AYant deſſein de traiter de la Poësie en general.]
De la Poësie en general.]
Et des effets de chacune d'elles.]
D'expliquer le nombre & la qualité de toutes ſes parties.]
De montrer de quelle maniere il faut conſtituer un ſujet pour faire un bon Poëme.]
De ce qui concerne cet Art.]
F'imiteray la nature, & commenceray par les premiers traits.]
L'Epopée & la Tragedie.]
Les Dithyrambes.] ce feroit une pure narration ſans cette imitation exacte qui eſt l'ame de la Tragedie. Cependant quoique ce ne ſoit qu'une narration, l'imitation ne laiſſe pas de s'y trouver, puiſque toute narration a toûjours en vûë quelque objet qu'elle ſe propoſe d'imiter & de faire connoître, & par conſequent elle eſt une imitation, indirecte à la verité, mais pourtant imitation, & c'eſt par là que les Dithyrambes font compris dans ce genre. Et c'eſtoit là le ſentiment de Platon comme celuy d'Ariſtote, puiſqu'il convenoit
οἱ μὲν διὰ τέχνης, οἱ δὲ διὰ συνηθείας, ἕτεροι δὲ διὰ φωνῆς
. Ceux-cy par le ſecours de l'art, ceux là par l'habitude ſeule, & les autres par la voix. Je ſçay bien que la voix eſt un inſtrument dont on ſe ſert pour quelque imitation, mais elle n'entre nullement dans la peinture & n'y peut avoir aucun lieu. Ariftote avoit eſcrit comme il y a dans quelques exemplaires ἕτεροι δὲ δι᾽ ἀμφοῖν
, & les autres par tous les deux, c'est-à-dire & par l'art & par l'habitude. Expliquons preſentement la penſée de ce Philoſophe. Il y a des Peintres qui imitent par les ſeules regles de l'Art, & ce ſont ceux qui ne joignant pas le naturel à la connoiſſance des regles ſont à la verité reguliers & juſtes dans leurs ouvrages, mais ils ſont maigres & decharnez, il n'y a ny liberté ny nobleſſe. Il y en a d'autres qui imitent par l'habitude ſeule, c'est-à-dire qui ſans aucune connoiſſance des regles & conduits par leur ſeul genie, ſe ſont acoûtumez à tracer des images de tout ce qu'ils ont vu. Enfin il y en a qui joignent l'habitude à l'art, & ce ſont ceux qui n'ayant pas moins de genie que de ſcience ſe ſont acquis par leur travail une ſi grande facilité qu'ils deviennent enfin originaux & capables de travailler ſur la verité, au lieu que les autres ne travaillent que ſur les copies. Voilà à mon advis tout ce qu'on peut dire pour éclaircir la penſée d'Ariftote où je trouve encore une tres grande difficulté. Car j'avoue que je ne οἱ μὲν διὰ τέχνης
ceux-cy par l'art ſeroit corrompue & qu'Ariftote auroit écrit οἱ μὲν διὰ τύχης
ceux-cy par hazard. De cette maniere il expliqueroit la naiſſance, le progrés & l'entier établiſſement de la Peinture qui est née comme la Poëſie & comme l'Eloquence; le hazard l'a produite, l'habitude l'a entretenuë & fortifiée, & les hommes venant enſuite à joindre les deux enſemble & à comparer leurs effets, en ont découvert la cauſe & ont établi ſur cela des regles qui conſtituent l'art.
τῇ δὴ τῆς κινήσεως τάξει ῥυθμὸς ὄνομα εἴη
, on appelle rythme, ou nombre, l'ordre du mouvement. Diſcours eſt un terme General qui comprend la proſe & les vers. L'harmonie ne ſignifie icy que la muſique, le chant. Platon dans le même endroit. τῇ δ᾽ αὖ τῆς φωνῆς, τοῦ τε ὀξέος ἅμα καὶ βαρέος συγκεραννυμένων, ἁρμονίας ὄνομα προσαγορεύοιτο
. Et l'ordre des ſons qui reſulte du mélange & de la varieté des tons graves & aigus est appellé harmonie.
& s'il y en a encore quelqu'autre de même nature, comme celuy du chalumeau.
Auſſi Platon n'en fait aucune mention lorſqu'il parle de l'imitation de la flute & de la lyre, & Longin a ſuivi cet exemple dans le Chap. 32.
ῥυθμῷ καὶ ἁρμονίᾳ
, Longin le dit ῥυθμῷ καὶ μέλει
nombre & chant, aprés Platon qui ſe ſert tantoſt de ῥυθμός
& μέλος
& tantoſt de ῥυθμός
καὶ ἁρμονία
comme dans ce beau paſſage du 11. liv. des ῥυθμὸν μὲν καὶ σχήματα μέλους χωρίς, λόγους ψιλοὺς εἰς μέτρα τιθέντες: μέλος δ᾽ αὖ καὶ ῥυθμοὺς ἄνευ ῥημάτων, ψιλῇ κιθαρίσει τε καὶ αὐλήσει προχρώμενοι
. Ils employent, dit-il, le nombre & les figures ſans muſique en mettant de la ſimple proſe en vers: & au contraire ils employent la musique & les nombres ſans paroles en ſe ſervant de la flute ou de la lyre. Et il ajoûte qu'il eſt tres difficile de diſtinguer le nombre & l'harmonie dans ces chants ſans paroles & de comprendre ce qu'ils ſignifient, & s'ils imitent quelque choſe qui vaille la peine d'être imité. Platon condamne ces chants ſans paroles, parce qu'ils laiſſent l'intelligence ſans action, & que c'eſt à elle que les Poëtes devroient toûjours parler, pour la redreſſer & pour l'inſtruire, car c'eſt l'intelligence ſeule qui peut comprendre les veritez & regler les mœurs.
οἵ τε ὀρχησταί
, les Danſeurs, il faut lire, οἱ πολλοί τες ὀρχηστῶν
, la plupart des Danſeurs, ſans doute parce qu'il y avoit des Danſeurs qui danſoient au ſon des inſtrumens, ou de la voix & qui par conſequent ſe ſervoient du nombre & de l'harmonie, ce qui a fait dire à Platon que la danſe étoit un compoſé de l'un & de l'autre, & du chant & du mouvement; mais ce ſçavant Homme n'a pas bien pris la penſée d'Ariftote qui conſidere les Danſeurs ſeuls, car quand la danſe & la muſique ſe trouvent enſemble ce ſont deux Arts differens, deux imitations differentes, & comme la danſe ne fait pas
ψιλοὶ λόγοι
diſcours ſimples ne ſignifie pas de la ſimple proſe, mais des vers dépoüillez de nombre & d'harmonie, ſont entierement inutiles; ces deux mots ne ſont jamais employez enſemble dans un autre ſens ny par Ariſtote ny par Platon. Comme le mot
ἐμμέτρους λόγους
.
Σωκρατικοὺς λόγους
. Ceux qui ont prétendu que le ψιλοὶ λόγοι
ne peut être entendu de la proſe, & que Platon ne parle icy que des ouvrages en vers, ont continué la même faute en prenant ces dialogues de Socrate pour quelques fables d'Eſope que Socrate avoit miſes en vers peu de temps avant ſa mort. Mais ce ſentiment eſt inſoûtenable en toutes manieres. Ariftote parle icy aſſeurement des dialogues de Platon qu'il appelle discours de Socrate parce que c'eſt la doctrine de Socrate qui y eſt expliquée & que Socrate y eſt preſque toûjours introduit. Horace a dit de même Σωκρατικούς διαλόγους
, les dialogues de Socrate & non pas Σωκρατικοῖς λόγοις
, les discours de Socrate? a-t-on jamais vû καὶ οὐκ ἐμμέτρους τοὺς καλουμένους Σώφρονος μίμους, μὴ φῶμεν εἶναι λόγους καὶ μιμήσεις, ἢ τοὺς Ἀλεξαμενοῦ τοῦ Τηΐου τοὺς πρώτους γραφέντας τῶν Σωκρατικῶν διαλόγων;
Ne dirons-nous donc pas que les mimes de Sophron, ces mimes en vers ſont de veritables discours & de veritables imitations, auſſi-bien que les dialogues d'Alexamenes de Teos, qui ſont les premiers dia
δρᾶμα πολύμετρον
une piece de pluſieurs ſortes de vers. C'étoit une tragedie qu'il avoit faite ſur le Centaure Neſſus. Il y avoit mêlé pluſieurs ſortes de vers, croyant peut-être mieux imiter par cette Poëſie bigarrée la double nature de ce Centaure qui étoit homme & cheval. Il est encore parlé de cette pièce dans le xxv. Chap.
πλήν τοῦ μεγέθους
. Polygnotus étoit de l'Iſle de Thaſos, & Denys étoit de Colophone, ils vivoient l'un & l'autre avant la XC. Olympiade, du temps de Xerxes, de
περί τούς
, & il fait alluſion aux dialogues de
ποιήσας πρῶτος
, qui a fait le premier des parodies, ne ſignifie pas qu'il les ayt inventées; mais qu'il y a mieux réuſſi. En effet on trouve qu'Hegemon fut le premier qui entra en lice pour les parodies dans les jeux publics à Athenes, & qui remporta le prix. Epicharmus, Cratinus, & Hermippus Poëtes de la vieille Comedie, firent auſſi des parodies avec ſuccés, mais rien n'approchoit des parodies d'Hegemon, car outre qu'il rencontroit heureuſement, il étoit excellent Acteur, & il divertiſſoit ſi fort les Atheniens, qu'un jour qu'il leur recitoit ſa
κωμωδεῖν
, venoit de Κώμῳδεῖν
, chanter au Dieu Comus. Mais ce n'eſt pas à nous à juger un differend qu'Ariftote même a voulu laiſſer indecis
τράγου ᾠδὴ
, la chançon du bouc, parce que le prix de la Tragedie étoit un bouc, c'eſt pourquoy Horace a dit dans ſon art Poëtique.
Ou de τρύγης ᾠδὴ
, chanſon de vandange. Parce qu'elle fut inventée dans ce temps-là; ou enfin de τρύγος ᾠδὴ
, chanſon de la lie, parce que les Acteurs ſe barboüillent le viſage avec de la lie, Horace,
ἀλλ᾿ ἐπὶ βραχύ κοινωνοῦσιν αὐτῷ
: Quoyqu'ils y participent peu. C'est-à-dire, quoyqu'ils ne ſoient pas tous également propres à apprendre, car les uns apprenent mieux que les autres, à proportion de l'eſprit qu'ils ont. La volonté eſt égale à tous, mais la faculté ne l'eſt pas.
σεμνοτέρους
, plus graves & plus élevez, & les autres εὐτελετέροις
, plus bas & plus rampans.
ἰαμβίζειν
, ſignifie dire des injures.
σπουδαῖα
, & que j'ay traduit genre heroïque & tragique, parce que c'eſt ce qu'il y a de plus grand, & c'eſt cela même qu'il a voulu dire.
La propreté & la politeſſe chaſſerent cette ancienne groſſiereté & ce vieux poiſon. Ce changement ne fut pourtant pas ſi entier, que les marques de cette ancienne ruſticité n'ayent duré long-temps, & qu'elles ne durent encore, Epiſt. 1. du liv. II. Le peuple eſt par tout le même: Il retient avec opiniâtrete les choſes les plus licencieuſes, & les plus obſcenes, ſur tout quand elles ſe trouvent malheureuſement jointes avec la Religion. D'ailleurs c'eſt le propre de la groſſiereté de ne ceder que fort difficilement, & fort tard à la politeſſe.
προαγόντων ὅσον ἐγίνετο φανερὸν αὐτῆς
, qu'on avoit laiſſées dans une tres grande obſcurité. Les changemens qui arriverent à la Tragedie & à la Comedie ſe firent peu à peu, parce qu'on ne découvrit pas tout d'un coup ce qui leur étoit propre, & qu'on n'y ajoûtoit de beauté nouvelle, qu'à meſure que la nature de ces deux Poëmes ſe dévelopoit.
On dit que Theſpis fut le premier qui inventa une eſpece de Tragedie, auparavant inconnue aux Grecs, & qu'il promena par les bourgs de l'Attique ſes Acteurs barboüillez de lie, qui chantoient & joüoient ſur un tombereau. On peut voir là les Remarques, pag. 287. Ce qu'Horace dit que Theſpis promena par les bourgs ſes Acteurs, ſert à expliquer ce paſſage de Diogene Laërce qui dit, en parlant de Solon,θέασιν ἐκώλυσε τραγῳδίας ἄγειν τε καὶ διδάσκειν ὡς ἀνωφελῆ τὴν μυθολογίαν
. Caſaubon a eu tort de corriger
τὰ τοῦ χορού ἠλάττωσε
. On a eu tort de croire qu'Ariftote vouloit dire par là qu'il diminua le nombre de ceux qui
πρωταγωνιστὴς λόγος
ſignifie le Prologue. Outre que ce terme n'a jamais été employé dans ce ſens-là, il n'eſt pas vray qu'Eſchyle ſe ſoit ſervi de Prologue dans ſes pieces. Le Prologue fut inventé enſuite par Sophocle, ou par Euripide: auſſi ce dernier dit dans les grenoüilles d'Ariſtophane, pour reprocher à Eſchyle le deſordre de ſes pieces. Εἶτ’ οὐκ ἐλήρουν ὅτι τύχοιμ’, οὐδ’ ἐμπεσὼν ἔφυρον, / ἀλλ’ οὑξιὼν πρώτιστα μέν μοι τὸ γένος εἶπεν εὐθὺς / τοῦ δράματος.
Je ne m'amuſois pas à niaiſer à l'aventure, & on ne voyoit jamais mes pieces commencer par le deſordre & la confuſion. J'obſervois toûjours que le premier Acteur qui paroiſſoit ſur la ſcene, expliquat aux ſpectateurs la piece qu'on alloit joüer. Au reſte, Ariftote ne parle icy que des principaux changemens qu'Eſchyle fit à la Tragedie, & il paſſe ſous ſilence les moins importans, comme, qu'il donna un maſque à ſes Acteurs; qu'il les habilla de robes traînantes, & leur chauſſa le brodequin; qu'au lieu de charrete il fit bâtir un theatre mediocrement exhauſſé, & qu'il changea le ſtile qui devint grave & ſerieux, au lieu qu'il étoit auparavant fort burleſque. Horace a fait tout le contraire, il n'a parlé que de ces derniers, & a laiſſé les autres.
Eſchyle donna enſuite un maſque plus honnête à ſes Acteurs, les habilla de robes trainantes; au lieu de charrete, leur fit batir un theatre mediocrement exhauſſé, releva leur ſtile, & leur chauſſa le cothurne. Poëtiq. V. 278. Athenée ajoûte qu'il inventa pluſieurs danſes pour ſes chœurs, qu'il dreſſoit lui-même ſans le ſecours des Maîtres, & Philoſtrate aſſure que
Ne faites jamais parler enſemble quatre Acteurs dans une mème Scene. Sophocle avoit ſans doute pris l'idée de ce troiſiéme perſonnage dans Homere, qui met ſouvent enſemble trois Acteurs, & ne paſſe preſque jamais ce nombre. Il faut avoüer auſſi que ce dialogue de trois eſt plus agreable, parce qu'il eſt moins confus: ſi l'on conſidere même la Nature, on trouvera qu'il y a peu de choſes qui intereſſent plus de trois perſonnes en même temps. Dans les dialogues de Platon, qui ſont des dialogues purement dramatiques, il y a à la verité ſouvent pluſieurs perſonnages, mais il arrive rarement qu'il y en ait plus de trois qui parlent enſemble. Cependant on peut fort bien mettre quatre & cinq Acteurs dans une même Scene, quand la matiere le demande, pourveu que l'on évite la confuſion; cela donne de la beauté & de la majeſté à une Scene, & ſert même beaucoup à augmenter le trouble qui y doit regner, comme on le voit dans nos Poëtes tragiques qui l'ont pratiqué avec ſuccez, & c'eſt peut-être le
Celuy qui nous a donné le Vitruve en François, & qui l'a enrichi de belles planches, s'eſt fort trompé à ce paſſage, car il a traduit: C'eſt ainſi qu'Agatharchus ayant été inſtruit par Eſchyle à Athenes, de la maniere dont il faut faire les décorations des theatres pour la Tragedie, & en ayant le premier fait un Livre, &c. Agatharchus n'avoit nullement été inſtruit par Eſchyle, au contraire c'étoit Eſchyle qui l'avoit été par Agatharchus. διδάσκειν
, enſeigner des Tragedies & des Comedies, ſignifie proprement faire joüer ſes pieces.
, c'eſt un vers dont la molleſſe convient à la gayeté des mouvemens, & eſt tres conforme aux geſtes des danſeurs. En effet le tetrametre eſt un vers compoſé de trochées, c'est-à-dire, de pieds d'une longue & d'une breve, & c'eſt de tous les nombres le plus ſautillant & le plus enjoué, c'eſt pourquoy les Poëtes des pieces Latines Atellanes, le retinrent dans leurs chœurs qui étoient compoſez de ſatyres. Ce qu'Ariftote dit icy, que le trimetre ſucceda au tetrametre, il le confirme encore dans le III. Liv. de ſa
La Tragedie & la Comedie ont également adopté le vers iambe, parce qu'il est propre aux conversations, qu'il appaise mieux qu'un autre le bruit que le peuple fait dans les Theatres, & qu'il fait marcher une action.
Cependant le vol, l'adultere, le meurtre, ſont des vices qui paſſent le ridicule, & qui vont à perdre l'homme qui en eſt infecté. La regle d'Ariſtote n'eſt donc pas vraye. Cette objection ne détruit nullement la regle de ce Philoſophe. Si Ariſtophane, par exemple, avoit mis crûment dans ſes pieces, un voleur, un adultere, un ſcelerat, un meurtrier, cela auroit été contraire au but de la Comedie qui ſe propoſe toûjours le ridicule pour objet. Mais il n'a eu garde de le faire, au contraire il a eu un tres grand ſoin d'enveloper tous ces vices dans le ridicule, & de ne les montrer que de ce côté là. On n'a qu'à voir de quelle maniére il tourne Socrate en ridicule, quand il le veut rendre ſuſpect d'impieté. M. Corneille dans ſon premier diſcours du Poëme dramatique, dit que la définition qu'Ariſtote donne icy de la Comedie, ne le ſatisfait pas, & qu'il veut croire qu'il y en avoit une plus achevée dans les Livres qui ſe ſont perdus. Mais Ariſtote n'en pouvoit jamais faire une meilleure, & j'oſeray aſſeurer que M. Corneille ne l'a condamnée que parce qu'il ne l'a pas bien compriſe. Premierement il a mal traduit, la Comedie eſt
, ce n'eſt nullement ce qu'Ariſtote a dit. La Comedie n'eſt pas l'imitation des plus grands perſonnages, elle laiſſe cela à la Tragedie & à l'Epopée, mais elle ne ſe renferme pas non plus dans les perſonnes baſſes, puiſqu'elle met ſur le theatre les Magiſtrats & les principaux Citoyens. Et en ſecond lieu ce grand homme a eu tort de croire qu'Ariſtote n'a pas défini, quelles ſont les actions qui doivent faire le ſujet de la Comedie, car il fait entendre tres clairement, que tout ce qu'il y a de ridicule peut en faire le ſujet. M. Corneille étoit bien éloigné de penſer comme Ari
Ce Magiſtrat refuſa le chœur à Sophocle, & le donna à Cleomachus dont je n'aurois pas ſeulement voulu prendre la piece pour la faire joüer aux fêtes d'Adonis. C'eſt-à-dire, aux moindres de toutes les fêtes. Comme on diſoit du Magiſtrat, donner le chœur, le Poëte étoit dit le recevoir. Et c'eſt ainſi que s'explique Ariſtophane dans
La Tragedie eſt donc une imitation d'une action grave.]
