poëtes Tragiques, le pere & le fils; le pere commença à paroître quelques années avant la naiſſance d'Ariſtote, & le fils étoit à peu prés de même âge que ce Philoſophe. Je ne ſçay duquel des deux étoit l'Alcmæon. Cela n'importe, il ſuffit de ſça-voir que le Poëte avoit compris dans cette piece, & le meurtre de la mere, & la réſipiſcence du fils. Mais pour s'éloigner de la premiere maniére des Anciens, & pour ne pas s'attirer les mêmes reproches qu'on avoit faits à Eſ-chyle, à Sophocle, & à Euripide, de n'avoir pas aſſez connu la Nature, en faiſant qu'Oreſte poignarde ſa mere avec une entiere connoiſſance, & de deſſein premedité, il avoit conſtitué ſon ſujet d'une autre maniére, en feignant qu'Alcmæon tuë ſa mere ſans la connoître, & reconnoît enſuite ce qu'il a fait. Ce changement eſt tres remar-quable, car il nous fait voir que malgré toute la haine que les Atheniens avoient pour les Rois, ils ne laiſſoient pas d'être choquez de la barbarie avec laquelle Eſchyle, So-phocle & Euripide faiſoient poignarder Clytemneſtre par ſon fils Oreſte.

Et la bleſſure d'Vlyſſe par Telegonus.] Telegonus étoit un fils d'Ulyſſe, qui l'avoit eu de Circe. Ce fils étant de-venu grand, voulut aller trouver ſon pere. Il arriva à Ita-que, où il prit quelques moutons pour ſes gens; les Ber-gers ſe mirent en état de les recourre, & l'un d'eux alla avertir Ulyſſe qui vint avec ſon fils Telemaque pour re-pouſſer cet Etranger. Telegonus en ſe défendant, bleſſe Ulyſſe ſans le connoître. On peut voir cette Hiſtoire dans Hyginus, dans Dictys & dans Oppien. Pluſieurs Poë-tes avoient mis ce ſujet ſur le Theatre, & tous ſous ce même nom, L'Ulyſſe bleſſé, parce qu'Ulyſſe ne mourut que trois jours aprés ſa bleſſure.

Enfin on peut faire qu'une personne, qui par ignorance va commettre un tres grand crime, le reconnoît avant que de l'exe-cuter.] Voicy la troiſiéme manière qu'il va mettre bien-tôt au deſſus des deux autres. C'e'ſt quand une perſonne, qui va commettre quelque action atroce contre un autre qu'elle ne connoît pas, vient enſuite à la reconnoître un moment avant l'execution, & ne paſſe pas outre.

Il est vray que cela renferme une quatrième manière.] Car, comme Ariſtote le prouve ailleurs ces quatre ter-mes, faire, ne pas faire, connoître, ne pas connoître, doi-vent neceſſairement produire quatre maniéres d'actions, les Interpretes d'Ariſtote ont expliqué au long cette me-thode, & ſur tout, Simplicius.

Qui est lorſqu'une perſonne va commettre un crime, le voulant & le ſçachant, & ne l'execute point; mais cette manière eſt la plus mauvaiſe de toutes.] C'e'ſt avec beaucoup de rai-ſon qu'Ariſtote condamne cette quatrième manière; car elle eſt compoſée de deux contraires ſans aucun milieu qui les ſepare, faire, ne pas faire, ce qui ne conſtituë point d'action, & par conſequent, elle eſt tres peu propre pour la Tragedie; mais M. Corneille dit, que ſi cette condam-nation n'étoit modifiée, elle ſs'étendroit un peu loin, & enveloperoit non ſeulement le Cid, mais Cinna, Rodo-gune, Heraclius & Nicomede. Diſons donc, ajoûte-t-il, qu'elle ne doit s'entendre que de ceux qui connoiſſent la perſonne qu'ils veulent perdre, & s'en dediſent par un ſimple changement de volonté, ſans aucun évenement notable qui les y oblige, & ſans aucun manque de pouvoir de leur part. J'ay déja marqué cette ſorte de denoüement pour vicieux ; mais quand ils y font de leur coté tout ce qu'ils peuvent, & qu'ils font empèchez d'en venir à l'effet par quelque puiſſance ſupérieure, ou par quelque changement de fortune, qui les fait périr eux-mêmes, ou les re-duit ſous le pouvoir de ceux qu'ils vouloient perdre, il eſt hors de doute que cela fait une Tragedie d'un genre peut-être plus ſublime, que les trois qu'Ariſtote avoüe, &c. Voicy une diſ-pute bien conſiderable, & par la qualité des parties, & par la matiere dont il s'agit. Un des plus grands Maîtres du Theatre, combat contre le Maître des regles du Poë-me dramatique, & il s'agit de ſçavoir ſi une action atroce, mais imparfaite, eſt la plus vicieuſe de toutes les actions dont Ariſtote a parlé. Ce Philoſophe prétend qu'elle l'eſt, & n'admet aucune diſtinction. M. Corneille ſoûtient que ce Philoſophe ne parle que des actions qu'on n'acheve pas, & dont on ſe dedit par un ſimple changement de volon-té, ſans aucun évenement notable qui y oblige. L'exem-ple, qu'Ariſtote donne enſuite, ſemble pourtant contraire à cette explication; car dans l'Antigone de Sophocle, ſi Hæmon, qui veut tuer ſon pere, n'acheve pas, ce n'e'ſt pas qu'il ait changé de volonté, c'e'ſt qu'il ne l'a pû, & que ſon pere évite le coup par ſa fuite; mais quand l'exemple ſe-roit entierement conforme au ſens que M. Corneille veut donner à cette cenſure, pour la reſſerrer dans des bornes tres étroites, il eſt certain que ſa diſtinction ne peut avoir aucun lieu. Si la Tragedie étoit l'imitation d'un deſſein, ou d'une volonté, ces actions imparfaites pourroient faire le ſujet de la Tragedie; mais c'e'ſt l'imitation d'une action entiere & parfaite, comme nous l'avons veu dans la défi-nition. Tous les obſtacles que M. Corneille imagine pour empêcher l'effet d'une action, comme ſont une force ma-jeure, ou quelque changement de fortune, ne font pas changer de nature à cette action & ne la rendent pas plus parfaite; elle ne peut donc faire le ſujet de cette imi-tation, & par conſequent elle eſt la plus vicieuſe. La ſeule difference qu'on peut établir, c'e'ſt qu'elle eſt plus ou moins vicieuſe, ſelon la place qu'elle occupe dans ce Poëme. Si elle n'en fait pas l'action principale, & qu'elle n'en ſoit qu'un Incident, comme dans l'Antigone de Sophocle & dans le Cid, elle eſt moins vicieuſe; mais ſi elle en eſt l'action prin-cipale, & qu'elle en faſſe le ſujet, comme dans Cinna & dans Nicomede, elle eſt entierement vicieuſe, ou tous les principes d'Ariſtote ſont faux. Il eſt vray, & c'e'ſt la ſeule choſe où M. Corneille me paroît avoir raiſon, que quand les empêchemens qui rendent une action imparfaite, font périr ceux qui vouloient la commettre, & ſauvent ceux qu'elle alloit perdre, cette action peut être le ſujet de la Tragedie, pourvû qu'elle ait d'ailleurs les conditions ne-ceſſaires; mais elle n'eſt plus de la nature de ces actions imparfaites, & elle fait la Tragedie double ou compoſée, dont on a déja parlé, & qui bien loin d'être d'un genre plus ſublime que les autres, comme l'a prétendu M. Cor-neille, ne tient que le ſecond ou même le troiſiéme rang, comme Ariſtote l'a déja prouvé. C'e'ſt par là ſeulement qu'on peut excuſer l'action de ſon Heraclius, & celle de ſa Rodogune, qui péchent par d'autres endroits.

Caroutre que cela est horrible & ſcelerat, il n'y a rien de tragique, parce que la fin n'a rien de touchant.] Ces actions qui ne s'achevent pas ſont vicieuſes, non ſeulement parce qu'el-les ſont imparfaites; mais encore, parce qu'elles ne font pas ce qu'elles doivent, & font ce qu'elles ne doivent pas. Elles font ce qu'elles ne doivent pas, en ce qu'elles montrent aux ſpectateurs l'atrocité du crime, ce qui n'e'ſt point du tout propre à la Tragedie, qui comme on l'a déja veu, ne reçoit point ce qui eſt abominable & ſcelerat. Et elles ne font pas ce qu'elles doivent, parce qu'elles n'ont rien de tragique ni de touchant, & qu'elles ſont ſans paſſion, car c'e'ſt le mot dont ſe ſert Ariſtote; c'e'ſt-à-dire, qu'elles ne font rien qui puiſſe exciter ny la pitié ny la compaſſion, ou plûtôt qu'elles n'ex-citent pas les mouvemens que l'on ſent à la veüe des bleſ-ſures, des morts, & de tous les autres accidens qu'il a compris ſous le general de paſſion.

Sophocle s'en est ſervi une feule fois dans ſon Antigone, où Hæmon tire l'épée contre ſon pere Creon pour le tuer.] Antigone ayant enterré ſon frere contre les ordres de Creon, ce Roy la fait enterrer toute vive dans un Tombeau ; Hæmon qui étoit amoureux de cette Princeſſe, va pour mourir avec elle; Creon informé du deſeſpoir de ſon fils, va pour le ſauver; Hæmon voyant entrer ſon pere, le regarde d'un œil furieux, & tire ſon épée pour le fra-per; le Roy évite le coup par ſa fuite, & Hæmon ſe plonge ſon épée dans le ſein, & tombe ſur le corps de ſa Maîtreſ-ſe. Ariſtote blâme avec raiſon cette action imparfaite; car outre qu'elle eſt atroce & ſans neceſſité, elle eſt ſans paſ-ſion; mais comme je l'ay déja dit, elle eſt moins vicieuſe, en ce qu'elle n'e'ſt qu'une petite circonſtance d'un Epiſode. Ces actions imparfaites, qui ne peuvent trouver place dans la Tragedie, font au contraire un bel effet dans le Poëme Epique. On prend plaiſir à voir Achille tirer l'épée pour tuer Agamemnon, & Énée partir pour aller tuer Helene. Le premier eſt retenu par Minerve, & l'autre par Venus.

Dans ces occafions il vaut encore mieux que le crime s'exe-cute, comme dans la premiere maniére.] Il auroit mieux valu qu'Hæmon eût achevé ſon crime, que de le laiſſer impar-fait, car l'action n'auroit eü que la même atrocité, & il y auroit eü de la paſſion, ce que la Tragedie demande.

La seconde manière est encore préferable à celle-là, je veux dire, lorſque celuy qui commet le crime, le commet par ignorance & le reconnoît aprés l'avoir commis.] Ariſtote ne ſe contente pas de marquer les quatre manieres, dont les actions atroces peuvent arriver entre des amis & des pa-rens, il a ſoin de marquer leur rang & leur ordre, c'eſt-à-dire de faire voir celles qui ſont préferables aux autres, & d'en donner les raiſons. Voicy les quatre maniéres. 1. Agir avec une entiere connoiſſance, & achever ce qu'on a projetté. 2. Agir ſans connoître, & reconnoître ſon crime, quand il eſt commis. 3. Eſtre ſur le point d'agir ſans connoître, & reconnoî-tre avant que d'agir. 4. Agir avec une entiére connoiſſance, & ne pas ache-ver. De ces quatre, la derniere eſt la plus vicieuſe ſelon Ari-ſtote, parce qu'elle eſt atroce ſans paſſion. La plus vicieuſe aprés celle-là, c'eſt la premiere, parce qu'elle eſt atroce, & que le Theatre eſt ennemi de l'atro-cité; mais elle eſt préferable à la derniere, parce qu'au-moins elle a de la paſſion, ce que la derniere n'a pas. Il ne reſte donc que la ſeconde & la troiſiéme maniére. La ſeconde eſt meilleure ſans contredit, que la premiere & que la derniere; car elle n'eſt point atroce, à cauſe de l'ignorance de celuy qui commet le crime, & a tous les avantages de la paſſion. La troiſiéme eſt preferable à toutes les autres. Ariſtote n'en dit pas la raiſon, parce que tout le monde la ſen-toit. C'eſt parce qu'elle intereſſe plus que la ſeconde, qu'elle eſt encore moins atroce, & qu'elle répond aux vœux & aux ſouhaits des ſpectateurs, qui après avoir craint long-temps pour deux perſonnes qui ſont ſi proches, pren-nent un merveilleux plaiſir à leur voir éviter les malheurs qui les menaçoient. Voilà quelle eſt la doctrine d'Ariſtote. M. Corneille eſt d'un ſentiment tout oppoſé, & renverſe entierement cet ordre; car il prétend que la premiere maniére qu'Ariſtote eſtime la moindre des trois, eſt la plus belle; & que la troiſiéme qu'Ariſtote juge la plus belle, eſt la moindre. La raiſon de cela eſt, dit-il, que dans la troiſieme, Une mere qui va tuer ſon fils, comme Merope va tuer Cresphonte, & une sœur qui va ſacrifier ſon frere, comme Iphigenie, les regardent, ou comme indifferens, ou comme ennemis, jusqu'à ce qu'ils font reconnus. Or ſelon Ariſtote, ny l'un ny l'autre de ces deux états, n'excite ny pitié ny crainte. Quand la reconnoiſſance se fait aprés la mort de l'inconnu, comme dans la feconde maniére, la compaſſion qu'excitent les dé-plaiſirs de celuy qui l'a fait périr, ne peut avoir grande éten-duë, puisqu'elle est reculée & renfermée dans la catastrophe; mais lorsqu'on agit avec une entiere connoiſſance, & à visage découvert, comme dans la premiere manière, le combat des paf-fions contre la Nature, & du devoir contre l'amour, occupe la meilleure partie du Poëme, de là naiſſent les grandes & les fortes émotions, qui renouvellent à tous momens & redoublent la commiferation. Pour justifier ce raisonnement par l'experience, nous voyons que Chimene & Antiochus en excitent beaucoup plus que ne fait Edipe. Il y a de l'apparence, continuë ce grand Poëte, que ce qu'a dit ce Philosophe, de ces divers degrez de perfection pour la Tragedie, avoit une entiere juſteſſe de ſon temps, & en la pre-fence de ſes compatriotes. Je n'en veux point douter; mais auſſi je ne puis m'empêcher de dire que le goût de notre siecle n'est point celuy du fien, fur cette préference d'une eſpece à l'autre, ou du moins, que ce qui plaiſoit au dernier point à ces Atheniens, ne plait pas égallement à nos François, & je ne sçay pas d'autre moyen de trouver mes doutes ſupportables, & demeurer tout en-semble dans la veneration que nous devons à tout ce qu'il a écrit de la Poëtique. L'amour que M. Corneille avoit pour quelques-unes de ſes pieces, auſquelles cet ordre de préference, qu'Ariſtote établit, n'eſt pas trop favorable, luy a fait embraſſer le party oppoſé, & renverſer cet ordre. Mais j'oſeray dire, que jamais amour n'a été plus aveugle qu'en cette occa-ſion; & j'eſpere de le faire voir ſans bleſſer la venera-tion qu'on doit toûjours avoir pour un ſi excellent hom-me. Je commenceray par la fin. Ce principe de M. Corneil-le que ce qui avoit une entiere juſteſſe du temps des Athe-niens, n'en a plus au nôtre, & que ce qui plaiſoit alors, nous doit déplaire aujourd'huy, me paroît la choſe du mon-de la plus extraordinaire & la plus contraire à la verité. J'ay toûjours crû qu'il n'y avoit que ce qui dépendoit du caprice & de la ſeule fantaiſie des hommes, qui pût ainſi plaire & déplaire en differens temps; mais je n'ay jamais pû me perſuader que ce qui a plû aux Atheniens par rai-ſon, puiſſe nous déplaire aujourd'huy par raiſon. Il me paroît qu'il y a là une contradiction & une impoſſibilité manifeſte. C'eſt donc la raiſon qu'il faut examiner. Celle qu'Ariſtote donne des differens degrez de perfection de ces trois maniéres, eſt ſi vraye & ſi inconteſtable, que M. Corneille n'a pas ſeulement eü la penſée de l'attaquer. Et comme elle eſt encore la même, c'eſt une conſequence ſeu-re que nôtre goût doit être encore aujourd'huy ſur cela conforme à celuy des Atheniens, & s'il ne l'étoit pas, il faudroit neceſſairement que ce fût nôtre faute; mais heu-reuſement il l'eſt, & pour le prouver, je ne veux me ſer-vir que des mêmes exemples que M. Corneille a tirez de ſes pieces. Le malheur d'Antiochus dans Rodogune, bien loin d'exciter la pitié & la crainte, ne donne comme Ariſtote l'a fort bien prédit, qu'une juſte horreur pour le danger qui menace un Prince ſi vertueux, & une aver-ſion épouvantable pour cette mere dénaturée qui veut l'empoiſonner, aprés avoir fait aſſaſſiner ſon frere ; & cet exemple prouve mieux que tout autre, que cette premiere manière de commettre le crime avec une entiere connoiſ-ſance & à viſage découvert, eſt odieuſe, & le ſera toûjours lors qu'on étalera ſur le Theatre des actions atroces. Ariſtote a donc raiſon de la condamner, & M. Corneille a tort de la défendre. Il ſeroit inutile d'examiner la pitié qu'excite Chimene; car ſon action n'ayant pas l'atrocité, dont il eſt icy queſtion, elle n'eſt pas dans cet ordre. Pour l'Œdipe, M. Corneille tombe déja d'accord qu'il n'excite pas une grande compaſſion dans ſa piece; cela eſt vray, & j'en ay dit ailleurs la raiſon; mais il en excite une tres grande dans Sophocle, & bien loin qu'elle ſoit recu-lée & renfermée dans la catastrophe, comme M. Corneille a prétendu que cela doit être, elle regne dans tout le Poë-me, & commence, pour ainſi dire, dés le premier vers Et cela ſeul decideroît en faveur de la ſeconde manière qui en effet eſt préferable à la premiere. Pour ce qui eſt de la troiſieme, il eſt certain, comme le dit M. Corneille, que pendant que Merope tâche de tuer ſon fils qu'elle ne connoît point, & qu'Iphigenie va de même ſacrifier ſon frere ſans le connoître, elles les re-gardent l'une & l'autre, ou comme indifferens, ou comme ennemis; mais M. Corneille a oublié que ces ſujets étant connus; (car c'eſt de ceux-là dont il ſagit,) ce fils pour-ſuivi par ſa mere, & ce frere qui va être immolé par ſa fœur, ne ſont inconnus qu'à la fœur, & à la mere, tous les ſpectateurs les connoiſſent, & ſentent par conſequent toutes les paſſions que doit exciter la veüe d'un danger, qui menace également deux perſonnes qui ſont ſi proches. Et puiſque M. Corneille en appelle aux effets que ſon Antiochus, qui eſt dans la premiere maniére, a produits ſur nôtre Theatre, on en peut appeller à ceux que le Creſphonte d'Euripide, qui eſt dans la troiſieme, a produits ſur les Theatres de Grece, plus de ſinq cens ans aprés la mort de ſon Auteur, non pas ſur un peuple ignorant, mais ſur les Juges les plus habiles. Plutarque ne nous en raporte que ce qu'il a veu & ſenti; Il écrit dans ſon ſecond Traitté, S'il eſt permis de manger de la chair, que lorſque Merope alloit tuer ſon fils, il s'élevoit parmy les ſpectateurs un fremiſſement qui marquoit, & leur attention & l'interêt qu'ils prenoient au malheur d'une mere qui alloit tuer ſon fils, & à celuy d'un fils qui alloit mourir par les mains de ſa mere. On ne peut s'ima-giner enſuite tout le plaiſir que fait une reconnoiſſance qui vient ſi à propos, Nous n'avons pas le Creſphonte d'Euripide, mais nous avons ſon Iphigenie Taurique, on n'a qu'à lire tout ce que diſent Oreſte & Iphigenie, aprés s'être reconnus, il n'y a rien de plus pathetique. Les cri-mes qui ſe commettront de deſſein formé & avec une en-tiere connoiſſance, n'exciteront jamais ces mouvemens, qui ſont propres à la Tragedie, & ne feront jamais tant de plaiſir. Aprés avoir réfuté le renverſement que M. Corneille a voulu faire de l'ordre d'Ariſtote, examinons preſente-ment le paſſage de ce Philoſophe par raport à ce qu'il a établi ailleurs. La préférence qu'il donne icy à la troiſiéme maniére, paroît entierement contraire à ce qu'il a établi dans le Chap. XIII. où il aſſeure, qu'une fable bien compo-ſée doit plutôt ſinir par le malheur, que par le bonheur des principaux perſonnages. Cette troiſiéme maniére ſinit par le bonheur, & par conſequent elle n'eſt pas ſi bonne que la ſeconde. Voilà une tres grande difficulté. Le Sçavant Victorius eſt le ſeul qui l'ayt veüe; mais comme il n'a pas connu de quoy il s'agiſſoit dans ce Chapitre, & que ce n'e'ſt que par-là qu'on peut la réſoudre, il n'a pas ſeulement tenté de l'éclaircir. Une contradiction ſi manifeſte méritoit pourtant d'être aprofondie, pour voir ſi il étoit poſſible, qu'Ariſtote y fût tombé. J'ay déja dit que ceux qui ont commenté la Poëtique, n'ont rien compris dans tout ce Chapitre, & c'eſt ce qui a fait tomber M. Corneille dans l'erreur; ils ont tous crû qu'Ariſtote parloit icy de la con-ſtitution des fables en general, mais il ne travaille qu'à enſeigner, enſeigner comment on doit ſe conduire dans les actions atroces pour ne pas changer les fables, & pour s'en ſer-vir comme il faut; voilà le deſſein de tout ce Chapitre. Par exemple, je veux traiter le meurtre de Clytemneſtre par Oreſte; Ariſtote me donne icy un plan des quatre diffe-rentes maniéres dont les actions atroces peuvent ſe paſſer. Je doit voir celle qui m'accommode. La premiere ne con-vient point, parce qu'elle eſt trop horrible. La quatrié-me ne convient pas non plus, parce qu'elle eſt imparfaite & atroce ſans paſſion, & que d'ailleurs elle détruit la fa-ble. La troiſiéme qui feroit la plus propre, eſt encore inutile, parce qu'elle ſauveroit Clytemneſtre qui doit neceſſairement mourir par les mains de ſon fils. Il n'y a donc que la ſeconde dont je puiſſe me ſervir. Elle a de la paſſion & eſt moins atroce que la premiere. Il en eſt de même de toutes les autres actions de cette nature qu'on voudra repreſenter. Le Poëte doit choiſir la maniére qui eſt la plus propre & qui luy donne le moyen de conſerver toutes les beautez de la Tragedie ſans rien changer à l'action; c'e'ſt ainſi qu'en uſa Aſtydamas, quand il voulut mettre ſur le Theatre Alcmæon qui tuoit Eriphyle. Il n'eut garde de ſuivre la premiere maniere, comme Eſchyle avoit fait dans ſes Coëphores, & Sophocle & Euripide dans l'Electre; Il prit la ſeconde, parce que la certitude de la mort d'Eri-phyle ne luy permettoit pas de choiſir la troiſieme; mais Euripide prit la troiſième dans ſon Creſphonte, parce que la differente tradition qu'on avoit de l'action de Merope, luy laiſſoit la liberté du choix. Voilà quel eſt le deſſein d'Ariſtote dans ce Chapitre; bien loin d'être tombé dans la moindre contradiction, toute ſa doctrine eſt tres bien ſuivie. Il faut donc ſe ſouvenir, que la ſeconde maniére eſt la meilleure de toutes pour les pieces ſimples, qui ſont plus parfaites que les compoſées, comme Ariſtote l'a déja prouvé; & que pour les pieces compoſées, c'eſt la troiſié-me maniére qui eſt la meilleure ſans contredit.

qu' Euripide a ſuivie dans ſon Creſphonte, où Merope reconnoît ſon fils dans le moment qu'elle va le tuer.)] Il eſt dif-ficile de ſçavoir le ſujet de cette piece; Il y a dans Apollodore un Creſphonte de la race des Heraclides qui fut Roy de Meſſene, & qui épouſa Merope dont il eut trois fils. Ce Creſphonte fut tué avec deux de ſes enfans. Po-lyphonte qui étoit auſſi de la race des Heraclides luy ſuc-ceda, & épouſa Merope. Ce Polyphonte fut tué par le troiſiéme fils de Creſphonte, qui recouvra le Royaume par ce moyen. C'e'ſt ſans doute de cette Hiſtoire qu'Eu-ripide avoit tiré le ſujet de cette Tragedie. Je me ſouviens d'en avoir lû quelque-part un fragment qui merite d'être raporté pour la beauté du ſens qu'il renferme. C'e'ſt Me-rope qui parle de la mort de ſon mary & de ſes enfans, & qui dit, αἱ τύχαι, δέ με, / μισθὸν λαβοῦσαι τῶν ἐμῶν τὰ φίλτατα, / σοφὴν ἔθηκαν. La fortune m'a enſeigné à ètre ſage, en prenant pour ſa peine ce que j'avois de plus cher.

Et dans fon Iphigenie, où cette Princeſſe reconnoît fon frere, lorſqu'elle en va faire un ſacrifice.] C'e'ſt l'Iphigenie Taurique. Il faut ſe ſouvenir qu'Ariſtote ne loüe icy que la reconnoiſſance de cette piece, & la manière dont Euri-pide ſe conduit, pour ſauver l'horreur que le ſacrifice d'Oreſte auroit fait, ſi Iphigenie l'eût immolé. En effet dans cette occaſion Euripide étoit loüable d'avoir preferé la troiſiéme maniére à la ſeconde. Mais d'ailleurs la con-ſtitution de cette piece n'e'ſt pas celle qu'Ariſtote approu-voit.

C'est ainsi que dans l'Hellé Phryxus reconnoît ſa mere ſur le point qu'il va la livrer à ſes ennemis.] Je croy que c'étoit encore une piece d'Euripide. Je n'en ſçay pas le ſujet, je ſçay ſeulement que Phryxus & ſa fœur Hellé étoient enfans d'Athamas & de Nephelé. Apollodore raconte leurs avantures; mais il n'y a rien qui puiſſe faire conjecturer de quelle maniére Phryxus pouvoit ſe'tre mis en état de livrer ſa mere à ſes ennemis ſans la connoître.

La raiſon de cela est que les premiers Poëtes en cherchant des ſujets, ne les ont pas tirez de leur Art, mais de la for-tune.] Il rejette la rareté des ſujets de Tragedie ſur les premiers Poëtes qui, au lieu d'inventer eux-mêmes de quoy fournir au Theatre, ſamuſerent à prendre des avantures connuës, & emprunterent de la fortune ce qu'ils auroient pû ne devoir qu'à leur Art. Il fut difficile enſuite de ſe relever de cette ſervitude. Comme il va ſexpliquer.

Voilà pourquoy les Poëtes d'aujourd'huy font forcez d'a-voir recours à ces mêmes familles, dans lesquelles la fortune a permis que tous ces grands malheurs foient arrivez.] Ariſtote a dit dans le Chapitre X. qu'il eſt permis d'inventer des ſujets nouveaux, & qu'il n'eſt pas neceſſaire de ſattacher ſcrupuleuſement à ſuivre toûjours les fables receuës, d'où l'on tire ordinairement les ſujets des Tragedies. Si on peut uſer de cette liberté, d'où vient donc qu'Ariſtote dit icy, que les Poëtes ſont forcez d'avoir recours à ce peu de fa-milles. Il ſemble qu'il y ait là quelque eſpece de contra-diction. Il n'y en a pourtant aucune. Mais pour le faire entendre il faut remonter juſqu'à la ſource & aux princi-pes de cet Art. Ariſtote veut dire que les premiers Poëtes ayant negligé de ſe ſervir des Privileges de leur Art, qui leur permettoit de mettre ſur le Theatre des avantures feintes, pourvû qu'ils les miſſent ſous des noms connus comme dans le Poëme Epique, pour les rendre plus vray-ſemblables, & ayant mis avec ces noms connus les avan-tures connuës, les Poëtes, qui ſont venus enſuite, n'ont plus oſé prendre les noms ſeuls, ils ſe ſont fait une necef-ſité de ſaccommoder auſſi des avantures; car comme tout le monde étoit informé de ce que ces hommes d'une gran-de reputation avoient fait d'extraordinaire & de tragique, ils ont craint que ſi ils attribuoient à ces hommes connus des actions nouvelles & éclatantes, le public ne refusat de croire des évenemens ſi remarquables, dont l'Hiſtoire & la Fable n'auroient pas daigné ſe ſouvenir. Pour con-ſerver donc à leurs pieces la vray-ſemblance neceſſaire & cet air de verité, ils ont ſuivi les traces des anciens Poë-tes. La Coûtume leur a impoſé cette Loy, dont ils n'ont pas eu le courage de ſecoüer le joug, en inventant non ſeulement des ſujets nouveaux, mais auſſi de nouveaux perſonnages, comme ils en avoient la liberté, & comme Agathon l'avoit déja fait avec un ſuccez qui devoit les encourager à le ſuivre. Voilà l'explication de ce paſſage, qui bien loin de renfermer une ſecrette défenſe dentre-prendre ſur la fortune, & de produire ſur la Scene de nouveaux ſujets qui ne viennent pas d'elle, comme M. Corneille l'a prétendu, confirme, au contraire, tout ce qu'Ariſtote a déja dit de la liberté qui étoit accordée aux Poëtes, non ſeulement d'inventer les choſes, mais auſſi les noms. Et ce qui rend encore ce paſſage tres confide-rable, c'eſt qu'il nous apprend que les Poëtes n'ont pas uſé de cette liberté, & que toutes leurs pieces étoient ti-rées, ou de l'Hiſtoire ou des Fables Greques, ce qui prou-ve qu'Euripide n'avoit pas inventé le ſujet de ſon Iphige-nie Taurique, ny celuy de ſon Helene, & de ſon Ion, car Ariſtote n'auroit pas manqué d'en faire honneur à ce Poëte.

En voilà affez fur la Constitution, ſur la Nature, & ſur la Qualité des fables, ou des ſujets de Tragedie.] Ariſtote a ſoin d'avertir des matières, afin qu'on ait toûjours ſon ordre devant les yeux, & qu'on ne confonde pas ce qui ſuit avec ce qui précede. Ce Sommaire comprend les neuf Chapitres précedens, car il commence au ſeptiéme à traitter de la Conſtitution du ſujet : Ces choses étant expliquées di-fons qu'elle doit être la Conſtitution du ſujet, puisque c'est la premiere & la principale partie de la Tragedie.

REMARQUES SUR LE CHAPITRE SEIZIEME.

LA premiere & la plus importante, qu'elles soient bon-nes. Il y a des mœurs dans un discours, ou dans une action, comme je l'ay déja dit, lorsque l'un & l'autre, font connoître l'inclination, ou la réſolution telle qu'elle est; mau-vaiſe fi elle est mauvaiſe, & bonne, fi elle est bonne.] Dans tout ce Livre il n'y a rien de plus clairement expliqué que cette premiere condition des mœurs, qu'elles ſoient bonnes. Cependant on ſy eſt trompé, car on a crû qu'Ariſtote veut qu'elles ſoient vertueuſes. M. Corneille a ſolidement réfuté cette explication, qui condamneroit également tous les Poëmes anciens, tant les Poëmes Epiques que les Tra-giques, où l'on voit beaucoup de perſonnages vicieux, & il a fort bien vû qu'il falloit chercher une bonté qui fût compatible avec les mœurs moralement mauvaiſes, & avec celles qui ſont moralement bonnes; mais c'e'ſt cela même qu'il n'a pû trouver, l'explication qu'il donne à ces paro-les d'Ariſtote, n'étant pas meilleure que l'autre; Pour moy, dit-il, je croy que c'eſt le caractère brillant & élevé d'une ha-bitude vertueuſe ou criminelle, ſelon qu'elle est propre & conve-nable à la perſonne qu'on introduit; mais outre que cette ex-plication condamneroit encore beaucoup de caractéres que les anciens Poëtes ont faits, & qui n'ont ny cette gran-deur d'ame, ny cette élevation que M. Corneille deman-de, il eſt certain que cette qualité ne conviendroit pas toûjours avec les deux autres, qui ſont la reſſemblance & la convenance. Je ne raporteray point icy toutes les autres explications, cela ſeroit inutile. Ce qu'Ariſtote dit, que les mœurs doivent être bonnes, c'e'ſt ce qu'Horace traduit, notandi funt tibi mores, comme je l'ay expliqué, c'e'ſt-à-dire, qu'il faut que les mœurs ſoient bien marquées, ſoit qu'on introduiſe un perſonnage moralement vicieux, ou un per-ſonnage moralement bon. Ariſtote ſexplique luy-même tres clairement, Il y a des mœurs dans un discours, ou dans une action, lorſque l'un & l'autre font connoître l'inclination ou la réſolution telle qu'elle est, mauvaiſe ſi elle est mauvaiſe, & bonne ſi elle eſt bonne. Les mœurs auront cette bonté, dont il ſagit, ſi elles marquent bien la réſolution que prendra celuy qui parle, ſoit qu'il ſe porte au bien ou au mal, c'e'ſt-à-dire, ſi elles ſont bien marquées & bien ex-primées. Pour un plus grand éclairciſſement, ce Philo-ſophe ajoûte, Et cette bonté de mœurs ſe trouve dans toute ſor-te de conditions; car une femme peut être bonne, & un valet mème peut être bon. C'e'ſt-à-dire, que les caractéres les plus vicieux, comme ceux des valets, ſont ſuſceptibles de cette bonté, & par conſequent cette bonté conſiſte à bien mar-quer leurs mauvaiſes inclinations; car il n'eſt pas neceſſai-re que les Héros des Poëmes ſoient vertueux, les plus vi-cieux, comme Achille, Turnus, Mezence, y ſont auſſi regulierement bons, que les plus vertueux, comme Énée & Ulyſſe. L'Auteur du Traité du Poëme Epique a ad-mirablement traité toute cette matiere, on ne peut rien voir de plus judicieux, que tout ce qu'il en a écrit, auſſi a-t-il toûjours pris Ariſtote pour guide.

Qucyque communément les femmes ſoient plutôt mauvai-ſes que bonnes.] Ce paſſage n'eſt pas favorable aux femmes, non plus que celuy de Salomon qui dit dans l'Ecclēſiaſte qu'il a trouvé un homme ſage entre mille, & qu'entre tou-tes les femmes il n'en a trouvé pas une : Virum de mille unum reperi, mulierem ex omnibus non inveni. Les Philoſo-phes aſſeurent qu'elles ſont ſujettes à plus de vices, que les hommes, par la foibleſſe de leur naturel. Ariſtote en marque la plus grande partie dans le IX. Liv. de ſon Hi-ſtoire des animaux; mais ſi cela eſt vray, je ne ſçay ſi ce qu'elles ont de plus vicieux que les hommes, vient plus de leur foibleſſe, que de l'éducation qu'elles reçoivent or-dinairement, laquelle, ſi elle n'eſt pas toûjours abſolu-ment mauvaiſe, comme elle l'eſt le plus ſouvent, eſt au moins tres peu propre à les fortifier dans la vertu, & à les corriger du vice.

Et que les valets ſoient abſolument méchans.] Comme les Anciens n'avoient que des eſclaves, il arrivoit rare-ment qu'on en trouvât de vertueux; car il eſt tres difficile que la vertu ſe trouve avec l'eſclavage. Homere a dit que le même jour qui met aux fers un homme libre, luy ôte la moitié de ſa vertu. Que devoit-on donc attendre de ceux qui de pere en fils étoient nez dans la ſervitude? Aujour-d'huy nous n'avons point d'eſclaves, & nos valets ſont li-bres; mais la liberté que le Chriſtianiſme leur donne ne les rend pas meilleurs,

La ſeconde qu'elles ſoient convenables.] C'e'ſt ce qu'Ho-race a dit, convenientia finge; faire les mœurs convenables, c'e'ſt donner à chaque perſonnage ce qui luy convient, le faire agir & parler ſelon ſon âge, ſon état & ſa condition. Ce n'eſt pas une choſe de petite étenduë. Voicy une par-tie de ce qu'un Poëte doit ſçavoir pour s'en bien acqui-ter. Qui didicit patriæ quid debeat & quid amicis : / Quo fit amore parens, quo frater amandus & hoſpes: / Quod fit conſcripti, quod judicis officium: quæ / Partes in bellum miſſi ducis : ille profecto / Reddere perſonæ ſcit convenientia cuique. / Reſpicere exemplar vitæ morumque jubebo / Doctum imitatorem, & veras hinc ducere voces. Celuy qui ſçait ce qu'il doit à ſa patrie & à ſes amis; quels ſont les differens degrez d'amour que l'on doit avoir pour un pere & pour un frere; juſqu'où s'étendent les droits de l'hoſpitalité; & quel eſt le devoir d'un Juge, d'un Senateur & d'un General d'Armée; celuy là ſçait donner à chaque perſonnage les mœurs qui luy conviennent & le caractére qu'il doit avoir. Je conſeil-leray donc toûjours à un Poëte, qui veut être bon Imitateur, d'avoir inceſſament devant les yeux le modéle general de la vie & des mœurs, je veux dire la Nature, & de tirer d'aprés elle de véritables traits. Horace dans l'Art Poëtique.

La vaillance eſt une vertu morale ; mais elle ne convient point à une femme.] Un Poëte qui donne la vaillance à une femme, péche autant contre les mœurs, que celuy qui l'a fait prudente & politique; car ny la prudence ny la vail-lance ne ſont pas communément des vertus de femme. Il y a pourtant des exceptions; mais alors le Poëte doit avoir ſoin de marquer ſi bien le caractére, qu'on s'atten-de à tout ce qu'il produira. C'e'ſt ainſi qu'Eſchyle a donné la vaillance à Clytemneſtre dans ces vers de ſes Coëphores. δοίη τις ἀνδροκμῆτα πέλεκυν ὡς τάχος· εἰδῶμεν εἰ νικῶμεν, ἢ νικώμεθα Qu'on me donne vite ma hache, que nous voyons ſi nous ſom-mes vaincus ou Vainqueurs ; mais il ne péche pas contre la convenance, parce qu'une femme qui avoit tué ſon mari à coups de hache, ne devoit pas être faite comme les au-tres, & que ſon caractére promettoit cela, Auſſi Oreſte dit à Electre dans Sophocle. ὁρᾷ γε μὴν δὴ κἀν γυναιξὶν ὡς Ἄρης. Vous voyez pourtant que le Dieu Mars anime quelquefois les femmes. Il n'y a point de vertus dont les femmes ne ſoient capables, pourvû que la Nature ſoit corrigée ou fortifiée par l'éducation. L'Hiſtoire & la Fable en marquent de vaillantes, de prudentes, & de politiques. Auſſi Platon vouloit qu'on les élevât comme les hommes, perſuadé que rien n'empêchoit, qu'elles ne puſſent, comme eux, condui-re des Armées & gouverner des Etats. Euripide n'a pas obſervé ſi exactement la convenance dans les mœurs; car tantôt ſans aucun fondement, il fait des femmes plus Phi-loſophes qu'Anaxagore, & tantôt plus politiques que So-lon; mais il n'a pas moins manqué contre la reſſemblance & contre l'égalité, comme on le verra dans la ſuite. Je ne connois d'excellens modéles pour les mœurs, parmy les Poëtes Grecs, qu'Homere & Sophocle, & parmy les La-tins que Virgile & Terence.

La troisième qu'elles foient ſemblables.] Cette troiſiéme qualité n'e'ſt que pour les caractéres connus, car c'e'ſt dans l'Hiſtoire ou dans la Fable qu'on va puiſer cette reſſem-blance, & il faut les peindre tels que nous les y trouvons. C'e'ſt pourquoy Horace dit, aut famam ſequere, ſuivez la renommée. Et voicy ce que c'e'ſt que ſuivre la renommée. C'e'ſt le même Horace qui parle : Scriptor honoratum ſi fortè reponis Achillem, / Impiger, iracundus, inexorabilis, acer, / Jura neget ſibi nata, nihil non arroget armis. / Sit Medea ferox, invictaque: Flebilis Ino: / Perfidus Ixion : Io vaga : triſtis Oreſtes. Mettez-vous Achille ſur la Scene, qu'il ſoit Infatigable, Colère, Inexorable, emporté, qu'il ne reconnoiſſe ny Juſtice, ny Loix, & qu'il attende tout de ſon épée: que Medée ſoit barba-re & inflexible: Ino baignée de pleurs: Ixion perfide: Io erran-te: & Oreſte agité par les Furies.

Car autre choſe est des mœurs ſemblables, & des mœurs ou bonnes ou convenables, comme cela a été dit.] Ariſtote ajoû-te cela avec raiſon, car la plupart des hommes ſe trom-pent ſur ces deux qualitez des mœurs. Ils les confondent l'une avec l'autre, & prennent des mœurs ſemblables pour des mœurs convenables, & des mœurs convenables pour des mœurs ſemblables. C'e'ſt une erreur, où il eſt necef-ſaire de ne pas tomber. Examinons donc la nature de ces qualitez, & marquons-en exactement la difference. Il faut qu'elle ne ſoit pas bien difficile à apercevoir, puiſqu'Ari-ſtote ſe contente de nous renvoyer à ce qu'il a dit de la bonté & de la convenance des mœurs; En effet ces deux premieres étant bien expliquées, comme elles le ſont, on ne devroit pas prendre le change ſur la troiſième. M. Cor-neille a voulu prevenir ce deſordre en les ſeparant, & en attribuant les mœurs ſemblables aux caractéres connus; & les mœurs convenables aux caractéres inventez. Voicy ſes propres termes : Ces deux qualitez dont quelques Inter-pretes ont beaucoup de peine à trouver la difference qu' Aristote veut qui ſoît entr'elles ſans la deſigner, s'accorderont aiſément, pourvu qu'on les ſepare, & qu'on donne celle de convenables aux perſonnes imaginées, qui n'ont jamais eu d'ètre que dans l'eſprit du Poëte, en reſervant l'autre pour celles qui ſont connües par l'Histoire ou par la Fable, comme je viens de le dire. Mais ce moyen eſt inutile, il détruiroit tout ce qu'Ariſtote a établi. La convenance ne ſe doit pas moins trouver dans les caractéres connus, que dans ceux qui ſont inventez. Il faut donc trouver une difference plus eſſencielle: Les mœurs ſemblables, dit Ariſtote, ſont celles qui répondent à l'o-pinion qu'on a, & à ce que la renommée publie des perſonna-ges que l'on introduit, & les mœurs convenables ſont celles, qui conviennent à leur caractére. Il eſt évident par là, qu'on peut faire des mœurs ſemblables, qui ne feront point con-venables, & des mœurs convenables qui ne feront point ſemblables. Si je repreſente un Empereur diffamé par des épargnes lâches & ſordides, je luy donneray des mœurs ſemblables, quand je luy attribueray des actions & des diſcours conformes à ce que l'on en ſçait; mais ces mœurs ne feront nullement convenables, car il n'y a rien de plus indécent & de plus indigne dans un Roy: Et ſi je le fais, au contraire liberal & magnifique, je luy donneray des mœurs convenables, mais elles ne feront nullement ſem-blables, puiſqu'elles choqueront l'opinion receüe. Que faut il donc faire pour ne pécher, ny contre la convenan-ce, ny contre la reſſemblance dans le caractére de cet Em-pereur? Il faut diſſimuler ſon avarice ſans la changer en liberalité, & c'e'ſt ainſi que M. Corneille en a uſé dans ſon Heraclius, pour le caractére de l'Empereur Maurice, comme l'a fort bien remarqué l'Auteur du Traité du Poë-me Epique, il a judicieuſement ſupprimé cette mauvaiſe inclination de Maurice, qui n'étoit pas convenable, & ne luy a pas attribué la contraire, qui n'auroit pas été ſem-blable. Pour rendre cela plus ſenſible par un exemple plus grand & plus connu, Homere a repreſenté les Dieux avec toutes les paſſions des hommes. Il n'a pas peché contre la reſſemblance, puiſqu'il n'en a dit que ce que la renom-mée en publioit; mais il a peché contre la convenance, puiſqu'il leur attribuë des paſſions qui ne conviennent qu'aux hommes. Platon, & aprés luy Proclus, ont pour-tant appellé ce qu'Homere dit des Dieux ἀνομοίως μιμήσασθαι, imiter diſſemblablement; mais ce n'e'ſt que par raport à l'idée que l'on a naturellement, ou que l'on doit avoir, d'un être infini, immortel, & tout puiſſant.

La quatrième enfin qu'elles soient égales.] C'e'ſt ce qu' Horace dit, Servetur ad imum / Qualis ab incepto proceſſerit & sibi conſtet. Qu'il ſoït juſqu'à la fin tel qu'il a été au commencement, & qu'il ne ſe demente point. Si un Poëte péche contre cette der-niere qualité des mœurs, il péchera en même temps con-tre la premiere, & contre la troiſiéme; c'e'ſt-à-dire, que ſi les mœurs ne ſont égales, elles ne ſeront par conſequent ny bien marquées ny convenables.

Et ſi l'original d'aprés lequel nous avons tiré notre imitation eft inégal dans ſes mœurs, nous devons le faire partout éga-lement inégal.] Comme ce qu'il vient de dire, que les mœurs doivent être égales, auroit pû tromper certaines gens qui n'auroient pas manqué de croire que cela les obligeoit à faire que les mœurs de leurs perſonnages fuſſent toûjours les mêmes, ſans aucune inégalité, il a ſoin de les avertir que cette inégalité peut ſe trouver avec l'égalité qu'il de-mande, pourvu qu'elle ſe trouve dans l'original ſur lequel on fait ſon imitation, & qu'on le faſſe toûjours également inégal. Les enfans & les jeunes gens ſont inégaux; Un Poëte doit donc les repreſenter inégaux, & il ne péchera pas contre cette quatrième qualité des mœurs, ſi cette iné-galité eſt par tout égale & ſemblable. Tigellius, Muſicien d'Auguſte, étoit le perſonnage le plus inégal qui eût ja-mais été: Nil fuit unquam ſic impar ſibi, dit Horace; Ce ſeroit pécher contre la reſſemblance que de le repreſen-ter toûjours de la même maniére & en même état. Il fau-droit donc le faire inégal, & on obſerveroit l'égalité, ſi on le faiſoit également inégal depuis le commencement juſqu'à la fin du Poëme.

On péche contre la bonté des mœurs, quand elles ne font pas neceffaires.] Aprés avoir expliqué les quatre qualitez des mœurs, il donne quelques exemples des fautes qu'on y a faites. Ce qu'il remarque icy contre leur bonté devoit ſuffire pour faire connoître aux Interpretes d'Ariſtote, que cette bonté ne conſiſte pas dans la vertu, mais dans l'expreſſion; que ce n'e'ſt pas une bonté morale, mais une bonté Poëtique, qui conſiſte à marquer ſi bien & à faire ſi bien connoître les mœurs, que l'on connoiſſe en même temps tout ce qu'elles peuvent produire. Les mœurs moralement bonnes peuvent être ſans neceſſité; Ariſtote dit qu'elles ſont vicieuſes; ſi la bonté dont parle ce Philo-ſophe étoit une bonté morale, elles ſeroient donc en même temps bonnes & mauvaiſes moralement, ce qui eſt con-tradictoire & impoſſible; mais ſans nous arrêter à une cho-ſe ſi claire, voyons comment des mœurs qui ne ſont pas neceſſaires, péchent contre cette bonté; cela n'eſt pas bien difficile. Les mœurs d'un perſonnage, pour être bon-nes, doivent faire prévoir les réſolutions que ce perſon-nage prendra; les mœurs qui ne ſont pas neceſſaires, ne peuvent, ny être préveües, ny être une ſuite de celles que l'on connoît, elles péchent donc directement contre cette bonté, dont Ariſtote parle: Et par conſequent, elles ne ſont ny convenables, ny égales. Car on ne peut pécher contre la bonté, qu'on ne péche en même temps contre les trois autres qualitez, dont elle eſt la baſe & le fondement L'exemple, dont Ariſtote ſe ſert, rendra cela plus ſenſi-ble.

Telles font les mœurs de Menelas dans l'Oreste d'Euri-pide.] Menelas arrive à Argos ſur le point qu'on va con-damner Oreſte à la mort. Oreſte eſpere que l'arrivée de ſon oncle le garentira de ce danger. Et en effet les mœurs qu'Euripide luy donne d'abord, promettent qu'il n'abandonnera pas ſon neveu; car il dit que ſa calamité doit l'o-bliger à en prendre encore plus de ſoin: Et ſur ce que Tyndare, qui pour vanger ſa fille Clytemneſtre preſſoit le plus vivement la mort de ce Prince, luy dit, que le long ſejour qu'il a fait parmy les barbares, l'a rendu barbare luy-même, il luy répond, qu'il ne ſuit en cela que les mœurs des Grecs, qui veulent qu'on ait toujours de la conſide-ration pour ſes parens, & qu'on leur rende toutes ſortes de ſervices. Il ſymporte même juſqu'à dire à Tyndare, que la vieilleſſe & la colére, où il eſt, le rendent peu ſage. Voilà donc les mœurs de Menelas bien marquées, tout ce qu'il dit eſt oratio morata, & fait connoître qu'il pren-dra une réſolution convenable à ces mœurs. Mais cela ſe dément un moment aprés. Menelas, effrayé des menaces de Tyndare, devient tout d'un coup un homme timide, & abandonne lâchement ſon neveu. Ariſtote a donc rai-ſon de dire que ces mœurs ne ſont pas neceſſaires, car Eu-ripide n'auroit pas traité moins heureuſement ce ſujet, quand il auroit donné à Menelas des mœurs tout oppo-ſées: & qu'elles ſont contraires à la bonté qui eſt la pre-miere condition des mœurs. M. Corneille ſemble être tom-bé dans ce même défaut; Les mœurs qu'il donne à Rodogune, quand elle propoſe à Antiochus & à Seleucus de tuer leur mere, ſont ſans neceſſité, & vont directement contre la bonté des mœurs; car juſques-là le caractére de cette Princeſſe faiſoit attendre d'elle toute autre cho-ſe qu'une ſi horrible propoſition. La maniére dont M. Cor-neille a voulu la défendre ne la juſtifie point du tout, & ne ſert qu'à la rendre plus odieuſe.

Les lamentations d'Ulyſſe dans la Scylla du mème Poë-te, & tout le discours de ſa Menalippe dans la piece qui porte ce nom, péchent contre la convenance, car il n'y a rien de plus indécent.] Nous n'avons aujourd'huy, ny l'une ny l'autre de ces deux pieces; ainſi il ſeroit difficile d'en dire le ſujet. Il y a de l'apparence que ces lamentations d'Ulyſſe venoient de la crainte qu'il avoit d'être devoré par ce mon-ſtre. Ces lamentations ſont indécentes dans la bouche d'un homme de cœur. Pour ce qui eſt de la Menalippe, l'indé-cence, qu'Ariſtote remarque dans ſon diſcours, conſiſtoit en ce qu'elle débitoit à ſon pere tous les ſentimens d'Ana-xagore ſur la Phyſique, pour l'empêcher de brûler deux enfans qu'il avoit trouvez dans ſon eſtable, & qu'il pre-noit pour des monſtres nez de quelqu'une de ſes bêtes, au lieu de s'appercevoir que c'étoient deux enfans, dont ſa fille venoit d'accoucher ſecrettement, & qu'elle avoit mis dans cet eſtable pour cacher ſa honte. Tous ces rai-ſonnemens phyſiques, pour prouver que ces enfans pou-voient être nez d'une bête ſans être des monſtres, ne con-venoient nullement à une fille, & étoient fort indécens. Euripide eſt ſouvent tombé dans cette faute, comme les Critiques l'ont remarqué. Ariſtote ne blâme icy que l'in-décence du caractère de Menalippe, mais Denis d'Hali-carnaſſe, qui parle aſſez au long de cette piece dans ſon premier & dans ſon ſecond Traité des Diſcours figurez, nous donne occaſion d'y découvrir deux autres défauts con-ſiderables. Le premier c'eſt qu'Euripide ſe'ſt peint luy-même ſous le perſonnage de Menalippe, & que pour fai-re honneur à ſon Maître Anaxagore de ce qu'il avoit apris de luy, il débite mal à propos cette opinion celebre qui n'étoit pas encore connuë du temps de Menalippe, que toutes choſes ſont enſemble péle-mèle. La précaution que ce Poëte avoit priſe pour rendre cette Philoſophie vray-ſemblable dans la bouche d'une jeune Princeſſe, en intitulant ſa pie-ce Menalippe Philoſophe, Μεναλίππη σοφή, & en luy faiſant dire qu'elle avoit apris de ſa mere tout ce qu'elle avançoit, ne le ſauve point. Et l'autre défaut, qui eſt encore plus grand, c'eſt que par-là il a ravallé la majeſté de la Tragedie, qui ne s'accommode point du tout de ces diſcours Philoſophiques, dont la Comedie ſeule ſe ſert avec ſuc-cez pour le ridicule. Euripide n'e'ſt tombé dans cette faute que pour avoir trop imité les Poëtes Comiques. Il en a pris de tres bonnes choſes, mais il n'a pas toujours fait cette reflexion, que la Comedie & la Tragedie ſont deux Poëmes fort differens, & que ce qui convient à l'un ne convient nullement à l'autre. Denis d'Halicarnaſſe ne par-le de cette piece, que pour faire remarquer l'adreſſe du Poëte qui trouve moyen de faire que Menalippe dit à ſon pere toute ſon Hiſtoire, ſans qu'il puiſſe découvrir la verité, car aprés avoir parcouru toutes les raiſons qui devoient ſauver la vie à ces enfans, elle luy dit enfin par forme d'a-vertiſſement & de conſeil, Mais ſi une fille, à qui il ſeroit arrivé un malheur, avoit expoſe là ces enfans pour cacher ſa honte à ſon pere, les feriez-vous mourir? Elle ſe tire d'affai-res heureuſement par le moyen de cette figure.

Le même Poëte a peché contre l'égalité dans ſon Iphige-nie en Aulide, car l'Iphigenie ſuppliante qu'on voit au commen-cement, n'est pas la même que l' Iphigenie courageuse qu'on voit à la fin.] Cette Remarque d'Ariſtote eſt tres judicieuſe. Quand Iphigenie embraſſe les genoux de ſon pere, pour le conjurer de ne pas la livrer à la mort, elle pouſſe ſes prieres juſqu'à la baſſeſſe & à la lâcheté, & fait paroître pour la vie un amour indigne d'une Princeſſe bien née, car elle luy dit, qu'il n'y a rien de plus agreable que de voir la lumiere du Soleil; qu'il faut être fou pour ſouhaiter la mort ; qu'il vaut mieux vivre dans la honte, que de mourir glorieuſement. Elle fait enſuite mille regrets, & appelle ſon pere impie; mais un moment aprés, ce n'e'ſt plus la même perſonne, elle n'aime plus que la gloire, elle prie ſa mere de la laiſſer mourir pour le ſalut des Grecs. Une mort qui doit procu-rer à ſon Païs une victoire ſi ſignalée, luy tient lieu de mary, d'enfans, & de tout ce qu'il y a de plus agreable au monde. Elle prie ſa mere de ne pas prendre le deüil, & de ne pas le laiſſer prendre à ſes ſœurs, parce qu'elle eſt heureuſe, & que ſon fort eſt digne d'envie. M. Ra-cine a beaucoup mieux réüſſi; en empruntant les beau-tez d'Euripide, il a évité ſes défauts, & a fait un ca-ractére d'Iphigenie toûjours noble, ſans aucune inégalité. Avant que de finir cette Remarque, il eſt bon de faire une reflexion qui me paroît tres importante, c'e'ſt qu'A-riſtote, aprés avoir parlé des fautes que l'on commet con-tre la bonté, la convenance & l'égalité des mœurs, ne dit rien de celles que l'on peut commettre contre la reſſem-blance. Eſt-ce un oubly, ou y auroit-il icy quelque choſe de perdu, comme Victorius l'a voulu croire? Point du tout. Ariſtote n'en a rien dit, parce qu'on ne peut preſque man-quer contre la reſſemblance, à moins que de le faire à deſſein; car ſi les caractéres que l'on met ſur le Theatre ne ſont point du tout connus, ou s'ils le ſont peu, il eſt impoſſible de pécher contre la reſſemblance, puiſqu'on a la liberté de les faire tels qu'on veut; & s'ils ſont connus, il n'eſt rien de plus aiſé que de les ſuivre, S. Chryſoſtome remarque pourtant qu'Eſchyle avoit peché contre cette troiſiéme qualité des mœurs dans ſon Philoctete, où il faiſoit Ulyſſe un homme grave & ſevere, au lieu de le faire un homme ſouple & ruſe ſelon l'idée qu'on a de luy. M. Racine a peche de même contre la reſſemblance dans le caractere de ſon Hyppolite, car en le faiſant amoureux, il a bien ſçû qu'il ſs'éloignoit de la verité; mais pour ca-cher ce défaut & pour ratraper en quelque maniere la reſſemblance, il luy a donné un amour farouche & ſau-vage, perſuadé que nôtre Theatre ne pourroit ſouffrir un homme entierement ennemy de l'amour. Je ne conſeil-lerois pourtant pas de ſuivre cet exemple; il eſt toûjours dangereux de changer les caractéres connus.

Or dans les mœurs, comme dans la diſpoſition du ſujet, il faut toûjours chercher, ou le neceſſaire, ou le vray-ſembla-ble.] Aprés avoir marqué les fautes que l'on commet con-tre les mœurs, il enſeigne en deux mots le moyen de les éviter. C'e'ſt de ſuivre toûjours la neceſſité ou la vray-ſemblance. La neceſſité doit toûjours aller la premiere; c'e'ſt-à-dire, qu'autant qu'on le peut, on doit faire parler & agir ſes perſonnages, comme ils le doivent faire necef-ſairement. Un jeune homme ne doit parler ny agir en vieil-lard, ny un vieillard en jeune homme; mais comme il ar-rive quelquefois qu'un vieillard a les inclinations d'un jeu-ne homme, & un jeune homme celles d'un vieillard, alors au défaut de la neceſſité, on ſe retranche dans la vray-ſemblance; Euripide n'e'ſt tombé dans les fautes qu'Ari-ſtote luy reproche, que pour n'avoir cherché, ny la vray-ſemblance, ny la neceſſité. Auſſi Horace n'a pas manqué de relever ce precepte, dont il a tâché de marquer toute l'étenduë, en diſant: Semper in adjunctis, ævoque morabimur aptis. Il faut toûjours s'attacher à ce qui ſuit neceſſairement chaque âge, ou qui luy est propre vray-ſemblablement. Car ce qu'il dit ſimplement de l'âge doit être étendu au ſexe, au païs, à la qualité, & à toutes les autres choſes qui diſtinguent les hommes.

De ſorte que les choſes arrivent les unes aprés les autres, ou neceſſairement ou vray-ſemblablement.] Il faut chercher la vray-ſemblance ou la neceſſité dans les mœurs, & dans toutes les actions qu'elles produiſent, de manière qu'elles ſoient tou-tes, ou neceſſaires ou vray-ſemblables, non ſeulement par leur nature & par leur qualité, mais encore par leur ordre & par leur ſuite; car il faut qu'elles viennent les unes aprés les autres, ou neceſſairement ou vray-ſemblablement. Un ordre renverſé ruineroit toute cette neceſſité & cette vray-ſem-blance. Toutes les paſſions des hommes ont differens degrez, qui produiſent chacun des actions differentes qu'il ne faut, ny confondre ny déranger. En un mot un Poëte doit obſerver que toutes les choſes que les mœurs produiſent, ſoient dans leur ordre, & qu'elles naiſſent les unes des autres, ou ne-ceſſairement, ou au moins vray-ſemblablement.

Il est donc évident par là que le denoüement du ſujet doit ètre tiré du sujet même.] Puiſque les mœurs doivent produire les actions, & que ces actions doivent naître les unes des autres, il s'enſuit neceſſairement de là, que le denoüe-ment, qui eſt auſſi une action, doit naître, ou neceſſaire-ment ou vray-ſemblablement de ce qui precede, & que les mœurs ont déja produit. C'e'ſt une conſequence incon-teſtable. Le denoüement de l'Œdipe naît des mêmes mœurs qui ont produit le commencement de l'action.

Sans qu'on y employe le ſecours d'une machine, comme dans la Medée.] Ariſtote condamne le denoüement de la Medée d'Euripide, qui ſe fait par une machine, dans laquelle Medée s'enfuit aprés s'être vangée de l'infidelité de Jaſon, par la mort de ſa rivale. Il trouve que cette ma-chine n'e'ſt point fondée dans la piece. M. Corneille eſt d'un ſentiment tout oppoſé. Je trouve, dit-il, un peu de rigueur au ſentiment d' Aristote. Il me ſemble, que c'en eſt un aſſez grand fondement, que d'avoir fait Medée magicienne, & d'en avoir raporté dans le Poëme des actions, autant au deſſus des forces de la nature, que celle-là. Après ce qu'elle a fait pour Jaſon à Colchos, aprés qu'elle a rajeuni Æſon depuis ſon retour, aprés qu'elle a attaché des feux inviſibles au preſent qu'elle a fait à Creuſe, ce char volant n'eſt point hors de vray-ſemblance, & ce Poëme n'a pas besoin d'autre préparation pour cet effet extraordinaire. M. Corneille auroit raiſon ſi Medée avoit eu recours à ſon Art pour avoir ce char volant, comme elle y avoit eu recours pour faire tout le reſte. Mais ce denoüe-ment ne naît point du tout des mœurs de Medée, ny des incidens qui ont precedé, où l'on n'a rien veu qui ait dû faire attendre une fin de cette nature; Medée toute magi-cienne qu'elle eſt ne doit point ce char à ſes enchantemens, elle le doit uniquement à la bonté du Soleil ſon grand pe-re, qui a bien voulu la ſauver. Voilà, dit-elle, ce char volant que le Soleil mon grand pere m'a donné, & qui m'empêchera de tomber entre tes mains. τοιόνδ᾽ ὄχημα πατρὸς Ἥλιος πατὴρ / δίδωσιν ἡμῖν, ἔρυμα πολεμίας χερός. Quand Medée n'auroit pas été une ſorciere, elle n'au-roit pas laiſſé de ſe ſauver tout de même par le pouvoir de ce Dieu. Et voilà ce qu'Ariſtote condamne; car c'e'ſt ce qui rend le denoüement vicieux. Euripide devoit le faire d'une autre maniere; il falloit le tirer de l'Art même de cette enchantereſſe, & ne pas recourir tout d'un coup à une machine & au pouvoir d'un Dieu, ce qui eſt le réfuge or-dinaire des petits genies, quand ils ſe ſont engagez dans un mauvais pas.

Ou comme dans l'Iliade ſur le retour des Grecs.] Il n'eſt point queſtion icy du Poëme Epique, Ariſtote ne parle abſolument que du Poëme dramatique. Il ne pourroit con-damner l'uſage des machines dans l'Epopée, ſans ſ'oppo-ſer directement à la pratique d'Homere, & ſans détruire entierement la nature de ce Poëme, où les machines ſont auſſi neceſſaires qu'elles le ſont peu dans la Tragedie; car on peut dire que la nature du Poëme Epique demande que tout ſe faſſe par machines, c'eſt-à-dire, par le ſecours & par la puiſſance des Dieux. Le Poëte les y employe avec raiſon, lors même qu'elles paroiſſent le moins neceſſaires, & qu'il pourroit le plus ſen paſſer. Car le Miniſtere des divinitez rend ces incidens plus majeſtueux & plus admi-rables. Le denoüement de l'Iliade, celuy de l'Odyſſée & celuy de l'Eneide ont des Dieux. L'Iliade n'eſt donc point dans cette allegation d'Ariſtote l'Iliade d'Homere, mais une Tragedie qui avoit pour titre l'Iliade, ou le retour des Grecs. Et c'e'ſt apparemment la même que Longin cite dans le Concert, ou dans le XIII. Chap. & qu'il attribuë à Sophocle. Le denoüe-ment de cette piece étoit fait par l'ombre d'Achille qu'on voyoit ſortir de ſon tombeau, & qui demandoit que les Grecs luy ſacrifiaſſent Polyxene. Ariſtote condamne ce de-noüement qui vient tout d'un coup, & qui tient trop du miracle; & les loüanges que Longin donne à cet endroit de la même piece, ne font point contraires à ce jugement; Longin ne loue que la Peinture vive & animée, que So-phocle fait de cette apparition; & Ariſtote ne condamne que la maniére dont elle ſe fait, il blâme l'apparition mê-me.

