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Le domaine du poète est l’imagination; il n’est poète qu’en fécondant la sienne, il ne se montre tel qu’en échauffant la nôtre. La nature que d'ailleurs nous examinons avec nos sens, que nous analysons avec notre esprit, se présente par les efforts du génie poétique à notre imagination, et paroît recevoir de lui un éclat nouveau.
Le problème général que le poète, que le peintre, que le statuaire, que tous les
artistes, en un mot, ont à résoudre, c’est de transformer en image ce qui, dans la
nature, est réel. Mais que feront-ils pour arriver jusques-là? Iront-ils altérer les
objets qu’ils dépeignent, et leur donner d’autres formes, d’autres couleurs, d’autres
attributs? Si l’artiste veut que nous recon-
Pour présenter un objet aux sens, il suffit d’en montrer peu à peu les détails, pour soumettre un raisonnement à l’esprit de l’analyse dans toutes ses parties: mais ce n’est point d’une manière aussi mécanique que l’on parvient à diriger l’imagination. Le poète a beau nous décrire tous les détails de la beauté de sa maîtresse, son image ne sera jamais présente à notre imagination, s’il ne sait point nous inspirer la même ardeur qui le consume lui-même. Tout ce qu’il peut nous communiquer, c’est le choc électrique qui réveille notre imagination, qui la force à travailler comme il a travaillé, de le suivre dans l’ensemble comme dans les détails de sa production. Celui qui voit un tableau avec un œil vraiment connoisseur, doit le refaire, pour ainsi dire, dans son imagination; et le lecteur d’un poète doit être, en quelque façon, poète lui-même.
S’il y a une faculté de notre ame qui possède une spontanéité évidente, c’est
l’imagination. Elle n’agit jamais qu’avec une liberté entière: et si le poète a un
moyen de la diriger, ce n’est qu’en lui inspirant le désir, ou plutôt (car les arts
possèdent, en vérité, une force entrainante) le besoin de suivre le cours qu’il lui
indique. En approfondissant davantage sa nature, on découvre encore en elle une autre
qualité, qui, en la rendant plus propre aux effets étonnans de l’art, rend aussi le
travail plus pénible à l’artiste ; c’est de ne jamais produire que d’un seul jet, de
développer, mais non point de composer les parties dont elle forme un ensemble.
Il n’y a donc que l’enthousiasme qui soit capable de réveiller et de maitriser l’imagination, et c’est au poète à l’inspirer. C’est peut-être là la raison pour laquelle il est impossible de sentir entièrement un poète étranger. L’enthousiasme se compose d’une infinité de rapports que les objets ont avec nos sentimens et notre caractère; et il faut être élevé dans l’habitude d’une langue, avoir pensé et senti avec elle, pour que chaque phrase et chaque mot se présente à nous avec toutes ses nuances, qu’il réveille tous les souvenirs capables de renforcer l’idée qu’il nous offre. Les mots d’une langue étrangère ressemblent véritablement à des signes morts ; au lieu que ceux de la nôtre sont vivans, pour ainsi dire, parce qu’ils se lient à tout ce qui respire autour de nous. Quoique telle expression étrangère nous soit parfaitement connue, et que nous l’avons souvent entendu prononcer dans le pays même auquel elle appartient, elle n’est jamais entrée dans le fonds de nos pensées, elle ne nous a jamais servi à découvrir une idée neuve et intéressante, elle ne nous est jamais échappée dans un moment d’émotion ou de douleur; en voilà assez pour qu’elle nous reste toujours étrangère à un certain point.
Plus ces rapports de la langue avec les idées sont fins et imperceptibles, plus cette
difficulté devient grande, et elle ne l’est peut-être nulle part autant que dans les
poètes
Mais je reviens à mon objet. Pour réveiller notre enthousiasme,
Tout le monde convient que sans imagination il n’y auroit ni poésie, ni art en général; mais on n’a pas assez regardé, ce me semble, cette faculté de notre ame comme l’essence mème de la poésie; on a cru trop souvent qu’il suffit qu’elle embellisse son objet, au lieu que c’est elle seule qui doit le créer. Pour prouver cette dernière assertion, il est nécessaire d’entrer dans une analyse de cette faculté même, et de montrer ce que c’est proprement que l’imagination poétique, essentiellement différente de celle qui sert aux travaux du philosophe et de l’historien, ou à l’usage de la vie ordinaire. C’est de là, uniquement, que quelque lumière nouvelle pourra se répandre sur notre raisonnement.
Il appartient essentiellement à l’imagination de reculer les limites du temps et de
l’espace. Rendre présent ce qui est absent, conserver dans notre pensée ce qui
n’existe déjà plus, revêtir d’une image ce qui, en soi-même, n’est pas corporel;
voilà ses effets les plus ordinaires. Dans cette opération constante d’allier
l’existence corporelle et limitée à une existence illimitée et indépendante (qu’il
nous soit permis un moment de nommer
Dans ces deux opérations, elle ne franchit pas encore les bornes de l’existence
limitée et réelle. Elle forme des objets nouveaux, mais elle ne les soustrait point
aux lois de la nature existante. Il lui faut faire un pas de plus pour élever l’ame à
ce degré d’exaltation qui caractérise la véritable poésie. Le poète n’a pas besoin
d’altérer les formes de la nature: plus il la copiera fidèlement, plus il sera sûr de
nous charmer et de nous émouvoir: nous nous passons sans peine des fictions de la
mythologie; et rien n’a tant de droit sur notre cœur, que la peinture de l’homme et
de ce qui tient à son être.