Entiere.]
Et qui a une juſte grandeur.]
Dont le ſtyle eſt agreablement aſſaiſonné.]dont le ſtyle eſt agreable & charmant, n'ont point du tout compris la penſée d'Ariſtote, qui ne parle nullement icy des vices ou des vertus du diſcours, mais qui le conſidere avec tous les accompagnemens dont la Tragedie ſe ſert pour achever ſon imitation, car, comme on l'a déja veu, avec le diſcours elle employe le nombre & l'harmonie, enſemble ou ſeparement, & c'eſt ce nombre & cette harmonie qu'il appelle avec raiſon, des aſſaiſonnemens. Il s'explique aſſez clairement dans la ſuite.
Et qui ſans le ſecours de la narration, par le moyen de la compaſſion & de la terreur, acheve de purger en nous ces fortes de paſſions, & toutes les autres ſemblables.]
Et qui ſans le ſecours de la narration.]
Par le moyen de la terreur & de la compaſſion.]
Acheve de purger en nous ces fortes de paſſions & autres ſemblables.]F'ay bien peur, dit-il, que le raiſonnement de ce Philoſophe ſur ce point ne ſoit qu'une belle idée, qui n'ait jamais ſon effet dans la verité. Et il n'eſt pas éloigné du ſentiment d'un Interprete, qui a crû qu'Ariſtote ne parle de cette purgation des paſſions, que pour contredire Platon, qui avoit condamné la Tragedie, & l'avoit bannie de ſa Republique, parce qu'en imitant toutes ſortes d'actions, bonnes & mauvaiſes, elle s'inſinuë agreablement dans l'eſprit des ſpectateurs, & reveille en eux les paſſions, au lieu de les éteindre. Ariſtote a donc voulu montrer qu'il n'eſt nullement à propos de la bannir des états bien poliEt qui par le moyen de la compaſſion & de la terreur, acheve de purger en nous ces fortes de paſſions, & toutes les autres ſemblables. En premier lieu il faut voir, comment la Tragedie peut purger la terreur & la compaſſion en les excitant; & enſuite comment en les purgeant, elle purge en même temps celles qui pourroient nous faire tomber en des malheurs ſemblables, car voilà en quoy conſiſte toute la difficulté; mais avant que d'en venir là il faut expliquer ce terme, purger les paſſions. Les Academiciens & les Stoïciens enſuite s'en ſont ſervis pour dire, les chaſſer, les déraciner de l'ame. En ce ſens là, il eſt faux que la Tragedie purge les paſſions, car cela eſt au deſſus de ſes forces. Mais les Peripateticiens perſuadez qu'il n'y a que l'excez des paſſions qui ſoit vicieux, & que les paſſions reglées ſont utiles & même neceſſaires, ont ſimplement voulu faire entendre par purger les paſſions, emporter l'excez par où elles péchent, & les reduire à une juſte moderation. Et voilà le but qu'ils donnent à la Tragedie, comme c'eſt le ſeul auquel elle puiſſe réuſſir. Voyons preſentement comment elle excite en nous la terreur & la compaſſion pour les purger; cela n'eſt pas bien difficile. Elle les excite en nous mettant devant les yeux les malheurs, que nos ſemLes Tragedies, dit-il, ont été premierement introduites pour faire ſouvenir les hommes des accidens qui arrivent dans la vie ; pour les avertir qu'ils doivent neceſſairement arriver, & pour leur apprendre que les mêmes choſes qui les divertiſſent ſur la Scene, ne doivent pas leur paroître inſupportables ſur le grand theatre du monde. Car tu vois bien que telle doit être la catastrophe de toutes les pieces, & que ceux qui crient tant ſur le Theatre, Oh Cytheron, ne ſe délivrent pas de leurs maux. Voilà donc le premier effet de la Tragedie, elle purge la terreur & la compaſſion par elles-mêmes. C'est déja un aſſez grand bien qu'elle fait aux hommes, puiſqu'elle les prépare à ſupporter courageuſement tous les accidens les plus fâcheux, & qu'elle diſpoſe les plus miſerables à ſe trouver heureux, en comparant leurs malheurs avec ceux que la Tragedie leur repreſente; En quelque état qu'un homme puiſſe être, quand il verra un Edipe, un Philoctete, un Oreſte, il ne pourra s'empêcher de trouver ſes maux legers auprés des leurs. Mais la Tragedie n'en demeure pas là. En purgeant la terreur & la compaſſion, elle purge en même temps toutes les autres paſſions qui pourroient nous précipiter dans la même miſere, car en étalant les fautes qui ont attiré ſur ces malheureux les peines qu'ils ſouffrent, elle nous apprend à nous tenir ſur nos gardes pour n'y pas tomber, & à purger & moderer la paſſion qui a été la ſeule cauſe de leur perte. Par exemple, il n'y a perſonne qui en voyant l'Edipe de Sophocle, n'apprenne à corriger en ſoy la temerité & l'aveugle curioſité, car ce ſont les ſeules cauſes de ſes malheurs, & non pas ſes cri
F'appelle, un ſtyle agreablement aſſaiſonné, un ſtyle qui a le nombre, le vers, & l'harmonie.]
Et j'ajoûte, mais differemment dans toutes ſes parties, because que le vers regne ſeul dans les unes, & le nombre & l'harmonie dans les autres.]
Cette imitation étant faite par des gens qui agiſſent, il s'enfuit de là neceſſairement, que la décoration de la Scene eſt en quelque ſorte une partie de la Tragedie.]
Comme la mélodie & le diſcours avec quoy on fait cette imitation. F'appelle diſcours, la compoſition même des vers, & mélodie la muſique, dont toute la force eſt connue.]
Comme c'eſt une imitation de quelque action.]
Et que ceux qui agiſſent ſont neceſſairement tels par les mœurs & par les ſentimens.]
N'y ayant point d'autre caractere qui puiſſe diſtinguer les actions.]
Et que ce ſont les deux cauſes du bonheur & du malheur des hommes.]
Car j'appelle icy Fable, la compoſition des choſes.]
Les mœurs ſont ce qui marque les qualitez de ceux qui agiſſent.]
Et les ſentimens ſont les diſcours, par leſquels ils font connoître quelque action, ou découvrent leur penſée.]
De ces ſix il y en a deux qui regardent le moyen.]
Une qui regarde la maniére.]
Et trois qui regardent le ſujet.]
Il n'y a preſque point de Poëte, pour ainſi dire, qui n'employe ces ſix parties dans ſes pieces tragiques.]Il n'y a preſque point de Poëte, luy a paru trop generale, il a eu ſoin de l'adoucir par cette modification, pour ainſi dire, parce qu'il ſçavoit qu'il y avoit de méchans Poëtes, qui ne les employoient pas toutes ſix, & dont les pieces manquoient, ou de mœurs, ou de décoration, ou d'action.
Il eſt vray auſſi qu'elles ſe trouvent toutes, dans toutes ſortes de ſujets.]
Mais la plus conſiderable, c'eſt la fable ou la compoſition des choſes.]
Car la Tragedie eſt une imitation, non pas des hommes, mais de leurs actions.]la Tragedie eſt une imitation, non pas des hommes, mais de leurs actions. Si la Tragedie avoit pour but d'imiter les hommes, comme il y en a un tres grand nom
De leur vie & de leur bonheur ou de leur malheur.]de leur vie, ajoûte pour s'expliquer, & de leur bonheur ou de leur malheur. Il met indifferemment le bonheur ou le malheur, parce qu'il y avoit preſque autant de Tragedies, dont la catastrophe étoit heureuſe, que de celles dont elle étoit funeſte.
Qui conſiſtent dans l'action.]
La fin même que les hommes ſe propoſent eſt toûjours une action, & non pas une qualité.]
On a telles ou telles qualitez par les mœurs.]
Et l'on eſt heureux ou malheureux par les actions.]le bien & le mal des animaux raiſonnables & nés pour la ſocieté, conſiſte, non dans la perſuaſion, mais dans l'action, comme leurs vices & leurs vertus, elle l'eſt à plus forte raiſon dans la Tragedie, où un homme peut être heureux par les qualitez, & malheureux par les actions.
Mais ils ajoûtent les mœurs à cauſe des actions.]
De ſorte que les actions & la fable ſont la fin de la Tragedie.]& la fable, pour faire connoître que toutes les choſes, toutes les actions qui ſont le ſujet d'une Tragedie, doivent avec leurs cauſes former une ſeule & même action, par l'aſſortiſſement & la liaiſon de toutes ſes differentes parties, ce qu'il appelle proprement Fable. F'appelle, dit-il, Fable, la compoſition des choſes. La Tragedie ſe propoſe donc pour fin d'imiter une action. Elle en a bien une au-tre, qui eſt d'inſtruire & de corriger en purgeant les paſſions, mais c'eſt une fin plus éloignée, où elle n'arrive que par la premiere, qui devient alors un moyen.
Or en toutes choſes, la fin eſt ce qu'il y a de plus impor-tant.]
Ajoutez à cette verité, qu'il ne sçauroit y avoir de Tra-gedie ſans action, & qu'il y en peut avoir ſans mœurs.]
En effet il n'y a point de mœurs dans les pieces de la plupart des Poëtes Modernes.]
On peut dire même en general, que l'on trouve preſque entre tous nos Poëtes, la même difference qui eſt entre les Peintres Zeuxis & Polygnote.]
Ce dernier exprimoit parfaitement les mœurs.]
Et on n'en trouve aucun indice dans les ouvrages de l'autre.]fecit & Penelopen in qua pinxiſſe mores videtur. Mais cette remarque de Pline, confirme plûtôt le reproche qu'Ariſtote fait à Zeuxis, qu'elle ne le détruit.
D'ailleurs ſi quelqu'un s'aviſoit de faire une piece, où il y eût de ſuite pluſieurs discours, dans leſquels les mœurs ſeroient parfaitement exprimées, & où il y eût encore une belle diction & de beaux ſentimens.]
On peut aſſeurer qu'il n'auroit pas encore attrapé ce qui eſt le propre de la Tragedie.]Il auroit attrapé ce qui eſt le propre de la Tragedie, because qu'en effet, dit-il, la Tragedie ſe ſert tres utilement de ces trois parties pour aller à ſon but, mais il l'attraperoit encore mieux ſi, &c. Ce ſçavant homme ne s'eſt pas ſouvenu, que le propre de la Tragedie ne conſiſte, ny dans les mœurs, ny dans la diction, ny dans les ſentimens, mais ſeulement dans l'action, puiſqu'elle n'imite que les actions, & qu'elle n'employe les autres parties, que, comme des moyens pour achever ſon imitation. S'il n'y avoit entre la fable, les mœurs, la diction & les ſentimens, d'autre difference, que celle du plus ou du moins, Ariſtote auroit tort d'aſſeurer, que la fable eſt l'ame de la Tragedie, & cette troifiéme raiſon ſeroit tres foible, puiſque ce qu'il diroit de la fable, pourroit être dit avec autant de verité, de chacune des trois autres parties ſeparement. En un mot Ariſtote n'a jamais pû dire, qu'un Poëte qui negligeroit la fable, pût jamais attraper ce qui eſt le propre de la Tragedie, puiſque ſon ouvrage ne ſeroit pas même une Tragedie. D'ailleurs c'eſt une maxime ſeure que la Nature de chaque choſe, eſt ce qui fait uniquement ſa perfection. La Nature de la Tragedie, c'e't d'imiter une action. L'action eſt donc ce qui eſt uniquement propre à la Tragedie. Cela ne peut être conteſté.
Et qui auroit un ſujet bien conſtitué & bien conduit.]
C'eſt que les moyens les plus efficaces, dont la Tragedie ſe ſert pour toucher & pour plaire, ce ſont les peripeties & les reconnoiſſances.]
Ceux qui entreprenent de faire une Tragedie, trouvent bien plus de facilité à réuſſir dans le ſtyle & dans les mœurs, qu'à bien bâtir le ſujet.]
Et c'eſt une experience que preſque tous les anciens Poëtes ont faite.]
Les mœurs viennent enſuite.]
Car ſi quelqu'un jettoit confuſement & pêle-mêle, les plus belles couleurs ſur une toile, il ne feroit pas le même plaiſir que le ſimple crayon d'un portrait.]
En un mot, la Tragedie eſt une imitation d'une action, & par conſequent elle eſt principalement une imitation de perſonnes qui agiſſent.]
Après les mœurs viennent les ſentimens, c'eſt-à-dire, la faculté d'exprimer les choſes qui ſont du ſujet.]
Les choſes qui ſont du ſujet, & celles qui luy conviennent.]
Or tout ce qui regarde le diſcours, dépend de la Rhetorique & de l'uſage commun.]Tout ce qui eſt du diſcours, eſt l'ouvrage de la Politique & de la Rhetorique. Ariſtote appelle Politique, l'uſage commun, le langage ordinaire des peuples, qui parlent toûjours ſimplement & ſans art, au lieu que la Rhetorique enſeigne à parler avec art & avec methode, & à orner ſes penſées de toutes les graces du diſcours recherché. Aprés donc que ce Philoſophe a dit que les ſentimens conſiſtent à exprimer les choſes qui ſont du ſujet, ou celles qui luy conviennent, il enſeigne les deux ſources, d'où l'on tire ordinairement tout ce qui ſe peut dire dans l'un & dans l'autre cas. La Politique eſt pour les choſes qui ſe trouvent naturellement dans le ſujet que l'on traite, car pour les trouver il ne faut que ſuivre les veuës generales & l'uſage commun. Et la Rhetorique eſt pour celles qui conviennent au ſujet, & qui l'embelliſſent, car pour les découvrir il faut avoir recours à l'art & à l'étude, & mediter long-temps ſur les convenances pour ne s'y pas tromper.
Les anciens Orateurs parloient communement & ſimplement.]parloient politiquement. Ariſtote veut faire entendre par là, que les anciens Orateurs ſe contentoient de parler ſelon la verité, c'est-à-dire, qu'ils ne cherchoient qu'à exprimer les choſes qui étoient de leur ſujet, voilà pourquoy ils ne conſultoient que l'uſage commun, & ils parloient, comme on parle dans le commerce ordinaire de la vie. Mais ceux qui les ſuivirent, étant plus corrompus, & ne cherchant qu'à déguiſer la verité ou à la détruire, ne firent preſque plus aucun cas des choſes qui étoient de leur ſujet, ils tâcherent de trouver la vray-ſemblance, & ne chercherent qu'à exprimer les choſes qui leur convenoient & qui les menoient à leur but. Voilà pourquoy ils emprunterent le ſecours de la Rhetorique. Victorius a crû qu'Ariſtote parloit icy des Poëtes, & non pas des Orateurs, mais il s'eſt trompé. Les anciens Poëtes avoient fait tout le contraire de ce qu'il dit icy, ils ne cher-choient
Les mœurs ſont ce qui découvre l'inclination de celuy qui parle, & le parti qu'il prendra.]l'inclination de celuy qui parle, & le parti qu'il prendra. En quoy j'ay ſuivi la définition, qu'Ariſtote fait de ce même mot dans ſes Morales, ἡ προαίρεσις ἂν εἴη βουλευτικὴ ὄρεξις. Ce que j'appelle reſolution, élection, c'est le deſir qui ſuit une déliberation. Les mœurs ne peuvent être ſans cette élection, car l'élection ſuit les mœurs, ἡ προαίρεσις γὰρ συντρέχει παντὶ ἤθει. Ariſtote ſe ſer d'un langage ſemblable dans le II. Liv. de ſa Rhetorique, où il fait voir qu'il y a des mœurs dans les diſcours de celuy qui parle, quand ce qu'il dit fait juger du party qu'il prendra dans toutes ſes actions. Et voilà ce que c'eſt qu'Oratio morata, & ῥήσεις ἠθikαὶ dans Ariſtote.
Dans les choſes où il ne ſeroit pas aiſé de reconnoître ce qu'il veut ſuivre ou éviter.]
Ardet abire fuga, dulceſque relinquere terras
Attonitus tanto monitu, imperioque Deorum.
Il en eſt de même de Sophocle, tout ce que ce Poëte nous dit du caractere d'Edipe, nous prépare à tous ſes emportemens, & nous fait juger des excez, que luy fera commettre ſon opiniâtreté toûjours trop aveugle.
C'eſt pourquoy tous les diſcours, qui ne font pas ſentir d'abord à quoy ſe reſoudra celuy qui parle, ſont ſans mœurs.]
Les ſentimens ſont ce qui explique ce qui eſt, ou ce qui n'eſt pas.]Sententia, & nôtre mot François Sentence, ſignifie d'ordinaire un diſcours de peu de mots, qui renferme une inſtruction mo
La quatriéme choſe, & qui regarde uniquement le diſcours, c'eſt la diction.]& qui regarde uniquement le diſcours, ou le ſtyle.
Et qui a autant de force dans la proſe que dans les vers.]
Aprés la diction vient la muſique, qui eſt le plus grand de tous les agrémens que la Tragedie puiſſe employer.]
La décoration eſt auſſi fort divertiſſante.]
Mais elle ne regarde pas proprement l'art du Poëte, & ne fait point partie de la Poësie.]Muſici, qui erant quondam iidem Poetæ, dit Ciceron, car en Grece la Muſique étoit le fondement de toutes les Sciences, on commençoit par là l'éducation des enfans, & on étoit perſuadé qu'on ne doit attendre rien d'achevé d'un homme qui ne ſçait pas la Muſique. Ce ſentiment n'eſt que trop bien fondé, & je ne doute pas que ce ne ſoit une des choſes qui ont donné tant d'avantage à la Poësie Greque, ſur la nôtre, & ſur la Latine, car à Rome, comme aujourd'huy en France, la Poësie & la Muſique étoient deux arts entierement ſeparez, & les Poëtes donnoient leurs pieces à des Muſiciens, pour en faire la Muſique non ſeulement pour les Comedies, comme nous le voyons par les pieces de Terence, mais auſſi pour les Tragedies, comme cela paroît par pluſieurs endroits de Ciceron.
Et d'ailleurs tout ce qui regarde la décoration eſt bien plus du reſſort des Ouvriers & des ingenieurs, que de celuy des Poëtes.]
Car il y a telle choſe qui fait un tout & qui cependant n'a pas une juſte étenduë.]
F'appelle donc un tout, ce qui a un commencement, un milieu, & une fin.]