Si l'on ſe ſert d'une machine, il faut que ce ſoit toujours hors de l'action de la Tragedie, ou pour expliquer les choſes qui ſont arrivées auparavant, & qu'il n'eſt pas poſſible que l'hom-me ſçache, ou pour avertir de celles qui arriveront enſuite, & dont il eſt neceſſaire qu'on ſoit inſtruit.] Aprés avoir condam-né en general l'uſage des machines, il enſeigne en quel-les occaſions il eſt permis de s'en ſervir. Il veut donc qu'on ne les employe que dans les choſes qui ne font pas du ſu-jet; c'e'ſt-à-dire, qui ſont hors de l'action de la Tragedie. Or les choſes, qui n'entrent pas dans le ſujet de la Trage-die, ſont de deux ſortes, car, ou elles ſont déja arrivées, ou elles doivent arriver. Quand les unes ou les autres ſont d'une nature à ne pouvoir être ſceües des hommes, & qu'il faut pourtant qu'on en ſoit inſtruit, il eſt neceſſaire d'employer le ſecours d'un Dieu, à qui rien n'eſt caché. C'e'ſt ainſi que Sophocle ſe ſert de la preſence de Miner-ve dans ſon Ajax, pour apprendre a Ulyſſe ce qu'Ajax avoit fait la nuit précedente dans l'accez de ſa fureur. Eu-ripide fait intervenir de même Apollon à la fin de ſon Oreſte pour apprendre à Menelas & à Oreſte ce qu'étoit devenuë Helene, & pour annoncer à ce dernier ce qui luy arriveroit dans la ſuite; mais cette permiſſion d'uſer de machines, & d'avoir recours aux Dieux, eſt ſi limitée par là, que j'oſeray dire qu'il arrive tres rarement qu'on ſoit obligé de s'en ſervir. Sophocle pouvoit fort bien ſe paſſer de faire deſcendre Minerve pour apprendre à Ulyſ-ſe un fait qu'il auroit pû luy découvrir d'une autre manié-re. Apollon n'étoit pas plus neceſſaire à Euripide pour le denoüement de ſon Oreſte, qu'il étoit aiſé de denoüer autrement. Le Prologue que fait Venus dans l'Hippolyte du même Poëte, eſt encore contre cette Regle d'Ariſtote. L'amour de Phedre, & la cauſe de cet amour pouvoient fort bien être expliquées ſans que Venus ſen mêlât. Dia-ne qui vient à la fin de la même piece, pour apprendre à Theſée l'innocence d'Hippolyte, eſt encore une machine ſans neceſſité, puiſque ſon innocence pouvoit être décou-verte ſans le ſecours de cette Deeſſe. L'ouverture de l'Al-ceſte pouvoit fort bien ſe faire ſans Apollon; le Dialogue de ce Dieu avec la mort étoit peu neceſſaire. Minerve vient avec auſſi peu de neceſſité dans le Rheſus pour empêcher Diomede & Ulyſſe de ſen retourner du camp des Troyens, ſans avoir fait d'autre exploit, que d'avoir tué Dolon; & je ne croy pas qu'on puiſſe approuver le ſtratageme dont elle ſe ſert pour amuſer Paris, en luy parlant comme ſi elle étoit Venus. Enfin les Troades pouvoient fort bien ſubſiſter ſans le prologue de Neptune, & ſans l'entre-tien que ce Dieu a avec Minerve. Il n'y a proprement dans Euripide que quatre pieces, où la preſence des Dieux ſoit un peu ménagée, comme Ariſtote le preſcrit icy. C'e'ſt l'Iphigenie Taurique, l'Helene, l'Ion & l'Ele--tre. Encore ſuis-je perſuadé que dans ces mêmes pieces, Euripide auroit pû trouver dans ſon Art des moyens de ſe paſſer de ces machines. Sophocle a été plus ſage dans la con-duite de ſon Philoctete, à la fin duquel Hercule deſcend neceſſairement des cieux pour porter Philoctete à ſuivre Ulyſſe & le fils d'Achille, ce qu'il n'auroit jamais fait ſans l'ordre de ce Dieu; mais pour revenir à Ariſtote, je ne ſçay ſi il n'eſt pas un peu trop ſevere, quand il exige qu'on n'employe les machines, que pour expliquer des choſes qui font hors de l'action. Ce n'e'ſt ſans doute que pour les pie-ces du premier ordre que cette Loy eſt faite, & je croy qu'on peut & qu'on doit en moderer la rigueur, en diſant que les machines peuvent être ſouffertes dans le denoüement du ſujet, pourvû que ce denoüement ne puiſſe être fait d'une autre maniére. Il ſemble même qu'Horace ait apporté cet adouciſſement au précepte de ce Philoſophe, quand il ſe'ſt contenté de dire en general, qu'on ne doit pas faire paroître les Dieux ſi le nœud ne merite qu'ils viennent eux-mêmes le délier. Nec Deus interfit, niſi dignus vindice nodus / Inciderit. Et ſi l'on y prend bien garde, la pratique des An-ciens eſt conforme à ce ſentiment. L'apparition d'Hercu-le dans le Philoctete de Sophocle n'eſt point du tout hors de l'action; la preſence de ce Dieu eſt plus neceſſaire pour le denoüement de la piece, qui feroit imparfaite ſans cela, que pour les prédictions qu'il fait à Philoctete, qui ne font pas d'une ſi abſoluë neceſſité, que le ſpectateur ne pût ſe paſſer d'en être inſtruit. Je mets au nombre des machines, dont parle Ariſtote, le furieux orage qui fait le denoüe-ment du ſecond Œdipe du même Poëte; car quoique Jupiter ne paroiſſe pas, c'e'ſt luy qui envoye cette tempête pendant laquelle Œdipe ſenſevelit. On voit donc par là, que les machines peuvent être employées, non ſeulement hors de l'action, mais dans l'action même de la Tragedie, pourvû qu'elles y ſoient d'une abſoluë neceſſité; les pieces où l'on ne ſen ſervira que pour expliquer les choſes qui font hors du ſujet, feront à la verité plus parfaites que les autres; mais celles-cy ne feront pas vicieuſes, & cela ſuf-fit pour ne pas priver le Theatre de tous les ſujets, où il faudroit recourir à une machine pour en faire le denoüe-ment. Si Ariſtote n'approuvoit les machines que hors du ſujet, il eſt aiſé de tirer de là cette conſequence, qu'il n'au-roit pû ſouffrir les pieces où les machines ſont trop fre-quentes, & il auroit eu raiſon. Les Miracles & les Dieux ne doivent pas être prodiguez, & la Tragedie doit laiſſer ces ornemens au Poëme Epique, où le recit fait recevoir agreablement aux Auditeurs ce qu'ils condamneroient in-failliblement ſi on l'expoſoit à leur veüe.

Car nous ſommes tous perſuadez que les Dieux peuvent tout voir.] L'Uſage des machines qui font paroître les Dieux ſur le Theatre, eſt fondé ſur l'opinion generalement receüe, que les Dieux voyent tout, & qu'ils ont ſoin des hommes; car ſi il n'y avoit, par exemple, dans le monde, que des Epicuriens, les machines ſeroient ridicules, on ne pourroit les ſouffrir, parce qu'elles choqueroient directement l'o-pinion, que les Dieux menent une vie tranquille, libre de toutes ſortes de ſoins, & que ſi la Nature fait quelque-fois des choſes qui tiennent du miracle, ce ne ſont nulle-ment les Dieux qui envoyent cela du Ciel, en interrom-pant leurs plaiſirs ; & voilà une des raiſons qui ont obli-gé les Poëtes tragiques de ſe conformer plûtôt aux ma-ximes des Stoïciens, qu'à celles des autres Philoſophes.

Il faut absolument que dans tous les Incidens qui compo-ſent la fable il n'y ayt rien qui ſoit ſans raiſon.] Voicy le fondement de ce qu'il vient d'avancer, que les machines ne doivent être employées que hors de l'action; car, dit-il, dans les Incidens qui compoſent le ſujet, il ne faut pas qu'il y en ayt un ſeul qui ſoit ſans raiſon, & qui ne naiſſe naturellement de ce qui précede. Ce qui ſe fait par une machine & par le ſecours des Dieux eſt détaché de tout le reſte; c'e'ſt un pur miracle qu'il plaît aux Dieux d'ope-rer; il eſt ſans raiſon, en ce qu'il eſt au deſſus de la rai-ſon, & qu'il ne vient pas, ſelon l'ordre naturel des éve-nemens ordinaires, des cauſes qui ont précedé, & par conſequent il doit être banni de l'action de la Tragedie. Cette conſequence eſt ſeure. Les pieces feront toûjours plus parfaites, lorſque ce précepte ſera ſuivi; mais cela n'empêche pas qu'en certaines occaſions on ne puiſſe a-voir recours à une machine dans le ſujet même, comme les Anciens l'ont fait quelquefois; car il y a bien de la difference entre ce qui eſt ſans raiſon, & ce qui eſt contre la raiſon. Ce dernier ne peut être ſouffert en aucune rencontre, & l'autre peut être ſuportable, pourvû qu'on n'en abuſe pas. Ce précepte d'Ariſtote ne regarde pas ſeu-lement les incidens, où l'on employe les machines, il ſ'étend ſur tous les autres de quelque nature qu'ils ſoient, comme l'exemple ſuivant le fait aſſez connoître. Tout ce qui eſt deraiſonnable & abſurde doit être hors de l'action de la Tragedie. On doit obſerver la même choſe dans l'E-popée, comme il ne manque pas d'en avertir dans le Cha-pitre 24. où ce précepte eſt même plus circonſtancié & plus étendu.

Ou, ſi cela est impoſſible, on doit faire en ſorte que ce qui eſt ſans raiſon, ſe trouve toûjours hors de la Tragedie, comme Sophocle l'a ſagement obſervé dans ſon Œdipe.] Comme il y a des ſujets qu'on ne sçauroit traiter ſans y employer de ces Incidens, qu'Ariſtote appelle ſans raiſon, il dit qu'il faut les mettre hors de la Tragedie, c'e'ſt-à-dire, hors de l'a-ction qui fait le ſujet de la piece, & il veut qu'on ſen ſerve, comme Sophocle ſe'ſt ſervy de ce qui étoit ſans rai-ſon, dans le ſujet d'Œdipe. Il étoit ſans raiſon, qu'Œdipe eût été ſi long-temps marié avec Jocaſte, ſans avoir ſceu de quelle maniére Lajus avoit été tué, & ſans avoir fait une recherche exacte de ce meurtre; mais comme ce ſujet, qui eſt d'ailleurs le plus beau du monde, ne pouvoit ſub-ſiſter ſans cela, Sophocle n'a pas laiſſé de l'employer, & il l'a mis ſagement hors de l'action qu'il a priſe pour le ſujet de ſa piece. Cet incident y eſt raporté, comme une choſe déja faite, & qui a précedé le jour de l'action. Le Poëte n'eſt reſponſable que des Incidens qui entrent dans la compoſition de ſon ſujet, & non pas de ceux qui le pré-cedent ou qui le ſuivent.

Puisque la Tragedie est une imitation de ce qu'il y a de plus excellent parmy les hommes, nous devons imiter les bons Peintres, qui en donnant à chacun ſa veritable forme, & en les faiſant ſemblables, les reprefentent toûjours plus beaux.] Voicy un précepte tres important pour bien former ſes caractéres; il faut qu'un Poëte imite les Peintres, qui en faiſant le portrait d'une perſonne, conſervent les veritables traits, les traits qu'on peut appeller caractériſtiques, & ſans leſquels il n'y auroit aucune reſſemblance entre la copie & l'original; mais aprés cela ils ne ſ'aſſujettiſſent à leur objet en aucune maniére. Ils cherchent ce qui peut rendre ce portrait plus beau. Ils donnent de l'embonpoint, ils embelliſſent le teint, ils font le port plus noble; Et en-fin ils n'oublient rien de tout ce qui peut augmenter la beauté de la perſonne, ſans alterer ſes veritables traits, & ſans rien changer aux proportions de ſa taille & d'e ſon vi-ſage. Les Poëtes tragiques doivent faire de même, & avec d'autant plus de raiſon, qu'imitant les perſonnages les plus illuſtres, comme les Princes & les Rois, ils les peuvent faire d'autant plus beaux, qu'ils ſont plus élevez au deſſus des autres hommes; car ces caractéres ſont ſuſceptibles de toute la beauté qu'on veut leur donner, pourvû qu'elle con-vienne avec les veritables traits, & qu'elle ne détruiſe pas la reſſemblance. Ariſtote va nous apprendre de quelle maniére cela ſe fait.

Il faut tout de mème qu'un Poète qui veut imiter un homme colére & emporté, ou quelqu'autre caractère ſemblable, ſe remette bien plus devant les yeux ce que la colére doit faire vray-ſemblablement, que ce qu'elle a fait.] Ce paſſage a don-né beaucoup de peine à tous les Commentateurs d'Ariſto-te. L'Auteur du Traité du Poëme Epique, l'a expliqué dans le ſens de Victorius, Le Poëte de mème, doit former des exemples de bonté ou de dureté, lorſqu'il imite un homme colére & violent ; ou doux & facile, ou quelqu'autre caractére ſem-blable. Et comme il étoit peu ſatisfait de cette explication, il en donne une autre dans le même Chapitre. Quand un Poëte imite une perſonne colére, ou une perſonne douce & facile, ou quelqu'autre caractère; il doit plutôt ſe propoſer des modé-les de bonté que de dureté: Et M. Corneille l'a pris en quel-que manière dans le ſens de Robortel, car il a traduit. Ainſi les Poëtes repreſentant les hommes colères ou fainéans, doivent tirer une haute idée de ces qualitez qu'ils leur attri-buent, en ſorte qu'il ſy trouve un bel exemplaire d'équité, ou de dureté, &c. Mais aucune de ces explications ne rend la penſée de ce Philoſophe. Auſſi M. Corneille étoit ſi peu content de la ſienne & de toutes les autres, qu'aprés avoir parcouru les differens ſentimens, il dit, Qu'on a le droit de rejetter toutes ces interpretations, quand il ſen preſentera une nouvelle qui plaira d'avantage; car les opinions des plus Sça-vans ne ſont pas des loix pour nous. Et ſur cela je ne feray pas difficulté de dire icy, qu'ayant expliqué ce paſſage dans une Lettre que j'écrivois à M. Chevreau, il y a prés de quatorze ans, & cette Lettre ayant été leüe à M. Cor-neille, il y vit avec plaiſir le veritable ſens d'un pré-cepte qui luy avoit toûjours paru tres obſcur, & ſur lequel il n'avoit jamais pû ſe ſatisfaire. Il loüa cette explication; car il n'aimoit pas moins la verité, quand les autres l'a-voient trouvée, que quand elle venoit de luy. L'obſcurité de ces paroles d'Ariſtote étoit cauſée par ces deux mots, ράθυμος δὲ ἐπιεικεία, qu'on avoit mal entendus; ἐπιεικεία ſi-gnifie ſouvent probité, facilité, bonté; mais il ſignifie auſſi quelquefois vray-ſemblance, comme icy. Et ῥᾴθυμος, ſigni-fie ordinairement, un homme lâche, mol, condeſcendant, faci-le; mais il ſignifie auſſi un homme emporté, un homme fu-rieux, & encherit ſur ὀργίλος, on n'a qu'à conſulter Heſy-chius; il eſt icy dans ce dernier ſens. Ces mots bien expli-quez, il eſt aiſé de traduire tout ce paſſage. Le voicy mot à mot, Ainſi le Poëte qui imite des hommes colères & empor-tez, ou tels autres caractères, doit plutôt ſe propoſer une idée de vray-ſemblance, qu'une idée de dureté. C'e'ſt-à-dire, qu'il doit plutôt conſulter ce que la colére peut ou doit faire vray-ſemblablement, que ce qu'elle a fait. Il doit plûtôt travailler d'aprés la Nature, qui eſt le veritable original, que ſ'amuſer aprés un particulier, qui n'eſt qu'une copie im-parfaite ou même conſuſe, ou même vicieuſe, ce que le Poëte doit éviter. Aprés avoir expliqué la Lettre du texte, il faut achever d'en donner le veritable ſens, en faiſant l'ap-plication de la comparaiſon, dont Ariſtote ſe'ſt ſervy. Un Poëte veut imiter un homme colére, injuſte, emporté, il eſt obligé de conſerver les veritables traits de cet homme, ſa colére, ſon injuſtice, ſon emportement; mais en les con-ſervant, il a la même liberté que les Peintres, il peut les embellir & les flater; pour cet effet il n'a garde d'attacher ſes yeux ſur un particulier, qui ayt été colére, mais il conſultera la Nature pour emprunter d'elle les couleurs qui pourront rendre ſon portrait plus beau, ſans corrom-pre ſa reſſemblance. Un homme colére peut être en mê-me temps un lâche, un perfide, un traître. Si le Poëte joint ces qualitez à ſon caractére, il enlaidira ſon portrait, au lieu de l'embellir, & péchera contre ce précepte d'A-riſtote. Il cherchera donc d'autres couleurs, & la Nature, qui eſt le veritable original, & le premier modele du beau ne manquera pas de luy en fournir; elle luy fera voir que la vaillance convient admirablement au fond de ſon cara-tére, & par conſequent il donnera à ſon Héros une va-leur d'un tres grand éclat. C'e'ſt ainſi qu'Homere en a uſé pour Achille, il a gardé dans ce caractère tout ce que la fable y mettoit indiſpenſablement; mais en ce qu'elle luy a laiſſé de libre, il en a uſé tellement à l'avantage de ſon Héros, & l'a ſi fort embelli, qu'il a preſque fait diſ-paroître ſes grands vices par l'éclat d'une vaillance mira-culeuſe qui a trompé une infinité de gens. Sophocle ſe con-duit de même dans ſon Œdipe. Il veut peindre un homme emporté, violent, temeraire; en gardant toûjours tout ce que ce caractére a de neceſſaire & de propre au ſujet, il le releve par tous les embelliſſemens, dont il eſt capable; Il ne le fait ny un lâche, ny un homme tres vertueux, cela corromproit la reſſemblance, mais il le fait vaillant & un tres bon Roy qui ne neglige rien pour le ſalut de ſon peu-ple. Voilà comment les Poëtes ſe mettent bien plus de-vant les yeux ce que leurs caractéres peuvent & doivent faire vray-ſemblablement, que ce qu'ils ont fait. Et voilà le ſens de ce beau précepte, qu'Horace a tâché d'expri-mer par ces deux vers dans ſa Poëtique, Reſpicere exemplar vitæ morumque jubebo / Doctum Imitatorem, & veras hinc ducere voces. Je conſeilleray toûjours à un Poëte, qui veut être bon Imi-tateur, d'avoir inceſſamment devant les yeux le modéle general de la vie & des mœurs, je veux dire la Nature, & de tirer d'aprés elle de veritables traits. On peut voir là les Remar-ques.

Et c'est ainsi qu' Agathon & Homere ont formé le cara-ctere d'Achille.] Il y a dans le Grec: Et c'e'ſt ainſi qu' Agathon & Homere ont fait Achille. On a expliqué ce paſſage d'une autre maniere, et d'est ainsi qu' Homere même a fait Achille bon ; car on a pris le mot Agathon, qui eſt un nom propre pour l'adjectif, qui ſignifie bon. Et c'e'ſt une ſuite de la faute qu'on a faite, en prenant ἐπιεικεία, pour bonté, mais il ne s'agit point icy de bonté, il ſs'agit de beauté. Ariſtote dit qu'Homere & Agathon Poëtes tragiques, ont fait Achille, comme il vient de le dire; en le faiſant ſem-blable, ils l'ont fait plus beau.

Il faut obferver toutes ces chofes, & outre cela fatisfaire à toutes celles que demandent les deux ſentimens qui font inſepa-rables de la Poëſie, & qui en font les feuls juges.] Ce paſſa-ge eſt beaucoup plus difficile que le précedent, & d'une auſſi grande conſequence, je croy en avoir démêlé le ſens. Ariſtote nous y enſeigne qu'il ne ſuffit pas d'obſerver tou-tes les choſes qu'il vient de dire, & de former ſes caracté-res ſelon la vray-ſemblance & la neceſſité, il faut encore tâcher de ſatisfaire aux deux ſens qui jugent de la Poëſie, & qui ſont l'oüye & la veüe. Il y a des choſes que le ſpe-ctateur doit voir luy-même, & il y en a d'autres qu'il ne doit apprendre que par des recits. Si l'on prend le chan-ge, & que l'on raconte ce qui doit être expoſé aux yeux, & que l'on expoſe aux yeux ce qui doit être racon-té, c'e'ſt une faute qui corrompt tout le Poëme. Un Poëte a beſoin de beaucoup de jugement & d'addreſſe, pour ne pas laiſſer derriere le Theatre les incidens qui pourroient toucher le ſpectateur, & pour luy cacher ceux qui pour-roient, ou le choquer par leur atrocité, ou le rebuter par leur peu de vray-ſemblance. Et ce qui merite d'être re-marqué c'e'ſt ce même paſſage qu'Horace a expliqué par ces vers dans ſa Poëtique, Aut agitur res in Scena, aut Acta refertur. / Segnius irritant animos demiſſa per aurem, / Quam quæ ſunt oculis, ſubjecta fidelibus, & quæ / Ipſe ſibi tradit ſpectator. Non tamen intus / Digna geri, promes in Scenam: multaque tolles, / Ex oculis, quæ mox narret facundia præſens. / Nec pueros coram populo Medea trucidet, / Aut humana palam coquat exta nefarius Atreus: / Aut in avem Progne vertatur, Cadmus in anguem; / Quodcumque oſtendis mihi ſic, incredulus odi. Les choſes ſe paſſent ſur la Scene, ou en repreſentation, ou en recit. Il eſt certain que ce qu'on ne fait qu'entendre, touche beaucoup moins que ce qu'on voit devant ſes yeux, & que le Spectateur apprend par luy-même. Il faut pourtant bien ſympecher de produire ſur la Scene ce qui doit ſe paſſer derriere le Theatre: Il eſt d'une abſoluë neceſſité d'éloigner des yeux du Spectateur une infinité de choſes, qu'on doit luy apprendre enſuite par un recit fidéle & touchant. Medée ne doit pas égorger ſes enfans devant le peuple, ny le deteſtable Atrée faire cuire ſur la Scene les membres de ſes neveux; Progne ne doit point ſe changer en oyſeau, ny Cadmus en ſerpent devant tout le mon-de; Tout ce que vous me preſentez de cette manière, je le haïs & ne le croy point.

Car il arrive tres ſouvent qu'on péche de ce côté-là.] Il dit avec raiſon qu'il eſt tres aiſé dans le Poëme dramatique de pecher de ce côté-là, & d'offenfer, ou la veüe, ou l'oüie. Car il n'y a rien de plus délicat ; & on peut les bleſſer en mille maniéres, ſoït en leur donnant ce qu'elles réfuſent, ou en leur réfuſant ce qu'elles demandent.

Mais il en a été affez parlé dans les Traitez que nous avons donnez ſur cette matière.] Il parle ſans doute des Traitez qu'il avoit faits ſur les ſujets des Poëmes dramatiques, & qu'il avoit intitulez Didaſcalies. Ariſtote y avoit expli-qué non ſeulement les ſujets des pieces; mais en quel temps, comment, pour quelle occaſion, & avec quel ſuccez ces pieces avoient été jouées, de ſorte que cet ouvra-ge étoit, & une Hiſtoire exacte des Poëtes anciens, & une methode ſeure pour bien démêler les difficultez des temps dans l'Hiſtoire Greque. Les Didaſcalies qui ſont encore aujourd'huy à la tête des Comedies de Terence, peuvent en donner une legere idée, c'e'ſt un fort grand dommage que ces Traitez ſoient perdus.

REMARQUES SUR LE CHAPITRE DIX-SEPTIE'ME.

NOus avons déja expliqué plus haut ce que c'est que la reconnoiſſance.] Ariſtote a expliqué ce que c'e'ſt que la reconnoiſſance, dans le Chapitre XII. Et il ſemble d'abord que ce qu'il dit icy, devoit ſuivre immediatement ce qu'il dit là: C'e'ſt pourquoy Heinſius n'a pas fait difficulté de tranſporter ce Chapitre, où il a crû qu'il devoit être na-turellement ; mais ſi ce ſcavant homme ſ'étoit donné la peine d'examiner la conduite d'Ariſtote, il auroit veu que comme il a parlé des mœurs dans le Chapitre précedent, & qu'il a fait voir que les actions, qu'elles produiſent, doi-vent venir les unes aprés les autres, de maniére que le denoüement du ſujet naiſſe du ſujet même, c'étoit icy pro-prement le lieu & le temps de parler des differentes re-connoiſſances, puiſqu'elles font d'ordinaire le denoüement, ne falloit même que prendre garde aux termes dont il ſe ſert icy, nous avons expliqué plus haut, εἴρηται πρότερον. Ce qu'il n'auroit pû dire ſi ce Chapitre avoit ſuivi imme-diatement le Chapitre XII. Il ſemble qu'Ariſtote pré-voyoit ce qui devoit arriver, & qu'il a voulu le prévenir, en faiſant connoître par ces paroles qu'il n'avoit pas per-du ſon deſſein de veüe, & qu'il avoit ſes raiſons pour ne traiter cette matière qu'aprés le Chapitre des mœurs; mais dans tous les changemens qu'Heinſius a faits dans cette Poëtique, comme dans tous ceux qu'il a voulu faire dans celle d'Horace, il paroît qu'il a bien moins conſulté ſon texte, que l'envie immoderée qu'il avoit de tout chan-ger, & on peut dire de luy ce qu'Horace dit de la Fortu-ne. Hinc apicem rapax, / Fortuna, cum ſtridore acuto, / Suſtulit, hic poſuiſſe gaudet.

La premiere qui est la plus ſimple & fans aucun art, & dont la plupart des Poëtes ſe ſervent faute de genie, eft celle qui ſe fait par les marques.] Il n'y a rien de moins inge-nieux que ces reconnoiſſances qui ſe font à certaines mar-ques qu'on a préparées à deſſein, & qui, lorſque l'intri-gue eſt la plus embarraſſée, viennent tout d'un coup la demêler, & font ſucceder une profonde tranquillite à un tres grand trouble. Ces reconnoiſſances ſont ordinaires dans la Comedie, parce que la Comedie ne fait pas ſon principal du ſujet.

Ces marques font, ou naturelles, comme la lance empreinte ſur le corps des Thebains.] Les premiers Fondateurs de The-bes avoient ſur leur corps la marque d'une lance, & com-me les marques & les ſeings des Peres paſſent ſouvent à leurs enfans, on dit que cette lance parut long-temps dans ceux de cette Race, juſques-là même, que Plutarque é-crit qu'un certain Python de Niſibis, qui paſſoit certai-nement pour être de la lignée des Semez premiers Sei-gneurs de Thebes, avoit eu ſon dernier fils qui venoit de mourir, ſur le corps duquel on voyoit empreinte la figure de cette lance, laquelle ayant été long-temps perduë, ſ'étoit renouvellée en luy, de la même maniére qu'on voit tous les jours les verrües d'un homme diſparoître dans ſes enfans, & reparoître enſuite dans ſes petits fils, & dans ſes arrieres petits fils. Cette lance naturelle peut bien a-voir donné lieu à la fable de ces Thebains qui naquirent armez.

Et comme l'étoile dont Carcinus ſe'ſt ſervy dans ſon Thyeſte.] Cette étoile étoit une marque naturelle de Thyeſte, ou de quelqu'un de ſa Famille, comme la lance l'étoit dans la premiere Famille des Thebains. Mais comme on n'a plus la piece de Carcinus, on ne peut ſçavoir de quelle maniére ſe faiſoit cette reconnoiſſance par le moyen de cette étoille, ny de quelle maniére étoit cette étoile. Ro-bortel ſoubçonnoit avec beaucoup d'apparence, qu'au lieu du mot ἀστέρας, qui ſignifie étoile, Ariſtote avoit écrit ὀστέα, qui ſignifie l'os, & qu'il vouloit parler de l'os d'i-voyre, dont les Dieux refirent l'épaule de Pelops, & qui paroiſſoit encore dans ſes Deſcendans.

Carcinus.] Il y avoit en même temps deux Poëtes de ce nom, l'un étoit Athenien & Poëte tragique, & l'autre Sicilien & Poëte comique. Il ſ'agit icy du premier. Ils vivoient tous deux vers la centiéme Olympiade, & étoient contemporains d'Ariſtophane.

Ou comme le petit berceau dans la piece appellée Tyro.] Tyro fille de Salmonee & d'Alcidice devint amoureuſe du fleuve Enipée. Neptune prit la forme de ce fleuve, & profita de la paſſion que cette Princeſſe avoit pour un au-tre que pour luy. Tyro devint groſſe & accoucha de deux jumeaux Pelias & Nelée, qu'elle expoſa ſur le bord du Fleuve dans un petit berceau qui ſervit enſuite à la re-connoiſſance de ces enfans, qui tuerent enfin la marâtre de leur mere dans le temple de Junon. Cette Hiſtoire eſt racon-tée au long dans Apollodore. Sophocle avoit fait une Tra-gedie ſur ce ſujet.

Ces marques peuvent être employées avec plus ou moins d'art, comme on peut le voir dans la reconnoiſſance d'Ulyſſe par la cicatrice de ſa bleſſure; car il est reconnu par sa nourriſſe au-trement que par les bergers.] Par le ſeul exemple de la re-connoiſſance d'Ulyſſe qui ſe fait de deux manieres differen-tes dans l'Odyſſée d'Homere, il fait voir que ces marques peuvent être employées avec plus ou moins d'art, ſelon que le Poëte aura l'adreſſe de ſ'en ſervir. Dans le XIX. Livre de l'Odyſſée, Ulyſſe eſt reconnu de ſa nourriſſe par hazard, à la cicatrice de la bleſſure que le ſanglier luy a-voit faite autrefois ſur le Parnaſſe, & cette reconnoiſſan-ce eſt tres ingenieuſe, parce qu'elle paroît être faite ſans aucun deſſein; mais dans le XXI. Livre, il eſt reconnu par ſes bergers à la même cicatrice, d'une maniére toute differente; car c'e'ſt Ulyſſe luy-même qui leur montre cette cicatrice, pour leur faire voir qu'il ne les trompe pas, & qu'il leur a dit la verité, quand il leur a dit qu'il étoit Ulyſſe. Ariſtote aſſeure avec raiſon, que cette derniere re-connoiſſance eſt peu ingenieuſe, car il ne faut, ny grande adreſſe ny grand eſprit, pour avoir recours à ces marques quand on veut être reconnu, & cette reconnoiſſance ne cauſe, ny un grand changement, ny une grande ſurpri-ſe.

Comme celle qui se fait dans l'Odyſſée, quand on lave les pieds à Ulyſſe.] C'e'ſt-à-dire, comme la premiere recon-noiſſance d'Ulyſſe, qui ſe fait pendant que ſa nourriſſe luy lavoit les pieds, le Grec dit en un mot au lavement des pieds. Les Anciens donnoient à tous les Epiſodes d'Homere, des noms qui en marquoient les ſujets, celuy où Ulyſſe eſt recon-nu par ſa nourriſſe, étoit appellé Nyptra, à cauſe du lave-ment des pieds qui donne lieu à cette reconnoiſſance.

La seconde espece de reconnoiſſance est celle qui est imagi-née par le Poëte, voilà pourquoy elle eſt ſans art.] On n'a pas compris comment une reconnoiſſance eſt ſans art, par ce qu'elle eſt imaginée par le Poëte. Ariſtote ſ'explique pourtant aſſez, quand il dit enſuite, ce n'est pas ſon ſujet qui parle & qui s'explique. Une reconnoiſſance, pour être ingenieuſe, doit naître du ſujet & de la ſuite des incidens, & non pas de la ſeule fantaiſie du Poëte, qui ayant la liberté d'imaginer tout ce qu'il veut, n'a pas grand merite à inventer une maniére de reconnoiſſance qu'il pouvoit faire de cent façons. L'exemple ſuivant va rendre la choſe ſenſible.

C'est ainsi que dans l'Iphigenie d'Euripide, Oreſte ayant reconnu sa fœur par le moyen d'une Lettre, est reconnu d'elle à certaines enſeignes qu'il luy donne.] Il y a une double recon-noiſſance dans cette piece d'Euripide; la premiere eſt lorſ-qu'Iphigenie eſt reconnuë par Oreſte à une Lettre qu'elle donne à Pylade, afin que quand il ſera de retour à Argos, il la rende à Oreſte, & dont elle luy dit le contenu, afin que ſi la Lettre venoit à ſe perdre, il pût dire de vive voix à ſon frere ce qu'elle luy écrivoit. Cela donne lieu à Ore-ſte de reconnoître Iphigenie; Ariſtote ne dit pas de cette premiere reconnoiſſance, qu'elle eſt ſans art, car elle eſt au contraire fort ingenieuſe, puiſqu'elle naît des incidens qui ont précedé, & qu'il eſt tres naturel & tres vray-ſemblable qu'Iphigenie écrive une Lettre à ſon frere; cela paroît moins inventé par le Poëte que fourny par le ſujet. Ariſtote parle de l'autre reconnoiſſance, de celle d'Ore-ſte, qui ayant reconnu ſa ſœur, ſe jette à ſon cou, en luy di-ſant qu'il eſt ſon frere. Iphigenie doute d'abord de cette verité, & luy en demande des preuves; Oreſte pour faire voir qu'il ne ment pas, luy parle de la haine d'Atrée & de Thyeſte, & du belier fatal qui avoit été enlevé; il luy dit qu'elle avoit mis toute cette Hiſtoire en ouvrage de Tapiſſerie, où elle avoit peint le Soleil qui reculoit pour ne pas voir le meurtre commis par Atrée; enfin, ce qui acheve de la perſuader, il luy dit qu'il avoit veu dans ſon appartement l'ancienne lance, dont Pelops ſe'ſt ſervi dans le combat qu'il eut contre Œnomaüs pour Hippoda-mie. Iphigenie ſe rend à cette derniere preuve; car il n'y avoit que ſon frere qui eût pû voir cette lance dans ſon appartement, n'y ayant qu'un pere, un mary, ou un frere, qui euſſent la liberté d'entrer dans l'appartement des femmes. Ce philoſophe dit avec raiſon que cette recon-noiſſance eſt ſans art, & qu'elle tombe preſque dans le même défaut que la ſeconde d'Homere, quand Ulyſſe ſe fait connoître à ſes bergers; car icy le Poëte dit tout ce qu'il veut, ſans que perſonne le contrediſe. Il pouvoit dire de même toute autre choſe, perſonne ne ſy ſeroit oppoſé.

Eſt reconnu à certaines enſeignes qu'il luy donne.] Le nom des choſes auſquelles Oreſte fut reconnu, manque dans le texte. On a tâché de le ſuppléer, mais ſans aucun ſuccez, & je m'en étonne d'autant plus, qu'il étoit aiſé de l'ap-prendre d'Euripide, qui nomme en deux endroits ces preu-ves, τεκμήρια, que j'ay traduit enſeignes. Il faut donc lire dans le Grec, ἐκεῖνος δὲ διὰ τεκμηρίων.

Car le Poëte avoit la liberté de faire reconnoître Oreſte à Iphigenie par tels autres ſignes qu'il auroit voulu, & qu'Ore-ſte auroit pû porter.] Ariſtote donne icy la raiſon pourquoy cette ſeconde eſpece de reconnoiſſance eſt preſque auſſi vicieuſe que la premiere qui ſe fait par les marques viſi-bles, c'e'ſt que le Poëte pouvoit dire tout ce qu'il auroit voulu, & qu'au lieu de ces preuves verbales, il pouvoit faire porter à Oreſte des marques qu'Iphigenie auroit re-connuës.

La voix que Sophocle a donnée à une Navette dans ſon Terée eſt de la même nature.] Nous n'avons plus le Terée de Sophocle, ainſi nous ne sçaurions dire de quelle maniére ſe faiſoit la reconnoiſſance par la voix de cette Navette. Il ſuffit de ſçavoir qu'Ariſtote la condamne avec raiſon, & qu'il la met du nombre des reconnoiſſances peu inge-nieuſes. En effet ſi pour faire une reconnoiſſance, il étoit permis de donner de la voix aux choſes inanimées, il n'y auroit rien de plus aiſé; mais ce qui me paroît tres re-marquable, c'e'ſt qu'Ariſtote ne traite cette reconnoiſ-ſance, que de reconnoiſſance ſans art; cependant une Navette parlante, me paroît une choſe monſtrueuſe dans une Tragedie, & je voudrois bien ſçavoir les ménagemens que Sophocle y avoit apportez pour la faire ſouffrir.

La troiſième eſpece eſt celle qui ſe fait par la memoire, lorſqu'un objet renouvelle en nous quelque ſouvenir qui produit la reconnoiſſance, comme dans les Cypriaques de Dicæogene, où celuy qui voit un Tableau ſe met à pleurer, & ſes pleurs le font reconnoître.] J'ay ajoûté ces dernieres paroles, et ſes pleurs le font reconnoître; car elles ſont neceſſaires pour le ſens. Dicæogene étoit un Poëte tragique, & Dithyram-bique; il avoit fait auſſi une Epopée, & c'e'ſt ce dernier ouvrage qu'Ariſtote cite icy. On ne ſçait en quel temps il a vêcu, & il ne nous reſte de luy que quelques fragmens.

Ou comme chez Alcinous, Ulyſſe entendant un joüeur de harpe, & ſe ſouvenant de ſes travaux paſſez, ne pût retenir ſes larmes, & fut reconnu.] Cecy eſt pris du huitiéme Livre de l'Odyſſée. Ulyſſe étant arrivé chez Alcinous Roy des Pheaciens, Alcinous le reçoit le mieux qu'il luy eſt poſſible, & ne ſonge qu'à le divertir. Il luy donne un grand feſtin, où il fait venir le Chantre Demodocus qui luy chante ce qu'il avoit fait de plus conſiderable à la guerre de Troye. Ulyſſe en-tendant cela, ne peut ſ'empêcher de verſer des larmes, Al-cinous ſ'en apperçoit, & oblige Ulyſſe à ſe déclarer.

La quatrième eſpece de reconnoiſſance eſt celle qui ſe fait par le raiſonnement, comme dans les Coephores, où Electre rai-ſonne de cette manière; Il eſt venu icy un homme qui me reſſem-ble, perſonne ne me reſſemble qu'Oreste, donc Oreste eſt venu.] Dans les Coëphores d'Eſchyle, Electre étant allée faire des libations ſur le tombeau d'Agamemnon, ce qui a don-né le nom à la piece, y trouve des cheveux ſi ſemblables aux ſiens, & voit tout auprés des marques de pas ſi éga-les, & ſi conformes aux ſiennes, qu'elle en conclud de là, qu'Oreſte eſt venu, & fait en elle-même le raiſonnement qu'Ariſtote raporte icy, & qui ne me paroît pas fort bon. Eſchyle ne réuſſiſſoit pas dans les pieces implexes, c'eſt-à-dire, où il y a péripetie & reconnoiſſance.

Ou comme dans l'Iphigenie du Sophiſte Polyides, où Ore-ſte fait ce raiſonnement, comme ma ſœur a été immolée à Dia-ne, il faut donc auſſi que je luy ſois immolé.] Le Sophiſte Polyides avoit fait une Iphigenie Taurique, dans laquelle Oreſte conduit prés de l'Autel, où il devoit être immolé, & ſur le point de recevoir le coup de la mort par les mains d'Iphigenie, ſ'écrioit, comme ma ſœur, &c. ce qui donnoit lieu à la reconnoiſſance qui étoit tres tendre & tres ſur-prenante. Ce Polyides étoit plus ancien qu'Euripide, & par conſequent Euripide n'a pas inventé le ſujet de cette Iphigenie Taurique, comme quelques Sçavans l'ont crû. Il ne faut qu'y changer la reconnoiſſance, c'e'ſt toûjours le même ſujet.

Dans le Tydée de Theodecte, Adraſte fait ce raiſonnc-ment, Lajus étoit allé pour avoir des nouvelles de ſon fils, il fut tué en chemin, celuy-cy eſt ſon petit fils, c'est donc le fils d'Œdipe.] Il a été déja parlé ailleurs de ce Theodecte. Comme on ne ſçait point du tout le ſujet de ſon Tydée, on ne sçauroit dire, ny comment ſe faiſoit cette recon-noiſſance, ny quel étoit ce raiſonnement. Tout ce qu'on en peut conjecturer, c'e'ſt que Theodecte avoit mis dans cette piece la reconnoiſſance de Polynice, quand il fut reconnu par Adraſte, dans le voyage qu'il fit à Argos; car ce Prince n'oſant nommer ſon pere, à cauſe des mal-heurs qui luy étoient arrivez, ſe contentoit de dire qu'il étoit le petit fils d'un Roy, qui étant allé conſulter l'Ora-cle pour ſçavoir qu'étoit devenu un fils, qu'il avoit fait ex-poſer, fut tué en chemin. Sur quoy Adraſte fait le raiſon-nement qu'Ariſtote raporte; Lajus alla autrefois à Delphes pour une pareille occaſion, il fut tué en chemin par le fils qu'il alloit chercher, c'e'ſt donc icy un petit fils de Lajus, & par conſequent c'e'ſt un des enfans d'Œdipe.

Et dans les Phincides, ces malheureuſes filles voyant le lieu...] On ne ſçait, ny le ſujet de cette piece, ny ſon nom; car il eſt écrit ſi diverſement, qu'on ne pourroit faire que des conjectures fort incertaines. Cela n'eſt pas fort impor-tant, il ſuffit de ſçavoir qu'on voyoit dans cette piece des filles qu'on alloit faire mourir, & qui étant arrivées dans le lieu deſtiné à cette execution, & le reconnoiſſant pour le même endroit, où elles avoient été expoſées, ſ'écrient qu'elles voyent bien que la deſtinée les avoit condamnées à y mourir, puiſqu'elles y avoient autrefois été expoſées. Ce raiſonnement les faiſoit reconnoître à celuy qui devoit les mettre à mort, & leur ſauvoit la vie.

Il y a encore une cinquième eſpece de reconnoiſſance, qui ſe fait auſſi par un raiſonnement qui eſt ſuivi d'une fauſſe con-ſequence que tire le ſpectateur, comme dans le faux Ulyſſe.] On ne ſçait en aucune maniére le ſujet de cette piece. On peut ſeulement conjecturer qu'on y voyoit un avanturier, qui voulant ſurprendre Penelope, ſe diſoit Ulyſſe, & qui pour confirmer ce qu'il avançoit, ſe vantoit de reconnoî-tre l'arc, dont il ſe ſervoit avant que d'aller à Troye, & qu'il n'avoit pourtant jamais veu. Le ſpectateur trompé par cette propoſition, qui ne concluoit rien, le prenoit déja pour Ulyſſe, & ne doutoit nullement qu'il n'allât être re-connu. Cette reconnoiſſance eſt fondée, comme Ariſtote le remarque fort bien, ſur un certain raiſonnement captieux qui conſiſte à donner pour preuve d'une choſe, ce qui n'en eſt qu'un ſimple ſigne, & un ſigne qui peut tromper. Car un Etranger pouvoit connoître cet Arc, & n'être pourtant pas Ulyſſe.

La plus belle de toutes les reconnoiſſances eft celle qui naît des Incidens mêmes, & qui produit une tres grande ſurpriſe par des moyens vray-ſemblables, comme dans l'Œdipe de Sophocle, & dans l' Iphigenie d'Euripide.] Aprés avoir expliqué toutes les differentes ſortes de reconnoiſſance, il enſeigne quelle eſt la plus belle, & il donne le prix à celle qui naît du ſujet. En effet c'e'ſt la plus ingenieuſe, & comme elle ne pa-roît pas inventée, elle produit de tres grands effets. Celle d'Œdipe dans Sophocle, & celle d'Iphigenie dans Euripi-de, en ſont des preuves convaincantes. Il n'y a rien de plus naturel, de plus vray-ſemblable, ny en même temps de plus ſurprenant; mais celle d'Œdipe l'emporte encore ſur l'autre, en ce qu'elle naît encore plus du fond du ſujet & qu'elle produit ſur le moment la péripetie, comme on l'a remarqué ailleurs.

Car il est tres vray-ſemblable & tres naturel qu'Œdipe ſoit curieux.] J'ay ajoûté cette ligne, parce qu'elle eſt ne-ceſſaire pour le ſens, & qu'il m'a paru qu'Ariſtote l'a dû écrire. Car c'e'ſt la curioſité aveugle & temeraire qui fait le malheur d'Œdipe, & le denoüement de la piece. Plutarque appelle fort bien cette curioſité un deſir intemperant de tout ſçavoir, & un torrent, qui entraîne toutes les digues que la raiſon luy oppoſe.

Et ces fortes de reconnoiſſances font les ſeules qui ſe font ſans le ſecours des ſignes, ou inventez ou étrangers.] Voicy ce qui rend ces reconnoiſſances ſi belles, c'e'ſt qu'elles ſe font par d'autres moyens que par les ſignes, ſoit inventez, ſoït étrangers. Il appelle ſignes inventez, tout ce que le Poëte imagine pour produire la reconnoiſſance ſans employer les marques viſibles & portatives, & qui naît tout d'un coup ſans être préparé & amené par le ſujet.

Après celles-là, les meilleures font celles qui ſe font par le raiſonnement.] Il donne le ſecond rang à celles qui ſe font par le raiſonnement, parce qu'elles ſe font le plus ſouvent ſans aucun ſigne, & ſi elles employent quelquefois les ſignes, ce ne peut être que des ſignes tirez du ſujet, & point du tout des ſignes inventez par le Poëte. Mais il faut bien ſe ſouvenir que le raiſonnement, qui cauſe la recon-noiſſance, doit être juſte & précis: Celuy d'Adraſte dans le Tydée de Theodecte, & celuy d'Oreſte dans l'Iphige-nie de Polyides l'emportent par cette raiſon ſur celuy d'Electre dans les Coëphores d'Eſchyle.

REMARQUES SUR LE CHAPITRE DIX-HUITIEME.

IL faut d'abord dreſſer tout le plan de ſon ſujet, le mettre par écrit le plus exactement qu'il eſt poſſible, & le faire paſſer tout entier devant ſes yeux ; car en voyant ainſi nous-mèmes tres clairement toutes ſes parties, comme ſi nous étions preſens à l'action, nous trouverons bien plus ſeurement ce qui ſied, &c.] Aprés avoir enſeigné ce que c'e'ſt que la Tra-gedie, expliqué toutes ſes parties, fait voir ce qu'on doit ſuivre, ou éviter dans la conſtitution des ſujets, enfin aprés avoir montré tout ce qui regarde la theorie de cet Art, il vient preſentement à la pratique, & il nous apprend par où l'on doit commencer, quand on entreprend de fai-re une Tragedie. Il faut, dit-il, dreſſer le plan de ſon ſu-jet, & le faire paſſer en reveuë devant ſes yeux. Il n'y a rien de plus utile que cette methode, & ce n'eſt que parce qu'on la neglige, qu'on tombe dans des inconve-niens tres fâcheux. La Tragedie eſt l'imitation d'une action qui ſe paſſe en repreſentation, & non pas en recit, & par conſequent c'e'ſt l'imitation d'une action viſible, & qui doit être expoſée aux yeux. Il faut donc que le Poëte, pour bien juger de l'effet qu'elle doit produire, en ſoit le premier ſpectateur. S'il attend, pour en juger, qu'elle ſoit entierement achevée, il ſera trop tard, & il ne trouvera plus la même facilité pour en corriger les défauts; c'e'ſt pour-quoy il faut qu'il ſe contente d'en dreſſer d'abord tout le plan dans une Proſe la plus travaillée qu'il ſe pourra, & de marquer tout ce qui ſe paſ passe dans chaque Acte. Quand cela eſt fait, ſi il prend la peine de l'examiner par raport au Theatre, comme ſi il voyoit les Acteurs joüer devant luy, & qu'à chaque choſe qu'il voit, il ſe demande à luy-même, pourquoy cela ſe fait-il? Pourquoy cet Acteur vient-il? Pourquoy ſort-il? il eſt tres certain qu'il faut qu'il ſoit entierement aveugle, ſi il ne remarque juſqu'aux moindres taches, & aux moindres contrarietez qui pourroient luy être échapées. Si les Poëtes qui travaillent aujourd'huy ſuivoient cette regle, on ne verroit pas dans leurs pieces tant de choſes, qui non ſeulement bleſſent la neceſſité & la vray-ſemblance, mais qui démentent même les yeux du ſpectateur.

C'est le reproche qu'on fait à Carcinus. Ce Poëte dans le plan de ſon ſujet, faiſoit ſortir Amphiaraüs du Temple ſans qu'on le vit, & il ne prit pas garde à ce défaut, parce qu'il n'avoit pas fait paſſer le tout devant ſes yeux.] Ce paſſage étoit cor-rompu dans le texte, & j'oſeray dire que je l'ay rétabli, comme Ariſtote l'avoi écrit. Ce Philoſophe n'a pû dire, ὁ μὴ ὁρῶντα τὸν θεατὴν ἐλάνθανεν, Ce qui échapa au ſpectateur qui ne le vit point, car il n'étoit pas encore queſtion des ſpectateurs, quand la faute fut commiſe, il étoit queſtion du poëte, & Ariſtote rend la raiſon, & explique la cauſe de ce défaut, ce qui échapa au Poëte, dit-il, parce que le Poëte ne la fit pas paſſer devant ſes yeux, je lis donc, μὴ ὁρῶντα τὸν ποιητὴν ἐλάνθανεν. Il oppoſe manifeſtement, de la montre, ſur le Theatre, au Poëte qui ne voit pas le plan de ſa piece, & μὴ ὁρῶντα, qui ne voit pas, eſt la même choſe que μὴ πρὸ ὀμμάτων τιθέμενον, qui ne fait pas paſſer devant ſes yeux. Ariſtote dit donc qu'une preuve cer-taine de l'importance & de la neceſſité de ce précepte, c'e'ſt ce qui arriva à Carcinus dans ſon Amphiaraüs; Ce Prince ſ'étoit réfugié dans un Temple; il falloit l'en faire ſortir; Carcinus le déclaroit ſorti, & comme il n'avoit pas fait paſſer le plan de ſa piece devant ſes yeux, il n'avoit pas vû que cela étoit contre toute vray-ſemblance, qu'il fût ſorti de ce Temple ſans qu'on l'eût vû. Ce qui échapa à ce Poëte qui n'avoit pas fait joüer ſon premier plan devant luy, n'échapa pas aux ſpectateurs qui ne peuvent ſouffrir qu'on les trompe, & qu'on veüille leur perſuader qu'ils ont vû ce qu'ils n'ont pas vû.

Mais quand la piece fut portée ſur le Theatre, elle tomba, les ſpectateurs ne pouvant ſouffrir qu'on leur voulût perſuader qu'Amphiaraüs étoit ſorti veritablement, lorſqu'ils n'en a-voient rien vû.] Ce paſſage eſt tres remarquable. Il ne faut pas vouloir perſuader aux ſpectateurs qu'ils voyent ce qu'ils ne voyent pas, ny qu'ils ne voyent pas ce qu'ils voyent: Et ce précepte eſt d'une étenduë beaucoup plus grande qu'on n'a crû, car il embraſſe toute la vray-ſemblance qu'il faut garder dans la Tragedie, & qui en eſt le fondement. La Tragedie eſt la repreſentation d'une ſeule action. Il ſ'enſuit de là neceſſairement, que l'action doit être publi-que & viſible, & qu'elle ne peut ſe paſſer que dans un ſeul & même lieu, Comment prétend-on donc perſuader à des ſpectateurs, que ſans changer de place, ils voyent une action qui ſe paſſe en trois ou quatre lieux differens, éloi-gnez les uns des autres ? dans le Cinna, on eſt tantôt dans la Maiſon d'Emilie, & tantôt dans le Palais d'Auguſte; bien plus, on aſſiſte à un conſeil que ce Prince tient dans ſon Cabinet, les portes fermées. Par quel enchantement cela ſe fait-il? M. Corneille dit que nous ne prenons pas aujourd'huy la liberté de tirer les Rois & les Princeſſes de leurs Apartemens; Pourquoy ne la prendrions-nous pas, & qu'e'ſt ce qui en empêche? premierement il ne ſ'agit pas de ce qui ſe fait aujourd'huy, il ſ'agit de ce qui ſe faiſoit dans les temps où l'on prend les ſujets de Tragedie; ces ſujets ne ſont pas tirez des actions des Rois d'aujourd'huy, on les va choiſir dans la fable, ou dans l'Hiſtoire ancienne. Or dans ces temps-là les mœurs étoient plus ſimples, & les Rois ſor-toient plus facilement & avec moins de pompe, qu'ils ne font aujourd'huy; Il faut donc les repreſenter tels qu'ils étoient, à peu de choſe prés, & ne pas leur donner les mœurs de nôtre ſiecle. Mais je veus que la Tragedie prenne au-jourd'huy des ſujets dans l'Hiſtoire des Rois que nous con-noiſſons, & des Rois les plus retirez, & qui ſe montrent le moins à leur peuple; je dis que ce ſera la faute du Poë-te ſi il ne peut les faire ſortir de leur Apartement. Verita-blement ils ne ſortiront pas pour des bagatelles, cela eſt indigne d'eux; mais ce qui fait le ſujet d'une Tragedie ne doit pas être une bagatelle, il faut que ce ſoit une action tres grande & tres ſerieuse, & il n'y a point de Prince dans le monde qui ne ſorte de ſon Palais, avec un ſi grand in-terêt d'en ſortir. Il faudroit même bien des raiſons, & des raiſons tres preſſantes pour les faire excuſer ſils n'en ſortoient pas. Les femmes ſortoient encore moins en Gre-ce, que les Rois ne ſortent aujourd'huy en Europe; ce-pendant les Tragiques Grecs les font ſortir avec tant de neceſſité, qu'elles ne ſçauroient ſ'en diſpenſer ſans bleſſer la vray-ſemblance. C'e'ſt donc au Poëte à ne mettre ſur la Scene, que des actions aſſez importantes pour obli-ger les Princes & les Princeſſes à paroître en public. Tou-tes les autres ne conviennent point à la Tragedie, & ne ſont nullement propres au Theatre. Avec quelle vray ſem-blance, ou plûtôt avec quelle neceſſité, Sophocle ne tire-t-il pas Œdipe & Jocaſte de leur Palais, pour donner à ſon action cette unité de lieu, & cette viſibilité, ſi il m'eſt per-mis de parler ainſi, qui luy étoient neceſſaires? Il n'y a ni Prince ni Princeſſe, qu'un pareil ſujet ne faſſe ſortir en quelque Païs que ce ſoit, & malgré la Coûtume la plus contraire. Le Poëme dramatique ne peut ſubſiſter ſans ce la; & on ne trouvera jamais aucun menagement qui ne le ruine. Ceux que M. Corneille a imaginez ſont tres vi-cieux. Le premier eſt que ce qui ſe paſſe en une ſeule Ville ait l'unité du lieu, & qu'on puiſſe conſerver cette uni-té, en mettant, par exemple, la Scene à la Place Royale & aux Tailleries; mais j'ayme autant que l'on convienne qu'elle ſoit à Rome & à Madrid; car il n'eſt pas plus mal-aiſé de voir, ſans changer de lieu, ce qui ſe paſſe dans ces deux Villes ſi éloignées, que de voir ce qui arrive dans ces deux differens lieux de Paris: Et l'autre eſt qu'on ſe ſerve d'une fiction de Theatre, pour établir un lieu Theatral, qui ſoit une Salle, à laquelle on accorde ce privilege, que tout ce qui ſy paſſe ſera dans toute la vray-ſemblance, & dans l'exacte regularité; mais il vaudroit encore mieux convenir d'un lieu Theatral, où les fautes des Poëtes ne ſeroient plus des fautes. Je crains même beaucoup, qu'on ne ſen ſoit déja que trop convenu, & que ce lieu ſi privi-legiē ne ſoit nôtre Theatre; car nous voyons de fort mé-chantes pieces y paſſer pour bonnes. Je n'ay raporté ces expediens que cherchoit M. Corneille, que pour faire voir dans quelles erreurs les plus grands Hommes ne peuvent ſ'empêcher de tomber, quand ils violent les regles, & qu'ils ſ'éloignent de la Nature & de la Verité. Une ſuite du pré-cepte d'Ariſtote eſt encore la neceſſité que le ſpectateur ſcache, pourquoy les Acteurs viennent ſur le Theatre, pourquoy ils en ſortent, & ce qu'ils font pendant les in-tervalles des Actes. Comme nous avons peu de pieces, où cela ſoit obſervé, & que nous ne trouvons rien de ſi dif-ficile, que de ſuivre les regles, M. Corneille veut bien que le ſpectateur ſcache pourquoy un Acteur ſort, quand il quitte le Theatre; mais il ne croit pas neceſſaire, qu'il ſça-che toûjours pourquoy il vient, ſur tout dans la pre-miere Scene du premier Acte. C'e'ſt la ſuite de cette opi-nion , que la chambre d'une Princeſſe ou le cabinet d'un Prince, peuvent être les lieux de la Scene. Il n'y a rien de plus faux. Le lieu de la Scene doit être un lieu pu-blic, puiſque l'action doit être publique, & ce lieu étant public, il n'y a pas un ſeul Acteur qui y doive paroître ſans neceſſité, & cette neceſſité doit être encore plus for-te & plus grande dans la premiere Scene, que dans les autres. On peut voir ſur quelle neceſſité eſt toujours fon-dée l'ouverture du Theatre chez les Anciens. M. Corneille veut bien que le ſpectateur ſcache pourquoy les Acteurs ſortent du lieu de la Scene; mais il ne croit pas qu'ils doi-vent ſçavoir ce qu'ils font pendant les intervalles, ny qu'il ſoit neceſſaire que ces Acteurs agiſſent pendant ce temps-là, & il eſt perſuadé même, qu'ils peuvent dormir pendant un intermede, ſans que leur repos empêche la continuité de l'action. Et par les principes d'Ariſtote on voit au contraire, qu'il n'y a plus de Tragedie, quand cela eſt. En effet cela rui-ne toute ſa vray-ſemblance. Si le ſpectateur ne ſçait pas ce que font les Acteurs pendant les intermedes, & ſi ces A-teurs n'ont rien à faire, qu'attend donc ce ſpectateur? Il eſt bien bon d'attendre la ſuite d'une action, où les A-teurs ne trouvent plus rien à faire, & de ſ'intereſſer à une choſe qui intereſſe ſi peu les acteurs, qu'ils vont dor-mir. La Tragedie ne ſort jamais des bornes de la verité, ou de la vray-ſemblance; & ceux qui en ont une juſte idée, aimeront mieux la premiere Scene d'Œdipe ou de l'Electre, ou de l'Antigone de Sophocle, que les pieces où l'on prend de ces libertez. La Tragedie eſt une trompeuſe; mais ce n'eſt pas comme M. Corneille l'a entendu, en trompant l'Au-diteur, & en l'empêchant de ſ'appercevoir de ſon peu de ju-ſteſſe & de ſen dégoûter. Elle ne trompe de cette façon que le peuple, qui n'a d'ordinaire des yeux que pour le ſpectacle, & les femmes qui ne jugent preſque toutes, des pieces, que par les ſentimens & par la paſſion; mais elle ne trompe pas les gens un peu éclairez, pour leſquels ſeuls on peut dire aujourd'huy, que la Tragedie eſt faite. Il ne faut au peuple que des marionnettes, des danſeurs de corde, & des baladins. Quand on a dit que la Tragedie eſt une trom-peuſe, c'étoit pour loüer la vray-ſemblance de ſes fictions & de ſes paſſions. Elle trompe, comme diſoit un An-cien, d'une tromperie, qui fait que celuy qui trompe eſt plus habile & plus juſte, que celuy qui ne trompe pas. Et celuy qu'on trompe, plus éclairé & plus ſage que celuy qui n'eſt pas trompé.

Il faut encore, autant qu'il eſt poſſible, que le Poëte en compoſant, imite les geſtes & l'action de ceux qu'il fait parler.] Comme le précepte précedent eſt pour le ſujet, celuy-cy eſt pour les mœurs & pour les caractéres; car c'e'ſt ce qu'il y a de plus important dans la Tragedie, que le ſujet & les mœurs. Il dit donc que quand un Poëte compoſe, il doit ſ'exciter luy-même, & imiter les geſtes, la voix, & le port de celuy qu'il fait parler; car par ce moyen il trou-vera tout ce qui convient au caractére qu'il repreſente. Horace a fort bien expliqué ce précepte dans ſon Art Poë-tique, Si vis me flere, dolendum est / Primùm ipſi tibi. Tunc tua me infortunia lædent, / Telephe, vel Peleu; malè ſi mandata loqueris, / Aut dormitabo, aut ridebo. Triſtia mæſtum / Vultum verba decent : Iratum, plena minarum : / Ludentem, laſciva : Severum, ſeria dictu. / Format enim Nature priùs nos intus ad omnem / Fortunarum habitum: juvat aut impellit ad iram: / Aut ad humum mærore gravi deducit & angit : / Poſt effert animi motus interprete lingua. Si vous voulez me tirer des larmes, il faut que vous en ver-ſiez le premier, après cela il eſt ſeur que je feray touché de vô-tre infortune; mais vous Telephus & vous Pelée, je vous dé-clare que ſi vous rempliſſez mal votre caractére, je dormiray ou je riray. Les paroles triſtes conviennent à ceux qui font affli-gez; les menaçantes à ceux qui font en colere; les enjoüées à ceux qui rient & qui badinent; & les ſerieuses à ceux qui ont un caractère de ſeverité & de gravité; car la Nature commen-ce d'abord par nous rendre le cœur capable de ſentir tous les dif-ferens effets de la fortune. Elle nous porte & nous pouſſe à la colere, ou elle nous accable & nous abat par la triſteſſe: Enſuite elle enſeigne à la langue à être l'Interpréte des ſentimens du cœur, &c.

Dans ces occaſions il vaut encore mieux que le crime s'exēcute, comme dans la premiere maniére.] C'eſt une demonſtration, ſi deux hom-mes d'un égal genie travailloient à un même ſujet, celuy qui chercheroit tranquillement les choſes convenables à ce caractére, & n'employeroit à cette recherche que la ſeule force de ſon eſprit, y réüſſiroit beaucoup moins que celuy qui, en employant ce même eſprit, y ajoûteroit la chaleur & les mouvemens du geſte, & de la voix. Et c'e'ſt à mon avis, ce que Quintilien a voulu dire dans ce beau paſſage de ſon X. Liv. Chap. III. où il dit que ce n'eſt pas l'exercice ſeul qui donne la facilité d'écrire, mais auſſi la methode. Si non reſupini, ſpectantesque tectum, & cogitationem murmure agitantes expectaverimus, quid obveniat sed quid res poſcat, quid perſonam deceat, quod ſit tempus, qui judicis animus, intuiti, humano quodam modo ad ſcribendum acceſſerimus. Nous écrirons bien & facilement ſi nous n'attendons pas nonchalament ce qui pourra nous venir dans l'ef-prit, en nous renverſant ſur notre chaiſe, en regardant le toit, & en nous contentant, pour animer nos penſées, de moter entre les dents ce que nous avons déja écrit. Mais ſi a-prés avoir bien conſideré ce que la choſe demande, ce qui eſt pro-pre au temps, ce qui convient aux caractères, & quel eſt l'ef-prit des Juges, la tète pleine de ces idées, nous nous mettons à écrire avec les ſentimens d'un homme. C'e'ſt-à-dire, touchez nous-mêmes des paſſions que nous voulons inſpirer. Car c'e'ſt ce qui ſ'appelle écrire en homme; écrire autrement c'e'ſt écrire en idole. Le même Quintilien dit enſuite qu'il faut ſouvent imiter les paſſions dans leſquelles la chaleur fait le marcle, car cela peut être general & univerſel; mais il n'y expliquera point ce qui avoit donné lieu à cet oracle, par-ce que cette particularite tendroit à rendre la fable par-ticuliere; cela n'eſt plus general. Il n'y mettra pas non plus ce qu'il y va faire; car cela eſt hors du ſujet. Ainſi le Poëte n'a devant les yeux que ſa fable generale & uni-verſelle; il diſpoſe enſuite de tout le reſte, comme il le juge à propos, & ſelon les noms qu'il donne à ſes perſon-nages.