En méditant sur les moyens par lesquels le poète peut opérer la métamorphose
étonnante dont nous venons de parler, on sent bien que pour la produire il doit en
opérer une au dedans de nous-mêmes. Ce n’est point aux choses, à leur essence qu’il
peut toucher; son talent est de produire des illusions, mais des illusions plus
durables et plus profondes que la vérité même. Il doit donc agir sur nos pensées et
sur nos sentimens, et nous donner, pour
Le plus grand talent de l’artiste consiste à réunir dans son objet tous les traits
qui achèvent d’en constituer le caractère. Chaque ouvrage de l’art, digne de son nom,
ressemble, pour parler le langage des mathématiciens, à une quantité donnée et
entièrement déterminée. Rien n’y manque, rien n’y est superflu: c’est cette chose et
nulle autre, mais celle-ci toute entière: c’est pourquoi le premier effet qu’une
belle statue, un beau tableau produisent sur le spectateur, est de fixer ses veux
immobiles sur eux, de lui faire trouver dans ce petit espace tout ce qui peut charmer
ses sens et remplir son ame. S’il lui reste quelque chose à désirer, si le tableau le
laisse inquiet ou distrait, malheur à l’artiste ou au spectateur! Le premier ne s’est
pas élevé à la hauteur de son art. ou le dernier n’a pas eu l’ame de le sentir. En
contemplant l’Dieser sowie der nachher erwähnte Menelaos mit der Leiche des Patroklos
waren unter der großen Zahl der damals von den
L’ouvrage de l’art est tout-à-fait un; il nous présente une idée sous une forme quelconque; mais la forme et l’idée sont étroitement liées, et de manière à ne plus être détachées l’une de l’autre: il nous force par là à opérer la même union au dedans de nous-mêmes, à féconder notre imagination par notre pensée et nos sentimens pour sentir le sublime du poète, et à échauffer l’esprit par l’imagination pour ne pas réduire son ouvrage à un simple hiéroglyphe, un pur signe sensible d’une idée intellectuelle. Or, c’est-là ce qui nous arrive toujours dans le cours ordinaire de la vie. Pour déchiffrer le livre de la nature, et rechercher la vérité, il nous faut toujours séparer la forme visible des notions intellectuelles, diviser nos facultés comme nous disséquons la nature.
L’art, en général, n’a jamais rien d’exclusif. Dans la nature réelle, chaque objet, en se donnant pour ce qu’il est, nous annonce en même temps qu’il ne sauroit être que cela. Ce n’est pas ainsi qu’en agit l’art: il nous présente un héros dans la fleur de la jeunesse, mais au lieu de ne nous arrêter qu’aux défauts de cet âge, il nous en montre surtout la force et la vigueur; au lieu de nous renfermer dans cet instant passager de notre existence, il faut qu’en y reconnoissant encore les traits aimables et innocens de l’enfance, et en découvrant déjà le caractère ferme et male de l’homme fait, nous parcourions tout ce cercle ravissant de la vie.
Le groupe intéressant de
Les objets réels provoquent nos désirs ou nos intérêts : nous calculons tour-à-tour l’utilité ou la jouissance qu’elles peuvent nous procurer. Les objets de l’art nous inspirent des sentimens plus purs; ils nous plaisent, ils nous attachent par eux-mêmes, ils calment nos passions; nul désir ignoble ne se réveille en leur présence, et nous ne formons pas même le vœu de les posséder exclusivement. Il nous suffit d’en jouir en les contemplant.
L’art nous ramène toujours en nous-mêmes; il nous inspire l’enthousiasme le plus grand et le plus noble, et devient, par là, une des sources les plus fécondes en grandes actions; mais ce n’est qu’après avoir rendu l’homme à soi-même qu’il le donne à ses semblables.
En marquant les points essentiels qui caractérisent l’effet des chef-d’œuvres des arts, nous avons recueilli autant de faits sur lesquels nous pourrons établir notre raisonnement. Nous avons vu qu’il y a différens degrés dans les opérations de l’imagination, mais que ce n’est qu’en dégageant la nature de toutes les conditions qui retrécissent son existence réelle, ou plutôt en nous détachant nous-mêmes du cercle étroit où nous retiennent les besoins, les désirs et les passions de la vie ordinaire, qu’elle parvient à mériter le nom d’imagination poétique. Nous avons vu qu’ayant atteint ce but, elle s’annonce en nous par l’élévation et le calme de notre ame, par l’absence de tout sentiment ignoble ou impur.