Le commencement, c'eſt ce qui ne ſuppoſe rien neceſſairement avant ſoy.]le commencement eſt ce qui ne ſuppoſe rien neceſſairement avant ſoy. Le commencement d'une action Epique ou Dramatique, peut être la ſuite d'une autre action; Par exemple, la querelle d'Achille & d'Agamemnon, qui eſt le commencement de l'action de l'Iliade, n'e't que la ſuite d'un autre incident de la guerre de Troye. Mais pour faire que ce commencement ſoit juſte & bon il ſuffit, comme Ariſtote le dit icy, qu'il ne ſuppoſe rien neceſſairement avant ſoy, que rien ne doive le préceder neceſſairement, & qu'il ait des ſuites. Et tel eſt ce commencement de l'action de l'Iliade. Tout étoit tranquille dans le camp des Grecs, lorſqu'Agamemnon, par ſon injuſtice, donne ſujet à Achille de s'emporter contre luy. Ainſi on peut conſiderer cette querelle des deux Princes Grecs, comme une affaire naiſſante, & qui ne dépend neceſſairement d'aucune des choſes qui ont précedé, quoyqu'elle ne fût pas arrivee ſans elles. On ne demande rien au deſſus. Il y a des Poëtes, comme Stace, qui ont ſi peu connu ce precepte d'Ariſtote, qu'ils donnent un commencement au commencement de leur action, & qui remontent juſqu'à la premiere origine des choſes. Rien n'e't plus vicieux. Homere n'a eu garde de tomber dans ce défaut. Auſſi Horace luy donne cette loüange dans ſon art Poëtique:
Nec reditum Diomedis ab interitu Meleagri:
Nec gemino bellum Trojanum orditur ab ovo.
Il n'a pas fait, comme cet extravagant d'Antimachus, qui a pris le retour de Diomede dés la mort de Meleagre. Ny, comme l'Auteur de la petite Iliade, qui a commencé ſon Poëme par l'accouchement de Leda, & par ſes deux œufs.
Et qui exige aprés ſoy quelque choſe qui eſt, ou qui doit être.]Et aprés lequel quelqu'outre choſe doit être ou ſe faire. F'avouë que ces termes m'ont paru tres obſcurs. Mais, comme ce Philoſophe n'employe pas un ſeul mot qui ne ſoit d'une neceſſité abſoluë, je les ay conſervez d'abord ſans les entendre, & enfin je croy en avoir penetré le ſens. Ariſtote explique la Nature des effets qu'une action produit, qui ſont de deux ſortes, ou preſens ou éloignez. Par exemple, les effets preſens que produit la colere d'Achille, c'e't ſa retraite dans ſon vaiſſeau, ſon obſtination à ne plus combattre, & la défaite des Grecs par les Troyens. Les effets éloignez, & qui naiſſent enſuite, ſont la mort de Patrocle, qui donne lieu à la reconciliation avec Agamemnon; & la mort d'Hector, qui, achevant de ſatisfaire Achille, amene l'entier dénoüement de l'action, & diſpoſe Achille à ſe laiſſer fléchir aux larmes de Priam, & à rentrer dans ſa premiere tranquilité.
La fin eſt tout le contraire.]
Et le milieu, c'eſt ce qui ſuppoſe quelque choſe qui doit préceder, & qui exige quelque choſe qui doit ſuivre.]
Ceux donc qui veulent bien dreſſer un ſujet, ne peuvent ny commencer ny finir par tout où il leur plaît.]
Ajoûtez à cela que tout ce qu'il y a de beau parmy les animaux, & parmy les autres Êtres, ſi il eſt compoſé de parties, doit avoir non ſeulement un ordre, mais encore une grandeur juſte & raiſonnable.]
S'il eſt compoſé de parties.]
C'eſt pourquoy rien de fort petit ne peut être beau.]conſiſte dans la grandeur d'ame, comme la beauté conſiſte dans la grandeur du corps. Les jeunes gens qui ſont petits, peuvent être appellez
Parce que la veuë ſe confond dans un objet qu'on voit en un moment preſque inſenſible.]
Rien de trop grand ne peut être beau non plus.]
De même il faut que les ſujets dramatiques, ayent une étenduë que la memoire puiſſe retenir ſans peine.]
Or la meſure préciſe de cette grandeur, pour ce qui regarde la durée de la repreſentation, & de l'attention du ſpectateur, ne peut être decidée par des regles certaines & fixes.]
Car s'il falloit joüer, par exemple, cent Tragedies dans un jour, il faudroit meſurer le temps de chacune à la Clepſydre.]
Comme on dit que cela ſe pratiquoit autrefois.]
Et aſſeurer que plus une piece aura d'étenduë, plus elle ſera belle dans ſa grandeur; pourvu qu'elle ne croiſſe que juſqu'à ce que le ſujet puiſſe être vû tout enſemble, ſans que la veuë s'égare ny ſe confonde.]On ne le voit pas tout d'un coup d'œil. Une piece ne doit croître que juſqu'à ce que ſon ſujet ait tout ce qu'il doit avoir, pour être vu tout enſemble, ſans que la veuë ſe confonde, ce qui arrive immanquablement s'il eſt trop petit, & ſans qu'elle s'égare, comme cela ne manque pas d'arriver s'il eſt trop grand. C'e't à mon avis, le veritable ſens de ce paſſage.
C'eſt-à-dire, qu'une piece pour avoir ſa juſte étenduë, doit occuper autant de temps qu'il en faut neceſſairement, ou vray-ſemblablement, pour bien amener tous les incidens.]
Homere enſeigne beaucoup mieux & avec beaucoup plus de fuite, que Chryfippe & que Crantor, ce qui est honnète ou deshonnète, utile ou pernicieux. En effet la Poëſie a ſur la Philoſophie preſque tous les mêmes avantages qu'elle a fur l'Hiſtoire, & il n'eſt pas neceſſaire de le prouver.
Mais je vous avertis qu'il eſt bien mal aisé de traitter proprement & convenablement ces caractères, & ces ſujets qui font à tout le monde, & que tout le monde peut inventer, c'est pourquoy vous ferez beaucoup mieux de tirer d'Homere le sujet & les perſonnages de vos Tragedies, que de hazarder le premier fur la Scene, des ſujets & des perſonnages inconnus, & dont personne n'a parle. Et plus bas, en parlant des pieces ſatyriques,
Un jeune homme couronnoit ſur un Tombeau une petite flatüe de fa maratre, ſe perſuadant qu'en perdant la vie, elle avoit auſſi perdu toute fa méchanceté ; mais il fut tué de la ſtatüe qui tomba fur luy. Eloignez-vous toûjours de vos maratres, quand mémo elles feroient dans le tombeau.
est d'un grand ornement dans les Tragedies, mais il est certain qu'elle a ſes incommoditez.
Les incommoditez qu'elle a ne ſont pas celles qu'il y trouve ; car bien loin de faire perdre des ſentimens pathetiques, il n'y a rien qui en fourniſſe de ſi touchans. La plus grande incommodité des reconnoiſſances, c'eſt qu'elles font tres difficiles à bien traiter, & que fi on y fait plus parler l'eſprit que le cœur, elles languiſſent & font tres froides. On y péche encore en beaucoup de façons. M. Corneille luy-même a hazardé une double reconnoiſſance dans ſon
ἅτε ἐν τῷ φανερῷ θάνατοι
, Si c'eſt une regle, dit-il, de ne point enſanglanter le Theatre, elle n'est pas du temps d'Ariſtote, qui nous apprend, que pour émouvoir puiſſamment il faut de grands déplaiſirs des bleſſures & des morts en ſpectacle
; mais ce ne peut être le ſens d'Ariſtote, qui n'a garde d'aprouver les meurtres ſur la Scene, puiſqu'ils étoient contraires à la pratique de tous les Anciens. M. Corneille n'a pas bien pris icy le terme Grec,
Il falloit encore ajoûter la raiſon de ce partage, & faire voir pourquoy une piece de Theatre doit avoir quatre intervalles, ou quatre chants du Chœur, pluſtôt que ſinq, & c'eſt ce qu'aparament il n'avoit pas oublié. Je ſuis meme perſuadé que c'eſt de là que Vitruve avoit pris ce qu'il dit des intervalles des pieces des Grecs: que les Poëtes Comiques diviſerent les eſpaces de leurs fables en parties par raiſon cubique.
Ὦ Διὸς ἁδυεπὴς φάτι
, Divin Oracle de Jupiter, &c. eſt le Parodos, le premier chant du Chœur ; l'Epiſode comprend le ſecond, le troiſiéme, & le quatriéme Acte juſqu'au Chœur qui commence, Ὦ γενεαὶ βροτῶν, ὡς ὑμᾶς ἴσα καὶ τὸ μηδὲν / ζώσας ἐναριθμῶ
, Race mortelle des hommes, que je fais peu d'état de vôtre felicité. Et l'Exode eſt tout le cinquième Acte; mais il eſt Ὦ παῖ ποῦ δυςανοτάτας / Ἦλέκτρα ματρός
Princeſſe qui étes née de la plus denaturée de toutes les meres. Le Scholiaſte marque que c'eſt le Parodos; mais il veut dire ſimplement que c'eſt l'arrivée du Chœur, & non pas le premier chant de tout le Chœur qui ne commence qu'au vers 475. Εἰ μὴ ἐγὼ τοδάφρων / Μάντις ἔφων
Si je ne me trompe dans mes prédictions, où commence l'intermede du premier Acte. Cela eſt encore plus ſenſible dans l'Œdipe Colone du même Poëte, où le premier Acte eſt d'une prodigieuſe longueur, car il eſt de 700. vers. Le Chœur arrive pourtant au 118. Et dit en cherchant Œdipe. Ὅρα τίς ἄρ᾽ ἦν; ποῦ ναίει; ποῦ κυρεῖ;
Regarde, qui eſt-il? Où eſt-il? Où peut-il s'être caché? On croiroit que c'e'ſt là le Parodos, le premier chant de tout le Chœur, mais il n'en eſt rien. Ce premier chant commence au vers 700. Εὐίππου ξένε τᾶσδε χώρας / Ἵκου
Etranger Τύριον οἶδμα λιποῦσα
Quitant les bords Tyriens, &c. qui eſt le vers 210. mais ce n'eſt là que le premier diſcours du Chœur qui parle ſans chanter. Le véritable Parodos commence au vers 642. Κάδμος ἔμολε τάνδε γᾶν
Cadmus vint dans cette terre. Ce qui fait l'intermede du 1. Acte. Plutarque même ſe ſe trompé, quand il a donné pour le Parodos de l'Electre d'Euripide, ce que le Chœur dit à cette Princeſſe au vers 167. Ἀγαμέμνονος ὦ κόρα ἤλυθον
Fille d' Agamemnon je ſuis venie, &c. Ou bien il a voulu Κλειναὶ νᾶες, αἵ ποτ᾽ ἔμβατε Τροίαν
Fameux Vaiſſeau qui abordates autrefois à Troye. Je me ſuis un peu étendu ſur cette matiére, parce que de la bien entendre, c'eſt le ſeul moyen de lire les Tragedies Greques avec plaiſir.
Les naturels comme le votre font infuportables à eux-mêmes
, Et voilà les vices dont Sophocle veut que nous nous corrigions; c'étoit donc dans ſa piece qu'il fal-loit prendre le véritable caractére d'Œdipe, pour trouver ce juſte milieu qu'Ariſtote demande icy. Au lieu de cela, M. Corneille en fait un homme tres vertueux, qui, tout innocent qu'il eſt, tombe dans les malheurs les plus horri-bles. Il dit luy-même, Mon ſouvenir n'eſt plein que d'exploits genereux, / Cependant je me trouve inceſte & parricide / Sans avoir fait un pas, que ſur les pas d'Alcide, / Ny recherché par tout, que loix à maintenir, / Que crimes à détruire, & méchans à punir.
On ne trouve point là ce juſte milieu, cet homme qui ne ſoit ny bon ny méchant, & par là M. Corneille a cor-rompu le caractére le plus parfait & le plus heureux pour le Theatre que les Anciens ayent jamais imaginé. Les ſeuls exploits d'Œdipe, étoient d'avoir tué quatre hommes par un emportement de colére, & d'avoir expliqué l'énigme du Sphinx, ce que le plus méchant homme avec de l'eſ-prit, auroit pû faire, comme Œdipe. Auſſi Sophocle ne vante en luy que le courage, le bonheur & l'eſprit, qua-litez qui ſe trouvent également dans les bons & dans les méchans
Iræ Thyeſten exitio gravi / Stravere.
C'eſt la colére qui a plongé Thyeſte dans des malheurs épou-vantables; Comme M. Corneille a accuſé Ariſtote de n'a-
Et l'horreur & la mort s'y voyoient en Peinture.
Dans ſa Tragedie des Eumenides, il n'excite la terreur & la compaſſion que par le ſpectacle. Son chœur de Furies parut ſi épouvantable & ſi terrible, que pluſieurs enfans
χαίροντες κλάωσι
, ils pleurent en riant. C'e'ſt donc ce plaiſir qu'il faut chercher dans ce Poëme. C'e'ſt le terrible & le pitoyable qui le donnent, & non pas le monſtrueux & le ſurprenant.
Que ce n'eſt pas le propre du Poëte de dire toûjours les choſes, comme elles ſont arrivées ; mais de les dire, comme elles ont dû ou pû arriver, neceſſairement ou vray-ſemblablement
, n'eſt point
Le Poëte doit inventer des fables nouvelles, ou ſe ſervir comme il faut des anciennes
; mais c'eſt ce qu'il ne dit point du tout: Voicy ſes propres termes, Il faut que le Poëte invente, & qu'il ſe ſerve comme il faut des fables receües. Il ne dit pas, ou qu'il ſe ſerve, ce qui eſt tres different, Ariſtote ne veut pas parler icy de la liberté que les Poëtes ont d'inventer des ſujets nouveaux, il en a déja parlé dans un autre Cha-pitre; ſon but eſt d'enſeigner de quelle maniére ils doivent ſe ſervir des ſujets déja receus. Il ne ſuffit pas de les em-ployer comme on les a receus, cela eſt ſervile & peut être contraire au Theatre, mais il faut les employer, en inven-tant ſoy-mème, c'eſt-à dire, en tirant de ſon eſprit les moyens convenables pour les faire réüſſir, & en imaginant une conduite vray-ſemblable, qui ſoit proportionnée à la Na-ture de l'action, que l'on ne doit pas changer; & voilà ce qu'il appelle s'en ſervir comme il faut, & c'eſt ce qu'il va rendre plus ſenſible, en expliquant les differentes maniéres dont arrivent toutes les actions tragiques, & en faiſant connoître leurs beautez & leurs défauts. Toute cette do-ctrine eſt tres importante & merite d'être étudiée avec grand ſoin.
qu'elle ne doit s'entendre que de ceux qui connoiſſent la perſonne qu'ils veulent perdre, & s'en dediſent par un ſimple changement de volonté, ſans aucun évenement notable qui les y oblige, & ſans aucun manque de pouvoir de leur part. J'ay déja marqué cette ſorte de denoüement pour vicieux ; mais quand ils y font de leur coté tout ce qu'ils peuvent, & qu'ils font empèchez d'en venir à l'effet par quelque puiſſance ſupérieure, ou par quelque changement de fortune, qui les fait périr eux-mêmes, ou les re-duit ſous le pouvoir de ceux qu'ils vouloient perdre, il eſt hors de doute que cela fait une Tragedie d'un genre peut-être plus ſublime, que les trois qu'Ariſtote avoüe
, &c. Voicy une diſ-pute bien conſiderable, & par la qualité des parties, & par la matiere dont il s'agit. Un des plus grands Maîtres du Theatre, combat contre le Maître des regles du Poë-me dramatique, & il s'agit de ſçavoir ſi une action atroce, mais imparfaite, eſt la plus vicieuſe de toutes les actions dont Ariſtote a parlé. Ce Philoſophe prétend qu'elle l'eſt, & n'admet aucune diſtinction. M. Corneille ſoûtient que ce Philoſophe ne parle que des actions qu'on n'acheve pas, & dont on ſe dedit par un ſimple changement de volon-té, ſans aucun évenement notable qui y oblige. L'exem-ple, qu'Ariſtote donne enſuite, ſemble pourtant contraire à cette explication; car dans l'
Une mere qui va tuer ſon fils, comme Merope va tuer Cresphonte, & une sœur qui va ſacrifier ſon frere, comme Iphigenie, les regardent, ou comme indifferens, ou comme ennemis, jusqu'à ce qu'ils font reconnus. Or ſelon Ariſtote, ny l'un ny l'autre de ces deux états, n'excite ny pitié ny crainte. Quand la reconnoiſſance se fait aprés la mort de l'inconnu, comme dans la feconde maniére, la compaſſion qu'excitent les dé-plaiſirs de celuy qui l'a fait périr, ne peut avoir grande éten-duë, puisqu'elle est reculée & renfermée dans la catastrophe; mais lorsqu'on agit avec une entiere connoiſſance, & à visage découvert, comme dans la premiere manière, le combat des paf-fions contre la Nature, & du devoir contre l'amour, occupe la meilleure partie du Poëme, de là naiſſent les grandes & les fortes émotions, qui renouvellent à tous momens & redoublent la commiferation. Pour justifier ce raisonnement par l'experience, nous voyons que Chimene & Antiochus en excitent beaucoup plus que ne fait Edipe. Il y a de l'apparence, continuë ce grand Poëte, que ce qu'a dit ce Philosophe, de ces divers degrez de perfection pour la Tragedie, avoit une entiere juſteſſe de ſon temps, & en la pre-fence de ſes compatriotes. Je n'en veux point douter; mais auſſi je ne puis m'empêcher de dire que le goût de notre siecle n'est point celuy du fien, fur cette préference d'une eſpece à l'autre, ou du moins, que ce qui plaiſoit au dernier point à ces Atheniens, ne plait pas égallement à nos François, & je ne sçay pas d'autre moyen de trouver mes doutes ſupportables, & demeurer tout en-
L'amour que M. Corneille avoit pour quelques-unes de ſes pieces, auſquelles cet ordre de préference, qu'Ariſtote établit, n'eſt pas trop favorable, luy a fait embraſſer le party oppoſé, & renverſer cet ordre. Mais j'oſeray dire, que jamais amour n'a été plus aveugle qu'en cette occa-ſion; & j'eſpere de le faire voir ſans bleſſer la venera-tion qu'on doit toûjours avoir pour un ſi excellent hom-me.