Mais la reconnoiſſance ſe fait en ce moment, ou de la ma-nière qu'Euripide l'a imaginée, ou ſelon la vray-ſemblance que Polyides a tres bien gardée.] Nous avons veu dans le Chapitre précedent la difference qui eſt entre ces deux recon-noiſſances; dans Euripide Oreſte reconnoît Iphigenie par une Lettre, cela eſt tres naturel; mais il n'eſt reconnu d'elle, qu'à certaines enſeignes qu'il luy donne, & il ſ'en faut beaucoup que cette ſeconde reconnoiſſance ne ſoit auſſi bonne & auſſi ingenieuſe que celle que Polyides a ſuivie, en faiſant reconnoître Oreſte par le raiſonnement ſur le point qu'il alloit être immolé. Cette reconnoiſſance a un avantage infini ſur l'autre en toutes manieres, & il feroit difficile de ne le pas ſentir.

Cette fable étant faite, on donne les noms aux perſonna-ges, & on épiſodie l'action.] Il n'eſt pas mal-aiſé de penetrer les raiſons de cette conduite. Quand la fable eſt faite, il faut donner les noms aux perſonnages avant que d'épiſo-dier l'action, parce que ſelon la nature des noms, on fait ordinairement les Epiſodes; car ſi ceux dont on emprunte les noms ont fait quelques actions connües, on tâche de ſ'en ſervir, en accommodant ces veritez au fond de la fa-ble qui eſt un pur menſonge: Et on en tire tous les avan-tages poſſibles ſelon les regles de l'art, pour rendre cette action feinte beaucoup plus vray-ſemblable, & pour la fai-re même rentrer dans la verité de l'Hiſtoire: Et c'e'ſt ce qu'Horace a admirablement expliqué dans ces deux vers de la Poëtique, Atque ita mentitur, ſic veris falſa remiſcet, / Primo ne medium, medio ne diſcrepet imum. Enfin il dreſſe de maniére le plan de ſon ſujet, qui n'eſt qu'un ingenieux menſonge, & il y mèle partout enſuite, avec tant d'addreſſe, la verité, que le milieu répond au commencement, & la fin au milieu. Le menſonge, c'e'ſt la fable; la verité, ce ſont les Epiſodes tirez des actions veritables de ceux dont on a emprunté les noms. Voilà le ſecret du Poëme Dramati-que & du Poëme Epique. On peut voir là les Remarques. Si on donnoit aux perſonnes de la fable, qu'Ariſtote ra-porte, d'autres noms que ceux d'Iphigenie, d'Oreſte, & de Pylade, & qu'on nommât cette Princeſſe, par exem-ple, la fille de Jephté, il eſt clair que les Epiſodes, qu'Eu-ripide a employez, ne conviendroient plus à l'Hiſtoire de cette Princeſſe, & qu'il en faudroit choiſir d'autres qu'on tireroit de l'Hiſtoire de ſa maiſon, Homere auroit pû faire de même, & mettre ſa fable ſous d'autres noms. La fable n'auroit pas changé de nature, mais les Epiſodes au-roient été differens; car il faut que les Epiſodes ſoient pro-pres, comme Ariſtote va nous l'enſeigner.

Mais il faut bien prendre garde que les Epiſodes ſoient pro-pres.] Il faut que les Epiſodes ſoient propres, c'e'ſt-à-dire, qu'ils ſoient tirez du fond de la fable, par raport aux noms des perſonnages, & qu'ils ſoient tellement liez avec cette fable, qui eſt rendüe particuliere par cette impoſition des noms, qu'ils ne puiſſent en être détachez; en un mot il faut qu'ils deviennent des parties neceſſaires & naturelles de l'action même ; ſi après avoir fait la fable, impoſe les noms & ajoûté les Epiſodes, on venoit à mettre d'autres noms, les Epiſodes ne ſeroient plus propres, il faudroit ne-ceſſairement les changer. L'exemple ſuivant va rendre cela ſenſible.

Comme dans Oreste, la fureur qui le fait prendre, & la délivrance par les expiations.] Pour faire entendre ce que c'e'ſt que des Epiſodes propres, Ariſtote cite les deux Epi-ſodes qu'Euripide a employez dans la fable qu'il vient de raporter. Le premier eſt cet accez de fureur qui fit prendre Oreſte par les bergers. Voicy ce que dit le berger qui mene Oreſte & Pylade à Iphigenie: Sur ces entre-faites, l'un de ces étrangers ſe leve, ſecoüe violemment la tète, & tremblant de tout ſon corps, il jette de profonds ſoupirs; ſa fureur augmen-te, il ſe met à crier d'une voix épouvantable: Vois-tu cette Fu-rie, la vois-tu, comme elle ſe jette ſur moy pour me tuer? Re-garde comme elle excite contre moy les affreux ſerpens dont elle eſt armée ; & cette autre qui eſt environnée de feu, & ſoüillée de ſang, la vois-tu venir? Elle porte entre ſes bras le corps de ma mere qu'elle veut jetter ſur ces rochers. Dieux, je ſuis per-du! où fuiray-je? En même temps il change de forme, ce n'eſt plus le même homme. Tantôt il mugit comme un Taureau, tantôt il jette des hurlemens , comme on dit que ſont les cris des Furies. Pour nous ſaiſis de frayeur, & croyant déja voir la mort preſente, nous ne cherchions qu'à nous cacher, & qu'à nous dé-rober à ſa veüe; mais tout d'un coup il a tiré ſon épée, & ſe jettant comme un lion au milieu de nos troupeaux, il en a fait un carnage horrible, eſperant par ce ſacrifice appaiſer ces Deeſſes, & les éloigner de luy. L'écume de la mer étoit déja rougie de ſang. Tout ce que nous étions là de bergers, voyant nos trou-peaux ſi mal-traittez, nous nous armons pour leur défenſe, & avec nos trompes nous appellons ceux du voiſinage à notre ſecours, ne croyant pas que des bergers timides puiſſent être aſſez forts pour combattre des étrangers ſi courageux. Dans un moment notre troupe groſſit; cependant ce jeune homme un peu revenu de ſon accez, tombe le viſage rempli d'écume. Voulant donc profiter de cet avan-tage, nous nous lançons ſur celuy qui étoit ſeul, &c. Voilà le premier Epiſode. Le ſecond eſt la délivrance d'Oreſte, par le moyen des expiations; car Iphigenie pour le ſauver, prend ce pretexte: elle dit au Roy Thoas, que ces étran-gers étant ſoüillez par un meurtre domeſtique, ils ne peu-vent être des victimes agreables avant que d'avoir été la-vez dans l'eau de la mer, & qu'il faut auſſi y laver la ſta-tuë de la Deeſſes, parce qu'elle a été profanée par la pre-ſence de ces meurtriers. Thoas loüe la pieté & le ſoin de cette Princeſſe, & luy donne la liberté de faire cette pu-rification, comme elle l'entend. Iphigenie, Oreſte & Py-lade profitent de cette occaſion de ſ'embarquer, & em-portent avec eux la ſtatuë de la Deeſſe. On voit manife-ſtement que ſi on donnoit preſentement aux perſonnages d'autres noms que ceux d'Oreſte & d'Iphigenie, ces Epi-ſodes n'étant plus tirez du ſujet, ne ſeroient plus propres, & ne conviendroient nullement à la fable, & par conſe-quent il eſt manifeſte que les Epiſodes ne doivent être faits qu'aprés l'impoſition des noms, ſi l'on veut qu'ils ſoient convenables, & qu'ils faſſent partie de l'action. Mais dira-t-on, ne peut-on pas faire les Epiſodes avant que d'impoſer les noms aux perſonnages? On le peut; mais ces Epiſodes ſeront alors generaux & univerſels, & ne contribueront point du tout à rendre l'action croyable, & à luy donner toute l'apparence de la verité; & voilà un des grands défauts de la plupart de nos Tragedies, les Epi-ſodes ſont generaux & conviendroient tout de même à la fable, quand on la mettroit ſous d'autres noms. L'Auteur du Traité du Poëme Epique ſ'étoit fort trompé à ce paf-ſage.

Dans le Poëme Dramatique les Epiſodes ſont courts ; mais l'epopée est étendüe & amplifiée par les ſiens.] Les Epi-ſodes de la Tragedie doivent être infiniment plus courts que ceux du Poëme Epique, par deux raiſons. La pre-miere, parce que la Tragedie eſt beaucoup plus courte, puiſqu'elle ſe renferme dans le tour d'un Soleil, & que le Poëme Epique n'a preſque pas des bornes reglées. Et la ſeconde, parce que la Tragedie ſe paſſe en repreſen-tation, & le Poëme Epique en recits. Voilà pourquoy ce-luy-cy doit être étendu & amplifié par les Epiſodes.

En effet le ſujet de l'Odyſſée, par exemple, est fort long.] Il ſemble qu'Ariſtote avoit écrit, en effet le ſujet de l'Odyſſée, par exemple n'est pas fort long; car ſi l'on confidere ce ſujet en luy-même ſans les Epiſodes qui l'amplifient, il n'eſt pas plus long que celuy de l'Iphigenie; mais quand Ari-ſtote nous dit que ce ſujet eſt fort long, il confidere ce ſujet avec toutes ſes circonſtances & ſes Epiſodes, qui en font la longueur, & il nous apprend par là, que ces circon-ſtances ne font pas moins du ſujet que l'action même.

Un homme eſt abſent de ſon païs pluſieurs années, Neptu-ne le perſecute, &c.] Voicy le ſujet de l'Odyſſée tout ſimple ſans aucun Epiſode, & reduit ſous un ſeul point de veüe, ſelon la methode qu'il vient d'enſeigner. Il ne nomme, ny le nom, ny le païs des perſonnages, la fable eſt generale & univerſelle, & il dépend du Poëte de l'attribuer à qui il luy plaît.

Voilà ce qui est propre, le reſte ſont les Epiſodes.] L'ab-ſence d'Ulyſſe, le courroux de Neptune, la perte des com-pagnons de ce Prince, le deſordre de ſa famille, les tem-pêtes qu'il eſſuye, ſon retour & ſon rétabliſſement, voilà les parties qu'Ariſtote appelle propres, parce que ce ſont les parties de l'action, & que le Poëte ne pouvoit les chan-ger ſans renverſer ſon deſſein, ſans détruire ſa fable, & ſans faire un autre Poëme. Le reſte, dit-il, ſont les Epiſo-des, c'e'ſt-à-dire, que toutes les circonſtances de la même action, qui ne ſont pas compriſes dans ce premier plan, ſont les Epiſodes, comme les avantures d'Antiphate, de Polypheme, de Circé, des Sirenes, de Scylla, de Charyb-dis, de Calypſo, d'Alcinous. Homere avoit une entiere liberté de mettre d'autres Epiſodes à la place de ceux-là ſans rien changer à ſa fable; ainſi ces Epiſodes n'étoient pas d'abord des parties propres & neceſſaires au ſujet, puiſqu'il dépendoit du Poëte de les mettre ou de ne les pas mettre; mais Homere a ſceu les rendre propres & ne-ceſſaires, en les rendant les circonſtances de ſon action; car il faut bien remarquer qu'il n'ajoûte pas des Epiſo-des à l'action principale, mais il étend & amplifie cette action principale par les Epiſodes; c'e'ſt-à-dire, que cha-que partie de la fable étant énoncée ſimplement, eſt la matiere & le fond d'un Epiſode, & étant racontée & éten-düe avec toutes les circonſtances des temps, des lieux, & des perſonnes, ce n'e'ſt plus une action ſimple, mais une action épiſodiée, & rendüe par là neceſſaire & propre au ſujet, comme l'a parfaitement bien expliqué l'Auteur du Traité du Poëme Epique.

TOutē Tragedie est composée d'un nœud & d'un de-noiement. Les Incidens qui arrivent du dehors, & tres ſouvent même une partie de ceux que le Poëte tire de ſon ſujet, font le nœud, le reste est le denoiement.] Aprés qu'Ariſtote a enſeigné la maniére dont il faut dreſſer le plan de la fa-ble, impoſer les noms aux perſonnages, & épiſodier l'a-ction, il vient aux deux parties de la fable, qui font le nœud & le denoüement. Le nœud comprend tous les ob-ſtacles qui traverſent les deſſeins du principal, ou des prin-cipaux perſonnages, ſi il n'y a pluſieurs. La plupart de ces obſtacles ſont ordinairement étrangers; c'e'ſt-à-dire, que le Poëte les prend hors de ſa fable; il y en a auſſi de propres à la fable. Dans l'Iphigenie Taurique les bergers qui prennent Oreſte, font un de ces obſtacles étrangers, & la fureur qui le porte à ſe jetter ſur les troupeaux, eſt un obſtacle naturel & propre. Les nœuds de l'Iliade de l'Odyſſée & de l'Eneide, ſont plus remplis de ces obſta-cles étrangers, que des autres; mais quoyqu'ils ſoient é-trangers & pris hors de la fable, le Poëte les accommode à ſon action, de maniére qu'ils paroiſſent en ètre des parties propres & neceſſaires; car le nœud, comme l'E-piſode, doit toûjours naître naturellement du ſujet.

F'appelle le nœud toute cette partie de la Tragedie, de-puis le commencement jusqu'à l'endroit où les choses changent de face.] Le nœud comprend la plus grande partie de la Tra-gedie, car il embraſſe ordinairement les quatre premiers Actes, & quelquefois même la plus grande partie du cin-quiéme; en un mot il dure autant que l'eſprit du ſpecta-teur eſt ſuſpendu ſur l'iſſue des deſſeins du Héros, & des obſtacles qui le traverſent. Dans l'Iphigenie & dans la Phe-dre de M. Racine, comme dans l'Hippolyte & dans l'I-phigenie d'Euripide, le nœud dure juſqu'à la derniere Scene, où ſe fait le denoüement. Et cela eſt beaucoup plus beau que, quand le nœud ne va que juſques au milieu du quatrième Acte. Car alors il eſt difficile, ou plûtôt impoſſible, que le reſte ne ſoit bien languiſſant.

Et j'appelle le denoiement tout ce qui est depuis l'endroit, où ce changement a commencé, juſqu'à la fin.] Le denoüement commence, lorſque les obſtacles ceſſent, & que tous les doutes ſont éclaircis ; le denoüement doit être une ſuite neceſſaire ou vray-ſemblable de tout ce qui a précedé, comme Ariſtote l'a dit ailleurs, en parlant de la catastro-phe, & plus il eſt reculé & court, plus il eſt agreable, pourvû qu'il n'y ait rien de précipité, ny d'eſtropié.

Par exemple, dans le Lyncée de Theodecte, tout ce qui arrive juſqu'aprés la prise de ce jeune Prince, c'est le nœud, & le denoüement commence à l'endroit, où cet enfant fait des re-grets ſur ſa mort.] On peut voir ce qui a été dit ſur le ſujet de cette piece dans les Remarques ſur le Chap. XII. Il y a de l'apparence que les regrets que Lyncée faiſoit ſur ſa mort, exciterent le peuple & cauſerent cette ſédition, qui ſauva la vie à ce Prince, & fit périr Danaüs.

Il a été dit que la Tragedie a quatre parties, il y a auſſi quatre especes de Tragedies.] Cet article eſt peut-être le plus difficile de toute la Poëtique. Je ſerois trop long ſi je vou-lois raporter tout ce qu'on a dit inutilement pour l'expli-quer. Je me contenteray de dire ſimplement ma penſée. Ariſtote a poſé pour fondement que la Tragedie a quatre parties principales de qualité. Le ſujet, les mœurs, les ſen-timens, & la diction; car il ne compte icy, ny la déco-ration ny la muſique. Il a ajoûté à ces quatre parties, la re-connaiſſance, la péripetie, & la paſſion. Ainſi voila ſept par-ties; mais de ces ſept, il y en a trois qui ſont communes à toutes les Tragedies en general; le ſujet, les ſentimens, & la diction. Il n'en reſte donc que quatre ; la péripetie, la reconnoiſſance, la paſſion, & les mœurs. Et ces quatre pro-duiſent les quatre eſpeces de Tragedie, dont parle Ariſtote, celle qui a la péripetie & la reconnoiſſance, eſt la Trage-die implexe, comme l'Œdipe, l'Electre, l'Iphigenie Tau-rique. Celle qui n'a ny l'une ny l'autre, eſt la Tragedie ſimple, qui expoſe le ſujet tout d'une ſuite avec un ſimple nœud & un ſimple denoüement, comme le Promethée d'Eſchyle, les Phorcydes & toutes les pieces qu'on fait ſur les contes des enfers. Voilà les deux eſpeces principales qui ſe partagent encore en deux; car elles peuvent être, ou pathetiques ou morales. Ariſtote appelle pathetiques, les pieces où il y a de la paſſion, c'e'ſt-à-dire, des morts, des tourmens, des bleſſures. L'Ajax de Sophocle eſt ſim-ple & pathetique en même temps: Et ſon Œdipe eſt tout à la fois implexe & pathetique. Enfin la Tragedie morale eſt celle, qui, étant implexe ou ſimple, n'expoſe, ny des morts, ny des tourmens, ny des bleſſures; mais au con-traire, le bonheur de quelques perſonnes recommandables par leur vertu. L'Ion d'Euripide, me paroît une Trage-die implexe & morale. Voilà tout ce que je puis dire ſur ce paſſage, qui étoit aſſeurement tres obſcur.

Comme les Ajax & les Ixions.] Il dit les Ajax & les Ixions au pluriel, parce qu'il y avoit beaucoup de pieces ſur ces ſujets. L'Ajax de Sophocle eſt ſimple & patheti-que.

La troiſième la morale, comme les Phthiotides & le Pe-lee.] La Tragedie morale eſt une Tragedie, qui n'eſt faite que pour former les mœurs, & qui finit toûjours par une catastrophe heureuſe. Elle peut être, comme la patheti-que, ou implexe, ou ſimple. Nous ne ſçavons aujourd'huy ny le ſujet des Phthiotides, ny celuy du Pelée; car il y a long-temps que ces Tragedies ne font plus. Il y a de l'ap-parence que ces Phthiotides étoient des filles, que leur vertu avoit garenties de tres grands dangers. Pour Pelée, on ſçait que la femme d'Acaſte, n'ayant pû l'obliger à reſ-pondre à ſa paſſion, voulut le perdre, & l'accuſa auprés de ſon mary, d'avoir voulu la forcer. Acaſte pour ſe van-ger de cet affront, expoſa Pelée aux bêtes ſur le mont Pe-lion, mais Jupiter protecteur de l'innocence, luy envoya par Vulcain, ou par Chiron, une épée avec laquelle il ſe délivra, & ſe rendit Maître du Royaume d'Acaſte. Les Dieux le délivrerent encore de beaucoup d'autres dan-gers, & luy firent épouſer Thetis ; & c'e'ſt ſur ce chan-gement de fortune, que Pindare a dit dans l'Ode III. des Pythioniques. εἴ γε νόῳ τις ἔχει / θνατῶν ἀλαθείας ὁδόν, / χρὴ πρὸς μακάρων / τυγχάνοντ᾽ εὖ πασχέμεν Si un mortel a dans ſon cœur la voye de la verité & de la juſtice, Il faut enfin qu'il reçoive des Dieux immortels toute ſorte de felicité.

Et la quatrième enfin, comme les Phorcydes, le Prome-thée.] Ce qui faiſoit une des grandes difficultez de tout ce paſſage, c'e'ſt qu'Ariſtote n'a pas mis le nom de cette qua-trieme eſpece de Tragedie, ou que ce nom ſe'ſt perdu; mais il n'étoit pas difficile de le ſuppléer par le Chap. XXVI. où ce Philoſophe, dit formellement, qu'il y a autant d'eſpeces d'Epopée, que de Tragedie: Et il nomme enſuite ces quatre, l'implexe, la ſimple, la morale, & la pathetique. Icy donc la derniere qui n'eſt pas nommée eſt la ſimple, puiſ-qu'il a parlé des trois autres. Et je ne veux, pour le prou-ver, que les pieces mêmes qu'il cite. Nous avons encore le Promethée d'Eſchyle, qui eſt une Tragedie ſimple, ſans contredit, car elle expoſe ſimplement le malheur de Promethée ſans reconnoiſſance ny péripetie; elle eſt en même temps ſimple & pathetique.

Comme les Phorcydes.] Les Phorcydes étoient trois ſœurs, filles de Phorcys fils de l'Ocean & de la Terre, elles étoient vieilles dés leur naiſſance, & n'avoient tou-tes trois qu'un œil dont elles ſe ſervoient tour à tour; elles habitoient ſous la terre au fond de la Scythie. Eſchyle a-voit fait une Tragedie ſur ces belles Nymphes, car com-me Ariſtote l'a remarqué ailleurs, les premiers Poëtes faiſoient des Tragedies ſur toutes ſortes de ſujets. Appa-remment Eſchyle y avoit fait entrer l'avanture de Perſée, quand il alla leur dérober leur œil, pour ſe faire enſeigner le chemin qui conduiſoit vers certaines Nymphes qui avoient les talonniers, dont il avoit beſoin pour aller contre les Gorgones.

Et tout ce qui ſe paſſe dans les Enfers.] C'e'ſt-à-dire, & toutes les Tragedies qui traittent des ſujets tirez des contes qu'on fait des Enfers, car les Anciens mettoient ſur le Theatre les ſupplices de ceux qui y étoient tourmentez; c'e'ſt ainſi qu'Eſchyle avoit fait une Tragedie du Siſyphe qui rouloit ſon rocher. Il y a ſur cela un paſſage remar-quable de Lucien dans le Traité de la danſe, Où il dit qu'un Pantomime, un Danſeur doit ſçavoir tous les ſujets de Tragedie des Enfers, les ſupplices des méchans & leurs cauſes; l'amitié de Theſée & de Pirithoüs conſervée juſques-là; Enfin tout ce qu'ont inventé Homere, Heſiode & les autres Poëtes, & principalement les tragiques.

Il faut tacher de réüſſir dans ces quatre eſpeces, ou au moins dans la plus grande partie & dans les plus importantes.] Ariſtote ne veut pas dire qu'un Poëte doive raſſembler ces quatre eſpeces de Tragedie dans une ſeule, car il diroit une choſe de mauvais ſens; une Tragedie peut-elle être en même temps implexe & ſimple? Mais il dit qu'il doit tâcher de faire également bien des Tragedies dans cha-cun de ces genres, ou au moins qu'il doit tâcher de réüſſir dans la plus grande partie, & dans les plus im-portans. C'e'ſt-à-dire, dans l'implexe, le pathetique & le moral. Je ſçay bien qu'une Tragedie peut avoir ces trois qualitez, & être implexe, pathetique, & morale; mais il eſt difficile qu'une de ces trois qualitez ne domine ſur l'autre, & ne luy donne le nom. Et Ariſtote parle icy des Tragedies, où l'une de ces qualitez regne principale-ment.

Sur tout aujourd'huy, où l'on ne cherche qu'à critiquer les Poetes.] Ce paſſage nous aprend, que du temps d'Ari-ſtote, les Atheniens gâtez par les belles pieces qu'ils avoient d'Eſchyle, de Sophocle, d'Euripide, & de quelques au-tres Poëtes excellens, chacun dans un different genre, étoient ſi difficiles & ſi délicats, qu'ils vouloient qu'un Poëte égalât ſeul tous les autres. Ariſtote trouve cela tres injuſte avec raiſon; auſſi ſe ſert-il d'un terme tres odieux, car le mot que j'ay traduit critiquer, ſignifie accuſer à tort, chicaner, συκοφαντοῦσιν. Cependant il ne laiſſe pas d'exhor-ter tous les Poëtes à tâcher de les ſatisfaire. En effet, dés qu'on ne demande à un Poëte, qu'une plus grande per-fection, il n'y a point d'efforts qu'il ne doive faire pour y atteindre. Nous ne ſommes pas ſi injuſtes que les Athe-niens, nous nous contenterions bien que ceux qui tra-vaillent aujourd'huy approchaſſent de M. Corneille & de M. Racine; & nous ne demanderons jamais qu'un ſeul les ſurpaſſe tous deux dans leur genre. Nous ſommes plus mo-deſtes dans nos deſirs.

Car ſur ce qu'il y a eu des hommes excellens dans chacun de ces genres.] Ces hommes excellens chacun dans ſon gen-re, ſont Eſchyle, Sophocle, & Euripide, qui, comme Ci-ceron l'a fort bien dit, ſont tous diſſemblables, & tous excellens. Voicy le paſſage entier de Ciceron dans ſon troiſiéme Livre de l'Orateur. Una fingendi eſt ars, in qua præſtantes fuerunt Myro, Polycletus, Lyſippus, qui omnes inter ſe diſſimiles fuerunt; ſed ita tamen ut neminem ſui velis eſſe diſſimi-lem. Una eſt ars, ratioque picturæ. Diſſimillimi tamen inter ſe Zeu-xis, Apelles, Aglaophon, neque eorum quisquam eſt cui quidquam in arte ſua deeſſe videatur. Et ſi hoc in his quaſi mutis arti-bus eſt mirandum. Et tamen verum : quanto admirabilius in oratione & lingua, quæ cùm in iisdem verbis ſententiisque ver-ſetur ſummas habet diſſimilitudines? non ſic ut alii vituperandi ſint, ſed ut ij quos conſtet eſſe laudandos, in diſpari genere lau-dentur. Idque primum in Poëtis cerni licet, quàm inter se Æschylus, Sophocles, Euripides, diſſimiles ſint, quamquam omnibus par pene laus in diſſimili ſcribendi genere tribuatur. Il n'y a qu'un mème art de Sculpture, dans lequel ont excellé Myro, Polyclete, & Lyſippe, qui ont été tous differens entr'eux ; mais de maniére qu'on ne voudroit pas que chacun n'eût pas été ce qu'il a été. Il n'y a qu'un mème art de Peinture, cependant Zeuxis, Aglaophon, & Apelles ne ſe reſſemblent en aucune maniére, & il n'y en a pas un à qui il paroiſſe manquer quel-que choſe pour la perfection de ſon art. Si cela n'eſt pas moins vray que merveilleux dans ces arts qu'on peut appeller muets, combien eſt-il plus merveilleux de trouver ces mèmes differences dans le discours, qui ne ſe ſert que des mèmes paroles & des mèmes ſentimens. Je ne parle pas de cette difference qui fait que les uns font bien, & les autres mal; Je parle de celle qui ſe trouve dans ceux, qui ayant conſtamment bien fait, meritent d'être loüez chacun dans ſon genre different ; Et cela eſt encore plus ſenſible dans les Poëtes; car on voit combien Eſchyle, Sophocle, & Euripide ſont differens, & cependant on les love tous preſque également chacun dans ſon genre. Ces trois Poëtes ſont tres differens par leur ſtile, & quoyqu'il ne ſ'agiſſe pas de cela icy, j'eſpere qu'on ne trouvera pas mauvais que j'explique cette difference, comme Denys d'Halicarnaſſe l'a expliquée dans ſon excellent Traité de la compoſition ou de l'arrangement des mots. Cet Auteur fait voir qu'il y a trois caractéres qui diſtinguent tous les écrivains de quel-que nature qu'ils puiſſent être. Le premier eſt le caracté-re qu'il appelle auſtére, c'e'ſt-à-dire, rude & negligé, qui ſent moins l'art que la nature, & où les paſſions ſont plus marquées que les mœurs. C'e'ſt là le caractére d'Eſchyle, comme celuy de Pindare pour les Poëtes Lyriques, & pour les Hiſtoriens celuy de Thucydide. Le ſecond caractére eſt celuy qu'il appelle le coulant & le fleuri, où il n'y a ſon Agamemnon & ſes Coëphores. La reconnoiſſance de cette derniere piece eſt ſi mauvaiſe, qu'Euripide n'a pû réſiſter à la tentation de ſ'en moquer, & qu'il a corrom-pu la gravité de la Tragedie par les traits de ſatire qu'il a jetez dans ſon Electre contre cette reconnoiſſance des Coëphores. Il faut avoüer auſſi que la Trage-die ne commençant qu'alors à ſortir preſque de ſon pre-mier cahos, on ne pouvoit réüſſir tout d'un coup dans les pieces implexes, qui ſont juſtement ce qu'il y a de plus difficile dans cet art. Euripide au contraire réüſſiſ-ſoit veritablement mieux qu'Eſchyle dans ces pieces, mais ce n'étoit pas encore là ſon fort, il étoit beaucoup meilleur pour les pieces morales, où il mêloit admirable-ment la paſſion. Et Sophocle excelloit ſur tout dans les im-plexes. Par là il eſt aiſé de voir que Sophocle eſt plus grand qu'Euripide & qu'Eſchyle; qu'Euripide eſt aprés Sopho-cle, & qu'Eſchyle eſt le dernier. C'e'ſt ce que je puis dire ſur la difference qu'on reconnoiſſoit du temps d'Ariſtote entre ces trois grands Poëtes. Peut-être m'y ſeray-je trom-pé, car la déciſion n'en étoit pas aiſée, mais j'en auray d'autant plus d'obligation à ceux qui voudront bien pren-dre la peine de me relever, en marquant mieux ces diffe-rens caractéres.

14. Il me semble auſi qu'il n'est pas juste de prétendre qu'une piece eft la même qu'une autre, ou qu'elle est differente, lorſque le sujet est le même ou qu'il est different. Il est à mon avis plus raisonnable de dire cela des pieces qui ont le même nœud & le mème denoiement, où dont le nœud & le denoüement font tout autres.] J'ay étendu la penſée d'Ariſtote pour la rendre plus intelligible. J'ay même ſuppléé un mot qui manquoit & qui eſt tres neceſſaire. car j'ay leu, ὧν ἢ αὐτὴ ἢ ἄλλη. Ariſtote condamne icy une autre injuſtice des Atheniens, qui croyant que les pieces étoient ſemblables, quand le ſujet étoit le même, & qu'elles étoient differentes, quand le ſujet étoit different, n'avoient que du dégoût pour les pieces faites ſur des ſujets que d'autres Poëtes avoient traitez, & ce Philoſophe tâche avec raiſon de les guerir d'une prévention ſi injuſte, en leur diſant qu'il ne faut pas regarder au ſujet des pieces, pour juger ſi elles ſont ſemblables ou differentes, mais qu'il faut regarder au nœud & au denoüement; car deux pieces ſur des ſujets tout differens, feront pourtant ſemblables, ſi le nœud & le denoüement des deux ſont les mêmes ; & au contraire deux pieces faites ſur le même ſujet ſeront differentes ſi le nœud & le denoüement font differens. Eſchyle, Euripide, & Sophocle ont traité tous trois la mort d'Egiſthe & de Clytemneſtre, cependant on peut dire que ce ſont trois pieces differentes, parce que ce n'eſt ny le même nœud, ny le même denoüement. Et pour dire quelque choſe qui ſoit plus prés de nous, Sophocle & M. Corneille ont fait tous deux l'Edipe, c'eſt le même ſujet, & cependant ce ſont deux pieces tres differentes, M. Racine a mis ſur le Theatre l'Hippolyte & l'Iphigenie aprés Euripide, il a même enrichi ſes pieces de tout ce que ces deux pieces Greques luy ont paru avoir de plus éclatant, & il a ſuivi une route peu differente de celle de cet Auteur pour la conduite; cependant ce ne ſont pas les mêmes pieces, parce qu'elles n'ont pas toutes le même nœud & le même denoüement. Chryſippe avoit fait la Medée aprés Euripide, auſſi ſe vantoit-il de l'avoir renduë ſienne, parce qu'en traittant ce ſujet il n'avoit pas ſuivi la diſpoſition que ce Poëte avoit donnée à ſa piece. Il faudroit preſentement donner des exemples des pieces qui étant ſur differens ſujets, ſont pourtant ſemblables, parce que le nœud & le denoüement ſont les mêmes. Je ne ſçay s'il y en a dans celles qui nous reſtent des Anciens. Je ne me ſouviens pas d'y avoir remarqué des nœuds ſemblables; mais on y voit aſſez de ſemblables denouëmens; car tous les denouëmens qui ſe font par des machines, ſont preſque toûjours les mêmes. Ces exemples de pieces qui ſont ſemblables, quoyque differentes par le ſujet, font moins rares ſur notre Theatre, & cela vient ſans doute de la foibleſſe des Poëtes, qui n'ayant pas la force d'inventer de nouveaux nœuds & de nouveaux denouemens, tombent dans une imitation ſervile, & ſe ſervent des nœuds & des denouemens des pieces qui ont déja paru. Mais cela peut venir encore de ce que l'amour ayant preſque toûjours la principale part dans nos pieces, il eſt bien difficile de ne pas tomber ſouvent dans les mêmes intrigues & dans les mêmes denouemens.

15. La plupart des Poëtes après avoir fort bien fait le nœud de leurs pieces, font fort mal le denoüement; mais il faut reüſſir également dans l'un & dans l'autre.] Ce jugement d'Ariſtote eſt tres remarquable. Les Poëtes pechent plus ordinairement dans le denouement, que dans le nœud. Soit que ce denouement ſoit plus difficile à faire, parce qu'il eſt plus ſerré, & qu'il doit naître naturellement de tout ce qui précede; ſoit que le Poëte ſoit déja las de ſon travail, & preſque entierement épuiſé. Nous avons tres peu de Tragedies, dont le dernier Acte ne ſoit le plus foible, cependant s'il y avoit quelque partie qui deût être plus travaillée que toutes les autres, c'est l'un de ces morceaux cruciaux, c'est-à-dire le denouement; car c'eſt luy qui fait la derniere impreſſion ſur l'eſprit du Spectateur, & qui le renvoye content ou mécontent du Poëte. Illic enim, dit Ciceron dans le Traité de la Vieilleſſe: Incumbi debet toto animo à Poeta in diffolutionem nodi; eaque præcipuè fabulæ pars est, quæ requirit plurimùm diligentiæ. C'eſt là où le Poëte doit employer toutes les forces pour bien faire le denoüement; & c'est la partie de la Tragedie qui demande le plus de ſoin & d'exactitude. Ariſtote ſe contente de dire qu'il faut réuſſir dans le denouement, comme dans le nœud; & pour me ſervir de ſes propres termes, qu'il faut que l'un & l'autre ſoient applaudis; c'est-à-dire, qu'ils meritent les applaudiſſemens, & il ne dit rien des vices que le denouement peut avoir, car ce n'eſt pas icy le lieu, il a déja aſſez parlé de cette matiére, lorſqu'il a traité de l'unité de l'action, & de la maniere de conſtituer un ſujet. Ces vices ſont en grand nombre, mais on peut les reduire à quatre, qui font les plus ordinaires & les plus grands. Car le denouement péche le plus ſouvent, parce qu'il eſt mal préparé, & qu'il ne naît pas du fond de la fable, ou parce qu'il eſt trop long & trop embarraſſé, ou parce qu'il eſt obſcur, ou enfin parce qu'il eſt double. Nous avons des exemples de tous ces défauts là dans quelques-unes de nos pieces; mais ces défauts ſont ſi viſibles, qu'il n'eſt pas neceſſaire de les expliquer. Avant que de quitter cet endroit, je ſuis obligé de dire qu'on a donné un autre ſens à ces paroles d'Ariſtote, δεῖ δὲ ἄμφω ἀεὶ κροτεῖσθαι; car au lieu que j'ay traduit, Il faut que l'un & l'autre ſoient applaudis, on a prétendu qu'Ariſtote diſoit: Il faut que l'un & l'autre ſoient ſerrez; c'eſt-à-dire, que le denouement ſuive de fort prés l'intrigue. Mais outre que cette façon de parler n'eſt pas Greque dans ce ſens-là, je ne voy pas ce que cela voudroit dire. Ariſtote ne veut pas nous enſeigner icy, qu'entre le nœud & le denouement, il ne doit y avoir rien d'étranger & d'inutile, cela a été dit ailleurs, & il s'expliqueroit mal. Il ne veut pas non plus nous aprendre que le denouement ne ſe doit pas faire longtemps attendre; car au contraire, le meilleur c'eſt toûjours le plus reculé, & celuy qui ne vient qu'à la fin, c'eſt-à-dire, à la derniere Scene. J'avois crû autrefois qu'Ariſtote pourroit avoir voulu nous enſeigner, qu'il faut commencer le plus prés qu'il ſe peut de la catastrophe, de maniére que le ſpectateur croye, dés la premiere Scene, que le denouement ſuit. En effet c'eſt un des grands ſecrets du Poëme Dramatique & du Poëme Epique. Mais aprés avoir conſideré de plus prés ce paſſage, j'ay vû que ce n'en pouvoit être le ſens. Ariſtote n'auroit pas parlé d'une maniére ſi obſcure & ſi équivoque. Il ne parle icy que du denouement qui eſt toûjours plus dificile à faire que le nœud, & pour guérir la pareſſe des Poëtes qui negligeoient cette partie, il leur déclare qu'il faut réuſſir dans l'un & dans l'autre, c'est-à-dire, qu'une piece, qui aura le plus beau nœud du monde, ſera entièrement gâtée, ſi le denouement eſt mal fait.

16. Sur toutes things, il faut ſe ſouvenir, comme on l'a déja dit ſouvent, de ne pas faire de la Tragedie un Tiſſu Epique, j'appelle Tiſſu Epique, un Tiſſu de plusieurs fables, comme fi quelqu'un mettoit toute l'Iliade dans une ſeule Tragedie.] Ariſtote a déja dit ſouvent que l'action, qui fait le ſujet de la Tragedie, doit être une, & qu'il faut conſerver cette unité d'action, non ſeulement dans le premier plan de la fable, mais dans la fable même, étenduë & amplifiée par les Epiſodes, qui ne doivent être que les parties & les membres de la même action: Et comme la même regle s'étend ſur l'action du Poëme Epique, qui doit auſſi être une & ſimple, ce Philoſophe a eu raiſon de craindre que les Poëtes ne tombaſſent dans l'erreur, & qu'ils ne ſe perſuadaſſent mal à propos, que pourvû qu'ils gardaſſent cette unité d'action dans la Tragedie, il leur étoit permis d'y faire entrer autant de parties, autant de fables, que dans le Poëme Epique: Et c'eſt ce qu'il veut prévenir, & par des raiſons, & par des exemples; c'eſt dans ce texte, & dans celuy de l'onziéme Remarque qu'Horace a pris le ſujet de ces cents vers de ſa Poëtique, Publica materies privati juris erit, si Nec circa vilem, patulumque moraberis orbem, Nec verbum verbo curabis reddere, fidus Interpres, nec desilies imitator in arctum, Unde pedem referre vetet pudor, aut operis lex. Ces ſujets connus & déja traitez, que je vous conſeille de choiſir préferablement aux autres, deviendront à vous en propre, ſi vous ne vous amuſez pas à ſuivre les incidens & l'enchainement qu'Homere donne à ſon Poëme, ce qu'on appelle faire un cercle vicieux, & dont le plus maigre genie eſt capable ſi vous ne vous aſſujettiſſez pas à rendre mot pour mot, comme un fidéle Interprete, tout ce qu'il a dit, & enfin ſi par une imitation trop ſervile, vous ne vous mettez pas ſi fort à l'étroit, que vous ne puiſſiez vous tirer de là ſans honte, ou ſans violer les loix de vôtre Poëme.

17. Dans l'Epopée chacune de ces parties reçoit sa juſte grandeur, à cause de l'étenduë de ce Poëme; mais dans la Tragedie il en arrive tout autrement qu'on n'avoit penſe.) Voicy la raiſon par laquelle cette multiplicité de fables, qui eſt receuë dans le Poëme Epique, eſt vicieuſe dans la Tragedie, c'eſt parce que la longueur du Poëme Epique laiſſe au Poëte le moyen de donner à toutes ſes parties leur veritable grandeur, au lieu que la Tragedie, qui renferme ſon action dans un eſpace tres court, ne luy laiſſe pas cette liberté; de ſorte que s'il tranſporte dans ce Poëme Dramatique les mêmes fables qui ſont dans l'Epopée, au lieu de faire un corps qui ſoit bien proportionné dans tous ſes membres, il fera un corps dont aucune partie n'aura ſa juſte grandeur. Ariſtote nous a déja dit, que les Epiſodes de la Tragedie ſont courts & concis, & que l'Epopée eſt étenduë & amplifiée par les ſiens; ſi la Tragedie, à cauſe de ſa brieveté, ne ſouffre que des Epiſodes courts, comment pourroit-elle ſouffrir cette quantité d'Epiſodes qui eſt neceſſaire au Poëme Epique? On voit donc manifeſtement par là qu'une Tragedie eſt vicieuſe, non ſeulement quand elle eſt épiſodique, c'est-à-dire, qu'elle a des Epiſodes mal liez avec la principale action; mais encore quand elle eſt trop chargée d'Epiſodes, quelque bien liez qu'ils ſoient.

18. Et l'on peut se convaincre de cette verité par le mauvais fuccez qu'ont eu tous ceux qui ont mis, par exemple, toute la ruine de Troye dans une seule piece, & qui n'ont pas traité ce fujet-là par parties.] Aprés la raiſon ſuit l'exemple qui la confirme. Cet exemple eſt pris de ceux, qui ayant fait de la Tragedie un Tiſſu Epique, ont mal reuſſi. Beaucoup de Poëtes qui avoient fait des Tragedies ſur la priſe de Troye, étoient tombez dans ce défaut, ils avoient mis dans leurs pieces, toutes les particularitez de cette priſe, dont chaque partie auroit ſuffi pour faire une Tragedie entiere & parfaite.

19. Comme Euripide a fait ſa Niobe on ſa Medée, ou comme Efchyle.] Les Interpretes prétendent qu'Ariſtote blâme icy l'un de ces deux Poëtes, & qu'il loüe l'autre, & ils ne diſputent que pour ſçavoir ſur lequel des deux cette loüange ou ce blâme doivent tomber. Pour les mettre d'accord, il n'y a qu'à leur faire voir qu'il les loüe l'un & l'autre, & qu'ils ne ſont tombez dans cette erreur, que pour n'avoir pas pris garde d'aſſez prés, aux termes dont il ſeſt ſervi. Ce καὶ μὴ ὥσπερ Αἰσχύλος, Et non sicut Æschylus, eſt une ſuite & une repriſe du premier, ἢ, ποιῇ, καὶ μὴ κατὰ μέρος ὥσπερ Εὐριπίδης, & non per partes sicut Euripides; car c'eſt comme s'il diſoit, & non pas par parties, comme Euripide. Et non pas par parties, comme Eſchyle. Eſchyle & Euripide avoient fait tous deux une Medée & une Niobe. De toutes ces pieces il ne nous reſte que la Medée d'Euripide, où ce Poëte, bien loin de mettre toute l'Hiſtoire de cette femme, n'en employe qu'une ſeule partie qui eſt la vengeance qu'elle tire de l'infidélité de Jaſon. Il avoit ſuivi la même conduite dans ſa Niobe, & il ne faut pas douter qu'Eſchyle n'eût eu la même ſageſſe; car les pieces qui nous reſtent de luy ne péchent nullement par-là. Le reproche qu'on luy a fait d'avoir tenu ſa Niobe trois jours entiers ſur le tombeau de ſes enfans, ſans luy faire dire une ſeule parole, eſt fondé ſur une vicieuſe écriture du texte de Suidas, où celuy qui a fait la vie d'Eſchyle a mal lû, ἕως τρίτης ἡμέρας, jusqu'au troisième jour, au lieu de lire, ἕως τρίτου μέρους : Juſqu'à la troisième partie de la Tragedie, c'eſt-à-dire, juſqu'au troiſiéme Acte : Ce qui ſe juſtifie clairement par la Critique qu'Ariſtophane fait de cette piece dans ſes Grenouilles, où il fait dire par Euripide, qu'Eſchyle pour amuſer le ſpectateur, en luy faiſant attendre que Niobe parlât, pouſſoit ce ſilence preſque juſqu'au milieu de la piece; & aprés cela, la piece étant déja au milieu, καὶ τὸ δρᾶμα ἤδη μεσοίη, c'eſt-à-dire, la piece étant au troisième Acte, Niobe rompoit ce ſilence par une douzaine de grandes paroles épouvantables & inconnues aux ſpectateurs. Si Eſchyle avoit peché dans cette piece par la multiplicité des fables, Ariſtophane n'auroit pas manqué de le luy reprocher. Ariſtote dit donc que ceux qui avoient fait des Tragedies ſur la priſe de Troye devoient traiter ce ſujet par parties, & non pas tout entier, & imiter la ſageſſe d'Euripide & d'Eſchyle, qui en faiſant la Medée & la Niobe, n'y avoient pas fait entrer toute l'Hiſtoire de leurs malheurs, mais une ſeule partie.

20. Car ou ils ont vû tomber leurs pieces, ou ils ont été vaincus.] Ou ils ont vû tomber leurs pieces, quand on les a jouées devant le peuple, ou ils ont été vaincus, quand ces mêmes pieces ont été repreſentées devant ceux qui étoient commis pour en juger. Et Ariſtote met cette alternative, parce qu'il arrivoit quelquefois que des pieces qui avoient été condamnées par les Juges, reuſſiſſoient devant le peuple, & n'en étoient pas meilleures pour cela; car quoyque ce peuple fût le plus délicat & le plus ſçavant peuple de la terre, il ne laiſſoit pas de ſe tromper. L'Oreſte d'Euripide eſt une des pieces de ce Poëte qui ont le mieux réuſſi dans la repreſentation, quoyqu'elle eût été condamnée avec raiſon dans l'examen, à cauſe des mœurs qui y ſont mauvaiſes ſans neceſſité, & de la catastrophe qui y eſt vicieuſe.

21. Et c'eſt là uniquement ce qui a été cauſe du malheur d'Agathon.] Agathon avoit remporté quelquefois le prix de la Tragedie, mais il avoit été encore plus ſouvent vaincu, & toutes les fois que ce malheur luy étoit arrivé, c'étoit pour avoir manqué contre cette regle.

22. Car d'ailleurs tous ces Poëtes font merveilleux dans les peripeties & dans les denoüemens ſimples) Tous ces Poëtes, c'est-à-dire, Agathon & ces autres qui avoient fait des Tragedies ſur la priſe de Troye. Ariſtote dit que tous ces Poëtes ne laiſſoient pas d'être merveilleux dans les denouemens de ces mêmes pieces, où ils avoient été vaincus. Et cela eſt remarquable; ni un ni deux endroits merveilleux dans une même piece, ne ſuffiſent pas pour la rendre bonne. Dans les péripeties, c'est-à-dire, dans la catastrophe des pieces implexes: & dans les denoüemens ſimples, c'eſt-à dire, dans la cataſtrophe des pieces ſimples, qui n'avoient ni péripetie, ni reconnoiſſance. Toutes les Tragedies faites ſur la priſe de Troye ne pouvoient être que ſimples.

23. Qui ne laiſſent pas d'ètre tragiques, & de faire plaiſir.) Il dit que le denouement des pieces ſimples, quoyqu'il ſoit ſans péripetie, c'est-à-dire, qu'il n'y ait aucun changement de fortune, ni en mal, ni en bien, ne laiſſe pas d'être tragique & de donner du plaiſir. On en peut encore juger par le Promethée d'Eſchyle, & par l'Ajax de Sophocle, qui ſont des pieces ſimples; quoyque le malheur de ces deux perſonnages ſoit continu depuis le commencement juſqu'à la fin de la piece, le denouement ne laiſſe pas d'intereſſer, & d'être tragique & agreable.

24. Car le Tragique & l'agreable se trouvent, lorſqu'on voit, par exemple, qu'un homme ſage, mais méchant, est trompé, comme un Siſyphe; ou qu'un vaillant homme, mais injuste, est vaincu.] Comme ce qu'il vient de dire, que les ſujets des pieces ſimples ne laiſſent pas d'être tragiques & agreables, ſemble contraire à ce qu'il avoit avancé dans le Chapitre XVI. que l'on ne doit pas expoſer ſur la Scene les malheurs d'un méchant homme, il donne icy la raiſon qui fait que le tragique & l'agreable ſe trouvent dans ces ſujets; c'eſt parce que la méchanceté de ces hommes, qu'on introduit ordinairement dans les pieces ſimples, étoit accompagnée de certaines qualitez, qui ſembloient devoir leur faire éviter le malheur qui leur arrive. Par exemple, Siſyphe, un des Héros des pieces ſimples, étoit ſi ſage, c'eſt-à-dire, ſi habile & ſi ruſé, que les Anciens l'ont appellé, le plus fin de tous les hommes. Il ſemble donc qu'il devoit employer cette fineſſe & cette habileté, à s'empêcher d'être trompé, & de commettre les fautes qui le firent condamner à pouſſer dans les enfers vers le faiſte d'une montagne un rocher qui retombe toûjours. Cependant comme la ſageſſe humaine n'est que folie, il eſt pris dans les pieges, & l'on en eſt en même temps étonné & ravi; c'eſt la même choſe d'un vaillant homme injuſte; car on voit avec le même eſprit que ſa vaillance ne l'a pas ſauvé; mais il faut toûjours ſe ſouvenir que ces caracteres ne doivent être employez que dans les pieces ſimples, parce qu'ils font plûtôt méchans que bons. Dans les pieces implexes, c'eſt-à-dire, dans les plus belles & les plus regulieres, on ne met que les perſonnages qui ne font, ni méchans ni bons, ou qui ſont plutôt bons que méchans. Si on y en introduit d'autres, ce ſont les ſeconds perſonnages, comme on l'a dit ailleurs. Ce paſſage eſt remarquable, & meritoit bien d'être expliqué.

25. Tout cela cft dans la vray-femblance.] Comme le Poëme dramatique eſt toûjours fondé ſur la vray-ſemblance, & qu'il recevroit plûtôt un menſonge, qui ſeroit vray-ſemblable, qu'une verité qui ne le ſeroit pas, Ariſtote previent icy l'objection qu'on luy pouvoit faire, qu'il n'étoit pas vray-ſemblable que le plus fin de tous les hommes fût attrapé, ni qu'un homme tres vaillant fût vaincu, & il dit que cela n'eſt pas abſolument vray-ſemblable, mais ſeulement d'une certaine façon, en ce qu'il ne choque pas directement la vray-ſemblance, & qu'il ne paroît pas manifeſtement faux.

26. Car comme dit Agathon, il y a de la vray-ſemblance qu'il arrive pluſieurs choses contre la vray-femblance.] Ariſtote raporte dans ſa Rhetorique le paſſage d'Agathon. Le voicy : Τάχ᾿ ἄν tis εἰκὸς αὐτὸ τοῦτο εἶναι λέγοι, Βροτοῖσι πολλὰ τυγχάνειν οὐκ εἰκότα. On peut aſſeurer qu'il eſt dans la vray-ſemblance, que beaucoup de choſes arrivent aux hommes contre la vray-ſemblance; mais le Poëme dramatique demande une vray-ſemblance plus ordinaire & plus commune, & je ne conſeillerois pas aux Poëtes tragiques de hazarder beaucoup de choſes extraordinaires & inouïes ſur cette maxime d'Agathon. Les deux ſujets dont il s'agit icy, peuvent être vray-ſemblables d'une autre maniére. Les plus vaillans hommes ſont quelquefois vaincus, & les plus fins ſont ſurpris tous les jours dans leurs ruſes.

27. Il faut auſſi que le Chœur joüe le rôle d'un Acteur, qu'il faſſe une partie du tout, & qu'il contribuë au progrez de Paction.] Comme la Tragedie eſt la repreſentation d'une action publique & viſible, & qui eſt faite par des perſonnages illuſtres, & de la plus grande élevation, il n'étoit pas poſſible que cette action ſe paſſât en public, ſans qu'il y eût beaucoup de gens, autres que les Acteurs, qui y fuſſent intereſſez, & dont la fortune dépendît de celle de ces premiers perſonnages: Et voilà les gens qui compoſoient le Chœur. Ils étoient ſpectateurs de l'action, mais ſpectateurs intereſſez; & l'on peut dire que c'eſt le Chœur qui fonde toute la vray-ſemblance de la Tragedie. Je ne m'étonne pas que nous l'ayons retranché; car, ſans parler de l'unité de lieu que le Chœur exige, & que nous avons tant de peine à garder, les actions qui font le ſujet de nos Tragedies, ne ſont preſque plus des actions viſibles, elles ſe paſſent la plupart dans des chambres, dans des cabinets. Le moyen donc de faire entrer là un Chœur pour le rendre témoin de ces actions, qui font plus ſecretes que publiques. Le Chœur y feroit non ſeulement inutile, & incommode, mais peu vray-ſemblable. Le malheur eſt que les ſpectateurs n'y doivent pas plus entrer que le Chœur; & qu'il eſt auſſi peu naturel, que les Bourgeois de Paris voyent ce qui ſe paſſe dans le cabinet des Princes, qu'il le feroit d'y faire entrer un certain nombre de gens que la fortune de ces Princes doit neceſſairement entraîner. Pour peu qu'on voulût ouvrir les yeux & ſe ſervir de ſa raiſon, on verroit la neceſſité de revenir de cette erreur; & malgré la coûtume, on rétabliroit le Chœur, qui ſeul peut redonner à la Tragedie ſon premier luſtre, & forcer les Poëtes à faire un choix plus juſte des actions qu'ils prennent pour ſujet. En attendant tâchons d'expliquer le texte d'Ariſtote, & de faire voir qu'elles étoient les fonctions du Chœur. Par ce qu'on vient de dire, il eſt aiſé de voir que le Chœur faiſoit une partie du tout, puiſqu'il étoit intereſſé dans l'action; Faiſant donc une partie du tout, il ne devoir pas être muet dans le cours des Actes. Mais ſi tout le Chœur eût parlé enſemble, cela auroit jetté une confuſion horrible dans les Scenes, & auroit même bleſſé le reſpect deu aux premiers Acteurs; c'eſt pourquoy le premier perſonnage du Chœur, celuy qu'on appelloit le Coryphée, parloit pour tous les autres, & comme dit Ariſtote, Il joüoit le rôle d'un Acteur. C'eſt ce qu'Horace a fort bien expliqué dans ſa Poëtique. Actoris partes Chorus, officiumque virile, Defendat. Que le Chœur joüe le rôle d'un Acteur, & faſſe les fonctions d'un ſeul perſonnage. La ſeconde fonction du Chœur, qui luy étoit même la plus propre, & à laquelle il étoit particuierement deſtiné, c'étoit de marquer par ſes chants les intervalles des Actes; car étoit-il naturel que des gens in-tereſſez à l'action, & qui en attendoient l'iſſuë avec impatience, ſe tinſſent là les bras croiſez & ſans rien dire, pendant que les Acteurs, que la neceſſité de l'action avoit fait ſortir du Theatre, étoient abſens? La raiſon ne vouloit-elle pas que ces gens-là s'entretinſſent de ce qui venoit de ſe paſſer, & qu'ils parlaſſent de ce qu'ils avoient à eſperer ou à craindre ? Voilà la matiére des chants du Chœur, pendant les intermedes, c'eſt pourquoy Ariſtote dit fort bien que le Chœur ne doit rien chanter qui ne convienne au ſujet, & qui ne concoure à l'avancement de Paction, ou pour me ſervir du propre terme d'Ariſtote Il doit travailler avec les autres, συναγωνίζεσθαι, & tendre au même but & c'eſt ce qu'Horace a fort bien traduit. Neu quid medios intercinat Actus, Quod non proposito conducat, & hæreat aptè. car que dans les intermedes, il ne chante rien qui ne convienne au ſujet, & qui ne luy ſoit naturellement lié. Telle étoit la conduite des Anciens pour la Tragedie. Le Chœur & les Acteurs travailloient tous à une même action; & par conſequent il n'y avoit rien dans ce Poëme qui ne fût naturel & vray-ſemblable. Quand je penſe que nous avons ſubſtitué des violons au Chœur, & que lorſque nous ſommes dans l'attente terrible de ce que deviendront Œdipe, Cinna, Iphigenie, Phedre, au lieu d'entendre quelque choſe qui convienne au ſujet, & qui en nous donnant du plaiſir, nous conduiſe toûjours vers la catastrophe, nous n'entendons que des airs de violon, je ſuis étonné de nôtre goût; mais dit Monſieur Corneille : Le chant du Chœur ne laiſſoit pas au ſpectateur le temps de respirer, au lieu que nos violons font d'une commodité tres grande; l'esprit de l'Auditeur ſe délaſſe durant qu'ils joüent, & refléchit même sur ce qu'il a vû, pour le loüer ou le blamer ſuivant qu'il luy a plû ou déplû. Et le peu qu'on les laiſſe joüer, luy en laiſſe les idées ſi recentes, que quand les Acteurs reviennent, il n'a pas besoin de faire effort pour rapeller & renoüer ſon attention. Ce grand homme devoit laiſſer penſer cela à ceux qui n'ont aucune connoiſſance du Theatre. Une Tragedie ſe partage donc en cinq parties, pour donner quatre fois au ſpectateur, le temps de loüer ou de blâmer ce qu'il a vû. Voilà une action tragique bien commode, bien tranquille, & bien compaſſée, & des Acteurs bien bons de s'arrêter ainſi au plus fort de la paſſion, pour nous donner le temps de nous délaſſer, & de condamner ou d'aprouver ce qu'ils viennent de faire; mais par où le premier Acte tient-il au ſecond, le ſecond au troiſieme, &c. quand une choſe auſſi étrangere que les airs de violon, les a ſeparez, & qu'est-ce qui me porte à demeurer dans la même place, en attendant que les Acteurs qui ſont rentrez, reviennent ? Qui m'a dit qu'ils reviendront ? Oh! Mais ils reviennent toujours, c'eſt la coûtume. Plaiſante ſeureté! Mais celuy qui voit la Tragedie pour la premiere fois, eſt-il inſtruit de cette coutume? Il faut donc qu'il l'aprenne de ſon voiſin, & que ce voiſin luy en réponde. D'ailleurs eſt-il naturel, que dans une action tragique, qui intereſſe, ou qui doit intereſſer, on cherche des délaſſemens étrangers; & y a-t-il perſonne au monde qui ne trouve en ſoy un fond d'attention aſſez grand pour donner deux ou trois heures à voir une avanture tragique, quand elle eſt conduite ſelon les regles de l'art, & affaiſonnée de tout ce qui la rend agreable & touchante N'est-ce pas ce que l'on cherche avec empreſſement? En un mot, pendant que les violons ſepareront les Actes, la Tragedie ne ſera jamais un ſeul & même corps. On a beau s'imaginer tout ce qu'on voudra, l'imagination ne ſupplée pas aux regles.

28. Comme dans Sophocle, & non pas comme dans Euripide.] Ariſtote trouvoit que les Chœurs de Sophocle convenoient au ſujet de la Tragedie, & qu'ils formoient avec les Actes, un ſeul & même tout, & que ceux d'Euripide au contraire, étoient entierement détachez de l'action, & ne convenoient pas d'avantage à celle pour laquelle ils avoient été faits, qu'à toutes les autres, où on auroit voulu les mettre. Et ce jugement eſt tres vray; on n'a qu'à prendre la premiere piece d'Euripide, & qu'à examiner le Chœur qui fait le premier intermede. Dans le premier Acte Polydore égorgé par Polymneſtor, paroît la nuit en ſonge à Hecube, & luy raconte ſon malheureux ſort. Hecube épouvantée de cette viſion, & d'un ſonge qu'elle a eu, qui luy fait craindre pour ſa fille Polyxene, ſort pour aller à la tente d'Agamemnon, chercher Caſſandre. Sur cela arrive le Chœur qui eſt compoſé d'Eſclaves Phrygiennes, & qui luy aprend que les Grecs ont réſolu d'immoler Polyxene ſur le tombeau d'Achille. Cette malheureuſe Reyne appelle ſa fille pour luy faire part de cette horrible nouvelle. Aprés quelques plaintes tres tendres qu'elles font toutes deux, Ulyſſe vient chercher ſa victime, & malgré les prieres de la Reyne, il l'arrache d'entre ſes bras & l'emmene. Hecube tombe évanouïe entre les bras de ſes femmes qui l'emportent, & cela ferme le premier Acte. Que fait ſur cela le Chœur, au lieu de chanter des choſes convenables au ſujet, les femmes qui le compoſent, s'amuſent à demander aux vents, où ils les porteront, & ſi elles iront être Eſclaves dans la Doride ou dans la Theſſalie, où le Fleuve Eridan engraiſſe les terres. Sera-ce à Delos, où la premiere Palme & le premier Laurier préterent leurs branches ſecourables à Latone pendant les douleurs de ſon enfantement? Nous occuperons-nous, diſent-elles, à loüer la belle coiffure de Diane, & ſes traits ? Sera-ce dans la Ville d'Athenes, où Minerve a un Trone d'or, & où avec les plus belles laines, nous tracerons ſur le Tapis myſtérieux, le Char de la Deeſſe & l'Histoire des Titans foudroyez par Jupiter? & finiſſent par des lamentations ſur leur malheureux état & ſur celuy de leur Patrie. On voit bien que ce Chœur eſt tiré en quelque maniére du fond du ſujet; mais on peut dire qu'il ne luy eſt pas aſſez propre. En effet, il n'y a rien qu'on ne pût fort aiſément tranſporter dans une autre piece, dont le Chœur ſeroit compoſé de femmes étrangeres & captives. Ce n'eſt pas ainſi qu'en uſe Sophocle. Prenons auſſi ſa premiere piece, afin qu'on ne nous accuſe pas d'avoir choiſi. Dans le premier Acte de l'Ajax, on voit Minerve qui aprend à Ulyſſe, que c'eſt Ajax, qui, dans l'accez de ſa fureur, s'eſt jetté la nuit ſur les troupeaux des Grecs, & en a fait un carnage horrible, penſant tuer Agamemnon, Menelas, & Ulyſſe. En même temps elle fait venir Ajax, qui entretient cette Deeſſe de la vengeance qu'il a priſe de ſes ennemis, & des maux qu'il prépare à Ulyſſe. Il rentre enſuite dans ſa tente, & Ulyſſe, & Minerve ſe retirent. Le Chœur qui eſt compoſé de Salaminiens, ſujets d'Ajax, arrive ſur ces entrefaites, pour avertir ſon Prince du mauvais bruit qu'on fait courir, & dont ils croyent qu'Ulyſſe eſt l'Auteur, & ils viennent le prier, de le diſſiper par ſa preſence; & aprés avoir pris poſſeſſion du Theatre, ils chantent ce qui fait le premier intermede. On peut s'imaginer les reproches qu'ils luy font : Puiſſante Renommée qui étes la mere de notre honte, quels bruits avez-vous ſemez contre notre Prince? Ajax, ſeroit-ce donc Diane qui vous auroit excité contre ces Troupeaux? L'auriez-vous offenſée, ſoit en oubliant de la remercier de quelque victoire qu'elle vous a fait remporter, ſoit en negligeant de luy en consacrer les dépoüilles honorables? Ou enfin, en la privant de ſa part de la proye, après une heureuſe chaſſe? Seroit-ce Mars ou Bellone, qui n'ayant pas receu de vous les premices de vôtre butin, auroient voulu vanger cet affront, en vous portant à commettre ces exez pendant les tenebres. Fils de Telamon, jamais de ſens raſſis vous n'auriez commis une action ſi horrible. Les Dieux diſpoſent de notre raiſon à leur gré, & envoyent, quand il leur plait, de ces maladies; mais non, que Jupiter & Apollon diſſipent ces bruits trop injurieux; & ſi nos Rois ſe laiſſent ſurprendre à ces contes, que font des gens apoſtez, ou peut être le descendant du malheureux Sisyphe, au nom des Dieux, mon Prince, ne donnez point lieu à ces calomnies, en vous tenant ainſi renfermé. Sortez de cette tente, où vous vous opiniatrez depuis trop long-temps à demeurer inutile, & où vous ne faites qu'irriter vos chagrins. Cependant vos ennemis triomphent, rien n'arrète les traits de leur langue empoiſonnée, & nous ſommes accablez de douleur. Tout cela eſt tiré du ſujet, & concourt avec le reſte à l'avancement de l'action, & il n'y a perſonne que cela ne touche. De dire que des airs de violon, une ſarabande, une chacone feroient le même effet que ce Chœur de Sophocle, bien mis en muſique, c'eſt ce qu'on ne pourroit avancer ſans être, ou entêté, ou aveugle.

29. Dans tous les autres Poëtes, c'est encore pis; car les Chœurs n'appartiennent pas plus aux sujets qu'ils traitent qu'à toute autre Tragedie; c'est pourquoy ils ne chantent plus que des chansons inferees.] Voilà une Critique bien remarquable, puiſqu'elle s'étend ſur tous les Poëtes du temps d'Ariſtote, il n'y en avoit pas un ſeul qui ſceût accommoder les Chœurs à ſes ſujets. C'étoit encore pis que dans Euripide. On étoit même devenu ſi peu difficile, & ſi peu délicat ſur cela, qu'on ne chantoit plus dans les Chœurs, que des chanſons inſerées. C'eſt-à-dire, des chanſons que les Poëtes prenoient, ou dans d'autres pieces, ou ailleurs, & qu'ils inſeroient dans leurs Tragedies.