Il ne faut jamais oublier que c’est dans nous seuls que le poète opère des
changemens, et que, s’il nous présente la nature sous une forme nouvelle, ce n’est
pas elle, mais l’état de notre ame qui a changé. Nous avons dit que l’art éloigne de
ses ouvrages tout ce qu’il y a d’isolé, d’exclusif et de variable dans les objets
réels; mais il n’en peint pas moins fortement et ces changemens réguliers qui rendent
la nature intéressante, et ces catastrophes subites qui ajoutent du pathétique à la
vie; il ne nous en renferme pas moins dans des situations affreuses d’où notre œil ne
découvre aucune issue: il se priveroit, sans cela, des ressources les plus puissantes
pour émouvoir notre sensibilité. Le moyen infaillible par lequel il nous tient
néanmoins au niveau de sa hauteur, c’est d’anéantir en nous tout ce qui pourroit nous
rappeler notre propre existence bornée et incertaine, de nous faire planer au dessus
du destin et des événemens, d’étouffer en nous tout égoisme, de nous livrer tout
entiers aux créations de son génie, de ne parler, en un mot, qu’à notre seule
imagination. Ce qui prouve d’une manière incontestable que c’est ainsi qu’opère la
véritable poésie, c’est le fait certain, qu’en quittant le théâtre ou la lecture d’un
poème, nous nous trouvons toujours et plus de calme et plus de vigueur. Quelque
déchirante que soit la lutte que nous présente le poète tragique entre les efforts de
l’homme et la puissance du destin, notre ame parviendra toujours à rallier ses
sentimens, et à se remettre dans l’équilibre dont elle
Mais, sans nous arrêter plus longtemps à la différence de la nature et de l’art, dont nous parlerons encore dans la suite, continuons d’analyser l’imagination, et de montrer ce que le poète doit faire pour arriver à son but. Un ouvrage de l’art, capable de captiver l’imagination et de l’élever à une sphère supérieure à la nature même, doit tout renfermer en lui, et être indépendant de tout, hormis de lui-même. C’est là le lien par lequel il nous attache à lui: lien si puissant, que, sans le quitter, nous y retrouvons tout ce qui est fait pour nous intéresser et nous toucher. L’historien, quoi qu’il doive lier les faits qu’il nous raconte, se répose entièrement sur une chose, c’est qu’ils ont été véritables; et il nous conduit sans cesse vers l’original, dont il ne donne que la copie. Le philosophe, quoique plus indépendant, établit son raisonnement sur des faits auxquels son lecteur doit toujours recourir avec lui. L’artiste, seul, ne se fonde sur rien; par l’essor seul de son génie il se tient planant, pour ainsi dire, dans le vide. Il s’est nourri de l’aspect de la nature; mais en nous offrant son image, il nous donne autre chose qu’elle; et il nous ramène si peu à la réalité des objets, qu’il nous en détache plutôt. Une belle statue ne rappelle rien qu’elle-même, la nature disparoît à côté d’elle, son auteur lui-même est effacé par elle, elle semble n’exister que par elle et pour elle seule. Il n’y a que les personnes incapables de sentir la beauté sublime de l’art, qui ne voient dans ses productions que les objets qu’elles représentent. Ceux pour qui l’artiste a vraiment travaillé, y découvrent quelque chose de plus.
En nous peignant la nature, l’artiste doit donc se l’approprier; en recevant son
objet de ses mains, il doit le refaire. Tout le monde connoît la définition sublime
que Ars sive additus rebus homo
; diese Definition
findet sich am Ende des zweiten Kapitels von Bacons Descriptio globi intellectualis ( The
works
Nous possédons deux facultés étroitement liées ensemble, et cependant bien différentes entr’elles: les sens et l’imagination. Par les uns, nous dépendons des objets qui nous environnent; par l’autre, nous pouvons nous en détacher. Parle-t-on à nos sens, nos besoins physiques se font ressentir, nos désirs se réveillent, nos passions s’excitent, nous faisons des efforts, nous dépendons de leur succès, nos forces physiques s’agitent, et leur mouvement nous épuise: s’adresse-t-on, au contraire, à notre imagination, nous nous sentons libres et sans entraves, nous chérissons et nous haïssons, nous craignons et nous espérons, mais nous restons toujours au dessus de ces mouvemens de notre ame comme des événemens, et nos forces puisent une nouvelle vigueur dans leur agitation même; c’est pourquoi il n’est jamais possible de comparer l’objet de la nature à l’objet de l’art. Le premier parle toujours à nos sens ou à notre imagination; le dernier ne frappe que notre imagination. Tout ce que l’artiste devra faire, c’est donc de subordonner les premiers à la dernière.
Il ne peut plus être douteux que son talent ne consiste à
Commençons donc par distinguer deux espèces différentes d’imagination: l’une
Ce n’est pas le poète seul dont l’imagination crée et qui en est dominé. Partout où
le génie se met en activité, c’est cette même imagination qui facilite et dirige son
essor. Le cas où la présence du génie est nécessaire, existe aussi souvent que les
ressources ordinaires ne suffisent plus, qu’il n’est plus possible d’appliquer
machinalement des règles connues, ou de faire l’énumération des moyens possibles pour
choisir le plus convenable: quand toute issue paroit fermée, c’est au génie à frayer
une route inconnue jusqu’alors; c’est pourquoi on l’a défini d’une manière aussi
juste qu’ingénieuse:
Il y a cependant une différence essentielle entre la manière de procéder de l’artiste et celle du génie, quand ce n’est pas l’art qui l’occupe. Il travaille alors pour un but particulier et étranger à l’imagination même: il n’invente pas pour avoir trouvé, mais pour se procurer un moyen qui lui manque, soit qu’il cherche la solution d’un problème scientifique, ou qu’une entreprise extraordinaire ait besoin de machines nouvelles, ou que la décision d’une bataille exige une manœuvre savante et hardie : l’artiste, au contraire, ne crée que pour le plaisir de créer; son but est renfermé tout entier dans son ouvrage; qu’il existe et qu’il dure, qu’il parle à ceux qui l’approchent, et qu’il soit reconnu, voilà tout ce qu’il désire.