Je commenceray par la fin. Ce principe de M. Corneil-le que ce qui avoit une entiere juſteſſe du temps des Athe-niens, n'en a plus au nôtre, & que ce qui plaiſoit alors, nous doit déplaire aujourd'huy, me paroît la choſe du mon-de la plus extraordinaire & la plus contraire à la verité. J'ay toûjours crû qu'il n'y avoit que ce qui dépendoit du caprice & de la ſeule fantaiſie des hommes, qui pût ainſi plaire & déplaire en differens temps; mais je n'ay jamais pû me perſuader que ce qui a plû aux Atheniens par rai-ſon, puiſſe nous déplaire aujourd'huy par raiſon. Il me paroît qu'il y a là une contradiction & une impoſſibilité manifeſte. C'eſt donc la raiſon qu'il faut examiner. Celle qu'Ariſtote donne des differens degrez de perfection de ces trois maniéres, eſt ſi vraye & ſi inconteſtable, que M. Corneille n'a pas ſeulement eü la penſée de l'attaquer. Et comme elle eſt encore la même, c'eſt une conſequence ſeu-re que nôtre goût doit être encore aujourd'huy ſur cela conforme à celuy des Atheniens, & s'il ne l'étoit pas, il faudroit neceſſairement que ce fût nôtre faute; mais heu-reuſement il l'eſt, & pour le prouver, je ne veux me ſer-vir que des mêmes exemples que M. Corneille a tirez de ſes pieces. Le malheur d'Antiochus dans
αἱ τύχαι, δέ με, / μισθὸν λαβοῦσαι τῶν ἐμῶν τὰ φίλτατα, / σοφὴν ἔθηκαν.
La fortune m'a enſeigné à ètre ſage, en prenant pour ſa peine ce que j'avois de plus cher.
Pour moy, dit-il, je croy que c'eſt le caractère brillant & élevé d'une ha-bitude vertueuſe ou criminelle, ſelon qu'elle est propre & conve-nable à la perſonne qu'on introduit
; mais outre que cette ex-plication condamneroit encore beaucoup de caractéres que les anciens Poëtes ont faits, & qui n'ont ny cette gran-deur d'ame, ny cette élevation que M. Corneille deman-de, il eſt certain que cette qualité ne conviendroit pas toûjours avec les deux autres, qui ſont la reſſemblance & la convenance. Je ne raporteray point icy toutes les autres explications, cela ſeroit inutile. Ce qu'Ariſtote dit, que les mœurs doivent être bonnes, c'e'ſt ce qu'Horace traduit,
Qui didicit patriæ quid debeat & quid amicis : / Quo fit amore parens, quo frater amandus & hoſpes: / Quod fit conſcripti, quod judicis officium: quæ / Partes in bellum miſſi ducis : ille profecto / Reddere perſonæ ſcit convenientia cuique. / Reſpicere exemplar vitæ morumque jubebo / Doctum imitatorem, & veras hinc ducere voces.
Celuy qui ſçait ce qu'il doit à ſa patrie & à ſes amis; quels ſont les differens degrez d'amour que l'on doit avoir pour un pere & pour un frere; juſqu'où s'étendent les droits de l'hoſpitalité; & quel eſt le devoir d'un Juge, d'un Senateur & d'un General d'Armée; celuy là ſçait donner à chaque perſonnage les mœurs qui luy conviennent & le caractére qu'il doit avoir. Je conſeil-leray donc toûjours à un Poëte, qui veut être bon Imitateur, d'avoir inceſſament devant les yeux le modéle general de la vie & des mœurs, je veux dire la Nature, & de tirer d'aprés elle de véritables traits. Horace dans l'Art Poëtique.
Qu'on me donne vite ma hache, que nous voyons ſi nous ſom-mes vaincus ou Vainqueurs ; mais il ne péche pas contre la convenance, parce qu'une femme qui avoit tué ſon mari à coups de hache, ne devoit pas être faite comme les au-tres, & que ſon caractére promettoit cela, Auſſi Oreſte dit à Electre dans Sophocle. ὁρᾷ γε μὴν δὴ κἀν γυναιξὶν ὡς Ἄρης.
Vous voyez pourtant que le Dieu Mars anime quelquefois les femmes. Il n'y a point de vertus dont les femmes ne ſoient capables, pourvû que la Nature ſoit corrigée ou fortifiée par l'éducation. L'Hiſtoire & la Fable en marquent de vaillantes, de prudentes, & de politiques. Auſſi Platon vouloit qu'on les élevât comme les hommes, perſuadé que rien n'empêchoit, qu'elles ne puſſent, comme eux, condui-re des Armées & gouverner des Etats. Euripide n'a pas obſervé ſi exactement la convenance dans les mœurs; car tantôt ſans aucun fondement, il fait des femmes plus Phi-loſophes qu'Anaxagore, & tantôt plus politiques que So-lon; mais il n'a pas moins manqué contre la reſſemblance & contre l'égalité, comme on le verra dans la ſuite. Je ne connois d'excellens modéles pour les mœurs, parmy les Poëtes Grecs, qu'Homere & Sophocle, & parmy les La-tins que Virgile & Terence.
Mettez-vous Achille ſur la Scene, qu'il ſoit Infatigable, Colère, Inexorable, emporté, qu'il ne reconnoiſſe ny Juſtice, ny Loix, & qu'il attende tout de ſon épée: que Medée ſoit barba-re & inflexible: Ino baignée de pleurs: Ixion perfide: Io erran-te: & Oreſte agité par les Furies.
Ces deux qualitez dont quelques Inter-pretes ont beaucoup de peine à trouver la difference qu' Aristote veut qui ſoît entr'elles ſans la deſigner, s'accorderont aiſément, pourvu qu'on les ſepare, & qu'on donne celle de convenables aux perſonnes imaginées, qui n'ont jamais eu d'ètre que dans l'eſprit du Poëte, en reſervant l'autre pour celles qui ſont connües par l'Histoire ou par la Fable, comme je viens de le dire.
Mais ce moyen eſt inutile, il détruiroit tout ce qu'Ariſtote a
Servetur ad imum / Qualis ab incepto proceſſerit & sibi conſtet.
Qu'il ſoït juſqu'à la fin tel qu'il a été au commencement, & qu'il ne ſe demente point. Si un Poëte péche contre cette der-niere qualité des mœurs, il péchera en même temps con-tre la premiere, & contre la troiſiéme; c'e'ſt-à-dire, que ſi les mœurs ne ſont égales, elles ne ſeront par conſequent ny bien marquées ny convenables.
Je trouve, dit-il, un peu de rigueur au ſentiment d' Aristote. Il me ſemble, que c'en eſt un aſſez grand fondement, que d'avoir fait Medée magicienne, & d'en avoir raporté dans le Poëme des actions, autant au deſſus des forces de la nature, que celle-là. Après ce qu'elle a fait pour Jaſon à Colchos, aprés qu'elle a rajeuni Æſon depuis ſon retour, aprés qu'elle a attaché des feux inviſibles au preſent qu'elle a fait à Creuſe, ce char volant n'eſt point hors de vray-ſemblance, & ce Poëme n'a pas besoin d'autre préparation pour cet effet extraordinaire.
M. Corneille auroit raiſon ſi Medée avoit eu recours à ſon Art pour avoir ce char volant, comme elle y avoit eu recours pour faire tout le reſte. Mais ce denoüe-ment ne naît point du tout des mœurs de Medée, ny des incidens qui ont precedé, où l'on n'a rien veu qui ait dû faire attendre une fin de cette nature; Medée toute magi-cienne qu'elle eſt ne doit point ce char à ſes enchantemens, elle le doit uniquement à la bonté du Soleil ſon grand pe-re, qui a bien voulu la ſauver. Voilà, dit-elle, ce char volant que le Soleil mon grand pere m'a donné, & qui m'empêchera de tomber entre tes mains. τοιόνδ᾽ ὄχημα πατρὸς Ἥλιος πατὴρ / δίδωσιν ἡμῖν, ἔρυμα πολεμίας χερός.
Quand Medée n'auroit pas été une ſorciere, elle n'au-roit pas laiſſé de ſe ſauver tout de même par le pouvoir de ce Dieu. Et voilà ce qu'Ariſtote condamne; car c'e'ſt ce qui rend le denoüement vicieux. Euripide devoit le faire d'une autre maniere; il falloit le tirer de l'Art même de cette enchantereſſe, & ne pas recourir tout d'un coup à une machine & au pouvoir d'un Dieu, ce qui eſt le réfuge or-
Nec Deus interfit, niſi dignus vindice nodus / Inciderit.
Et ſi l'on y prend bien garde, la pratique des An-ciens eſt conforme à ce ſentiment. L'apparition d'Hercu-le dans le Philoctete de Sophocle n'eſt point du tout hors de l'action; la preſence de ce Dieu eſt plus neceſſaire pour
Le Poëte de mème, doit former des exemples de bonté ou de dureté, lorſqu'il imite un homme colére & violent ; ou doux & facile, ou quelqu'autre caractére ſem-blable.
Et comme il étoit peu ſatisfait de cette explication, il en donne une autre dans le même Chapitre. Quand un Poëte imite une perſonne colére, ou une perſonne douce & facile, ou quelqu'autre caractère; il doit plutôt ſe propoſer des modé-les de bonté que de dureté
: Et M. Corneille l'a pris en quel-que manière dans le ſens de Robortel, car il a traduit. Ainſi les Poëtes repreſentant les hommes colères ou fainéans, doivent tirer une haute idée de ces qualitez qu'ils leur attri-buent, en ſorte qu'il ſy trouve un bel exemplaire d'équité, ou de dureté
, &c. Mais aucune de ces explications ne rend la penſée de ce Philoſophe. Auſſi M. Corneille étoit ſi peu content de la ſienne & de toutes les autres, qu'aprés avoir parcouru les differens ſentimens, il dit, Qu'on a le droit de rejetter toutes ces interpretations, quand il ſen preſentera une nouvelle qui plaira d'avantage; car les opinions des plus Sça-vans ne ſont pas des loix pour nous.
Et ſur cela je ne feray pas difficulté de dire icy, qu'ayant expliqué ce paſſage dans une Lettre que j'écrivois à M. Chevreau, il y a prés de quatorze ans, & cette Lettre ayant été leüe à M. Cor-neille, il y vit avec plaiſir le veritable ſens d'un pré-cepte qui luy avoit toûjours paru tres obſcur, & ſur lequel il n'avoit jamais pû ſe ſatisfaire. Il loüa cette explication; Reſpicere exemplar vitæ morumque jubebo / Doctum Imitatorem, & veras hinc ducere voces.
Je conſeilleray toûjours à un Poëte, qui veut être bon Imi-tateur, d'avoir inceſſamment devant les yeux le modéle general de la vie & des mœurs, je veux dire la Nature, & de tirer d'aprés elle de veritables traits. On peut voir là les Remar-ques.
et d'est ainsi qu' Homere même a fait Achille bon
; car on a pris le mot Agathon, qui eſt un nom
Les choſes ſe paſſent ſur la Scene, ou en repreſentation, ou en recit. Il eſt certain que ce qu'on ne fait qu'entendre, touche beaucoup moins que ce qu'on voit devant ſes yeux, & que le Spectateur apprend par luy-même. Il faut pourtant bien ſympecher de produire ſur la Scene ce qui doit ſe paſſer derriere le Theatre: Il eſt d'une abſoluë neceſſité d'éloigner des yeux du Spectateur une infinité de choſes, qu'on doit luy apprendre enſuite par un recit fidéle & touchant. Medée ne doit pas égorger ſes enfans devant le peuple, ny le deteſtable Atrée faire cuire ſur la Scene les membres de ſes neveux; Progne ne doit point ſe changer en oyſeau, ny Cadmus en ſerpent devant tout le mon-de; Tout ce que vous me preſentez de cette manière, je le haïs & ne le croy point.
nous avons expliqué plus haut
, Hinc apicem rapax, / Fortuna, cum ſtridore acuto, / Suſtulit, hic poſuiſſe gaudet.
et ſes pleurs le font reconnoître
; car elles ſont neceſſaires pour le ſens. Dicæogene étoit un Poëte tragique, & Dithyram-bique; il avoit fait auſſi une Epopée, & c'e'ſt ce dernier ouvrage qu'Ariſtote cite icy. On ne ſçait en quel temps il a vêcu, & il ne nous reſte de luy que quelques fragmens.
ὁ μὴ ὁρῶντα τὸν θεατὴν ἐλάνθανεν
, Ce qui échapa au ſpectateur qui ne le vit point, car il n'étoit pas encore queſtion des ſpectateurs, quand la faute fut commiſe, il étoit queſtion du poëte, & Ariſtote rend la raiſon, & explique la cauſe de ce défaut, ce qui échapa au Poëte, dit-il, parce que le Poëte ne la fit pas paſſer devant ſes yeux, je lis donc, μὴ ὁρῶντα τὸν ποιητὴν ἐλάνθανεν
. Il oppoſe manifeſtement, μὴ ὁρῶντα
, qui ne voit pas, eſt la même choſe que μὴ πρὸ ὀμμάτων τιθέμενον
, qui ne fait pas paſſer devant ſes yeux. Ariſtote dit donc qu'une preuve cer-taine de l'importance & de la neceſſité de ce précepte, c'e'ſt ce qui arriva à Carcinus dans ſon
Si vis me flere, dolendum est / Primùm ipſi tibi. Tunc tua me infortunia lædent, / Telephe, vel Peleu; malè ſi mandata loqueris, / Aut dormitabo, aut ridebo. Triſtia mæſtum / Vultum verba decent : Iratum, plena minarum : / Ludentem, laſciva : Severum, ſeria dictu. / Format enim Nature priùs nos intus ad omnem / Fortunarum habitum: juvat aut impellit ad iram: / Aut ad humum mærore gravi deducit & angit : / Poſt effert animi motus interprete lingua.
Si vous voulez me tirer des larmes, il faut que vous en ver-ſiez le premier, après cela il eſt ſeur que je feray touché de vô-tre infortune; mais vous Telephus & vous Pelée, je vous dé-clare que ſi vous rempliſſez mal votre caractére, je dormiray ou je riray. Les paroles triſtes conviennent à ceux qui font affli-gez; les menaçantes à ceux qui font en colere; les enjoüées à ceux
Enfin il dreſſe de maniére le plan de ſon ſujet, qui n'eſt qu'un ingenieux menſonge, & il y mèle partout enſuite, avec tant d'addreſſe, la verité, que le milieu répond au commencement, & la fin au milieu. Le menſonge, c'e'ſt la fable; la verité, ce ſont les Epiſodes tirez des actions veritables de ceux dont on a emprunté les noms. Voilà le ſecret du Poëme Dramati-que & du Poëme Epique. On peut voir là les Remarques. Si on donnoit aux perſonnes de la fable, qu'Ariſtote ra-porte, d'autres noms que ceux d'Iphigenie, d'Oreſte, & de Pylade, & qu'on nommât cette Princeſſe, par exem-ple, la fille de Jephté, il eſt clair que les Epiſodes, qu'Eu-ripide a employez, ne conviendroient plus à l'Hiſtoire de cette Princeſſe, & qu'il en faudroit choiſir d'autres qu'on tireroit de l'Hiſtoire de ſa maiſon, Homere auroit pû faire de même, & mettre ſa fable ſous d'autres noms. La fable n'auroit pas changé de nature, mais les Epiſodes au-roient été differens; car il faut que les Epiſodes ſoient pro-pres, comme Ariſtote va nous l'enſeigner.
Sur ces entre-faites, l'un de ces étrangers ſe leve, ſecoüe violemment la tète, & tremblant de tout ſon corps, il jette de profonds ſoupirs; ſa fureur augmen-te, il ſe met à crier d'une voix épouvantable: Vois-tu cette Fu-rie, la vois-tu, comme elle ſe jette ſur moy pour me tuer? Re-garde comme elle excite contre moy les affreux ſerpens dont elle eſt armée ; & cette autre qui eſt environnée de feu, & ſoüillée de ſang, la vois-tu venir? Elle porte entre ſes bras le corps de ma mere qu'elle veut jetter ſur ces rochers. Dieux, je ſuis per-du! où fuiray-je? En même temps il change de forme, ce n'eſt plus le même homme. Tantôt il mugit comme un Taureau, tantôt il jette des hurlemens , comme on dit que ſont les cris des Furies. Pour nous ſaiſis de frayeur, & croyant déja voir la mort preſente, nous ne cherchions qu'à nous cacher, & qu'à nous dé-rober à ſa veüe; mais tout d'un coup il a tiré ſon épée, & ſe jettant comme un lion au milieu de nos troupeaux, il en a fait un carnage horrible, eſperant par ce ſacrifice appaiſer ces Deeſſes, & les éloigner de luy. L'écume de la mer étoit déja rougie de ſang. Tout ce que nous étions là de bergers, voyant nos trou-peaux ſi mal-traittez, nous nous armons pour leur défenſe, & avec nos trompes nous appellons ceux du voiſinage à notre ſecours, ne croyant pas que des bergers timides puiſſent être aſſez forts pour combattre des étrangers ſi courageux. Dans un moment notre troupe groſſit; cependant ce jeune homme un peu revenu de ſon accez, tombe le viſage rempli d'écume. Voulant donc profiter de cet avan-tage, nous nous lançons ſur celuy qui étoit ſeul
, &c. Voilà le premier Epiſode. Le ſecond eſt la délivrance d'Oreſte, par le moyen des expiations; car Iphigenie pour le ſauver, prend ce pretexte: elle dit au Roy Thoas, que ces étran-gers étant ſoüillez par un meurtre domeſtique, ils ne peu-vent être des victimes agreables avant que d'avoir été la-vez dans l'eau de la mer, & qu'il faut auſſi y laver la ſta-
en effet le ſujet de l'Odyſſée, par exemple n'est pas fort long
; car ſi l'on confidere ce ſujet
εἴ γε νόῳ τις ἔχει / θνατῶν ἀλαθείας ὁδόν, / χρὴ πρὸς μακάρων / τυγχάνοντ᾽ εὖ πασχέμεν
Si un mortel a dans ſon cœur la voye de la verité & de la juſtice, Il faut enfin qu'il reçoive des Dieux immortels toute ſorte de felicité.
ὧν ἢ αὐτὴ ἢ ἄλλη
. Ariſtote condamne icy une autre injuſtice des Atheniens, qui croyant que les pieces étoient ſemblables, quand le ſujet étoit le même, & qu'elles étoient differentes, quand le ſujet étoit different, n'avoient que du dégoût pour les pieces faites ſur des ſujets que d'autres Poëtes avoient traitez,
Incumbi debet toto animo à Poeta in diffolutionem nodi; eaque præcipuè fabulæ pars est, quæ requirit plurimùm diligentiæ.