30. Agathon est le premier qui a introduit ce mauvais uſage.] Agathon pour s'épargner la peine de faire des Chœurs, trouva cette belle maniére de prendre des chanſons par tout où il pouvoit, & de les inſerer dans les intermedes de ſes pieces, comme ſi nous prenions aujourd'huy des chanſons de l'Opera pour faire les intermedes du Cid, d'Andromaque, de Phedre.

31. Cependant quelle difference peut-on mettre entre chanter des chansons inferées, & tranſporter de longs recits d'une piece dans une autre, ou un Epiſode entier.] Ariſtote ne pouvoit mieux marquer le vice de ces Chœurs étrangers, qu'en diſant qu'il vaudroit autant qu'un Poëte tranſportât de long recits, ou des Epiſodes entiers d'une piece dans une autre; Par exemple, qu'on tranſportât un Epiſode d'Andromaque dans Phedre, ou le recit de la mort d'Hippolyte dans Andromaque. Ce recit & cet Epiſode étrangers, ne feroient pas un plus méchant effet dans ces pieces, que celuy que font des Chœurs empruntez; car les Chœurs ne font pas moins des parties & des membres de la Tragedie, que les Epiſodes, & que les recits. Si Ariſtote condamnoit ſi abſolument ces Chœurs étrangers, ces chanſons inſerées, qui faiſoient les intermedes, que ne doit-on pas dire de nos violons, qui ſont mille fois plus vicieux, car quoyque le Chœur ne chantât rien qui convinſt au ſujet, au moins il ſervoit à lier les Actes, & à la continuité de l'action, & par ſa preſence il donnoit un pretexte au ſpectateur de ſe tenir là, pour voir ce que deviendroit ce Chœur qui avoit eu part à l'action dans le cours de l'Acte.

1. Pour ce qui est des sentimens, on peut voir ce qui en a été dit dans nos Livres de la Rhetorique ; car ils font proprement du reſſort de ſon art.] Comme les paſſions ſont la ſource & la cauſe des ſentimens, & les ſentimens, la matiére du diſcours, c'eſt à la Rhetorique à donner des regles qui enſeignent ce qu'il faut dire pour exprimer, & pour exciter tels ou tels ſentimens, & la maniére dont il le faut dire ; & c'eſt ce qu'Ariſtote a fait dans ſes Livres de la Rhetorique, dont il a employé le ſecond à traiter des paſſions, & le troiſième à parler de l'élocution.

2. Il eſt donc évident que dans les ſujets du Poëme drama-tique, les Poëtes doivent ſe ſervir des mèmes lieux que les Orateurs.] Ariſtote appelle lieux, un certain fonds ou amas de propoſitions generales ou particulieres, ſur toutes les matiéres qui appartiennent aux trois genres de la Rhetorique, & où l'on va prendre, comme dans un Treſor, tout ce qui convient à la matiére que l'on traite. Et il dit fort bien que les Poëtes ne doivent pas moins s'en ſervir que les Orateurs, puiſqu'ils traitent des mêmes choſes, & qu'ils tendent au même but; car les Poëtes comme les Orateurs, veulent ou loüer ou blâmer, perſuader, ou diſſuader, accuſer ou défendre. Ils veulent prouver qu'une choſe eſt bonne ou mauvaiſe, honnête ou deshonnête, juſte ou injuſte, grande ou petite, peu importante ou de grande conſideration. Il faut donc qu'ils ayent recours aux mêmes lieux, ou communs ou particuliers, pour n'employer que les preuves, & les raiſonnemens propres & neceſſaires.

3. Il y a pourtant cette difference entre les choses dont ils traitent , que les unes ſans le ſecours de l'art font naturellement telles qu'on veut les faire paroître, & que les autres font rendues telles par l'adreſſe de celuy qui parle.] Voicy la difference qui ſe trouve entre les choſes que les Poëtes traitent, & celles que traitent les Orateurs; c'eſt que celles des Poëtes ſont par elles-mêmes terribles & pitoiables ſans le ſecours de l'art. L'Hiſtoire d'Œdipe, celle d'Ajax, celle d'Hecube, ne demandent aucun ornement oratoire pour nous paroître pitoiables ou terribles; auſſi les Poëtes choiſiſſent-ils eux-mêmes leurs ſujets. Il n'en eſt pas de même des Orateurs; comme ils ne choiſiſſent pas, & qu'ils doivent parler ſur toutes fortes de matiéres, ils ſont tres ſouvent obligez de changer la forme des choſes, & de faire paſſer pour terrible ou pour pitoiable ce qui ne l'eſt point, & de déguiſer ce qui l'eſt. Ainſi ce ſont eux qui par leurs paroles, donnent aux choſes les couleurs qu'elles nous paroiſſent avoir; mais comme il arrive quelquefois que les Orateurs traitent des ſujets qui ſont naturellement tels qu'ils les veulent faire paroître, il arrive auſſi aux Poëtes d'en traiter d'autres qui ſont tout differens, & pour leſquels ils ont beſoin d'emprunter toutes les couleurs de la Rhetorique. Tel eſt dans l'Electre de Sophocle le diſcours que fait Clytemneſtre, pour prouver qu'elle a fait une action juſte, en tuant ſon mary, & qu'elle n'a rien à ſe reprocher pour ce meurtre; mais comme cela arrive rarement, il ne détruit pas la difference qu'Ariſtote a établie.

4. Car que reſteroit-il à faire pour luy, fi toutes les chofes étoient touchantes par elles-mêmes ſans l'aide de ſes discours.] Si tout ce qui ſert de matiére aux Orateurs étoit touchant par luy-même, il n'y auroit rien à faire pour l'Orateur, ſon metier ſeroit inutile, & l'art oratoire ſuperflu; car les paroles les plus ſimples ſeroient les meilleures. L'expreſſion d'Ariſtote merite d'être remarquée. Il dit proprement : Si toutes les choſes étoient douces par elles-mêmes. Ce mot douces, ſignifie touchantes, & c'eſt ce qu'Horace a imité dans ce vers de ſa Poëtique. Non satis est pulchra esse Poemata, dulcia sunto. Et quocumque volent animum Auditoris agunto. Ce n'eſt pas aſſez que les Poëmes ſoient beaux, il faut qu'ils ſoient doux & touchants, & qu'ils menent à leur gré l'eſprit de l'Auditeur. On peut voir là les Remarques.

5. Pour ce qui est de la diction, il y en a une partie qui eft pour le Spectacle & pour le Theatre; c'est la prononciation & le geſte; mais cela regarde proprement l'art des Comediens, ou de ceux qui font une ſemblable profeſſion.] La diction ſe partage en deux parties, en élocution & en action. L'action comprend la prononciation & le geſte, mais ni l'un ni l'autre ne ſont du reſſort de la Poësie, ni même de la Rhetorique, ils dépendent d'un art ſeparé; cela regarde proprement les Comediens, ou ceux qui font metier d'en donner des regles. Du temps d'Ariſtote on avoit peu cultivé l'action pour les Orateurs; il n'y avoit qu'un certain Traſymaque qui en eût touché quelque choſe dans un petit traité des moyens d'exciter la pitié. Il n'y avoit pas même long-temps, qu'un Glaucon de Teos, & quelques-autres Acteurs avoient commencé à en donner des regles pour le Theatre, & pour ceux qui recitoient les Poëmes Epiques: Et cela venoit de ce qu'auparavant c'étoient les Poëtes qui repreſentoient eux-mêmes leurs pieces; ainſi c'étoit comme Comediens, & non pas, comme Poëtes, qu'ils s'exerçoient ſur l'action. Auſſi bien-tôt aprés que les Poëtes eurent ceſſé de monter ſur le Theatre, & qu'ils eurent donné leurs pieces aux Comediens, ceux-cy eurent tout l'avantage du côté de l'action, Le Comedien faiſoit infiniment plus paroître la piece, que le Poëte.

6. Mais cela regarde proprement l'art des Comediens, ou de ceux qui font une semblable profeſion.] Quintilien explique fort bien cet endroit dans le Chap. XI. de ſon premier Livre. Debet etiam docere Comœdus quomodò narrandum, quà fit autoritate suadendum, qua concitatione consurgat ira, qui flexus deceat miserationem, &c. Et ne illos quidem reprehendendos putem, qui paulùm etiam Palæstricis vacaverint, id nomen est ijs à quibus gestus motusque formantur, ut recta sint brachia, ne indoctæ rusticæve manus, ne status indecorus, ne qua in proferendis pedibus inscitia, ne caput oculique ab alia corporis inclinatione dissideant. Le Comedien doit enſeigner auſſi comment on doit narrer : avec quelle autorité il faut donner des conſeils, de quelle rapidité marche la colere, & quel ton il faut prendre pour exciter la pitié, &c. Et je ne croy pas qu'on doive blamer ceux qui s'attachent pour quelque temps aux maîtres de Paleſtre, c'eſt ainſi qu'on appelle ceux qui forment les geſtes & les mouvemens, & qui enſeignent à bien tenir ſes bras, & à faire que dans le geſte des mains il ne paroiſſe de l'ignorance ou de la ruſticité, que toute la contenance ſoit noble & bienſeante, qu'il n'y ait aucune groſſiereté dans le port du pied, & que les yeux & la tète ſoient d'accord avec le mouvement du reſte du corps. Ainſi quand Ariſtote dit, καὶ τῷ τὴν τοιαύτην ἔχοντος ἀρχιτεκτονικήν, Et de celuy qui fait une ſemblable profeſſion, il parle de ceux que Quintilien appelle, Palæstricos, Palæstritas, des maîtres d'exercice, des maîtres de danſe, de ceux qui dreſſoient les baladins & les Mimes; car c'étoient les gens auſquels on avoit recours pour former le geſte, & pour apprendre à bien exprimer les paſſions par les ſeuls mouvemens du corps.

7. Car c'est à eux d'enſeigner ce que c'est qu'un commandement, une priere, une ſimple narration, une menace.] Tout ce ſecret-là dépend de la voix, comme dit ailleurs Ariſtote, car tout conſiſte à ſçavoir, comment il faut s'en ſervir dans chaque paſſion. Par exemple, quand il faut l'élever ou l'abaiſſer, ou parler à l'ordinaire, & comment il faut employer les differens tons, qui ſont l'aigu, le grave, ou le bas, & le circonfelexe, afin de les bien ménager dans chaque mouvement particulier; car il eſt certain que ceux qui s'étudient à la prononciation, obſervent ces trois choſes, le corps, la voix, l'harmonie, ou le nombre; mais cela ne ſuffit pas, il faut accompagner la voix d'un geſte decent & proportionné. Ariſtote diſoit, que l'action étoit ſi importante, que de tous les Orateurs, qui paroiſſoient en public, ceux qui avoient la prononciation la plus belle, & qui recitoient le mieux, étoient le plus ſouvent preferez aux autres. Cela n'eſt pas moins important aujourd'huy, où nous ne jugeons preſque plus des choſes par elles-mêmes, & où nous ne faiſons cas que de ce qui plaît; mais cela ne regarde en aucune façon l'art des Poëtes.

8. En effet, qu'on obſerve, ou qu'on viole ces regles, cela ne fait rien pour la Poësie, qui de ce côté–là n'a à craindre aucun reproche digne de confideration.] Que l'on prononce mal un vers, qu'on l'accompagne mal du geſte, qu'on faſſe une priere, comme ſi c'étoit un commandement, & une interrogation, comme ſi c'étoit une réponſe, cela ne regarde nullement le Poëte, il n'en faut accuſer que l'Acteur qui ne ſçait pas ſon mêtier. Bien plus, un Poëte peut faire des fautes contre la Grammaire, & contre les regles de tous les autres Arts, ſans que ces fautes puiſſent être imputées à la Poësie. Ce ſont des fautes étrangeres, comme Ariſtote l'a prouvé dans le Chap. XXVI. On verra là les Remarques.

9. Par exemple, qui eſt-ce qui s'aviſera jamais de recevoir la Critique de Protagoras, qui accuſe Homere d'avoir fait aux Muſes un commandement, au lieu d'une priere, ſous pretexte qu'il a dit par l'imperatif: Muſe chante-moy la colére.] Ce Protagoras étoit un Sophiſte, dont toute la doctrine n'avoit qu'une vray-ſemblance trompeuſe, & une fauſſe apparence; & qui ne débitoit que ce qu'il y avoit de plus faux & de plus éloigné de la verité. Les objections qu'il avoit faites à Homere étoient toutes de cette nature; il l'accuſoit d'avoir corrompu ſon Poëme, parce qu'au lieu de le commencer par une invocation, il l'avant commencé par un commandement, ſur ce qu'il s'étoit ſervi de l'imperatif. Ariſtote ne s'amuſe pas à répondre à cette chicane, parce que le jugement qu'on en doit faire dépend d'un autre art, que celuy dont il traite. En effet, c'eſt à la Grammaire à enſeigner que les Imperatifs ne ſont pas toûjours des commandemens formels, & ne marquent pas la ſuperiorité de celuy qui parle. Ce ſont tres ſouvent des prieres, qu'on fait par l'Imperatif, plûtôt que par l'Optatif, pour marquer ou un beſoin plus preſſant, ou une plus grande confiance, & c'eſt ainſi qu'on parle tous les jours à Dieu,

1. L , EsLEs parties de la diction proprement dite, font huit.] Beaucoup de gens s'étonneront ſans doute, qu'Ariſtote ayant à parler icy de la diction, & de l'élocution, remonte juſques aux premiers principes, & ils l'accuſeront de donner un traité de Grammaire, au lieu de continuer ſon Traité de la Poëtique. Avant toutes choſes il eſt neceſſaire de répondre à cette objection. Le Grammairien & le Poëte examinent tous deux ces parties de la diction, qui font le fondement de leur art; mais ils les examinent d'une maniére bien differente. Le Grammairien les examine pour parler correctement & dans les regles; & le Poëte pour rendre ſon diſcours plus poly, plus doux, plus harmonieux, & pour mieux imiter par ſes paroles la nature des choſes dont il parle, & tout cela dépend de la connoiſſance parfaite de ces premiers Elemens. On peut dire même que ces principes ſont d'autant plus du reſſort de la Poësie, que les Poëtes ſont les premiers qui ont cultivé la diction; d'où vient que la diction poëtique fut d'abord en uſage chez les Orateurs, Ariſtote n'a donc rien fait icy qui ne convînt à ſon deſſein, & qui ne fût utile & neceſſaire dans ſa langue. Denys d'Halicarnaſſe dans ſon petit traité de la compoſition, fait une anatomie plus particuliere des lettres, des ſyllabes, & des mots, & decouvre les treſors que les Poëtes, les Orateurs, & tous les autres grands Ecrivains ont tirez de cette connoiſſance. Ariſtote ne s'engage pas dans ce détail, qu'il laiſſe à ceux qui enſeignent à faire des vers, & aprés avoir donné dans ce Chapitre une définition exacte des huit parties d'oraiſon, il paſſe dans le Chapitre ſuivant aux noms, dont il explique toutes les qualitez, & les differences. Quand il dit icy qu'il y a huit parties de diction, il ſemble que cela ſoit contraire à ce que Quintilien aſſeure aprés Denys d'Halicarnaſſe, qu'Ariſtote & Theodecte n'en ont fait que trois. Veteres, dit-il, quorum fuerunt Aristoteles quoque, atque Theodectes, verba modò & nomina & conjunctiones tradiderunt. Les Anciens, du nombre desquels ont été Ariſtote & Theodecte, n'ont donné que trois parties à la diction, le verbe, le nom, & la conjonction. C'eſt-à-dire, ce qui exprime, ce qui eſt exprimé, & ce qui les lie l'un & l'autre ; mais c'eſt lors qu'Ariſtote parle en Philoſophe, & icy il parle en Poëte & en homme qui veut inſtruire les Poëtes, & qui par conſequent doit examiner en détail tout ce qui entre dans la diction.

2. La lettre est un ſon indiviſible, non pas quelque ſon que ce foit, mais celuy qui est articulé & intelligible.] Les Grecs appellent les lettres d'un mot qui ſignifie les Elemens, pour faire entendre que comme tous les corps ſont compoſez des Elemens, & ſe diſſolvent dans les mêmes principes, il en eſt de même de tous les mots, ils ſont formez des lettres, & retournent dans ces mêmes lettres, quand ils ſont détruits. Puiſque la lettre eſt un Element, c'eſt donc un ſon indiviſible car tout ſon qui peut être diviſé, ne peut être une lettre ; comme tout corps compoſé ne peut être un Element; mais pour définir la lettre, il ne ſuffit pas de dire qu'elle eſt un ſon indiviſible, c'eſt pourquoy Ariſtote ajoûte; mais celuy qui eſt articulé & intelligible, c'eſt-à-dire, qui ſignifie quelque choſe; car la voix des bêtes eſt un ſon indiviſible; mais parce qu'elle ne peut rien ſignifier, elle n'eſt pas une lettre.

3. Les lettres ſe diviſent en voyelles, demy-voyelles, & muetes.] Les demy-voyelles & les muetes ſont celles qu'on appelle conſonantes, parce qu'elles n'ont du ſon qu'avec les voyelles qui les précedent, ou qui les ſuivent.

4. La demy-voyelle est celle qui pour se faire entendre, emprunte la voix d'une voyelle qui la précede.] Ce paſſage n'étoit obſcur à mon avis, que parce qu'on n'avait pas fait de difference entre ces deux mots grecs, ἐπιβολή & προβολή. Le premier ſignifie ce qui s'ajoûte devant, & l'autre ce qui s'ajoûte aprés: Et voilà ce qui fait la difference qui ſe trouve entre les demy-voyelles, & les muetes. La demy-voyelle eſt celle qui pour ſe faire entendre, met la voyelle devant, f, l, m, n, r, s, car ces lettres ſonnent, comme s'il y avoit, ef, el, em, en, er, es. Et la muete eſt celle qui met la voyelle aprés elle, comme, b, d, g, k, p, q, t; car elles ſe font entendre, comme s'il y avoit, be, de, ge, ka, pe, qu, te.

5. Il y a encore entr'elles une autre difference qui ſe tire, onou de la conformation de la bouche, & des autres endroits qui ſer-vent à la prononciation. ] Outre la diviſion qu'Ariſtote vient de faire, il y en a encore une autre dont il parle icy, & qui ſe tire des endroits qui font la prononciation. Denys d'Halicarnaſſe explique cela au long dans les Chap. 18. & 19. Cette connoiſſance étoit neceſſaire dans la Langue Greque; mais elle eſt de nul uſage pour nous. Nous n'en ſerons pas plus habiles, quand nous ſçaurons qu'on fait la moüe pour prononcer un v.

6. Ou de ce qu'elles font afpirées, ou douces ] Les muetes ſe diviſent en aſpirées, douces, & moyennes. Les aſpirées ſont, ph, ch, th, qui ſont ſimples chez les Grecs. Les douces, p, k, t. Les moyennes, b, g, d, on les appelle moyennes, parce qu'elles tiennent le milieu entre les aſpirées & les douces, car b, ſe change en p, & en ph, g ſe change en k, & ch. Et d ſe change en t, & en th. Ces changemens ſont d'une tres grande utilité dans la Langue Greque.

7. Breves ou longues, graves ou aigues, ou circonflexes.] Cecy ne regarde que les voyelles, ou les ſyllabes qui ſe diſtinguent, ou par la quantité, qui regarde le temps qu'on donne à la prononciation, ou par l'accent, qui regarde l'élevation ou l'abaiſſement de la voix, car l'accent aigu éleve la ſyllabe, le grave l'abaiſſe, & le circonflexe la ſuſpend.

8. Mais il ne convient de traiter en détail de toutes ces dif-ferentes qualitez des lettres, que dans les traitez qui enſeignent l'art de faire des vers.] Comme il faut neceſſairement qu'un Poëte ſoit inſtruit de la nature des lettres & de leurs differentes qualitez, pour les employer à propos, & mettre une douce, où il faut une douce; une aſpirée, où il faut une aſpirée, &c. & que ce ſont là les premiers Elemens de la Poëſie ou de la verſification, Ariſtote renvoye avec raiſon, aux Traitez qui en donnent des regles; car ce Traité de la Poëtique eſt pour inſtruire les Poëtes, & non pas ceux qui travaillent à le devenir.

9. La fyllabe est un ſon qui ne ſignifie rien, & qui est compo- Féecompoſée d'une muete & d'une voyelle.] Quand il dit que la ſyllabe eſt un ſon qui ne ſignifie rien, c'eſt pour la diſtinguer des mots d'une ſyllabe qui ſignifient, φῶς, lux, βοῦς, bos, μῦς, mus, &c. & qui par cette raiſon ne ſont point appellez des ſyllabes, mais des noms. Dans le reſte, & qui est composée d'une muete & d'une voyelle, il appelle muetes toutes les conſonnes, les demy-voyelles, comme les muetes, parce qu'en effet les demy-voyelles ſont muetes ſi on les compare avec les voyelles.

10. La conjonction eſt un ſon qui ne ſignifiant rien par luy-mème, ne fait ny n'empèche que chacun des autres avec lesquels elle se trouve, n'ait sa fignification, mais qui les détermine tous à n'en avoir qu'une feule, & ne fait qu'un ſeul & mème ſon de tous les differens ſons qu'elle unit.] La conjonction n'ajoûte ny n'ôte rien aux mots avec leſquels elle ſe trouve, elle n'eſt là que pour les unir & faire une ſeule choſe de tout ce qui l'environne, & qui ſans elle ſeroit dés-uni. Les conjonctions placées, ou ſupprimées avec adreſſe, donnent un merveilleux ornement à la Poësie; car comme en les mettant, on ne fait qu'une ſeule choſe, de pluſieurs; en les retranchant, on en fait pluſieurs d'une ſeule.

11. Elle ſe met d'ordinaire à la fin, ou au milieu, & quelque-fois au commencement.] Nôtre Langue a en cela preſque le même avantage que la Greque; car elle a des conjonctions pour le commencement, pour le milieu, & pour la fin du diſcours. Mais celles qu'on peut mettre à la fin, ſont en plus petit nombre que les autres.

12. L'article est un ſon, qui ne ſignifiant rien par luy-mème, ſert ſeulement à montrer le commencement ou la fin du discours] L'article eſt ou prépoſitif, ou ſubjonctif. Le prépoſitif, comme le marque le commencement du diſcours; c'eſt-à-dire, qu'il deſigne la choſe dont on parle, & qu'il la précede. Comme le Livre, la Loy, le Roy. De toutes les Langues, la Latine eſt peut-être la ſeule qui n'ait point d'article prépoſitif. Elle met à ſa place les pronoms, hic, iste, ille. Ce qui n'a pas la même grace à beaucoup prés. L'article ſubjonctif eſt celuy qui marque la fin du diſcours; c'eſt-à-dire, qu'il ſuit la choſe qu'il deſigne, comme qui, lequel. Ce qui ſuit, ou à ſeparer une choſe d'une autre, comme je dis, ou à ce ſujet, eſt plus obſcur; il paroît qu'Ariſtote a compris parmy les articles, ces fortes de termes qui ſervent à ſeparer une choſe d'une autre, comme je veux dire, ou à ce ſujet, expreſſions, dont on ſe ſert pour empêcher l'Auditeur de prendre le change. La ſeconde définition qu'Ariſtote donne de l'article, e'ſt à peu prés la même que celle de la conjonction, & elle eſt aſſez intelligible ſans qu'on s'arrête d'avantage à l'expliquer.

13. Le nom est un ſon composé, qui fignifie quelque choſe ſans marquer le temps, & dont les parties qui le compoſent ne fignifient rien ſeules.] Le nom eſt un ſon compoſé, il eſt compoſé de lettres & de ſyllabes; car il n'y a point de nom d'une lettre. Qui ſignifie quelque choſe; c'eſt en quoy il eſt diſtingué de la ſyllabe, qui eſt un ſon compoſé, mais qui ne ſignifie rien. Sans marquer le temps, car il eſt vague & indeterminé. Et dont les parties qui le compoſent ne ſignifient rien ſeules, ſi je deſaſſemble ce mot lumiere, les parties ne ſignifieront rien; & c'eſt ce qui met de la difference entre le nom & l'oraiſon, car les parties de l'oraiſon ſignifient ſeules.

14. Car même dans les noms doubles, chaque nom ſeparé n'a aucune fignification, comme Theodore.] Une preuve certaine que les parties, ou les fragmens, des noms qu'on deſaſſemble ne ſignifient rien, c'eſt que même dans les noms doubles, & qui ſont compoſez de deux noms qui ont chacun leur ſignification particuliere, quand on les employe ſeuls, les deux moitiez ne ſignifient rien, quand on les ſepare; car Theodore, Theocrite, Democrite, marquent de certains hommes; mais ſi je ſepare les deux noms qui les compoſent, ny l'un ny l'autre n'auront aucune ſignification, & ne donneront aucune idée. Il en eſt de ces noms compoſez, comme des ſimples, qu'une lettre retranchée détruit entierement. Cela n'eſt pas ſeulement vray dans les noms propres, mais auſſi dans les appellatifs, & dans les adjectifs.

15. Mais le verbe a cet avantage ſur le nom qu'il marque le temps, ce que le nom ne fait pas.] Ariſtote ſe ſert icy d'un terme remarquable, il ne dit pas ſeulement σημαίνει, il marque, mais προσημαίνει, il marque avec, c'eſt-à-dire, qu'avec la ſignification primitive, le verbe a encore cela de plus, qu'il marque le temps, car il y a des noms qui ſignifient le temps, comme dies, hora, nox, priscus, novus, le jour, l'heure, la nuit, l'ancien, le nouveau, &c. mais dans les noms, le temps eſt la propre ſignification du mot, ce qui n'eſt pas dans les verbes.

16. Le cas est dans les noms & dans les verbes.] Le mot cas, ſignifie proprement terminaiſon, chûte, & il convient autant aux noms qu'aux verbes; car les verbes ont auſſi leurs differentes chûtes, comme les noms. Ariſtote donne icy à ce mot, plus d'étendue, qu'on ne luy en donne dans la Langue Latine, & que nous ne luy en donnons dans la nôtre, car il comprend le nombre, comme le plurier; & le mode, comme le preſent, l'imperatif, l'optatif. Nôtre Langue eſt malheureuſe en ce que ſes noms n'ont point de cas & qu'ils ſont tous indeclinables.

17. L'oraiſon, ou le diſcours, eſt un ſon compoſe qui fignifie, & dont quelques parties ſeparées ont leur ſignification.] L'oraiſon a cela de commun avec le nom & avec le verbe, qu'elle eſt compoſée de parties; mais ce qui la diſtingue du nom & du verbe, c'eſt que les parties de ceux-cy ne ſignifient rien, & que certaines parties de l'oraiſon ſignifient, car les noms & les verbes, qui ſont des parties de l'oraiſon, ont chacun à part leur ſignification particuliere.

18. Car il ne faut pas s'imaginer que l'oraiſon ſoit toujours un composé de noms & de verbes, comme la définition de l'homme.] Aprés avoir dit, que dans l'oraiſon il y a quelques parties qui ont leur ſignification étant ſeparées, il réfute l'erreur de ceux qui enſeignoient, que toutes les parties de l'oraiſon avoient cette vertu, parce que l'oraiſon étant compoſée de noms & de verbes, qui ont chacun à part leur ſignification, ils ne la perdoient pas pour avoir été mis enſemble; il dit donc que toute oraiſon n'eſt pas compoſée de verbes & de noms, comme celle qui fait la définition de l'homme, l'homme eſt un animal raiſonnable, car il eſt certain que dans ce diſcours, qui eſt compoſé de noms & d'un verbe, toutes les parties ſignifient; mais il y en a d'autres où l'on aſſemble des noms ſans verbe : Quand je dis, ô la plus ſuprenante de toutes les merveilles, ô prodige étonnant, il n'y a point là de verbe, & cependant il y a quelques parties qui étant ſeparées, ont leur ſignification, & d'autres qui n'en ont aucune. C'eſt à mon avis, le ſens de ce paſſage qui eſt tres obſcur dans le Grec.

19. On appelle l'oraiſon, une, en deux manières.] Car l'oraiſon eſt une, quand elle eſt une ſimple énonciation d'une choſe, comme Socrate enſeignoit la vertu aux hommes. Et elle eſt une quand elle aſſemble pluſieurs oraiſons ou diſcours, comme des membres qu'elle unit par les liaiſons. Les oraiſons de Demoſthene, celles de Ciceron, l'Iliade, l'Odiſſée, ſont unes de cette maniére. Ariſtote s'eſt ſervi de la même diviſion dans ſes Analytiques & dans ſon Traité de l'Interpretation.

1. Ly a deux fortes de noms, les fimples & les doubles. Les ſimples font ceux qui ſont compoſez de parties qui ne fignifient rien; & les douoles font ceux qui ſont formez d'un mot qui fignifie, & d'un autre qui ne fignifie rien, ou de deux mots qui ont chacun leur fignification.] La difference qu'Ariſtote met icy entre les noms ſimples & les noms doubles, eſt que les fragmens des premiers ne ſignifient rien, & que parmi les autres, il y en a dont la premiere partie ſignifie, & l'autre ne ſignifie rien: & il y en a auſſi dont les deux parties ſignifient. Mais cela n'eſt-il point contraire à ce qu'il a dit, que même dans les noms doubles, chaque nom étant ſeparé ne ſignifie rien, comme dans Theodore? Cela ne ſe contredit point du tout. Ariſtote parle en cet endroit-là, des noms qui aprés avoir été joints, ſont des-unis; car alors chacun ne ſignifie rien, & ne donne aucune idée: Et icy il parle de la ſignification qu'on ces mêmes mots avant que d'entrer dans la compoſition. La difference qu'il y a donc entre les noms ſimples & les noms doubles, c'eſt que les parties des premiers, ne ſignifient rien nulle part, comme il s'explique ailleurs, & que celles des autres ſignifient, οὐδενὸς κεχωρισμένα. C'eſt-à-dire, avant que d'être ſeparées, & avant que de faire partie du nom compoſé.

2. D'un mot qui ſignifie, & d'un autre qui ne fignifie rien.] celuy qui ne ſignifie rien, n'eſt qu'une extenſion, & que la terminaiſon du premier.

3. Il y a dulfi des noms triples & quatruples.] Les Grecs ont été fort licentieux dans cette forte de compoſition, & ſurtout les Poëtes Dithyrambiques. Les Latins ne ſe ſont pas donné à beaucoup prés tant de liberté ; c'eſt pourquoy Quintilien dit qu'il ne permettroit pas qu'on employât dans la Langue Latine des noms triples: Nam ex tribus nostræ utique linguæ, non concesserim, & il condamne par cette raiſon ce vers de Pacuve, Nerei, Repandirostrum, incurvicervicum pecus. Nous ſommes encore plus modeſtes & plus retenus dans nôtre Langue, que les Latins ne l'étoient dans la leur.

4. Comme on en trouve pluſieurs dans les Poëtes Dithyrambiques.] Il y a dans le texte un mot corrompu, οἷον τὰ πολλά τις μεγαλιωτ, je corrige, τῶν μεγαριζόντων, dans ceux qui diſent de grandes choſes; c'est-à-dire, dans les Poëtes Dithyrambiques, dont le propre eſt de ſe guinder juſqu'au Ciel. Heſychius marque μεγαρίζοντες, μεγάλα λέγοντες.

5. Tout nom est, ou propre ou étranger.] Ariſtote marque icy huit qualitez des noms qu'il explique enſuite. Les Latins ſont moins riches en cela que les Grecs, & nous encore moins que les Latins.

6. Le nom propre eſt celuy dont tout le monde fe fert dans un mème lieu.] Le nom propre eſt celuy dont chaque peuple ſe ſert dans ſa Langue, pour ſignifier une même choſe. Le nom propre ſert à rendre la diction nette & intelligible; mais comme il la rend auſſi tres ſouvent baſſe & rampante, on a trouvé le ſecret de l'orner & de la relever par les mots étrangers, & par les autres termes qu'Ariſtote explique icy.

7. L'étranger eft celuy qui est en uſage ailleurs.] Les noms étrangers ſont ceux qu'on emprunte des autres Langues. Ces mots relevent extremement la diction, & la rendent plus majeſtueuſe, & Ariſtote en rend la raiſon dans ſes Livres de la Rhetorique, Comme on éprouve, dit-il, je ne sçay quoy à la veüe des Etrangers, qu'on n'éprouve pas à la veüe de ceux qu'on voit tous les jours, il en eſt de même de la diction; c'eſt pourquoy il eſt à propos de déguiſer un peu ſa façon de parler, & de l'habiller, pour ainſi dire, à l'étrangere; car ce qui vient des étrangers paroît admirable, & tout ce qui eſt admirable plaît & réjoüit. Aujourd'huy, comme nous ne diſcernons preſque pas les mots étrangers d'avec les mots propres dans les ouvrages des Anciens, nous ſommes privez d'un des plus grands plaiſirs que donnoit cette lecture, & par conſequent nous n'en connoiſſons pas toutes les beautez. Les Latins avoient moins de mots étrangers que les Grecs, & nous n'en avons preſque point en nôtre Langue; c'eſt pourquoy nôtre Poëſie eſt bien plus pauvre & moins ornée que celle des Grecs. Homere s'eſt ſervi avec une grace admirable des mots les plus rudes & les plus groſſiers des Beotiens. Et Denys d'Halicarnaſſe remarque fort bien qu'il a donné par-là beaucoup de majeſté à ſa Poësie.

8. D'où il s'enfuit qu'un mème nom peut être propre & étranger par raport à differentes perſonnes.) Cela ne ſçauroit être autrement, le même mot qui eſt étranger, pour celuy qui l'emprunte, ne peut qu'être propre pour celuy qui le prête.

9. Car le nom Sigunon, qui eſt un mot propre pour les Cypriens, est un mot étranger pour nous.] Le mot Sigunon ſignifie un dard qui eſt tout de fer, Ariſtote dit qu'il eſt Cyprien, & il eſt ſuivi par le Scholiaſte d'Apollonius. Suidas le dit Macedonien, & Euſtathius Beotien.

10. La metaphore est un tranſport d'un nom qu'on tire de ſa ſignification ordinaire. Il y a quatre fortes de metaphore.] Quelques Anciens ont condamné Ariſtote de ce qu'il a mis ſous le nom de metaphore les deux premieres, qui ne ſont proprement que des Synecdoques; mais Ariſtote parle en general, & il écrivoit dans un temps, où l'on n'avoit pas encore rafiné ſur les figures, pour les diſtinguer, & pour leur donner à chacune le nom qui en auroit mieux expliqué la Nature. Ciceron juſtifie aſſez Ariſtote, quand il écrit dans ſon Livre de l'Orateur, Itaque genus hoc Græci appellant allegoricum, nomine rectè, genere melius ille (Aristoteles) qui ista omnia translationes vocat.

11. J'appelle metaphore du genre à l'eſpece, comme dans ce vers d' Homere.] Le vers d'Homere eſt du premier Livre de l'Odyſſée. Νῆῦς δέ μοι ἥδ᾽ ἕστηκεν ἐπ᾽ ἀγροῦ νόσφι πόληος. Mon Vaiſſeau eſt arrêté dans les champs loin de la Ville. Où il ſe ſert du mot être arrêté, qui eſt un terme generique, qui comprend toutes les maniéres d'être en repos, pour dire être à l'ancre, être dans le port. C'eſt la même choſe, quand on dit le fer, pour une épée; les mortels pour les hommes; l'Aſtre pour le Soleil, &c.

12. La metaphore de l'eſpece au genre, comme dans cet endroit du même Poëte, certainement Vlyſſe a fait dix mille bonnes actions.] C'eſt un vers du ſecond Livre de l'Iliade, où les Grecs loüent Ulyſſe de ce qu'il avoit battu l'inſolent Therſite, ἦ δὴ μυρί᾽ Ὀδυσσεὺς ἐσθλὰ ἔοργε, où il met μυρία, dix mille, qui eſt l'eſpece pour πολλά, beaucoup, qui eſt le genre. C'eſt ainſi que Virgile a dit Acheloia pocula, pour dire de l'eau.

13. La metaphore de l'eſpece à l'efpece conſiſte dans la reſſem-blance.] Voicy la premiere veritable eſpece de metaphore, car les deux que nous venons de voir ſont proprement des Synecdoques, comme cela a déja été dit; la metaphore donc la plus ordinaire, eſt de l'eſpece à l'eſpece, & elle conſiſte proprement dans la reſſemblance que la choſe, dont on emprunte le mot, a avec celle à laquelle on l'applique. Quand Platon appelle la tête une Citadelle; la Langue, le juge des faveurs; les pores, des rues étroites; le poulmon, l'oreiller du cœur; les veines, des canaux étroits, &c. ce ſont autant de metaphores, qui conſiſtent dans la reſſemblance d'une eſpece à l'autre.

14. Comme ſi en parlant d'un homme qui dans l'esperance, &c.] Ariſtote raporte icy un exemple tiré d'un vers d'Homere; mais comme il ne peut être traduit en nôtre Langue, j'ay mis à la place un exemple que j'ay pris dans un paſſage tout ſemblable de ſa Rhetorique, où il met pour une metaphore de l'eſpece à l'eſpece, celle du Carpathien avec ſon liévre, pour dire un homme qui avoit receu beaucoup de préjudice d'une choſe qu'il eſperoit luy devoir être fort avantageuſe; car les Carpathiens, ayant ſouhaité d'avoir des liévres, eurent ſujet de s'en repentir; ces liévres ruinerent leur Iſle.

15. Enfin la metaphore analogique eſt, lorſque de quatre termes, le ſecond a le mème raport au premier, que le quatrième au troisième.] Aprés avoir expliqué la metaphore qui conſiſte dans la reſſemblance, il explique celle qui conſiſte dans l'analogie & dans la proportion; ce n'eſt pas qu'elle ne conſiſte auſſi dans la reſſemblance, puiſque la reſſemblance y eſt double, & qu'il n'y a pas même ſans cela de veritable metaphore; mais c'eſt qu'outre la reſſemblance, il y a encore un raport ou une proportion entiere. Voicy donc comme Ariſtote l'entend. Je poſe d'abord quatre termes. La vie, la vielleſſe, le jour, le ſoir. On voit que le même raport qui ſe trouve entre le premier & le ſecond terme, ſe trouve auſſi entre le troiſieme & le quatrième. Ainſi je diray également le ſoir, pour dire la vielleſſe, le quatriéme terme pour le ſecond; & je diray la vielleſſe, pour le ſoir, le ſecond pour le quatrième. Je diray le troiſiéme pour le premier, le jour pour la vie, & le premier pour le troiſieme, la vie pour le jour. Il en eſt de même de cet exemple, Mars, le Bouclier, Bacchus, la Coupe. Je diray donc le ſecond pour le quatrième, le Bouclier pour la Coupe, & le quatrieme pour le ſecond, la Coupe pour le Bouclier. Je diray auſſi le troiſiéme pour le premier, Bacchus pour Mars. Et je diray le premier pour le troiſieme, Mars pour Bacchus. Ariſtote parle au long de cette metaphore dans ſon troiſiéme Livre de la Rhetorique, où il repete, que comme il y a quatre fortes de metaphores, il faut toûjours tâcher de choiſir celles qui ont de l'analogie, parce qu'elles ſont les plus eſtimées & les plus belles. Et il dit que toute metaphore qui eſt fondée ſur l'analogie, ne ſçauroit être bonne ſans ces deux conditions; premierement il faut qu'elle ſe puiſſe renverſer, & que les termes tranſportez de part & d'autre ſe répondent également; & en ſecond lieu, il faut qu'elle ſoit fondée ſur des choſes de même genre & de même nature. Par exemple, s'il eſt vray de dire de la vielleſſe, Qu'elle eſt l'hyver de la vie. Il faudra par la même raiſon, qu'on puiſſe dire de l'hyver, qu'il eſt la vielleſſe de l'année. Et tout de même encore ſi l'on peut dire de Bacchus, que la Coupe eſt ſon Bouclier, on pourra dire auſſi du Bouclier de Mars, que c'eſt ſa Coupe.

16. Quelquefois mème on ajoûte la chose à laquelle ſe fait le raport, & qu'on met à la place de celle qui est propre.] Heinſius ſe donne une peine inutile pour corriger ce paſſage, qui n'a nul beſoin d'être corrigé, car il eſt tres clair; mais quand même il ſeroit corrompu, ſa correction ne ſeroit pas ſoûtenable. Ariſtote veut dire ſimplement, que ſouvent on ajoûte le nom de la choſe à laquelle on fait le raport, & qu'on met à la place de celle d'où ce raport eſt tiré. Par exemple, au lieu de dire ſimplement, que la Coupe eſt un Bouclier, je diray, qu'elle eſt le Bouclier de Bacchus: Ainſi au lieu de Mars, qui eſt le propre du Bouclier, je mets le nom de Bacchus, à qui je fais ce raport: Et en parlant du Bouclier, je ne me contenteray pas de dire, que c'eſt une Coupe, Je diray que c'eſt la Coupe de Mars, en mettant Mars, au lieu de Bacchus; & pour me ſervir d'un autre exemple, je mets, Le ciel, les étoiles, un pré, les fleurs. Les fleurs ſont au pré, ce que les étoiles ſont au Ciel, je diray donc en parlant des Etoiles, que ce ſont les fleurs du Ciel, & en parlant des fleurs, que ce ſont les étoiles des prez, & ainſi des autres.

17. On dira donc en parlant d'un Bouclier, que c'est la Coupe de Mars.] Ariſtote avoit ſans doute en veüe un paſſage de Timothée, & un autre d'Antiphanes, qui avoient appellé tous deux un Bouclier, la Coupe de Mars; mais je ne ſçay s'il avoit lû ailleurs le Bouclier de Bacchus, pour dire la Coupe, je ne l'ay vû nulle part. Il y a de l'aparence qu'Athenée a pris d'icy ce qu'il dit, que la Coupe de Neſtor pouvoit être appellée ſon Bouclier.

18. Il arrive quelquefois qu'on tombe ſur des choses qui n'ont point de terme analogique; mais on ne laiſſe pas de s'en ſervir de la même manière.) Comme il vient de faire voir que ces metaphores analogiques, pour être parfaites, doivent pouvoir ſe renverſer, & qu'il faut que les deux ſujets, d'où elles ſont tirées, ayent chacun un terme qui ſoit reciproque, & qui ſe puiſſe tranſporter d'un ſujet à l'autre, il enſeigne icy qu'on trouve ſouvent des ſujets, qui n'ayant point de terme propre, empruntent celuy d'un autre, ſans pouvoir leur en prêter à leur tour. Par exemple, quand le Laboureur jette la ſemence dans la terre, il y a un terme propre qui marque cette action; ce terme eſt ſemer, & quand le Soleil jette ſa lumiere, il n'y a point de terme particulier qui exprime cette action; ainſi en parlant du Soleil, on eſt obligé d'emprunter le terme du Laboureur; & en parlant du Laboureur on ne peut emprunter aucun terme du Soleil, parce qu'il n'en a point qui luy ſoit propre. L'analogie eſt donc imparfaite, parce qu'un même terme ſert aux deux ſujets; mais on ne laiſſe pas de s'en ſervir. Un Ancien a dit du Soleil, ſemant ſa lumiere divine, & Virgile a dit de même en parlant de l'Aurore. Et jam prima novo spargebat lumine terras. Postera vix summos spargebat lumine montes, Orta dies. Et Lucrece a dit du Soleil, Et lumine conserit arva.

19. On ſe ſert encore d'une autre manière de cette metaphore. quand après le nom metaphorique, on ajoûte une Epithete qui nie quelqu'une des qualitez qui luy ſont propres.) Ariſtote a enſeigné de quelle maniere on ſe ſert de la metaphore analogique, & il a dit qu'on ajoûte ſouvent le nom du ſujet auquel ſe fait le raport, à la place de celuy d'où on le tire, comme, quand on appelle le Bouclier la Coupe de Mars. Et il enſeigne icy qu'il y a une autre maniére de ſe ſervir de cette figure, lorſqu'au lieu de mettre le nom du ſujet, on ajoûte ſeulement une Epithete negative, c'eſt-à-dire, qui nie la qualité la plus propre au terme metaphorique, dont on s'eſt ſervi: Ainſi au lieu d'appeller le Bouclier la Coupe de Mars, on l'apellera la Coupe ſans vin, φιάλην ἄοινον ; & au lieu d'apeller la Coupe, le Bouclier de Bacchus, on l'apellera ἀσπίδα ἄοπλον, Un Bouclier qui n'eſt pas fait pour les combats. Ariſtote a voulu parler de cette derniere metaphore dans ſes Livres de la Rhetorique, quand il a dit τόξον φόρμιγξ ἄχορδος, que l'arc eſt une Harpe ſans cordes, & qu'il a appellé un Concert de voix ſeules, μέλος ἄχορδον ἄλυρον, Un Concert ſans luths & ſans inſtrumens, & le ſon de la trompete μέλος ἄλυρον, une harmonie qui ne tient rien de celle de la lyre. Cette figure eſt tres ordinaire ſur tout dans les Ouvrages des Poëtes Grecs, qui s'en ſont ſervis fort heureuſement. Victorius en a marqué pluſieurs exemples. Euripide ſe ſert deux fois de cette figure dans le même endroit, quand il fait dire par Iphigenie, τὰς οὐκ εὐμούσου μολπᾶς βοὰν ἀλύροις ἐλέγοις, car elle appelle les plaintes & les regrets, des elegies ſans lyre, & les gemiſſemens, des chants ſans muſique. Dans le Chœur des Pheniciennes, le même Poëte a appellé une armée κῶμον ἀναυλότατον. Ariſtote dit fort bien dans ſa Rhetorique, que quoyque ces termes negatifs ne diſent rien d'eux-mêmes, car ils ne ſignifient rien de poſitif, ils ne laiſſent pas d'être fort eſtimez dans les metaphores, qui ſont fondées ſur l'analogie. Nôtre Langue peut ſe ſervir quelquefois avec grace de ces metaphores accompagnées de ces épithetes negatives; mais les occaſions en font plus rares, que dans la Langue Greque.

20. Le nom inventé eſt celuy que le Poëte, &c.] Aprés la metaphore ſuivoit ce qu'Ariſtote a appellé ornement κόσμον. D'où vient donc que ce Philoſophe l'a oublié? Est-ce parce que l'ornement vient des metaphores, & qu'ainſi ayant expliqué toutes ces differentes figures, il a crû qu'il ſeroit inutile de s'arrêter à expliquer ce que c'eſt que l'ornement? Mais ce n'eſt pas la coûtume de ce Philoſophe de rien avancer qu'il n'explique. S'il avoit voulu confondre l'ornement avec les metaphores, il n'en auroit pas fait une partie ſeparée; J'ayme mieux croire avec Madius & Victorius, que cet endroit eſt défectueux, & qu'on a perdu, par la negligence des Copiſtes, ce qu'Ariſtote avoit dit icy de l'ornement; ſoit qu'il l'eût expliqué, ſoit qu'il eût marqué le lieu où il l'avoit expliqué, ou celuy où il l'expliqueroit enſuite; car il peut bien être qu'il s'étoit reſervé à parler de l'ornement dans le ſecond ou dans le troiſiéme Livre de ſa Poëtique; il paroît même par un paſſage de Simplicius, qu'il avoit parlé des Synonymes dans les Livres ſuivans. Quoyqu'il en ſoit, ce qu'il entend icy par le mot ornement, c'eſt l'Epithete, qu'il appelle οἰκεῖον dans le troiſiéme Livre de ſa Rhetorique, c'est-à-dire, propre. La raiſon de cette difference de nom, eſt que les Orateurs ſe ſervent peu des Epithetes pour le ſeul ornement, ils ne les employent, que pour mieux exprimer la choſe dont ils parlent, au lieu que les Poëtes s'en ſervent à tous momens ſans neceſſité, pour donner plus de grace au diſcours; car comme Ariſtote le dit en quelque endroit, & comme Quintilien l'a dit aprés luy, l'Epithete eſt un ornement tres conſiderable: Voilà pourquoy les Poëtes ont dit, le lait blanc, l'eau humide, la honteuſe pauvreté, la triſte vieilleſſe, &c. mais quoyque les Epithetes ſoient proprement faites pour la poëſie, & qu'un diſcours qui n'en a point, paroiſſe nud & ſans agrément, l'uſage qu'on en doit faire ne laiſſe pas d'avoir ſes bornes & ſes loix. Si un poëme eſt trop chargé d'Epithetes, il eſt froid, & ſi les Epithetes ſont mal choiſies & peu convenables, il eſt ridicule & dégoutant, & le Poëte tombe dans le défaut qu'Ariſtote reprochoit à Cleophon qui vouloit orner les moindres petites choſes, & qui s'exprimoit par tout auſſi ridiculement que s'il avoit dit des figues venerables. Mais venons aux noms inventez.

21. Le nom inventé est celuy que le Poëte crée luy-même, & qui étoit auparavant inconnu.] Ariſtote ne parle icy que des mots ſimples, & non pas des mots compoſez, parce qu'à proprement parler, il n'y a que les ſimples qui ſoient inventez, les autres étant formez de deux mots déja connus, & qui étoient en uſage. Les Anciens ont obſervé qu'Homere en a inventé pluſieurs; Ariſtote en raporte icy deux, le dernier eſt dans le premier Livre de l'Iliade; mais je ne ſçay d'où eſt le premier ἐρνύτας, ou ἐρνύγας, des branches pour des cornes, car je ne croy pas qu'il ſe trouve dans les ouvrages qui nous reſtent d'Homere. Il y a de l'apparence que c'eſt ſur ce mot que Virgile dit Ramossa cornua, Et ramosa Mycon vivacis cornua cervi. Et ailleurs, Cornibus arboreis.

22. Les noms alongez ſont ceux, où l'on met une voyelle longue, au lieu d'une breve.] Ce qu'Ariſtote dit icy des noms alongez, racourcis ou changez, n'eſt propre qu'à la Langue Greque, que cette diverſité a rendüe ſi riche, ſi abondante, & ſi propre à remplir tous les differens caractéres de la Poëſie & de l'Eloquence, qu'il n'y a rien qu'elle n'exprime tres heureuſement. Toutes les Langues ſont pauvres auprés d'elle. Les Latins ont voulu imiter cette abondance, par leurs apocopes, leurs ſyncopes, &c. Mais cela ne leur a pas toujours réuſſi; car ce qui ſied bien à une Langue, ne ſied pas toûjours bien à l'autre. Les differens dialectes qui étoient proprement les uſages des differens Païs de la Grece, donnoient aux Grecs la liberté de ſe ſervir de toutes ces façons de parler. Et elles n'étoient pas ſeulement permiſes aux Poëtes, mais aux Orateurs, aux Hiſtoriens & aux Philoſophes, & cette même liberté de changer les lettres, & de refondre, s'il faut ainſi dire, les mots, qui tout refondus étoient toûjours reconnus par l'uſage, eſt une des principales cauſes de l'admirable varieté, de la merveilleuſe harmonie, & de l'énergie inimitable qu'on trouve dans les Ecrivains Grecs. Ils ne ſe contentoient pas d'allonger, de racourcir & de changer les mots, ils ſe ſervoient des mêmes changemens dans les membres des periodes, & dans les periodes mêmes. On n'a qu'à conſulter ſur cela Denys d'Halicarnaſſe, & l'on verra quelle grace & quelle beauté ils ont ſçû donner par là à leurs écrits. Il y a une diſtance infinie de la richeſſe, & de la ſoupleſſe de cette Langue, à la diſete & à l'inflexibilité de la nôtre. Celle-cy au prix de l'autre peut être comparée à un Tyran, qui voulant faire bâtir donneroit à ſes Architectes & à ſes Ouvriers des pierres en petite quantité, & comme elles viennent des carrieres, & d'un bois ſans être façonné, & comme il vient de la Forêt, avec ordre de s'en ſervir ſans y rien changer en aucune maniére. Car voilà juſtement l'état où ſont ceux qui écrivent en François. Quand les materiaux ſe rencontrent heureuſement d'une figure à pouvoir s'ajuſter enſemble, cela va fort bien, mais s'il y a quelque choſe de raboteux, d'inégal, ou de rude, ce qui n'arrive que trop ſouvent, ils n'ont pas la liberté de le corriger, & de l'adoucir. Voilà pourquoy auſſi nous n'avons rien de parfait & d'achevé, ni qui puiſſe entrer en comparaiſon avec les beaux ouvrages de l'ancienne Grece, qui l'emportent toûjours ſur les nôtres, au moins de ce côté-là, c'est-à-dire, du côté de la compoſition, & de l'arrangement des termes.

23. Les mots racourcis ſont ceux à qui l'on ote une ſyllabe, comme κρῖ pour κρίμνον.] Les Latins ont dit de même, sam, sos, sis, pour suam, suos, suis. Ennius a dit gau, pour gaudium, cæl pour cœlum, do pour domum; mais cela n'a pas été ſuivi; on s'eſt contenté de dire, mi pour mihi, caldum pour calidum, dixti pour dixisti, surpuerat pour surripuerat, decesse pour decessisse. Et quelques-autres ſemblables.

24. Il y a encore une autre difference entre les noms, les uns font masculins, & les autres feminins, & les autres neutres.] En traduiſant cet endroit, j'ay plûtôt ſuivi le ſens que la lettre, & ce qu'Ariſtote a voulu dire, que ce qu'il dit; car ſes paroles ont été alterées & corrompuës par les Copiſtes; & voicy en peu de mots le contenu de tout ce qu'il avoit écrit. Il eſt certain qu'il n'y a point de nom grec qui finiſſe par aucune des neuf muetes, ni par ζ, λ, μ, non plus que par les deux voyelles breves ε, ο. Il ne reſte donc que dix lettres; de ces dix, les trois longues α, η, ω, ſont pour les feminins, ι, υ, ſont pour les neutres, & les cinq autres ν, ξ, ρ, σ, ψ, avec α bref, terminent indifferemment, maſculins, feminins, & neutres.

25. On n'en trouve que trois qui se terminent en ι, μέλι, κόμμι, πέπερι.] Il y a encore βέρβερι, σίνηπι, κιννάβαρι. On trouve ἔρι, τρόφι, κρῖ, & tous les neutres des adjectifs en ι. comme φιλόπατρι, εὔχαρι. Mais Ariſtote traitoit ſans doute les trois premiers de mots étrangers. Les trois autres ſont des mots racourcis, pour ἔριον, τρόφιμον, κρίμνον. Et il ne parle icy que des noms ſubſtantifs & primitifs.

26. Et cinq en υ.] Outre ces cinq il y a encore δάκρυ & μῶλυ, & tous les neutres des adjectifs en υς. εὐρύ, ἡδύ, βαρύ.

1. L A vertu de l'expreſſion conſiſte dans la netteté & dans la nobleſſe. Celle qui eft compofée de mots propres est tres claire; mais elle est baffe.] Ce qui contribue le plus à rendre le diſcours intelligible & clair, ce ſont les mots propres, parce qu'ils ſont connus de tout le monde; mais par la même raiſon, ils le rendent auſſi populaire & bas car tout ce qui eſt commun eſt ordinairement bas & mépriſable; c'eſt pourquoy pour ôter cette baſſeſſe, il faut avoir recours aux termes qu'Ariſtote a expliquez, & qui rendent la diction noble & majeſtueuſe.

2. Comme on le voit dans la Poësie de Cleophon & de Sthenelus.] C'étoient deux Poëtes tragiques. On ne ſçait en quel temps vivoit le premier, l'autre vivoit du temps de Lyſias & de Pericles vers l'Olimpiade 93. Le ſtile de ces deux Poëtes étoit bas, parce qu'ils n'employoient que les termes propres. Ariſtote reproche encore un autre défaut à Cleophon dans ſon 3. Livre de la Rhetorique; car il l'accuſe de placer ſi mal les ornemens, quand il tâchoit d'en donner à ſa diction, qu'il tomboit dans le ridicule, & que ſon ſtile étoit entierement comique; car c'eſt là l'effet ordinaire des ornemens mal entendus.

3. Mais si on n'employoit par tout que de ces fortes de termes, on feroit, ou des énigmes, ou des barbariſmes, les metaphores trop frequentes degenereroient en énigme.] Comme il a marqué le défaut où l'on tombe, en n'employant que les noms propres, il marque auſſi celuy où l'on tomberoit en n'employant que les autres termes, & ce défaut eſt encore plus grand que le premier. Car l'énigme & l'obſcurité ſont dans la diction les plus grands de tous les vices. C'eſt le défaut de Lycophron parmy les Grecs, & de Perſe parmy les Latins.

4. Et les mots tirez des Langues étrangères produiroient le barbariſme avec l'obscurité.] Car le barbariſme ne conſiſte proprement que dans l'uſage des mots étrangers, comme lorſque Catulle a dit Ploximon, qui eſt un mot Gaulois : Que Labienus s'eſt ſervy de Casnar, qui eſt Toſcan, & que Virgile a employé les mots Gaza & Mapalia, dont le premier eſt Perſan & l'autre eſt Punique. Ces termes étrangers donnent de la nobleſſe & de la majeſté au diſcours, pourveu que l'on s'en ſerve ſobrement & avec retenuë, & ils le rendent barbare ſi l'on s'en ſert trop ſouvent. Le barbariſme ne conſiſte donc que dans l'uſage trop frequent de ces mots tirez des Langues étrangeres.

5. Car l'Enigme conſiſte proprement à dire les choses de manière, que l'expreſſion les faſſe paroitre impoſſibles; & c'est ce qu'on ne peut faire par la fimple compoſition des mots, il n'y a que les metaphores qui ayent la vertu de faire l'Enigme.] Ce paſſage eſt remarquable en ce qu'il nous aprend que deux choſes ſont neceſſaires pour l'Enigme, la premiere c'eſt la metaphore, & la ſeconde, que la choſe paroiſſe impoſſible; car ſi l'on propoſe une choſe qui paroiſſe impoſſible ſans uſer de metaphore, & ſi l'on uſe de metaphore ſans faire paroître la choſe impoſſible, ce ne ſera pas proprement un Enigme. Il y a encore une troiſiéme condition qui n'eſt pas moins neceſſaire que les deux autres, c'eſt que le ſujet de l'Enigme ſoit une choſe naturelle & connue de tout le monde; c'eſt pourquoy l'Enigme de Samſon dans le XIV. Chap. des Juges, de comedente exivit cibus, & de forti egressa est dulcedo, ne paroît pas un veritable énigme, parce qu'il manque des deux dernieres conditions. Celuy de la 3. Eclogue de Virgile. Dic quibus in terris, & eris mihi magnus Apollo, Tres pateat cæli spatium non amplius ulnas, N'eſt pas non plus un veritable énigme, parce qu'il n'y a nulle metaphore, & que tous les termes ſont ſimples; car il parle du Tombeau de Cælius. Cependant on ne laiſſe pas d'appeller Enigme, tout ce qui eſt fort obſcur, de quelque maniere qu'on l'exprime.

6. Comme on le voit dans cet Enigme celebre, j'ay vû un homme qui avec du feu colloit de l'airain ſur un homme.] Ariſtote raporte encore ce même énigme dans le troiſieme Livre de ſa Rhetorique. Demetrius le cite aprés luy dans ſon Traité de l'Elocution. Mais ils n'en ont pris que le premier vers; Athenee nous a conſervé le diſtique entier. Ἄνδρ᾽ εἶδον πυρὶ χαλκὸν ἐπ᾽ ἀνερὶ κολλήσαντα οὕτω συγκόλλως ὥστε σύναιμα ποιεῖν. J'ay vû un homme qui colloit ſur un autre homme de l'airain avec du feu, & qui le colloit ſi bien, que le ſang couloit dans l'airain, comme dans l'homme. Il parle de l'application des ventouſes, qui n'étoient pas de verre comme les nôtres; mais d'airain. On voit que cet Enigme a toutes les conditions requiſes; le ſujet en eſt connu, la propoſition en paroît impoſſible, & l'expreſſion eſt metaphorique, car dire de l'airain pour des ventouſes, c'eſt le genre pour l'eſpece; coller, eſt encore une metaphore, car la maniére d'appliquer les ventouſes n'ayant point de terme propre, & coller, étant un moyen pour faire tenir une choſe à une autre, celuy qui a fait l'Enigme s'eſt ſervi de ce mot pour mieux exprimer cette application des ventouſes, & il n'y a rien de plus juſte que ce raport.

7. Mais il y a un moyen tres ſeur de la rendre, & noble & claire, c'est de ſe ſervir de mots alongez, racourcis, ou changez.] Car on trouve dans tous ces mots le propre, qui fait la clarté, & l'étranger, ou l'extraordinaire, qui fait la nobleſſe ; mais, comme je l'ay déja dit, ces richeſſes ne ſe trouvent que dans la Langue Greque. Les Latins n'ont guéres plus d'avantage que nous de ce côté-là, ainſi ils ont été reduits, comme nous le ſommes aujourd'huy, à chercher la nobleſſe du ſtile dans le choix des mots, & dans le bon uſage des images, des comparaiſons, des metaphores, & de toutes les autres figures.

8. C'est pourquoy ceux qui condamnent cette forte d'expreſſion, & qui blament Homere de s'en étre ſervi, le font ſans raiſon, comme l'ancien Euclide.] Ce n'eſt pas d'aujourd'huy ſeulement qu'Homere a trouvé des Cenſeurs injuſtes, il en a trouvé dans des ſiecles plus éclairez; mais ce n'eſt pas non plus d'aujourd'huy, que ces Cenſeurs, aprés un penible travail, ne trouvent que la confuſion & la honte. Il y avoit eu un Euclide, ce n'eſt pas celuy dont nous avons encore les admirables propoſitions, & qui étoit contemporain de Platon & d'Ariſtote, c'étoit un Euclide beaucoup plus ancien, c'eſt pourquoy Ariſtote a ſoin de le bien marquer, afin qu'on ne pût pas s'y méprendre, & qu'on ne fît pas cette injure à ſon amy de le croire capable d'avoir écrit contre le plus grand de tous les Poëtes. Cet Euclide donc, pour faire paroître les vers d'Homere ridicules, avoit fait un ouvrage en vers heroïques, où il employoit preſque à chaque mot une de ces figures dont Homere ne ſe ſert que fort à propos & avec meſure. Ariſtote réfute cet écrivain d'une maniére tres ſolide, en faiſant voir qu'il n'a écrit que par ignorance, ou par malignité.

9. En ſuivant cette mème methode dans ſes vers.] Ariſtote raportoit icy deux vers de cet ouvrage d'Euclide; je ne les ay pas traduits, parce qu'ils ſont corrompus, & qu'ils ne nous apprennent rien de nouveau. Heiinfius a tâché de les corriger; mais ſes efforts ont été funeſtes au paſſage mêmes d'Ariſtote, dont il a corrompu le ſens, & qu'il a rendu inintelligible. Pour moy je croy que ces vers doivent être écrits de cette maniere, Ἤτοι χάριν εἶδον Μαραθῶνάδε βαδίζοντα, Οὐκ ἄν γ᾽ οὐσάμενος ἐκείνου ἑλλεβόροιο. Dans le premier vers Euclide ſe moquoit de l'allongement des mots par Μαραθῶνάδε, & du changement des ſyllabes breves en longues par le mot βαδίζοντα, car βα- eſt bref. Et dans le ſecond il ſe moquoit encore de ces mêmes libertez par ces deux ſyllabes breves -υος & γε, dont il fait un ſpondee, & par ἑλλεβόροιο pour ἑλλεβόρου.

10. Mais de ſe ſervir toujours de ces façons de parler, c'est cette affectation qui fait le ridicule, & non pas la chose meme.] C'eſt la réfutation d'Euclide; car Ariſtote luy dit, Homere ne s'eſt ſervi que fort à propos, & avec meſure des façons de parler que vous blâmez, & vous, vous les ſemez mal à propos, & ſans meſure. Ce n'eſt donc pas Homere qui eſt ridicule, c'eſt vous, & ces noms alongez, racourcis, ou changez, ne ſont pas blamables, mais ſeulement l'affectation vicieuſe avec laquelle vous vous en ſervez, & le mauvais uſage que vous en faites; & c'eſt ce qu'il va prouver.