Le travail de son imagination n’est point subordonné à une idée qui lui est étrangère
à elle-même; elle ne suit que son penchant naturel d’inventer et de créer seule,
libre et indépendante. Ce ne sont pas même les suffrages des hommes, les impressions
qu’il leur laissera, qui occupent l’artiste dans la chaleur de la
Aussi souvent que nos facultés intellectuelles travaillent avec succès, elles agissent de concert et étroitement liées ensemble. Le philosophe n’a pas moins besoin d’imagination que le poète, mais son imagination est subordonnée à son esprit spéculatif, c’est lui seul qui domine. On peut donc dire que tous les grands efforts de l’esprit humain se ressemblent par là; par ce concert de toutes nos facultés intellectuelles, par leur mouvement simultané et correspondant; mais qu’ils diffèrent entr’eux, en ce que, selon le but particulier que nous nous proposons, c’est une autre de ces facultés qui les dirige.
Or, il y a trois états principaux de notre ame, qui, en différant essentiellement entr’eux, renferment tous les autres comme autant d’espèces particulières. Ou nous nous occupons à recueillir, à examiner et à classer des faits; ou nous nous attachons, (comme dans les mathématiques), à poursuivre des idées abstraites qui sont indépendantes de l’expérience, ou n’y tiennent du moins que par les premiers objets dont nous les avons tirées; ou nous nous entourons de tout ce que la nature offre de plus varié à nos sens, mais en regardant ces objets bien moins comme des objets réels, que comme une création nouvelle de notre imagination. Ce dernier état appartient évidemment à l’art, et en l’analysant encore un moment, nous finirons par découvrir les derniers traits qui le caractérisent.
Nous avons dit que l’imagination doit dominer le poète. Mais il n’y a rien de si
arbitraire que l’imagination; laissée à elle seule, elle s’abandonne au hasard en ne
suivant que les apparences des choses. Elle doit donc agir conjointement avec nos
autres facultés; elle doit les dominer, mais réveiller et déterminer leur activité.
Il n’est pas douteux que les productions de l’art doivent montrer la régularité la
plus exacte, et être calquées sur des lois sévères et strictement observées; mais les
principes de ces lois, l’imagination ne sauroit les trouver uniquement dans les
objets extérieurs, puisqu’elle doit s’élever au dessus d’eux; elle doit donc
Nous sommes parvenus maintenant au point où nous tendions; résumons les résultats principaux de notre raisonnement. Le poète, avons nous dit, veut transformer en image ce qui, dans la nature, est réel. Pour arriver à ce but, il faut qu’il s’adresse à notre imagination, et qu’il la force de se représenter par un mouvement spontané ce qu’il veut lui montrer. Mais, pour allumer la nôtre, il faut que la sienne travaille, qu’elle refasse et crée de nouveau l’objet qu’elle emprunte de la nature; qu’elle se montre libre et dominante, mais qu’elle s’assure en même temps de l’action combinée et simultanée des autres facultés de l’ame. C’est ainsi que ses productions, en nous élevant au dessus de nous-mêmes, iront droit à notre esprit et à notre cœur.
Si c’est-là le véritable caractère de la poésie, nous n’aurons jamais que deux questions à faire pour décider du mérite poétique d’un morceau quelconque.
Y a-t-il, nous demanderons-nous, un fonds réel auquel nos sens, notre pensée ou nos sentimens aiment à s’attacher?
Et ce fonds se présente-t-il à notre imagination et à elle seule?
Reconnoissons-nous dans la forme dont il est revétu, et l’éclat que cette faculté sublime de notre ame ajoute aux idées grandes et pathétiques, ou la légèreté avec laquelle elle traite les conceptions heureuses de l’esprit qui nous ravissent par leur naïveté ou leur finesse?
Partout où nous chercherons envain l’une de ces deux qualités, ce ne sera plus de la vraie poésie, ce sera une poésie imparfaite.
Nous ne nommerons donc point poésie un morceau où le poète, dénué d’un fonds réel et intéressant, nous débite des paroles sonores, de beaux vers, et même des images pittoresques; car, quoiqu’il soit peut-être assez adroit pour flatter par là notre imagination, elle cherchera envain un objet sur lequel elle puisse se fixer, qu’il achève de lui dépeindre, dont elle puisse admirer l’ensemble et parcourir les détails. Il n’y a que le génie de la versification qui doive faire exception ici, s’il a le malheur de se classer dans ce genre: car la versification parfaite, soutenue d’un bout d’un morceau à l’autre, produit en effet une musique suffisante pour fixer celui dont le tact poétique est assez délié pour se nourrir de cette douce harmonie des seuls sons.