C'eſt là où le Poëte doit employer toutes les forces pour bien faire le denoüement; & c'est la partie de la Tragedie qui demande le plus de ſoin & d'exactitude. Ariſtote ſe contente de dire qu'il faut réuſſir dans le denouement, comme dans le nœud; & pour me ſervir de ſes propres termes, qu'il faut que l'un & l'autre ſoient applaudis; c'est-à-dire, qu'ils meritent les applaudiſſemens, & il ne dit rien des vices que le denouement peut avoir, car ce n'eſt pas icy le lieu, il a déja aſſez parlé de cette matiére, lorſqu'il a traité de l'unité de l'action, & de la maniere de conſtituer un ſujet. Ces vices ſont en grand nombre, mais on peut les reduire δεῖ δὲ ἄμφω ἀεὶ κροτεῖσθαι
; car au lieu que j'ay traduit, Il faut que l'un & l'autre ſoient applaudis
, on a prétendu qu'Ariſtote diſoit: Il faut que l'un & l'autre ſoient ſerrez
; c'eſt-à-dire, que le denouement ſuive de fort prés l'intrigue. Mais outre que cette façon de parler n'eſt pas Greque dans ce ſens-là, je ne voy pas ce que cela voudroit dire. Ariſtote ne veut pas nous enſeigner icy, qu'entre le nœud & le denouement, il ne doit y avoir rien d'étranger & d'inutile, cela a été dit ailleurs, & il s'expliqueroit mal. Il ne veut pas non plus nous aprendre que le denouement ne ſe doit pas faire longtemps attendre; car au contraire, le meilleur c'eſt toûjours le plus reculé, & celuy qui ne vient qu'à la fin, c'eſt-à-dire, à la derniere Scene. J'avois crû autrefois qu'Ariſtote pourroit avoir voulu nous enſeigner, qu'il faut commencer le plus prés qu'il ſe peut de la catastrophe, de maniére que le ſpectateur croye, dés la premiere Scene, que le denouement ſuit. En effet c'eſt un des grands ſecrets du Poëme Dramatique & du Poëme Epique. Mais aprés avoir conſideré de plus prés ce paſſage, j'ay vû que ce n'en pouvoit être le ſens. Ariſtote n'auroit pas parlé d'une maniére ſi obſcure & ſi équivoque. Il ne parle icy que du denouement qui eſt toûjours plus dificile à faire que le nœud, & pour guérir la pareſſe des Poëtes qui negligeoient cette partie, il leur déclare qu'il faut réuſſir dans l'un & dans l'autre, c'est-à-dire, qu'une piece, qui aura le plus beau nœud du monde, ſera entièrement gâtée, ſi le de
Ces ſujets connus & déja traitez, que je vous conſeille de choiſir préferablement aux autres, deviendront à vous en propre, ſi vous ne vous amuſez pas à ſuivre les incidens & l'enchainement qu'Homere donne à ſon Poëme, ce qu'on appelle faire un cercle vicieux, & dont le plus maigre genie eſt capable ſi vous ne vous aſſujettiſſez pas à rendre mot pour mot, comme un fidéle Interprete, tout ce qu'il a dit, & enfin ſi par une imitation trop ſervile, vous ne vous mettez pas ſi fort à l'étroit,
καὶ μὴ ὥσπερ Αἰσχύλος
, ἢ, ποιῇ, καὶ μὴ κατὰ μέρος ὥσπερ Εὐριπίδης
, & non pas par parties, comme Euripide
. Et non pas par parties, comme Eſchyle
. Eſchyle & Euripide avoient fait tous deux une ἕως τρίτης ἡμέρας
, jusqu'au troisième jour
, au lieu de lire, ἕως τρίτου μέρους
: Juſqu'à la troisième partie de la Tragedie
, c'eſt-à-dire, juſqu'au troiſiéme Acte : Ce qui ſe juſtifie clairement par la Critique qu'Ariſtophane fait de cette piece dans ſes καὶ τὸ δρᾶμα ἤδη μεσοίη
, c'eſt-à-dire, la piece étant au troisième Acte, Niobe rompoit ce ſilence par une douzaine de grandes paroles épouvantables & inconnues aux ſpecta
Τάχ᾿ ἄν tis εἰκὸς αὐτὸ τοῦτο εἶναι λέγοι,
Βροτοῖσι πολλὰ τυγχάνειν οὐκ εἰκότα.
On peut aſſeurer qu'il eſt dans la vray-ſemblance, que beaucoup de choſes arrivent aux hommes contre la vray-ſemblance; mais le Poëme dramatique demande une vray-ſemblance plus ordinaire & plus commune, & je ne conſeillerois pas
Il joüoit le rôle d'un Acteur
. C'eſt ce qu'Horace a fort bien expliqué dans ſa
Que le Chœur joüe le rôle d'un Acteur, & faſſe les fonctions d'un ſeul perſonnage. La ſeconde fonction du Chœur, qui luy étoit même la plus propre, & à laquelle il étoit particuierement deſtiné, c'étoit de marquer par ſes chants les intervalles des Actes; car étoit-il naturel que des gens in-tereſſez à l'action, & qui en attendoient l'iſſuë avec impatience, ſe tinſſent là les bras croiſez & ſans rien dire, pendant que les Acteurs, que la neceſſité de l'action avoit fait ſortir du Theatre, étoient abſens? La raiſon ne vouloit-elle pas que ces gens-là s'entretinſſent de ce qui venoit de ſe paſſer, & qu'ils parlaſſent de ce qu'ils avoient à eſperer ou à craindre ? Voilà la matiére des chants du Chœur, pendant les intermedes, c'eſt pourquoy Ariſtote dit fort bien que le Chœur ne doit rien chanter qui ne convienne au ſujet, & qui ne concoure à l'avancement de Paction, ou pour me ſervir du propre terme d'Ariſtote Il doit travailler avec les autres, συναγωνίζεσθαι
, & tendre au même but & c'eſt ce qu'Horace a fort bien traduit.
car que dans les intermedes, il ne chante rien qui ne convienne au ſujet, & qui ne luy ſoit naturellement lié. Telle étoit la conduite des Anciens pour la Tragedie. Le Chœur & les Acteurs travailloient tous à une même action; & par conſequent il n'y avoit rien dans ce Poëme qui ne fût naturel & vray-ſemblable. Quand je penſe que nous avons ſubſtitué des violons au Chœur, & que lorſque nous ſommes dans l'attente terrible de ce que deviendront Le chant du Chœur ne laiſſoit pas au ſpectateur le temps de respirer, au lieu que nos violons font d'une commodité tres grande; l'esprit de l'Auditeur ſe délaſſe durant qu'ils joüent, & refléchit même sur ce qu'il a vû, pour le loüer ou le blamer ſuivant qu'il luy a plû ou déplû. Et le peu qu'on les laiſſe joüer, luy en laiſſe les idées ſi recentes, que quand les Acteurs reviennent, il n'a pas besoin de faire effort pour rapeller & renoüer ſon attention.
Ce grand homme devoit laiſſer penſer cela à ceux qui n'ont aucune connoiſſance du Theatre. Une Tragedie ſe partage donc en cinq parties, pour donner quatre fois au ſpectateur, le temps de loüer ou de blâmer ce qu'il a vû. Voilà une action tragique bien commode, bien tranquille, & bien compaſſée, & des Acteurs bien bons de s'arrêter ainſi au plus fort de la paſſion, pour nous donner le temps de nous délaſſer, & de condamner ou d'aprouver ce qu'ils viennent de faire; mais par où le premier Acte tient-il au ſecond, le ſecond au troiſieme, &c. quand une choſe auſſi étrangere que les airs de violon, les a ſeparez, & qu'est-ce qui me porte à demeurer dans la
Si toutes les choſes étoient douces par elles-mêmes
. Ce mot douces, ſignifie touchantes, & c'eſt ce qu'Horace a imité dans ce vers de ſa
Ce n'eſt pas aſſez que les Poëmes ſoient beaux, il faut qu'ils ſoient doux & touchants, & qu'ils menent à leur gré l'eſprit de l'Auditeur. On peut voir là les Remarques.
Debet etiam docere Comœdus quomodò narrandum, quà fit autoritate suadendum, qua concitatione consurgat ira, qui flexus deceat miserationem, &c. Et ne illos quidem reprehendendos putem, qui paulùm etiam Palæstricis vacaverint, id nomen est ijs à quibus gestus motusque formantur, ut recta sint brachia, ne indoctæ rusticæve manus, ne status indecorus, ne qua in proferendis pedibus inscitia, ne caput oculique ab alia corporis inclinatione dissideant.
Le Comedien doit enſeigner auſſi comment on doit narrer : avec quelle autorité il faut donner des conſeils, de quelle rapidité marche la colere, & quel ton il faut prendre pour exciter la pitié, &c. Et je ne croy pas qu'on doive blamer ceux qui s'attachent pour quelque temps aux maîtres de Paleſtre, c'eſt ainſi qu'on appelle ceux qui forment les geſtes & les mouvemens, & qui enſeignent à bien tenir ſes bras, & à faire que dans le geſte des mains il ne paroiſſe de l'ignorance ou de la ruſticité, que toute la contenance ſoit noble & bienſeante, qu'il n'y ait aucune groſſiereté dans le port du pied, & que les yeux & la tète ſoient d'accord avec le mouvement du reſte du corps. Ainſi quand Ariſtote dit, καὶ τῷ τὴν τοιαύτην ἔχοντος ἀρχιτεκτονικήν
, Et de celuy qui fait une ſemblable profeſſion
, il parle de ceux que Quintilien appelle,
Veteres
, dit-il, quorum fuerunt Aristoteles quoque, atque Theodectes, verba modò & nomina & conjunctiones tradiderunt.
Les Anciens, du nombre desquels ont été Ariſtote & Theodecte, n'ont donné que trois parties à la diction, le verbe, le nom, & la conjonction. C'eſt-à-dire, ce qui exprime, ce qui eſt exprimé, & ce qui les lie l'un & l'autre ; mais c'eſt lors qu'Ariſtote parle en Philoſophe, & icy il parle en Poëte & en homme qui veut inſtruire les Poëtes, & qui par conſequent doit examiner en détail tout ce qui entre dans la diction.
mais celuy qui eſt articulé & intelligible
, c'eſt-à-dire, qui ſignifie quelque choſe; car la voix des bêtes eſt un ſon indiviſible; mais parce qu'elle ne peut rien ſignifier, elle n'eſt pas une lettre.
ἐπιβολή
& προβολή
. Le premier ſignifie ce qui s'ajoûte devant, & l'autre ce qui s'ajoûte aprés: Et voilà ce qui fait la difference qui ſe trouve entre les demy-voyelles, & les muetes. La demy-voyelle eſt celle qui pour ſe faire entendre, met la voyelle devant, f, l, m, n, r, s, car ces lettres ſonnent, comme s'il y avoit, ef, el, em, en, er, es. Et la muete eſt celle qui met la voyelle aprés elle, comme, b, d, g, k, p, q, t; car elles ſe font entendre, comme s'il y avoit, be, de, ge, ka, pe, qu, te.
φῶς
, βοῦς
, μῦς
, & qui est composée d'une muete & d'une voyelle
, il appelle muetes toutes les conſonnes, les demy-voyelles, comme les muetes, parce qu'en effet les demy-voyelles ſont muetes ſi on les compare avec les voyelles.
Qui ſignifie quelque choſe
; c'eſt en quoy il eſt diſtingué de la ſyllabe, qui eſt un ſon compoſé, mais qui ne ſignifie rien. Sans marquer le temps
, car il eſt vague & indeterminé. Et dont les parties qui le compoſent ne ſignifient rien ſeules
, ſi je deſaſſemble ce mot lumiere, les parties ne ſignifieront rien; & c'eſt ce qui met de la difference entre le nom & l'oraiſon, car les parties de l'oraiſon ſignifient ſeules.
σημαίνει
, il marque, mais προσημαίνει
, il marque avec, c'eſt-à-dire, qu'avec la ſignification primitive, le verbe a encore cela de plus, qu'il marque le temps, car il y a des noms qui ſignifient le temps, comme
l'homme eſt un animal raiſonnable
, car il eſt certain que dans ce diſcours, qui eſt compoſé de noms & d'un verbe, toutes les parties ſignifient; mais il y en a d'autres où l'on aſſemble des noms ſans verbe : Quand je dis, ô la plus ſuprenante de toutes les merveilles
, ô prodige étonnant
, il n'y a point là de verbe, & cependant il y a quelques parties qui étant ſeparées, ont leur ſignification, & d'autres qui n'en ont aucune. C'eſt à mon avis, le ſens de ce paſſage qui eſt tres obſcur dans le Grec.
Socrate enſeignoit la vertu aux hommes
. Et elle eſt une quand elle aſſemble pluſieurs oraiſons ou diſcours, comme des membres qu'elle unit par les liaiſons. Les oraiſons de Demoſthene, celles de Ciceron, l'
οὐδενὸς κεχωρισμένα
. C'eſt-à-dire, avant que d'être ſeparées, & avant que de faire partie du nom compoſé.
Nam ex tribus nostræ utique linguæ, non concesserim
, & il condamne par cette raiſon ce vers de Pacuve,
Nous ſommes encore plus modeſtes & plus retenus dans nôtre Langue, que les Latins ne l'étoient dans la leur.
οἷον τὰ πολλά τις μεγαλιωτ
, je corrige, τῶν μεγαριζόντων
, dans ceux qui diſent de grandes choſes; c'est-à-dire, dans les Poëtes Dithyrambiques, dont le propre eſt de ſe guinder juſqu'au Ciel. Heſychius marque μεγαρίζοντες
, μεγάλα λέγοντες
.
Comme on éprouve
, dit-il, je ne sçay quoy à la veüe des Etrangers, qu'on n'éprouve pas à la veüe de ceux qu'on voit tous les jours, il en eſt de même de la diction; c'eſt pourquoy il eſt à propos de déguiſer un peu ſa façon de parler, & de l'habiller, pour ainſi dire, à l'étrangere; car ce qui vient des étrangers paroît admirable, & tout ce qui eſt admirable plaît & réjoüit.
Aujourd'huy, comme nous ne diſcernons preſque pas les mots étrangers d'avec les mots propres dans les ouvrages des Anciens, nous ſommes privez d'un des plus grands plaiſirs que donnoit cette lecture, & par conſequent nous n'en connoiſſons pas toutes les beautez. Les Latins avoient moins de mots étrangers que les Grecs, & nous n'en avons preſque point en nôtre Langue; c'eſt pourquoy nôtre Poëſie eſt bien plus pauvre & moins ornée que celle des Grecs. Homere s'eſt ſervi avec une grace admirable des mots les plus rudes & les plus groſſiers des Beotiens. Et Denys d'Halicarnaſſe remarque fort bien qu'il a donné par-là beaucoup de majeſté à ſa Poësie.
Itaque genus hoc Græci appellant allegoricum, nomine rectè, genere melius ille (Aristoteles) qui ista omnia translationes vocat.
Νῆῦς δέ μοι ἥδ᾽ ἕστηκεν ἐπ᾽ ἀγροῦ νόσφι πόληος.
Mon Vaiſſeau eſt arrêté dans les champs loin de la Ville. Où il ſe ſert du mot être arrêté
, qui eſt un terme generique, qui comprend toutes les maniéres d'être en repos, pour dire être à l'ancre, être dans le port
. C'eſt la même choſe, quand on dit le fer
, pour une épée; les mortels
pour les hommes; l'Aſtre
pour le Soleil, &c.
ἦ δὴ μυρί᾽ Ὀδυσσεὺς ἐσθλὰ ἔοργε
, où il met μυρία
, dix mille, qui eſt l'eſpece pour πολλά
, beaucoup, qui eſt le genre. C'eſt ainſi que Virgile a dit
Qu'elle eſt l'hyver de la vie
. Il faudra par la même raiſon, qu'on puiſſe dire de l'hyver, qu'il eſt la vielleſſe de l'année. Et tout de même encore ſi l'on peut dire de Bacchus, que la Coupe eſt ſon Bouclier, on pourra dire auſſi du Bouclier de Mars, que c'eſt ſa Coupe.
qu'elle eſt le Bouclier de Bacchus
: Ainſi au lieu de Mars, qui eſt le propre du Bouclier, je mets le nom de Bacchus, à qui je fais ce raport: Et en parlant du Bouclier, je ne me contenteray pas de dire, que c'eſt une Coupe, Je diray que c'eſt la Coupe de Mars
, en mettant Mars, au lieu de Bacchus; & pour me ſervir d'un autre exemple, je mets, Le ciel, les étoiles, un pré, les fleurs. Les fleurs ſont au pré, ce que les étoiles ſont au Ciel, je diray donc en parlant des Etoiles, que ce ſont les fleurs du Ciel, & en parlant des fleurs, que ce ſont les étoiles des prez, & ainſi des autres.
φιάλην ἄοινον
; & au lieu d'apeller la Coupe, le Bouclier de Bacchus, on l'apellera ἀσπίδα ἄοπλον
, Un Bouclier qui n'eſt pas fait pour les combats. Ariſtote a voulu parler de cette derniere metaphore dans ſes Livres de la Rhetorique, quand il a dit τόξον φόρμιγξ ἄχορδος
, que l'arc eſt une Harpe ſans cordes, & qu'il a appellé un Concert de voix ſeules, μέλος ἄχορδον ἄλυρον
, Un Concert ſans luths & ſans inſtrumens, & le ſon de la trompete μέλος ἄλυρον
, une harmonie qui ne tient rien de celle de la lyre. Cette figure eſt tres ordinaire ſur tout dans les Ouvrages des Poëtes Grecs, qui s'en ſont ſervis fort heureuſement. Victorius en a marqué pluſieurs exemples. Euripide ſe ſert deux fois de cette figure dans le même endroit, quand il fait dire par Iphigenie, τὰς οὐκ εὐμούσου μολπᾶς βοὰν ἀλύροις ἐλέγοις
, car elle appelle les plaintes & les regrets, des elegies ſans lyre, & les gemiſſemens, des chants ſans muſique. Dans le Chœur des Pheniciennes, le même Poëte a appellé une armée κῶμον ἀναυλότατον
. Ariſtote dit fort bien dans ſa Rhetorique, que quoyque ces termes negatifs ne diſent rien d'eux-mêmes, car ils ne ſignifient rien de poſitif, ils ne laiſſent pas d'être fort eſtimez dans les metaphores, qui ſont fondées ſur l'analogie. Nôtre Langue peut ſe ſervir quelquefois avec grace de ces metaphores accompagnées de ces épithetes negatives; mais les occaſions en font plus rares, que dans la Langue Greque.
κόσμον
. D'où vient donc que ce Philoſophe l'a oublié? Est-ce parce que l'ornement vient des metaphores, & qu'ainſi ayant expliqué toutes ces differentes figures, il a crû qu'il ſeroit inutile de s'arrêter à expliquer ce que c'eſt que l'ornement? Mais ce n'eſt pas la coûtume de ce Philoſophe de rien avancer qu'il n'explique. S'il avoit voulu confondre l'ornement avec les metaphores, il n'en auroit pas fait une partie ſeparée; J'ayme mieux croire avec Madius & Victorius, que cet endroit eſt défectueux, & qu'on a perdu, par la negligence des Copiſtes, ce qu'Ariſtote avoit dit icy de l'ornement; ſoit qu'il l'eût expliqué, ſoit qu'il eût marqué le lieu où il l'avoit expliqué, ou celuy où il l'expliqueroit enſuite; car il peut bien être qu'il s'étoit reſervé à parler de l'ornement dans le ſecond ou dans le troiſiéme Livre de ſa Poëtique; il paroît même par un paſſage de Simplicius, qu'il avoit parlé des Synonymes dans les Livres ſuivans. Quoyqu'il en ſoit, ce qu'il entend icy par le mot ornement, c'eſt l'Epithete, qu'il appelle οἰκεῖον
dans le troiſiéme Livre de ſa Rhetorique, c'est-à-dire, propre. La raiſon de cette difference de nom, eſt que les Orateurs ſe ſervent peu des Epithetes pour le ſeul ornement, ils ne les employent, que pour mieux exprimer la choſe dont ils parlent, au lieu que les Poëtes s'en ſervent à tous momens ſans neceſſité, pour donner plus de grace au diſcours; car comme Ariſtote le dit en quelque endroit, & comme Quintilien l'a dit aprés luy, l'Epithete eſt un ornement tres conſiderable: Voilà pourquoy les Poëtes ont dit, le lait blanc
, l'eau humide
, la honteuſe pauvreté
, la triſte vieilleſſe
, &c. mais quoyque les Epithetes ſoient proprement faites pour la poëſie, & qu'un diſcours qui n'en a point, paroiſſe nud & ſans agrément, l'uſage qu'on en doit faire ne laiſſe pas d'avoir ſes bornes & ſes loix. Si un poëme eſt trop chargé d'Epithetes, il eſt froid, & ſi les Epithe
ἐρνύτας
, ou ἐρνύγας
, des branches pour des cornes, car je ne croy pas qu'il ſe trouve dans les ouvrages qui nous reſtent d'Homere. Il y a de l'apparence que c'eſt ſur ce mot que Virgile dit
κρῖ
pour κρίμνον
.]