11. Car il y a une mesure qui est commune à toutes ces differentes especes, & qu'il ne faut jamais paſſer.] Il n'y a rien qui ne doive avoir ſa meſure; mais ſi cette meſure eſt neceſſaire en toutes choſes, elle l'eſt encore plus dans ce qui n'eſt que pour l'ornement. Tout ce qui n'eſt pas mot propre eſt de cette Nature; c'est-à-dire, qu'on ne s'en ſert que pour relever & pour annoblir le diſcours, & par conſequent, comme Ariſtote le dit icy, il y a pour tous ces ornemens une meſure qui leur eſt commune. Cette meſure c'eſt de ne les employer qu'à propos, c'est-à-dire, quand la choſe le demande, & que cela y fait une beauté; & il faut conſulter ſur tout la bienſeance. Il y a mille occaſions, où les ornemens ſont ridicules & impertinens; & ce qui rend un Poëte dégoûtant & froid, c'eſt de les employer trop ſouvent, & lorſqu'ils ne ſont pas neceſſaires, car alors ils ne font plus comme un aſſaiſonnement propre à reveiller l'appetit; c'eſt une viande qui ſoûle, & qui donne un horrible dégoût.

12. Cela eft fi vray, que si l'on ſe ſervoit de la mème maniére des metaphores, de mots étrangers, &c.] Pour faire voir à Euclide que le ridicule ne conſiſte pas dans ces figures, mais dans l'uſage trop frequent qu'on en peut faire, c'eſt que les plus belles, & celles que tout le monde admire, pourroient être renduës ridicules tout de même, ſi l'on s'en ſervoit avec le même deſſein.

13. Pour étre convaincu de la beauté que donnent à la diction ces expreſſions figurées, pourvû qu'elles foient convenables, bien placées & avec meſure, il ne faut que prendre des vers d'un Poëme Epique, ou d'une Tragedie, & y changer les termes.] Aprés avoir réfuté Euclide, il confirme ſon ſentiment par l'experience, & il dit fort bien, que ſi on prend dans le Poëme Epique & dans la Tragedie les vers les plus nobles, & qu'on mette les mots propres, au lieu des mots figurez, on leur fera perdre toute leur grandeur & toute leur nobleſſe.

14. Eſchyle faiſoit dire par ſon Philoctete, cet ulcere qui mange mes chairs.] Dans le vers d'Eſchyle. φαγέδαινα ἥ μου σάρκας ἐσθίει ποδός. Le mot ἐσθίειν, manger, eſt le mot propre, & par conſequent le plus populaire & le plus bas, c'eſt pourquoy Euripide le changea, & mit à ſa place θοινᾶται, qui eſt le mot metaphorique, & qui ſignifie, faire un feſtin, devorer, ſe repaître. Quand Virgile a parlé du ſerpent qui devoroit les enfans de Laocoon, il a dit: Miseros morsu depascitur artus. Et a rendu ſon expreſſion noble par ce mot compoſé.

15. Dans la plupart des vers d'Homere, ſi au lieu des termes recherchez & metaphoriques, on s'aviſoit de mettre les ter-mes propres, on détruiroit toute leur beauté.] Ariſtote raportoit icy deux vers d'Homere, que je n'ay pas traduits, parce que nôtre Langue n'a pas de mots figurez pour exprimer ce qu'il a dit; mais Homere eſt plein d'autres exemples, qu'on peut mettre à la place de ceux que j'ay ſupprimez. Il n'y a qu'à ouvrir le Livre.

16. Il s'eſt auſſi trouvé un Ariphrades qui a voulu ſe moquer des Poëtes tragiques.] Comme Euclide avoit blâmé la compoſition d'Homere, un certain Ariphrades avoit condamné celle des Poëtes tragiques, à cauſe des libertez qu'ils prennent, comme de mettre les prépoſitions aprés les noms, & de dire, δωμάτων ἄπο, domo ex pour ex domo. Ariſtote fait voir que ce Critique n'a blâmé ces libertez, que par ignorance, & pour n'avoir pas ſenti que c'eſt parce que ces façons de parler ne ſont, ni propres, ni de l'uſage commun, qu'elles annobliſſent le ſtile, en luy faiſant perdre ce qu'il a de populaire & de familier. Il ſuffit qu'elles ſoient ſelon le genie de la Langue, & il faut être ridicule pour s'en moquer.

17. Il est fort beau & fort difficile de ſe ſervir convenable-ment & à propos de toutes les figures que nous venons d'expli-quer, comme des mots doubles, des mots étrangers, &c. mais il eft beaucoup plus beau & plus difficile d'employer heureusement la metaphore.] Il n'eſt pas aiſé d'inventer heureuſement des mots, & de ſe ſervir à propos des mots étrangers, des épithetes, & des mots alongez, racourcis, ou changez, cependant on en vient à bout avec un mediocre genie; mais d'inventer heureuſement des metaphores, c'eſt le plus grand effort de l'eſprit, & il faut avoir pour cela un genie tres heureux & tres fertile. Ariſtote en dit la raiſon.

18. En effet c'eſt la ſeule choſe qu'on ne peut emprunter d'ailleurs, & qui marque un heureux naturel & un beau genie; car de bien faire ce tranſport d'une chose à l'autre, c'est voir d'un coup d'œil ce qu'il y a de ſemblable dans des ſujets tres differens.] Les mots étrangers ſont empruntez des autres peuples; les mots doubles, les mots alongez, racourcis, ou changez, & les Epithetes, c'eſt la Langue qui les fournit, & on les puiſe dans les differens dialectes, & les mots nouveaux, on les forge à ſa fantaiſie, en ſe conduisant par l'imitation. Il n'en eſt pas de même des metaphores, il les faut tirer de ſon eſprit; car une metaphore, pour être agreable doit être nouvelle, & tirée des choses qui ne ſoient, ni trop éloignées, ni trop communes; c'eſt pourquoy Ariſtote dit fort bien, que c'eſt la ſeule choſe qu'on ne peut emprunter d'ailleurs; & par conſequent il faut beaucoup plus d'eſprit pour imaginer heureuſement les metaphores, que pour ſe ſervir à propos de tous les autres ornemens; auſſi voit-on que plus les peuples ont eu d'imagination & d'eſprit, plus ils ont excelle dans ces façons de parler, & plus leur Langage a été rempli de metaphores. En effet puiſque la metaphore ne conſiſte que dans la reſſemblance & dans la proportion, il n'appartient qu'à ceux qui ont l'eſprit tres inventif, & l'imagination tres heureuſe, de trouver tout d'un coup cette reſſemblance dans des ſujets tres differens; auſſi voit-on, que la metaphore porte les marques de ſon origine, car elle ne paroît, que pour éclairer, & elle donne toûjours à l'eſprit quelque nouvelle connoiſſance, ce que les autres ornemens ne font pas. Par exemple, quand on me dit que la compaſſion eſt un Autel, j'apprens par-là, que la compaſſion eſt dans le cœur, ce que l'Autel eſt dans les Temples; c'eſt-à-dire, l'azile & le réfuge des malheureux. Ariſtote a prouvé dans le 3. Livre de ſes Topiques, que ce qu'on ne peut acquerir que par ſoy-même, eſt preferable à tout ce qu'on peut acquerir par le ſecours d'autruy, & par-là il montre l'excellence de la Juſtice, ſur la force. Cette regle, qui eſt excellente dans la morale, peut ſervir admirablement à faire voir l'avantage de la metaphore ſur toutes les autres figures du diſcours.

19. Les mots doubles conviennent particulierement aux Dithyrambes.] Aprés avoir marqué toutes les differentes qualitez des mots, & l'avantage des uns ſur les autres, il a ſoin de marquer à quels ouvrages chacun d'eux doit être principalement employé, & c'eſt ce qu'il a encore touché dans le III. Livre de ſa Rhetorique, où il dit que les mots doubles ſont entierement Poëtiques, & qu'ils conviennent parfaitement à la Poëſie Dithyrambique, parce que ſon ſtile eſt enflé, & qu'elle ayme à faire du bruit; que les mots étrangers ſont plus propres au Poëme heroïque, parce qu'il eſt noble, & qu'il ayme le grand, & qu'enfin la metaphore convient mieux au vers ïambique, & au Theatre. Mais icy il enſeigne de plus que le vers heroïque s'accommode de tout ce qui eſt propre au vers dithyrambique, & au vers ïambe; mais que le vers ïambe ne reçoit pas tout ce qui entre dans l'Epopée, & la raiſon ſe tire du different caractére de ces deux Poëmes, de ſorte que celuy qui aura bien ce different caractere devant les yeux, ne paſſera jamais les bornes qu'Ariſtote preſcrit, & n'employera point du tout dans la Tragedie ce qui n'eſt propre qu'au Poëme Epique. Tous nos Poëtes François n'ont pas toûjours eu ce menagement.

20. C'est-à-dire, les mots propres, la metaphore & l'orne-ment.] Par l'ornement il entend les Epithetes qui font auſſi du ſtile familier.

21. Ce que nous venons de dire ſuffit pour la Tragedie, & pour l'imitation qui conſiſte dans l'action.] Ariſtote a ſoin de nous avertir qu'il eſt parvenu à la fin du Traité de la Tragedie qu'il avoit promis, mais il nous en avertit, en nous préparant à ce qu'il s'eſt engagé de faire pour l'Epopée, & en nous remettant devant les yeux la difference de ces deux Poëmes, dont l'un imite par l'action, & l'autre par la narration,

1. Pour ce qui est de l'imitation qui conſiſte dans la narration, & qui est faite en vers hexametres, il est évident qu'il en faut dreſſer la fable, de manière qu'elle soit Dramatique, comme celle de la Tragedie.) Ariſtote a dit, dans le Chap. V. que l'Epopée a cela de commun avec la Tragedie, qu'elle eſt une imitation des actions des plus grands perſonnages, & il a eu ſoin de nous avertir que toutes les parties de ce Poëme heroïque ſe trouvent dans la Tragedie. Ainſi ayant expliqué parfaitement & en détail tout ce qui regarde la compoſition du Poëme dramatique, il n'a preſque plus rien à dire pour l'Epopée. Voilà pourquoy il eſt ſi court dans ce Traité; Il n'y employe que deux Chapitres, qui ne font à proprement parler, qu'une recapitulation ſommaire, & une application qu'il fait à l'Epopée des regles qu'il a données pour la Tragedie. Le premier précepte qu'Ariſtote nous remet devant les yeux, c'eſt que la fable du Poëme Epique doit être dramatique, c'est-à-dire, agiſſante, comme celle de la Tragedie, & il dit que cela eſt évident. En effet c'eſt une ſuite de la définition de l'Epopée, que c'eſt l'imitation d'une action. La ſeule difference qui eſt entre le Dramatique de ces deux fables, c'eſt que celle de la Tragedie imite ſans narration, & que celle de l'Epopée imite par le ſecours de la narration ; c'est-à-dire, qu'elle ne preſente pas des Acteurs aux yeux des ſpectateurs; car c'eſt le Poëte qui parle, mais, pour donner à ſon Poëme l'action dont il a beſoin, il interrompt tres ſouvent ſon diſcours pour faire parler & agir ſes perſonnages. Voilà ce que c'eſt que le dramatique de l'Epopée; & c'eſt dans ce ſens-là qu'Ariſtote a dit ailleurs qu'Homere a fait des Imitations dramatiques. Un Poëte doit donc dreſſer d'abord ſa fable, & la dreſſer de maniére qu'elle ſoit agiſſante; & par là Ariſtote condamne ceux qui avant que de dreſſer la fable, vont chercher dans quelque Hiſtoire veritable le heros qu'ils ont deſſein de chanter. Le fond de ces Poëmes n'eſt pas une fable, & par conſequent ce ne ſont pas des Poëmes Epiques. On peut voir ce qui a été remarqué ſur la Poëtique d'Horace, & dans ce même ouvrage ſur le Chapitre X.

2. Et qu'elle doit renfermer une seule action qui ſoit entiere, parfaite, & achevée, & qui ait par confequent, un commencement, un milieu, & une fin.] Car l'Epopée eſt comme la Tragedie, l'imitation d'une ſeule action, & non pas de pluſieurs actions. Le ſujet même de toutes les autres imitations n'eſt qu'un, comme il le dit luy-même dans le Chap. IX. Si l'Epopée imitoit pluſieurs actions, ce ſeroit une Hiſtoire, & non pas un Poëme. On peut voir les Remarques ſur les Chap. VIII. & IX.

3. Car il faut neceſſairement, que, comme un feul corps vivant est animé, elle donne le plaisir qui luy est propre.] Le Grec dit, comme un animal, &c. il s'eſt déja ſervi de la même comparaiſon dans le Chap. VIII. & rien ne pouvoit mieux faire entendre ſa penſée ; car comme tout animal eſt compoſé de parties differentes qui font un même tout, ſans qu'il y ait aucune partie de differente Nature, & donne au ſpectateur le plaiſir qu'il luy doit donner; il faut de même que l'Epopée & la Tragedie ſoient compoſées de parties differentes qui faſſent un ſeul & même tout, & qu'elles donnent au ſpectateur le plaiſir qui leur eſt propre. Ceux qui pechent contre cette regle, tombent dans le défaut qu'Horace condamne dans les premiers vers de ſa Poëtique; Ils font un cou de cheval à une tête humaine, &c.

4. Pour cet effet elle doit s'éloigner des regles de l'Histoire, où l'on est aſſujetti à raconter, non pas une seule action, mais tous les évenemens arrivez dans un certain temps.] Ce paſſage eſt entierement corrompu dans le texte, ou du moins, je ne l'entends point, car je ne ſçay ce que veut dire, καὶ μὴ ὁμοίας ἱστορίας τὰς συνήθεις εἶναι, mot à mot, neque similes Historias consuetas esse. Je croy qu'il faut corriger καὶ μὴ ὁμοίας ἱστορίαις τὰς συνθέσεις εἶναι, ou καὶ μὴ ὅμοια ἱστορίαις τὰ συνεχῆ εἶναι: Neque similes Historiis compositiones esse. Il dit que dans la compoſition des Incidens la liaiſon des parties qui compoſent le Poëme Epique, ne doit pas reſſembler à celle qui unit les differentes parties de l'Hiſtoire. Dans l'Hiſtoire on aſſemble pluſieurs évenemens, qui n'ont entr'eux qu'une liaiſon fortuite, & qui ne tiennent les uns aux autres, que par le temps qui les a produits, au lieu que tous les Incidens du Poëme Epique doivent être tellement liez les uns avec les autres, qu'ils ne faſſent qu'une ſeule action. Si un Poëte inſere dans ſon Poëme quelque Incident qui ne ſoit pas une partie naturelle de ſa fable, ni la matiére propre de l'Epopée, il faut au moins qu'il ſoit neceſſaire pour rendre raiſon de quelque partie de l'action. Et c'eſt ce qui eſt entierement oppoſé aux regles de l'Hiſtoire. Cela eſt aſſez clair.

5. Et qui n'ont qu'une liaiſon telle quelle, les uns avec les autres.] C'est-à-dire, qui n'ont entr'eux d'autre liaiſon que celle du temps qui les a fait naître, car d'ailleurs ils ſont tres differens, & les uns ne ſont pas la cauſe des autres.

6. Car fi le combat naval de Salamine, & la bataille des Carthaginois en Sicile, quoyqu'arrivez environ dans le méme temps, ne se raportent pas tous deux à la mème fin, à plus forte raison voit-on tres fouvent, que les chofes qui font faites en differens temps, & les unes après les autres, ne vont pas toutes au mème but.] Ariſtote ne pouvoit mieux, que par cette comparaiſon, faire comprendre la difference qu'il y a entre les Incidens qui compoſent l'Epopée, & ceux qui entrent dans la compoſition de l'Hiſtoire. Parmy ces derniers, ceux qui ſont les plus ſemblables & les plus voiſins, ſont pourtant tres differens, & ne vont pas au même but; Par exemple, Herodote raſſemble dans un même Livre le combat naval de Salamine, où les Grecs deffièrent Xerxes, & la bataille que Gelon gagna en Sicile contre les Carthaginois conduits par Amilcar. On prétend que ces deux combats furent donnez le même jour. Il n'y a rien de plus different, comme ils n'ont pas tous deux la même cauſe, ils ne concourent pas non plus à la même fin. Puiſqu'il ſe trouve donc une ſi grande difference entre des évenemens qui arrivent preſque à la même heure, que ne doit-on point attendre de ceux qui arrivent en divers temps: Ils trouvent tous leur place dans l'Hiſtoire, qui ne ſe borne pas à raconter une ſeule action; mais il ſeroit ridicule de les faire entrer dans le Poëme Epique, où l'on ne reçoit que les Incidens, qui tous enſemble forment une ſeule fable, & vont tous à un ſeul & même but.

7. C'est pourtant en cela que pechent la plupart des Poëtes, c'est auſſi en cela comme je l'ay déja dit, qu' Homere me paroît divin au prix d'eux, car ayant devant luy une guerre qui avoit un commencement & une fin, il n'a pas entrepris de la traiter toute entiere.] Pour faire mieux comprendre l'excellence du genie d'Homere, il fait voir à quelle tentation il a reſiſté. Il avoit devant luy la guerre de Troye; c'étoit une ſeule action qui avoit un commencement, un milieu, & une fin. Homere pouvoit donc la chanter toute entiere, & faire par-là plus d'honneur aux Grecs. Cependant il n'en a choiſi qu'une tres petite partie, & la plus défectueuſe, & c'eſt en cela qu'Ariſtote reconnoît qu'il a fait quelque choſe de divin. Ce jugement eſt admirable. On peut voir ce qui a été remarqué ſur le Chapitre IX.

8. C'est pourquoy il n'en a pris qu'une seule partie.] Ce qu'Ariſtote dit icy, qu'Homere n'a pris qu'une ſeule partie de la guerre de Troye, ſemble contraire à ce qu'il a avancé, que l'action du Poëme Epique doit être un tout entier & parfait; mais l'Auteur du Traité du Poëme Epique, a fort bien montré que ces expreſſions contraires, s'accordent parfaitement dans le ſens; car la colére d'Achille qu'Homere a retenu toute ſeule pour le ſujet de ſon Poëme, eſt une partie par raport à la Guerre & à l'Hiſtoire, d'où elle eſt tirée; mais elle eſt un tout entier & achevé dans la fable & dans le Poëme qu'il en a dreſſé. Le Poëte peut tirer de l'Hiſtoire une action entiere, ou une ſeule partie; mais il eſt obligé de mettre toûjours dans ſon Poëme une action entiere, & non pas une partie ſeulement. Homere dans ſon Odyſſée, & Virgile dans ſon Eneïde, ont pris chacun une action entiere. Homere propoſe le retour d'Ulyſſe, qui aprés avoir renversé la Ville de Troye, revient en ſon païs; & Virgile propoſe le changement d'un Etat qui eſt ruiné à Troye, & rétabli en Italie par Enée. Chacune de ces deux actions eſt un tout, auſſi bien dans l'Hiſtoire, d'où elles ſont tirées, que dans les fables, où on les employe. Il n'en eſt pas de même de l'action de l'Iliade, elle n'eſt qu'une partie dans l'Hiſtoire de la guerre de Troye; mais elle devient un tout regulier dans le Poëme, par la maniére dont le Poëte a ſçû la traiter, car cette colere d'Achille a ſon commencement, ſes cauſes, ſes effets & ſa fin, & pour faire voir que la guerre de Troye n'eſt nullement le ſujet de l'Iliade, Homere a fini ſon Poëme par les funerailles d'Hector, avant que les 12. jours de Treve ſoient expirez, & que les combats recommencent.

9. Et il tire du reſte quantité d'Epiſodes, comme le Catalogue des Vaiſſeaux, & pluſieurs autres, dont il enrichit & diverſifie fon Poëme.] Ariſtote ne dit pas, qu'Homere s'eſt ſervi de beaucoup d'Epiſodes de l'action qu'il a choiſie; car quels Epiſodes la colére d'Achille pouvoit-elle fournir? Mais il dit que ce Poëte s'eſt ſervi de beaucoup d'Epiſodes qu'il a tirez de la guerre de Troye, où il avoit pris ſon ſujet. En effet, voilà un des grands artifices d'Homere. Il ne chante pas la guerre de Troye; mais il tire de cette guerre des Epiſodes qu'il rend propres à ſon action, en les accommodant au fond de ſa fable, comme cela a été remarqué ailleurs. Le Catalogue des Vaiſſeaux, qui eſt à la fin du ſecond Livre de l'Iliade, eſt un de ces Epiſodes, & il eſt évident que cet Epiſode eſt tiré de la même Hiſtoire, d'où le ſujet du Poëme a été pris. Il en eſt de même de tous les autres ; & c'eſt ce qui rend la fable plus vray-ſemblable, en luy donnant toute l'apparence de la verité, on peut voir l'onziéme Remarque ſur le Chap. XIX.

10. Il n'en eſt pas de mème des autres Poëtes, ils s'imaginent conſerver cette unité de ſujet, lorſqu'ils s'attachent à décrire les actions d'un ſeul homme.] C'eſt la confirmation de ce qu'il a dit dans le Chapitre IX. C'eſt pourquoy il me ſemble que tous les Poëtes qui ont fait, ou l'Heracleide, ou la Theſeide, ou autres Poëmes ſemblables, ſe ſont trompez; car ils ont crû mal à propos, que, parce que Theſée eſt un, & qu'Hercule eſt un, toute leur vie ne devoit faire qu'un ſeul ſujet, une ſeule fable, & que l'unité du Héros faiſoit l'unité d'action, &c. Stace eſt tombé dans ce défaut, lorſqu'il a chanté, non pas une ſeule action d'Achille, comme Homere & Virgile l'auroient fait, mais Achille tout entier.

11. Ou les accidens arrivez dans un certain temps.] Une marque certaine que la plupart des Poëtes s'étoient trompez ſur le Poëme Epique, & qu'ils ne l'avoient preſque pas diſtingué de l'Hiſtoire, c'eſt qu'il y a eu autant de ſortes d'Epopée, qu'il y a de maniéres differentes d'écrire l'Hiſtoire. Il y a trois fortes d'Hiſtoire. La premiere eſt celle qui écrit tout ce qui eſt arrivé à un ſeul homme, comme l'Hiſtoire de Quinte-Curce. Les Poëtes ont fait de même des Epopées de la vie d'un homme ſeul, comme l'Achilleide, l'Heracleide, la Theſeide, &c. La ſeconde forte d'Hiſtoire eſt celle qui prend pour ſon ſujet, tout ce qui eſt arrivé dans un certain temps, comme celle de Polybe. Il ne nous reſte aucun Poëme de cette eſpece; mais il paroît par ce paſſage qu'Ariſtote en avoit vû. Enfin la troiſiéme forte d'Hiſtoire eſt celle qui décrit une ſeule action entiere, qui a pluſieurs parties differentes, comme l'Hiſtoire de Saluſte qui décrit la guerre de Jugurtha, ou la conſpiration de Catilina, & c'eſt cette derniere eſpece d'Hiſtoire qu'ont imitée dans leurs Poëmes Lucain, Silius Italicus, Valerius Flacus, & ceux qui ont fait les Cypriaques & la petite Iliade.

12. Et telle est la conduite du Poëte qui a fait les Cypriaques.] Ariſtote a déja cité le Poëme des Cypriaques dans le Chap. XVI. & il l'attribue à Dicajogene. On prétend que celuy dont il eſt icy queſtion, eſt different de l'autre. Qu'icy c'eſt une Epopée, & que là c'eſt une Tragedie. On s'eſt fondé, ſans doute, ſur ce que dans le Chapitre XVI. Il appelle ce Poëme τὰ Κύπρια, Cypria, & qu'icy il l'appelle Κυπριακά, Cypriaca. Mais cela n'eſt d'aucune conſequence, puiſque le même Poëme qu'il appelle icy Cypriaca, eſt cité par les Anciens, ſous le nom de Cypria, comme dans Herodote, & dans Athenée, qui en raporte pluſieurs vers parfaitement beaux. On ne ſçait pas le ſujet de ce Poëme; Il paroît ſeulement par un paſſage du ſecond Livre d'Herodote, que l'Auteur y parloit de l'enlevement d'Helene. Je croy donc que ce Poëte avoit raſſemblé dans cet Ouvrage tous les accidens les plus extraordinaires, que l'amour avoit cauſez, & qu'il l'avoit appellé les Cypriaques, comme nous dirions les avantures Cypriennes, les avantures amoureuſes, que la Deeſſe de Cypre, c'est-à-dire, Venus, avoit fait naître. Et ce qui me confirme dans ce ſentiment, c'eſt que Nævius, ancien Poëte Latin, fit enſuite ſur ce modéle, un Poëme de même nature qu'il appella Ilias Cypria, l'Iliade Cyprienne, où il avoit ramaſſé toutes les avantures amoureuſes qui étoient arrivées à ce fameux ſiege de Troye.

13. Et de celuy qui a fait la petite Iliade.] Cette petite Iliade étoit un Poëme qui embraſſoit toute la guerre de Troye; en voicy le commencement, Ἴλιον ἀείδω καὶ Δαρδανίην εὔπωλον, Ἧς πέρι πόλλ᾽ ἔπαθον Δαναοί, θεράποντες Ἄρηος. Je chante Ilion, & la Dardanie, où les Grecs belliqueux ont tant ſouffert. On l'appella la petite Iliade, pour la diſtinguer de celle d'Homere, qu'on appelloit la grande Iliade, par la même raiſon : Et cela eſt aſſez ſurprenant, que de ces deux Iliades, celle qui ne traitoit que la moindre partie de la guerre de Troye ait été appellée la grande, & que l'autre qui comprenoit cette guerre entiere, ait été nommée la petite Iliade. Celuy qui a écrit la vie d'Homere, qu'on attribue à Herodote, prétend que ce grand Poëte eſt l'Auteur de la derniere, comme de la premiere. Ariſtote n'eſt pas de ce ſentiment. Homere avoit trop de genie & étoit trop inſtruit des regles de ſon art, pour avoir fait un Poëme de cette nature.

14. Auſſi voit-on, que dans Homere, ny l'Iliade, ny l'Odyßée, ne peuvent fournir chacune, qu'un ſeul fujet de Tragedie, ou deux tout au plus. ] Pour prouver qu’Homere a ſuivi une voye toute differente de celle de ces autres Poëtes, qu'on peut appeller Hiſtoriens, & qu'il n'a pris pour le ſujet de ſes Poëmes, qu'une ſeule action toute ſimple, il dit que ſi l'on conſidere le plan de ſa fable, on ne trouvera dans le ſujet de chacun de ces Poëmes qu'un ſeul ſujet de Tragedie, ou deux tout au plus. En effet il n'y a rien, dans le plan de l'Iliade, qu'on ne pût aiſément faire entrer dans une Tragedie, en reſſerrant ſeulement le temps. Tous les Princes Grecs indépendans les uns des autres, s'étant unis contre les Troyens, Agamemnon, qu'ils avoient élû pour leur Chef, fait une inſulte à Achille, qui étoit le plus vaillant de tous ſes Confederez. Ce Prince offenſé ſe retire & réfuſe de combattre ; cette més-intelligence donne un grand avantage à leurs ennemis; Achille permet à Patrocle ſon intime amy de ſecourir ſes Alliez dans une neceſſité ſi preſſante; cet amy eſt tué par Hector; ſa mort inſpire un deſir furieux de vengeance à Achille, & le porte à ſe reconcilier avec Agamemnon, il va donc au combat, rétablit les affaires des Grecs, leur donne la victoire, & vange luy-même ſon amy, en tuant Hector de ſa main. Il n'y a rien là qui ne puiſſe entrer dans une Tragedie: Et en partageant la matiere, on peut auſſi y trouver deux ſujets de fable fort aiſement; car je puis ne mettre ſur le Theatre, que cette premiere partie de la fable, qui fait voir que l'ambition & la diſcorde ruinent les peuples & les Princes mêmes qui ſe ſont diviſez. Ainſi je ne traitteray que la querelle d'Agamemnon & d'Achille, & les ſuites funeſtes de cette querelle qui ruine les affaires des Grecs, & cauſe la mort de Patrocle. Je puis auſſi faire une autre Tragedie de la ſeconde partie de la fable, qui remet devant les yeux que la bonne intelligence rétablit les affaires que la diſcorde avoit ruinées. Il en eſt de même de l'Odyſſée. Un Prince eſt abſent de ſes Etats, les Seigneurs de ſon Païs abuſant de ſon abſence, y font de grands deſordres, dreſſent des embuches à ſon fils, & veulent obliger ſa femme à choiſir entr'eux un autre mary. Sur ces entrefaites ce Prince arrive, tue ſes ennemis, & rend le repos & la tranquillité à tout ſon Royaume. Voilà le ſujet de l'Odyſſée qui peut ne faire qu'un ſeul ſujet de Tragedie, & que je puis partager auſſi en deux, en prenant pour l'un le premier point de la fable; c'est-à-dire, les maux que cauſe immanquablement dans un Etat l'abſence d'un Prince, & en prenant pour l'autre la ſeconde partie de cette même fable, qui expoſe les ſuites heureuſes de ſon retour. Voilà ce qu'Ariſtote a voulu dire. L'Iliade & l'Odyſſée ne peuvent donc fournir chacune qu'un ou deux ſujets de Tragedie; c'eſt-à-dire, l'Iliade & l'Odyſſée dépoüillées de leurs Epiſodes; car ſi on prend ces deux Poëmes avec leurs Epiſodes, ils en fourniront pluſieurs.

15. Au lieu qu'on en peut tirer plufieurs du Poëme des Cypriaques, & que la petite Iliade en peut donner plus de huit.] Car il n'y avoit point de fable principale & capitale dans ces deux Poëmes. Ils traitoient pluſieurs actions indépendantes les unes des autres, & dont la plupart pouvoient fournir chacune un ſujet de Tragedie, Il en eſt de même de l'Achilleide de Stace.

16. Comme le jugement des armes.] Eſchyle avoit fait une Tragedie ſur la diſpute d'Ulyſſe & d'Ajax au ſujet des armes d'Achille, Pacuve & Attius mirent enſuite cette même Tragedie ſur le Theatre de Rome. L'Ajax de Sophocle n'eſt que la ſuite du même ſujet,

17. Le Philoctete.] Ce ſujet avoit été traité par Eſchyle, par Sophocle, & par Euripide. Il ne nous reſte que la Tragedie de Sophocle.

18. Le Neoptoleme.] Il ſeroit difficile de dire, quelle partie de l'Hiſtoire de Neoptoleme on avoit priſe pour le ſujet de cette piece.

19. L'Eurypyle.] Il y avoit à la guerre de Troye deux Capitaines de ce nom, l'un fils d'Evæmon de Theſſalie, il avoit mené quarante Vaiſſeau au ſiege de Troye. Et l'autre fils de Telephus Roy de Myſie; Il étoit allé avec ſes Troupes au ſecours des Troyens. La Tragedie dont Ariſtote parle icy étoit faite ſur le premier; car c'eſt ſans doute la même qu'un Poëte Latin traduiſit enſuite, & qui eſt citée par Ciceron dans le 2. Livre des Tufculanes; mais on en ignore le ſujet.

20. Le Mendiant.] Voicy le ſujet de cette Tragedie. Ulyſſe ayant pris l'habit d'un Mendiant, entra dans Troye, où il tua pluſieurs braves Troyens, & s'en retourna dans le camp des Grecs ſans avoir été reconnu que d'Helene ſeule. Homere raconte cette Hiſtoire dans le quatriéme Livre de l'Odyſſée. Euripide en parle auſſi dans ſon Hecube; mais il y ajoûte quelque choſe du ſien; car il dit qu'Helene le découvrit à Hecube, & que cette Princeſſe touchée de ſes larmes, le laiſſa ſauver. Et c'eſt en cela qu'il a merité la Cenſure du Scholiaſte, qui le blâme avec raiſon, d'avoir imaginé une choſe ſi peu vray-ſemblable & ſi peu convenable. En effet, quelle apparence que la femme de Priam eût eu entre ſes mains un eſpion, & un ennemy auſſi conſiderable qu'Ulyſſe, & qu'elle l'eût renvoyé.

21. L'Helene.] Le Grec dit, la Lacedemonienne; c'eſt-à-dire, Helene, Helene Lacaena. Ariſtote cite les pieces ſous leur veritable nom, & par là il eſt aiſé de voir qu'il ne parle point icy de la Tragedie qu'Euripide nous a laiſſée ſous le nom d'Helene; auſſi le ſujet de cette piece d'Euripide n'étoit nullement tiré de la petite Iliade; car quelle apparence que l'Auteur de ce Poëme eût feint, que Paris n'avoit enlevé qu'un fantoſme, au lieu d'enlever Helene. Ceux qui prendront la peine de lire le faux Dictys de Crete, qui ſans doute a enrichi ſon ouvrage de beaucoup de faits qu'il a pris dans ce Poëme, y trouveront beaucoup de particularitez de la vie d'Helene, capables de fournir un ſujet de Tragedie.

22. La prise de Troye.] Il faut ſe ſouvenir qu'Ariſtote ne parle icy que des pieces regulieres, c'eſt-à-dire, qui n'embraſſoient qu'une ſeule action. Cette Tragedie étoit faite ſur l'embraſement de Troye; & ce fut apparemment dans cette piece que Neron prit tout le rôle qu'il chanta, quand il mit le feu à Rome pour ſe mieux repreſenter l'horrible ſpectacle que le Poëte y avoit décrit.

23. Le retour des Grecs.] Cette piece eſt perdue, c'eſt la même dont il eſt parlé dans le Chap. XVII. Et qu'Ariſtote appelle l'Iliade, ou le retour des Grecs. Elle contenoit le ſacrifice de Polyxene, que les Grecs immolerent ſur le Tombeau d'Achille, pour ſe ouvrir le chemin de la Grece, comme ils avoient été obligez de ſacrifier Iphigenie pour s'ouvrir le chemin de Troye.

24. Sinon.] Sinon s'étant fait prendre exprès par les Troyens, feignit que les Grecs l'avoient voulu ſacrifier, & qu'il s'étoit échapé de l'Autel, fit ſemblant de leur reveler tous les ſecrets de ſon parti qu'il abandonnoit, & par ſes diſcours pleins de fraude & d'artifice, leur perſuada de recevoir le Cheval de bois dans leurs murailles. Virgile raconte au long cette Hiſtoire dans le II. Livre de l'Eneïde, & il y a de l'apparence qu'il l'avoit priſe dans ce Poëme de la petite Iliade dont il eſt icy queſtion.

25. Les Troades.] Le ſujet de cette piece, que nous avons encore parmy celles d'Euripide, eſt le partage des eſclaves Troyennes, & la mort d'Aſtyanax qui eſt précipité d'une Tour.

1. Ly a neceſſairement autant d'eſpeces d'Epopée, qu'il y a de fortes de Tragedie; car l'Epopée doit être ſimple, ou implexe; morale, ou pathetique.] Puiſque l'Epopée eſt, comme la Tragedie, l'imitation d'une action, il faut neceſſairement qu'elle ait une de ces quatre conditions, & qu'elle ſoit, ou ſimple, ou implexe, ou morale, ou pathetique; car on ne ſçauroit imaginer d'action, qui ne ſoit dans l'un de ces caractéres. On peut voir ce qui a été remarqué ſur le Chapitre XX.

2. L'Epopée a auſſi les mêmes parties que la Tragedie, ſi on en excepte la Muſique & la Décoration.] L'Epopée a, comme la Tragedie, la fable, les mœurs, les ſentimens, & la diction, les reconnoiſſances, les péripeties & les paſſions. C'est-à-dire, les bleſſures, les morts violentes, les douleurs, &c. Elle n'a, ni décoration, ni muſique, parce qu'elle n'imite que par le recit,

3. Homere est le premier qui a mělé toutes ces choses dans ſa Poësie, & qui les a mélées avec beaucoup de ſageſſe & de jugement.] L'expreſſion d'Ariſtote me paroît remarquable, il dit qu'Homere s'en eſt ſervi, & le premier, & ſuffiſamment, καὶ πρῶτος καὶ ἱκανῶς. Ce qui renferme deux grandes loüanges qui ſe trouvent rarement enſemble, celle de l'invention & celle de la perfection; car preſque rien de tout ce qui vient des hommes, n'eſt en même temps inventé & parfait. Nihil simul inventum perfectumque est. Homere a eu ſeul ce privilege; Il a employé le premier toutes ces parties dans ſes Poëmes, & il les a employées ſuffiſamment ; c'eſt-à-dire, qu'il s'en eſt ſervi à propos, & comme il faut, qu'il n'en a mis, ni trop, ni trop peu, ce qui eſt la juſte meſure de la perfection en toutes choſes.

4. En effet ſi l'on examine bien fes deux Poëmes, on trouvera que l'Iliade est simple & pathetique, & que l'Odyſsée est implexe & morale.] Il n'y a rien de plus judicieux que la conduite d'Homere dans la conſtitution de ſes deux Poemes. L'Iliade, où regnent la colére & la fureur, eſt ſimple & pathetique. Elle eſt pathetique, parce qu'on y voit par tout des morts & des bleſſez, & elle eſt ſimple, parce qu'il n'y a, ni reconnoiſſance, ni péripetie. Deux chefs d'un même parti ſe querellent, & après avoir beaucoup ſouffert de leur diviſion, ils ſe racommodent; & l'un des deux vange la mort de ſon ami, par celle de ſon meurtrier, qui étoit plus foible, & qu'il tue de ſa propre main. Il n'y a rien là que de ſimple. On dira qu'il y a des péripeties dans l'Iliade, puiſque les affaires y changent ſouvent de face, & que tantôt les Grecs ſont Vainqueurs, & tantôt les Troyens; mais on n'appelle point péripetie ce qui arrive ſelon le cours ordinaire des choſes du monde; car autrement il y auroit péripetie dans toutes fortes d'accidens. Pour l'Odyſſée, qui eſt un Poeme plus raſſis & plus lent, comme étant fait pour être un modele de ſageſſe, de moderation & de conſtance, il eſt implexe & moral; car il y a pluſieurs péripeties & pluſieurs reconnoiſſances, & le Héros du Poeme eſt un exemple de vertu. Mais, dira-t-on, ce Poeme de l'Odyſſée eſt auſſi pathetique, puiſque tous les compagnons d'Ulyſſe periſſent, qu'il ſouffre luy-même des maux ſans nombre, & qu'il tue enfin ſes ennemis. D'où vient donc qu'Ariſtote n'a trouvé le pathetique que dans l'Iliade? Il eſt aiſé de répondre à cette objection. Ariſtote ne nomme ces deux Poemes, que par ce qu'ils ont de principal & d'eſſentiel. La ſimplicité & la paſſion ſont les deux caractéres de l'Iliade, qui y regnent d'un bout à l'autre, il l'appelle donc ſimple & pathetique par cette raiſon; & quoyque ce Poeme ſoit une inſtruction morale, auſſi bien que l'Odyſſée, il ne l'appelle pas moral, parce que la morale y eſt moins frequente & plus cachée. Les péripeties, les reconnoiſſances, & la morale ſont les caractéres eſſentiels de l'Odyſſée, Ariſtote l'appelle donc implexe & morale, & quoyqu'il y ait des meurtres & des morts violentes, il ne l'appelle pas pathetique, parce que ces morts n'occupent qu'une petite partie du Poeme, & ſe trouvent plus dans les Epiſodes, que dans la principale action. Virgile a imité ces deux Poemes dans ſon Eneïde; Il a pris la ſimplicité de l'Iliade, & le moral de l'Odyſſée. L'Eneïde eſt ſimple comme l'Iliade, il n'y a, ni péripetie, ni reconnoiſſance; ou s'il y a des péripeties, c'eſt hors de l'action, c'est-à-dire, dans les Epiſodes; & elle eſt morale comme l'Odyſſée; car le Héros de l'Eneïde eſt, comme celuy de l'Odyſſée, un Héros en morale, & il preſente aux Rois un parfait modéle de toutes les vertus. Voilà le ſens de ce paſſage d'Ariſtote. Longin a marqué, comme Ariſtote, ces deux differens caractéres de l'Iliade & de l'Odyſſée, & il a donné de plus la cauſe de cette difference, quand il a dit dans le Chapitre VIII. ὡς ἡ ἀπακμὴ τοῦ πάθους ἐν τοῖς μεγάλοις συγγραφεῦσι καὶ ποιηταῖς εἰς ἦθος ἐκλύεται, que, lorſque les grands Poetes & les grands Ecrivains manquent de vigueur pour le pathetique, ils deſcendent au moral; car il veut prouver qu'Homere compoſa l'Iliade, lorſque ſon eſprit étoit dans ſa plus grande vigueur, & qu'il fit l'Odyſſée dans ſa vieilleſſe. Cette difference de caractére étoit ſi connuë, que même ceux qui faiſoient mêtier de reciter ces deux Poemes en public, repreſentoient l'Iliade en habit rouge, à cauſe du ſang qui y eſt répandu. Et l'Odyſſée en habit de couleur de mer, à cauſe des voyages dont elle eſt pleine.

5. Et pour ce qui est de la diction & des ſentimens, bien loin qu'il les ait negligez, il y a furpaſſe tous les autres Poetes] Ariſtote a deja reconnu qu'Homere eſt le ſeul qui ait employé les quatre eſpeces d'Epopée dans ſes deux Poemes, & il luy a donné l'avantage pour la conſtitution de la fable, pour les mœurs, pour les péripeties, les reconnoiſſances & la paſſion. Il ne reſte donc que la diction & les ſentimens, & il avoüe icy que dans l'un & dans l'autre, il a ſurpaſſé tous les autres Poetes. En effet rien n'égale la force & la douceur de la diction d'Homere. Il anime tout ce qui n'a point de vie, & il donne de l'action à tout ce qui eſt le plus incapable de mouvement. Pour ce qui eſt des ſentimens, ils répondent à la beauté de l'expreſſion, & l'on peut dire d'Homere, que c'eſt l'homme du monde qui a les idées les plus nettes & les plus juſtes, & qui ſçait le mieux inſpirer à ſes Lecteurs tout ce qu'il veut. Ces louanges, qu'un Critique auſſi judicieux qu'Ariſtote donne à ce grand Poete, ſeront toûjours des rempars aſſez forts contre les folles inſultes qu'on luy fait, & qu'on luy pourra faire.

6. L' Epopée ne differe donc de la Tragedie que par son éten-due & par ses vers.] Car la Tragedie ſe ſert du vers ïambe, & l'Epopée du vers hexametre. La Tragedie ſe renferme dans le tour d'un Soleil, & l'Epopée eſt moins reſſerrée.

7. Il feroit inutile de marquer d'autres bornes à ſon étendue, que celles dont on a déja parlé. Il ſuffic qu'on puiſſe voir d'un coup d'œil ſon commencement & sa fin.] Quoyque l'Epopée ſoit plus étendue par ſes Epiſodes que la Tragedie, il y a pourtant une même regle pour la longueur de ces deux Poemes. Il faut qu'on puiſſe les parcourir l'un & l'autre d'un coup d'œil, & que la memoire puiſſe les embraſſer & les retenir ſans peine; car ſi on a perdu l'idée du commencement, quand on arrive à la fin, c'eſt une marque que ſon étendue eſt trop grande, & cette grandeur exceſſive ruine toute ſa beauté, on peut voir les Remarques ſur le Chap. VII.

8. Et on le fera ſans doute ſi l'on dreſſe des plans plus courts que ceux des Anciens.] Ariſtote ne ſe contente pas de donner la regle, il donne autant qu'il eſt poſſible le moyen de la pratiquer. Il dit donc que pour parvenir à cette juſte étendue que l'Epopée demande, il faut faire le plan beaucoup plus court que ceux des anciens Poetes, qui avoient fait les Cypriaques & la petite Iliade, & qui avoient embraſſé trop de matiére; car le ſujet de ces Poemes ne pouvoit être meſuré d'un coup d'œil; mais, comme ce précepte n'eſt pas encore aſſez précis, ce Philoſophe y en ajoûte un ſecond qui marque mieux les bornes de l'Epopée ; Il ajoûte, & ſi l'on fait en ſorte que le recit d'un Poeme Epique n'occupe pas plus de temps que les repreſentations des differentes Tragedies qu'on joüe dans un ſeul jour. Ariſtote voyant les Atheniens aſſiſter dans un même jour à pluſieurs Tragedies avec plaiſir & ſans rien perdre du ſujet, jugeoit de là avec raiſon, qu'ils étoient capables de comprendre & de retenir ſans peine le ſujet d'un ſeul Poeme, dont le recit ne dureroit pas plus long-temps que le recit de toutes ces differentes pieces. Il borne donc l'étendue de l'Epopée à cette grandeur; c'est-à-dire, qu'il veut qu'un Poeme Epique puiſſe être leu entier en un ſeul jour, prétendant que tout ce qui paſſera ces bornes, ſera d'une grandeur exceſſive, où la veüe s'égarera, & qu'on ne pourra en voir la fin ſans avoir perdu l'idée du commencement. Et ce qui favoriſe extremement cette déciſion, c'eſt que l'Iliade, l'Odyſſée, & l'Eneïde ſont entierement conformes à la Regle d'Ariſtote: Elles peuvent être leües chacune dans un ſeul jour. Voilà l'explication de ce paſſage, dont on avoit ou éludé, ou peu éclairci les difficultez. Ariſtote ne parle icy que de la durée du Poeme, & il n'a garde de vouloir regler la durée de l'action, parce qu'il n'y a point ſur cela de regles certaines, & que le Poeme Epique embraſſe plus ou moins de temps, ſelon la nature de l'action qu'il repreſente. Si c'eſt une action violente & pleine d'emportement, ſa durée eſt moins grande, car tout ce qui eſt violent ne peut durer long-temps, voilà pourquoy l'Iliade qui repreſente la colére d'Achille, ne contient en tout que quarante ſept jours; mais ſi c'eſt une action douce, elle peut durer autant de temps que le Poete le juge à propos, pourvu que ſon Poeme ne croiſſe que juſqu'à la meſure qui vient d'être marquée. Voilà pourquoy Homere a pouſſé la durée de l'action de l'Odyſſée juſqu'à huit ans & demi; & Virgile a donné à celle de ſon Eneïde prés de ſept années.

9. L'Epopée a cela de propre en foy, qu'elle peut être beaucoup plus étendue que la Tragedie; car celle-cy ne peut pas imiter pluſieurs choses qui ſe paſſent en même temps, il faut neceffairement qu'elle se renferme dans les bornes étroites de fon Theatre, & dans un certain nombre d' Acteurs.] Après avoir marqué les bornes de l'Epopée, il donne la raiſon pourquoy elle peut être plus étendue que la Tragedie, quoyqu'elle n'imite qu'une ſeule action, & il dit fort bien que cela vient de ce que l'Epopée imite par le moyen de la narration, & c'eſt ce que la Tragedie ne fait pas. Or la narration donne au Poete le moyen de repreſenter pluſieurs choſes qui ſe paſſent en même temps en differens lieux, & qui ſont executées par pluſieurs perſonnes. La Tragedie eſt privée de ce ſecours, elle n'embraſſe que ce qui ſe paſſe actuellement ſur ſon Theatre, & qui s'execute par les perſonnes qu'elle introduit, & par conſequent elle ne peut, & ne doit pas être ſi étendue que l'Epopée.

10. Et qui étans toutes propres au sujet.] Car l'Epopée ne s'étend que par ſes propres Epiſodes, elle n'appelle à ſon ſecours aucune matiére étrangere pour ſe groſſir.

11. Et diverſifie ſon ouvrage par quantité d'Epiſodes differens, ce qui ne se peut dans la Tragedie, où la reſſemblance, qui ne manque jamais de produire bientôt l'ennuy & le degoût, est la cauſe la plus ordinaire de tous fes mauvais fuccez.] La narration donne au Poete le moyen d'orner ſon Epopée de quantité d'Epiſodes differens; car ayant, pour ainſi dire, le monde entier pour Theatre, il peut faire autant d'Epiſodes qu'il luy plaît, & les diverſifier de maniére qu'il n'y en aura aucun qui ſe reſſemble. Il n'en eſt pas de même de la Tragedie, elle imite ſans le ſecours de la narration, & elle n'a qu'un lieu fort limité, & un temps fort court, & par conſequent elle ne peut avoir que peu d'Epiſodes, ou, ſi elle en a pluſieurs, ils ſont tous ſi ſemblables, qu'ils ennuyent immanquablement; car la reſſemblance eſt toûjours la mere du dégoût. Ariſtote avoit vû tomber par là pluſieurs pieces; & nous en voyons encore aujourd'huy, qui auroient le même ſuccez, ſi nôtre Theatre étoit rempli de gens auſſi délicats & auſſi éclairez que l'étoient les Atheniens; car nous avons des pieces, où tous les Epiſodes ſe reſſemblent. Comment éviteroit-on cette reſſemblance d'Epiſodes dans une même piece, puiſqu'on a bien de la peine à l'éviter dans les pieces qui ſont faites ſur des ſujets tres differens. Les Epiſodes y ſont preſque tous de même nature, & on pourroit les mettre l'un pour l'autre ſans changer l'action.

12. Pour ce qui est du vers de l' Epopée, l'experience a fait voir que le vers heroïque est le ſeul qui luy convienne.] Ce n'eſt pas le hazard qui a trouvé cette convenance, c'eſt la Nature aidée par l'experience, & par l'uſage. Avant Homere, on avoit des Poemes heroïques, où l'on avoit mêlé pluſieurs ſortes de vers. Ce grand Poete ayant donc connu que ces Poemes déplaiſoient principalement, à cauſe de la bigarrure de ces differens vers, qui ne convenoient pas à la grandeur & à la majeſté de l'Epopée, commença à n'y employer que le vers hexametre, qui eſt le plus grave & le plus pompeux de tous les vers, c'eſt pourquoy Horace donne à Homere l'honneur de l'invention, Res gestæ, Regumque, Ducumque, & tristia bella, Quo scribi possent numero, monstravit Homerus. Homere a le premier montré en quelle ſorte de vers il falloit écrire les funeſtes guerres, & les actions des grands Capitaines & des Rois.

13. Car le vers heroïque est le plus grave & le plus pompeux.] Le plus grave, le Grec dit, le plus ſtable, parce qu'il eſt compoſé du ſpondée & du dactyle, qui ont chacun deux temps égaux, & qui ſont fermes ſur leurs deux jambes, s'il eſt permis de parler ainſi, c'eſt pourquoy Horace les appelle spondeos stabiles, au lieu que les autres pieds, comme le trochée & l'ïambe ſont inégaux, & comme boiteux.

14. Auſſi reçoit-il particulierement les mots étrangers & les metaphores.] Car c'eſt qui fait la pompe & la majeſté du vers heroïque.

15. Et cette imitation, qui conſiſte dans la narration, s'en ac-commode beaucoup plus que toutes les autres.] On s'étoit fort trompé à ce paſſage. Ariſtote ne dit point que l'Epopée eſt la plus noble de toutes les imitations, car il penſoit tout le contraire, comme on le verra dans la ſuite. Le mot περιττή qu'on a expliqué la plus noble, ſignifie auſſi la plus exceſſive. Ariſtote dit mot à mot, & cette imitation qui conſiſte dans la narration, eſt en cela la plus exceſſive de toutes. Il rend raiſon de ce qu'il vient de dire, que le vers heroïque convient à l'Epopée, parce qu'il reçoit particulierement les métaphores & les mots étrangers ; & cette raiſon eſt que de toutes les imitations, l'Epopée eſt celle qui s'accommode le mieux de ces fortes d'ornemens, & qui les reçoit en plus grand nombre: Et c'eſt ce qu'il a déja prouvé, lorſqu'il a fait voir que les mots doubles conviennent aux Dithyrambes, les métaphores aux Iambes, & les mots étrangers & les métaphores au poëme Epique. Ce dernier va en cela juſqu'à l'excés, parce qu'il eſt plus pompeux que les autres & qu'il aime plus le grand.

16 Or le vers Iambe & le Tetrametre, ſont propres à don-ner du mouvement; car le Tetrametre est bon pour faire danser, & l'Iambe pour faire agir.) Aprés avoir dit pourquoy le vers heroïque eſt le plus convenable à l'Epopée, il fait voir pourquoy les autres vers ne luy conviennent point du tout; c'eſt parce qu'ils ſont propres à donner du mouvement, & que le mouvement ne convient point à un poëme qui doit être grave & majeſtueux. Le vers Tetrametre eſt compoſé de Trochées qui ne ſont bons que pour la danſe, &, comme il l'a dit dans ſa Rhetorique, il n'y a point de nombre plus ſautillant ny plus enjoüé que celuy-là; il n'eſt donc nullement propre à l'Epopée. A l'égard du vers Iambe, il eſt bon pour une autre ſorte de mouvement, car il eſt fait pour agir; c'eſt pourquoy Horace l'appelle, natum rebus agendis. Il devroit donc convenir à l'Epopée, puiſque c'eſt l'imitation d'une action. Mais il eſt trop bas & trop rampant, & il tient trop de la converſation ordinaire: Comment conviendroit-il à l'Epopée, qui n'aime que ce qui eſt extraordinaire & grand? Ariſtote a fait voir qu'il n'eſt pas même propre à la belle proſe, qui a beſoin de quelque choſe qui la releve, & qui luy donne de la majeſté.

17. Mais il feroit encore plus ridicule de les meler enſemble, comme a fait Cheremon.] Quelque contraires que ſoient les autres vers à la majeſté de l'Epopée, Ariſtote aſſeure qu'une Epopée toute compoſée de vers Iambes, ou de vers Tetrametres ſeroit plus ſupportable que celle où l'on auroit mêlé ces deux ſortes de vers avec le vers héroïque: Et cela eſt vray, il n'y auroit rien de plus vicieux que ce mélange, & le vers héroïque qui y ſeroit mêlé, ne ſerviroit qu'à faire mieux ſentir le ridicule des autres.

18. Voila pourquoy perſonne n'a entrepris de faire un long poëme en aucune autre ſorte de vers, qu'en vers héroïques. ] Ariſtote dit que depuis Homere juſqu'à ſon ſiecle, on n'avoit point veu de Poëte qui eût entrepris de faire un poëme de longue haleine, c'est-à-dire un poëme Epique, en aucune autre ſorte de vers, qu'en vers hexametres. Et c'eſt ce qu'il avoit déja fait entendre dans le premier Chapitre. Cheremon avoit fait ſon Centaure en mêlant pluſieurs ſortes de vers; mais, comme cela a été déja dit, ce Centaure n'étoit pas une Epopée; c'étoit une Tragedie qui eſt un poëme fort court au prix de l'Epopée. Ariſtote a donc raiſon de dire que c'eſt une choſe inoüie, qu'une Epopée compoſée de pluſieurs ſortes de vers. Et ſi ce mêlange n'avoit pas réuſſi dans la Tragedie, il réuſſiroit encore moins dans le Poeme Epique.

19. La Nature ayant elle-même enseigné, comme je l'ay dėja dit, à faire un juſte partage, & à luy donner ce qui luy convient.] Il parle icy de l'endroit de ce même Chapitre, où il a dit que l'experience a fait voir, que le vers heroïque convenoit ſeul à l'Epopée ; car c'eſt toujours l'experience qui ſert à developer la Nature. Et c'eſt ainſi que la Nature fit changer à la Tragedie ſes vers tetrametres pour les vers ïambes trimetres qui luy convenoient mieux.

20. Homere merite d'être loüé pour pluſieurs chofes, mais ſur tout, parce qu'il est le feul de tous les Poetes qui connoiſſe bien ce qu'il faut faire le Poete doit peu parler luy-même, car ce n'est pas en cela qu'il est imitateur.] Voicy encore une grande loüange qu'Ariſtote donne à Homere, en diſant qu'il eſt le ſeul de tous les Poetes qui ait parfaitement connu ce qu'il falloit faire. Il voyoit d'un côté, que l'Epopée eſt differente de la Tragedie, en ce qu'elle imite par la narration; & de l'autre côté, il voyoit que la Fable Epique ne doit pas être moins agiſſante que la Dramatique. Il a donc connû que le moyen d'accorder ces deux choſes, qui ſemblent contraires, étoit de parler peu luy-même, & de faire beaucoup parler & agir les perſonnages qu'il introduit. Le Poeme Epique ne peut être ſans narration, puiſque c'eſt la narration qui luy donne ſa principale forme, & qui le diſtingue de la Tragedie; mais, comme la narration n'eſt pas, à proprement parler, une imitation, ou n'eſt au moins qu'une imitation imparfaite, & que le Poeme Epique doit pourtant être une veritable imitation, il ne conſerve dans ſon Poeme, qu'autant de narration qu'il faut pour luy conſerver ſa forme, & aprés avoir dit peu de choſe, il fait paroître inceſſamment ſes perſonnages qui parlent eux-mêmes, & qui ſont de veritables Acteurs. Voilà ce qu'Ariſtote a trouvé digne des plus grandes loüanges, & avec raiſon. Virgile a parfaitement connu cette addreſſe d'Homere, & en a profité admirablement.

21. Tous les autres Poetes n'imitent que rarement, & ne pouſſent pas loin leur imitation.] Les autres Poetes ont ſuivi un chemin tout oppoſé à celuy d'Homere, ils parlent ſouvent, & font peu parler leurs perſonnages, & par cette raiſon ils imitent peu & tres rarement. Ariſtote a donc eu raiſon de dire, qu'Homere étoit le ſeul qui eût connu ce qu'il falloit faire.

22. Il introduit d'abord quelqu'un de ses perſonnages, un homme, ou une femme, ou quelqu'autre choſe qui ait des mœurs ; car il ne met rien qui n'en ait, tout a des mœurs dans ſon Poeme.] Homere n'a pas ſeulement rendu ſon Poeme dramatique, en faiſant parler ſes veritables perſonnages, qui ſont des hommes, & des femmes, Achille, Agamemnon, Ulyſſe, Priam, Hector, Hecube, Helene, &c. Il l'a encore rendu dramatique, en introduiſant pluſieurs autres choſes qui n'ont point de mœurs d'elles mêmes, & à qui il en donne, ſoit en les faiſant entrer dans ſon Poeme, ſous des noms allegoriques & feints, comme ſes Dieux & ſes Deeſſes, ſoit en donnant de la raiſon à ce qui n'en a point, comme lorſqu'il fait parler le Cheval Xanthus, & de la vie, ou de la paſſion, à ce qui eſt le plus inanimé, & le plus inſenſible, comme lorſqu'il appelle un rocher impudent, qu'il fait voir une fleche impatiente de fraper; des dards qui ne reſpirent que le ſang. Voilà comment tout a des mœurs dans la Poëſie d'Homere, & par là ce grand Poete a conſervé le veritable caractére de la fable, qui ne doit rien recevoir qui n'ait des mœurs. Les animaux, les élemens, les plantes, tout a des mœurs dans la Fable. C'eſt ce qu'Homère a ſi admirablement obſervé dans ſes Fables Epiques, & que Virgile a merveilleuſement imité dans l'Eneïde; Mezence parle à ſon Cheval, il s'addreſſe à ſa lance, comme à une perſonne. Aethon pleure la mort de Pallas. Ainſi tout a des mœurs dans l'Eneïde, comme dans l'Iliade & dans l'Odyſſée. C'eſt à mon avis le veritable ſens de ce paſſage, où Ariſtote dit qu'Homere n'introduit rien qui n'ait des mœurs,

23. Il faut jetter le merveilleux dans la Tragedie; mais encore plus dans l'Epopée, qui va en cela juſqu'au deſraiſonnable.] La Tragedie & l'Epopée imitent ce qu'il y a de plus excellent, elles doivent donc étaler des Incidens extraordinaires & merveilleux ; mais comme tout ce qui ſe paſſe dans le Poeme dramatique, doit être dans une vray-ſemblance plus exacte que ce qui ſe fait dans le Poeme Epique, où la vray-ſemblance a des bornes moins reſſerrées, parce qu'on ne voit pas ceux qui agiſſent, que tout y eſt hors du cours ordinaire des choſes du monde, & qu'il n'y a rien que de ſurprenant, Ariſtote dit fort bien que le merveilleux eſt encore mieux receu dans le Poeme Epique, où l'on a même la liberté de le pouſſer au-de-là de la raiſon. Il ne faut pourtant pas s'imaginer qu'il conſeille par-là aux Poetes de mettre dans l'Epopée des choſes évidemment impoſſibles ou incroyables, & qu'il leur donne une pleine licence de les porter à un excez qui détruiſe ouvertement la vray-ſemblance, & qui choque la raiſon. Comme dans la Tragedie, le vray-ſemblable l'emporte ſur le merveilleux ſans l'en bannir ; dans le Poeme Epique le merveilleux doit l'emporter ſur le vray-ſemblable ſans le détruire; & il ne le détruira point ſi le Poete a l'addreſſe de conduire ſon Lecteur, & de le préparer à ce merveilleux par une longue ſuite de choſes qui tiennent elles-mêmes du miracle, & qui l'empêchent de s'appercevoir de la tromperie qu'on luy fait; & telle eſt la conduite d'Homere & de Virgile. La lecture de ces deux Poetes peut ſeule enſeigner juſqu'où il eſt permis de pouſſer ce merveilleux, ſans ſe rendre ridicule. Virgile ne s'eſt pas permis les mêmes choſes que le Poete Grec; car ce qui étoit admirable dans le ſiecle d'Homere auroit pû être mal receu dans celuy d'Auguſte. Il faut donc qu'un Poete proportionne ſes fictions au genie, aux coûtumes, & aux mœurs de ſon temps & de ſon païs.

24. Car comme dans l'Epopée on ne voit pas les perſonnes qui agiſſent tout ce qui paſſe les bornes de la raiſon est tres propre y produire l'admirable & le merveilleux.] C'eſt la ſeule raiſon qu'Ariſtote donne de ce qu'il vient d'avancer, que l'Epopée peut pouſſer le merveilleux au-de-là de la raiſon même, & il la tire de la nature de ce Poeme. Dans l'Epopée on ne voit point du tout les perſonnages qui agiſſent, & on n'entend leurs avantures que par des recits, au lieu qu'on les voit dans la Tragedie, où tout ſe paſſe à la veüe du ſpectateur; ainſi le deraiſonnable de l'Epopée eſt caché, parce qu'on ne voit pas la choſe qui eſt décrite; car les yeux ſont toûjours des juges plus ſeurs & plus fidéles que les oreilles, & nous ſommes bien plus aiſément trompez par ce qu'on nous raconte, que par ce que nous voyons, & c'eſt ce qui s'obſerve même dans la Tragedie, où tout ce qui ſe trouve de trop atroce, de trop merveilleux, & de trop incroyable, doit être éloigné des yeux du ſpectateur, & ne luy être repreſenté que par une narration fidéle: Horace dans l'Art Poet. Non tamen intus, Digna geri promes in Scenam, multaque tolles Ex oculis, quæ mox narret facundia præsens : Nec pueros coram populo Medea trucidet, Aut humana palam coquat exta nefarius Atreus, Aut in avem Progne vertatur, Cadmus in anguem; Quodcumque ostendis mihi sic, incredulus odi. Il faut pourtant bien s'empêcher de produire ſur la Scene ce qui doit ſe paſſer derriere le Theatre. Il eſt d'une abſolue neceſſité d'éloigner des yeux du ſpectateur une infinité de choſes qu'on doit luy apprendre enſuite par un recit fidèle & touchant. Medée ne doit pas égorger ſes enfans devant le peuple, ny le deteſtable Atrée faire cuire ſur la Scene les membres de ſes neveux. Progné ne doit point ſe changer en oiſeau, ny Cadmus en ſerpent devant tout le monde. Tout ce que vous me preſentez de cette maniére, je le haïs & ne le croy point. Puiſque la Tragedie reçoit dans ſes recits le merveilleux qui paſſe les bornes de la raiſon, il eſt évident qu'il ſera encore mieux receu dans l'Epopée, qui n'eſt qu'une narration agiſſante, & qui a ſeule le privilege de promener le Lecteur par une infinité de miracles qui ſeroient ridicules, s'ils étoient expoſez à nos yeux. Dans l'Odyſſée d'Homere on raconte la metamorphoſe du Vaiſſeau d'Ulyſſe en une pierre, & dans Virgile celle des Vaiſſeaux d'Enée, en autant de Nymphes, & cela réuſſit fort bien; c'eſt le veritable ſens de ce paſſage d'Ariſtote, qu'on avoit gâté en liſant ἀνάλογον, par proportion, pour ἄλογον, ſans raiſon.