Nous n’accorderons pas plus le nom de poète à celui dont le but principal est d’étonner notre esprit, soit par des images recherchées, ou par des sentences brillantes, ou des raisonnemens subtils: il paroîtra spirituel, ingénieux, grand même, et éloquent, mais il ne sera pas poète; il nous étonnera et nous intéressera, mais il nous laissera froids, et ne nous entrainera pas hors de nous-mêmes.
Mais nous refuserons surtout ce titre, difficile à mériter, à celui qui, sous le vain prétexte de vouloir s’adresser directement à notre cœur et à notre sentiment, néglige d’agir sur notre imagination; qui nous émeut et nous touche, mais n’élève point notre ame, et n’agrandit point notre pensée; nous le fuirons, d’autant plus qu’il semble, au premier coup-d’œil, être plus près de la véritable poésie, et qu’il menace plus que les autres, de dépraver et d’anéantir ce qui reste encore de goût et de sentiment poétique parmi nous.
Pour se former une idée véritable de la poésie, il faut donc renoncer à la regarder comme un art de pur agrément, un simple ornement de la nature, destiné uniquement à charmer et à instruire l’enfance du genre humain. Il est vrai que la plupart des poètes ne nous fournissent que cette idée-là, que leur imagination. impuissante à créer, ne sait que parsemer leur carrière de fleurs dispersées, et embellir par des phrases poétiques des pensées et des sentimens qui ne le sont guère; mais il est sûr aussi que ceux-ci ne sont relativement aux vrais poètes, que ce que les décorateurs sont relativement aux peintres.
Si, d’après ce que nous avons exposé jusqu’ici, on vouloit former une définition de
l’art, il faudroit nécessairement que la
Nous disons représenter la
On parle souvent du
Le mot
Il est difficile d’expliquer comment elle parvient à produire cet effet magique et merveilleux, mais incontestable; il faut se contenter de dire que c’est parce qu’elle appartient aux facultés supérieures de notre ame, parce qu’elle étouffe en nous tout ce qui retrécit notre existence, et ne réveille, au contraire, que ce qui élève nos pensées et nos sentimens. Il y a cependant une observation à faire, qui, sans résoudre entièrement ce problème, nous mène du moins plus près de sa solution.
Aussitôt que nous entrons dans la région des pures possibilités, il n’y a plus que la
liaison et la dépendance mutuelle des différentes parties qui puissent fixer les
objets à nos yeux. Dénués de toute existence réelle, ils ne peuvent avoir qu’une
existence idéale, que celle uniquement que leur assurent ou leurs causes, ou leurs
résultats; or, l’imagination poétique est renfermée toute entière dans ces limites,
et destinée néanmoins à nous donner
Si c’est-là la loi principale que l’imagination poétique doit suivre, ne nous étonnons donc plus de l’éclat qu’elle donne à tout ce qu’elle nous représente; car qu’y a-t-il de plus beau et de plus auguste que cette harmonie parfaite, cette convenance entière qui fait reposer un ouvrage uniquement sur lui-même, et en lie toutes les parties?
On a coutume de définir l’art par l’imitation de la nature; et il est vrai qu’en la
représentant par l’imagination, il nous donne quelque chose qui n’est pas elle, et
qui cependant la rappelle; malgré cela, cette définition ne me paroit ni exacte, ni
commode. Car, quelle nature est-ce qu’on doit imiter? la belle sans doute? Mais le
moyen de la reconnoître à des signes certains? Quel genre d’imitation exige-t-on?
est-ce l’imitation servile du copiste? ou est-
On évite ces embarras en prenant la route que nous venons de suivre. L’artiste doit représenter la nature par l’imagination; c’est bien aussi là l’imiter, mais c’est quelque chose de plus, et c’est une expression en même temps plus claire et plus précise: l’imitation reste au dessous de son original; l’artiste, au contraire, nous élève au dessus de notre existence physique et réelle, preuve certaine qu’il se trouve lui-même supérieur à elle; son but est précisément marqué. Il doit faire ensorte qu’au lieu d’examiner les objets par nos sens et de les analyser par notre esprit, nous les voyons tout entiers par l’imagination; il ne peut plus être incertain sur la manière de les traiter. La mesure exacte de la quantité dont il doit les altérer, lui est prescrite; il doit les altérer précisément autant qu’il est nécessaire pour les présenter à l’imagination seule; il ne peut pas non plus être embarrassé du choix. Tout ce qui s’arrange dans la composition de son imagination sans y causer de la disproportion, et sans en troubler l’harmonie, y entre de plein droit, et sera beau ou sublime. Qu’il laisse faire à son imagination, qu’il l’élève et qu’il l’épure, et il est sûr de réussir dans sa carrière.
Le principe de l’imitation de la nature doit donc être employé avec précaution; il peut produire des erreurs, puisqu’il n’est pas suffisamment déterminé; et, mal entendu, il peut circonscrire les limites de l’art, et faire méconnoître le caractère de grandeur et d’élévation qu’il porte.