ζ
, λ
, μ
, non plus que par les deux voyelles breves ε
, ο
. Il ne reſte donc que dix lettres; de ces dix, les trois longues α
, η
, ω
, ſont pour les feminins, ι
, υ
, ſont pour les neutres, & les cinq autres ν
, ξ
, ρ
, σ
, ψ
, avec α
bref, terminent indifferemment, maſculins, feminins, & neutres.
ι
, μέλι
, κόμμι
, πέπερι
.]βέρβερι
, σίνηπι
, κιννάβαρι
. On trouve ἔρι
, τρόφι
, κρῖ
, & tous les neutres des adjectifs en ι
. comme φιλόπατρι
, εὔχαρι
. Mais Ariſtote traitoit ſans doute les trois premiers de mots étrangers. Les trois autres ſont des mots racourcis, pour ἔριον
, τρόφιμον
, κρίμνον
. Et il ne parle icy que des noms ſubſtantifs & primitifs.
υ
.]δάκρυ
& μῶλυ
, & tous les neutres des adjectifs en υς
. εὐρύ
, ἡδύ
, βαρύ
.
de comedente exivit cibus, & de forti egressa est dulcedo
, ne paroît pas un veritable énigme, parce qu'il manque des deux dernieres conditions. Celuy de la 3. Eclogue de Virgile.
Dic quibus in terris, & eris mihi magnus Apollo,
Tres pateat cæli spatium non amplius ulnas,
Ἄνδρ᾽ εἶδον πυρὶ χαλκὸν ἐπ᾽ ἀνερὶ κολλήσαντα
οὕτω συγκόλλως ὥστε σύναιμα ποιεῖν.
J'ay vû un homme qui colloit ſur un autre homme de l'airain avec du feu, & qui le colloit ſi bien, que le ſang couloit dans l'airain, comme dans l'homme. Il parle de l'application des ventouſes, qui n'étoient pas de verre comme les nôtres; mais d'airain. On voit que cet Enigme a toutes les conditions requiſes; le ſujet en eſt connu, la propoſition en paroît impoſſible, & l'expreſſion eſt metaphorique, car dire de l'airain pour des ventouſes, c'eſt le genre pour l'eſpece; coller, eſt encore une metaphore, car la maniére d'appliquer les ventouſes n'ayant point de terme propre, & coller, étant un moyen pour faire tenir une choſe à une autre, celuy qui a fait l'Enigme s'eſt ſervi de ce mot pour mieux exprimer cette application des ventouſes, & il n'y a rien de plus juſte que ce raport.
Ἤτοι χάριν εἶδον Μαραθῶνάδε βαδίζοντα,
Οὐκ ἄν γ᾽ οὐσάμενος ἐκείνου ἑλλεβόροιο.
Dans le premier vers Euclide ſe moquoit de l'allongement des mots par Μαραθῶνάδε
, & du changement des ſyllabes breves en longues par le mot βαδίζοντα
, car βα-
eſt bref. Et dans le ſecond il ſe moquoit encore de ces mêmes libertez par ces deux ſyllabes breves -υος
& γε
, dont il fait un ſpondee, & par ἑλλεβόροιο
pour ἑλλεβόρου
.
φαγέδαινα ἥ μου σάρκας ἐσθίει ποδός.
Le mot ἐσθίειν
, manger, eſt le mot propre, & par conſequent le plus populaire & le plus bas, c'eſt pourquoy Euripide le changea, & mit à ſa place θοινᾶται
, qui eſt le mot metaphorique, & qui ſignifie, faire un feſtin, devorer, ſe repaître. Quand Virgile a parlé du ſerpent qui devoroit les enfans de Laocoon, il a dit:
Miseros morsu depascitur artus.
Et a rendu ſon expreſſion noble par ce mot compoſé.
δωμάτων ἄπο
,
καὶ μὴ ὁμοίας ἱστορίας τὰς συνήθεις εἶναι
, mot à mot, καὶ μὴ ὁμοίας ἱστορίαις τὰς συνθέσεις εἶναι
, ou καὶ μὴ ὅμοια ἱστορίαις τὰ συνεχῆ εἶναι
:
τὰ Κύπρια
, Κυπριακά
,
Ἴλιον ἀείδω καὶ Δαρδανίην εὔπωλον,
Ἧς πέρι πόλλ᾽ ἔπαθον Δαναοί, θεράποντες Ἄρηος.
Je chante Ilion, & la Dardanie, où les Grecs belliqueux ont tant ſouffert. On l'appella la petite Iliade, pour la diſtinguer de celle d'Homere, qu'on appelloit la grande Iliade, par la même raiſon : Et cela eſt aſſez ſurprenant, que de ces deux Iliades, celle qui ne traitoit que la moindre partie de la guerre de Troye ait été appellée la grande, & que l'autre qui comprenoit cette guerre entiere, ait été nommée la petite Iliade. Celuy qui a écrit la vie d'Homere, qu'on attribue à Herodote, prétend que ce grand Poëte eſt l'Auteur de la derniere, comme de la premiere. Ariſtote n'eſt pas de ce ſentiment. Homere avoit trop de genie & étoit trop inſtruit des regles de ſon art, pour avoir fait un Poëme de cette nature.
καὶ πρῶτος καὶ ἱκανῶς
. Ce qui renferme deux grandes loüanges qui ſe trouvent rarement enſemble, celle de l'invention & celle de la perfection; car preſque rien de tout
ὡς ἡ ἀπακμὴ τοῦ πάθους ἐν τοῖς μεγάλοις συγγραφεῦσι καὶ ποιηταῖς εἰς ἦθος ἐκλύεται
, que, lorſque les grands Poetes & les grands Ecrivains manquent de vigueur pour le pathetique, ils deſcendent au moral; car il veut prouver qu'Homere compoſa l'
Homere a le premier montré en quelle ſorte de vers il falloit écrire les funeſtes guerres, & les actions des grands Capitaines & des Rois.
περιττή
qu'on a expliqué la plus noble, ſignifie auſſi la plus exceſſive. Ariſtote dit mot à mot, & cette imitation qui conſiſte dans la narration, eſt en cela la plus exceſſive de toutes. Il rend raiſon de ce qu'il vient de dire, que le vers heroïque convient à l'Epopée, parce qu'il reçoit particulierement les métaphores & les mots étrangers ; & cette raiſon eſt que de toutes les imitations, l'Epopée eſt celle qui s'accommode le mieux de ces fortes d'ornemens, & qui les reçoit en plus grand nombre: Et c'eſt ce qu'il a déja prouvé, lorſqu'il a fait voir que les mots doubles conviennent aux Dithyrambes, les métaphores aux Iambes, & les mots étrangers & les métaphores au poëme Epique. Ce dernier va en cela juſqu'à l'excés, parce qu'il eſt plus pompeux que les autres & qu'il aime plus le grand.
Non tamen intus,
Digna geri promes in Scenam, multaque tolles
Ex oculis, quæ mox narret facundia præsens :
Nec pueros coram populo Medea trucidet,
Aut humana palam coquat exta nefarius Atreus,
Aut in avem Progne vertatur, Cadmus in anguem;
Quodcumque ostendis mihi sic, incredulus odi.
Il faut pourtant bien s'empêcher de produire ſur la Scene ce qui doit ſe paſſer derriere le Theatre. Il eſt d'une abſolue neceſſité d'éloigner des yeux du ſpectateur une infinité de choſes qu'on doit luy apprendre enſuite par un recit fidèle & touchant. Medée ne doit pas égorger ſes enfans devant le peuple, ny le deteſtable Atrée faire cuire ſur la Scene les membres de ſes neveux. Progné ne doit point ſe changer en oiſeau, ny Cadmus en ſerpent devant tout le monde. Tout ce que vous me preſentez de cette maniére, je le haïs & ne le croy point. Puiſque la Tragedie reçoit dans ſes recits le merveilleux qui paſſe les bornes de la raiſon, ἀνάλογον
, par proportion, pour ἄλογον
, ſans raiſon.
Neſpere pas d'échaper; c'eſt Minerve qui te fait tomber ſous mes coups.
Mais quelque beau que ſoit ce ſens
καὶ οἱ πρῶτοι δὲ ἱστορικοὶ καὶ φυσικοὶ μυθογράφοι
, dit Strabon. Comme Homere avoit mêlé la verité à ſes fables, pour les rendre plus vray-ſemblables & plus utiles, ces Ecrivains mêlerent la fable aux veritez pour les rendre plus merveilleuſes & plus agreables par conſequent.
Atque ita mentitur, sic veris falsa remiscet.
Il dreſſe de maniére le plan de ſon ſujet, qui n'est qu'un ingenieux menſonge, & il y mèle par tout enſuite, avec tant d'addreſſe, la verité, &c. Comme cela a été expliqué ſur le Chap. XIX. Mais il parle auſſi de ces menſonges particuliers qu'il a faits, en embelliſſant la verité, & qu'Horace appelle ἐκ μηδενὸς ἀληθοῦς ἀνάπτειν καινὴν τερατολογίαν, οὐχ Ὁμηρικόν
. Ce n'est pas la maniére a Homere, de n'attacher à aucune verité ſes fictions nouvelles & merveilleuſes. C'eſt pourquoy il le compare à Ulyſſe, qui parlant à Penelope, comme ſif il étoit le frere d'Idomenée, luy raconte une Hiſtoire, où il mêle le menſonge & la verité.
Ἴσκε ψεύδεα πολλὰ λέγων ἐτύμοισιν ὁμοῖα.
Il luy diſoit beaucoup de choſes fauſſes qu'il rendoit vray-ſemblables. Il les rendoit vray-ſemblables par le mêlange de quelque verité: Voilà le caractére d'Homere. Ce qu'il dit des Cyclopes, des Leſtrygons, des Cimmeriens, de Carybde, de Scylla, d'Eole, &c. ſont des menſonges d'Homere, mais des menſonges qui ont quelque melange de vray, qui leur ſert de fondement, & qui les rend en quelque maniére plus croyables. Et c'eſt par là que Polybe, & aprés luy Strabon, ont réfuté le ſentiment d'Eratoſthene qui ſoûtenoit que tout ce qu'Homere avoit écrit, n'étoit que des menſonges frivoles ſans aucune verité, & qui diſoit qu'on trouveroit les lieux, où Ulyſſe avoit été porté, quand on auroit trouvé celuy qui avoit couſu le ſac où les vents avoient été enfermez,
παρὰ τὸ ἑπόμενον
, qui eſt de prouver une choſe par la ſuite. Comme, lorſque pour faire voir qu'un homme eſt amoureux, on ſe contente de dire qu'il eſt pâle. Les premiers Philoſophes ayant obſervé que la longue experience que les hommes avoient faite ſur la plupart des choſes, qu'ils voyoient toujours arriver les unes en conſequence des autres, leur avoit perſuadé qu'elles arrivoient toûjours de la même façon, connurent fort bien qu'on pouvoit aiſément tirer de cette perſuaſion naturelle des moyens ſeurs de les tromper, tant qu'on voudroit, en leur donnant des ſignes vray-ſemblables pour des cauſes ſeures; en effet on leur perſuade tous les jours les choſes les plus abſurdes, en leur faiſant recevoir pour vrayes celles qu'on leur donne, comme des effets des premieres, & qui ſouvent ne ſont pas moins fauſſes; car il y a deux maniéres de ſe ſervir de ce Paralogiſme; la premiere, lorſque par une choſe vraye on en fait inferer une fauſſe, & l'autre, lorſqu'on en employe une fauſſe pour en faire paſſer une, qui ne peut manquer de l'être par conſequent. Homere eſt tout plein de ces ſortes d'addreſſes. C'eſt ainſi qu'il nous fait recevoir la fable du Cyclope, celle de Scylla & de Carybde, qu'il convertit en deux monſtres affreux; celle des Leſtrigons qui portent ſur leurs épaules pluſieurs hommes enfilez comme des poiſſons, & qui s'en nourriſſent, &c. C'eſt à mon avis le ſens de ce paſſage, qui étoit fort embarraſſé & fort obſcur.
παράδειγμα δὲ τούτου ἐκ τῶν Νίπτρων
. On trouve un exemple de cela dans l'endroit de l'Odyſſée, où on lave les pieds à Ulyſſe. Si ce texte eſt d'Ariſtote, il renvoye ſon lecteur au même exemple qu'il a cité dans le troiſiéme Livre de ſa Rhetorique, où en parlant de ce même Paralogiſme qui fait que des ſignes connus, on tire des conſequences & des conjectures, pour ce qu'on ne connoît pas, il cite ces vers du 19. Livre de l'Odyſſée, où Homere pour rendre ſon conte vray-ſemblable par une circonſtance ſimple & naturelle, & qui eſt une ſuite de la paſſion, dit:
τώ δ᾽ ἄρ᾽ ἑλόντε κατήψηντο χεροῖν πρόσωπα
δάκρυα δ᾽ ἔκβαλον θερμά
La vieille nourrice mit ſes mains devant ſon viſage, & pleura à chaudes larmes. Car parce que ceux qui pleurent, cachent ordinairement leur viſage avec les mains, Homere tâche de perſuader ſon lecteur par ce ſigne, qui n'eſt pas moins faux que tout le reſte. Il y a plus d'apparence que c'étoit une remarque de quelque Critique, lequel avoit écrit en marge, que l'exemple de ce Paralo
ἐν Σχερίῃ ἑκὰς ἀνδρῶν ἀλφηστάων
. Odyſſ. VI. Mais comme cette vray-ſemblance, qui ſe tire de la ſimplicité de ces peuples, ne devoit pas diſpenſer ce
ἠθικῶς
, c'est-à-dire, qui expriment les mœurs dans leurs diſcours, ecrivent ſimplement ἀφελῶς
, & ſans fard.
ὁ γὰρ ὄγκος καὶ τὸ ἐξ ἐπιτηδεύσεως ἅπαν ἀνηθοποίητον
.
Sumite materiam, vestris, qui scribitis, æquam
Viribus, & versate diù quid ferre recusent,
Quid valeant humeri, cui lecta potenter erit res,
Nec facundia deserethunc, nec lucidus ordo.
Ecrivains, choiſiſſez toûjours des matieres qui ne ſoient pas au deſſus de vous, & examinez long-temps ce que vos épaules peuvent, ou ne peuvent pas porter ; celuy qui aura choiſi un ſujet proportionné à ſes forces, ne manquera, ny d'ordre, ny d'expreſſion. Voilà donc les fautes qu'on appelle propres.
ἢ μᾶλλον ἢ ἧττον
, plus, ou moins, ce que j'ay traduit à peu prés. Pourvû que la difference ne ſoit pas trop grande, il vaut mieux arriver moins bien à ſon but, & cauſer moins d'admiration, en ne commettant aucune faute. Ce Jugement, ſi digne de ſon Auteur, ſert encore à faire trouver plus merveilleux & plus admirables tous les endroits, où Homere a violé les regles de ſon art, ſoit qu'il l'ait fait à deſſein, ou qu'il y ait été forcé par la diſpoſition de ſa fable.
Et c'eſt ainſi que Sophocle répondit à ſes Critiques, en diſant qu'il faiſoit les femmes comme elles devoient être, & qu'Euripide les faiſoit comme elles étoient.
Car, dit-il, Sophocle repreſentoit les femmes honnêtes & vertueuſes, & Euripide les repreſentoit méchantes. Il n'a fondé ce ſentiment que ſur le reproche qu'on faiſoit à Euripide de haïr les femmes. En effet, il eſt un des Poetes qui en ont dit le plus de mal; mais cela n'a pas empêché, qu'il n'en ait mis de fort honnêtes ſur ſon Theatre, comme Alceſte, Iphigenie, Andromaque. On peut dire même, qu'il a plus flaté ſes Heroïnes que ſes Héros. Au lieu que Sophocle a plus flaté ſes Héros que ſes Héroïnes; car, par exemple, le caractére de ſon Electre paroît trop dur, & il a beaucoup augmenté l'atrocité de celuy de Clytemneſtre.
Καὶ τὸ μὲν οὖν σαφὲς οὔτις ἀνὴρ ἴδεν οὐδέ τις ἔσται
εἰδὼς ἀμφὶ θεῶν τε καὶ ὅσσα λέγω περὶ πάντων·
εἰ γὰρ καὶ τὰ μάλιστα τύχοι τετελεσμένον εἰπών,
αὐτὸς ὅμως οὐκ οἶδε, δόκος δ᾽ ἐπὶ πᾶσι τέτυκται.
Ce Poëte aprés avoir éloigné un auſſi dangereux Combattant qu'Hector, & l'avoir fait retirer de la mêlée, interrompt la violence des combats, & donne quelque relache à ſon Lecteur, en le faiſant paſſer du trouble & du deſordre de l'action, à la tranquillité & à la ſecurité du recit hiſtorique ; car par l'heureux Epiſode de ce Glaucus, il trouve moyen de jetter dans ſon Poëme pluſieurs choſes merveilleuſes, comme des fables qui contiennent des allegories charmantes, des Hiſtoires, des Genealogies, des Sentences, des mœurs anciennes, & pluſieurs autres ſemblables agrémens, qui diverſifient ſon Poëme, & qui, en rompant, s'il faut ainſi dire, ſa monotonie, inſtruiſent agreablement l'Auditeur.
Voilà donc ce que fait Homere, il loüe finement par là Diomede & Hector ; car il fait voir, que pendant qu'Hector eſt dans la mêlée, les Grecs n'ont pas le loiſir de reſpirer, & que dés qu'il a quitté le combat, tous les autres Troyens ne peuvent plus occuper Diomede, & que ce n'eſt plus qu'un jeu pour luy; il delaſſe ſon Lecteur par un Epiſode tres agreable & tres heureuſement placé, & il diverſifie ſon Poëme; mais c'eſt ce que ces Critiques ne ſentent point. Ils croyent avoir fait des merveilles, quand ils ont tiré quelque endroit hors de ſa place, & que ſans aucune
Inter quas curam Clymene narrabat inanem
Vulcani, Martisque dolos & dulcia furta:
Aque Chao densos Divum numerabat amores.