25. Par exemple, ce qu' Homere dit d'Hector pourſuivi par Achille, feroit ridicule ſur le Theatre; car on ne pourroit s'empêcher de rire de voir d'un côté les Grecs debout, ſans faire aucun mouvement, & Achille de l'autre qui pourſuit Hector, & qui fait ſigne aux Troupes; mais c'est ce qui ne paroît pas dans l'Epopée.] L'exemple qu'Ariſtote choiſit pour prouver ce qu'il vient d'établir eſt pris du XXII. Livre de l'Iliade, où Homere décrit le combat d'Achille & d'Hector. Ce dernier fuit devant ſon ennemi, & fait trois fois le tour de la place, & Achille craignant que le moindre ſecours des Grecs ne ſouillât ſa victoire, fait ſigne aux Troupes de ne pas tirer ſur Hector, on voit donc d'un côté Hector qui fuit & Achille qui le pourſuit, & qui pour avoir ſeul l'honneur de le vaincre, fait ſigne aux Troupes de ne pas tirer: Et de l'autre on voit ſes Troupes demeurer les bras croiſez, ſpectateurs inutiles, en attendant l'iſſuë de ce combat. Homere a voulu faire entendre par-là, que toute la force des hommes vient de Dieu, que leur courage ſe perd, quand il les abandonne, & que le ſecours de Dieu, bien loin de deshonorer le Heros qu'il favoriſe, releve autant ſa gloire, que celuy des hommes la détruit. C'eſt pourquoy Achille qui étoit jaloux de ſon honneur, réfuſe le ſecours des hommes, & defend aux Grecs de l'aider; mais il reçoit avec plaiſir celuy de Minerve, il ſen glorifie, & dit à Hector: Neſpere pas d'échaper; c'eſt Minerve qui te fait tomber ſous mes coups. Mais quelque beau que ſoit ce ſens allegorique qu'Homere a caché ſous cet Incident, il eſt certain qu'il choqueroit ſi on le voyoit ſur le Theatre, & que cela ſe paſſât à nos yeux; car on ne pourroit ſouffrir qu'un vaillant homme fût ſi lâchement. Il réuſſit dans l'Epopée, parce que ce n'eſt qu'une narration, & qu'on ne voit pas les perſonnages. Voilà donc ce qu'Ariſtote appelle le merveilleux déraiſonnable; il ne laiſſe pas d'être raiſonnable en un ſens, puiſqu'il a été mis à deſſein, & par la connoiſſance parfaite que le Poete avoit de la Nature de ſon Poeme, qui ſouffre ce que le Poeme dramatique ne ſouffre pas. Il eſt étonnant qu'aprés une déciſion ſi formelle on ait reproché à Homere ce même endroit, comme un endroit abſurde qui deshonore ſon Poeme. Mais dira-t-on, mettrions-nous aujourd'huy une choſe, comme celle-là, dans un Poeme Epique? Plaiſante raiſon ! Comme ſi ce qu'Homere a fait devoit être ridicule, parce que nous ne l'oſerions faire. Du temps d'Homere c'étoit la coûtume de parler aux peuples par fables & par allegories, mais cette coûtume n'eſt plus, & par conſequent ſi nous voulions mettre quelque allegorie dans un Poeme, il faudroit la mettre ſous des Incidens qui fuſſent plus conformes à nos mœurs; & d'eſt ce que Virgile a fort bien obſervé. Il a imité le combat d'Hector & d'Achille dans la deſcription qu'il fait de celuy de Turnus & d'Enée; mais il y a changé tout ce qui n'étoit pas à l'uſage de ſon païs, où les allegories toutes ſimples n'étoient pas receües. Turnus fuit devant Enée; mais il ne fuit qu'aprés que la méchante épée qu'il avoit priſe pour la ſienne eſt rompuë, & on ne luy a pas plûtôt rendu la ſienne qu'il revient au combat, & fait tête à ſon ennemy; on peut voir le reſte dans le lieu même. Virgile admet l'allegorie, mais il la met ſous des choſes qui peuvent être entendues tout ſimplement, & ſans y entendre d'autre myſtére, & c'eſt ce que nous ferions aujourd'huy.

26. Or le merveilleux eſt toûjours agreable.] L'agreable eſt inſeparable du merveilleux, de quelque nature qu'il ſoit, & cela vient de la pente que les hommes ont naturellement à apprendre quelque choſe de nouveau. Il n'y a rien de plus nouveau que ce qui eſt merveilleux, & par conſequent il n'y a rien de plus agreable; & c'eſt ce qui a donné lieu à l'invention des fables, qui ſont toûjours les premieres choſes qui aiguiſent cette inclination naturelle qui porte les hommes à vouloir tout ſçavoir. Qu'est-ce que la fable ? C'eſt un conte nouveau, non pas d'une choſe qui est; mais d'une choſe toute contraire. Ce qui eſt nouveau & inconnu eſt agreable, & c'eſt ce qui excite la curioſité. Que ſi l'on y ajoûte le merveilleux & le prodigieux, voilà ce qui fait l'agreable parfait, & ce qui donne un plaiſir qui n'eſt comparable à aucun autre.

27. Et une preuve de cela eſt, que ceux qui racontent quelque choſe ajoûtent d'ordinaire à la verité, pour plaire d'avantage à ceux qui les écoûtent.] En effet rien ne marque mieux que le merveilleux eſt toujours agreable, que l'application, qu'ont tous ceux qui racontent quelque choſe, à embellir la verité; c'eſt ce qui a produit les fables, comme je viens de le dire; & c'eſt auſſi ce qui porta les premiers Hiſtoriens, comme Hecatée, Herodote, Ephorus, & les premiers Phyſiciens, comme Xenophanes, Parmenide, Empedocle, à mêler les fables dans leurs ouvrages, καὶ οἱ πρῶτοι δὲ ἱστορικοὶ καὶ φυσικοὶ μυθογράφοι, dit Strabon. Comme Homere avoit mêlé la verité à ſes fables, pour les rendre plus vray-ſemblables & plus utiles, ces Ecrivains mêlerent la fable aux veritez pour les rendre plus merveilleuſes & plus agreables par conſequent.

28. Homere est celuy qui a le mieux enseigné aux autres Poetes à faire comme il faut ces agreables mensonges.] Ariſtote ne parle pas ſeulement icy du mêlange qu'Homere a fait de la verité & du menſonge, dans le plan de ſon Poeme, lorſqu'après avoir diſpoſe ſa fable, qui n'est qu'un pur menſonge, il l'a épiſodiée par des Incidens qu'il a tirez d'une Hiſtoire veritable. Ce qui a fait dire par Horace: Atque ita mentitur, sic veris falsa remiscet. Il dreſſe de maniére le plan de ſon ſujet, qui n'est qu'un ingenieux menſonge, & il y mèle par tout enſuite, avec tant d'addreſſe, la verité, &c. Comme cela a été expliqué ſur le Chap. XIX. Mais il parle auſſi de ces menſonges particuliers qu'il a faits, en embelliſſant la verité, & qu'Horace appelle speciosa miracula, des miracles éclatants & agreables. En effet dans toutes ſes fictions qui paroiſſent les plus extraordinaires & les plus merveilleuſes, il y a toujours quelque verité qu'il déguiſe à ſa maniére pour faire plus de plaiſir; car, comme Strabon l'a fort bien remarqué, ἐκ μηδενὸς ἀληθοῦς ἀνάπτειν καινὴν τερατολογίαν, οὐχ Ὁμηρικόν. Ce n'est pas la maniére a Homere, de n'attacher à aucune verité ſes fictions nouvelles & merveilleuſes. C'eſt pourquoy il le compare à Ulyſſe, qui parlant à Penelope, comme ſif il étoit le frere d'Idomenée, luy raconte une Hiſtoire, où il mêle le menſonge & la verité. Ἴσκε ψεύδεα πολλὰ λέγων ἐτύμοισιν ὁμοῖα. Il luy diſoit beaucoup de choſes fauſſes qu'il rendoit vray-ſemblables. Il les rendoit vray-ſemblables par le mêlange de quelque verité: Voilà le caractére d'Homere. Ce qu'il dit des Cyclopes, des Leſtrygons, des Cimmeriens, de Carybde, de Scylla, d'Eole, &c. ſont des menſonges d'Homere, mais des menſonges qui ont quelque melange de vray, qui leur ſert de fondement, & qui les rend en quelque maniére plus croyables. Et c'eſt par là que Polybe, & aprés luy Strabon, ont réfuté le ſentiment d'Eratoſthene qui ſoûtenoit que tout ce qu'Homere avoit écrit, n'étoit que des menſonges frivoles ſans aucune verité, & qui diſoit qu'on trouveroit les lieux, où Ulyſſe avoit été porté, quand on auroit trouvé celuy qui avoit couſu le ſac où les vents avoient été enfermez,

29. Et c'est proprement un paralogiſme; car comme tous les hommes font naturellement perfuadez, que, quand une telle choſe est ou ſe fait, une telle autre chose arrive, on leur fait aiſément croire, que fi la derniere eft, la premiere est auſſi par conſequent.] Homere a enſeigné aux autres Poetes à mentir comme il faut. Ces mots, comme il faut, marquent la methode qu'il faut tenir pour bien faire ces menſonges; & cette methode conſiſte à ſe ſervir du faux raiſonnement, ou du paralogiſme, qu'Ariſtote appelle παρὰ τὸ ἑπόμενον, qui eſt de prouver une choſe par la ſuite. Comme, lorſque pour faire voir qu'un homme eſt amoureux, on ſe contente de dire qu'il eſt pâle. Les premiers Philoſophes ayant obſervé que la longue experience que les hommes avoient faite ſur la plupart des choſes, qu'ils voyoient toujours arriver les unes en conſequence des autres, leur avoit perſuadé qu'elles arrivoient toûjours de la même façon, connurent fort bien qu'on pouvoit aiſément tirer de cette perſuaſion naturelle des moyens ſeurs de les tromper, tant qu'on voudroit, en leur donnant des ſignes vray-ſemblables pour des cauſes ſeures; en effet on leur perſuade tous les jours les choſes les plus abſurdes, en leur faiſant recevoir pour vrayes celles qu'on leur donne, comme des effets des premieres, & qui ſouvent ne ſont pas moins fauſſes; car il y a deux maniéres de ſe ſervir de ce Paralogiſme; la premiere, lorſque par une choſe vraye on en fait inferer une fauſſe, & l'autre, lorſqu'on en employe une fauſſe pour en faire paſſer une, qui ne peut manquer de l'être par conſequent. Homere eſt tout plein de ces ſortes d'addreſſes. C'eſt ainſi qu'il nous fait recevoir la fable du Cyclope, celle de Scylla & de Carybde, qu'il convertit en deux monſtres affreux; celle des Leſtrigons qui portent ſur leurs épaules pluſieurs hommes enfilez comme des poiſſons, & qui s'en nourriſſent, &c. C'eſt à mon avis le ſens de ce paſſage, qui étoit fort embarraſſé & fort obſcur.

30. En effet, de ce qu'une telle choſe eſt, il ne s'enfuit pas toujours neceſſairement, que l'autre ſoit; mais, parce que nous ſommes perfuadez de la verité de la derniere, nous concluons fauſſement que la premiere est vraye auſſi.] Homere ſçavoit que tous les hommes ſont convaincus que tout eſt poſſible à Dieu, & c'eſt ſur cela, par exemple, qu'il entreprend de nous perſuader que le Cheval d'Achille a parlé, parce que la Deeſſe Minerve luy donna l'uſage de la voix. Et voilà le paralogiſme; car, comme Ariſtote le remarque fort bien, de ce que l'un eſt, il ne s'enfuit pas que l'autre ſoit. Homere a ſçeu ſe ſervir fort à propos de nôtre perſuaſion pour nous faire recevoir une choſe fauſſe, ſans que nous le puiſſions convaincre de fauſſeté; & voila de quelle maniére Ariſtote veut que le Poëte ſcache mentir. Victorius rapporte, qu'aprés les paroles d'Ariſtote, il y a dans quelque manuſcrit : παράδειγμα δὲ τούτου ἐκ τῶν Νίπτρων. On trouve un exemple de cela dans l'endroit de l'Odyſſée, où on lave les pieds à Ulyſſe. Si ce texte eſt d'Ariſtote, il renvoye ſon lecteur au même exemple qu'il a cité dans le troiſiéme Livre de ſa Rhetorique, où en parlant de ce même Paralogiſme qui fait que des ſignes connus, on tire des conſequences & des conjectures, pour ce qu'on ne connoît pas, il cite ces vers du 19. Livre de l'Odyſſée, où Homere pour rendre ſon conte vray-ſemblable par une circonſtance ſimple & naturelle, & qui eſt une ſuite de la paſſion, dit: τώ δ᾽ ἄρ᾽ ἑλόντε κατήψηντο χεροῖν πρόσωπα δάκρυα δ᾽ ἔκβαλον θερμά La vieille nourrice mit ſes mains devant ſon viſage, & pleura à chaudes larmes. Car parce que ceux qui pleurent, cachent ordinairement leur viſage avec les mains, Homere tâche de perſuader ſon lecteur par ce ſigne, qui n'eſt pas moins faux que tout le reſte. Il y a plus d'apparence que c'étoit une remarque de quelque Critique, lequel avoit écrit en marge, que l'exemple de ce Paralogiſme ſe trouvoit dans cet endroit d'Homere, comme Ariſtote l'avoit marqué dans ſa Rhetorique.

31. Le Poete doit plutôt choisir les choses impoſſibles pourvù qu'elles soient vray-ſemblables, que les poſſibles qui font incroyables avec toute leur poſſibilité.] Ce paſſage eſt tres important. Pour faire voir que le merveilleux de l'Epopée ne doit pas détruire la vray-ſemblance, quoyqu'il paſſe les bornes de la raiſon, Ariſtote dit fort à propos qu'un Poëte doit preferer l'impoſſible qui eſt vray-ſemblable au poſſible qui ne l'eſt pas. L'Iliade, l'Odyſſée, & l'Eneïde ſont pleines de choſes humainement impoſſibles; & qui ne laiſſent pas d'être vray-ſemblables. Or il y a deux fortes de ces impoſſibilitez, qui ſont pourtant dans les regles de la vray-ſemblance; Les premieres, qu'on peut appeller les plus grandes & les plus incroyables, ſont celles qui exigent toute la vray-ſemblance divine, comme le Cheval qui parle dans l'Iliade, la metamorphoſe du Vaiſſeau d'Ulyſſe en une pierre dans l'Odyſſée, & celuy des Vaiſſeaux d'Enée en autant de Nymphes dans l'Eneïde. Celles-là ne doivent pas être trop frequentes dans le Poëme, & un Poëte n'en doit pas abuſer. Les autres ſont celles qui étant impoſſibles, ne laiſſent pas d'être vray-ſemblables humainement, ſoit par elles-mêmes, ſoit par la credulité de ceux à qui on les debite. C'eſt de cette derniere maniére qu'Homere a fait rentrer dans la vray-ſemblance humaine, ce qui n'eſt point vray-ſemblable humainement, comme l'Hiſtoire de Circé, des Sirenes, de Scylla, de Polypheme, & beaucoup d'autres; car Homere a feint tres ingenieuſement qu'Ulyſſe debite ces avantures aux Pheaciens, qui étoient des peuples ſans eſprit, ſimples & credules, & qui plongez dans une tres grande oiſiveté, n'aimoient rien tant que les fables. Ce grand Poëte a marqué à deſſein le caractére de ces peuples, en diſant, Qu'ils habitoient loin des lieux, où demeuroient les hommes d'eſprit. ἐν Σχερίῃ ἑκὰς ἀνδρῶν ἀλφηστάων. Odyſſ. VI. Mais comme cette vray-ſemblance, qui ſe tire de la ſimplicité de ces peuples, ne devoit pas diſpenſer ce Poëte de conſerver dans ces mêmes fables une autre ſorte de vray-ſemblance pour les Lecteurs raiſonnables, & pour les Sçavans, c'eſt à quoy il a pourvû avec beaucoup d'addreſſe, en cachant des veritez phyſiques ou morales, ſous ces allegories miraculeuſes, & par là il a reduit dans la verité & dans la vray-ſemblance poëtique toutes ces merveilles qu'Horace appelle, speciosa miracula, des miracles éclatans.

32. Il doit auſi tàcher de ne rien mettre dans ſon ſujet, qui n'ait ſa raiſon; & ſi cela est entierement impoſſible, il faut que ce qu'il y aura de déraisonnable ſoit hors du ſujet, comme dans l'Edipe l'ignorance où est ce Prince, de la manière dont Lajus a été tué.] C'eſt le même précepte qu'il a donné pour la Tragedie dans le Chapitre XV. Il faut abſolument que dans tous les Incidens qui compoſent la fable, il n'y ait rien qui ſoit ſans raiſon, ou ſi cela eſt impoſſible, on doit faire en ſorte que ce qui eſt ſans raiſon ſe trouve toujours hors de la Tragedie, comme Sophocle l'a ſagement obſervé dans ſon Œdipe. Il y avoit de grandes abſurditez dans l'Hiſtoire de ce Prince; car quelle apparence qu'il eût pû ignorer ſi long-temps de quelle maniére Lajus avoit été tué? Eſt-il poſſible qu'il eût été marié avec Jocaſte plus de vingt années, ſans que l'un, ni l'autre, euſſent ſongé à faire la moindre recherche du meurtre de ce Roy? cela eſt entierement incroyable, & contre toute ſorte de raiſon; mais Sophocle ayant trouvé cette fable déja receuë & voyant qu'elle étoit merveilleuſe pour le Theatre, il en a tiré le ſujet de ſa piece, & l'a diſpoſé de maniere, que tout ce qu'il y a de deſraiſonnable eſt hors de l'action qui ne commence qu'au dernier jour de la peſte qui affligea Thebes; & c'eſt cette judicieuſe conduite qu'Ariſtote propoſe à ceux qui font des Poëmes Epiques.

33. Cela ne doit point se trouver dans tout ce qui paroit ſur le Theatre, & qui fait le corps de l'action comme dans l'Electre, où l'on vient annoncer la nouvelle de la mort d'Oreſte, qui s'est tué dans les jeux Pythiques.] Sophocle n'a pas été ſi ſage, ni ſi judicieux dans la conduite de quelques-unes de ſes autres pieces, qu'il l'a été dans celle de ſon Œdipe; car dans ſon Electre, il eſt juſtement tombé dans le défaut qu'Ariſtote condamne icy, il a mis dans ſon ſujet une choſe abſurde, & qui eſt même d'autant plus vicieuſe, qu'il en eſt l'Auteur. Dans la 1. Scene du ſecond Acte, celuy qui annonce la fauſſe nouvelle de la mort d'Oreſte, dit que ce Prince étant allé à la celebre Aſſemblée de la Grece pour aſſiſter aux jeux Pythiques, & ayant remporté le prix de tous les combats, s'étoit tué dans la courſe de chariots. Ariſtote trouve cela abſurde & hors de toute raiſon, non pas parce qu'il n'eſt pas vray-ſemblable qu'Egiſthe & Clytemneſtre n'euſſent pas appris cette nouvelle avant l'arrivée de ceux qui portoient les cendres d'Oreſte, car il y avoit mille choſes qui pouvoient l'empêcher; Mais il la trouve abſurde, parce que les jeux Pythiques ne furent inſtituéz que plus de cinq cens ans aprés la mort d'Oreſte; & que cette fauſſeté trop manifeſte ruine toute la vray-ſemblance de la piece, dont elle eſt le fondement. Sophocle n'avoit qu'à feindre, comme Eſchyle, qu'il s'étoit tué de toute autre maniére. On dira pour défendre le Poëte, que de pareils anachroniſmes ſont permis en Poësie; que Virgile en a fait d'auſſi grands; mais, outre qu'on ne juſtifie pas une faute par des fautes ſemblables, il y a bien de la difference entre une abſurdité dans le fond de l'action, & une abſurdité qui ne ſe trouve que dans un Epiſode. Il ſeroit à ſouhaiter, qu'il n'y en eût, ni dans les Epiſodes, ni dans le corps de l'action; mais elles ſont plus excuſables dans les Epiſodes. Sophocle croyoit ſans doute ſes Auditeurs aſſez peu inſtruits de l'origine de ces jeux, pour ne pas prendre garde à l'alteration qu'il faiſoit dans cette Epoque; & d'ailleurs il a caché cette abſurdité ſous les charmes merveilleux de ce recit qui eſt admirable. Cela ne le juſtifie pourtant pas.

34. Et comme dans les Myfiens, où l'on voit un Courier qui vient de Tegée en Myfie ſans avoir dit une feule parole.] Sophocle avoit fait la même faute dans ſa Tragedie des Myſiens, celle-cy étoit même plus grande & moins excuſable que celle de l'Electre; car il n'y a rien de plus abſurde que d'avoir feint qu'un homme parte de Tegée Ville d'Arcadie, & qu'il aille en Myſie, ſans avoir dit une ſeule parole, pendant un voyage de pluſieurs jours. Comme on ignore entierement le ſujet de cette piece, car il n'eſt nullement tiré de l'Hiſtoire de Telephus, il eſt impoſſible de voir ce qui avoit obligé Sophocle à laiſſer dans ſa fable cette abſurdité.

35. De dire que cette exactitude va à détruire les fables, cela est risible; car dés le commencement il faut faire tous ses efforts pour dreſſer autrement le plan de ſon ſujet.] C'eſt le même précepte que font encore aujourd'huy tous les méchans Poëtes & leurs partiſans, quand on leur parle des regles; ſi on vouloit, diſent-ils, obſerver ſi exactement les regles, on ne trouveroit preſque pas de ſujet qu'on pût mettre ſur le Theatre, & il n'y auroit qu'à renoncer au mêtier. Ariſtote dit fort bien que cela eſt riſible. En effet les regles ne peuvent jamais rien gâter, & bien loin de détruire les fables, elles ſervent au contraire, à corriger ce qu'elles peuvent avoir de vicieux, ou à le déguiſer de maniére, qu'il paroiſſe plus ſupportable; mais c'eſt là le langage ordinaire de l'ignorance & de la pareſſe, elles décrient ce qu'elles ne ſçauroient obſerver. Et c'eſt ce qu'Ariſtote condamne. Il dit donc avec raiſon, que, quand on trouve quelque choſe d'abſurde dans un ſujet, il n'y a point d'efforts qu'on ne doive faire pour en dreſſer le plan, de maniére que tout ce qu'il y a de déraisonnable ſe trouve hors de l'action du Poëme; & comme il y a quelquefois des ſujets, où il eſt impoſſible d'empêcher qu'il n'y ait quelque abſurdité, il dit qu'on peut la recevoir pourvû qu'elle rende le reſte plus vray-ſemblable, & qu'on l'embelliſſe par tous les ornemens qu'elle eſt capable de recevoir; c'eſt ainſi que Sophocle en a uſé pour cacher l'abſurdité du recit de la mort d'Oreſte. L'exemple, qu'Ariſtote va citer d'Homere, rendra ce précepte plus clair.

36. Dans l'Odyffée, l'endroit où Ulyſſe eſt exposé par les Pheaciens ſur le rivage d'Itaque, est plein de ces abfurditez qui ne seroient pas ſupportables, ſi un méchant Poëte nous les eût données, mais ce grand homme les cache toutes ſous une infinité de choses admirables, &c.] Ce Jugement d'Ariſtote merite d'être remarqué. Il n'y a rien dans l'Odyſſée qui choque plus la raiſon que la manière dont Ulyſſe eſt remis par les Pheaciens ſur le rivage d'Itaque. Voicy le fait, comme il eſt dans le XIII. Liv. de l'Odyſſée. Alcinous donne un Vaiſſeau à Ulyſſe pour le ramener dans ſon païs. Il s'embarque donc ſur le ſoir au Port de Corfou, & le matin à la pointe du jour il arrive à un Port d'Itaque; Les Pheaciens le prennent tout endormi, le deſcendent avec ſon lit ſur le rivage, le mettent auprés d'un olivier hors du chemin, avec tous les preſens qu'Alcinous luy avoit faits, & s'en retournent ſans l'éveiller. Ariſtote dit fort bien, que cela eſt abſurde; car quelle apparence qu'un homme auſſi prudent qu'Ulyſſe qui ſe voit ſeul dans un Vaiſſeau à la discretion des étrangers, & qui n'attend que l'heure d'arriver à ſa chere patrie, dorme ſi profondement, qu'on le deſcende du Vaiſſeau, qu'on porte prés de luy toutes ſes hardes, & qu'on ſe remette en mer ſans qu'il s'éveille. Homere n'a pourtant pas été rebuté de cette abſurdité; ne pouvant la changer il s'en ſert pour rendre le reſte plus vray-ſemblable; car il falloit neceſſairement qu'Ulyſſe abordât ſeul à Itaque, afin qu'il pût y être caché. S'il eût été éveillé, les Pheaciens auroient été obligez de le ſuivre, ce qu'Ulyſſe n'auroit pû ny refuſer honnêtement, ny accepter avec ſeureté. Homere n'avoit donc pas d'autre moyen pour denoüer heureuſement ſa fable; mais comme il connoiſſoit parfaitement ce que ce moyen a d'abſurde, voicy ce qu'il fait pour le cacher, il ramaſſe tout ce qu'il a de force & d'adreſſe, & jette dans cette partie de ſon Poëme tant de choſes merveilleuſes, que l'eſprit du Lecteur enchanté, ne peut plus en aucune manière s'appercevoir de ce defaut, il eſt ſur cela auſſi endormi qu'Ulyſſe, & il ne ſçait preſque, non plus que luy, comment on l'a mis là. Ce grand Poëte décrit d'abord les ceremonies du congé qu'Ulyſſe prend du Roy Alcinous, & de la Reine Arete ; aprés l'embarquement de ce Prince, il met devant les yeux la legereté du Vaiſſeau par deux comparaiſons admirables; il fait enſuite une tres belle deſcription du Port, où il aborde; cette deſcription eſt accompagnée de celle de l'antre des Nymphes, qui eſt au deſſus de ce Port prés d'un bois d'oliviers, & qui eſt ſi merveilleuſe & ſi remplie d'une profonde érudition, que Porphyre de Tyr a crû qu'elle meritoit qu'il prît ſoin de nous l'expliquer, ce qu'il a fait par un excellent Commentaire. Quand Homere voit que l'eſprit de ſon Lecteur eſt comme enyvré de toutes ces merveilles, il prend adroitement ſon temps pour faire porter à terre Ulyſſe, & repartir les Pheaciens. Toute cette manœuvre n'occupe que huit vers qui ſont ſuivis d'un beau Dialogue de Jupiter & de Neptune ; ce Dialogue fini, on voit Neptune qui change en pierre le Vaiſſeau qui avoit porté Ulyſſe. Ce changement ſe fait à la veüe de l'Iſle même des Pheaciens. Alcinous étonné de ce prodige, dont il connoît la cauſe, veut appaiſer le courroux de ce Dieu, il fait un ſacrifice ſur le rivage, & il immole douze Taureaux. On revient enſuite à Ulyſſe endormi, qui ſe reveille, & qui ne connoiſſant pas les lieux où il eſt, parce que Minerve les luy fait paroître tout autres, ſe plaint de ſon malheur, accuſe les Pheaciens de perfidie, & pour mieux juger de leur action, il fait la reveüe de ſes hardes, qu'il compte pour voir s'ils ne luy ont rien emporté. Minerve luy paroît enſuite ſous la figure d'un jeune berger. Ulyſſe uſe avec elle de ſes déguiſemens ordinaires, &c. Voilà comment cette abſurdité, qui ſe trouve dans la fable, quand on l'examine ſeule, eſt cachée par toutes les beautez qui l'environnent, & voilà ce que les Poëtes doivent imiter; c'eſt l'endroit d'Homere, le plus orné par les fictions, & le plus travaillé pour le ſtile; mais ce n'eſt rien d'en entendre le raport, il faut le lire, & on avoüera qu'Homere eſt le plus grand enchanteur qui fut jamais,

37. Auſſi doit-on referver tous ces ornemens de la diction pour les endroits foibles.] Ce précepte eſt tres important, & n'eſt pas moins neceſſaire aux Orateurs, qu'aux Poëtes. Tous les endroits qui ſont, ou abſurdes, ou foibles, & qui ne peuvent ſe ſoûtenir d'eux-mêmes, doivent être relevez par tous les ornemens de la diction, comme Homere & Virgile, Demoſthene & Ciceron l'ont heureuſement pratiqué.

38. Ceux qui renferment de beaux ſentimens, ou des mœurs, n'en ont aucun beſoin.] Ce jugement eſt remarquable, les endroits qui éclatent par la beauté des ſentimens, n'ont pas beſoin des ornemens de la diction, parce que ces ornemens ne feroient que les offuſquer; jamais un beau ſentiment ne paroît mieux, que dans un ſtile ſimple; les endroits qui expriment les mœurs n'en ont pas beſoin non plus, parce que les mœurs ne ſe trouvent que dans la ſimplicité; c'eſt pourquoy Hermogene a dit plus d'une fois, que ceux qui écrivent moralement ἠθικῶς, c'est-à-dire, qui expriment les mœurs dans leurs diſcours, ecrivent ſimplement ἀφελῶς, & ſans fard.

39. Une expreſſion éclatante & lumineuse leur nuit au contraire, & ne ſert qu'à les cacher.] Dans la naiſſance de la Poëſie on ne s'apperceut pas de cette verité, que les ornemens de la diction nuiſoient aux ſentimens & cachoient les mœurs; les premiers Poëtes, ébloüis des richeſſes de leur art, les prodiguerent ſans aucune reſerve; ils étoient toujours fleuris, & ne diſoient rien d'une manière ſimple; c'eſt pourquoy il n'y avoit preſque point de mœurs dans leurs pieces, & les penſées y étoient accablées ſous une foule d'ornemens de la diction, qui les cachoient, & qui ne permettoient de les demêler qu'avec peine. Les Poëtes qui les ſuivirent s'étant apperceus de ce défaut, renoncerent à ce langage trop recherché, & s'attacherent à la maniére de parler ordinaire & commune; ainſi la Poëſie & l'Eloquence eurent un ſort tout different. Celle-cy fut d'abord ſaine; car les premiers Orateurs ne cherchoient que la ſimplicité & la verité ; mais elle ſe corrompit enſuite, & n'employa que le menſonge & le fard; au lieu que la Poëſie fut d'abord corrompue, & ne devint ſaine qu'avec le temps. L'Eloquence n'a pas encore recouvré ſa premiere ſanté, & la Poësie eſt preſque retombée dans ſa premiere maladie. Nous avons peu de Tragedies, où les perſonnages parlent politiquement, pour me ſervir du terme d'Ariſtote, c'est-à-dire, communement & ſimplement; Ils ne cherchent qu'à étaler tous les ornemens de la Rhetorique, & ſont bien plus Déclamateurs qu'Acteurs, & de là vient qu'on y trouve tant de faux brillans, & que les mœurs y ſont ſi rarement marquées, car il n'y a rien de plus contraire aux mœurs & aux ſentimens qu'une diction enflée & un ſtile trop recherché, comme Denis d'Halicarnaſſe l'a fort bien remarqué aprés Ariſtote, ὁ γὰρ ὄγκος καὶ τὸ ἐξ ἐπιτηδεύσεως ἅπαν ἀνηθοποίητον.

1. S I l'on veut sçavoir le nombre & la qualité des lieux com-muns, d'où l'on tire les objections qu'on fait aux Poëtes & les réponſes qu'on peut faire à ces objections, on n'a qu'à lire ce Chapitre.] Aprés avoir achevé de donner les regles de la Tragedie & du Poëme Epique, Ariſtote a crû avec raiſon que tout ſon travail ſeroit inutile, s'il ne donnoit à ceux qui liroient ſon Ouvrage, les moyens de répondre aux objections que certains Critiques faiſoient aux Poëtes; car de ſon temps il y avoit eu des Cenſeurs, qui, non contens de condamner la Poësie, comme une choſe inutile, ou plutôt, comme une imitation vicieuſe, qui corrompoit les mœurs, & qui par conſequent étoit indigne d'amuſer les hommes, avoient fait encore tous leurs efforts pour y faire appercevoir des défauts qui devoient dégoûter de cette lecture. Si parmy ces Cenſeurs, il n'y avoit eu que des gens ſans nom, comme des Protagoras, des Ariphrades, Ariſtote ne ſe ſeroit pas donné cette peine; mais il y avoit eu des hommes d'un tres grand merite, comme Socrate & Platon, qui avoient attiré preſque tous les Philoſophes Academiques. Il étoit donc neceſſaire qu'Ariſtote donnât à ſes Lecteurs des armes pour combatre des ennemis ſi dangereux, c'eſt ce qu'il va faire, en ramaſſant les réponſes qui avoient été déja faites à la plupart de ces objections par de ſçavans hommes, & il y en ajoûte de nouvelles de ſon invention. Heureuſement ces mêmes réponſes ſervent contre tout ce qu'on reproche encore de nôtre temps à ces mêmes Poëtes, ſurtout à Homere. Je n'aurois jamais cherché l'occaſion d'en parler, puiſqu'elle ſe preſente ſi naturellement, je raporteray quelques-unes de leurs Critiques, moins pour les combatre, que pour faire voir, que ſi ces Cenſeurs avoient lû ce ſeul Chapitre, ils y auroient trouvé leur condamnation.

2. Puisque le Poëte eſt un imitateur auſſi bien que le Peintre, & que le Statuaire, il faut neceſſairement qu'il imite une de ces trois choses.] Avant que de deſcendre aux réponſes particulieres qu'on doit faire à chaque objection, Ariſtote établit trois lieux communs, qui ſont comme les Magazins & les Arſenaux, d'où l'on peut tirer toutes les armes neceſſaires pour repouſſer les attaques de ces ennemis. Le premier regarde le ſujet de l'imitation qui a trois differences eſſencielles. Le ſecond regarde le moyen qui embraſſe tous les changemens qui arrivent à la diction, & toutes les libertez qu'on accorde aux Poëtes, & le troiſiéme regarde la maniere. Il va luy-même s'expliquer.

3. Car il represente un ſujet tel qu'il étoit, ou tel qu'il est; tel qu'on le dit, ou qu'il paroît; ou tel qu'il doit être.] Voilà le premier lieu commun, celuy qui regarde le ſujet. On ne ſçauroit rien imaginer au-de-là de ces trois differences, ainſi quand les objections tomberont ſur le ſujet de l'imitation, il faut voir ſi on ne peut pas le ſauver par l'un des trois; car ſi on ne le peut, la faute eſt inſoûtenable, & il ne faut pas chercher à l'excuſer. Horace a dit: Aut famam sequere, aut convenientia finge. Il faut qu'un Poëte cherche, ou la reſſemblance, ou la convenance, s'il n'a fait, ny l'un, ny l'autre, il a fait une faute ſans contredit.

4. Et pour cela il ſe fert, ou de mots propres, ou de mots étrangers, ou des metaphores, & de tous les autres changemens de la diction, dont les Poëtes ont la liberté de se fervir.] C'eſt le ſecond lieu commun, celuy qui regarde le moyen ; car les Poëtes font leur imitation par le diſcours en vers; ainſi quand la Critique tombera ſur la diction, il faut voir ſi on ne pourra pas y répondre par quelqu'un des changemens qui arrivent à la diction, & en faiſant valoir toute la liberté qu'on accorde aux Poëtes.

5. D'ailleurs, il faut bien ſe ſouvenir qu'on ne doit pas juger de l'excellence de la Poësie, comme de celle de la Politique, ny mème comme de celle de tous les autres Arts.] Voicy le troiſiéme lieu commun qui regarde la maniére, dont les Poëtes font leur imitation. Ariſtote écrit cecy particulierement contre Platon, qui dans ſes Livres de la Republique, & dans les Livres des Loix, examine la Poëſie par raport à la Politique, & la condamne, quand elle n'eſt pas conforme aux regles qu'un bon Politique donne pour la conſervation des états, & pour le bonheur des peuples. Il n'y a rien de plus injuſte; car, comme Ariſtote le dit fort bien, il ne faut pas juger de la Poëſie, comme on juge de la Politique, ni même comme on juge des autres Arts. En effet la Politique, qui eſt l'art de conduire ſagement des peuples; la Medecine, qui travaille à conſerver la ſanté; La dialectique, qui eſt l'art de diſcerner la verité d'avec le menſonge; la Rhetorique, qui enſeigne à choiſir les choſes capables de perſuader, ont toutes un but different de la Poëſie, & toutes les fois qu'elles n'arrivent pas à ce but, elles commettent des fautes inexcuſables, qui viennent d'elles, & qu'on ne peut imputer à aucun autre art. Il n'en eſt pas de même de la Poësie, ſon but eſt d'imiter, & les fautes qu'elle fait en imitant mal, ſont de deux fortes, ou propres, ou étrangeres; les propres ſont celles qu'elle fait, en choiſiſſant des ſujets au deſſus de ſes forces, & les étrangeres ſont celles, où elle tombe pour avoir choiſi des ſujets vicieux. Les premieres ſont des fautes eſſencielles, qui ne ſont pardonnables qu'en certain cas, comme on le verra dans la ſuite, & les autres ne ſont pas des fautes de la Poëſie; mais du Poëte qui manque contre un autre art que le ſien. Voilà le ſens de ce paſſage, la ſuite va le rendre encore plus clair.

6. Quand elle choisit des ſujets au deſſus de fes forces & de ſa portée, voilà celuy qui vient d'elle.] A proprement parler, il n'y point de fautes qu'on puiſſe imputer aux arts, car les arts ne pechent point; ce n'eſt jamais l'art de la Medecine qui tue un malade, c'eſt le Medecin. Il en eſt de même de tous les autres arts; les accuſer de quelque faute, c'eſt ſoûtenir que l'art de tirer fait manquer le but où l'on viſe. Cela étant, quand on dit qu'une telle choſe eſt une faute de l'art; on veut dire que c'eſt la faute de l'Ouvrier qui a peché contre les regles de ſon Art; un Poëte qui peche donc contre l'Art de la Poësie, c'eſt un Poëte qui choiſit des ſujets, qui ne ſont pas proportionnez à ſes forces, car alors il eſt impoſſible qu'il réuſſiſſe dans ſon imitation. C'eſt pourquoy Horace donne ce beau précepte dés l'entrée de ſa Poëtique: Sumite materiam, vestris, qui scribitis, æquam Viribus, & versate diù quid ferre recusent, Quid valeant humeri, cui lecta potenter erit res, Nec facundia deserethunc, nec lucidus ordo. Ecrivains, choiſiſſez toûjours des matieres qui ne ſoient pas au deſſus de vous, & examinez long-temps ce que vos épaules peuvent, ou ne peuvent pas porter ; celuy qui aura choiſi un ſujet proportionné à ſes forces, ne manquera, ny d'ordre, ny d'expreſſion. Voilà donc les fautes qu'on appelle propres.

7. Et quand elle choisit des ſujets qui ne font pas au deſſus de ses forces, mais qui font vicieux, voilà celuy que j'appelle par accident, elle represente, par exemple, un cheval qui remue en même temps les deux pieds droits.] Les fautes étrangeres, & dont il ne faut pas accuſer la Poësie, ce ſont les fautes que les Poëtes commettent contre un autre Art que le leur. Et ces fautes ſont bien plus legeres, & plus pardonnables que les premieres. Un Poëte n'en ſera pas moins bon Poëte, quand, en décrivant la demarche fiere d'un cheval, il luy aura fait lever en même temps les deux pieds droits; c'eſt une faute, mais c'eſt une faute contre un autre art que celuy de la Poësie. Si le Poëte avoit voulu conſulter ceux qui dreſſent des chevaux, ou voir marcher même un cheval, ou un autre animal à quatre pieds, il auroit vû qu'il n'y en a point qui remue en même temps les deux pieds d'un côté, & qu'ils levent tous le pied droit de devant avec le pied gauche de derriere, ou le pied droit de derriere avec le pied gauche de devant; car par ce moyen ils ſont appuyez des deux côtez. Il faut qu'un Poëte connoiſſe aſſez tous les arts pour ne manquer contre aucun; mais ſi j'avois à choiſir, j'aimerois encore mieux celuy qui y feroit quelques fautes, que celuy qui y ſeroit trop ſçavant, car il n'y a rien de plus ennuyeux qu'un Poëte qui affecte de faire paroître une Science univerſelle.

8. Elle peut pecher de mème contre les regles de tous les autres arts, comme contre la Medecine.] On pourroit, par exemple, accuſer Homere, d'avoir fait une faute contre l'art de la Medecine, lorſqu'il fait donner du vin à des gens dange-reuſement bleſſez. Mais outre qu'Athenée l'a juſtifié, en faiſant voir que la frugalité des Grecs leur faiſoit trouver dans le vin un remede ſouverain, que nôtre intemperance nous a fait perdre, il eſt certain, que, quand Homere auroit peché en cela, & contre tous les autres arts, contre l'Anatomie, contre l'Aſtronomie, contre la Geographie, &c. Il n'auroit pas peché contre l'art du Poëte.

9. Ou traiter des chofes impoſſibles.] Quand le Poëte avance des choses qui ne peuvent pas être, il peche encore par accident; car ſa faute ne vient que de l'ignorance, où il eſt de la Nature de la choſe, dont il parle.

10. Il faut donc tirer de ces lieux-là les réponſes qu'on doit oppoſer aux reproches qu'on fait aux Poëtes.] Si l'objection tombe ſur le ſujet, il faut examiner les trois differences qu'il a établies, & faire voir que le Poete a imité une telle choſe, comme elle étoit, ou comme elle est; comme on l'a dit, ou comme elle paroît, ou comme elle doit être. Si elle regarde le moyen, il faut examiner le terme dont le Poëte s'eſt ſervi, & voir s'il eſt propre ou étranger, ſi c'eſt une metaphore, ou un autre ornement du diſcours, ſi c'eſt un mot alongé, racourci, ou changé, & conſiderer les raiſon que le Poëte a pû avoir de ſe ſervir de cette expreſſion, plutôt que d'une autre. Enfin ſi elle tombe ſur la maniere, il faut examiner ſi ce qu'on luy reproche eſt une faute propre ou étrangere, ſi elle eſt contre l'art du Poëte, ou contre quelqu'un de tous les autres arts.

11. Premierement fi le Poëte avance des choses impoſſibles dans les regles mêmes de fon art, il commet une faute ſans con-tredit; mais elle ceffe d'être faute, lorſque par ce moyen il arri-ve à la fin qu'il s'eſt proposée.] Ariſtote commence par les fautes que l'on peut commettre contre les regles de la Poëſie. Il a déja dit, qu'elles conſiſtent à mal choiſir ſes ſujets, à les prendre au deſſus de ſes forces. Tout ce qui eſt abſurde eſt tel, & c'eſt ce qu'il appelle icy impoſſible, car par ce mot d'impoſſible, il ne veut pas dire ce qui ne peut arriver dans la Nature, puiſque les fautes que l'on fait dans ce genre ſont des fautes étrangeres, ou par accident, comme on l'a déja veu. Impoſſible, eſt en cet endroit ce qu'il a appellé dans le Chapitre précedent deſraiſonnable, abſurde. Toute abſurdité dans l'imitation, eſt une faute contre la Poësie. Ariſtote enſeigne donc icy en quelle occaſion les fautes qu'un Poëte fait contre ſon art, non ſeulement peuvent être excuſées, mais ceſſent d'être des fautes; c'eſt ſeulement, lorſque par ſon moyen le Poëte parvient à la fin qu'il ſeſt propoſée, qui eſt d'exciter l'admiration & l'étonnement, & tel eſt cet endroit de l'Iliade, où Hector eſt pourſuivi par Achille.

12. Si par là il rend cet endroit, ou quelqu'autre partie de fon Poëme, plus étonnant & plus admirable.] Ariſtote nous apprend icy que le deſraiſonnable, que les Poëtes mettent quelquefois à deſſein dans leurs Poëmes, n'eſt pas toujours deſtiné à rendre plus admirables les endroits où ils l'ont placé, & qu'ils s'en ſervent ſouvent pour rendre plus merveilleux les endroits qui les accompagnent & qui les ſuivirent, comme les Peintres ſe ſervent de l'obſcur pour donner un plus grand éclat à ce qui eſt lumineux. Dans l'endroit de l'Iliade, où Hector eſt pourſuivi par Achille, tout le deſraiſonnable qu'Homere aſſemble, ne va qu'à rendre cet endroit le plus ſurprenant; mais l'abſurdité qui eſt dans l'Expoſition d'Ulyſſe endormi ſur le rivage d'Itaque, eſt deſtinée à rendre plus merveilleux tout ce qui la ſuit. Il faut donc bien demeler ces deux differences, pour pouvoir accuſer ou défendre les Poëtes avec raiſon.

13. Que fi le Poëte a pů parvenir à la même fin, & faire à peu prés le même effet ſans violer les regles de fon art, alors fa faute n'est plas pardonnable, car il faut, s'il eſt poſſible, s'em-pêcher de tomber dans aucun défaut.] Comme ce qu'il vient de dire, qu'il y a des abſurditez qui ceſſent d'être des fautes, quand elles ſervent à exciter une plus grande admiration, pouvoit jetter les Poëtes dans une ſecurité tres dangereuſe, en les empêchant de faire les derniers effors pour ôter de leurs ouvrages tout ce qu'il pourroit y avoir d'abſurde & de vicieux, ſous pretexte que cela rendroit quelque endroit plus ſuprenant & plus admirable, il a ſoin de les avertir, non ſeulement qu'il vaut mieux arriver à la même fin ſans faire aucune faute, mais encore qu'il vaut mieux y arriver moins bien; car c'eſt ce qu'il a voulu dire par ces mots ἢ μᾶλλον ἢ ἧττον, plus, ou moins, ce que j'ay traduit à peu prés. Pourvû que la difference ne ſoit pas trop grande, il vaut mieux arriver moins bien à ſon but, & cauſer moins d'admiration, en ne commettant aucune faute. Ce Jugement, ſi digne de ſon Auteur, ſert encore à faire trouver plus merveilleux & plus admirables tous les endroits, où Homere a violé les regles de ſon art, ſoit qu'il l'ait fait à deſſein, ou qu'il y ait été forcé par la diſpoſition de ſa fable.

14. Il faut encore bien examiner ſi la faute, dont il eſt queftion, est faite contre l'art du Poëte, ou ſic'est une faute par quelqu'autre accident que ce foit. ] Avant que de condamner un Poëte, il faut voir ſi la faute qu'on luy reproche eſt contre l'art de la Poëſie, ou ſi ce n'eſt qu'une faute par accident, de quelque Nature que cet accident puiſſe être; car un Poëte ne peche proprement, que quand il imite mal ce que ſon art eſt capable de bien imiter. Toutes les fautes qu'il fait d'ailleurs ſont legeres & pardonnables, & n'empêchent pas qu'il ne puiſſe être excellent dans ſon art.

15. Et on excufera bien plus volontiers un Poëte qui aura igno-ré que les biches n'ont point de cornes, que celuy qui aura fait une méchante imitation.] Il a déja fait connoître par un exemple, de quelle nature étoient les fautes qu'on peut faire contre un autre art que celuy de la Poëſie, un Poëte repreſente un cheval, qui en marchant leve enſemble les deux pieds droits. Voicy un autre exemple tiré des choſes prodigieuſes, ou impoſſibles dans la Nature, un Poëte repreſente une biche qui a des cornes; cette faute n'eſt pas contre l'art de la Poëſie, puiſque le Poëte n'y tombe que pour avoir ignoré cette verité, que tous les Naturaliſtes ont remarquée, & qu'Ariſtote tâche de prouver dans le 2. Chapitre du II. Livre des Parties des animaux, que la Nature ne donne point de cornes aux biches. Elle eſt donc plus pardonnable, que ſi le Poëte avoit fait une imitation vicieuſe, car alors il auroit manqué contre ſon art. Ce qu'Ariſtote dit icy, tend à excuſer Anacreon & Pindare, qui ont tous deux fait les biches cornuës; mais quelque legere que ſoit cette faute, il ſeroit encore mieux de ne l'avoir pas faite, s'il eſt vray que les biches n'ayent point de cornes, & l'on ne ſçauroit excuſer Callimaque d'y être tombé aprés cette judicieuſe Remarque d'Ariſtote, qu'il avoit leüe apparemment; mais il a crû ſans doute, que l'autorité d'Anacreon & de Pindare ſuffiſoit pour le juſtifier, & qu'un troupeau de biches à cornes d'or ornoient d'avantage une Hymne conſacrée à Diane, que n'auroient fait des Cerfs. Ou bien on avoit découvert de ſon temps, qu'Ariſtote s'étoit trompé, & que la Nature ne laiſſe pas quelquefois de donner des cornes aux biches, comme on l'a vu, dit-on, dans le dernier ſiecle, où l'on prit une biche cornuë, dont on a gardé long-temps la tête par rareté.

16. De plus on reproche ſouvent aux Poëtes qu'ils ne ſui-vent pas la verité dans les caractères qu'ils forment. Mais on fait voir qu'ils les forment tels qu'ils devoient étre, ou tels qu'ils ſont.] Il remonte aux objections qui regardent le ſujet, & il enſeigne de quelle maniere on y peut répondre. Si les Poëtes repreſentent les choſes plus belles qu'elles ne ſont ordinairement, on les juſtifie en diſant qu'ils les repreſentent, non pas comme elles ſont, mais comme elles devroient être; Ils donnent plus à la vray-ſemblance, qu'à la neceſſité. Et s'ils les repreſentent avec moins d'ornemens, & d'une maniére moins flatée, on les excuſe en diſant qu'ils les repreſentent, non pas telles qu'elles devroient être, mais telles qu'elles ſont; ils ont plus ſuivi la neceſſité que la vray ſemblance, & ſe ſont plus attachez aux Copies, qu'aux Originaux.

17. Et c'est ainsi que Sophocle & Euripide répondirent à leurs Cenſeurs; Sophocle, en diſant qu'il faiſoit ſes Heros, comme ils devoient être: Et Euripide qu'il les faisoit comme ils étoient.] C'eſt à mon avis, le ſens de ce paſſage qui eſt tres remarqu-able, en ce qu'il nous apprend, que du temps même de Sophocle & d'Euripide, il y avoit des gens qui trouvoient que le premier flatoit trop ſes principaux perſonnages, & que l'autre les flatoit trop peu. En effet Sophocle tâchoit de rendre ſes imitations parfaites, en ſuivant toûjours bien plus ce qu'une belle Nature étoit capable de faire, que ce qu'elle faiſoit. Au lieu qu'Euripide ne travailloit qu'à les rendre ſemblables, en conſultant d'avantage ce que cette même Nature faiſoit que ce qu'elle étoit capable de faire. Je croy que la derniere maniere convient mieux à la Comedie, & que la premiere répond mieux au deſſein de la Tragedie & du Poeme Epique, qui doivent imiter ce qu'il y a de plus excellent. Si Heinfius avoit compris la beauté de ce paſſage, & la ſolidité du jugement qu'il contient, il n'auroit pas été tenté de le corriger. C'eſt une de ſes plus malheureuſes Critiques, il veut qu'on liſe: Et c'eſt ainſi que Sophocle répondit à ſes Critiques, en diſant qu'il faiſoit les femmes comme elles devoient être, & qu'Euripide les faiſoit comme elles étoient. Car, dit-il, Sophocle repreſentoit les femmes honnêtes & vertueuſes, & Euripide les repreſentoit méchantes. Il n'a fondé ce ſentiment que ſur le reproche qu'on faiſoit à Euripide de haïr les femmes. En effet, il eſt un des Poetes qui en ont dit le plus de mal; mais cela n'a pas empêché, qu'il n'en ait mis de fort honnêtes ſur ſon Theatre, comme Alceſte, Iphigenie, Andromaque. On peut dire même, qu'il a plus flaté ſes Heroïnes que ſes Héros. Au lieu que Sophocle a plus flaté ſes Héros que ſes Héroïnes; car, par exemple, le caractére de ſon Electre paroît trop dur, & il a beaucoup augmenté l'atrocité de celuy de Clytemneſtre.

18. Que si on ne peut se fervir d'aucune de ces deux manieres pour les réfuter, il faut avoir recours à la Renommée, & faire voir qu'on l'a dit ainſi.] Si le ſujet de l'imitation, n'eſt ni comme il doit être vray-ſemblablement, ni comme il eſt pour l'ordinaire, il faut voir ſi le Poete n'a pas été conduit par la Renommée, & s'il n'a pas ſuivi ce qu'elle en a publié ; ainſi voilà l'uſage qu'on peut faire de ces trois differences qui regardent le ſujet, & qu'il a expliquées. Car le Poete le traite, ou comme il eſt, ou comme il doit être, ou comme on le dit. Tout ce qui ne peut être ſauvé par aucune de ces trois autoritez, eſt une faute.

19. C'eſt par là qu'on ſauve ce qu' Homere a dit des Dieux, car il peut bien être, que ce qu'il en dit, n'est ny vray, ny meilleur de cette manière ; mais il a ſuivi ce qu'on en a publié.] Les Anciens ont reproché à Homere d'avoir attribué aux Dieux toutes les paſſions & tous les vices des hommes. Platon l'a banni de ſa Republique par cette raiſon, & Pythagore diſoit, qu'il étoit cruellement tourmenté dans les enfers, pour avoir ſemé dans ſes Poemes tant de fictions injurieuſes à la Divinité. Ariſtote veut répondre à ces objections, & défendre Homere. Il dit donc qu'il n'a fait que ſuivre ce que la Renommée avoit déja publié; car Orphée & les autres Poetes, qui l'avoient precedé, avoient fait les mêmes contes, & s'il y a ajouté quelque choſe de ſa façon, comme on n'en peut pas douter, il n'y a rien mis qui ne ſoit conforme à tout le reſte. Et Ariſtote a crû cela ſuffiſoit pour l'excuſer. Mais il y a beaucoup d'autres raiſons qui le juſtifient. Il a déja été remarqué qu'Homere écrivoit dans un temps, où l'on ne parloit au peuple même, que par paraboles & allegories. Toutes les Divinitez qu'il introduit dans ſon Poëme, ſont allegoriques, & il en parle, ou comme Poëte Theologien, ou comme Poëte Phyſicien, ou comme Poëte Moral. Comme Poëte Theologien, il ne dit rien des Dieux qui ne ſoit bon, & qui ne leur convienne; mais pour s'accommoder aux façons de parler ordinaires des hommes, il attribue aux Dieux des paſſions, comme l'a fait la plus ſaine Theologie, qui attribue à Dieu la colére, la fureur, la triſteſſe, la vengeance, quoyqu'elle l'en reconnoiſſe exempt. Comme Poëte Phyſicien, il fait des Dieux des cauſes naturelles, & il leur donne des mœurs, des diſcours & des actions conformes à la Nature des choſes que repreſentent ces Divinitez. Comme Poëte Moral, il fait des Dieux de nos vertus & d'e nos vices. Si l'on prend la peine d'examiner ſelon ces trois differens égards, tout ce qui paroît de plus choquant dans Homere, on trouvera que tous les reproches qu'on luy a faits ſont vains, & que bien loin de meriter du blâme, il eſt digne d'une tres grande loüange. J'ajouteray même que, toute allegorie à part, ſes fictions ſont merveilleuſes, & qu'on trouve des exemples de ces expreſſions & de ces figures, dans nos Livres ſacrez. Cette conformité qu'Homere a, ſi je l'oſe dire, en beaucoup de choſes avec ces Livres divins, devroit rendre les Critiques plus retenus dans leurs jugemens, & plus modeſtes dans leurs cenſures.

20. Car il peut bien ètre que ce qu'il en dit n'eſt, ny vray, ny meilleur de cette maniére ; mais il a fuivi ce que l'on en a publié.] Platon condamnoit ces fictions d'Homere, parce qu'elles étoient, diſoit-il, éloignées de la verité, & qu'elles pouvoient extrêmement nuire aux ignorans & aux ſimples, en leur donnant des idées indignes de la ſainteté & de la majeſté des Dieux. Ariſtote veut bien luy paſſer tout cela, pour ne juſtifier Homere que ſur ce qu'il n'a avancé que ce que l'on avoit dit avant luy. Mais il ne l'accorde que d'une maniére indéciſe, & fort équivoque. Il peut bien être, dit-il, que ce qu'il en dit n'est ny vray, ny meilleur, &c. Il ne dit pas, que cela eſt, mais ſeulement, que cela peut être, & il parle en cela ſelon ſes maximes; c'est-à-dire, en Philoſophe aveugle, qui croyoit que Dieu ne ſε mêle point du tout des affaires des hommes, & que les hommes le connoiſſent fort peu. Cet endroit eſt indigne d'Ariſtote.

21. Et d'ailleurs, comme Xenophanes l'a fort bien dit, qui eſt aſſeuré de connoitre ſur cela la verité?] Voicy la ſuite de ce ſentiment impie que nous venons de voir. Dieu ne ſε mêle point des affaires des hommes, & les hommes le connoiſſent ſi peu, que de quelque maniére qu'ils en parlent, ils ne peuvent en être repris. Et Ariſtote appelle à ſon ſecours le témoignage d'un ancien Philoſophe Theologien, qui avoit écrit en vers, de la Nature des Dieux, pour prouver qu'on n'en pouvoit rien connoître, & ſi on trouvoit quelquefois la verité, c'étoit un pur hazard, & qu'on ne pouvoit en avoir aucune certitude: Voicy ſes vers, Καὶ τὸ μὲν οὖν σαφὲς οὔτις ἀνὴρ ἴδεν οὐδέ τις ἔσται εἰδὼς ἀμφὶ θεῶν τε καὶ ὅσσα λέγω περὶ πάντων· εἰ γὰρ καὶ τὰ μάλιστα τύχοι τετελεσμένον εἰπών, αὐτὸς ὅμως οὐκ οἶδε, δόκος δ᾽ ἐπὶ πᾶσι τέτυκται. Jamais homme n'a connû, ny ne connoîtra la verité ſur toutes les choſes de la Nature, & ſur les Dieux ; & ſi par hazard il arrive quelquefois à quelqu'un de dire ce qui en eſt, il n'en ſçait pas pour cela davantage, & ce n'eſt toûjours qu'opinion. Erreur impertinente & groſſiere, & qui pour être confondue, ne demande pas toutes les lumieres de la veritable Religion; il ne faut que l'autorité de quelques Payens plus ſages, qui ont reconnu que la Divinité étoit ſi reconnoiſſable par ſes Ouvrages & par ſa Providence, qu'il falloit être aveugle pour ne la pas voir, & inſenſé pour luy rien attribuer que de bon & de juſte. Euripide même a fort bien dit, les Dieux qui commettent des choſes injuſtes, ou honteuſes, ne ſont pas Dieux. Ariſtote auroit pû, ſans doute, beaucoup mieux défendre Homere, s'il avoit voulu; mais il craignoit de donner par là quelque atteinte à la ſecte qu'il avoit établie, & de fortifier celle de Platon & des Academiciens.

22. Il arrive quelquefois que la chose n'est pas mieux, comme le Poëte la dit; mais il la raporte comme elle eft, & c'est ainsi qu'on répond à la Critique qu'on fait à Homere ſur cet endroit, où il dit que les Troupes de Diomede dormoient prés de leurs piques toutes droites.] Dans le X. Livre de l'Iliade, Agamemnon, Hector & Ulyſſe, vont pour éveiller Diomede; Homere dit qu'ils le trouverent couché tout armé hors de ſa tente ſur une peau de bœuf, ayant ſous ſa tête un tapis de pourpre, & ſes ſoldats couchez à terre, la tête appuyée ſur leur caſques, & ayant auprés d'eux leurs piques toutes droites, qu'ils avoient fichées à terre. Sur cela on reprochoit à Homere, qu'ayant deſſein de donner une grande idée de la valeur de ces Troupes de Diomede, & de faire voir qu'elles étoient toûjours en état de combatre auſſi bien la nuit que le jour, il fait tout le contraire; car ces piques plantées à terre, étoient moins à la main, que ſi elles avoient été couchées. Ariſtote, ſans entrer dans un plus long examen, avoüe à ces Critiques, qu'il peut bien être que cette maniére de tenir ſa pique prés de ſoy, n'eſt pas ſi bonne que l'autre, mais qu'il ſuffit, pour juſtifier Homere, que ce fût la coûtume de ces peuples. Or une marque certaine, que c'étoit leur coûtume, c'eſt qu'elle duroit encore parmy les Illyriens, qui, ſans doute, l'avoient priſe des Grecs. Euſtathius écrit même que les Grecs ne s'en deſſirent que long-temps aprés, & à cauſe d'un accident qui arriva ; car quelques-unes de ces piques étant tombées la nuit ſur les ſoldats, & les ayant éveillez en ſurſaut, cauſerent dans le camp une alarme generale, & on ne voulut plus qu'une Armée fût expoſée à ces ſortes de terreurs. Cette Critique eſt donc, non ſeulement inutile; mais injuſte, comme le ſeront toûjours celles qu'on fera ſur les choſes purement de coûtume. Homere ne pouvoit pas ſε conformer aux uſages des ſiecles ſuivans; mais c'eſt aux ſiecles ſuivans à remonter aux uſages de ſon ſiecle. Dans ces temps-là il n'y avoit rien de plus ordinaire, que de voir des gens dans les combats parler enſemble, avant que d'en venir aux mains. Homere eſt plein de ces exemples, & il merite bien que nous luy faſſions la juſtice de croire, qu'il n'auroit pas fait ſi ſouvent la même choſe, ſi elle avoit été contraire aux mœurs de ſon temps. C'eſt ſur cette coûtume qu'eſt fondée la converſation de Glaucus & de Diomede dans le VI. Liv. de l'Iliade; il eſt vray qu'elle eſt longue, & que cette longueur a dû ſcandaliſer nos Critiques, qui ne quittent jamais de veüe leur ſiecle, & qui voudroient qu'Homere & Virgile euſſent formé les mœurs & les coûtumes de leurs perſonnages ſur les nôtres; mais s'ils s'étoient donné la peine d'examiner les raiſons de cette longueur, peut-être qu'ils n'en auroient pas été ſi choquez. L'Hoſpitalité étoit dans ces temps heroïques un droit plus ſaint que la parenté même. C'eſt ce qui fait que Diomede donne une ſi longue Audience à Glaucus, qu'il reconnoît d'abord pour ſon Hôte, avec lequel il ne luy eſt pas permis d'entrer au combat. Et Homere ſe ſert admirablement de cette conjoncture pour avoir lieu de faire une Hiſtoire agreable aprés tant de combats qu'il a décrits, & d'e deſennuyer ſon Lecteur par un recit auſſi diverſifié, qu'eſt l'Hiſtoire de la Famille de Siſyphe; mais ce n'eſt pas la tout, il faut voir avec quelle adreſſe & quel menagement il place ce long entretien; ce n'eſt point pendant l'ardeur d'un combat opiniâtre, ç'auroit été trop mal prendre ſon temps, & il n'y avoit point de coûtume qui eût été ſuffiſante pour l'excuſer ; il le place aprés qu'il a fait rentrer Hector dans Troye, & que l'abſence de cet ennemi ſi redoutable, a donné à Diomede un loiſir qu'il n'auroit pas eu ſans cela. Il n'y a qu'à lire ſur cet endroit la judicieuſe Remarque d'Euſtathius, que je me contenteray de traduire ſans raporter le texte Grec: Ce Poëte aprés avoir éloigné un auſſi dangereux Combattant qu'Hector, & l'avoir fait retirer de la mêlée, interrompt la violence des combats, & donne quelque relache à ſon Lecteur, en le faiſant paſſer du trouble & du deſordre de l'action, à la tranquillité & à la ſecurité du recit hiſtorique ; car par l'heureux Epiſode de ce Glaucus, il trouve moyen de jetter dans ſon Poëme pluſieurs choſes merveilleuſes, comme des fables qui contiennent des allegories charmantes, des Hiſtoires, des Genealogies, des Sentences, des mœurs anciennes, & pluſieurs autres ſemblables agrémens, qui diverſifient ſon Poëme, & qui, en rompant, s'il faut ainſi dire, ſa monotonie, inſtruiſent agreablement l'Auditeur. Voilà donc ce que fait Homere, il loüe finement par là Diomede & Hector ; car il fait voir, que pendant qu'Hector eſt dans la mêlée, les Grecs n'ont pas le loiſir de reſpirer, & que dés qu'il a quitté le combat, tous les autres Troyens ne peuvent plus occuper Diomede, & que ce n'eſt plus qu'un jeu pour luy; il delaſſe ſon Lecteur par un Epiſode tres agreable & tres heureuſement placé, & il diverſifie ſon Poëme; mais c'eſt ce que ces Critiques ne ſentent point. Ils croyent avoir fait des merveilles, quand ils ont tiré quelque endroit hors de ſa place, & que ſans aucune preuve, ils ont aſſeuré qu'il eſt ridicule & impertinent, comme s'il étoit bien mal-aiſé de defigurer les plus excellens endroits & les plus admirables, en les raportant ſeuls & ſans les accompagnemens qu'ils doivent avoir. On dira, peut-être, que ſi l'on juſtifie Homere, il n'eſt pas poſſible d'excuſer les mœurs de ſon temps; car il n'eſt pas naturel que des hommes, qui ont l'épée à la main, s'entretiennent de ſang froid avant que de ſε battre. Injuſte préjugé qui nous fait preferer nos mœurs à celles des Anciens, & qui nous perſuade, qu'elles ſont plus conformes à la Nature; mais outre que ces mœurs anciennes durent encore dans des païs, que le commerce des autres peuples n'a pas corrompus, ce qui eſt une grande preuve qu'elles ſont naturelles, qui nous a dit qu'il eſt plus naturel de ſε battre d'abord avec ferocité, que de parler avec ſon ennemi avant que de ſε battre? Le premier doit être plus naturel aux Tigres & aux Lions, mais le dernier doit être plus naturel aux hommes: Et s'il falloit juger de deux peuples, qui auroient ces mœurs contraires, je dirois que les plus raſſis auroient plus de courage & de fermeté, & que les plus emportez n'auroient qu'une ardeur temeraire, & qu'ils ſε hâteroient de profiter de la fureur que la colére leur inſpireroit, de peur qu'elle ne s'évaporât avec tout leur courage, s'ils ne profitoient de ce moment de ferocité.