Qu’il me soit permis d’ajouter encore ici une observation générale, et dont
l’application s’étend sur tout ce qui concerne la théorie des arts. En raisonnant sur
le beau, sur le sublime, sur la nature de la poésie, sur le caractère de l’art, sur
les règles de ses genres différens, on peut adopter l’une des deux méthodes
suivantes. Ou l’on peut essayer de déterminer les qualités que l’ouvrage de l’artiste
doit posséder, et lui donner des règles pour l’exécution de ses idées; ou l’on peut
se borner à lui montrer de quelle manière son imagination doit être affectée pendant
le travail, quelles impressions il est destiné à produire, quel but, en un mot, il
doit se proposer en abandonnant ainsi les moyens de l’exécution à son génie seul. Il
est certain que ces deux méthodes doivent toujours être combinées ensemble, et que la
première surtout n’est jamais à négliger. Mais que l’on observe bien que, dans les
parties
Il n’est pas douteux que l’artiste ne gagnât surtout aux règles qui lui indiqueroient la manière de travailler son ouvrage, et qui permettroient une application directe. Mais il est certain qu’il n’y a qu’un très-petit nombre de ces règles, et qu’aucune d’elles ne concerne la partie vraiment poétique de son art. Pour celle-ci, on ne peut lui dire autre chose, sinon: Telle est l’impression que vous devez produire; telle est la manière dont vous devez être affecté vous-même, l’idée que vous devez concevoir de votre ouvrage. Quant aux moyens de la fixer sur la toile ou sur le marbre, il n’appartient qu’à votre génie de les trouver. Ce secret est tout entier à vous, et vous ne mériteriez point le rang que vous tenez, si son voile étoit moins difficile à soulever.
Chaque ouvrage de l’art peut être distingué par trois sortes de mérite, par
Il peut être conçu avec génie, raisonné avec justesse, et exécuté d’une manière
grande et savante. La combinaison du plan est l’affaire du raisonnement, elle est
entièrement susceptible d’analyse et de discussion; et celui même qui seroit dénué de
goût et de connoissance de l’art, pourroit la juger jusqu’à un certain point. Le
mérite de l’exécution appartient tout entier à l’artiste proprement dit: il n’y a que
lui ou le véritable connoisseur qui puisse en juger, et il sera rare qu’étant
connoisseur dans ce sens du mot, on soit juge compétent pour deux arts différens. Le
mérite du génie est de la compétence de toutes les personnes qui se sentent
Ce n’est que de cette partie proprement poétique de l’art, que j’ai entrepris de parler ici; et, après avoir essayé d’expliquer sa nature, et d’en donner une définition satisfaisante, j’ajouterai encore quelques mots sur les différens points dont il se compose, et sur les différens caractères sous lesquels nous le voyons paroître dans les modèles qui nous sont connus.
Le mérite poétique consiste en ce que la nature soit représentée par l’imagination.
Il y a donc ici deux choses différentes: l’
L’essentiel de l’art est la
Les objets de l’art sont aussi variés que la nature même.
Mais, comme tout ce dont il s’empare, il doit le rendre ou sensible à nos sens, ou le rapprocher de notre sentiment, il n’y a que les objets de pur raisonnement qui lui opposent une grande difficulté, et c’est ce qui rend la bonne poésie didactique si rare parmi les chess-d’œuvre de toutes les nations. Malgré cette variété d’objets, le plus grand que l’artiste peut choisir, et celui auquel tous les autres se rapportent, c’est l’homme en contact avec la nature, ou jouissant des dons qu’elle lui offre, ou luttant contre les dangers dont elle menace son existence.
Parmi tous les arts, il n’en est point qui soient plus opposés l’un à l’autre que la
sculpture et la musique. La première ne nous offre que de simples formes; tout y
dépend absolument de la correction et de la sévérité du dessin. La musique, au
contraire, ne nous présente pas même un objet déterminé, elle ne fait que donner une
certaine impulsion à nos sentimens, qu’à réveiller une certaine série, dont le
rhythme et l’harmonie répondent au rhythme des sons par lesquels elle charme notre
oreille. Tous les effets de l’art tiennent quelque chose de ce double résultat; nos
sens se représentent ordinairement des formes, des images, et notre sentiment est ému
d’une manière quelconque; tous les arts en général participent donc en quelque façon
de l’art
La poésie mêle ces deux élémens avec plus d’égalité; elle allie beaucoup plus étroitement les formes aux pensées et aux sentimens, puisqu’elle nous présente l’homme vivant dans ses actions et ses discours; et c’est peut-être par là qu’elle produit une impression plus profonde que les autres arts. Car c’est un avantage précieux de la parole de savoir retracer tout aussi bien des images à nos sens, que réveiller les sentimens les plus secrets de notre ame.
Comme la poésie peut produire cette double impression, il est permis aux poètes de
s’en tenir préférablement à l’une ou à l’autre d’elles. Car nous en trouvons qui, en
s’occupant uniquement du soin de graver une certaine image dans notre mémoire, sont
tout entiers à nous la présenter sous tous ses différens points de vue, et en
parcourir tous les détails. Il y en a d’autres, au contraire, qui, dans le même
genre, tâchent plutôt de ne donner à l’imagination qu’une certaine suite
d’impulsions, et de lui im-
Car c’est là principalement ce qui distingue la poésie des anciens de celle des
peuples modernes. Tout dans les premiers est
Ce seroit un travail superflu que de vouloir exposer en détail ce qui caractérise les anciens. Tout le monde connoît l’impression qu’ils produisent en nous, l’élévation à laquelle ils portent notre ame, le calme sublime qu’ils répandent sur elle, la douce mélancolie dans laquelle ils nous plongent. Mais ce qui est plus difficile peut-être, c’est de découvrir la méthode par laquelle ils par vinrent à atteindre ce degré de perfection, et c’est là à quoi la critique doit s’exercer. Sans vouloir se flatter d’avoir pénétré ce secret de leur génie, il est possible néanmoins d’en deviner quelques points; et, en analysant leurs ouvrages, on leur trouvera surtout une méthode différente de la nôtre dans la combinaison de leurs plans, dans le choix des élémens dont ils les composent, et dans la manière dont ils dessinent leurs figures.