Au milieu de ces Nymphes Clymene chantoit l'inutile jalouſie de Vulcain, ſes ruſes & les doux larcins de Mars & de Venus, enfin toutes les amours des Dieux depuis le commencement
οὐρῆας μὲν πρῶτον ἐπῴχετο καὶ κύνας ἀργούς·
οὐρεύς
, qui ſignifie un mulet, d'un mot qui ſignifie les montagnes; mais il y a auſſi un mot étranger, dont elle ſε ſert quelquefois, c'eſt οὐρεύς
, qui vient du mot οὖρος
, du verbe ὁρῶ
, je voy, je prens garde, & il ſignifie un garde, un ſentinelle. Homere s'eſt ſervi de ce mot étranger dans le X. Livre de l'ἠέ τιν᾽ οὐρήων διζήμενος, ἦ τιν᾽ ἑταίρων;
Cherchez-vous quelqu'un de vos gardes, ou quelqu'un de vos Generaux? Ariſtote dit donc, que ſi dans le paſſage dont il s'agit, le mot οὐρῆας
, pris dans ſα ſignification propre, faiſoit un mauvais ſens, avant que de condamner Homere, on ſeroit obligé de recourir à la ſignification étrangere de ce même mot, qui en feroit un meilleur. En effet, quand Homere auroit dit qu'Apollon ſrapa d'abord les ſentinelles & les chiens, il n'auroit rien dit que de raiſonnable; car les ſentinelles & les chiens, qu'ils menoient avec eux ordinairement, étant les plus expoſez aux rayons du Soleil & au méchant air, pouvoient ſε ſentir les premiers de cette contagion avant qu'elle fût generale. Mais il faut bien remarquer, qu'Ariſtote n'aſſeure pas qu'Homere ait employé ce mot étranger, il ſε contente de dire peut être, parce qu'il ſçavoit bien que ce Poëte pouvoit s'être ſervi du mot propre, ſans meriter d'être blâmé, les animaux, & ſur tout les mulets & les chiens, à cauſe de la ſubtilité de leur odorat, étant les premiers infectez de la corruption de l'air, comme l'ont remarqué tous les Commentateurs Ecce manus mea erit super agros tuos & super equos, & asinos, & camelos, & boves, & oves, pestis valdè gravis.
Voicy ma main ſera ſur tes champs, ſur tes chevaux, ſur tes aſnes, ſur tes chameaux, ſur tes bœufs, ſur tes moutons, une peſte épouvantable. Exod. Chap. IX.
ὅς δή τοι εἶδος μὲν ἔην κακός, ἀλλὰ ποδώκης·
Il était mal fait ; mais il était fort leger à la courſe. Les Critiques diſoient ſur cela, qu'Homere ſε contrediſoit, & qu'il n'étoit pas poſſible qu'un homme mal fait de ſα perſonne, pût être ſi diſpos. Cette Critique étoit fondée ſur ce que le mot εἶδος
ſε prenoit dans l'uſage commun de la Langue Greque pour l'air de toute la perſonne, de ſorte qu'on appelloit εὐειδής
, un homme bien formé; mais Ariſtote fait voir qu'en Crete ce même mot étoit pris ſeulement pour le viſage, & qu'on appelloit εὐειδής
, un homme qui avoit le viſage beau. C'eſt pourquoy Heſychius a marqué εὐειδία
, εὔμορφα
, & peut-être faut-il ajoûter Κρησί
. En Latin le mot εἶδος
; car il ſignifie le viſage, & tout l'air de la perſonne,
μείζονα δὴ κρητῆρα, Μενοιτίου υἱέ, καθίστα,
ζωρότερον δὲ κέραιε, δέπας δ᾽ ἔντυνον ἑκάστῳ·
Fils de Menetius, faites aporter un des plus grands Vaiſſeaux, rempliſſez-le de vin le plus pur, & qu'on prépare pour chacun une coupe. Zoïle l'Amphipolitain reprochoit ſur cela à Homere qu'il commettoit une indécence horrible, en faiſant donner à des hommes ſi ſages du vin pur, dont l'uſage n'étoit connû que des débauchez & des yvrognes. On répond à cela que le mot ζωρότερον
, ne ſignifie pas du vin pur, mais promptement, comme Heſychius l'a expliqué aprés Ariſtote. Il ſignifie auſſi du vin plus chaud, plus plein d'eſprits, & par conſequent plus excellent. Ainſi Achille dit à Patrocle qu'il prépare du meilleur vin, & qu'il le mêle avec l'eau ſelon la coûtume, dans le Vaiſſeau appellé κεραίρειν
, qui ſignifie mêler, marque indubitablement qu'on mêloit de l'eau dans ce vin.
ἄλλοι μέν ῥα θεοί τε καὶ ἀνέρες ἱπποκορυσταὶ
εὗδον παννύχιοι, Δία δ᾽ οὐκ ἔχε νήδυμος ὕπνος·
Tous les autres Dieux, & tous les hommes, qui étoient dans le camp des Grecs, dormoient tranquillement. Jupiter ſeul ne goûtoit point les douceurs du ſommeil. Les Critiques prétendoient qu'il étoit ridicule de dire, qu'il n'y avoit que Jupiter ſeul d'éveillé dans le Ciel, & que c'étoit donner une tres méchante idée des Capitaines Grecs, d'aſſeurer que tout étoit endormi dans leur Armée. Voilà, diſoient-ils, une Armée bien mal gardée, puiſque tout le monde y dort. Cette Critique eſt tres mal fondée, car il n'y a rien de plus ordinaire, non ſeulement dans le vers, mais dans la proſe même, que ce mot general de tous, pour dire la plupart. C'eſt ainſi que dans le neuviéme Chapitre de l'Exode, il eſt dit que la peſte tua tous les animaux, mortuaque sunt omnia animantia
, & quatre verſets aprés, il eſt dit que la ſixiéme playe, qui fut celle des cendres, & qui ſuivit immediatement celle de la peſte, couvrit d'ulceres les hommes & les animaux. Factualque sunt ulcera vesicarum turgentium in hominibus & jumentis.
On voit manifeſtement que dans le premier paſſage le mot tous, eſt mis pour pluſieurs, pour la plus grande partie. Il n'y a rien de plus commun, cependant malgré cette Remarque d'Ariſtote, Scaliger n'a pas laiſſé de tomber dans cette fauſſe Critique, & d'e accuſer Homere d'avoir menti, quand il a dit dans l'onziéme Livre de l'
ἤτοι ὅτ᾽ ἐς πεδίον τὸ Τρωϊκὸν ἀθρήσειε,
θαύμαζεν πυρὰ πολλά, τὰ καίετο Ἰλιόθι πρό,
αὐλῶν συρίγγων τ᾽ ἐνοπήν, ὅμαδόν τ᾽ ἀνθρώπων·
αὐτὰρ ὅτ᾽ ἐς νῆάς τε ἴδοι καὶ λαὸν Ἀχαιῶν,
πολλὰς ἐκ κεφαλῆς προθελύμνους ἕλκετο χαίτας
ὑψόθ᾽ ἐόντι Διί·
Quand il venoit à jetter les yeux ſur le camp des Troyens, il voyoit avec étonnement les feux qu'ils avoient allumez devant la Ville, il entendoit la voix des flutes & des flageolets, & le tumulte des ſoldats; mais quand il regardoit ſes Vaiſſeaux & ſes Troupes, il s'arrachoit les cheveux en ſε plaignant à Jupiter. Les Critiques demandent comment Agamemnon enfermé dans ſα tente au milieu d'un camp bien fortifié pouvoit voir ce qui ſε paſſoit dans le camp des Troyens, & jetter les yeux ſur ſes Vaiſſeaux; on a voulu ſauver cette impoſſibilité, en diſant que comme Roy, il avoit une tente dans un lieu fort élevé, d'où il pouvoit voir facilement tout ce qui ſε paſſoit aux environs; mais c'eſt une défaite qui n'eſt fondée que ſur une conjecture. Ariſtote y répond mieux, en faiſant voir que regarder, jetter les yeux, ſont des termes metaphoriques, pour dire, repaſſer dans ſon eſprit. Agamemnon enfermé dans ſα tente penſoit à tout ce qu'il venoit de voir avant ſon coucher. Les mêmes Critiques blâmoient Homere d'avoir dit dans le même endroit, la voix des flutes & des flageolets, ou chalumeaux; car la voix ne ſε dit proprement que des hommes; mais Ariſtote leur répond qu'elle eſt miſe là metaphoriquement pour le ſon, & il n'y a même rien de plus noble que cette metaphore, elle eſt d'un uſage merveilleux dans le ſublime. C'eſt ainſi que David a dit la voix du tonnerre, Non recedet à te rapina
, dit-il dans le Chap. III. vox flagelli, & vox impetus rotæ, & equi frementis, & quadrigæ ferventis, & equitis ascendentis, & micantis gladij, & fulgurantis hastæ, & multitudinis interfectæ, & gravis ruinæ, nec est finis cadaverum.
La rapine ne s'éloignera point de toy, ni la voix du foüet, ni la voix des roües impetueuſes, ni la voix des chevaux fremiſſans, ni celle des chariots en feu, ni la voix des Cavaliers, ni celle du glaive étincelant, ni celle de la pique foudroyante, ni celle de la multitude navrée, ni celle de l'effroyable ruine, & il n'y aura point de fin à tes morts. On ne donne pas ſeulement de la voix aux choſes qui peuvent faire du bruit, on en donne aux plus muetes ; c'eſt ainſi que Dieu dit à Caïn, en luy reprochant ſon crime: Vox sanguinis fratris tui clamat ad me de terra.
La voix du ſang de ton frere crie à moy de deſſus la terre.
Ἄρκτόν θ᾽, ἣν καὶ Ἅμαξαν ἐπίκλησιν καλέουσιν,
ἥ τ᾽ αὐτοῦ στρέφεται καί τ᾽ Ὠρίωνα δοκεύει,
οἴη δ᾽ ἄμμορός ἐστι λοετρῶν Ὠκεανοῖο·
L'Ourſe, qu'on appelle le Chariot qui tourne toûjours dans le même lieu, en obſervant l'Orion, & qui eſt la ſeule qui ne ſε baigne pas dans l'Ocean. Ces mêmes vers ſont repetez dans le cinquiéme Livre de l'Odyſſée. Les Critiques s'en ſont ſervis pour prouver qu'Homere étoit entierement ignorant en Aſtronomie, puiſqu'il croyoit que l'Ourſe étoit la ſeule conſtellation qui ne ſε baignoit pas dans l'OSous le nom de l'Ourſe & du Chariot Homere comprend tout le Cercle arctique; car y ayant dans ce Cercle tant d'autres Aſtres qui ne ſε couchent point, il n'auroit pas dit de l'Ourſe qu'elle eſt la ſeule qui ne ſε baigne pas dans l'Ocean; c'eſt pourquoy on ſε trompe, quand on accuſe ce Poëte d'ignorance, parce qu'il n'a connu qu'une Ourſe, & qu'il y en a deux; car la petite n'étoit pas deſignée de ſon temps. Les Pheniciens ont été les premiers qui l'ont marquée, & qui s'en ſont ſervis pour la Navigation, & la figure de ce ſigne eſt paſſée d'eux aux Grecs. La même choſe eſt arrivée à la conſtellation de la chevelure de Berenice, & à celle du Canope, qui n'eſt nommée que d'hier ou d'avant-hier ; & il y a encore pluſieurs autres Aſtres qui n'ont point de nom, comme dit fort bien Aratus. Crates a donc tort de vouloir corriger ce paſſage, en mettant οἶος, ſeul, pour οἴη, ſeule; car il veut éviter une choſe qui n'eſt nullement à éviter. Heraclite a mieux fait que luy, car il a mis, comme Homere, l'Ourſe, pour le Cercle arctique; l'Ourſe, dit-il, eſt la borne du lever & du coucher. Et vis-à-vis de l'Ourſe, c'est-à-dire, au Pole Antarctique, naît le vent de Jupiter ſerein, c'eſt-à-dire, le vent de midy; car c'eſt le Cercle arctique qui eſt la borne du coucher & du lever des Aſtres, & non pas l'Ourſe. Il eſt donc évident que par le mot d'Ourſe, qu'il appelle Chariot, & dont il dit qu'elle obſerve l'Orion, il entend le Cercle arctique, que par le mot d'Ocean, il entend l'Horiſon où ſε fait le coucher & le lever des Aſtres, & que par ces mots qui tour
δίδομεν δέ οἱ εὖχος ἀρέσθαι
: Et que nous luy donnons une grande gloire. Ce menſonge dans la bouche de Jupiter a paru horrible aux Anciens. Platon le reproche à Homere dans le ſecond Livre de ſα Republique; mais Hippias de Thaſos ſauvoit ce Poëte, en faiſant voir qu'au lieu de δίδομεν
, nous donnons, il avoit écrit en mettant l'accent ſur la penultiéme διδόμεν
, qui eſt pour διδόμεναι
, l'Infinitif pour l'Imperatif. Et Jupiter diſoit au ſonge, donne-luy, promets-luy une grande gloire. Ce qui eſt tres different; car alors le menſonge, ne vient pas de Jupiter, il vient du Songe, Or il n'eſt pas extraordinaire de voir un Songe menteur, & Jupiter, qui ſouffre qu'Agamemnon ſoit deceu, n'a nulle part à cette tromperie. Il la permet ſans en être l'Auteur. L'Ecriture Sainte nous fournit un exemple tout paEt dixit Dominus, quis decipiet Achab Regem Israel ut ascendat & corruat in Ramoth Galaad? cumque diceret unus hoc modo, & alter alio processit spiritus & stetit coram Domino, & ait, ego decipiam eum. Cui Dominus, in quo, inquit, decipies? Et ille respondit egrediar, & ero spiritus mendax, in ore omnium Prophetarum ejus. Dixitque Dominus, decipies & prævalebis: Egredere, & fac ita.
Et Dieu dit qui ſeduira Achab Roy d'Ifrael, afin qu'il monte contre Ramoth de Galaad, & qu'il y périſſe ; & comme l'un diſoit d'une maniére, & l'autre d'une autre. L'eſprit s'avança, ſε tint devant le Seigneur, & luy dit, je le ſeduiray. Comment le ſeduiras-tu, dit le Seigneur? Je ſortiray, répondit-il, & je ſeray un eſprit de menſonge dans la bouche de tous ſes Prophetes. Et le Seigneur luy dit, Certainement tu le ſeduiras, & tu en viendras à bout. Va, & fais comme tu l'as dit. Il n'y a rien de plus ſemblable. Le Jupiter d'Homere n'eſt nullement un menteur & un ſeducteur dans ce paſſage, comme le veritable Dieu ne l'eſt pas dans cette Hiſtoire d'Achab; mais Homere a connû cette verité, que Dieu ſε ſert de la malice des Creatures pour accomplir ſes Jugemens, & il n'y avoit qu'un accent à changer dans ſon expreſſion, pour la rendre conforme, ſi on l'oſe dire, à celle de l'Ecriture Sainte. Les Critiques effrayez de l'impieté qu'ils trouvoient dans ce vers, & ne ſeachant pas la Remarque d'Hippias, ont pris la liberté de l'effacer de l'original, par une fraude pieuſe. On ne le trouve plus aujourd'huy dans le texte Grec. Ariſtote parle plus au long de ce même paſſage dans ſon Livre
ἕστηκε ξύλον αὖον ὅσον τ᾽ ὄργυι᾽ ὑπὲρ αἴης,
ἢ δρυὸς ἢ πεύκης· τὸ μὲν οὐ καταπύθεται ὄμβρῳ·
οὐ
, dont Homere s'eſt ſervi, liſoient οὗ
, qui eſt le genitif de l'article ſubjonctif ὅς
, lequel, & par-là ils faiſoient tomber Homere dans une contradiction manifeſte; mais Hippias en rétabliſſant la negative fit voir l'impertinence de ces Cenſeurs.
αἶψα δὲ θνήτ᾽ ἐφύοντο, τὰ πρὶν μάθον ἀθάνατ᾽ εἶναι,
ζωρά τε τὰ πρὶν ἄκρητα, διαλλάξαντα κελεύθους.
Les Critiques, ayant trouvé ce paſſage mal ponctué, car on avoit mis mal à propos une virgule apres ζωρά τε
du ſecond vers, accuſoient Empedocle de s'être contredit, & cette accuſation étoit bien fondée, car ce Philoſophe auroit dit , ce qui étoit immortel, devint tout d'un coup mortel, & par un chemin tout contraire, ce qui étoit auparavant
On voit manifeſtement qu'il diroit deux fois la même choſe, cependant le ſecond vers doit dire le contraire de ce que dit le premier; mais ces Critiques devoient s'appercevoir que pour trouver le veritable ſens, il n'y avoit qu'à tranſporter la virgule aprés πρίν
,
ζωρά τε τὰ πρὶν ἄκρητα...
Et ce qui étoit auparavant compoſé devint ſimple. Quintilien a parlé au long de ce vice dans le Chap. IX. du Liv. VII.
ἀλλ᾽ ἴομεν· μάλα γὰρ νὺξ ἄνεται, ἐγγύθι δ᾽ ἠώς,
ἄστρα δὲ δὴ προβέβηκε, παρώχηκεν δὲ πλέων νὺξ
τῶν δύο μοιράων, τριτάτη δ᾽ ἔτι μοῖρα λέλειπται.
Mais allons, la nuit va finir & l'aurore approche, car les Aſtres panchent vers leur coucher, & la nuit eſt plus des deux tiers paſſée, il n'en reſte plus que le tiers. Les Critiques diſent ſur cela qu'il ne peut pas reſter le tiers de la nuit, puiſqu'elle eſt plus des deux tiers paſſée. Ariſtote répond que ce mot plus, qui fait l'ambiguité, doit être entendu d'une autre maniere, & qu'Homere a dit: Que la plus grande partie de la nuit eſt paſſée, c'est-à-dire, les deux tiers, il ſeroit difficile de rendre cela ſenſible en nôtre Langue. On peut voir ce que diſent ſur cela ſes Commentateurs; car cette Critique n'eſt pas aſſez importante pour obliger à raporter tout ce qu'ils ont dit.
C'est une choſe honnête en Theſſalie de dompter ſoy-même ſes chevaux & ſes mulets, d'immoler ſes bœufs, de les écorcher & de les découper, quoyqu'en Sicile ce ſoit une fonction honteuſe, & l'office d'un valet.
Ces mêmes Critiques liſent dans Homere des Epithetes qu'ils trouvent plates & impertinentes, parce qu'en effet elles ſeroient riſibles, ſi on les traduiſoit à la lettre. Il appelle Junon βοῶπις
, il n'y auroit rien de plus ridicule, que de dire Junon aux yeux de bœuf; mais cette Epithete ſignifie ſimplement belle, qui a de beaux yeux, & c'eſt un mot d'uſage. Achille eſt appellé πόδας ὠκύς
, au pied leger. Eſt-ce une Epithete convenable à un grand Capitaine, à un General? Oüy ſans doute, puiſque David la prend luy-même, & qu'il reconnoît que c'eſt Dieu qui a donné à ſes pieds la legereté de ceux des Biches. Qui fecit pedes meos tanquam Cervorum.