22a. Pour bien connoître ſi une choſe eſt bien ou mal dite, bien ou mal faite, il ne faut pas se contenter d'examiner la choſe même, & de voir ſi elle est bonne ou mauvaiſe, il faut avoir égard à celuy qui parle ou qui agit.] Il y a dans la morale une regle admirable, qui défend de juger des actions des autres, parce qu'il eſt tres difficile de ſçavoir certainement ſi elles ſont mauvaiſes, car il y a mille choſes qui ſε font à deſſein pour une utilité cachée, & qui ayant paru ridicules ſε trouvent pourtant tres ſages & tres ſolides, quand on les approfondit. Ariſtote veut, avec raiſon, qu'on ſε ſerve de la même regle dans la Critique, & qu'on examine tout ce qui environne un ſujet avant que de le condamner; car les circonſtances des perſonnes, du temps, du lieu, des moyens, & de la fin, changent tellement les choſes, que ce qui avoit parû tres mauvais, quand on l'a conſidere ſeul & en gros, devient tres bon, quand on examine en détail toutes ſes parties. C'eſt par cette conduite ſi ſage qu'on juſtifie même dans les Livres ſaints beaucoup de choſes, qui, étant priſes à la lettre, paroîtroient indignes de la ſainteté de ces Ecrits, & contraires à la verité & à la juſtice. S'il y a de ces endroits dans les Livres ſacrez, à plus forte raiſon en trouvera-t-on dans les Livres profanes; & c'eſt pourquoy il eſt d'autant plus juſte de les lire avec la même circonſpection, Si on le fait, tout ce qui paroît d'abord de plus défectueux dans les caractéres qu'Homere a formez, & qui a attiré la cenſure de quelques Critiques, eſt non ſeulement regulier, mais admirable, & le meilleur modéle qu'on puiſſe imiter.

23. Il faut encore avoir égard à celuy qui parle ou qui agit, & à celuy à qui il s'adreſſe.] Car le caractére des perſonnes qui parlent, & de celles à qui elles parlent, rend bon ce qui ſeroit mauvais dans une autre bouche, ou s'il étoit adreſſé à d'autres gens. C'eſt par-là que les contes qu'Ulyſſe fait aux Pheaciens, & qui paroîtroient peut-être mauvais, s'ils étoient faits à des peuples plus inſtruits & moins credules, ſont excellens & tres vray-ſemblables, à cauſe du caractére de ces peuples ignorans & entêtez de fables & de contes. C'eſt par-là encore, comme l'a fort bien remarqué l'Auteur du Traité du Poëme Epique, qu'on juſtifie tout ce qui ſε trouve de fâcheux dans la fable de l'adultere de Mars & de Venus, car ſans avoir recours à l'allegorie, phyſique, & morale, que cette fable peut renfermer, on fait voir qu'Homere n'eſt pas ſans excuſe; en effet il faut conſiderer que ce n'eſt, ni le Poëte, ni ſon Héros, ni un fort honnête homme qui fait ce recit; c'eſt un Muſicien, & un Muſicien qui le chante pendant le feſtin à un peuple mol & effeminé, comme les Pheaciens: Et par l'exemple de ces peuples faineants qui ne ſçavent que chanter, que danſer, que manger, & que boire, Homere a voulu nous enſeigner, que ces arts mols & oiſifs ſont la ſource des voluptez criminelles, & que les perſonnes qui menent cette vie, ſε plaiſent ordinairement à entendre ces recits honteux, & à faire les Dieux mêmes participans de leurs ſaletez; d'où l'on peut conclurre que ce recit d'Homere eſt bien moins un exemple pernicieux d'adultere & d'impieté, qu'un avis tres utile qu'il donne à ceux qui veulent vivre en honnêtes gens, en leur inſinuant que pour éviter ces crimes, il faut fuir les arts & les voyes qui y conduiſent. Si Scaliger avoit fait cette reflexion, il ne ſeroit pas tombé dans cette fauſſe critique, Demodocus Deorum fœditates in Alcinoi canit convivio. Noster Iopas res Rege dignas. Demodocus chante les ſaletez des Dieux dans le feſtin d'Alcinous, & l'Iopas de Virgile chante des choſes dignes d'un Roy, dans le feſtin de Didon. Les chanſons de Demodocus ſont proportionnées au goût & au naturel de ceux à qui il les chante; & celles d'Iopas dans Virgile, ſont telles qu'elles doivent être pour une Reyne qui eſt encore chaſte, & qui a receu à la table des Etrangers, devant leſquels elle doit faire paroître encore plus de ſageſſe & de modeſtie; mais ce qui fait voir que le même Virgile n'eſt pas en cela plus retenu qu'Homere; c'eſt que dans le IV. Livre des Georgiques, il introduit une Nymphe qui dans la Cour de la Deeſſe Cyrene chante à ſα Maîtreſſe, qui n'avoit autour d'elle que ſes Nymphes, elle luy chante, dis-je, les mêmes chanſons de Demodocus. Inter quas curam Clymene narrabat inanem Vulcani, Martisque dolos & dulcia furta: Aque Chao densos Divum numerabat amores. Au milieu de ces Nymphes Clymene chantoit l'inutile jalouſie de Vulcain, ſes ruſes & les doux larcins de Mars & de Venus, enfin toutes les amours des Dieux depuis le commencement du monde. S'il falloit blâmer l'un de ces deux Poëtes, ce ſeroit Virgile ſans contredit; mais ni l'un, ni l'autre ne meritent d'être blâmez; au contraire ils ſont tous deux dignes d'une tres grande loüange. Virgile avoit tres bien connû ce qu'une Reyne fort ſage peut entendre devant des Etrangers, & ce que des femmes peuvent dire entr'elles, quand elles ſont ſeules. Et voilà les bienſeances que les Poëtes ne doivent jamais violer. Servius ſeul auroit pû redreſſer Scaliger, ſi Scaliger avoit été homme à ſε laiſſer plus conduire à la raiſon qu'à ſon caprice; car voicy la ſage Remarque que ce ſçavant Critique fait ſur ces chanſons d'Iopas au premier Livre de l'Eneïde, Bene Philosophica inducitur cantilena in convivio Reginæ adhuc castæ. Contra inter Nymphas, ubi feminæ erant, ait, Vulcani, Martisque dolos. C'eſt avec beaucoup de raiſon & de bienſeance, que Virgile fait chanter des chanſons Philoſophiques dans le feſtin d'une Reyne encore chaſte, & qu'au contraire, parmy des Nymphes, où il n'y a que des femmes ſeules, il fait chanter les amours de Mars, & les filets de Vulcain, &c.

24. Et bien peſer le temps.] Car la conjoncture du temps peut rendre bonne une choſe qui ſeroit mauvaiſe dans une autre occaſion, & c'eſt par-là, qu'on juſtifie dans les Poëtes anciens beaucoup de choſes, qui paroiſſent défectueuſes, quand on les examine ſans aucun égard au temps, où elles ont été faites.

25. Le moyen.] Car les moyens que les Poëtes employent pour arriver au denouement de leur fable ne ſont pas indifferens pour juſtifier ce qui paroît ſouvent outré, ou peu juſte dans les caractéres qu'ils ont formez. Et c'eſt par-là qu'on fait voir que ce que les Critiques peu judicieux, trouvent de trop brutal, de trop cruel, & de trop capricieux dans les Héros d'Homere, paroît aux Critiques plus ſages non ſeulement juſte & regulier, mais ce qu'il y a de plus eſſenciel dans ces caractéres, & de plus neceſſaire au ſujet. La brutalité d'Achille, la bonté & la pieté d'Enée, & la profonde diſſimulation d'Ulyſſe, peuvent être le ſujet de les railleries des Critiques peu inſtruits; mais elles ſeront toûjours l'admiration des gens habiles.

26. Et la fin.] La fin peut encore ſervir extremement à ſauver tout ce qui paroît de trop bas dans les moyens qu'on employe, c'eſt ce qui juſtifie Achille en beaucoup d'endroits, & qui fait excuſer tous les abaiſſemens d'Ulyſſe.

27. On peut encore rendre bien des Critiques inutiles par le moyen de l'expreſſion, en faiſant voir, par exemple, que ce qu'on prend pour un mot propre peut être un mot étranger qui a une fignification toute differente.] Aprés avoir enſeigné de quelle maniére on pouvoit répondre aux objections qui regardent le ſujet & la maniere de l'imitation, il vient à celles qui regardent le moyen, c'est-à-dire, la diction. La diction a deux parties, car elle comprend ordinairement les penſées & l'expreſſion. Ariſtote nous a declaré plus d'une fois, qu'Homere a ſurpaſſé tous les autres Poëtes dans l'art de bien écrire, ſoit pour ce qui regarde l'expreſſion, ſoit pour ce qui regarde les ſentimens & les penſées; Et que non ſeulement il a ſurpaſſé tous les autres, mais qu'il y a parfaitement réuſſi. Aprés une declaration de cette nature, il pouvoit fort bien ſε diſpenſer de ſuivre les Critiques dans leurs égaremens, il ne laiſſε pourtant pas de le faire, & de nous donner les moyens de réfuter tout ce que l'envie, ou l'ignorance, ont pû inventer de chicanes contre ce Poëte. Les réponſes qu'on peut faire à ces objections, ſε tirent des richeſſes de cette même langue, & de l'employ que les Poëtes en font. Les exemples ſuivans vont rendre cela ſenſible.

28. Ainſi quand on reproche à Homere d'avoir dit mal à pro-pos que la peste s'attacha premierement aux mulets, on peut répondre que dans ce paſſage, &c.] Dans le premier Livre de l'Iliade Homere, en parlant de la peſte qu'Apollon irrité envoya dans le camp des Grecs, dit: οὐρῆας μὲν πρῶτον ἐπῴχετο καὶ κύνας ἀργούς· Il frapa premierement les mulets & les chiens. Les Critiques tâchoient de tourner cela en ridicule; Apollon, diſoient-ils, eſt irrité contre les Grecs, & il s'amuſe d'abord à fraper les aſnes, les mulets, & les chiens, qui n'avoient nulle part à l'offenſe qu'on luy avoit faite. Ariſtote répond à cette Critique impertinente, en diſant que peut-être ce mot n'eſt pas un mot propre, mais un mot étranger; il y a dans la Langue Greque un mot propre οὐρεύς, qui ſignifie un mulet, d'un mot qui ſignifie les montagnes; mais il y a auſſi un mot étranger, dont elle ſε ſert quelquefois, c'eſt οὐρεύς, qui vient du mot οὖρος, du verbe ὁρῶ, je voy, je prens garde, & il ſignifie un garde, un ſentinelle. Homere s'eſt ſervi de ce mot étranger dans le X. Livre de l'Iliade, lorſque Neſtor demande à Agamemnon: ἠέ τιν᾽ οὐρήων διζήμενος, ἦ τιν᾽ ἑταίρων; Cherchez-vous quelqu'un de vos gardes, ou quelqu'un de vos Generaux? Ariſtote dit donc, que ſi dans le paſſage dont il s'agit, le mot οὐρῆας, pris dans ſα ſignification propre, faiſoit un mauvais ſens, avant que de condamner Homere, on ſeroit obligé de recourir à la ſignification étrangere de ce même mot, qui en feroit un meilleur. En effet, quand Homere auroit dit qu'Apollon ſrapa d'abord les ſentinelles & les chiens, il n'auroit rien dit que de raiſonnable; car les ſentinelles & les chiens, qu'ils menoient avec eux ordinairement, étant les plus expoſez aux rayons du Soleil & au méchant air, pouvoient ſε ſentir les premiers de cette contagion avant qu'elle fût generale. Mais il faut bien remarquer, qu'Ariſtote n'aſſeure pas qu'Homere ait employé ce mot étranger, il ſε contente de dire peut être, parce qu'il ſçavoit bien que ce Poëte pouvoit s'être ſervi du mot propre, ſans meriter d'être blâmé, les animaux, & ſur tout les mulets & les chiens, à cauſe de la ſubtilité de leur odorat, étant les premiers infectez de la corruption de l'air, comme l'ont remarqué tous les Commentateurs d'Homere. D'ailleurs ce Poëte a voulu inſinuer que Dieu, qui ayme toûjours les hommes, & qui ne les punit qu'à regret, vouloit donner aux Grecs le temps de ſε repentir, c'eſt pourquoy il ne ſrape d'abord que les animaux, qui leur étoient le plus neceſſaires, comme les mulets, à cauſe des voitures, & les chiens dont ils ſε ſervoient pour faire garde la nuit. Il n'y a rien là, non ſeule-ment qui puiſſe attirer la raillerie, mais qui ne ſoit parfaitement beau, puiſqu'il eſt conforme au ſtile de l'Ecriture Sainte. La peſte fut la cinquiéme playe dont Dieu ſrapa l'Egypte, & voicy comme Moyſe parle à Pharaon de la part de Dieu: Ecce manus mea erit super agros tuos & super equos, & asinos, & camelos, & boves, & oves, pestis valdè gravis. Voicy ma main ſera ſur tes champs, ſur tes chevaux, ſur tes aſnes, ſur tes chameaux, ſur tes bœufs, ſur tes moutons, une peſte épouvantable. Exod. Chap. IX.

29. Quand il a dit de Dolon, qu'il étoit mal fait, il a voulu parler du visage, & non pas du corps.] Dans le X. Livre de l'Iliade Homere dit de Dolon, qui s'offroit à Hector pour aller la nuit voir ce qui ſε paſſoit dans le camp des Grecs, ὅς δή τοι εἶδος μὲν ἔην κακός, ἀλλὰ ποδώκης· Il était mal fait ; mais il était fort leger à la courſe. Les Critiques diſoient ſur cela, qu'Homere ſε contrediſoit, & qu'il n'étoit pas poſſible qu'un homme mal fait de ſα perſonne, pût être ſi diſpos. Cette Critique étoit fondée ſur ce que le mot εἶδος ſε prenoit dans l'uſage commun de la Langue Greque pour l'air de toute la perſonne, de ſorte qu'on appelloit εὐειδής, un homme bien formé; mais Ariſtote fait voir qu'en Crete ce même mot étoit pris ſeulement pour le viſage, & qu'on appelloit εὐειδής, un homme qui avoit le viſage beau. C'eſt pourquoy Heſychius a marqué εὐειδία, εὔμορφα, & peut-être faut-il ajoûter Κρησί. En Latin le mot facies, eſt auſſi équivoque que le Grec εἶδος; car il ſignifie le viſage, & tout l'air de la perſonne,

30. Quand on accuſe le même Poëte d'avoir fait donner du vin pur aux Ambaſſadeurs qu' Agamemnon envoyoit à Achille, on le justifie en faiſant voir que le mot Grec ne ſignifie pas du vin pur, comme on en donne aux yurognes, mais qu'il fignifie promptement.] Dans le IX. Liv. de l'Iliade. Agamemnon envoye à Achille Ulyſſe, Ajax, & Phoenix pour l'appaiſer; Achille reçoit fort bien ſes Ambaſſadeurs, & donne cet ordre à Patrocle, μείζονα δὴ κρητῆρα, Μενοιτίου υἱέ, καθίστα, ζωρότερον δὲ κέραιε, δέπας δ᾽ ἔντυνον ἑκάστῳ· Fils de Menetius, faites aporter un des plus grands Vaiſſeaux, rempliſſez-le de vin le plus pur, & qu'on prépare pour chacun une coupe. Zoïle l'Amphipolitain reprochoit ſur cela à Homere qu'il commettoit une indécence horrible, en faiſant donner à des hommes ſi ſages du vin pur, dont l'uſage n'étoit connû que des débauchez & des yvrognes. On répond à cela que le mot ζωρότερον, ne ſignifie pas du vin pur, mais promptement, comme Heſychius l'a expliqué aprés Ariſtote. Il ſignifie auſſi du vin plus chaud, plus plein d'eſprits, & par conſequent plus excellent. Ainſi Achille dit à Patrocle qu'il prépare du meilleur vin, & qu'il le mêle avec l'eau ſelon la coûtume, dans le Vaiſſeau appellé Crater. On peut croire auſſi qu'il luy recommande de mettre moins d'eau qu'à l'ordinaire, parce que ſes Hôtes étoient fatiguez du travail du jour. Plutarque a crû que cette ſeule queſtion meritoit un Chapitre dans ſes propos de table. On peut voir ce qu'il en dit dans le IV. Chap. du Liv. V. Il s'en tient à cette derniere explication. Le mot κεραίρειν, qui ſignifie mêler, marque indubitablement qu'on mêloit de l'eau dans ce vin.

31. On les juftifie encore tres ſouvent, en faiſant voir qu'ils parlent par metaphore, & c'est ainsi qu'on ſauve tous ces en-droit d' Homere, quand il dit, que tous les Dieux & tous les hommes dormoient hors Jupiter.] Homere commence le ſecond Livre de l'Iliade par ces deux vers: ἄλλοι μέν ῥα θεοί τε καὶ ἀνέρες ἱπποκορυσταὶ εὗδον παννύχιοι, Δία δ᾽ οὐκ ἔχε νήδυμος ὕπνος· Tous les autres Dieux, & tous les hommes, qui étoient dans le camp des Grecs, dormoient tranquillement. Jupiter ſeul ne goûtoit point les douceurs du ſommeil. Les Critiques prétendoient qu'il étoit ridicule de dire, qu'il n'y avoit que Jupiter ſeul d'éveillé dans le Ciel, & que c'étoit donner une tres méchante idée des Capitaines Grecs, d'aſſeurer que tout étoit endormi dans leur Armée. Voilà, diſoient-ils, une Armée bien mal gardée, puiſque tout le monde y dort. Cette Critique eſt tres mal fondée, car il n'y a rien de plus ordinaire, non ſeulement dans le vers, mais dans la proſe même, que ce mot general de tous, pour dire la plupart. C'eſt ainſi que dans le neuviéme Chapitre de l'Exode, il eſt dit que la peſte tua tous les animaux, mortuaque sunt omnia animantia, & quatre verſets aprés, il eſt dit que la ſixiéme playe, qui fut celle des cendres, & qui ſuivit immediatement celle de la peſte, couvrit d'ulceres les hommes & les animaux. Factualque sunt ulcera vesicarum turgentium in hominibus & jumentis. On voit manifeſtement que dans le premier paſſage le mot tous, eſt mis pour pluſieurs, pour la plus grande partie. Il n'y a rien de plus commun, cependant malgré cette Remarque d'Ariſtote, Scaliger n'a pas laiſſé de tomber dans cette fauſſe Critique, & d'e accuſer Homere d'avoir menti, quand il a dit dans l'onziéme Livre de l'Iliade, que tous les Dieux étoient fâchez contre Jupiter, de ce qu'il prenoit le parti des Troyens; car il eſt faux, dit-il, que tous les Dieux fuſſent fachez, puiſqu'il y en avoit la moitié qui protegeoient Troye. Pitoyable prevention!

32. Quand il dit d' Agamemnon enfermé la nuit dans ſa tente au milieu de fon camp, qu'il jettoit les yeux fur le camp des Troyens.] Dans le X. Livre de l'Iliade Homere parlant des ſoins qui devoroient Agamemnon une nuit dans ſa tente, dit: ἤτοι ὅτ᾽ ἐς πεδίον τὸ Τρωϊκὸν ἀθρήσειε, θαύμαζεν πυρὰ πολλά, τὰ καίετο Ἰλιόθι πρό, αὐλῶν συρίγγων τ᾽ ἐνοπήν, ὅμαδόν τ᾽ ἀνθρώπων· αὐτὰρ ὅτ᾽ ἐς νῆάς τε ἴδοι καὶ λαὸν Ἀχαιῶν, πολλὰς ἐκ κεφαλῆς προθελύμνους ἕλκετο χαίτας ὑψόθ᾽ ἐόντι Διί· Quand il venoit à jetter les yeux ſur le camp des Troyens, il voyoit avec étonnement les feux qu'ils avoient allumez devant la Ville, il entendoit la voix des flutes & des flageolets, & le tumulte des ſoldats; mais quand il regardoit ſes Vaiſſeaux & ſes Troupes, il s'arrachoit les cheveux en ſε plaignant à Jupiter. Les Critiques demandent comment Agamemnon enfermé dans ſα tente au milieu d'un camp bien fortifié pouvoit voir ce qui ſε paſſoit dans le camp des Troyens, & jetter les yeux ſur ſes Vaiſſeaux; on a voulu ſauver cette impoſſibilité, en diſant que comme Roy, il avoit une tente dans un lieu fort élevé, d'où il pouvoit voir facilement tout ce qui ſε paſſoit aux environs; mais c'eſt une défaite qui n'eſt fondée que ſur une conjecture. Ariſtote y répond mieux, en faiſant voir que regarder, jetter les yeux, ſont des termes metaphoriques, pour dire, repaſſer dans ſon eſprit. Agamemnon enfermé dans ſα tente penſoit à tout ce qu'il venoit de voir avant ſon coucher. Les mêmes Critiques blâmoient Homere d'avoir dit dans le même endroit, la voix des flutes & des flageolets, ou chalumeaux; car la voix ne ſε dit proprement que des hommes; mais Ariſtote leur répond qu'elle eſt miſe là metaphoriquement pour le ſon, & il n'y a même rien de plus noble que cette metaphore, elle eſt d'un uſage merveilleux dans le ſublime. C'eſt ainſi que David a dit la voix du tonnerre, vox tonitrui tui. Et le Prophete Nahum s'en eſt ſervi admirablement dans le tableau qu'il fait de la ruine de Ninive, tableau qui eſt au deſſus de tout ce qu'on peut lire dans les Auteurs profanes, pour l'énergie & pour la vivacité: Non recedet à te rapina, dit-il dans le Chap. III. vox flagelli, & vox impetus rotæ, & equi frementis, & quadrigæ ferventis, & equitis ascendentis, & micantis gladij, & fulgurantis hastæ, & multitudinis interfectæ, & gravis ruinæ, nec est finis cadaverum. La rapine ne s'éloignera point de toy, ni la voix du foüet, ni la voix des roües impetueuſes, ni la voix des chevaux fremiſſans, ni celle des chariots en feu, ni la voix des Cavaliers, ni celle du glaive étincelant, ni celle de la pique foudroyante, ni celle de la multitude navrée, ni celle de l'effroyable ruine, & il n'y aura point de fin à tes morts. On ne donne pas ſeulement de la voix aux choſes qui peuvent faire du bruit, on en donne aux plus muetes ; c'eſt ainſi que Dieu dit à Caïn, en luy reprochant ſon crime: Vox sanguinis fratris tui clamat ad me de terra. La voix du ſang de ton frere crie à moy de deſſus la terre.

33. Enfin quand il dit en parlant de l'Ourse, qu'elle est la seule constellation qui ne ſe baigne pas dans l'Ocean, la seule, c'est-à-dire, la principale, la plus connue.] Pamy les merveilles que Vulcain grava ſur le bouclier d'Achille, Homere dit qu'il y mit, Ἄρκτόν θ᾽, ἣν καὶ Ἅμαξαν ἐπίκλησιν καλέουσιν, ἥ τ᾽ αὐτοῦ στρέφεται καί τ᾽ Ὠρίωνα δοκεύει, οἴη δ᾽ ἄμμορός ἐστι λοετρῶν Ὠκεανοῖο· L'Ourſe, qu'on appelle le Chariot qui tourne toûjours dans le même lieu, en obſervant l'Orion, & qui eſt la ſeule qui ne ſε baigne pas dans l'Ocean. Ces mêmes vers ſont repetez dans le cinquiéme Livre de l'Odyſſée. Les Critiques s'en ſont ſervis pour prouver qu'Homere étoit entierement ignorant en Aſtronomie, puiſqu'il croyoit que l'Ourſe étoit la ſeule conſtellation qui ne ſε baignoit pas dans l'Ocean, c'est-à-dire, qui ne ſε couchoit point, & qui étoit toûjours viſible; car, diſent-ils, cela luy eſt commun avec tous les autres Aſtres du Cercle arctique, comme avec la petite Ourſe, le Dragon, la main du Bouvier, & la plus grande partie du Cephée. Pour ſauver Homere, on répond, qu'il dit qu'elle eſt la ſeule, pour faire entendre qu'il n'y a qu'elle parmy les conſtellations, dont il vient de parler, ou qu'il a mis la ſeule pour la principale, la plus connue. Strabon le juſtifie encore d'une autre maniére au commencement du Livre premier. Voicy le paſſage entier que j'ay traduit, parce qu'il me paroît tres conſiderable: Sous le nom de l'Ourſe & du Chariot Homere comprend tout le Cercle arctique; car y ayant dans ce Cercle tant d'autres Aſtres qui ne ſε couchent point, il n'auroit pas dit de l'Ourſe qu'elle eſt la ſeule qui ne ſε baigne pas dans l'Ocean; c'eſt pourquoy on ſε trompe, quand on accuſe ce Poëte d'ignorance, parce qu'il n'a connu qu'une Ourſe, & qu'il y en a deux; car la petite n'étoit pas deſignée de ſon temps. Les Pheniciens ont été les premiers qui l'ont marquée, & qui s'en ſont ſervis pour la Navigation, & la figure de ce ſigne eſt paſſée d'eux aux Grecs. La même choſe eſt arrivée à la conſtellation de la chevelure de Berenice, & à celle du Canope, qui n'eſt nommée que d'hier ou d'avant-hier ; & il y a encore pluſieurs autres Aſtres qui n'ont point de nom, comme dit fort bien Aratus. Crates a donc tort de vouloir corriger ce paſſage, en mettant οἶος, ſeul, pour οἴη, ſeule; car il veut éviter une choſe qui n'eſt nullement à éviter. Heraclite a mieux fait que luy, car il a mis, comme Homere, l'Ourſe, pour le Cercle arctique; l'Ourſe, dit-il, eſt la borne du lever & du coucher. Et vis-à-vis de l'Ourſe, c'est-à-dire, au Pole Antarctique, naît le vent de Jupiter ſerein, c'eſt-à-dire, le vent de midy; car c'eſt le Cercle arctique qui eſt la borne du coucher & du lever des Aſtres, & non pas l'Ourſe. Il eſt donc évident que par le mot d'Ourſe, qu'il appelle Chariot, & dont il dit qu'elle obſerve l'Orion, il entend le Cercle arctique, que par le mot d'Ocean, il entend l'Horiſon où ſε fait le coucher & le lever des Aſtres, & que par ces mots qui tournent dans le même lieu, & ne ſε baignent pas dans l'Ocean, il fait voir que le Cercle arctique eſt le plus Septentrional de l'Horiſon, &c.

34. Il arrive auſſi quelquefois qu'on répond ſolidement aux Cenſures des Critiques par un ſeul changement de ton ou d'ac-cent; & c'est ainsi qu Hippias de Thasos a fauve Homere ſur cet endroit, où Jupiter envoye un Songe à Agamemnon; car on l'accuſoit d'avoir fait dire un mensonge par Jupiter.] J'ay étendu dans ma traduction ce paſſage qui eſt trop court dans l'original, Ariſtote dit ſeulement, Et par l'accent, comme Hippias de Thaſos ſauvoit ce paſſage, nous luy donnons ; mais cette brieveté qui étoit intelligible du temps d'Ariſtote, parce qu'il parloit à des hommes qui ſçavoient preſque Homere par cœur, ſeroit aujourd'huy un Enigme que peu de gens entendroient. J'ay donc crû qu'il étoit neceſſaire d'expliquer dans le texte même la Critique dont il s'agit. Dans le ſecond Livre de l'Iliade, Jupiter, qui ne ſongeoit qu'à relever la gloire d'Achille, envoye à Agamemnon un Songe trompeur qui luy ordonne de donner un aſſaut general à la Place, & qui luy promet, comme de la part de Jupiter, un heureux ſuccez. Dans l'ordre que ce Dieu donne au ſonge, il y avoit un vers, où il s'exprimoit de cette maniere, δίδομεν δέ οἱ εὖχος ἀρέσθαι: Et que nous luy donnons une grande gloire. Ce menſonge dans la bouche de Jupiter a paru horrible aux Anciens. Platon le reproche à Homere dans le ſecond Livre de ſα Republique; mais Hippias de Thaſos ſauvoit ce Poëte, en faiſant voir qu'au lieu de δίδομεν, nous donnons, il avoit écrit en mettant l'accent ſur la penultiéme διδόμεν, qui eſt pour διδόμεναι, l'Infinitif pour l'Imperatif. Et Jupiter diſoit au ſonge, donne-luy, promets-luy une grande gloire. Ce qui eſt tres different; car alors le menſonge, ne vient pas de Jupiter, il vient du Songe, Or il n'eſt pas extraordinaire de voir un Songe menteur, & Jupiter, qui ſouffre qu'Agamemnon ſoit deceu, n'a nulle part à cette tromperie. Il la permet ſans en être l'Auteur. L'Ecriture Sainte nous fournit un exemple tout pareil dans l'Hiſtoire du Roy Achab, lorſque Dieu voulut le faire périr en Ramoth de Galaad: Et dixit Dominus, quis decipiet Achab Regem Israel ut ascendat & corruat in Ramoth Galaad? cumque diceret unus hoc modo, & alter alio processit spiritus & stetit coram Domino, & ait, ego decipiam eum. Cui Dominus, in quo, inquit, decipies? Et ille respondit egrediar, & ero spiritus mendax, in ore omnium Prophetarum ejus. Dixitque Dominus, decipies & prævalebis: Egredere, & fac ita. Et Dieu dit qui ſeduira Achab Roy d'Ifrael, afin qu'il monte contre Ramoth de Galaad, & qu'il y périſſe ; & comme l'un diſoit d'une maniére, & l'autre d'une autre. L'eſprit s'avança, ſε tint devant le Seigneur, & luy dit, je le ſeduiray. Comment le ſeduiras-tu, dit le Seigneur? Je ſortiray, répondit-il, & je ſeray un eſprit de menſonge dans la bouche de tous ſes Prophetes. Et le Seigneur luy dit, Certainement tu le ſeduiras, & tu en viendras à bout. Va, & fais comme tu l'as dit. Il n'y a rien de plus ſemblable. Le Jupiter d'Homere n'eſt nullement un menteur & un ſeducteur dans ce paſſage, comme le veritable Dieu ne l'eſt pas dans cette Hiſtoire d'Achab; mais Homere a connû cette verité, que Dieu ſε ſert de la malice des Creatures pour accomplir ſes Jugemens, & il n'y avoit qu'un accent à changer dans ſon expreſſion, pour la rendre conforme, ſi on l'oſe dire, à celle de l'Ecriture Sainte. Les Critiques effrayez de l'impieté qu'ils trouvoient dans ce vers, & ne ſeachant pas la Remarque d'Hippias, ont pris la liberté de l'effacer de l'original, par une fraude pieuſe. On ne le trouve plus aujourd'huy dans le texte Grec. Ariſtote parle plus au long de ce même paſſage dans ſon Livre de Elenchis Sophisticis.

35. Le même Hippias défend auſſi par le même moyen ce Poëte dans ce paſſage, où aprés avoir parlé d'un bois bien sec, on l'accuſe de dire ensuite, qu'une partie de ce bois eft corrompue par la pluye.] Cette Critique n'eſt pas ſi conſiderable que la précedente. Dans le XXIII. Livre de l'Iliade, Homere décrit la borne pour les courſes de chevaux dont Achille honora les funerailles de Patrocle: ἕστηκε ξύλον αὖον ὅσον τ᾽ ὄργυι᾽ ὑπὲρ αἴης, ἢ δρυὸς ἢ πεύκης· τὸ μὲν οὐ καταπύθεται ὄμβρῳ· Un bois ſec qui eſt un vieux tronc de Cheſne ou de Pin, qui ne ſε pourrit point à l'eau, s'éleve ſur la terre de la hauteur d'une braſſe. Les Critiques, au lieu de la negative οὐ, dont Homere s'eſt ſervi, liſoient οὗ, qui eſt le genitif de l'article ſubjonctif ὅς, lequel, & par-là ils faiſoient tomber Homere dans une contradiction manifeſte; mais Hippias en rétabliſſant la negative fit voir l'impertinence de ces Cenſeurs.

36. On fauve auſſi beaucoup d'endroits par une differente ponctuation, & c'est ce qui a juſtifié Empedocle qu'on avoit accuſe de s'être contredit dans les vers où il expliquoit les principes des choſes.] Il y a une infinité d'endroits dans les ouvrages des Anciens, où une ponctuation vicieuſe fait de tres mauvais ſens, & où par conſequent il n'y a qu'à changer le point ou la virgule, pour trouver le ſeul bon, ou le ſeul veritable. Ariſtote en citoit un exemple, qu'il avoit pris dans les vers d'Empedocle; mais comme cet exemple ne pouvoit être traduit en nôtre Langue de maniére qu'on y vît le vice de la méchante ponctuation, je l'ay reſervé pour les Remarques. Ce Philoſophe dans un Traité qu'il avoit fait pour prouver que l'amitié & la diſcorde étoient les principes des choſes, diſoit: αἶψα δὲ θνήτ᾽ ἐφύοντο, τὰ πρὶν μάθον ἀθάνατ᾽ εἶναι, ζωρά τε τὰ πρὶν ἄκρητα, διαλλάξαντα κελεύθους. Les Critiques, ayant trouvé ce paſſage mal ponctué, car on avoit mis mal à propos une virgule apres ζωρά τε du ſecond vers, accuſoient Empedocle de s'être contredit, & cette accuſation étoit bien fondée, car ce Philoſophe auroit dit , ce qui étoit immortel, devint tout d'un coup mortel, & par un chemin tout contraire, ce qui étoit auparavant simple devint composé. On voit manifeſtement qu'il diroit deux fois la même choſe, cependant le ſecond vers doit dire le contraire de ce que dit le premier; mais ces Critiques devoient s'appercevoir que pour trouver le veritable ſens, il n'y avoit qu'à tranſporter la virgule aprés πρίν, ζωρά τε τὰ πρὶν ἄκρητα... Et ce qui étoit auparavant compoſé devint ſimple. Quintilien a parlé au long de ce vice dans le Chap. IX. du Liv. VII.

37. Quelquefois on a recours à l'ambiguité, comme dans ce paſſage, où Homere dit que la nuit eſt plus des deux tiers paſſée, & qu'il en reste encore le tiers.] Dans le X. Liv. de l'Iliade Ulyſſe dit à Diomede avec lequel il devoit entrer dans le camp des Troyens, ἀλλ᾽ ἴομεν· μάλα γὰρ νὺξ ἄνεται, ἐγγύθι δ᾽ ἠώς, ἄστρα δὲ δὴ προβέβηκε, παρώχηκεν δὲ πλέων νὺξ τῶν δύο μοιράων, τριτάτη δ᾽ ἔτι μοῖρα λέλειπται. Mais allons, la nuit va finir & l'aurore approche, car les Aſtres panchent vers leur coucher, & la nuit eſt plus des deux tiers paſſée, il n'en reſte plus que le tiers. Les Critiques diſent ſur cela qu'il ne peut pas reſter le tiers de la nuit, puiſqu'elle eſt plus des deux tiers paſſée. Ariſtote répond que ce mot plus, qui fait l'ambiguité, doit être entendu d'une autre maniere, & qu'Homere a dit: Que la plus grande partie de la nuit eſt paſſée, c'est-à-dire, les deux tiers, il ſeroit difficile de rendre cela ſenſible en nôtre Langue. On peut voir ce que diſent ſur cela ſes Commentateurs; car cette Critique n'eſt pas aſſez importante pour obliger à raporter tout ce qu'ils ont dit.

38. Pour défendre les Poëtes on employe ſouvent auſſi l'autorité de l'usage qui fait, par exemple, qu'on appelle du vin, un vin qui eſt mélé d'eau.] Il y avoit des Critiques aſſez ridicules pour reprocher à Homere qu'il appelloit du vin, un vin mêlé d'eau, qu'il diſoit des botines d'eſtain, pour dire des botines de fer; qu'il appelloit les forgerons des Ouvriers en airain, quoyqu'ils travaillent le fer, & qu'il faiſoit verſer par Ganymede du vin aux Dieux, quoyqu'ils ne beuſſent que du Nectar. Ariſtote dit fort bien que toutes ces expreſſions peuvent être ſauvées par la metaphore, & que ſans avoir recours à la metaphore, on peut les juſtifier par l'uſage qui eſt le tyran des Langues, & qui ne rend aucun compte de ſes déciſions. C'eſt encore par l'uſage qu'on juſtifie certaines façons de parler qui choquent extremement aujourd'huy nos Critiques un peu trop délicats. Homere parle tres ſouvent de chaudrons, de marmites, de ſang, de graiſſe, d'inteſtins, &c. On y voit des Princes ſε mêler eux-mêmes d'écorcher les bêtes & de les faire roſtir, & parce que nos mœurs ſont differentes, que toutes ces choſes ne ſont que dans nos cuiſines & dans nos boucheries, & qu'il n'y a que les bouchers & les Cuiſiniers qui ſε mêlent de ces fonctions baſſes & ſerviles, on traite Homere de ridicule. Mais comment ne ſçait-on point que ce que l'on blâme dans Homere eſt entierement conforme à ce que l'on voit dans l'Ecriture, qu'il n'y avoit rien alors de plus auguſte & de plus venerable, & qu'on ne peut en faire des railleries ſans impieté, comme l'a fort bien remarqué le Sçavant Religieux qui a fait le Traité du Poëme Epique, puiſque les Livres d'Homere & de Virgile en ſont encore moins remplis que les Livres Saints, qu'on expoſe par là aux railleries des Libertins & des Athées. Dans Homere Agamemnon & les autres Princes tuent eux-mêmes les victimes, parce que c'eſt l'Acte le plus auguſte & le plus ſolemnel de la Religion, c'eſt pourquoy à Rome même les Cenſeurs, qui étoient les Magiſtrats de la plus grande autorité, faiſoient la même fonction, & pour en marquer l'importance, ils la faiſoient avec une couronne ſur la tête, & vêtus d'une robe de pourpre de pourpre. Il n'y a donc rien à reprendre dans Homere de ce côté-là; mais, dit-on, qui peut ſouffrir que des Princes préparent eux-mêmes leur repas, qu'Ulyſſe ſε vante d'être le meilleur Cuiſinier du monde, & de ſçavoir mieux que perſonne couper la viande, ſervir du vin, & faire du feu, & qu'Achille faſſε chez luy les fonctions les plus ſerviles? Cette objection n'eſt pas meilleure que toutes les autres. Homere pouvoit-il mieux faire que de peindre les mœurs de ces premiers temps, comme elles étoient ? L'Hiſtoire Sainte & l'Hiſtoire Profane nous enſeignent également, que c'étoit alors la coûtume de ſε ſervir ſoy-même, & qu'on ne trouvoit là rien de honteux, Et l'on doit encore moins s'étonner de ce qu'Homere donne ces mœurs à Achille qui étoit de Theſſalie, car la Theſſalie a été le païs du monde qui a le plus aimé, & retenu le plus long-temps cette ancienne ſimplicité, elle la conſervoit encore aprés que les autres païs l'eurent perdue. Un Auteur Grec qui a fait des Traitez des mœurs en Langage Dorique, écrit formellement, C'est une choſe honnête en Theſſalie de dompter ſoy-même ſes chevaux & ſes mulets, d'immoler ſes bœufs, de les écorcher & de les découper, quoyqu'en Sicile ce ſoit une fonction honteuſe, & l'office d'un valet. Ces mêmes Critiques liſent dans Homere des Epithetes qu'ils trouvent plates & impertinentes, parce qu'en effet elles ſeroient riſibles, ſi on les traduiſoit à la lettre. Il appelle Junon βοῶπις, il n'y auroit rien de plus ridicule, que de dire Junon aux yeux de bœuf; mais cette Epithete ſignifie ſimplement belle, qui a de beaux yeux, & c'eſt un mot d'uſage. Achille eſt appellé πόδας ὠκύς, au pied leger. Eſt-ce une Epithete convenable à un grand Capitaine, à un General? Oüy ſans doute, puiſque David la prend luy-même, & qu'il reconnoît que c'eſt Dieu qui a donné à ſes pieds la legereté de ceux des Biches. Qui fecit pedes meos tanquam Cervorum. Il n'y a point dans l'Ecriture Sainte d'Epithete plus ordinaire pour les vaillans hommes. Dans les regrets que David fait ſur la mort de Saül & de Jonathas, il les appelle Aquilis velociores, Leonibus fortiores, plus legers que les Aigles, & plus forts que les Lions. II. Rois I. 23. Et quelques vaillans hommes qui ſε rendirent à David, ſont ermis de même vîtes comme les Chevreüils dans les montagnes: Veloces quasi capras in montibus. Paralip. I. 12. 8. Un autre grand ſcandale pour ces Cenſeurs, ce ſont les comparaiſons. Homere compare Ajax à un aſne, & Ulyſſe a de la graiſſe. Eſt-il rien de plus dégoûtant ni de plus mépriſable? Voilà comme ils jugent ſans autre examen & ſans aucune formalité; mais ces comparaiſons qu'ils trouvent ſi plates, étoient alors tres belles & tres nobles. Du temps d'Homere les aſnes n'étoient pas mépriſez comme ils le ſont aujourd'huy; leur nom n'avoit pas été converti en injure, & c'étoit la monture des Princes & des Rois. Homere a donc pû ſans baſſeſſe comparer Ajax à cet animal; & l'on ne peut ſε moquer de cette comparaiſon ſans impieté puiſque Dieu même l'a miſe dans la bouche de Jacob, qui dit en beniſſant ſes enfans, Issachar asinus fortis accubans inter terminos. Gen. 49. 14. Iſſachar ſera comme un aſne fort qui se tient dans ses bornes. L'autre comparaiſon d'Ulyſſe avec de la graiſſε etoit encore fort noble, puiſqu'elle étoit tirée des ſacrifices qui rendoient le ſang & la graiſſe, la choſe la plus ſainte & la plus venerable de ces temps-là, & ce qu'il y a de plus fâcheux pour ces Critiques, c'eſt qu'elle ſε trouve auſſi dans l'Ecriture Sainte qui a commencé l'Eloge du Roy David par cette comparaiſon, Quasi adeps separatus à carne, sic David à Filiis Israel, David eſt eſt comme la graiſſe ſans chair, & le reste des Enfans d'Iſrael eſt comme la chair ſans graiſſe, Ecclesiaftiq. 47. 2. C'eſt ainſi que David compare des freres unis, a l'hüille répandue ſur la tète d'Aaron, qui découle ſur ſα barbe, & deſcend juſqu'aux bords de ſon vêtement. Que ces Critiques faſſent donc un meilleur uſage de leur raiſon, que de l'employer à condamner ce qui ſε trouve conforme à ce que nous avons de plus parfait, & qui merite les reſpects & la veneration de tous les hommes, & qu'ils nous permettent de leur dire, que juſqu'à ce qu'ils ayent formé leur jugement, & aquis les connoiſſances neceſſaires pour ſε mêler de Critique, ils ne pourront jamais, ni rien loüer avec juſtice, ni rien blâmer à propos.

39. Toutes les fois qu'un mot ſemble ſignifier quelque chose de contraire au deſſein du Poëte, il faut examiner toutes les differentes fignifications que ce mot peut avoir dans le paſſage en que-stion.] C'eſt une regle tres ſage, & c'eſt pour ne l'avoir pas obſervée qu'on eſt tombé dans tant de Critiques ſi fauſſes & ſi abſurdes. Dans le XX. Livre de l'Iliade, où Homere décrit le Combat d'Enée & d'Achille, il eſt dit que la pique d'Enée aprés avoir percé les deux premieres lames du bouclier d'Achille, s'arrêta à la troiſiéme qui étoit d'or : τῇ δὲ μί᾽ ἐγχρύση, τῇ ῥ᾽ ἔσχετο χάλκεον ἔγχος· Les Critiques prenoient ce mot s'arrêta, pour y demeura fichée, & accuſoient Homere d'avoir dit une choſe ridicule; car une pique a trop de longueur pour demeurer fichée ſur un bouclier, cela n'arrive qu'aux traits, aux dards; mais Ariſtote découvre le ridicule de cette Cenſure, en faiſant voir que ce mot, s'arrêta, a une ſignification toute contraire; car il ſignifie qu'elle ne peut paſſer plus avant & par conſequent qu'elle fût repouſſée.

40. Et le plus court moyen de ſe tirer de ces endroits, c'est de prendre le mot dans un ſens tout contraire à celuy qu'on luy donne ordinairement.] Cette regle eſt d'un plus grand uſage dans les Livres Grecs que dans les Latins, parce que la Langue Greque a une infinité de mots qui ont des ſignifications non ſeulement differentes, mais toutes contraires. Il y a dans Homere un endroit qu'on a fort mal expliqué pour ne s'être pas ſervi de cette regle. La converſation de Diomede & de Glaucus finit par l'échange de leurs armes; Diomede donna à Glaucus de belles armes d'acier bien poly, & Glaucus donna à Diomede ſes armes qui étoient d'or, & qui valoient dix fois les autres, c'eſt Diomede qui fait la propoſition de cet échange, & Homere dit ſur cela: ἔνθ᾽ αὖτε Γλαύκῳ Κρονίδης Ζεὺς φρένας ἐξέλετο, Et on l'explique, Jupiter ota en ce moment la prudence à Glaucus, ſur ce qu'il fit un échange ſi inégal, & qu'il donna des armes d'or pour des armes d'acier tout ſimple. C'eſt un ſentiment trop bas pour un Poëme Epique. Homere ne parleroit pas autrement ſi ces Princes étoient des Marchans qui ne cherchaſſent qu'à ſe tromper. Il n'eſt pas poſſible qu'il ait traité de folie & de ſtupidité une action, où il n'y a rien que de grand & de loüable. En traduiſant cet endroit il falloit donc neceſſairement avoir recours à cette Regle d'Ariſtote, & voir ſi le mot ἐξέλετο n'avoit pas une ſignification contraire à celle qu'on luy donne ordinairement. Porphyre les auroit ſoulagez dans cette recherche, & il leur auroit appris, que dans ce paſſage, φρένας ἐξέλετο, ſignifie φρένας ἐξαιρέτους ἐποίησε, luy éleva le courage, luy donna de la grandeur; car par cet échange Glaucus ſurpaſſa la generoſité & la liberalité de ſes Ancêtres, & accomplit les ordres que ſon pere luy avoit donnez à ſon départ, αἰὲν ἀριστεύειν καὶ ὑπείροχον ἔμμεναι ἄλλων, μηδὲ γένος πατέρων αἰσχυνέμεν· De faire toûjours les plus belles actions, & de ſurpaſſer tous les autres en courage & en generoſité, & de ne pas deshonorer ſes Ancêtres.

41. Il arrive auſſi tres ſouvent, comme Glaucon l'a fort bien dit, que les Critiques se préoccupent & s'entètent ſans raiſon de certaines chofes avant que de lire les Poëtes, & perfuadez que leur fentiment est le ſeul raisonnable, ils condamnent fans autre examen tout ce qui se trouve contraire à leur opinion.] Il n'y a rien de mieux peint que ces Critiques aveugles, qui prévenus de certaines opinions, entreprennent la lecture des Poëtes, & condamnent tout ce qui ne ſε raporte pas à leur ſens. C'eſt ainſi qu'Eraſtofthene, prévenu de cette fauſſe opinion, que du temps d'Homere la Geographie étoit peu connue, accuſe ce Poëte d'avoir parlé en l'air, & de n'avoir rien dit de veritable; mais Strabon l'a aſſez bien juſtifié, en réfutant toutes les erreurs, où cet injuſte préjugé a précipité ce Critique, d'ailleurs tres habile, & en faiſant voir qu'Homere n'eſt pas moins au deſſus de tous les autres Poëtes par la connoiſſance qu'il avoit de la Geographie, que par tous ſes merveilleux talens. Ce portrait de ces Critiques reſſemble bien à ceux d'aujourd'huy; entêtez de cette opinion, que nôtre ſiecle eſt la ſeule regle du beau & du bon, ils condamnent tout ce qui n'y eſt pas conforme, & tombent par là en d'infinies abſurditez.

42. Glaxcon.] Glaucon de Teos, qui avoit fait un Traité du geſte & de la prononciation. Ariſtote en parle dans ſα Rhetorique.

43. C'eſt de ce faux préjugé qu'est née la Critique qu'on a faite à Homere ſur le ſujet d'Icarius pere de Penelope; car ces Cenfeurs prévenus que cet Icarius étoit Lacedemonien. ] Les Critiques prévenus qu'Icarius, pere de Penelope, étoit de Lacedemone, accuſoient Homere d'avoir fait une faute contre la bienſeance, en ce que Telemaque allant à Lacedemone, pour apprendre des nouvelles de ſon pere, va plûtôt loger chez Menelas, que chez ſon grand pere Icarius. Ariſtote oppoſe à cette Cenſure une vieille tradition des Cephaleniens, qui diſoient que le pere de Penelope s'appelloit Icarius, & qu'il étoit de leur Iſle; mais on peut encore mieux répondre à cette objection, & plus conformement à l'Hiſtoire. Il eſt certain qu'Icarius pere de Penelope étoit de Lacedemone. Oebalus fils de Perieres Roy de Lacedemone, eut trois enfans, Tyndare, Hippocoon, & Icarius. Hippocoon chaſſa ſes deux freres qui ſε retirerent chez Theſtius Roy de Pleuron Ville d'Etolie & luy aiderent à étendre les bornes de ſon Empire au-de-là de l'Acheloüs. Theſtius donna ſα fille Leda a Tyndare qui s'en retourna à Lacedemone aprés la mort d'Hippocoon, & de ſes enfans qui furent tous tuez par Hercule. Pour Icarius, s'étant emparé d'une partie de l'Acarnanie par le ſecours de Theſtius, il s'y maria & épouſa Polycaſte fille de Lygæus, de laquelle il eut Penelope & cinq garçons, dont on peut voir les noms dans Apollodore; ainſi Telemaque arrivant à Lacedemone, ne pouvoit pas aller loger chez ſon grand pere, qui étoit en Acarnanie; mais il va chez Menelas qui avoit épouſé la fille de Tyndare, c'est-à-dire, la fille de ſon grand oncle. Et une marque certaine qu'Homere a ſuivi cette tradition, c'eſt que dans le XV. Livre de l'Odyſſée, lorſque Minerve veut faire partir Telemaque de Lacedemone, elle luy apparoît en ſonge, & luy dit que ſon grand pere & ſes oncles, veulent obliger Penelope á épouſer Eurymachus, ἤδη γάρ ῥα πατήρ τε κασίγνητοί τε κέλονται Εὐρυμάχῳ γήμασθαι· Car cela prouve qu'Icarius & ſes enfans étoient en Acarnanie ou à Ithaque, & non pas à Lacedemone, & quand il n'y auroit eu que ce ſeul vers, il ſuffiſoit pour détruire la prétention de ces Cenſeurs. Auſſi Timocles, Poëte celebre d'Athenes, appelle Telemaque Acarnanien, dans ſon Bacchus & dans ſα piece ſatyrique d'Icarius.

44. En general, quand on accuſe les Poëtes d'avoir dit quelque chose d'impoſſible, il faut examiner cette impoſibilité par raport à la Poësie, par raport à ce qui est mieux, ou par raport à la Renommée.] Ariſtote revient aux impoſſibilitez & aux abſurditez qu'on remarque dans les Poëmes anciens, parce qu'il ſçavoit bien que c'eſt ce qui choque le plus les ignorans, & qui leur fournit le plus d'objections contre ces ouvrages. Il enſeigne donc icy trois moyens pour les juſtifier, & je vais tâcher de les rendre ſenſibles par des exemples.

45. Par raport à la Poësie, car on montre que l'impoſſible vray-femblable doit être preferé au poſſible qui n'a aucune vray-ſemblance, & qui ne seroit pas crû.] La Poësie eſt un mêlange d'Hiſtoire, & de Fable, c'eſt-à-dire de menſonge & de verité. Le fond eſt Hiſtorique, parce qu'un Poëte ne neglige pas entierement la verité, & le reſte eſt fabuleux, parce que la verité toute nuë ne ſeroit pas aſſez ſurprenante, & que le merveilleux doit regner dans le Poëme Epique principalement. Il s'enfuit de-là que l'impoſſible vray-ſemblable eſt plus propre à l'Epopée que le poſſible, qui étant trop au deſſus de la portée des hommes, ne ſeroit ny vray-ſemblable, ny merveilleux ; mais dira-t-on, pourquoy ne ſε tient-elle pas dans les bornes du poſſible vray-ſemblable? parce que ce ne ſeroit plus un Poëme. La vray-ſemblance y ſeroit; mais le merveilleux n'y ſeroit pas; il y auroit de la verité & point de fable, & on le prendroit plutôt pour un recit hiſtorique, que pour une Epopée, & c'eſt ſur toutes choſes, ce qu'il faut éviter. Petrone dit: Non enim res gestæ versibus comprehendendæ sunt, quod longe melius Historici faciunt, sed per ambages Deorumque ministeria, & fabulosum sententiarum tormentum præcipitandus est liber spiritus, ut potius furentis animi vaticinio appareat, quàm religiosæ orationis sub testibus fides. Il ne faut pas mettre dans un Poëme les actions veritables ; il faut laiſſer ces ſujets aux Hiſtoriens. L'eſprit d'un Poëte doit être ſaiſi d'une fureur divine, il ne doit faire agir que des Dieux & ne parler que par fables & par énigmes, de manière que tout ſon diſcours reſſemble plus aux emportemens d'un Prophete, qu'à une Hiſtoire religieuſement certifiée par de bons témoins. Voilà donc comment par raport à la Poësie, c'est-à-dire, par la nature même du Poeme, on ſauve toutes les impoſſibilitez, dont les Poëmes d'Homere ſont remplis, car on fait voir que c'eſt ce que ce Poëme demande, & qu'il le pouſſε même juſqu'au deſraiſonnable, pourvû que le vray-ſemblable n'en ſoit pas banni. Mais dira-t-on, le vray-ſemblable ſε trouve-t-il dans ces trepieds de Vulcain qui ont du mouvement & qui marchent ſeuls? Et Jule Scaliger n'a-t-il pas raiſon de s'en moquer & de dire, Tripodas fabricat Vulcanus sponte sua mobiles, quare non & Lebetas facit sponte coquentes obsonia? J'oſeray dire que cette Critique vient d'un eſprit peu inſtruit de la Nature de l'Epopée, mais avant que de juſtifier Homere, voyons le paſſage; car il merite d'être leu. Dans le XVIII. Livre de l'Iliade Thetis étant allée chez Vulcain trouva ce Dieu à ſon travail; Il avoit fait vingt Trepieds, ſous chacun deſquels il avoit mis des roues d'or, afin qu'ils allaſſent d'eux-mêmes à l'Aſſemblée des Dieux, & qu'ils s'en retournaſſent à la maiſon, choſe merveilleuſe à voir. χρύσεα δέ σφ᾽ ὑπὸ κύκλα ἑκάστῳ πυθμένι θῆκεν, ὄφρα οἱ αὐτόματοι θεῖον δυσαίατ᾽ ἀγῶνα ἠδ᾽ αὖτις πρὸς δῶμα νεοίατο, θαῦμα ἰδέσθαι· Si Vulcain n'avoit fait que des Trepieds ordinaires, cela n'auroit pas été digne du Poëme, & n'auroit pas répondu à la grandeur, à la puiſſance, & à l'adreſſe d'un Dieu, il falloit donc que ſon ouvrage fût au deſſus de celuy des hommes: Pour cet effet il falloit que ces Trepieds fuſſent preſque animez, & Homere ne s'éloigne nullement en cela de la vray-ſemblance ; car il n'y a perſonne qui ne ſoit tres perſuadé qu'un Dieu peut faire des choſes encore plus difficiles, & que la matiere luy obéit. Que n'a-t-on pas dit des ſtatues de Dedale? Platon écrit qu'elles marchoient ſeules, & que ſi l'on n'avoit la précaution de les lier, elles s'enfuyoient & échapoient à leur Maître ? Ce qu'un Ecrivain en Proſe a pû dire en parlant d'un homme, par une hyperbole qui marque l'adreſſe de l'ouvrier, Homere ne l'aura pû dire en parlant d'un Dieu. Je vais même plus avant, & je dis que cette circonſtance, dont Homere a embelli ſon Poëme, n'auroit rien de trop ſurprenant, quand ces Trepieds ſeroient l'ouvrage d'un homme; car que ne fait-on point par le moyen de certains reſſorts? N'eſt-on pas parvenu de nos jours, à faire des figures qui marchoient ſeules, qui deſcendoient un eſcalier, & qui montoient en carroſſε ? Cette Critique eſt donc mal fondée, & Homere n'a nullement merité le ridicule qu'on a voulu luy donner.

46. Et c'est ainsi que Zeuxis faisoit ſes Tableaux.] Zeuxis preferoit, comme Homere, l'impoſſible vray-ſemblable, au poſſible qui n'avoit point de vray-ſemblance; & c'eſt pourquoy Ariſtote a dit ailleurs que ſes Tableaux étoient ſans mœurs; car il n'y a rien qui cache tant les mœurs que le grand & le merveilleux.