Leurs plans sont fortement combinés, et on n’y rencontre guères de parties qui ne se lient naturellement aux autres. Mais les anciens ne connoissent point cette unité étudiée, cette marche serrée que nous trouvons souvent dans nos poètes modernes. Leurs compositions paroissent sorties de l’imagination même, et étant mieux conçues, quoique moins raisonnées peut-être, elles montrent moins les efforts du poète. Leurs ouvrages portent par là davantage le caractère de la nature, et en conservent une plus grande fraicheur; ne fatiguent point notre esprit, et gènent moins le libre essor de l’imagination.
Les élémens dont ils les composent, sont à la fois grands et simples. Ces raffinemens du sentiment, ces subtilités de l’esprit, dont fourmillent nos auteurs, leur sont étrangers. Ils diversifient leurs caractères par des traits forts et prononcés, mais non pas par ces nuances fines et presque imperceptibles qui caractérisent les ouvrages de nos siècles modernes. Ils fuient tout ce qui pourroit paroître recherché; et il n’y a que les grandes qualités de l’ame et les grandes passions qui proviennent immédiatement de la nature humaine, qui entrent dans leurs tableaux.
Mais ce qui les caractérise surtout, c’est la manière particulière dont ils dessinent
les figures qu’ils nous présentent. C’est toujours par leurs paroles, par leurs
actions qu’ils peignent leurs personnages; c’est eux seuls que nous voyons, tandis
que le poète
La poésie ancienne ne nous offre donc que de grandes masses bien éclairées, des masses qui se composent et se détachent avec une facilité égale devant nos yeux, et qui, en ne se confondant jamais, n’embarrassent point notre imagination. Il n’y a rien dans les poètes anciens qui ne parle aux sens, ou n’aille droit aux sentimens les plus naturels de notre cœur; et cette simplicité naïve porte néanmoins un caractère d’élévation qui ne manque jamais d’agrandir nos pensées et d’élever notre ame. Tout y est facile et clair, et tout en même temps est noble et élevé. Qu’on ajoute encore le charme de leur langage, son harmonie douce et ravissante, sa richesse en expressions pittoresques, et l’on conviendra sans peine que la poésie ancienne est la seule dont l’imagination puisse se nourrir entièrement, et qu’elle restera toujours un modèle qu’il sera impossible d’égaler.
On seroit injuste cependant, si l’on méconnoissoit les avantages que les poètes
modernes ont su ajouter de leur côté à leurs ouvrages. Si les anciens déroulent à nos
yeux le tableau ravissant de la nature dans la richesse de ses formes et de ses
couleurs, ceux des siècles modernes nous offrent le tableau plus intéressant encore
de l’homme, et pénètrent les replis les plus secrets de notre cœur. Le caractère des
anciens et des modernes, en général, est marqué par cette différence frappante, que
les premiers vivoient toujours au dehors d’eux dans le sein de la nature, au lieu que
nous autres nous aimons à nous replier sur nous-mêmes, et à nous renfermer dans nos
pensées et nos sentimens. La poésie moderne nous saisit donc avec une plus grande
force, elle touche plus profondément notre sensibilité, elle intéresse davantage
notre esprit; mais elle frappe moins notre imagination, elle parle moins à nos sens,
son langage est à la sois plus obscur et plus difficile, les situations qu’elle nous
offre, déchirent souvent notre ame, au lieu de répandre sur elle ce calme délicieux
et profond auquel nous reconnoissons les chefs-d’œuvre des anciens. Elle est
Que restera-t-il donc à faire au poète pour réparer ces défauts, sans rien perdre
pourtant des avantages dont ils sont accompagnés? La réponse me paroît simple. Nous
avons distingué plus haut le
Ce n’est pas qu'on lui conseille précisément de mettre à profit les travaux de la philosophie et des sciences, et de s’entourer d’images neuves, mais recherchées, de pensées profondes peut-être, mais trop spéculatives et trop abstraites. Destiné à produire un intérêt général, et à parler à nos sens et à notre imagination, il ne doit s'en tenir qu'aux grands traits de la nature humaine, aux sentimens simples et vrais, et aux images qu’offre l’aspect de la nature même. Ce n'est point en étendant son domaine, c'est en le fécondant qu’il peut s’enrichir.