Il n'y a point dans l'Ecriture Sainte d'Epithete plus ordinaire pour les vaillans hommes. Dans les regrets que David fait ſur la mort de Saül & de Jonathas, il les appelle Aquilis velociores, Leonibus fortiores
, plus legers que les Aigles, & plus forts que les Lions. II. Rois I. 23. Et quelques vaillans hommes qui ſε rendirent à David, ſont ermis de même vîtes comme les Chevreüils dans les montagnes: Veloces quasi capras in montibus.
Paralip. I. 12. 8. Un autre grand ſcandale pour ces Cenſeurs, ce ſont les comparaiſons. Homere compare Ajax à un aſne, & Ulyſſe a de la graiſſe. Eſt-il rien de plus dégoûtant ni de plus mépriſable? Voilà comme ils jugent ſans autre examen & ſans aucune formalité; mais ces comparaiſons qu'ils trouvent ſi plates, étoient alors tres belles & tres nobles. Du temps d'Homere les aſnes n'étoient pas mépriſez comme ils le ſont aujourd'huy; leur nom n'avoit pas été converti en injure, & c'étoit la monture des Princes & des Rois. Homere a donc pû ſans baſſeſſe comparer Ajax à cet animal; & l'on ne peut ſε moquer de cette comparaiſon ſans impieté puiſque Dieu même l'a miſe dans la bouche de Jacob, qui dit en beniſſant ſes enfans, Issachar asinus fortis accubans inter terminos.
Gen. 49. 14. Iſſachar ſera comme un aſne fort qui se tient dans ses bornes. L'autre comparaiſon d'Ulyſſe avec de la graiſſε etoit encore fort noble, puiſqu'elle étoit tirée des ſacrifices qui rendoient le ſang & la graiſſe, la choſe la plus ſainte & la plus venerable de ces temps-là, & ce qu'il y a de plus fâcheux pour ces Critiques, c'eſt qu'elle ſε trouve auſſi dans l'Ecriture Sainte qui a commencé l'Eloge du Roy David par cette comparaiſon, Quasi adeps separatus à carne, sic David à Filiis Israel
, David eſt eſt comme la graiſſe ſans chair, & le reste des Enfans d'Iſrael eſt comme la chair ſans graiſſe, Ecclesiaftiq. 47. 2. C'eſt ainſi que David compare des freres unis, a l'hüille répandue ſur la tète d'Aaron, qui découle ſur ſα barbe, & deſcend juſqu'aux bords de ſon vêtement. Que ces Critiques faſſent donc un meilleur uſage de leur raiſon, que de l'employer à condamner ce qui ſε trouve conforme à ce que nous avons de plus parfait, & qui merite les reſpects & la veneration de tous les hommes, & qu'ils nous permettent
τῇ δὲ μί᾽ ἐγχρύση, τῇ ῥ᾽ ἔσχετο χάλκεον ἔγχος·
Les Critiques prenoient ce mot s'arrêta, pour y demeura fichée, & accuſoient Homere d'avoir dit une choſe ridicule; car une pique a trop de longueur pour demeurer fichée ſur un bouclier, cela n'arrive qu'aux traits, aux dards; mais Ariſtote découvre le ridicule de cette Cenſure, en faiſant voir que ce mot, s'arrêta, a une ſignification toute contraire; car il ſignifie qu'elle ne peut paſſer plus avant & par conſequent qu'elle fût repouſſée.
ἔνθ᾽ αὖτε Γλαύκῳ Κρονίδης Ζεὺς φρένας ἐξέλετο,
Et on l'explique, Jupiter ota en ce moment la prudence à Glaucus
, ſur ce qu'il fit un échange ſi inégal, & qu'il donna des armes d'or pour des armes d'acier tout ſimple. C'eſt un ſentiment trop bas pour un Poëme Epique. Homere ne parleroit pas autrement ſi ces Princes étoient des Marchans qui ne cherchaſſent qu'à ſe tromper. Il n'eſt pas poſſible qu'il ait traité de folie & de ſtupidité une action, où il n'y a rien que de grand & de loüable. En traduiſant cet endroit il falloit donc neceſſairement avoir recours à cette Regle d'Ariſtote, & voir ſi le mot ἐξέλετο
n'avoit pas une ſignification contraire à celle qu'on luy donne ordinairement. Porphyre les auroit ſoulagez dans cette recherche, & il leur auroit appris, que dans ce paſſage, φρένας ἐξέλετο
, ſignifie φρένας ἐξαιρέτους ἐποίησε
, luy éleva le courage, luy donna de la grandeur; car par cet échange Glaucus ſurpaſſa la generoſité & la liberalité de ſes Ancêtres, & accomplit les ordres que ſon pere luy avoit donnez à ſon départ,
αἰὲν ἀριστεύειν καὶ ὑπείροχον ἔμμεναι ἄλλων,
μηδὲ γένος πατέρων αἰσχυνέμεν·
De faire toûjours les plus belles actions, & de ſurpaſſer tous les autres en courage & en generoſité, & de ne pas deshonorer ſes Ancêtres.
ἤδη γάρ ῥα πατήρ τε κασίγνητοί τε κέλονται
Εὐρυμάχῳ γήμασθαι·
Car cela prouve qu'Icarius & ſes enfans étoient en Acarnanie ou à Ithaque, & non pas à Lacedemone, & quand il n'y auroit eu que ce ſeul vers, il ſuffiſoit pour détruire la prétention de ces Cenſeurs. Auſſi Timocles, Poëte celebre d'Athenes, appelle Telemaque Acarnanien, dans ſon
χρύσεα δέ σφ᾽ ὑπὸ κύκλα ἑκάστῳ πυθμένι θῆκεν,
ὄφρα οἱ αὐτόματοι θεῖον δυσαίατ᾽ ἀγῶνα
ἠδ᾽ αὖτις πρὸς δῶμα νεοίατο, θαῦμα ἰδέσθαι·
Si Vulcain n'avoit fait que des Trepieds ordinaires, cela n'auroit pas été digne du Poëme, & n'auroit pas répondu à la grandeur, à la puiſſance, & à l'adreſſe d'un Dieu, il falloit donc que ſon ouvrage fût au deſſus de celuy des hommes: Pour cet effet il falloit que ces Trepieds fuſſent preſque animez, & Homere ne s'éloigne nullement en cela de la vray-ſemblance ; car il n'y a perſonne qui ne ſoit tres perſuadé qu'un Dieu peut faire des choſes encore plus difficiles, & que la matiere luy obéit. Que n'a-t-on pas dit des ſtatues de Dedale? Platon écrit qu'elles marchoient ſeules, & que ſi l'on n'avoit la précaution de les lier, elles s'enfuyoient & échapoient à leur Maître ? Ce qu'un Ecrivain en Proſe a pû dire en parlant d'un homme, par une hyperbole qui marque l'adreſſe de l'ouvrier, Homere ne l'aura pû dire en parlant d'un Dieu. Je vais même plus avant, & je dis que cette circonſtance, dont Homere a embelli ſon Poëme, n'auroit rien de trop ſurprenant,
elles ſε remuoient & combattoient comme des hommes vivans
. Ces Anciens avoient ſans doute fondé cette opinion ridicule ſur cette regle d'Ariſtote; car ils croyoient que ce Poëte ne pouvoit rendre ſα deſcription plus admirable & plus merveilleuſe, qu'en faiſant de ſes figures des figures animées, puiſqu'il faut que les Originaux ſurpaſſent toûjours les copies; ce bouclier, c'eſt l'ouvrage d'un Dieu; c'eſt l'original dont la Graveure & la Peinture des hommes ne ſont que des copies tres imparfaites, & il n'y a rien d'impoſſible aux Dieux; mais ils ne s'appercevoient pas qu'Homere ſeroit tombé par-là dans un merveilleux outré qui n'auroit pas été vray-ſemblable. C'eſt auſſi ſans aucune neceſſité que le même Euſtathius ajoûte, Que peut-être, toutes ces figures ne tenoient point entierement au bouclier, qu'elles en étoient détachées, & qu'elles ſε remuoient par reſſorts, de manière qu'elles paroiſſoient avoir du mouvement, comme Eſchyle a feint quelque choſe de ſemblable dans les ſept Chefs contre Thebes
. Ce paſſage d'Eſchyle, dont Euſtathius a voulu parler, eſt ſans doute celuy où il dit que Parthenopée portoit ſur ſon bouclier la Chimere qui étoit détachée, ἔκκρουστον δέμας
. Sans avoir recours à cette con-
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nier ſiecle, mais aujourd'huy Ce Poëte
, dit-il, pour faire voir que ſes figures ne ſont pas animées, comme quelques Anciens l'ont prétendu ſans neceſſité, par un excez d'amour pour le prodigieux, a eu ſoin de dire, elles ſe remuoient & combattoient comme des hommes vivans.
Ces Anciens avoient ſans doute fondé cette opinion ridicule ſur cette regle d'Ariſtote; car ils croyoient que ce Poëte ne pouvoit rendre ſα deſcription plus admirable & plus merveilleuſe, qu'en faiſant de ſes figures des figures animées, puiſqu'il faut que les Originaux ſurpaſſent toûjours les copies; ce bouclier, c'eſt l'ouvrage d'un Dieu; c'eſt l'original dont la Graveure & la Peinture des hommes ne ſont que des copies tres imparfaites, & il n'y a rien d'impoſſible aux Dieux; mais ils ne s'appercevoient pas qu'Homere ſeroit tombé par-là dans un merveilleux outré qui n'auroit pas été vray-ſemblable. C'eſt auſſi ſans aucune neceſſité que le même Euſtathius ajoûte, Que peut-être, toutes ces figures ne tenoient point entierement au bouclier, qu'elles en étoient détachées, & qu'elles se remuoient par reſſorts, de manière qu'elles paroiſſoient avoir du mouvement, comme Eſchyle a feint quelque choſe de ſemblable dans les ſept Chefs contre Thebes.
Ce paſſage d'Eſchyle, dont Euſtathius a voulu parler, eſt ſans doute celuy où il dit que Parthenopée portoit ſur ſon bouclier la Chimere qui étoit détachée, ἔκκρουστον δέμας
. Sans avoir recours à cette
conjecture, μερόπων
eſt une Epithete ordinaire des hommes ; & qui ſignifie ſeulement, qui ont la voix articulée ; ces Villes ne pouvoient pas parler diverſes Langues, puiſque, comme les Anciens l'ont remarqué, c'étoit Athenes & Eleuſine qui parloient le même langage; mais quand cette Epithete ſignifieroit, qui parlent diverſes Langues, il n'y auroit rien là de fort ſurprenant, & qu'Homere n'eût pû dire, comme Virgile l'a dit. Si un Peintre mettoit dans un Tableau une Ville de France & une Ville de Flandres, ne pourroit-on pas dire qu'il y auroit mis deux Villes dont le langage eſt different? Pourſuivons, où l'on entend les Harangues de deux Orateurs. Homere ne dit pas cela, il dit ſeulement: Que deux hommes plaidoient pour une amende que l'un diſoit avoir payée, & que l'autre nioit avoir receuë. Et il n'y a rien là qu'on ne puiſſe dire de cet art qui doit montrer ce qu'il cache, comme a fort bien dit un Ancien, en parlant de la Peinture, Ostendat quæ occultat
. N'a-t-on pas dit de même de Nicomachus, Qu'il avoit peint deux Grecs qui plaidoient l'un aprés l'autre. Peut-on parler autrement de ces deux arts, qui, quoyque muets, ne laiſſent pas d'avoir un langage ? Et en expliquant un Tableau de Raphael, ou du Pouſſin, pourroit on s'empêcher d'animer toutes les figures, en les faiſant parler conformement au deſſein du Peintre. Mais ces jeunes bergers & ces jeunes filles qui danſent en rond, & puis par bandes, & ces Troupes qui choiſiſſent un lieu pour ſε mettre en embuſcade, comment la Graveure peut-elle les repreſenter? Voilà une choſe bien difficile, comme ſi l'Ouvrier n'avoit pas la liberté de faire paroître ſes perſonnages en differens états. Toutes les autres
On y voit les danſes des Saliens; on y voit les enfers & les peines des damnez, & plus loin les lieux des bienheu-reux, & Caton qui y préſide; on y voit la fameuſe Batail-le d'Actium, on y reconnoît les Chefs; Agrippa a les vents & les Dieux favorables. Antoine traîne aprés luy toutes les forces de l'Orient, de l'Egypte & des Bactres. Le Combat commence, la mer eſt rougie de ſang, & Cleopatre donne le ſignal de la retraite, & appelle ſes Troupes avec un Syſtre, Incedunt viltæ longo ordine gentes,
Quam variæ linguis, habitu, tam vestis & armis.
Rien ne juſtifie mieux Homere, & ne fait mieux voir la ſageſſe & le jugement de Virgile. Charmé du bouclier d'Achille, il a voulu donner à ſon Poëme le même ornement; mais comme Homere avoit peint tout l'Univers, il a fort bien vu qu'il ne reſtoit rien pour luy, & qu'il n'avoit d'autre party à prendre que celuy de la Prophetie, c'eſt pourquoy il a peint avec beaucoup d'adreſſe les principales actions que devoient faire les deſcendans de ſon Héros, & il n'a pas craint d'enferir ſur Homere, parce qu'il n'y a rien qui ne ſoit vray-ſemblable dans la main d'un Dieu. Que ſi ans Critiques diſent que c'eſt juſtifier une faute par une autre faute, je les prie de s'accorder entr'eux; car Scaliger, qui a le premier condamné le bouclier d'Homere, ne peut ſε laſſer d'admirer celuy de Virgile. Mais, quand ils ſeroient d'accord, il y a de la folie à vouloir perſuader que ce qu'Homere & Virgile ont fait avec l'approbation de tous les ſiecles eſt mauvais, & à préſumer que ſon goût particulier doit prévaloir ſur celuy de tous les autres hommes. Je n'aurois eu garde même de défendre Homere, ſi on n'avoit exigé cela de moy; car j'avoüe qu'il n'y a rien de plus ridicule que de s'amuſer à répondre à des gens qui donnent ſi peu de marques de raiſon dans leur Critique, qu'on ne peut pas même leur faire la grace de croire qu'ils pechent par ignorance, car l'ignorance n'eſt pas toujours malheureuſe, & il n'eſt pas poſſible qu'elle ne rencontre bien quelquefois, au lieu que pour juger toûjours ſi mal il faut ou un deſſein formé de trouver mauvaiſes les meilleures choſes, ou avoir le ſens ſi peu juſte, qu'on ne puiſſε jamais rien prendre que de travers. Illum homines dices, hunc posuisse Deos.
L'un paroît l'ouvrage d'un Dieu, & l'autre l'ouvrage d'un homme.
Et ce qu'Homere appelle ſommeil, Virgile l'appelle repos.
On n'a qu'à lire ces deux endroits & à les comparer enſemble; mais quand il n'y auroit rien de caché ſous cette fable, elle ne laiſſeroit pas d'être merveilleuſe; car il n'y a rien de plus heureuſement imaginé. Junon veut favoriſer les Grecs, pour y réuſſir, il faut qu'elle trompe Jupiter & qu'elle l'endorme, & comme elle ſçait qu'il n'y a rien dont une femme ne vienne à bout, quand elle peut donner de l'amour, elle travaille à reveiller tous ſes appas & à ſε rendre plus aimable. Elle emprunte pour cet effet
Ariſtote en ajoûte encore un cinquiéme dans le Chap. V. du I. Liv. des faux raiſonnemens.
Si l'on parle de la même choſe dans le même temps. ἢ ἐν τῷ αὐτῷ χρόνῳ
; car une choſe peut être differente d'elle-même en different temps.
Chacune de ces trois a des lieux qui luy ſont propres, & d'où l'on tire les ſolutions qui peuvent la juſtifier. Il me ſemble donc qu'il y en a quatre pour le ſujet; car un Poëte le repreſente.
Qu'il y en a cinq pour le moyen,
Et enfin qu'il y en a trois pour la maniére ; car on examine,
Ut vulgo jam per jocum Callippides vocaretur quem cursitare, ac ne cubiti quidem mensuram progredi, Proverbio Græco notatum est.
Sueton. Tib. Chap. 38. Avant Tibere Ciceron avoit raillé Varron de la même maniére; car ſur ce que Varron avoit promis de dedier à Ciceron ſes Livres de la Langue Latine, & que cet ouvrage n'avançoit point, il écrit à ſon ami Atticus, Biennium jam præteriit, cum ille Callippides assiduo cursu cubitum nullum processerit.
Il y a déja deux années que ce Callippide, en courant toujours n'avance pas d'une coudée. Liv. 13. Epist 12. Le défaut de cet Acteur Callipide n'empêchoit pas qu'il ne fût fort eſtimé de ſon temps; il étoit même ſi enflé de ſa réputation, & ſi entêté de ſon merite, que ſe promenant un jour dans un lieu où étoit Ageſilaus, & voyant que ce Eh quoy Seigneur! Ne me connoiſſez-vous donc pas, & ne vous a-t-on pas dit qui je ſuis?
Ageſilaus ne fit que luy répondre: Eh n'es-tu pas un Comedien?
Il ſemble même que le mot dont Ageſilaus ſe ſervit ne luy reprochoit pas ſeulement ſa profeſſion, mais le défaut où il étoit tombé, car il ſe ſert du mot
ἐπιεικεῖς θεατάς
, Car c'eſt ce que nous diſons proprement les honnêtes gens, c'est-à-dire, les gens qui ont eu une meilleure éducation. Voicy l'endroit de Platon qu'Ariſtote avoit en veüe, il eſt dans le II. Livre des Loix, ἀλλὰ σχεδὸν ἐκείνην εἶναι μοῦσαν καλλίστην, ἥτις τοὺς βελτίστους καὶ ἱκανῶς πεπαιδευμένους τέρπει
. Mais je ſuis perſuadé que la plus excellente Poëſie eſt celle qui divertit les plus honnêtes gens, les gens le mieux inſtruits.
Il paroît bien, mon ami, que tu es un ſot & un ignorant, puiſque tu ris quand je chante ſur le ton Mixolydien.
Ce ton Mixolydien étoit fort triſte, & incitoit à pleurer. Euripide avoit donc raiſon de juger par le rire de cet homme qu'il étoit un ſot & un ignorant, puiſqu'il rioit d'une choſe qui arrachoit des larmes aux autres.
ἐν ἀναγνώσει
, dans la lecture, ἐπὶ τῶν ἔργων
, dans l'action même, c'est-à-dire, dans la repreſentation; car c'eſt là un des grands avantages de la Tragedie, ſoit qu'elle ſoit leüe, ou qu'elle ſoit repreſentée, rien ne s'y paſſε par recit, elle expoſe tout aux yeux du ſpectateur & du lecteur. Victorius aime pourtant mieux ἀναγνωρίσει
, dans les reconnoiſſances & dans les Incidens; mais pourquoy Ariſtote auroit-il été chercher les reconnoiſſances pour les diſtinguer des Incidens? Cela ne paroît ny naturel ny vray-ſemblable.