Par raport à ce qui est mieux... ] C'eſt ainſi qu'on juſtifie ce qui paroît de prodigieux dans les caractéres qu'Homere a formez; les ignorans les condamnent, parce qu'ils ne voyent rien de ſemblable dans les ouvrages de la Nature; mais ce n'eſt pas d'aprés les copies qu'Homere a travaillé, il a travaillé ſur le veritable original, qui eſt la Nature même ; & l'eſprit rempli des idées fecondes de cet agent univerſel, il a enfanté ces originaux, qui ont le même avantage ſur les hommes ordinaires, que la Nature a ſur tous les Etres qu'elle produit; car les originaux doivent toûjours ſurpaſſer les copies. C'eſt par là encore qu'on fait voir l'excellence de certaines prétendues impoſſibilitez qu'on a condamnées dans ce même Poëte, comme celle dont je viens de parler de ces Trepieds qui marchent ſeuls; & celle de toutes les differentes figures que Vulcain grava ſur le bouclier d'Achille. La deſcription qu'Homere fait de ce bouclier dans le XVIII. Livre de l'Iliade, eſt un des plus beaux endroits de ſon Poeme. Elle a été l'admiration des ſiecles les plus polis, & les plus ſçavans; & cela n'empêche pas qu'elle n'ait trouvé des Critiques. Jule Scaliger eſt le premier & le ſeul qui ait paru dans le dernier ſiecle, mais aujourd'huy Hunc tota armenta sequuntur. Il eſt impoſſible, diſent ces Cenſeurs, de repreſenter le mouvement de toutes ces figures, & en condamnant la maniére, ils prennent auſſi la liberté de condamner le ſujet qu'ils trouvent frivole & mal entendu; mais j'eſpere de faire voir qu'il n'y a rien de plus frivole que cette Cenſure, & qu'ils ſε trompent infiniment. Commençons par la maniére. Il eſt certain qu'Homere parle des figures de ce bouclier, comme de figures vivantes; & quelques Anciens prenant au pied de la lettre ſes expreſſions, ont crû effectivement qu'elles étoient animées, & qu'elles faiſoient toutes ſortes de mouvemens. Euſtathius a combatu ce ſentiment par un paſſage de cette deſcription même; Ce Poëte, dit-il, pour faire voir que ſes figures ne ſont pas animées, comme quelques Anciens l'ont prétendu ſans neceſſité, par un excez d'amour pour le prodigieux, a eu ſoin de dire, elles ſε remuoient & combattoient comme des hommes vivans. Ces Anciens avoient ſans doute fondé cette opinion ridicule ſur cette regle d'Ariſtote; car ils croyoient que ce Poëte ne pouvoit rendre ſα deſcription plus admirable & plus merveilleuſe, qu'en faiſant de ſes figures des figures animées, puiſqu'il faut que les Originaux ſurpaſſent toûjours les copies; ce bouclier, c'eſt l'ouvrage d'un Dieu; c'eſt l'original dont la Graveure & la Peinture des hommes ne ſont que des copies tres imparfaites, & il n'y a rien d'impoſſible aux Dieux; mais ils ne s'appercevoient pas qu'Homere ſeroit tombé par-là dans un merveilleux outré qui n'auroit pas été vray-ſemblable. C'eſt auſſi ſans aucune neceſſité que le même Euſtathius ajoûte, Que peut-être, toutes ces figures ne tenoient point entierement au bouclier, qu'elles en étoient détachées, & qu'elles ſε remuoient par reſſorts, de manière qu'elles paroiſſoient avoir du mouvement, comme Eſchyle a feint quelque choſe de ſemblable dans les ſept Chefs contre Thebes. Ce paſſage d'Eſchyle, dont Euſtathius a voulu parler, eſt ſans doute celuy où il dit que Parthenopée portoit ſur ſon bouclier la Chimere qui étoit détachée, ἔκκρουστον δέμας. Sans avoir recours à cette con- ZZZ nier ſiecle, mais aujourd'huy Hunc tota armenta sequuntur. Il eſt impoſſible, diſent ces Cenſeurs, de repreſenter le mouvement de toutes ces figures, & en condamnant la maniére, ils prennent auſſi la liberté de condamner le ſujet qu'ils trouvent frivole & mal entendu; mais j'eſpere de faire voir qu'il n'y a rien de plus frivole que cette Cenſure, & qu'ils ſe trompent infiniment. Commençons par la maniere. Il eſt certain qu'Homere parle des figures de ce bouclier, comme de figures vivantes; & quelques Anciens prenant au pied de la lettre ſes expreſſions, ont crû effectivement qu'elles étoient animées, & qu'elles faiſoient toutes ſortes de mouvemens. Euſtathius a combatu ce ſentiment par un paſſage de cette deſcription même ; Ce Poëte, dit-il, pour faire voir que ſes figures ne ſont pas animées, comme quelques Anciens l'ont prétendu ſans neceſſité, par un excez d'amour pour le prodigieux, a eu ſoin de dire, elles ſe remuoient & combattoient comme des hommes vivans. Ces Anciens avoient ſans doute fondé cette opinion ridicule ſur cette regle d'Ariſtote; car ils croyoient que ce Poëte ne pouvoit rendre ſα deſcription plus admirable & plus merveilleuſe, qu'en faiſant de ſes figures des figures animées, puiſqu'il faut que les Originaux ſurpaſſent toûjours les copies; ce bouclier, c'eſt l'ouvrage d'un Dieu; c'eſt l'original dont la Graveure & la Peinture des hommes ne ſont que des copies tres imparfaites, & il n'y a rien d'impoſſible aux Dieux; mais ils ne s'appercevoient pas qu'Homere ſeroit tombé par-là dans un merveilleux outré qui n'auroit pas été vray-ſemblable. C'eſt auſſi ſans aucune neceſſité que le même Euſtathius ajoûte, Que peut-être, toutes ces figures ne tenoient point entierement au bouclier, qu'elles en étoient détachées, & qu'elles se remuoient par reſſorts, de manière qu'elles paroiſſoient avoir du mouvement, comme Eſchyle a feint quelque choſe de ſemblable dans les ſept Chefs contre Thebes. Ce paſſage d'Eſchyle, dont Euſtathius a voulu parler, eſt ſans doute celuy où il dit que Parthenopée portoit ſur ſon bouclier la Chimere qui étoit détachée, ἔκκρουστον δέμας. Sans avoir recours à cette conjecture, on peut faire voir qu'il n'y a rien de plus ſimple & de plus naturel que la deſcription de ce bouclier, & qu'il n'y a pas un ſeul mot qu'Homere n'eût pû dire, quand ce bouclier n'auroit été que l'ouvrage d'un homme; car il y a bien de la difference entre l'ouvrage même & la deſcription. Examinons de plus prés ce qu'on a blâmé, Homere a mis, dit-on, deux Villes qui parlent diverſes Langues. C'eſt la traduction Latine qui le dit, & non pas Homere; le mot μερόπων eſt une Epithete ordinaire des hommes ; & qui ſignifie ſeulement, qui ont la voix articulée ; ces Villes ne pouvoient pas parler diverſes Langues, puiſque, comme les Anciens l'ont remarqué, c'étoit Athenes & Eleuſine qui parloient le même langage; mais quand cette Epithete ſignifieroit, qui parlent diverſes Langues, il n'y auroit rien là de fort ſurprenant, & qu'Homere n'eût pû dire, comme Virgile l'a dit. Si un Peintre mettoit dans un Tableau une Ville de France & une Ville de Flandres, ne pourroit-on pas dire qu'il y auroit mis deux Villes dont le langage eſt different? Pourſuivons, où l'on entend les Harangues de deux Orateurs. Homere ne dit pas cela, il dit ſeulement: Que deux hommes plaidoient pour une amende que l'un diſoit avoir payée, & que l'autre nioit avoir receuë. Et il n'y a rien là qu'on ne puiſſe dire de cet art qui doit montrer ce qu'il cache, comme a fort bien dit un Ancien, en parlant de la Peinture, Ostendat quæ occultat. N'a-t-on pas dit de même de Nicomachus, Qu'il avoit peint deux Grecs qui plaidoient l'un aprés l'autre. Peut-on parler autrement de ces deux arts, qui, quoyque muets, ne laiſſent pas d'avoir un langage ? Et en expliquant un Tableau de Raphael, ou du Pouſſin, pourroit on s'empêcher d'animer toutes les figures, en les faiſant parler conformement au deſſein du Peintre. Mais ces jeunes bergers & ces jeunes filles qui danſent en rond, & puis par bandes, & ces Troupes qui choiſiſſent un lieu pour ſε mettre en embuſcade, comment la Graveure peut-elle les repreſenter? Voilà une choſe bien difficile, comme ſi l'Ouvrier n'avoit pas la liberté de faire paroître ſes perſonnages en differens états. Toutes les autres objections ſur ce jeune homme qui en joüant de la Harpe chante agreablement; ſur ce Taureau qui mugit, quand il eſt devoré par un Lion, & ſur les Concerts, ſont pueriles, on ne pourroit jamais parler de Peinture, ſi on baniſſoit ces expreſſions. Quand Pline a dit d'Apelles, Qu'il peignit Clytus à cheval allant au combat, & demandant ſon casque à son Escuyer; Quand il a dit d'Ariſtides, Qu'il avoit peint un suppliant qu'on entendoit presque, pene cum voce; Quand il a dit de Cteſilochus, Qu'il avoit peint Jupiter acouchant de Bacchus, & se pleignant comme une femme, & muliebriter ingemiseentem; Et de Nicearchus, Qu'il avoit fait un Tableau où l'on voyoit Hercule triſte d'avoir été fou, Herculem tristem insaniæ pœnitentia; perſonne ne s'eſt aviſé de condamner ces façons de parler qui ſont ſi ordinaires. Pline a bien plus fait, il a dit d'Apelles, Qu'il avoit peint les choses qui ne pouvoient être peintes, comme les Tonnerres, Pinxit quæ pingi non possunt; De Timanthes, Que tous ſes Ouvrages donnoient à entendre plus de choses qu'ils n'en preſentoient aux yeux, & que quoy qu'il y eût tout l'art du monde, il y avoit encore plus d'esprit. Atque in omnibus ejus operibus, intelligitur plus semper quam pingitur; & cum ars summa sit, ingenium tamen ultra artem est. Si l'on prend la peine de comparer ces expreſſions avec celles d'Homere, on le trouvera fort ſage dans la deſcription qu'il a faite de ce bouclier. Il n'y a donc rien à reprendre pour la maniére. Voyons preſentement pour le ſujet. Si ce bouclier, dit-on, avoit été fait dans un ſiecle plus ſage, il auroit été moins chargé de matiere & plus correct. Je vois bien que ce ſiecle plus ſage c'eſt le nôtre, je ne ſçay pas ce que nôtre ſiecle feroit ſur ce ſujet, & on peut le loüer tant qu'on voudra par conjecture. Heureux aujourd'huy ceux qui peuvent penetrer ſi avant; mais pour revenir à l'ouvrage dont ce bouclier eſt trop chargé, je diray que deux choſes ont fait tomber ces Cenſeurs dans cette fauſſe Critique. La premiere qu'ils ont crû que ce bouclier n'étoit pas plus grand que le rond d'un chapeau, au lieu qu'il étoit ſi grand qu'il couvroit l'homme entier. Et l'autre, qu'ils n'ont nullement connû le deſſein du Poëte, & qu'ils ſε ſont imaginez que cette deſcription, n'étoit qu'une boutade d'un eſprit déreglé qui marchoit au hazard, & qui ne ſuivoit pas la Nature. S'ils avoient daigné s'inſtruire avant que de parler, ils auroient appris qu'Homere a voulu repreſenter dans ce bouclier l'Univers & les differentes occupations des hommes pendant la paix & pendant la guerre. Pluſieurs grands Critiques anciens avoient travaillé à faire voir l'adreſſe d'Homere dans ce bouclier; mais ſurtout une femme tres ſcavante appellée Damo, qui étoit, je croy, la fille de Pythagore, y avoit fait un Commentaire fort étendu & fort raiſonné. On n'a qu'à voir ce qu'en raporte Euſtathius, & l'on conviendra quʼHomere bien loin de pouvoir être blâmé, merite au contraire de grandes loüanges, d'avoir executé avec tant d'ordre, tant d'harmonie, & avec ſi peu de figures, un auſſi grand deſſein que celuy de repreſenter l'Univers, & tout ce qui s'y paſſe, excepté la chaſſε, qui dans ces temps-là ne faiſoit pas le plaiſir des Héros, & l'a Navigation, qui a toûjours fait plus de mal que de bien aux hommes; auſſi a-t-on toûjours dit que cette deſcription n'étoit pas ſeulement l'Ouvrage d'un grand Poëte, mais celuy d'un grand Philoſophe, qui avec toutes les richeſſes de l'art, avec l'ordre & la vray-ſemblance, a ſçû mêler le grave & le profond. Voilà ce ſujet qu'on traite de frivole & d'e puerile, & qu'on dit être mal conduit & mal entendu. Mais puiſqu'on parle d'un ſiecle plus ſage, voyons ce qu'on a fait dans un ſiecle, qui ayant plus de conformité avec le nôtre que celuy d'Homere, peut fort bien paſſer aujourd'huy pour beaucoup plus ſage que celuy du Poëte Grec. Heureuſement Virgile a fait le bouclier d'Enée, comme Homere celuy d'Achille; ce Poëte Latin, qui en imitant le Poëte Grec, a eu tant de ſoin d'adoucir les choſes que le temps avoit changées, & qui n'auroient pas été au goût de ſes Lecteurs, non ſeulement a chargé ſon bouclier de beaucoup plus d'ouvrage, puiſqu'il y a peint toutes les actions des Romains depuis Aſcagne juſqu'à Auguſte incluſive-ment, mais il n'a évité aucune des expreſſions qui ont cho-qué ces Critiques. On y voit la Louve de Remus & de Romulus qui léche ſes nourriſſons l'un aprés l'autre, mul-cere alternos & corpora fingere lingua; on y voit le raviſſe-ment des Sabines, & la guerre qui s'éleve tout d'un coup aprés ce raviſſement, subitoque novum consurgere bellum; on y voit Metius tiré à quatre chevaux, & Tullus qui traîne ſes entrailles par la Forêt; on y voit Porſena qui comman-de aux Romains de recevoir Tarquin, & qui aſſiege Ro-me; on y voit l'Oye qui voltigeant par les Portiques du Capitole, avertit par ſes cris de l'eſcalade des Gaulois, Atque hic auratis volitans argenteus anser Porticibus, Gallos in limine adesse canebat. On y voit les danſes des Saliens; on y voit les enfers & les peines des damnez, & plus loin les lieux des bienheu-reux, & Caton qui y préſide; on y voit la fameuſe Batail-le d'Actium, on y reconnoît les Chefs; Agrippa a les vents & les Dieux favorables. Antoine traîne aprés luy toutes les forces de l'Orient, de l'Egypte & des Bactres. Le Combat commence, la mer eſt rougie de ſang, & Cleopatre donne le ſignal de la retraite, & appelle ſes Troupes avec un Syſtre, Patrioque vocat agmina Systro. Les Dieux, ou plûtôt les monſtres d'Egypte, combattent contre Neptune, Venus, Minerve, Mars & Apollon; On y voit la Flote d'An-toine en déroute, & le Nil tout triſte qui ouvre ſon ſein aux Vaincus; on y voit Cleopatre pâle & défaite de la mort qu'elle méditoit déja, & le vent Japix, qui hâte ſa fuite. On y voit les trois triomphes d'Auguſte, & ce Prin-ce qui pour s'acquiter d'un vœu, conſacre trois cens Tem-ples aux Dieux de ſon païs; les rues rétentiſſent du bruit que cauſent la joye & les jeux. Les Temples & les Autels ſont remplis de Dames qui ſacrifient, & Auguſte aſſis à l'entrée du Temple d'Apollon reçoit les preſens, les atache l'entrée du Temple d'Apollon, il reçoit les preſens qu'on luy fait, & voit paſſer toutes les Nations vaincues qui parlent diverſes Langues, & qui ſont armées & habillées differemment, Incedunt viltæ longo ordine gentes, Quam variæ linguis, habitu, tam vestis & armis. Rien ne juſtifie mieux Homere, & ne fait mieux voir la ſageſſe & le jugement de Virgile. Charmé du bouclier d'Achille, il a voulu donner à ſon Poëme le même ornement; mais comme Homere avoit peint tout l'Univers, il a fort bien vu qu'il ne reſtoit rien pour luy, & qu'il n'avoit d'autre party à prendre que celuy de la Prophetie, c'eſt pourquoy il a peint avec beaucoup d'adreſſe les principales actions que devoient faire les deſcendans de ſon Héros, & il n'a pas craint d'enferir ſur Homere, parce qu'il n'y a rien qui ne ſoit vray-ſemblable dans la main d'un Dieu. Que ſi ans Critiques diſent que c'eſt juſtifier une faute par une autre faute, je les prie de s'accorder entr'eux; car Scaliger, qui a le premier condamné le bouclier d'Homere, ne peut ſε laſſer d'admirer celuy de Virgile. Mais, quand ils ſeroient d'accord, il y a de la folie à vouloir perſuader que ce qu'Homere & Virgile ont fait avec l'approbation de tous les ſiecles eſt mauvais, & à préſumer que ſon goût particulier doit prévaloir ſur celuy de tous les autres hommes. Je n'aurois eu garde même de défendre Homere, ſi on n'avoit exigé cela de moy; car j'avoüe qu'il n'y a rien de plus ridicule que de s'amuſer à répondre à des gens qui donnent ſi peu de marques de raiſon dans leur Critique, qu'on ne peut pas même leur faire la grace de croire qu'ils pechent par ignorance, car l'ignorance n'eſt pas toujours malheureuſe, & il n'eſt pas poſſible qu'elle ne rencontre bien quelquefois, au lieu que pour juger toûjours ſi mal il faut ou un deſſein formé de trouver mauvaiſes les meilleures choſes, ou avoir le ſens ſi peu juſte, qu'on ne puiſſε jamais rien prendre que de travers. Si l'on eſt curieux de voir la difference qu'il y a entre un bon & un méchant ouvrage, on n'a qu'à voir le bouclier d'Hercule qu'on attribue à Heſiode, & à le comparer avec celuy d'Homere, ou avec celuy de Virgile. Il n'y a rien de plus different, Illum homines dices, hunc posuisse Deos. L'un paroît l'ouvrage d'un Dieu, & l'autre l'ouvrage d'un homme.

48. Enfin par raport à la Renommée, car on prouve qu'on ne fait que ſuivre l'opinion commune.) Mais il faut que cette opinion, que l'on a ſuivie, ſoit generale, & qu'elle ne ſoit pas contredite dans le même temps par des veritez mieux expliquées & mieux connues, & telle étoit l'opinion qu'Homere a ſuivie en parlant des Dieux.

49. Tout ce qui paroit abfurde se peut justifier par ces trois moyens, & par cette maxime qu'on a déja raportée, &c.] Il y a dans Homere des abſurditez apparentes, qu'on juſtifie par un de ces quatre moyens qu'Ariſtote a expliquez. On peut mettre dans ce nombre la bleſſure de Venus, les pleurs de Mars, & pluſieurs autres de cette eſpece; mais ſouvent les Critiques ont pris pour des abſurditez des choſes, qui bien loin d'être abſurdes & déraiſonnables en elles-mêmes, ſont au contraire parfaitement belles. Par exemple, Jule Scaliger ſε moque de ce qu'Achille dit à Thetis, Qu'il craint que les mouches ne corrompent le corps de Patrocle? N'avoit-il pas, dit-il, quelque méchant petit eſclave qui chaſſât ces mouches ? Voilà une belle objection, comme s'il n'y avoit pas plus de Poëſie & plus de grandeur à faire intervenir Thetis qui conſole Achille, & qui luy promet de parfumer ce corps d'une ambroiſie qui le preſervera une année entiere de toute ſorte de corruption. Par là Homere explique Poetiquement & la Nature de la corruption, & celle du ſel qui l'empêche. Dans un autre endroit il traite Homere d'impertinent, ſur ce qu'il a feint dans le XV. Liv. de l'Iliade, que Junon prie le Sommeil d'endormir Jupiter, & qu'elle luy promet une des Graces en mariage. Il croit que la Phyſique eſt à bout ſur cette fiction: Jam hic, dit-il, nullam Physin Physici commentabuntur. Il n'y a pourtant rien de plus aiſé que de trouver la Phyſique qui y eſt cachée; car Homere a voulu marquer le retour du Printemps, lorſque Junon, c'eſt-à-dire, la terre, aprés avoir été ſterile tout l'hyver, demande avec empreſſement que Jupiter endormy, c'eſt-à-dire, l'air doux & tranquille, vienne la careſſer, & ranimer par-là toute la Nature, qui eſt languiſſante; & comme cette tranquillité eſt ſuivie de tout ce qu'il y a de plus gracieux & de plus riant, Homere a fort bien feint que la terre donne au Sommeil une des Graces en mariage. Il n'y a rien de plus ingenieux que cette fiction & Virgile l'a fort bien expliquée dans le I. Liv. des Georgiques. Vere tument terræ, & genitalia semina poscunt. Tum pater omnipotens fœcundis imbribus Æther Conjugis in gremium lætæ descendit, &c. Et ce qu'Homere appelle ſommeil, Virgile l'appelle repos. Si non tanta quies iret, frigusque caloremque Inter, & exciperet cæli indulgentia terras. On n'a qu'à lire ces deux endroits & à les comparer enſemble; mais quand il n'y auroit rien de caché ſous cette fable, elle ne laiſſeroit pas d'être merveilleuſe; car il n'y a rien de plus heureuſement imaginé. Junon veut favoriſer les Grecs, pour y réuſſir, il faut qu'elle trompe Jupiter & qu'elle l'endorme, & comme elle ſçait qu'il n'y a rien dont une femme ne vienne à bout, quand elle peut donner de l'amour, elle travaille à reveiller tous ſes appas & à ſε rendre plus aimable. Elle emprunte pour cet effet la ceinture de Venus, qu'elle trompe la premiere, elle joint à cela le ſecours du Sommeil qui n'eſt pas inutile en ces occaſions, & elle luy promet de luy faire épouſer une des Graces s'il endort Jupiter. Elle ſε preſente enſuite à ce Dieu, qui charmé de ſα beauté, donne dans le piege, La terre leur offre en même temps un lit de gazon & de fleurs qu'elle fait naître ſous leurs pieds, & ils ſont enveloppez d'un nuage d'or, &c. Voilà ce qu'on peut appeller de la Poësie. Il faut être de mauvaiſe humeur pour la condamner. Il n'y a pas une Dame qui ne jugeât mieux de tout ce paſſage d'Homere, que Scaliger, & qui fût étonnée de ce mariage; car il n'y en a pas une qui n'en connoiſſε la neceſſité, & qui ne ſoit perſuadée que c'eſt entre les bras du ſommeil qu'il faut chercher les Graces. Le même Critique ajoûte que Virgile eſt bien plus ſage dans l'imitation qu'il a faite de cet endroit dans le I. Liv. de l'Eneïde, car lorſque Junon prie Eole, & qu'elle luy promet une de ſes Nymphes, elle luy dit que c'eſt afin qu'elle luy faſſε de beaux enfans, au lieu que dans Homere Junon dit au ſommeil: Je vous donneray la plus belle des Graces, dont vous ſerez toujours amoureux. Mais n'en déplaiſε à Scaliger, la promeſſε de la Junon d'Homere me paroît bien plus polie & plus gracieuſe, que celle de la Junon de Virgile, il n'y a pas de comparaiſon.

50. Pour les choses qui ſemblent contraires, à ce que l'on a dėja dit, il faut les examiner comme on examine les objections dans la Dialectique.] Il y a ſouvent dans les Ouvrages des Poëtes des choſes qui paroiſſent en quelque maniére contraires à ce qu'ils ont dit ailleurs, & que les méchans Critiques ne manquent pas de relever comme des fautes ſans excuſe. Ariſtote enſeigne icy de quelle maniére il faut examiner ces endroits pour les juſtifier. Il faut, dit-il, les examiner, comme on examine dans la Dialectique les objections qu'on fait contre ce qui a été avancé; car pour y répondre, & pour en trouver la ſolution, on a recours à ces lieux, Si c'est la même chose, Si elle se raporte à la même fin, Si elle est dite de la même manière, Si c'est le même perſonnage qui parle dans les deux endroits. Ariſtote en ajoûte encore un cinquiéme dans le Chap. V. du I. Liv. des faux raiſonnemens. Si l'on parle de la même choſe dans le même temps. ἢ ἐν τῷ αὐτῷ χρόνῳ; car une choſe peut être differente d'elle-même en different temps.

51. Les Critiques juſtes & auſquelles on ne peut répondre, font celles où l'on fait voir qu'un endroit est déraisonnable & abfurde, & qu'un autre est méchant.] Comme le but d'Ariſtote n'eſt pas de juſtifier les fautes où les Poëtes peuvent être tombez, mais de réfuter les critiques qu'on fait ſur les endroits qui paroiſſent des fautes, quoyqu'ils ne le ſoient pas, il enſeigne icy qu'elles ſont les fautes qui ne peuvent être excuſées. Toutes les fois qu'un Poëte a recours, ſans neceſſité, à des choſes impoſſibles ou abſurdes, qu'il fait de méchants caractéres, qu'il ſε contredit, ou qu'il viole les regles de ſon art, il eſt ſans excuſe, & c'eſt inutilement qu'on tâche de le juſtifier.

52. Un Poëte tombe dans le premier vice, lorſque ſsans aucune neceſſité il a recours à une choſe qui eſt ſans raiſon, & telle est la faute d' Euripide dans le rolle d' Egée.] C'eſt avec raiſon qu'Ariſtote condamne le rolle d'Egée dans la Medée d'Euripide, car il eſt abſurde & ſans aucune raiſon. Dans le 3. Acte de cette piece, on voit arriver Egée qui venant de Delphes, & paſſant à Corinthe pour aller à Trezene, trouve par hazard Medée, & s'entretient avec elle ſans avoir aucune autre part à l'action, & ſans y être autrement neceſſaire. Aprés les premiers complimens, Medée luy demande le ſujet de ſon voyage, il luy en rend compte & luy dit familierement l'oracle qu'il a receu, & qui n'étoit pas trop honnête à dire à une Princeſſe; elle luy fait enſuite l'Hiſtoire de l'infidelité de Jaſon, & luy demande un azyle à Athenes; Egée le luy accorde pourvu qu'il n'ait aucune part à ſα fuite; car il ne veut pas ſε broüiller avec Creon. Medée l'oblige à confirmer ſα promeſſε par serment, ce qu'il fait, dit-il, autant pour luy que pour elle, Il la quitte ſur cela, & continue ſα route; Medée & le Chœur luy ſouhaittent un bon voyage, & il n'eſt plus mention de luy. Tout cela eſt plein d'abſurditez, d'autant plus condamnables qu'Euripide y eſt tombé ſans aucune neceſſité.

53. Et il tombe dans le ſecond, quand il introduit, par exem-ple, un méchant caractère ſsans neceſſité, & tel est le caractére de Menelas dans l'Oreste d'Euripide.] Ce caractére de Menelas eſt méchant, parce qu'il eſt inégal, cela a été expliqué aſſez au long dans les Remarques ſur le XV. Chapitre.

54. Les objections qu'on fait aux Poëtes ſe reduiſent donc à cing Chefs.] Voicy la concluſion de ce Chapitre, & comme il eſt aſſez long & fort rempli, Ariſtote a ſoin de mettre à la fin un petit ſommaire en chef pour ſoulager ſes Lecteurs,

55. Et les réponſes qu'on y peut faire ſe tirent des lieux que nous avons marquez, & qui ſont douze en tout.] Il ſemble qu'Ariſtote ait apporté plus de douze ſolutions; mais celles qu'il y a de plus ſε raportent à quelqu'une de ces douze principales, qu'il n'eſt pourtant pas aiſé de compter. Victorius y a trouvé tant de difficultez qu'il n'a oſé l'entreprendre. Je ſeray plus hardy que luy. Les Critiques ne peuvent tomber que ſur ces trois choſes, Sur le sujet. Sur le moyen. Sur la manière. Chacune de ces trois a des lieux qui luy ſont propres, & d'où l'on tire les ſolutions qui peuvent la juſtifier. Il me ſemble donc qu'il y en a quatre pour le ſujet; car un Poëte le repreſente. Tel qu'il est. Tel qu'il doit être. Tel qu'on le dit. Ou tel qu'il peut être ſelon une vray-semblance plus étendue. Qu'il y en a cinq pour le moyen, La metaphore, Le mot étranger, L'accent, La ponctuation, L'ambiguité. Et enfin qu'il y en a trois pour la maniére ; car on examine, Si la faute est ou propre ou étrangere. Si la chose est la même, ou si elle est differente, Et si c'est toûjours le même caractére.

1. De demander preſentement laquelle est la plus excellente de ces deux imitations, ou le Poëme Epique, ou la Tragedie, c'est une queſtion fort douteuse.] Aprés avoir expliqué tout ce qui regarde la Tragedie & le Poëme Epique, & donné des regles ſeures pour défendre les Poëtes contre les Cenſures des méchants Critiques, Ariſtote examine à fond laquelle eſt la plus excellente & la plus parfaite de ces deux imitations, ou l'Epopée ou la Tragedie. Platon avoit preferé la premiere, & Ariſtote propoſe d'abord tout ce qu'on avoit accoûtumé de dire en ſa faveur; mais il ſe déclare pour la Tragedie, en faiſant voir tous les avantages qu'elle a ſur ſa rivale. Nous allons voir ſes raiſons.

2. En effet fi la meilleure eft la moins chargée, & celle qui demande le moins d'aide & de ſecours, & telle eſt ſans contredit, celle qui a pour but de plaire aux ſpectateurs les plus habiles, il est évident par-là, que celle qui imite tout est la moins ſimple.] Les Partiſans de l'Epopée diſoient que cette imitation étant faite pour les ſpectateurs les plus habiles, & la Tragedie pour le peuple, celle-cy a beſoin d'un plus grand nombre de choſes, car outre qu'il luy faut pluſieurs Acteurs un Theatre, des habits, des Décorations, elle a beſoin que ſes Acteurs imitent juſqu'au moindre geſte de ceux dont ils repreſentent les actions, comme ſi elle ne pouvoit parvenir à ſon but ſans cette aide, au lieu que l'Epopée fait ſon effet ſans tous ces ſecours. L'Epopée eſt donc plus ſimple, & par conſequent plus parfaite. Ariſtote va répondre tres ſolidement à cette objection.

3. Que celle qui imite tout.] C'est-à-dire, qui imite juſqu'au moindre mouvement, juſqu'au moindre geſte de ceux dont elle repreſente les actions.

4. Car comme ſi les ſpectateurs ne pouvoient y rien comprendre, ſi elle n'expoſoit tout à leurs yeux, ceux qui la reprefentent font beaucoup de geſtes & de mouvemens pour la rendre plus ſenſible.] On reprochoit à la Tragedie, comme une imperfection, la gravité & l'exactitude de ſes mouvemens & de ſes geſtes; car c'étoit une marque, diſoit-on, qu'elle ſe défioit d'elle-même, & qu'elle voyoit bien qu'elle ne ſeroit pas entendüe ſi elle ne mettoit tout en jour. Ce raiſſonnement eſt faux, comme on le verra dans la ſuite,

5. De même à peu prés que font les méchans joüeurs de flute qui se roulent pour imiter le mouvement d'un Palet, ou qui tiraillent le Chef de la bande, quand ils joüent la Scylla.] Il y avoit en Grece d'excellens Joüeurs de flute, qui par le ſeul moyen de leur ſons imitoient parfaitement toutes les paſſions & toutes les actions des hommes; mais il y en avoit auſſi de méchans qui ne pouvant parvenir à imiter les choſes par les ſons, y joignoient les geſtes, & qui pour imiter le roulement d'un Diſque, d'un Palet, ſe rouloient eux-mêmes à terre, ou s'il falloit repreſenter la voracité de Scylla, qui engloutiſſoit les hommes & les Vaiſſeau, ils ne ſçavoient d'autre moyen que de tiraillent le Chef de leur bande. On comparoit l'Epopée aux premiers, parce qu'elle acheve ſon imitation ſans autre ſecours que celuy des vers, & on comparoit la Tragedie aux derniers, parce qu'elle joint aux vers les mouvemens & les geſtes, & il n'y a rien de plus juſte que cette comparaiſon. La ſeule choſe qu'il y ait à dire, c'eſt que l'art de la Tragedie n'eſt pas reſponſable des défauts des Acteurs, non plus que l'art de la flute, de l'ignorance de ceux qui en joüent,

6. C'est le reproche que les anciens Comediens faisoient aux plus jeunes.] Ce paſſage me paroît tres remarquable, car il nous apprend que du temps d'Ariſtote, & même auparavant, la Tragedie avoit déja beaucoup perdu du côté des Acteurs, qui n'étoient plus ſi bons qu'ils avoient été, parce qu'ils étoient, ſil faut ainſi dire, plus diſſolus dans leurs geſtes, & qu'ils ne retenoient preſque plus rien de la ſimplicité & de la gravité des premiers. Je croy que le changement qui étoit arrivé à la Muſique, qu'on avoit rendue plus molle & plus laſcive, avoit beaucoup contribué à gâter l'action; car les mœurs étans corrompuës, les geſtes le font auſſi, & il ne ſe peut que les mouvemens du corps ne ſe ſentent de la corruption du cœur.

7. Car ſur ce que Callippide étoit exceſſif dans ſes geftes, Muniscus l'appelloit le ſinge.] Muniſcus, Callippide & Pindare étoient trois Comediens qui avoient beaucoup de reputation. Muniſcus étoit le plus Ancien, il reprochoit à Callippide qu'il geſticuloit trop, & par cette raiſon il l'appelloit le ſinge; car il imitoit juſqu'à la moindre choſe, & ſe demenoit ſi fort que ſans bouger de ſa place, il faiſoit beaucoup de chemin. On avoit fait de ſon nom un proverbe, pour dire, un homme qui travailloit beaucoup pour ne rien faire; c'eſt ſur cela qu'eſt fondée la raillerie qu'on faiſoit de Tibere, en l'apellant Callippides, parce que toutes les années il faiſoit de grands préparatifs de voyage, & ſouffroit qu'on fît des vœux pour ſon heureux retour, & ne ſortoit pourtant pas de Rome. Ut vulgo jam per jocum Callippides vocaretur quem cursitare, ac ne cubiti quidem mensuram progredi, Proverbio Græco notatum est. Sueton. Tib. Chap. 38. Avant Tibere Ciceron avoit raillé Varron de la même maniére; car ſur ce que Varron avoit promis de dedier à Ciceron ſes Livres de la Langue Latine, & que cet ouvrage n'avançoit point, il écrit à ſon ami Atticus, Biennium jam præteriit, cum ille Callippides assiduo cursu cubitum nullum processerit. Il y a déja deux années que ce Callippide, en courant toujours n'avance pas d'une coudée. Liv. 13. Epist 12. Le défaut de cet Acteur Callipide n'empêchoit pas qu'il ne fût fort eſtimé de ſon temps; il étoit même ſi enflé de ſa réputation, & ſi entêté de ſon merite, que ſe promenant un jour dans un lieu où étoit Ageſilaus, & voyant que ce Roy ne prenoit pas garde à luy, il oſa luy dire: Eh quoy Seigneur! Ne me connoiſſez-vous donc pas, & ne vous a-t-on pas dit qui je ſuis? Ageſilaus ne fit que luy répondre: Eh n'es-tu pas un Comedien? Il ſemble même que le mot dont Ageſilaus ſe ſervit ne luy reprochoit pas ſeulement ſa profeſſion, mais le défaut où il étoit tombé, car il ſe ſert du mot Deicelista, qui ſignifie un Imitateur, un Copiſte trop exact.

8. De forte qu'à ce compte la Tragedie feroit auprés de l'Epopée, ce que ces derniers Acteurs font auprés des premiers.] L'Epopée reſſembleroit aux premiers Acteurs qui étoient pleins de ſageſſe & de gravité, & la Tragedie feroit ſemblable aux derniers qui étoient tombez dans une affectation tres vicieuſe; mais ce n'eſt pas la faute de la Tragedie, c'eſt celle de l'Acteur.

9. On foûtient donc que l'Epopée étant faite pour les plus honnètes gens.] C'eſt ainſi que j'ay crû devoir traduire ἐπιεικεῖς θεατάς, Car c'eſt ce que nous diſons proprement les honnêtes gens, c'est-à-dire, les gens qui ont eu une meilleure éducation. Voicy l'endroit de Platon qu'Ariſtote avoit en veüe, il eſt dans le II. Livre des Loix, ἀλλὰ σχεδὸν ἐκείνην εἶναι μοῦσαν καλλίστην, ἥτις τοὺς βελτίστους καὶ ἱκανῶς πεπαιδευμένους τέρπει. Mais je ſuis perſuadé que la plus excellente Poëſie eſt celle qui divertit les plus honnêtes gens, les gens le mieux inſtruits.

10. Mais premierement tout ce qu'on vient de dire contre la Tragedie n'est pas contre l'art du Poëte, c'est contre celuy de l'Acteur.] Une marque certaine de cette verité, c'eſt que du conſentement même des Partiſans de l'Epopée, les premiers Comediens n'étoient pas tombez dans ce vice qu'on reprochoit aux derniers. Il ne faut donc pas juger d'une Tragedie par les geſtes & les mouvemens des Acteurs; car autrement une même piece, qui ſeroit bonne, quand elle ſeroit repreſentée par un Muniſcus, deviendroit tout d'un coup mauvaiſe, quand elle ſeroit repreſentée par un Pindare ou par un Callippide. Si le geſte exceſſif & effeminé d'un Acteur pouvoit nuire à la Tragedie, la vicieuſe prononciation d'un Lecteur nuiroit tout de même à l'épopée, ce qu'on ne peut penſer ſans abſurdité. L'Iliade mal leuë & l'Œdipe de Sophocle mal joüé ne laiſſeront pas d'être des Poëmes excellens chacun dans leur genre; car le Poëte n'eſt pas reſponſable des défauts de l'Acteur.

11. Outre que ce défaut n'est pas moins commun à ceux qui recitent un Poeme Epique, comme Softrate, ou qui le chantent comme Mnefitheus d'Opunte.] Hipparque fils de Piſiſtrate, fut, dit-on, le premier qui porta à Athenes les Poëſies d'Homere, & qui fonda des gens qui pendant les Fêtes Panathenées, les recitoient en public avec beaucoup d'appareil & de pompe. Ces gens là étoient appellez Homerites, ou Rapſodes, ou parce qu'ils couſoient enſemble pluſieurs differens endroits de ces Poëmes, ou parce qu'ils les recitoient en tenant à la main une branche de Laurier. Cet établiſſement d'Hipparque fut ſi bien receu, qu'il y eut en peu de temps un nombre infini de Rapſodes, & que pluſieurs Villes inſtituerent des fêtes & des jeux & propoſerent des prix conſiderables pour ceux qui réuſſiroient le mieux dans cette profeſſion. Ils furent même enfin ſi fort en vogue, qu'il n'y avoit ni une aſſemblée, ni un ſacrifice, ni un feſtin, où un Rapſode ne fût appellé. Je trouve qu'ils ne ſε bornerent pas à reciter les ſeuls vers d'Homere, ils en recitoient d'Heſiode, d'Archilochus, de Mimnerme, de Phocilide, & ils prenoient des vers ïambes, & des vers Lyriques, comme des vers hexametres. Mais ce que je ne me ſouviens pas d'avoir lû ailleurs, c'eſt ce que nous apprend icy Ariſtote, qu'il y avoit de deux ſortes de Rapſodes, les uns qui recitoient ſans chanter, comme Soſtrate, & les autres qui recitoient en chantant, comme Mneſitheus d'Opunte.

12. Car les uns & les autres accompagnent leur recit ou leur chant de geſtes auſſi outrez.] Il eſt certain que ce qu'on reprochoit à la Tragedie, pouvoit être reproché à l'Epopée avec autant de raiſon, car les Rapſodes avoient un Theatre, des habits faits exprès, & qui étoient de diverſes couleurs, des anneaux d'or, une couronne, une branche de Laurier. Et pour leurs geſtes ils n'étoient pas moins outrez que ceux de Callippide & de Pindare. Le celebre Rapſode Ion ſur lequel Platon n'a pas dédaigné de faire un Dialogue, dit en propres termes, que quand il recitoit quelque choſe de pitoyable, ſes yeux fondoient en larmes, & que quand recitoit quelque choſe de terrible, ſes cheveux ſε dreſſoient, & qu'il étoit entierement hors de luy même, & comme en fureur.

13 D'ailleurs tous les mouvemens ne font pas à blamer, non plus que toutes les danſes, mais ſeulement les mouvemens lafcifs & effeminez.] Voicy une troiſième raiſon qui n'eſt pas moins ſolide que les deux autres; c'eſt que la Tragedie ne peut être blamée de ſε ſervir des geſtes; elle ne le doit être, que quand elle en employe de peu convenables à la majeſté de ce Poëme, car il en eſt des geſtes des Acteurs, comme des danſes, il y en a qui ont de la dignité & de la décence, & il en a qui ſont eſſeminez & laſcifs. Voilà pourquoy les anciens Poëtes, prenoient la peine de dreſſer eux-mêmes leurs Acteurs, & de marquer tous les pas des danſes de leurs pieces, afin qu'ils ne fiſſent pas un ſeul mouvement qui ne fût noble, & qui ne convînt à la qualité des vers qu'on chantoit. Pour cet effet ils étudioient avec grand ſoin les differens geſtes & toutes les atitudes des Statües antiques des plus excellens Maîtres, ſur tout de celles qui repreſentoient les danſes des Anciens, & ſur cela ils formoient les geſtes de leurs perſonnages, & compoſoient les danſes de leurs Chœurs. Cela me paroît remarquable. Ils alloient apprendre de ces Statües muettes, la ſageſſe & la modeſtie, qu'ils ne trouvoient plus de leur temps, où l'on étoit corrompu par la molleſſe & par les délices.

14. Et qu'on reproche encore aujourd'huy à nos Comediens, qui ſemblent affecter les geſtes des femmes deshonnètes & corrompües.] Aprés que les Poëtes eurent ceſſé de monter ſur le Theatre, & de dreſſer leurs Acteurs, les Comediens abandonnez à eux-mêmes, corrompirent bien-tôt l'action & la firent degenerer de la ſageſſe & de la ſimplicité où elle avoit été maintenüe. Du temps d'Ariſtote on ſε ſentoit conſiderablement de cette corruption; l'action de la plupart des perſonnages étoit immodeſte & deſordonnée.

15. De plus la Tragedie fait ſon effeit ſeule & ſans tous ces mouvemens, auſſi-bien que l'Epopée ; car la ſimple lečture fait connoître ce qu'elle eft.] Il a fait voir premierement que les geſtes ne viennent pas du Poëte, mais de l'Acteur; en ſecond lieu, qu'ils ſont communs à l'Epopée comme à la Tragedie; & en troiſiéme lieu, qu'ils ne ſont pas tous à blamer. Et voicy une quatrième raiſon par laquelle il prouve que ces geſtes ne ſont pas plus neceſſaires à la Tragedie, qu'à l'Epopée, puiſqu'elle fait ſon effet ſans leur ſecours; car il n'y a perſonne qui ne ſoit touché à la ſimple lecture de l'Œdipe de Sophocle, & qui n'en connoiſſε toutes les beautez. Il eſt donc ridicule de préferer l'Epopée à la Tragedie, ſous pretexte que celle-cy ſε ſert de geſtes & de mouvemens, puiſque ces geſtes & ces mouvemens ne luy ſont nullement propres & naturels, & qu'elle ne s'en ſert que ſur le Theatre pour le plus grand plaiſir du ſpectateur, comme l'Epopée les employoit quand elle étoit chantée dans les Aſſemblées publiques. Mais il me ſemble qu'Ariſtote n'a pas répondu directement à l'argument le plus fort, dont on s'eſt ſervi pour relever l'Epopée au deſſus de la Tragedie; cependant il pouvoit fort bien le retorquer contre l'Epopée, & s'en ſervir pour faire voir un des grands avantages que la Tragedie ait ſur elle. Si l'Epopée eſt faite pour les honnêtes gens, & la Tragedie pour le peuple, l'Epopée eſt plus excellente & plus parfaite ſans contredit; car c'eſt une regle ſeure dans la Nature comme dans la morale, tout ce qui ſert au plus grand eſt plus parfait que ce qui ſert au moindre, mais la Tragedie n'eſt pas moins faite pour les honnêtes gens que l'Epopée, & elle a cela de plus, qu'elle eſt faite pour le peuple; elle eſt donc préferable à l'Epopée ſans aucune conteſtation; car ce qui ſert au tout eſt toûjours plus conſiderable que ce qui ne ſert qu'à une partie. C'eſt une demonſtration à laquelle, je ne croy pas qu'on puiſſe rien oppoſer.

16. La Tragedie a tout ce qu'on trouve dans l'Epopée.] Il va relever preſentement tous les avantages de la Tragedie; elle a tout ce qui eſt dans le Poëme Epique, mais celui-cy n'a pas tout ce qui eſt dans la Tragedie. C'eſt pourquoy celuy qui jugera bien d'un Poëme Epique, ne jugera pas toujours bien d'une Tragedie; mais celuy qui ſera capable de bien juger d'une Tragedie, jugera auſſi fort bien d'un Poëme Epique, comme cela a été expliqué ſur le Chap. V.

17. Car elle pourroit auſſi ſe ſervir du vers hexametre.] Pour empêcher que le Poëme Epique ne tirât avantage de ſon vers hexametre ſous pretexte qu'il eſt plus noble que le vers ïambe, Ariſtote dit d'abord que la Tragedie pouvoit employer le même vers, & ſi elle ne l'a pas fait, c'eſt parce que l'ïambe luy a paru plus propre. Il auroit pû ajoûter que le Poëme Epique ne pouvoit ſε ſervir avec ſuccez que du ſeul vers hexametre, au lieu que la Tragedie a mêlé heureuſement l'anapeſte & le trochée avec l'ïambe dans le cours des Actes, & qu'elle a eu encore des vers de differente meſure pour ſes Chœurs ce qui luy a donné une varieté qu'on ne trouve point dans le Poëme Epique. Nôtre Tragedie n'a que le même vers de l'Epopée, & c'eſt une des choſes qui la rendent fort inferieure à la Tragedie Grecque, on ne ſçauroit le diſputer.

18, Et ce qui n'est pas peu confiderable, elle a de plus la Muſique & la Décoration.] Ariſtote vient de nous dire que l'Epopée étoit chantée, comment dit-il donc icy que la Tragedie a la Muſique que l'Epopée n'a pas ? Il n'eſt pas mal-aiſé de répondre à cette objection, quelque ſpecieuſe qu'elle paroiſſε. Le Poëme Epique n'eſt pas fait naturellement pour être chanté, mais pour être lû. Le chant qu'on y ajoûta dans la ſuite fut une invention des Rapſodes; car pour ce qu'on dit qu'Homere chantoit ſes vers, il ne faut pas s'imaginer que ce fut une Muſique reglée, c'étoit plûtôt une prononciation cadancée, qu'un chant. Il n'en eſt pas de même de la Tragedie, elle a des Chœurs faits exprès pour être chantez, & le Poëte ne travailloit pas avec plus de ſoin à ſes vers qu'à ſα Muſique, témoin cette petite Hiſtoire qu'on fait d'Euripide: On dit qu'un jour comme il enſeignoit à ſes Muſiciens la Muſique d'un de ſes Chœurs, quelqu'un qui l'entendoit ſe mit à rire, & qu'Euripide luy dit, Il paroît bien, mon ami, que tu es un ſot & un ignorant, puiſque tu ris quand je chante ſur le ton Mixolydien. Ce ton Mixolydien étoit fort triſte, & incitoit à pleurer. Euripide avoit donc raiſon de juger par le rire de cet homme qu'il étoit un ſot & un ignorant, puiſqu'il rioit d'une choſe qui arrachoit des larmes aux autres.

19. Qui contribuent infiniment à donner du plaisir & à le rendre plus ſenſible.] On ne peut pas douter de cette verité, & il eſt aiſé de voir par-là, qu'en ôtant les Chœurs à la Tragedie, nous l'avons privée d'un des plus grands avantages qu'elle eût anciennement ſur le Poëme Epique; car toute la Muſique qu'on peut placer dans les intermedes de nos pieces & les balets qu'on peut y ajoûter ne font nullement le même effet, parce qu'ils ne peuvent être conſiderez comme parties de la Tragedie; ce ſont des membres étrangers qui la corrompent & qui la rendent monſtrueuſe.

20. Mais ce qui eft encore plus à eſtimer, elle a l'évidence de l'action, car elle met tout ſous les yeux du ſpectateur, &c.] L'Epopée n'eſt qu'un recit & la Tragedie eſt la repreſentation de l'action même. Or il eſt ſeur que ce qu'on voit touche beaucoup plus que ce qu'on entend; la Tragedie eſt donc plus excellente & plus parfaite que l'Epopée.

21. Car elle met tout ſous les yeux du ſpectateur & dans la repreſentation & dans la lecture.] Je croy que c'eſt ainſi qu'il faut traduire ce paſſage ἐν ἀναγνώσει, dans la lecture, ἐπὶ τῶν ἔργων, dans l'action même, c'est-à-dire, dans la repreſentation; car c'eſt là un des grands avantages de la Tragedie, ſoit qu'elle ſoit leüe, ou qu'elle ſoit repreſentée, rien ne s'y paſſε par recit, elle expoſe tout aux yeux du ſpectateur & du lecteur. Victorius aime pourtant mieux ἀναγνωρίσει, dans les reconnoiſſances & dans les Incidens; mais pourquoy Ariſtote auroit-il été chercher les reconnoiſſances pour les diſtinguer des Incidens? Cela ne paroît ny naturel ny vray-ſemblable.

Elle a encore ce grand avantage qu'elle eſt moins étenduë, & qu'elle parvient en moins de temps à la fin de ſon imitation.] La Tragedie ſe renferme dans le cours du Soleil, qu'elle n'occupe pas même tout entier ; & l'Epopée n'a preſque pas de bornes marquées. Il ne faut pourtant pas s'imaginer que cette difference ait été arbitraire au commencement, elle a eu pour fondement la Nature de ces Poëmes; l'Epopée eſt faite pour corriger les mœurs & les habitudes, & la Tragedie pour purger les paſſions: & comme celles-cy naiſſent tout d'un coup, & que les autres ne ceſſent & ne s'impriment qu'avec le temps, il a fallu neceſſairement donner plus d'étenduë à l'Epopée qu'à la Tragedie; voilà pourquoy auſſi la Tragedie eſt plus parfaite, puiſqu'elle parvient en moins de temps à la fin de ſon imitation. Mais par la même raiſon, il faudroit donc préferer une fable d'Eſope à une Tragedie, car elle eſt encore plus courte & parvient plûtôt à ſa fin; ce n'eſt pas la même choſe; l'Epopée & la Tragedie ſont veritablement des fables, comme celles d'Eſope, mais elles ont une juſte grandeur que les fables d'Eſope n'ont pas. Or Ariſtote ne parle icy que des ouvrages qui font un corps d'une juſte étenduë, & qui ſont les ſeuls qui puiſſent être apellez beaux, car comme il l'a déja dit, la beauté ne conſiſte que dans la grandeur & dans l'ordre.

Or ce qui eſt ſerré eſt bien plus agreable, & touche bien plus vivement que tout ce qui eſt diffus.] Pour prouver que la brieveté de la Tragedie eſt préferable à la longueur de l'Epopée, il ſe ſert de cette raiſon generale qui ſe trouve veritable en tout; ce qui eſt ſerré, eſt plus agreable & touche plus vivement que ce qui eſt diffus. Il ne faut pas aller chercher bien loin la raiſon de cette verité, elle eſt tres naturelle. Ce qui eſt ſerré nous touche en même temps de toutes ſes parties, & ce qui eſt long & diffus ne nous touche que peu à peu & ſucceſſivement; il n'y a perſonne qui ne puiſſe l'avoir éprouvé en liſant une Tragedie & un Poëme Epique. La premiere fait ſon effet tres vivement parce que toutes les parties de ſon action nous frapent preſque enſemble, & le Poëme Epique ne le fait que fort lentement, parce que nous ne ſommes preſque frapez que d'un ſeul endroit, & que la longueur des Epiſodes tempere & delaye pour ainſi dire la force de ſon action.

Et on en ſeroit convaincu ſi on mettoit l'Œdipe de Sophocle en autant de vers qu'en a l'Iliade.] Voicy la preuve de la raiſon qu'il a raportée, c'eſt que ſi on faiſoit un Poëme Epique de l'action d'Œdipe, en l'étendant par ſes Epiſodes, on trouveroit immanquablement que ce Poëme ſeroit beaucoup plus lâche & plus languiſſant que la Tragedie de Sophocle, & qu'il toucheroit beaucoup moins vivement. On éprouveroit la même choſe ſi on faiſoit une Tragedie de l'Iliade; car la même action reſſerrée dans les bornes de la Tragedie, feroit tout autrement vive qu'elle n'eſt dans ce Poëme plus allongé & plus étendu.

Enfin il n'y a point d'Epopée qui conſerve ſi parfaitement l'Unité que la Tragedie.] Ariſtote a dit ſouvent que l'Epopée eſt comme la Tragedie, l'imitation d'une ſeule & unique action. D'où vient donc qu'il aſſeure icy que l'Unité de l'Epopée eſt moins parfaite que celle de la Tragedie? Voicy à mon avis l'explication de ce paſſage qui paroît avoir d'abord quelque difficulté: La Tragedie n'a que des Epiſodes fort courts, ainſi toutes les parties de ſon action, détachées les unes des autres, ſont ſi petites & ſi imparfaites par elles-mêmes, qu'il n'y en a pas une ſeule qui pût faire une action entiere ſeparément, & voilà ce qui fait l'Unité parfaite de la Tragedie. Il n'en eſt pas de même du Poëme Epique, comme il eſt fort étendu & fort amplifié par ſes Epiſodes, ces mêmes Epiſodes qui ne ſont que des membres de l'action principale, ſont pourtant aſſez conſiderables par eux-mêmes pour faire chacun une action entiere & parfaite ſi on les détachoit de leur corps. Tous enſemble ils ne compoſent veritablement qu'une ſeule & même action; mais ſeparément ils en font pluſieurs, & rendent par cette varieté l'Unité de l'Epopée moins exacte & moins rigoureuſe que celle de la Tragedie, quoyqu'elle ſoit d'ailleurs auſſi entiere & auſſi parfaite que la Nature de ce Poëme le permet.

Et une marque certaine de cela, c'eſt qu'on peut tirer pluſieurs ſujets de Tragedie de quelque Poëme Epique que ce ſoit.] La Remarque précedente explique ſuffiſamment la raiſon qu'Ariſtote donne icy de ſon ſentiment, & concilie ce paſſage avec celuy du Chap. XXIII. Où il dit, que ny l'Iliade ny l'Odyſſée, ne peuvent fournir chacune qu'un ſeul ſujet de Tragedie, ou deux tout au plus. Cela eſt vray de l'Iliade & de l'Odyſſée priſes dans leur premiere fable, dans leur premier plan, comme cela a été dit dans les Remarques; mais ces mêmes Poëmes confiderez avec tous leurs Epiſodes, peuvent fournir pluſieurs ſujets de Tragedie, puiſque chaque Epiſode eſt aſſez conſiderable par luy-même & aſſez étendu pour en fournir un, & c'eſt cette longueur & cette integrité d'Epiſodes qui alterent un peu l'Unité de l'Epopée, car il eſt conſtant que l'Unité de quelque choſe que ce ſoit eſt plus imparfaite à meſure que les parties qui la compoſent ſont plus parfaites, & qu'elles peuvent faire ſeules un tout.

Que ſi pour éviter ce défaut, un Poëte Héroïque s'atachoit abſolument à un ſeul ſujet, comme le Poëte tragique.] Ariſtote ne ſe contente pas de donner les raiſons de ſes ſentimens, il donne encore les preuves de ſes raiſons, & il les tire de l'experience & de la pratique. Pour établir donc cette verité que l'Unité de l'Epopée eſt moins parfaite que celle de la Tragedie, & pour faire voir que cela ne peut être autrement, & que ce n'eſt pas la faute des Poëtes, mais celle du Poëme, il examine ce qui arriveroit ſi un Poëte vouloit s'aſſujetir à imiter dans l'Epopée l'Unité de la Tragedie.

Il arriveroit neceſſairement l'une de ces deux choſes, où la brieveté de ſa matiere feroit paroître ſon Poëme eſtropié & imparfait, ou s'il vouloit à quelque prix que ce fût remplir la juſte étenduë qu'on luy donne ordinairement, cette longueur dénuée de matiére le rendroit lâche.] Ce jugement eſt tres ſolide & tres convaincant. Voilà un Poëte qui veut faire un Poëme Epique dans une Unité auſſi exacte & auſſi parfaite que celle de la Tragedie. Qu'arrive-t-il? s'il fait ſes Epiſodes auſſi courts & auſſi imparfaits que ceux de la Tragedie, afin que ſeuls ils ne puiſſent pas faire un tout, il arrivera qu'au lieu d'un Poëme d'une juſte étenduë, & tel que doit être un Poëme Epique, nous n'aurons qu'un avorton, un ouvrage eſtropié & imparfait. Et ſi pour attraper cette longueur du Poëme Epique, il s'efforce d'alonger ſes Epiſodes, ſans y mêler d'autres fables, cette étenduë dénuée de matiére, rendra ſon Poëme languiſſant & lâche, comme du vin qu'on a noyé d'eau, pour exprimer toute la force du terme dont Ariſtote s'eſt ſervi.

D'un autre côté, ſi ce même Poëte mêloit pluſieurs fables dans ſon ſujet, c'eſt-à-dire, ſi ſil faiſoit une imitation qui fût compoſée de pluſieurs actions & de pluſieurs Incidens, elle ne ſeroit plus dans cette Unité parfaite.] Mais, dit-on, ce Poëte, pour éviter les deux inconveniens dont on vient de parler, incorporera dans ſes Epiſodes d'autres Incidens & d'autres Fables qu'il liera avec ſon ſujet. Cela eſt fort bien; mais il ne ſera donc plus dans cette Unité parfaite de la Tragedie, il n'aura attrapé que l'Unité du Poëme Epique; car ayant donné à ſes Epiſodes une juſte grandeur, chacun d'eux pourra fournir un ſujet de Tragedie, ainſi le voilà tombé malgré luy, & par la neceſſité de ſon Poëme dans ce qu'il vouloit éviter.

Non plus que l'Iliade & l'Odyſſée qui ont pluſieurs parties de cette Nature, qui ont chacune leur grandeur, quoyque d'ailleurs ces deux Poëmes ſoient auſſi parfaits qu'ils puiſſent être, & qu'ils n'imitent l'un & l'autre, autant que cela eſt poſſible, qu'une ſeule action.] Ariſtote ajoûte cecy pour empêcher ſes Lecteurs de croire qu'il blâme icy les Poëmes d'Homere qu'il admire en tant d'endroits, & auxquels il donne de ſi grandes loüanges; l'Unité n'y eſt pas ſi parfaite que dans la Tragedie, à cauſe de l'étenduë des Epiſodes; mais telle eſt la Nature de l'Epopée qui ne s'accommode nullement d'une Unité plus exacte, par les raiſons qu'il vient d'expliquer. Ces Poëmes ne laiſſent pas d'être parfaits dans leur genre; l'Unité de l'Epopée ſeroit vicieuſe ſi elle reſſembloit à celle de la Tragedie, & celle de la Tragedie le feroit tout de même ſi elle approchoit de celle de l'Epopée ; chacune a ſes regles & ſes manières qu'un Poëte ne doit jamais violer.

Si donc avec tous ces avantages, la Tragedie a encore celuy de faire mieux ſon effet, & de donner plus de plaiſir; car la Tragedie ny l'Epopée ne doivent pas donner toutes ſortes de plaiſirs; mais ſeulement le plaiſir qui leur eſt propre, il eſt conſtant qu'elle eſt plus parfaite que l'Epopée, puiſqu'elle parvient mieux à ſon but.] Voicy comment Ariſtote conclud en faveur de la Tragedie; l'Epopée & la Tragedie travaillent à nous donner du plaiſir, afin de former nos mœurs & de nous corriger de nos vices. Elles prennent pour cet effet un chemin fort different; quoyque l'une & l'autre reçoivent toutes les paſſions, chacune en a de particulieres qui regnent plus que les autres dans ſes Poëmes. L'Epopée employe ſurtout la curioſité & l'admiration, qui nous donnent de l'amour pour les Sciences, & qui nous portent à aprendre ce que nous ignorons, & la Tragedie ſe ſert de la compaſſion & de la terreur, qui peuvent nous rendre attentifs ſur nous-mêmes pour nous empêcher de tomber dans les malheurs que nous voyons repreſenter; & comme ces moyens ſont plus prompts, ils donnent auſſi plus de plaiſir, & par conſequent il faut convenir que la Tragedie eſt préférable à l'Epopée qui ne donne que lentement le plaiſir qu'elle doit donner. Les Partiſans de ce Poëme, ne pouvant contredire une verité ſi claire, ont voulu contrebalancer cet avantage, par beaucoup d'autres plaiſirs qu'il donne, & que la Tragedie ne donne pas. Quoyque cela ſoit vray, Ariſtote fait voir que ce retranchement eſt inutile, parce que, comme il l'a déja dit ailleurs, ces Poëmes ne ſont pas faits pour nous donner toutes ſortes de plaiſirs; mais ſeulement celuy qui leur eſt propre, & qui doit naître du genre de leur imitation & du but qu'ils ſe propoſent; on ne doit juger des Poëmes, ny de tous les autres ouvrages, que par-là. L'Epopée n'appelle à ſon ſecours tous les autres plaiſirs, que pour remplir ſes vuides & pour nous faire attendre avec moins d'impatience & plus agreablement celuy qu'elle nous promet.

Ce que nous venons de dire ſuffit pour expliquer ce que c'eſt que la Tragedie & l'Epopée, &c.] Ariſtote met, ſelon ſa coûtume, à la fin de ſon Ouvrage, une recapitulation ſommaire de tout ſon deſſein, pour faire connoître qu'il a executé ce qu'il avoit promis, & qu'il eſt parvenu à la fin de ſon premier Traité ſelon la methode qu'il s'étoit preſcrite. Dans les Livres qui ſuivoient celuy-cy, il traitoit de la Comedie, des Mimes, des Dithyrambes, des Nomes, c'eſt-à-dire, des Loix & des modes du chant, du jeu de la flute & de la Lyre & de toutes les paſſions. C'eſt un fort grand dommage que ces Livres ſoient perdus. La beauté du premier peut faire comprendre aiſément la grandeur de cette perte. Dans toute l'Antiquité il n'y a rien qui puiſſe la reparer; nous aurions appris dans ces Livres une infinité de choſes que nous ignorerons peut-être toûjours, & qui ſeroient non ſeulement tres curieuſes; mais tres utiles. Ce qu'Ariſtote avoit dit de la Comedie merite fort d'être regreté; mais ce qui le merite plus que tout, c'eſt ce qu'il avoit dit des paſſions & de la maniére de les purger; car il avoit traité cette partie à fond, comme cela paroît par le dernier Chapitre du VIII. Liv. de ſes Politiques, où il dit qu'il touche là en paſſant, ce qu'il devoit expliquer icy dans toute ſon étenduë.

Pag. 14. à la fin de la Remarque, adjoûtez, Plutarque en avoit ſenti toute la force, car dans ſon Traité comment il faut lire les Poëtes, il a écrit: Il n'y a point de Poëme où il n'y a point de fable. C'eſt pourquoy les Vers d'Empedocle, ceux de Parmenide, les Livres de la morſure des bêtes venimeuſes, & des remedes de Nicander, & les Sentences de Theognis, ce fontce ſont des Diſcours qui ont emprunté de la Poëſie la nobleſſe du ftileſtile & la meſure des ſyllabes, comme un char, pour éviter la baſſeſſe de la Proſe.

Pag. 37. avant la Remarque s.5. adjoûtez celle-cy : Certains originaux comme de bêtes affreuſes, ou d'hommes morts ou mourans, que nous n'oſerions voir dans la nature, ou que nous ne verrions qu'avec chagrin ou avec douleur, nous les voyons agréablement dans la Peinture.] Il n'y a rien de ſi laid, ni rien de fiſi horrible, que nous ne voyions avec plaiſir dans la Peinture. Ce n'eſt pas que la choſe ſoit belle en elle-même, car ce qui eſt laid ne peut être beau, mais c'eſt qu'il n'y a rien de ſi agréable que l'imitation. Voila pourquoy dans tous les temps les Poëtes ont ſouvent choiſi ce qu'il y a de plus horrible pour le ſujet de leurs tableaux, Nicomachus avoit repréſenté Médée tuant ſes enfans, & Theon avoit peint le meurtre de Clytemneſtre par Oreſte. Nous avons des tableaux de Peintres modernes ſur des ſujets auſſi affreux; on les voit avec un trés grand plaiſir, & en les regardant on ne loüe pas l'action qu'ils repréſentent, mais l'art de celuy qui a ſçu l'imiter ſi heureuſement. Il en eſt de même de la Poëſie, on ſe plaît à y voir la Peinture des choſes qu'on n'oſeroit regarder dans la nature; ſi un Philoctete ſe préſentoit devant nous en l'état où Sophocle le répréſente, nous tâcherions de l'éviter, mais l'imitation qu'il en fait, nous attire & nous charme.

Pag. 63. A la fin de la Remarque 9. aprés ces mots, il ſera parlé plus au long de ces Prologues ſur le Chap. XII. adjoûtez : Mais Ariſtote n'a pû prendre icy ce mot dans ce ſens là; car on ne voit pas bien comment la Comedie auroit peu être ſans ce Prologue, puiſque ce Prologue eſt tout ce qui eſt avant le premier Chant du chœur, c'eſt-à-dire nôtre premier Acte. Elle auroit donc été un corps ſans tête. A moins qu'on ne diſe que le premier Acte ayant été d'abord l'expoſition de tout le ſujet de la piece, on trouva enſuite qu'il étoit trop penible de s'attacher à cette régularité, & que les Poëtes comiques ſe diſpenſerent d'expliquer ainſi le ſujet de leurs Pieces. Mais j'aime mieux croire que ce Philoſophe appelle icy Prologue l'explication du ſujet que les Poëtes comiques mettoient ſans doute dans la premiere Scene, comme Euripide l'obſervoit dans ſes Tragédies. Ou bien il entend par Prologue ce qu'on appella enſuite Parabaze, où le Poëte s'adreſſoit aux ſpectateurs, & qu'Ariſtophane met au milieu de ſes pieces.

Pag. 86. A la fin de la Remarque 24. adjoûtez : Auſſi Theophraſte a écrit qu'il y a trois principes de la Muſique, la joye, la triſteſſe & le raviſſement d'eſprit; car chacune de ces trois choſes change la voix en une eſpece de chant, & voila pourquoy l'Amour, qui comprend ces trois paſſions, aime tant les Vers & la Muſique.

Pag. 101. A la fin de la Remarque 60. ajoûtez : Les Décorations du Théatre des Athéniens étoient ſi belles & ſi magnifiques, que les Anciens ont écrit que ſi l'on comptoit ce que leur a coûté chaque Piece de Théatre, on trouveroit qu'ils ont plus dépenſé pour les Bacchantes, les Pheniciennes & la Médée d'Euripide; pour l'Œdipe, l'An<pb n="500"/>tigone & l'Electre de Sophocle, que pour toutes les guerres qu'ils ont eu à foutenirſoutenir contre les Barbares.

Pag. 153. Aprés la troiſiéme Remarque adjoûtez : Monſieur Gombault a traité ce même ſujet dans ſa piece des Danaïdes, & on ne sçauroit aſſez s'étonner qu'il n'ait pas ſuivi la conduite du Poëte Grec: car au lieu de faire mener Lyncée & Hypermeneſtre au ſupplice, & de les fauver enfuite par une feditionſauver enſuite par une ſedition du peuple, qui met en pieces Danaüs, il fait que Lyncée revient avec ſes gens, & tuë luy-même ſon beau-pere dans le combat, & par là le Poëte tombe dans l'action attroce fansſans néceſſité ; il corrompt le caractere de Lyncée; il perd la plus belle peripetie qu'on puiſſe voir ſur le Theatre, & il gâte un dénouëment parfaitement beau. Il n'auroit pas fait cette faute s'il avoit lû le chap. 15. de cette Poëtique. Voila la difference que mettent dans une même piece l'obſervant ou la negligence des regles. En les obſervant on ſuit la Nature, qui eſt la ſouveraine raiſon & l'on plaît toûjours, & en les violant c'eſt tout le contraire.

Page 185. A la fin de la Remarque 11. ajoûtez : Plutarque ſeul pouvoit faire connoître le véritable caractere d'Œdipe, & la paffionpaſſion que ſon exemple nous donne à purger; car dans ſon Traité de la Curioſité il n'attribuë pas ſeulement à ce vice les derniers malheurs de ce Prince, mais les premiers. Voici le paſſage entier, qui eſt trés conſidérable : La curiofitécurioſité jetta Œdipe dans les plus grands de tous les maux, car voulant ſçavoir qui il étoit, parce qu'on luy avoit réproché qu'il étoit étranger, il ſe mit en chemin pour aller conſulter l'Oracle, il rencontra ſon pere Lajus qu'il tua ſans le connoître, il épouſa enſuite ſa propre mere, qui le fit Roy de Thebes, & lors qu'il ſembloit le plus heureux, il voulut encore ſe chercher luy-même, quoy que ſa femme fiſt tous ſes efforts pour l'en empêcher; & plus elle le conjuroit de n'en rien faire, plus il preſſoit le vieillard qui ſçavoit toute la vérité, en le menaçant & en le contraignant par toutes ſortes de voyes, tant qu'enfin la choſe étant déja aſſez éclaircie pour luy donner de violens ſoubçons: & le vieillard qui ſe voyoit forcé de déclarer la derniere particularité, s'écriant, Helas me voilà enfin réduit à la cruelle néceſſité de parler, Œdipe emporté par ſa paſſion, & tout tremblant, répond: Et moy me voila réduit à la cruelle néceſſité de t'entendre, cependant parle. Tant le chatoüillement de la curioſité eſt piquant & difficile à ſupporter, comme un ulcere qui plus on le grate, plus il s'enflamme, & plus il devient ſanglant. Mais celuy qui eſt délivré de cette maladie, & qui eſt d'un naturel doux, quand il a négligé d'apprendre quelque nouvelle facheuſe, il doit dire: O divin oubli des maux paſſez, que tu es plein de ſageſſe!