Il a bien un autre moyen d’ajouter de l’intérêt à ses ouvrages. Nous avons dit que le
sujet qu’il se plait à traiter de préférence, est l'homme, son caractère et les
rapports dans lesquels il se trouve avec la nature; or, tous nos progrès, soit dans
les arts, soit dans les sciences, soit enfin dans nos institutions mêmes, doivent
aboutir à rendre le caractère de l'homme, non-seulement et plus vertueux et plus
heureux (considération trop bornée qui peut même faire manquer le but auquel elle
doit conduire), mais aussi plus grand et plus élevé, plus varié dans sa manière
d’être, plus propre à s’enrichir de ce que les objets qui l’environnent lui offrent,
et à leur donner l’empreinte de sa grandeur. En comparant les nations anciennes aux
nations modernes, il est évident que ces dernières ne possèdent pas à la vérité des
caractères plus grands et plus vigoureux, mais certainement plus profonds, plus
riches en pensées et en sentimens, plus variés enfin que les premières. Que le poète
étudie donc cette variété, qu’il nous la représente dans ses ouvrages, qu’il s’élève
lui-même à la hauteur de son siècle, et nous
Si le progrès des sciences et de la philosophie agrandit et enrichit le caractère de l’homme, c’est donc ce caractère plus cultivé que l’on doit retrouver dans les ouvrages modernes de l’art; et voilà la seule manière dont, selon moi, la philosophie peut influer sur la poésie, sans en altérer la simplicité et le naturel. Ce seroit un travail digne d’occuper un auteur philosophe, que de décrire le genre et la variété des caractères dont la poésie des différentes nations modernes nous trace le tableau, l’idée que selon chacune, si elle en étoit seule le modèle, on pourroit se former de l’humanité. Si cette comparaison intéressante ne décideroit point encore de leur mérite poétique, elle montreroit du moins laquelle auroit su se nourrir davantage des leçons de la philosophie et de l’expérience, en pénétrer ses idées et ses sentimens, et en faire reparoître les effets jusques dans les ouvrages de l’art; et il ne seroit pas difficile de prédire quelles nations remporteroient la victoire dans cette lutte aussi glorieuse que difficile à soutenir.
Il faut cependant convenir qu’il y a un obstacle difficile à vaincre, qui s’oppose à
cet avancement de la poésie. Plus le sujet d’un poème est grand et important par
lui-même, plus il occupe l’esprit ou agite nos sentimens; plus il est difficile de
lui donner la clarté, la facilité et la légéreté qu’exigent les ouvrages de l’art. Si
les nations modernes possèdent un avantage réel sur les anciennes, ce n’est qu’en
divisant plus soigneusement leurs occupations, et qu’en isolant davantage leurs
facultés intellectuelles qu’ils ont acquis. En se détachant des prestiges des sens et
de l’imagination, ils ont donné plus de force à l’esprit analytique, et creusé plus
avant dans les profondeurs de la philosophie; et en renfermant leurs sentimens en
eux-mêmes, ils ont imprimé une originalité frappante à leurs caractères. Or, il n’y a
rien qui soit si contraire aux effets de l'art, que de diviser et d'isoler ainsi nos
facultés. Le poète demande l'homme et l'homme tout entier, et
Tout ce qui paroît extraordinaire, soit dans les passions, soit dans les caractères, comme tout ce qui porte l'empreinte de l'originalité, semble s'éloigner de la nature, et il est difficile de le ramener à sa simplicité et de le revêtir des couleurs de la vérité. Le génie du poète néanmoins saura se tirer de ce pas critique et sauver ces inconvéniens. Il en trouvera surtout les moyens en approfondissant entièrement son sujet et en l'exposant dans tous les détails de son ensemble. Ce n'est pas tant pour avoir choisi des situations qui sortent de la ligne ordinaire des choses, et pour avoir présenté des caractères extravagans, que pour ne nous les avoir montrés que d'un côté seulement, et pour ne pas les lier à tout ce qui les constitue, que quelques poètes modernes paroissent plutôt bizarres que sublimes, et qu’ils manquent l’effet poétique qu’ils vouloient produire. Quelqu’extraordinaire que paroisse un caractère au premier aspect, il n'est pas douteux qu'en l'examinant dans tous ses rapports, et en le comparant avec les situations qui ont contribué à le former, on ne finisse par concevoir d’une manière claire et naturelle, comment il a dû naître et se développer. Or, c’'est là ce que le grand poète ne manquera jamais de faire. Il nous présentera ses personnages dans l’ensemble de leurs qualités: il les entourera de figures propres à les faire ressortir: il les mettra dans des situations analogues: et, au lieu de de s’éloigner de la nature, la nature elle-même paroîtra s’élever avec lui. Nous ne nous plaindrons plus alors de ne pas retrouver la vérité et la simplicité des anciens, et nous ne regretterons que les couleurs vives et brillantes que la fraîcheur de leur imagination ajoutoit à leurs tableaux: avantage inséparablement lié à la beauté de leur climat, à l'harmonie de leur langue, et à l’âge heureux de l’enfance de notre espèce.
Les poètes
En examinant par exemple les ouvrages de
Il seroit peut-être utile de développer davantage le caractère de ce poète et de ceux qui ont travaillé avec lui dans le même genre, en donnant une analyse détaillée de leurs ouvrages; mais ce seroit-là un travail particulier, étranger au but que je me suis proposé de remplir ici.
Erster Druck:
Noch aus dem Studium einer andern Kunst erhoffte